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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

La joie libère ?

14 Novembre 2019, 12:08pm

Publié par Grégoire.

La joie libère ?

 

Alexandre Jollien : Les stoïciens avaient coutume de distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n'en dépend guère. Cette distinction en apparence banale est à revisiter chaque jour pour repérer ses failles, ses ressources, et avancer. S'abandonner à l'instant, c'est s'épuiser tout entier, se donner complètement au moment. En cela, les enfants sont des maîtres : quand ils pleurent, ils pleurent ; quand ils rient, ils rient. En somme, s'abandonner à l'instant, c'est mourir et renaître à chaque seconde. La résignation et le fatalisme participent de l'immobilisme. L'abandon, c'est plutôt refuser de refuser le réel...

Mais s'abandonner, "lâcher prise", ne serait-ce pas un exercice plus facile pour celui qui n'a rien, ou presque rien, que pour celui que la vie a bien servi ? 

Je me méfie de l'expression "lâcher prise". Quand on va mal, lâcher prise, c'est encore une exigence supplémentaire, quand la vie est déjà excessivement exigeante. Il s'agirait selon moi de lâcher même le lâcher-prise... Je constate, il est vrai, qu'à l'institut pour personnes handicapées où j'ai vécu je goûtais davantage l'abandon et la joie, car, justement, je n'avais rien à perdre. Aujourd'hui que la vie m'a un peu mieux gâté, je crains de perdre mes proches, mes amis, ma santé. L'exercice, l'ascèse, ce serait de laisser être l'existence, la peur, les laisser passer sans même vouloir m'en débarrasser. Lutter farouchement contre une émotion perturbatrice lui confère une énergie folle qui la nourrit.

Si cette vie, précisément, vous avait "bien servi", auriez-vous pu être ce quasi-bouddhiste que vous êtes devenu ? 

Je pense que la souffrance de n'être pas comme les autres m'a contraint à revenir à l'essentiel, à bien m'entourer et à pratiquer une ascèse. Cependant, j'ose espérer qu'il ne faut pas obligatoirement être dans la misère pour s'orienter vers une voie spirituelle. Je constate aussi que, quand la vie me sourit, j'ai tendance à lever le pied et à m'éloigner un tout petit peu de cette ascèse. Mon existence se déroule comme si je devais être en pleine mer et dans la tempête pour véritablement commencer à apprendre à nager.

Vous écrivez : "Conquérir la joie est le but de ma vie"... Mais de quelle joie parle-t-on lorsqu'on est, comme vous, un "handicapé"? 

La joie est un abandon au réel tel qu'il se propose. Je ne distinguerai pas diamétralement la joie de la personne handicapée de celle d'un individu en bonne santé. Cependant, la joie, pour moi, est essentiellement liée à la liberté intérieure. Elle annonce, comme le disait Bergson, que la vie gagne du terrain. En ce sens, le handicap, les moqueries qu'il déclenche peuvent me donner l'occasion d'évaluer ma petite liberté intérieure et de la nourrir un tant soit peu.

A ce propos, vous citez souvent le "soutra du diamant", attribué à Bouddha, qui affirme en substance, et de manière fort énigmatique : "Bouddha n'est pas Bouddha, et c'est pour cela que je l'appelle Bouddha"... 

Je me réjouis de lire ces paroles que je me répète à loisir, et qui résument l'ascèse que j'essaie de développer. Dans un bus plein à craquer, sous les moqueries, je me dis effectivement : "Alexandre n'est pas Alexandre, c'est pourquoi je l'appelle Alexandre." Devant la difficulté du quotidien, je me répète : "La souffrance n'est pas la souffrance, c'est pourquoi je l'appelle la souffrance." Cela me guérit et me sauve. C'est proprement génial : à la fois, la souffrance n'est absolument pas niée - ce ne serait que pure maltraitance - et, dans le même temps, on ne se fixe pas en elle. C'est le principe de la non-fixation : dès que je me fige dans une image de moi-même, dès que je m'arrête ou que je me braque sur un sentiment, je souffre. Aussi, la phrase du "soutra du diamant" opère comme un outil et m'invite à vivre renouvelé à chaque instant.

Pardon, mais pour en rester à un aphorisme zen que vous citez volontiers : "Que peut faire le renard pour ne plus être un renard ?" 

Voilà un koan[ndlr : une courte phrase utilisée dans les écoles zen pour la méditation] qui m'a bouleversé. Un renard ne peut rien faire pour être autre chose qu'un renard. Je ne puis rien faire pour être autre que qui je suis. Pourtant, du matin au soir, je m'évertue à vouloir me changer, à vouloir être quelqu'un d'autre, à jouer un personnage, à tenir mon rang. Pour moi, la joie, l'abandon, c'est précisément cela : être pleinement ce que nous sommes, être pleinement humains, faillibles, vulnérables. Paradoxalement, c'est cela qui nous conduit au progrès. Plus j'essaie d'être quelqu'un d'autre, moins je me donne la chance d'exister librement.

Ce qui donne une force particulière à votre discours, c'est qu'on se dit : "Si Alexandre Jollien, avec son infirmité, trouve de la joie à être ce qu'il est, comment pourrais-je moins faire, moi qui ai la chance d'avoir plus de chance que lui ?" 

La suprême chance, c'est de savoir faire avec sa malchance. Pour ce faire, il s'agit d'être bien entouré et, à mes yeux, de pratiquer une voie spirituelle. Mon grand problème a été d'idéaliser les autres et de faire le raisonnement inverse. Les autres, les personnes en bonne santé, me disais-je, ont tout pour être heureuses... Mais ma joie est avant tout un mode d'être...

Comment vous y prenez-vous, chaque matin, pour "bien faire et vous tenir en joie" - puisque tel est le programme spinoziste auquel vous vous conformez ? 

Depuis peu, notamment grâce au film "Intouchables", j'ai pris conscience que j'avais besoin d'aide pour les actes quotidiens. J'ai fini par comprendre que le handicap risquait, à long terme, de m'épuiser. Aussi, un assistant de vie vient tous les matins me donner un coup de main et nous avons établi un protocole de "mise en route". La première chose, avant les étirements, la douche et l'habillement, c'est accomplir une bonne action. Se décentrer, faire du bien. J'y vois une merveilleuse façon de démarrer la journée. Et de telles actions colorent tous les actes qui suivent. Dans le protocole, il y a aussi l'invitation à se détacher d'un objet par jour. Voilà qui est très concret, mais qui montre assez bien que la joie procède surtout du dépouillement, et non de l'accumulation.

On vous sent proche du bouddhisme, avec quelques lignes de fuite vers le christianisme et le spinozisme... Ce syncrétisme peut, a priori, paraître déconcertant... 

Je suis fondamentalement chrétien, mon coeur prie, et la personne de Jésus l'emporterait s'il fallait à tout prix "choisir son camp". Dans le même temps, il se trouve que la pratique du zazen m'aide à découvrir un esprit plus vaste et une joie qui sont déjà là, au fond du fond. Je ne parlerai pas de syncrétisme. J'essaie de suivre les pas du Christ. Et, paradoxalement, l'étude des textes bouddhiques et la méditation me conduisent au silence de la prière. Je crois qu'il y a des différences massives entre le bouddhisme et le christianisme ainsi que de fécondes convergences. Je renonce à établir des hiérarchies. Les deux voies peuvent nous conduire vers de très hauts sommets. Concrètement, la pratique du zen m'invite à mettre bas les idoles, à quitter peu à peu les repères, les catégories mentales qui entravent la liberté. Mais, d'emblée, la pratique du zen m'interdit de m'y installer et j'entends : "Le Christ n'est pas le Christ, c'est pourquoi je l'appelle le Christ." Plus je lis les soutras, plus l'Evangile me nourrit et plus je goûte à la transcendance, qui est insaisissable.

Comme saint François d'Assise, il vous arrive d'interpeller votre corps en le désignant par l'expression "Frère Ane"... Que voulez-vous dire ? 

Oui, j'aime à appeler mon corps Frère Ane. Mais j'avoue que je mets plutôt l'accent sur le mot "frère". La formule de saint François me paraît très douce, paradoxalement. Au fond, je commence à voir que le corps est un compagnon de route, que ses désirs, ses pulsions, ses besoins résistent parfois à la volonté, et tant mieux, finalement. Depuis, j'écoute Frère Ane...

Comment parvenez-vous à vous vacciner contre la colère, l'injustice, la mauvaise foi, l'imposture, et contre ce que les Pères de l'Eglise nomment le "mystère d'iniquité"? 

En laissant passer tout ça. En voyant aussi que je suis capable du pire comme du meilleur. Il est des attitudes très concrètes. Sans jouer aux vierges effarouchées, il suffit parfois de s'écarter des dangers, de détourner l'oreille des langues perfides, de se divertir un peu quand la colère ou la tristesse occupent le centre de la vie. Bref, de petites tactiques plus que des remèdes de cheval. Et, plus que tout, je crois que c'est la joie qui nous libère. Ce ne sont pas la privation et le renoncement qui mènent à la joie, mais c'est la joie qui conduit au détachement et qui aide à demeurer libre sans se laisser happer par les passions tristes.

https://www.lepoint.fr/chroniques/jollien-seule-la-joie-nous-libere-30-08-2012-1504569_2.php

 

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