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La Ruée vers l'art...

24 Octobre 2013, 10:03am

Publié par Fr Greg.

 

Pinault, un épieu dans le flanc de la culture

 

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François Pinault bénéficie d'un espace gratuit dans la plus grande salle gothique d'Europe, la Conciergerie, à Paris, pour y faire grimper la cote de sa collection sous prétexte d'édifier le public : l'exposition A triple tour y ouvre ses portes lundi. Un monument de cupidité travesti en mécénat...


À la Biennale de Venise, en 2005, dans le pavillon allemand, le visiteur était accueilli par des nymphettes provocatrices, qui répétaient en boucle : « It's so contemporary, so contemporary ! » Sous couvert d'ironie critique, c'était là un clin d'œil aux initiés, confortés dans leur précieux entre-soi : être moqués, n'est-ce pas recevoir la confirmation que nous en sommes ?... Aujourd'hui, un documentaire gonflé, qui vaut le détour, obéit à la démarche inverse : prendre à rebrousse-plume tous les faisans obsédés par la modernité. La Ruée vers l'art ose mettre en scène deux enquêtrices d'âge mûr, Danièle Granet et Catherine Lamour, qui payent de leur personne pour nous introduire chez une palanquée de zozos surfriqués ne jurant que par l'apparence, la frime, la performance. Pas question de s'en laisser compter. Au diable le« so contemporary », voici le tiroir-caisse, véritable pousse-au-jouir de ce milieu d'imposteurs parant leur vénalité des couleurs de l'esthétisme !

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La charge déplaît aux critiques d'art, associés aux miettes du festin. Ils prennent, en un phénomène d'aliénation classique, la défense des maîtres au nom de la dignité de tout serviteur se haussant du col. Ce petit monde, touché au cœur (donc au portefeuille), tente de faire contre mauvaise fortune fine bouche : le film de Marianne Lamour, dans les milieux autorisés, est jugé caricatural, populiste, exagéré donc insignifiant, excessivement injuste. Et l'amour de l'art, dans tout ça ? Trêve de balivernes ou de diversion. Revenons à la seule libido qui compte : « Si ce n'est pas inabordable, les gens ne sont pas intéressés », admet devant la caméra le marchand-collectionneur David Nahmad, l'un des rares nababs à se laisser approcher.

Interdit de poser une question à Larry Gagosian – quinze galeries sur la planète, 1 milliard de chiffre d'affaires : « Ne me touche pas ! » grogne-t-il à l'adresse de la journaliste qui a le toupet de l'approcher. Inimaginable de tirer plus de trois mots de la bouche d'un François Pinault, véritable dogue de Venise. Omerta clanique d'un écosystème qui hait la transparence et où « le délit d'initiés n'est pas condamné, tout au contraire », souligne le commentaire du film, qui rappelle ainsi la différence essentielle d'avec la ruée vers l'or : « Les chercheurs d'art fabriquent eux-mêmes les filons qu'ils vont exploiter. »

En un Occident qui devient « la périphérie de l'axe Shanghai-Dubaï », chaque potentat se cherche une « rampe de lancement » aux allures d'écrin. À Londres, Charles Saatchi possède comme personne l'art de dénicher des lieux magiques, où la pègre emperlousée viendra blanchir ce qu'elle ne confie pas aux fonds spéculatifs (hedge funds pour les franglaisants).

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À Paris, en cet automne 2013, comme pour illustrer le documentaire de Marianne Lamour, François Pinault a jeté son dévolu sur la Conciergerie. Il fait ainsi la nique à tous les autres négociants au même moment cantonnés, tels de simples marchands des quatre saisons, dans les espaces dévolus au Grand Palais à la Fiac, qui célèbre cette année sa 40e édition.

L'histoire est on ne peut plus symptomatique. Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la culture, représentant personnel des intérêts de François Pinault au sein des plus hautes instances de la République française, a proposé à Philippe Belaval, président du Centre des monuments nationaux (CMN), un marché clés en main : installer à la Conciergerie des œuvres jamais exposées pour certaines, distraites des réserves considérables dudit Pinault. Celui-ci oscille en un double mouvement réglé comme du papier à musique : il amasse et remet sur le marché. Il possède un atout rare : la maison de vente Christie's, acquise en 1998.

Christie's lui permet de s'ouvrir la susceptible Chine en restituant à Pékin deux bronzes de la collection Bergé-Saint Laurent provenant du sac du palais d'été. Christie's habilite surtout François Pinault à mener, de concert, ses actions de mécène et de spéculateur. Ce qui est montré doit faire saliver, donc être susceptible d'être acheté. C'est aussi parce que la législation française sur les fondations ne laissait pas une telle latitude mercantile, gelant les œuvres dans leur établissement, que François Pinault a préféré Venise à Boulogne-sur-Seine, pour abriter sa collection tout en continuant d'en tirer profit maximum. La rotation est essentielle : acquérir, révéler, rétrocéder. Les zéros pullulent alors au bas des chèques...

 

La Conciergerie, concomitamment à la Fiac, s'avère occasion en or pour valoriser une collection. C'est donc une gigantesque opération commerciale :« Nous fournissons à Pinault le plus beau stand de la Fiac. 1 700 m2. Je n'ose imaginer ce qu'il aurait dû débourser pour le même espace au Grand Palais », grince un fonctionnaire du Centre des monuments nationaux. Un emballage culturel voire conceptuel a vite été trouvé. Il suffit d'avoir lu Michel Foucault (Surveiller et punir) : à la Conciergerie, « antichambre de la guillotine » sous la Révolution, le fonds Pinault s'articule donc autour de la notion d'enfermement. Ça ne mange pas de pain, ça ne manque pas d'air, ça ne casse pas trois pattes à un canard, mais le résultat n'est pas déshonorant.« Encore heureux ! » grince-t-on au CMN.

« com-plè-te-ment gra-tuit »

Le haut fonctionnaire Philippe Belaval, qui dirige l'établissement public, n'est pas sans être démangé par quelques ambitions fort humaines – ah ! s'il pouvait un jour intégrer Le Siècle, club de nos huiles les plus en vue... Et puis, il faut bien en convenir, l'époque lui fait souci : comment relancer une carrière qui piétine – Versailles le tenterait ? Or Pinault, c'est pas mal. Grand ami du président corrézien Jacques Chirac hier, aujourd'hui interlocuteur inévitable du président corrézien François Hollande. Et puis la patronne de Philippe Belaval, la ministre de la culture Aurélie Filippetti, ne passe-t-elle pas pour une obligée a minima de François Pinault, en vertu de sa liaison avec Frédéric de Saint-Sernin, factotum du milliardaire ? De surcroît, l'enfermement, c'est passionnant. Alors banco pour Pinault !

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D'autant que Jean-Jacques Aillagon fournit le mécène afférent : le Forum Grimaldi de Monaco. Un couac intervient cependant le 9 avril 2013. À la fin d'une présentation ronronnante de la saison du CMN, une journaliste du Figaro, Claire Bommelaer, en posant des questions au lieu d'écouter sagement, obtient un chiffrage de l'exposition Pinault à la Conciergerie prévue six mois plus tard. 800 000 €, dont 300 000 € du mécène, soit 500 000 € pour l'établissement public donc le contribuable. Tollé ! Pas content, le mécène : dictature de la transparence en vue. Les sommes ont vite disparu de l'article en ligne sur le site du Figaro 

Joint par Mediapart, Philippe Belaval jure ses grands dieux que ce n'est pas lui, contrairement à ce qui se clame dans ses murs, qui a informé par mégarde la journaliste duFigaro. Le directeur du CMN se fait fort de ne jamais combler la curiosité légitime et sérieuse. L'apport du mécène monégasque ?« Je ne souhaite pas révéler cette somme. »Elle est de 300 000 €, mais ne faut-il pas retrancher une TVA de 20 % : « Je ne communique pas sur la question. » Le budget total n'est-il pas en train d'exploser ? « Nous restons dans les clous de ce genre d'exposition. » Peut-on avoir une idée des clous, puisqu'il s'agit d'argent public ? « Entre 500 000 et 1 million d'euros. » Mais vous avez dépassé 1,2 million et atteindrez sans doute 1,4 million, soit un tiers, pour cette seule exposition Pinault, des 4,3 millions dévolus à l'ensemble des manifestations (concerts, ateliers pédagogiques, expositions...) des 92 monuments gérés par le CMN ?!

Et là, gros mensonge de Philippe Belaval, d'après toutes nos sources au sein de l'établissement, qui parlent sous le sceau de l'anonymat – tant l'ambiance y serait mauvaise (népotisme et comportements caractériels), sur fond d'effondrement de l'État culturel en France accéléré par la crise. Selon lui, ces grandes expositions, qu’il remettra peut-être en cause tant elles s’avèrent dévoreuses de budgets, sont un legs qu’il doit assumer, jusqu’à celle consacrée à Saint Louis durant l’automne 2014, pour le VIIIe centenaire de la naissance du monarque. Faux, s’insurgent maintes sources. Saint Louis est une initiative de Philippe Belaval, tout comme la collection Pinault : certains ont encore dans l’oreille l’annonce aussi triomphale que naïve de leur président, qui s’enorgueillissait d’apporter un événement « com-plè-te-ment gra-tuit » – cette prononciation, digne d'un Tartarin des bureaux, est devenue un mot de passe ironico-séditieux au sein de l’établissement.

Les cadres du CMN sont vent debout contre un contrat jugé léonin dicté par la fondation Pinault, qui impose son contrôle tatillon et absolu, de la charte graphique à l’édition du catalogue, en passant par le choix de son prestataire habituel en matière de communication – l’agence Claudine Colin –, reportant tous les honoraires et les frais à la charge du CMN.

Certaines dispositions choquent, dans ce document que Mediapart a pu se procurer : « Le Centre des monuments nationaux s’engage à faire venir, à ses frais, les artistes ou/et les assistants, dont la présence est considérée comme nécessaire par le commissaire de l’exposition, Caroline Bourgeois, pour le montage et/ou le démontage de certaines œuvres d’art. Ces frais s’entendant comme tels : frais d’hébergement, frais de restauration, frais de déplacement. »

 

Des dents grincent au CMN : « On invite les artistes, qui sont déjà des privilégiés du système et dont la cote va considérablement grimper à la faveur de cette exposition. Ils vont, avec leur entourage, passer des vacances dans notre République exemplaire. N’était-ce pas Aurélie Filippetti, avant son arrivée aux affaires, qui stigmatisait le mécénat Wendel au Centre Pompidou-Metz, au motif qu’on“bradait les musées à des entrepreneurs” ? »

« Le mécène n'existe pas »

Philippe Belaval a beau jeu de justifier les clauses, « banales et normales », d’un tel contrat dans le champ de l’art contemporain. Il ne s’offusque aucunement que la Conciergerie doive être mise « gracieusement à la disposition de François Pinault Foundation ou de toute société du groupe Financière Pinault qu’elle désignera pour l’organisation de deux événements ». Les pince-fesses organisés par les puissances d’argent sont monnaie courante, désormais, dans les musées à la recherche de financement. Un conservateur parisien nous le confirme : « Le mécène n’existe pas, sauf s’il trouve son intérêt dans une transaction. La loi Aillagon prévoyant des actions gratuites et fiscalement avantageuses ne lui suffit guère. Le mécène réclame de plus en plus de contreparties. »

 

Au CMN, d’aucuns ne se résolvent pas à ce que François Pinault bénéficie à la fois des aises de la puissance invitante et de la puissance invitée. Ce prêteur s’arroge ainsi les droits dévolus à l’organisateur, décidant des œuvres et des artistes exposés, choisissant la scénographie, imposant le plus grand secret sur le choix opéré (le calcul des coûts des transports et des assurances fut ainsi longtemps un casse-tête). La fondation Pinault a poursuivi, de bout en bout, la logique des rapaces du marché de l’art obsédés par la dissimulation et la rétention de l’information : « Majorer les stocks d’un milliardaire grâce à une tribune offerte durant la Fiac, le tout en faisant payer le contribuable par l’intermédiaire d’un établissement dont la mission est d’ouvrir au public les bâtiments de l’État, cela passe mal chez nous... »

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Dans La Ruée vers l’art, le documentaire de Marianne Lamour, un marchand genevois, Pierre Huber, prévient que « la greffe des collectionneurs, galeristes et maisons de vente aux enchères n’a plus aucune mesure avec le monde culturel dont ils se réclament. Chacun joue désormais avec un système commercial, qui connaît ses propres stratégies et son propre développement ».

Une campagne de presse sans précédent va s’enclencher. De manière moutonnière et complaisante, François Pinault nous sera présenté tel un esthète raffiné épris d’une collection sur laquelle il veille délicatement après l’avoir constituée avec un amour quasiment désintéressé. La vérité gît plutôt du côté de Marx revu par Disney : une accumulation féroce et primitive du capital par un avatar de Balthazar Picsou ! À triple tour est un titre boomerang parfait...

20 OCTOBRE 2013 |  PAR ANTOINE PERRAUD

http://www.mediapart.fr/article/offert/0cdd12ccdd8b12f72b101b4632b9d7ac

 

 

La Ruée vers l'art, documentaire de Marianne Lamour, avec Danièle Granet et Catherine Lamour (1 h 26). Projeté à l'Arlequin, 76, rue de Rennes, 75006 Paris.