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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

rencontrer un humain, la chose sans doute la plus rare au monde

12 Avril 2013, 00:43am

Publié par Fr Greg.

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Qu'attendez-vous d'un livre, quand vous êtes lecteur?

J'attends tout. Absolument tout. J'attends une paix immense - elle vient souvent, monte du livre. J'attends de connaître un peu mieux mon visage - il est si mouvant, de passage, comme celui de ceux qui nous lisent en ce moment, comme le vôtre. D'un livre, j'attends qu'il travaille comme un miroir, qu'il travaille pour moi. J'attends aussi qu'il me donne, qu'une sorte de lumière monte de lui. Et j'attends, enfin, de rencontrer un humain parce que je crois que c'est la chose sans doute la plus rare au monde, une rencontre, une vraie rencontre. J'attends qu'une personne sorte du livre et se mette à me parler et, en me parlant, me découvre, moi.  

Cette personne, est-ce l'auteur ou les personnages?

L'auteur ! Au-delà des personnages d'un roman, je veux sentir la personne de l'auteur. Je cherche le vivant. Un livre fonctionne comme une baguette de coudrier, ces baguettes que l'on tient à la main et dont les vibrations soudaines indiquent une source heureuse dans le sol : certains livres indiquent une source heureuse dans notre esprit ou dans le monde. Lorsque cela arrive, c'est la plus belle chose qui soit !  

Avec quel livre cela vous est-il arrivé ?

Jardins et routes, d'Ernst Jünger. Jünger est un écrivain allemand, comme on sait, et qui a traversé les deux guerres mondiales. Jünger n'est pas du tout l'homme sur lequel on a plaqué une image au mieux austère, au pire militariste. Son oeuvre est comparable à celle de Montaigne : c'est un homme qui traverse les épreuves de la vie, toutes, avec noblesse, nonchalance parfois, en cherchant toujours ce qui témoigne du surgissement coloré de la vie. Jünger a un esprit passionnément contemplatif. Dans son Journal parisien, il assiste à la première apparition de l'étoile jaune sur la poitrine d'une passante. Et il note qu'il a cet instinct, ce geste qui le foudroie lui-même : faire le salut militaire à cette jeune femme. Le salut militaire était tourné ordinairement vers le puissant, vers le monstre, vers le Dieu tout-puissant qui avait fait sa tanière en Allemagne et avait essaimé partout. Mais ce salut donné au plus faible est, je trouve, bouleversant. C'est magnifique! C'est une crête d'humanité! Et quand je lis cela, je vois quelqu'un de vivant, parce que peut-être, vivant et aimant, c'est pareil. Et parce que, aimant et être attentif à ce qui est en train d'être broyé, c'est pareil. 

Quelle place occupent les écrivains du Grand Siècle dans votre vie?

Jünger est un grand collectionneur, un grand traqueur, un grand chasseur d'insectes et de fleurs. Et un être attentif aux nuages. Il appartient à cette grande tradition qui vient de Montaigne et de Pascal et de Saint-Cyran. Le Grand Siècle ? Ses écrivains parlent au coeur, tout de suite. Ils enfoncent la dague de leurs phrases dans le coeur du lecteur, sans détours. Leurs livres sont comme des meurtres lumineux. 

Des meurtres lumineux?

Oui. C'est comme ça que je qualifierais la poésie ou la pensée lorsqu'elle est à son plus haut. Quelque chose qui vous sort du monde. Pour que vous puissiez commencer à voir et à comprendre ce qu'est cette vie qui vous a été donnée, qui vous sera enlevée un jour, il faut d'abord sortir du monde, sortir du somnambulisme dans lequel le monde vous tient. Et pour cela, il vous faut un grand coup! La beauté, c'est cette dague qui s'enfonce dans la poitrine ou l'âme du lecteur. Les phrases de Pascal, des grands moralistes du XVIIe siècle, ces pensées-là ont cet effet. Je les retrouve en amont chez Montaigne et en aval chez Jünger : elles ont quelque chose de brûlant et de délivrant. Tous ces écrivains ont l'art de resserrer le langage sur un point et un seul. 

Lequel?

 

Comment se tenir dans la vie. Comment être à la hauteur de la vie, si noble et si fragile.