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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

"A quoi penses-tu ?"

18 Octobre 2016, 04:03am

Publié par Grégoire.

"A quoi penses-tu ?"

 

"A quoi penses-tu ?", demandent les importuns à celui qui renoue en lui avec le songe d'une origine. Comment dire : je ne pense à rien. Je ne pense ni à des mots, ni à des choses. Comment dire : c'est à vous que je pense, à ce qui, au contre de vous, est comme au contre de moi. C'est à la mort et à l'enfance que je pense.

 

Le silence est la plus haute forme de pensée, et c’est en développant en nous cette attention muette au jour, que nous trouvons notre place dans l’absolu qui nous entoure. Il nous appartient - quand tout nous fait défaut et que tout s’éloigne - de donner à notre vie la patience d’une oeuvre d’art, la souplesse des roseaux que la main froisse, en hommage à l’hiver.

C Bobin, le huitième jour de la semaine.

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Dans l’immen­sité lumineuse d’un silence...

16 Octobre 2016, 04:59am

Publié par Grégoire.

Dans l’immen­sité lumineuse d’un silence...

À l’enfant qui me deman­derait ce que c’est que la beauté- et ce ne pourrait être qu’un enfant, car cet âge seul a le désir de l’éclair et l’inquiétude de l’essentiel - je répon­drais ceci : est beau tout ce qui s’éloigne de nous, après nous avoir frôlés. Est beau le déséquilibre profond - le manque d’aplomb et de voix - que cause en nous ce léger heurt d’une aile blanche.
La beauté est l’ensemble de ces choses qui nous traversent et nous ignorent, aggravant soudain la légè­reté de vivre. Je lui montrerais le ciel où les anges, en s’essuyant les mains dans un nuage, donnent une peinture de Turner, et je prendrais pour lui une poignée de cette terre, sur laquelle nous allons. Je lui dirais qu’un livre c’est comme une chanson, que ce n’est rien, que c’est pour dire tout ce qu’on ne sait pas dire, et je couperais pour lui une orange. La promenade se poursui­vrait loin dans le soir.
Dans le silence, nous découvririons enfin, lui et moi, la réponse à sa question.
Dans l’immen­sité lumineuse d’un silence que les mots effleurent sans le troubler.

 

C Bobin, le huitième jour de la semaine.
 

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je vous souhaite cette solitude qu'aucun bonheur ne peut corrompre...

14 Octobre 2016, 04:49am

Publié par Grégoire.

je vous souhaite cette solitude qu'aucun bonheur ne peut corrompre...

J'ai toujours craint ceux qui ne supportent pas d'être seuls et demandent au couple, au travail, à l'amitié voire, même au diable ce que ni le couple, ni le travail, ni l'amitié ni le diable ne peuvent donner : une protection contre soi-même, une assurance de ne jamais avoir affaire à la vérité solitaire de sa propre vie. Ces gens-là sont infréquentables. Leur incapacité d'être seuls fait d'eux les personnes les plus seules au monde.

Christian Bobin, l'épuisement.
 

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« Le drame de notre époque, c'est que nous nions le religieux »

12 Octobre 2016, 04:13am

Publié par Grégoire.

« Le drame de notre époque, c'est que nous nions le religieux »

Jean-Pierre Dupuy est un philosophe français, connu pour sa théorie du «catastrophisme éclairé». Ancien élève et professeur émérite de Philosophie sociale et politique à l'École Polytechnique, il est aujourd'hui professeur à l'Université Stanford en Californie. Membre de l'Académie des Technologies, il est président de la Commission d'Éthique et de Déontologie de l'Institut français de Radioprotection et de Sécurité Nucléaire. Il a notamment publié: Pour un catastrophisme éclairé(Seuil, 2002); Avions-nous oublié le mal? Penser la politique après le 11 septembre (Bayard, 2002); La Marque du sacré (Carnets Nord, 2009; Flammarion, coll. Champs, 2010; prix Roger Caillois de l'essai) ; L'Avenir de l'économie. Sortir de l'économystification (Flammarion, 2012) et dernièrement La Jalousie. Une géométrie du désir (Seuil, 2016).


FIGAROVOX. - Scientifique à l'origine, passé par l'économie, vous vous êtes tourné progressivement vers la philosophie. Depuis une vingtaine d'années, vous analysez les grandes «catastrophes» du monde contemporain. En 2002, vous publiiez un an après les attentats du World Trade Center un livre intitulé Avions-nous oublié le mal? Penser la politique après le 11 septembre. Vous y émettez notamment une critique du rationalisme occidental en expliquant que l'on confond «cause» et «raison». Qu'entendez-vous par là? Avons-nous encore et toujours oublié le mal?

Le mal que nous avons oublié n'est pas celui du jugement moral, mais le mal comme principe d'explication des phénomènes. Le premier prolifère et il est le principal ingrédient de ce que le grand François Tricaud, traducteur de Hobbes et auteur d'un livre magistral, appelait l'«agression éthique» (1). Souvenons-nous de Saddam Hussein et de George W. Bush se vouant mutuellement aux gémonies.

Le modèle individualiste et rationaliste qui domine aujourd'hui les sciences humaines et, au-delà, le sens commun, nous pousse à rendre raison des actions d'autrui mais aussi de nos propres actions, en en cherchant les causes et en tenant ces causes pour des raisons. Si Jean a fait x, c'est qu'il désirait obtenir y et qu'il croyait qu'il obtiendrait y en faisant x. Toute action, même la plus apparemment insensée, apparaît dotée d'une rationalité minimale si on la conçoit comme mue par des désirs et des croyances. Il suffit de trouver les bons désirs et les bonnes croyances, celles qui permettent de reconstituer le puzzle. Et l'on a vu des hommes raisonnables prêter à d'autres êtres humains les croyances les plus invraisemblables (des croyances qu'eux-mêmes seraient incapables de former), faisant mine de croire en leur réalité en les affublant du label de «religieux»! Pour sauvegarder le schéma explicatif qui assimile les raisons et les causes de l'action, ces rationalistes vont, dans le cas d'une action insensée, croire que les acteurs croient de façon insensée. Quelle pauvreté d'analyse et quel manque d'imagination! Comme si des croyances religieuses pouvaient avoir la force suffisante pour causer de tels actes! Souvenons-nous des analyses brillantes de Sartre dans le chapitre de L'Être et le néant consacré à la «mauvaise foi». On y lit: «La croyance est un être qui se met en question dans son propre être, qui ne peut se réaliser que dans sa destruction, qui ne peut se manifester à soi qu'en se niant: c'est un être pour qui être, c'est paraître, et paraître, c'est se nier. Croire, c'est ne pas croire». Ou encore: «Croire, c'est savoir qu'on croit et savoir qu'on croit, c'est ne plus croire. Ainsi croire c'est ne plus croire, parce que cela n'est que croire» (2).

S'il y a de l'horreur ou de la démence dans un acte, toute la détestation qu'il inspire se portera sur les croyances et les désirs qu'on lui impute comme causes, mais l'acte lui-même se trouvera justifié par ces mêmes causes devenues raisons. L'universalité du jugement pratique se paie de l'attribution à autrui d'attitudes ou d'états mentaux qui n'appartiennent qu'à lui et dont la singularité et le caractère privé vont dans certains cas jusqu'à faire de lui l'étranger absolu.

C'est cela que j'appelle l'oubli du mal comme cause. Faire du mal une cause, c'est enfoncer un coin entre les causes et les raisons. Ces causes sont par exemple - permettez-moi de citer en regard des ouvrages que je leur ai consacré - l'envie (Libéralisme et justice sociale: Le sacrifice et l'envie, Hachette, Pluriel, 2009), le ressentiment (La Marque du sacré, Flammarion, Champs, 2010), la jalousie (La Jalousie. Une géométrie du désir, Seuil, 2016). Je pourrais aussi citer l'amour-propre (Rousseau), la sympathie envieuse (Smith), l'humiliation (Dostoïevski), le désir de vengeance (Ismail Kadaré). Sur tous ces sujets, soit dit en passant, la littérature en sait beaucoup plus que la philosophie et les sciences humaines. Or, dans chacun de ces cas, l'acte est expliqué par ce qui le pousse (la cause) mais absolument pas par ce qui le tire (le pour quoi comme pourquoi, c'est-à-dire la raison.)

Le philosophe américain Donald Davidson, l'un des grands maîtres de la philosophie analytique de l'action, grand théoricien de l'assimilation des raisons aux causes, admettait quelques toutes petites exceptions, qu'il appelait l'irrationnel, comme la mauvaise foi et la faiblesse de la volonté. Comme John Rawls, ce fut l'un des plus importants artisans ce que j'appelle l'oubli du mal.

D'aucuns expliquent les actes terroristes par le profil psychologique de bourreaux «déséquilibrés» et par le contexte socio-économique d'une jeunesse victime de la crise. Comment expliquez-vous que des personnes puissent ainsi passer à l'acte?

On peut et on doit rechercher les causes qui expliquent que des individus apparemment faits comme vous et moi commettent de tels meurtres, meurtres de masse ou assassinats ciblés, en sachant qu'ils n'en sortiront pas vivants. Mais quand on aura énuméré toutes les causes, y compris, comme je viens de le dire, le mal comme cause, il y manquera toujours quelque chose. Ce quelque chose, le pape François l'a spontanément exprimé le plus simplement du monde, ce qui n'exclut pas la plus grande profondeur, en réaction à l'assassinat du père Hamel, égorgé alors que celui-ci célébrait la messe en l'église de Saint-Etienne du Rouvray. [L'institution ecclésiale a depuis suivi une voie plus traditionnelle.]

Le pape aurait pu dire de ce vieux prêtre que c'était un martyr qui a donné sa vie pour sa foi, comme si ce crime affreux marquait le début d'une guerre de religions. Non, il a simplement dit que c'était un acte absurde, insensé, contraire à la raison. C'est tout ce que le pape avait à dire, ont objecté beaucoup de chrétiens, outrés par ce minimalisme, qui n'est pas sans rappeler ce que Hannah Arendt disait d'Eichmann, à savoir qu'il était «thoughtless», c'est-à-dire inconscient des conséquences de ses actes, incapable de se mettre à la place des autres.

Un acte contraire à la raison, ce qui ne veut pas dire qu'il n'avait pas de causes. Je commentais plus haut ce que la philosophie analytique contemporaine a à dire à ce sujet. Ce n'est certainement pas cette référence que le pape avait en tête. L'Évangile de Jean (15:25) fait dire au Christ ce que l'on traduit souvent par: «Ils m'ont haï sans cause». C'est une erreur. Il faut dire «Ils m'ont haï sans raison». Le mot grec, dorean, renvoie à la gratuité du don, et plus précisément au don que Dieu fait aux hommes en les aimant, sans raison. Cette violence gratuite a certainement des causes et, encore une fois, très nombreuses sont les études qui les analysent. Mais, dans le cas dans les crimes dont nous parlons, il n'y a rien qui ressemble à un début de raison: rien qui dépasse l'imbécillité meurtrière. C'est ce que voulait pointer le pape François.

Pour que le pape se permette de dire cela, il faut évidemment qu'il croie qu'il y a quelque chose comme un progrès possible de la raison dans l'histoire de l'humanité, et que cette raison a un rapport avec le destin du religieux dans cette même histoire.

Beaucoup d'intellectuels rejettent la nature religieuse du terrorisme commis au nom de l'islam comme si la religion était seulement un prétexte. Le phénomène religieux est-il devenu en Occident un tabou que personne n'arrive à reconnaître?

Ce sont ces mêmes intellectuels qui, trouvant des causes à ces actes criminels, donnent parfois l'impression de les excuser. Certes, expliquer n'est pas justifier, mais la ligne qui sépare ces deux gestes est parfois floue. On se souvient qu'il n'a pas fallu une semaine après le 11 septembre 2001 pour que l'anti-américanisme foncier d'une certaine gauche française redresse la tête et se refuse à condamner les criminels au motif qu'ils avaient fait le sacrifice de leur vie. Il fut hallucinant de voir qu'à partir de ce moment, le mot «victime» fut utilisé, non pour désigner les malheureux occupants des tours, mais bien les terroristes eux-mêmes, déclarés doublement victimes, de l'injustice du monde et de la nécessité de se faire martyrs. Ceux qui s'opposent à ce type d'interprétation sont qualifiés d'islamophobes.

À l'autre extrême, en particulier au sein de la droite catholique, on nous explique qu'il y a quelque chose d'intrinsèquement violent dans les croyances et les pratiques de l'Islam. Sa théologie sacrificielle, son refus de séparer la politique de la religion, son ambition d'établir un califat universel sur la Terre feraient que l'Islam est fondamentalement incompatible avec la démocratie.

Il paraît impossible de trouver un terrain d'entente entre ces deux positions qui déchirent la société française toujours plus chaque fois qu'un nouvel attentat meurtrier se produit. Je voudrais cependant proposer un moyen de les rapprocher l'une de l'autre. Il ne fait aucun doute que nous avons affaire à des meurtres collectifs de la pire espèce et que l'appel à Dieu et à la religion est un travestissement. On ne peut non plus nier que les terroristes se sacrifient, au sens qu'ils accomplissent leur geste dans la pleine conscience qu'ils vont mourir, même si c'est dans le but de faire mourir un grand nombre de personnes. Sous l'influence du christianisme, nous associons spontanément autosacrifice et sacrifice à la divinité. La lecture traditionnelle et sacrificielle du christianisme est que le Christ sauve les hommes en acceptant le martyre de la Croix et en offrant ce sacrifice de lui-même à son Père, ce qui est le sacrifice suprême. On recule d'effroi à l'idée d'assimiler le tueur fou de la Promenade des Anglais à une figure christique. Et pourtant, il y a là une proximité troublante qu'il convient d'élucider.

La clé se trouve dans la distinction entre religion et sacré. Le sacré, ce sont ces «formes élémentaires de la vie religieuse» qu'étudie le fondateur de la sociologie française Émile Durkheim dans son livre du même nom (1912) et que l'anthropologie religieuse a analysées en distinguant trois dimensions: les rituels d'abord, le plus originaire étant le sacrifice humain ; les mythes, ces récits qui relient la société à ses origines imaginaires ; les interdits, qui fixent des bornes à l'action humaine. Si l'on admet avec toute une tradition de pensée qui trouve son point de départ dans la sociologie de Max Weber que le judaïsme et à sa suite le christianisme sont responsables du «désenchantement du monde», c'est-à-dire de sa désacralisation, on voit qu'il est essentiel de ne pas confondre le religieux et le sacré. Étymologiquement, le sacrifice est ce qui rend sacré, or le judaïsme et le christianisme disent: Dieu ne veut pas des sacrifices. Qu'en est-il de l'Islam? La question reste ouverte.

Vous vous souvenez peut-être de l'horrible mise à mort de deux soldats israéliens par une foule déchaînée dans un poste de police de Ramallah, dans les territoires occupés par Israël, qui marqua d'un sceau tragique le conflit du Moyen-Orient à l'automne de l'an 2000. La photo abominable qui fit le tour de la planète, ces mains tachées de sang dressées vers on ne sait quel dieu vengeur, ce corps défenestré, désarticulé, démembré dont on s'arrache les lambeaux, tout cela évoquait avec une force incroyable les rites les plus sanglants du sacré primitif. Les forcenés de Ramallah ne se doutaient évidemment pas qu'ils reproduisaient les actes du diasparagmos rituel propre au culte dionysiaque, consistant en une mise à mort par démembrement et par dévoration de la victime. L'homme qui trempa ses mains dans le sang de sa victime n'avait aucune idée qu'il retrouvait le geste du prêtre aztèque au sommet de sa pyramide. Les échos religieux étaient bien présents, mais il serait odieux ou ridicule de dire qu'ils renvoyaient aux religions des protagonistes, l'islam et le judaïsme. L'écho est trompeur et il faut inverser sa source et sa destination apparentes. Ce qui vient en premier, ce véritable universel de la violence fondatrice, c'est la dynamique spontanée de la foule persécutrice. C'est sur cette base que le religieux, ensuite, procède à son travail d'interprétation, de symbolisation et de ritualisation.

Telle est en tout cas la thèse de René Girard qui s'est éteint l'an dernier, quelques jours avant les attentats du 13 novembre. Selon Girard, le sacré primitif n'est autre que la violence des hommes expulsée, extériorisée, chosifiée. Au paroxysme d'une crise, lorsque la furie meurtrière a fait voler en éclat le système des différences qui constitue l'ordre social, que tous sont en guerre avec tous, le caractère contagieux de la violence provoque un basculement catastrophique, faisant converger toutes les haines sur un membre arbitraire de la collectivité. Sa mise à mort brutalement rétablit la paix. En résulte le sacré dans ses trois composantes. Les mythes, d'abord: l'interprétation de l'événement fondateur fait de la victime un être surnaturel, capable tout à la fois d'introduire le désordre et de créer l'ordre. Les rites, ensuite: ceux-ci, toujours au départ sacrificiels, miment dans un premier temps la décomposition violente du groupe pour mieux mettre en scène le rétablissement de l'ordre par la mise à mort d'une victime de substitution. Le système des interdits et des obligations, enfin, dont la finalité est d'empêcher que se déclenchent les conflits qui ont embrasé une première fois la communauté. On comprend pourquoi le rite fait le contraire des interdits: il doit d'abord représenter la transgression des interdits et le désordre qui en résulte avant de reproduire le mécanisme sacrificiel qui rétablit la paix.

Le sacré est fondamentalement ambivalent: il fait barrage à la violence par la violence. C'est clair dans le cas du geste sacrificiel qui restaure l'ordre: ce n'est jamais qu'un meurtre de plus, même s'il se donne pour le dernier.

Le christianisme détruit le système sacrificiel en révélant que la victime est un bouc émissaire, ce qui revient à dire qu'elle est innocente. C'est cela le travail de la raison dans l'histoire humaine dont parle le pape: la prise de conscience de l'innocence de la victime. Mais ce don qu'est la Révélation est un piège, puisqu'il prive les hommes de la seule protection qu'ils avaient contre leur propre violence. La machine à fabriquer du sacré est irrémédiablement détraquée puisqu'elle repose sur la croyance en la culpabilité de la victime. La violence a de plus en plus de mal à s'auto-transcender et à s'autolimiter dans et par le sacré, elle a désormais le champ libre. Ainsi s'expliquent ces mots énigmatiques du Christ rapportés par Matthieu, 10,34-36: “Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre: je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive.”

À la lumière de cette analyse, l'abjecte mise-en-scène des attentats terroristes commis au nom de l'Islam peut s'analyser ainsi. Démystifiée par la révélation chrétienne, la violence pure ne peut plus prendre aujourd'hui l'apparence du sacré pour se justifier qu'en empruntant les habits d'une religion établie, en l'occurrence l'Islam. C'est aussi absurde et pitoyable que ces simulacres de mariage catholique qu'organisent les grands hôtels du Japon. De faux prêtres travaillant pour des agences spécialisées agissent exactement comme le ferait un prêtre authentique, récitant les mêmes prières, faisant les mêmes gestes (à l'exception toutefois de l'eucharistie, qui est justement le pont entre la religion et le sacrifice). On dit que 60% des mariages réalisés au Japon sont de ce type et que bien souvent, les mariés ne savent même pas que le célébrant n'est pas un vrai prêtre.

Paraphrasant Bill Clinton, je dirai: «Ce n'est pas le Coran, stupide, c'est le sacré comme simulacre

Nous tuons des civils parce que vous lancez des bombes contre nos enfants, expliquent les organisations comme al-Qaida ou Daech. Comment analysez-vous cette rhétorique victimaire?

Il faut lire les œuvres complètes d'Oussama Ben Laden, aujourd'hui disponibles en anglais. Dans l'essai sur l'oubli du mal que vous citiez en commençant, je présente sa logique argumentative comme un reflet monstrueux de l'occident chrétien qu'il abhorrait - un simulacre de christianisme: vous voyez bien que nous tournons toujours autour des mêmes thèmes.

La phrase que vous citez, qui exprime la logique de la vengeance comme réciprocité négative, mal contre mal, n'est pas ce qu'il y a de plus troublant. Voici ce qui l'est. On sait aujourd'hui que les Américains ont reçu dans les mois qui précédèrent le 11 septembre 2001nombre de signaux annonciateurs de la catastrophe. L'un d'entre eux, un message en provenance d'Al-Qaida capté par la C. I. A., était particulièrement effrayant. Il se vantait que l'organisation d'Oussama Ben Laden était en train de planifier «un Hiroshima contre l'Amérique». Ainsi, c'est au nom des victimes d'Hiroshima que les kamikaze islamiques ont frappé l'Amérique. Le fait que les Américains aient appelé «Ground Zero» le site où se dressaient les tours jumelles montre qu'ils ont reçu cinq sur cinq le message que Ben Laden leur destinait. Ground Zero est en effet le nom que Oppenheimer donna au point précis du site (nommé Trinity) où explosa la première bombe atomique de l'histoire de l'humanité, le 16 juillet 1945, à Alamogordo, au Nouveau Mexique.

Partout, c'est au nom des victimes que les autres ont réellement ou prétendument commises que l'on persécute, tue, massacre ou mutile. L'universalisation du souci pour les victimes révèle de la façon la plus éclatante que la civilisation est devenue une à l'échelle de la planète tout entière. Au Moyen Orient et ailleurs, on a pu dire que l'on se battait pour être la victime. Voilà bien une perversion abominable de ce souci pour les victimes qui, selon Nietzsche, le plus anti-chrétien des philosophes, est la marque du christianisme et de la morale d'esclaves qu'il a enfantée. A quoi l'on peut répliquer par le mot de Bernanos inspiré de Chesterton que, en effet, «Le monde moderne est plein d'idées chrétiennes … devenues folles».

De plus en plus d'hommes politiques et d'intellectuels rendent compte du retour du «tragique» dans l'histoire. Comment analysez-vous la dynamique historique depuis la fin de la Guerre froide?

La Guerre froide ne s'est jamais véritablement interrompue et elle s'est fortement réchauffée récemment. Il fut une époque où l'on disait indifféremment «guerre froide» ou «paix nucléaire», deux oxymores symétriques l'un de l'autre. De toutes les menaces qui pèsent sur l'avenir de l'humanité, la menace nucléaire, plus de 70 ans après Hiroshima, reste de loin la plus terrifiante. Toutes les autres menaces, et je pense en particulier au changement climatique et aux migrations massives qu'il va engendrer, mènent à elle, car elles conduiront à la guerre.

Le tragique, c'est l'innocent puni, c'est donc l'une des figures du sacré. Ici aussi, permettez-moi de citer la Bible: «Satan expulse Satan» (Mt 12:26). S'il existe un domaine où le mal est censé pouvoir expulser le mal, c'est bien la dissuasion nucléaire. Avoir la bombe, nous disent les meilleurs experts, ne sert qu'à une chose: empêcher que les autres s'en servent. Pendant le presque demi-siècle de Guerre froide, les deux grandes puissances nucléaires se sont menacées en permanence d'anéantissement mutuel. Cet anéantissement ne s'est pas produit. Est-ce que le premier fait fut la cause du second? Ce serait éminemment paradoxal mais c'est précisément ce paradoxe qui constitue l'essence de la dissuasion nucléaire.

Plusieurs dizaines de fois, il s'en est fallu de très peu que l'humanité ne disparaisse en vapeurs radioactives. Echec de la dissuasion? C'est tout le contraire: ce sont précisément ces incursions dans le voisinage du trou noir qui ont donné à la menace d'anéantissement mutuel son pouvoir dissuasif. Nous avons eu de la chance, mais c'est ce flirt répété avec l'apocalypse qui, en un sens, nous a sauvés. La dissuasion est un exercice risqué qui consiste à jouer constamment avec le feu: pas trop près, de peur que nous y périssions carbonisés ; mais pas trop loin non plus, de peur que nous oubliions le danger.

Or cette structure, que j'ai nommée «catastrophisme éclairé», est exactement celle du sacré primitif, telle que l'a dégagée René Girard: du sacré, il ne faut pas trop se rapprocher, parce qu'il déchaîne la violence ; mais il ne faut pas trop s'en éloigner, car il nous protège de la violence. Le sacré contient la violence, dans les deux sens du mot. En ce sens, la dissuasion nucléaire conserve la marque du sacré.

Le drame de notre époque, qui est à la source de tous les dangers, c'est qu'au nom d'un positivisme suranné, dont la manifestation la plus éclatante est cet économisme débile qui prétend nous gouverner, nous nions le religieux qui nous a faits ce que nous sommes.

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2016/10/07/31003-20161007ARTFIG00344-jean-pierredupuy-le-drame-de-notre-epoque-c-est-que-nous-nions-le-religieux.php?xtor=EPR-211


(1) François Tricaud, L'accusation. Recherche sur les figures de l'agression éthique, Dalloz, 1977.
(2) Jean-Paul Sartre, L'Etre et le néant, Gallimard, 1943 ; coll. Tel, 1992, p.106.

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Les bonnes manières sont des manières tristes.

10 Octobre 2016, 04:51am

Publié par Grégoire.

Les bonnes manières sont des manières tristes.

 

Les bonnes manières sont des manières tristes.

Les vivants sont un peu durs d'oreille. Ils sont souvent remplis de bruit. Il n'y a que les morts et ceux qui vont naître qui peuvent absolument tout entendre. Pour les morts et pour Guillaume à venir, Ariane raconte de belles histoires, le soir, auprès du laurier rose.

Même quand vous ne serez plus, je garderai vos noms en moi et je continuerai à les entendre chanter. Tout le monde est occupé. Tout le monde, partout, tout le temps, est occupé, et par une seule chose à la fois. [..] Dans la cervelle la plus folle comme dans la plus sage, si on prend le temps de les déplier, on trouvera dans le fond, bien caché, comme un noyau irradiant tout le reste, un seul souci, un seul prénom, une seule pensée.

Je ne fais que chanter. J'écoute aussi la conversation du tilleul avec le vent. Le fou rire des feuilles dans la petite brise du soir est un bon remède contre la mélancolie.

Hier soir, j'avais le cafard. J'ai allumé une bougie. La lumière des lampes électriques ne danse pas assez pour chasser le cafard.

- Tu m'énerves. Je n'ai pas l'impression du tout d'être gâté
- Justement. Quand on est gâté par la vie, on ne le sait pas. On finit même par penser qu'on le mérite, ou que c'est pour tout le monde comme ça.

C'est ainsi : les choses qui arrivent dans la vie basculent tôt ou tard dans les livres. Elles y trouvent leur mort et un dernier éclat.

Les cimetières de ce pays sont sans imagination, trop sérieux. Les morts sont paraît-il, de gros dormeurs. Allons les réveiller. Je prépare les oeufs durs, le vin blanc, le jambon et les gobelets en plastique.
Manège découvre dans l'automne ses couleurs préférées : le rouge explosé des feuilles de vigne et le blanc dragée des pierres tombales. L'automne est la saison des tombes et des cartables. Les tombes sont les cartables des morts. On va au cimetière à pied, en sifflant et en bavardant. Aucune raison d'être triste. On va à la rencontre de quelqu'un qu'on a aimé et le soleil est de la partie.

Tout ce qui pouvait bruler a brûlé. Ariane regarde les ruines chaudes. Elle n'a plus de voix pour appeler Crevette qui d'ailleurs ne répondrait pas. La douleur entre dans l'âme d'Ariane come une pelle dans une terre meuble, pour en arracher un bloc, d'un coup sec. La douleur a froid. Elle entre dans l'âme d'Ariane, en fait du petit bois, y met le feu.

Christian bobin, tout le monde est occupé.

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Il n'y a qu'une hémorragie éternelle de présent.

8 Octobre 2016, 05:09am

Publié par Grégoire.

Il n'y a qu'une hémorragie éternelle de présent.

 

L'émerveillement n'est pas l'oubli de la mort, mais la capacité de la contempler comme tout le reste, comme l'amer et le sombre : dans la brûlure d'une première fois, dans la fraîcheur d'une connaissance sans précédent.

La fin de l'enfance est sans histoire. C'est une mort inaperçue de celui qu'elle atteint. C'est la plus grande énigme dans la vie, comme l'épuisement d'une étoile dont l'éclat ne cesse plus de ravir toutes vos heures, jusqu'à la dernière.

Il n'y a ni futur ni passé dans la vie. Il n'y a que du présent, qu'une hémorragie éternelle de présent.

Nous n'avons guère plus de prise sur notre vie que sur une poignée d'eau claire. Nous ne possédons que ce qui nous échappe et se nourrit de notre amour : un arbre dans le songe, un visage dans le silence, une lumière dans le ciel. Le reste n'est rien. Le reste c'est tout ce qu'on jette dans les jours de colère, dans les heures de rangement. Il y a ceux qui jettent. Il y a ceux qui gardent. Il y a ceux qui régulièrement mettent leur maison à sac, ou le réduit d'une mémoire, le recoin d'un amour. Ils mettent de l'ordre. Ils mettent le vide, croyant mettre de l'ordre. Ils jettent. C'est une manière de funérailles, une façon d'apprivoiser l'absence - comme de ratisser le gravier d'un chemin par où mourir viendra. Et il y a ceux qui gardent. Ils entassent dans un tiroir, dans une parole, dans un amour. Ils ne perdent rien. Ils disent : on ne sait jamais. Même s'ils savent, ils ne savent jamais. Même s'ils savent que jamais ils ne reviendront aux lettres anciennes, aux boîtes rouillées, aux vieux médicaments et aux vieilles amours. Tant pis, ils gardent.

La durée amoureuse n'est pas une durée. Le temps passé dans l'amour n'est pas du temps, mais de la lumière, un roseau de lumière, un duvet de silence, une neige de chair douce.

Vous écrivez l'histoire de l'amour pur, l'histoire du deuil de l'amour pur. Il n'y a rien d'autre à écrire, n'est-ce pas . Il n'y a rien d'autre à chanter dans la vie que l'amour enfui dans la vie. Vous n'écrivez pas pour retenir. Vous écrivez comme on recueille le parfum d'une fleur vers sa mort,sans pouvoir la guérir, sans savoir enlever cette tache brune sur un pétale, comme une trace de morsure minuscule - des dents de lait, mortelles.

Dans le chant, la voix se quitte : c'est toujours une absence que l'on chante. Le temps de chanter est la claire confusion de ces deux saisons dans la vie : l'excès et le défaut. Le comble et la perte.

On pense qu'on a très peu de temps dans la vie, qu'un an dure comme un sourire, que dix ans passent comme une ombre et que, dans si peu de temps, il ne reste qu'une seule chance, qu'une seule grâce : devancer notre mort dans la légéreté d'un sourire, dans l'errance d'une parole.

Il a cinquante ans. C'est l'âge où un homme entreprend l'inventaire de ses biens. C'est quoi réussir sa vie. Ce qu'on gagne dans le monde, on le perd dans sa vie.

Il n'y a pas d'apprentissage de la vie. Il n'y a pas plus d'apprentissage de la vie que d'expérience de la mort.

La vérité est sur des tréteaux dans un cercueil encore ouvert. La vérité a le visage d'un mort. C'est un visage retourné comme un gant. Un visage sans dedans ni dehors. Un mort c'est comme une personne. Un mort c'est comme tout le monde. Tout va vers ce visage, comme vers sa perfection. La peur, l'attente, la colère, l'espérance de l'amour et les soucis d'argent, tout va vers ce visage comme vers un dernier mot. Le mort se tait pour dire en une seule fois. Le mort dit vrai en ne disant plus et si, sur lui, l'on jette tant de silence, c'est pour ne rien entendre.

Christian Bobin, la part manquante.

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La vie n'est pas chose raisonnable

6 Octobre 2016, 05:01am

Publié par Grégoire.

La vie n'est pas chose raisonnable

" Personne n'a une vie facile. Le seul fait d'être vivant nous porte immédiatement au plus difficile. Les liens que nous nouons dès la naissance, dès la première brûlure de l'âme au feu du souffle, ces liens sont immédiatement difficiles, inextricables, déchirants. La vie n'est pas chose raisonnable. On ne peut, sauf à se mentir, la disposer devant soi sur plusieurs années comme une chose calme, un dessin d'architecte. La vie n'est rien de prévisible ni d'arrangeant. Elle fond sur nous comme le fera plus tard la mort, elle est affaire de désir et le désir nous voue au déchirant et au contradictoire. Ton génie est de t'accommoder une fois pour toute de tes contradictions, de ne rien gaspiller de tes forces à réduire ce qui ne peut l'être, ton génie est d'avancer dans la déchirure, ton génie c'est de traiter avec l'amour sans intermédiaire, d'égal à égal, et tant pis pour le reste. D'ailleurs quel reste ?"

C Bobin, la plus que vive. 

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Pourquoi occuper ses journées déjà trop pleines du réel...?

4 Octobre 2016, 04:57am

Publié par Grégoire.

Pourquoi occuper ses journées déjà trop pleines du réel...?

 

J'ai aimé un rouge- gorge. Il me dévisageait , ses petites pattes solidement plantées sur une branche d'arbre. Un Dieu moqueur brillait dans ses yeux, semblant me dire : " Pourquoi cherches - tu à faire quelque chose de ta vie? Elle est si belle quand elle ne fait qu'aller,  insoucieuse des raisons, des projets et des idées. "
Je n'ai pas su lui répondre.

C.Bobin, Ressusciter

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de ne rien faire et autres trucs de l'éternité...

2 Octobre 2016, 04:30am

Publié par Grégoire.

de ne rien faire et autres trucs de l'éternité...

J'ignore où sont ceux que j'ai aimés et qui sont morts. Je sais seulement qu'ils ne sont pas dans les cimetières, même si le soleil s'incline chaque jour devant leurs tombes pour y faire briller leurs noms. De l'au-delà je n'imagine rien, ou bien, quelque chose de semblable à ces champs qui ne sont plus cultivés depuis longtemps et dont, même en cherchant dans les lourds registres mauves des mairies, on ne retrouverait pas le propriétaire. 

Le Christ arpente cette terre inculte qui a échappé à la tyrannie de l'utile, avec le pas lent du vagabond qui n'a rien d'autre à faire qu'à contempler la vie aux milles nuances. Quand il s'allonge dans l'herbe pour une sieste, des papillons s'approchent de son visage, brassant l'air qu'il respire par le battement sans bruit de leurs ailes colorées.

C. Bobin , Ressusciter

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Évangéliser, c'est vivre de quelqu'un, plus que d'en parler...

30 Septembre 2016, 04:04am

Publié par Grégoire.

Évangéliser, c'est vivre de quelqu'un, plus que d'en parler...

Que signifie évangéliser et comment pouvons-nous le faire ? François a pris appui sur la Première lecture, un extrait de la Lettre de Saint-Paul aux Corinthiens, pour s’interroger sur ce que signifie donner le témoignage du Christ. Avant tout, le Pape s’est arrêté sur ce que ne veut pas dire évangéliser : le réduire «à une fonction».

Évangéliser n’est pas un honneur, ni un fonctionnalisme

Malheureusement, a regretté le Pape, on voit aujourd’hui des chrétiens qui vivent le service comme une fonction, des laïcs et des prêtres qui se vantent de ce qu’ils font. Mais pour François, cela revient à «réduire justement l’Évangile à une fonction ou aussi à un honneur : Moi, je vais évangéliser et j’en ai amené beaucoup à l’Église»«Faire du prosélytisme : c’est aussi une vanité. Évangéliser, ce n’est pas faire du prosélytisme. Donc, ne pas faire une promenade, ni réduire l’Évangile à une fonction, ni faire du prosélytisme : ceci n’est pas évangéliser. C’est ce que dit Paul : "Pour moi, ce n’est pas un honneur. Pour moi, c’est une nécessité qui s’impose." Un chrétien a l’obligation, mais avec cette force, comme une nécessité de porter le nom de Jésus, mais du propre cœur.»

Annoncer l’Évangile, a-t-il poursuivi, ne peut pas être un honneur, mais, comme nous y exhorte saint Paul, «une obligation». Mais «comment puis-je être sûr de ne pas faire une promenade, de ne pas faire du prosélytisme, et de ne pas réduire l’évangélisation à un fonctionnalisme ?» La réponse est de «se faire tout à tous»«aller et partager la vie des autres, accompagner dans le chemin de la foi, faire croître dans le chemin de la foi».

Évangéliser, c’est donner témoignage, sans trop de paroles

Nous devons nous mettre dans la condition de l’autre : «S’il est malade, me rapprocher, ne pas l’encombrer avec des arguments, être proche, l’assister, l’aider». Il faut évangéliser, a-t-il rappelé, «avec cette attitude de miséricorde, se faire tout à tous. C’est le témoignage qui porte la Parole». François a donc rappelé que durant le déjeuner avec des jeunes lors des JMJ de Cracovie, un garçon lui a demandé de qu’il devait dire à son ami athée : «C’est une belle question ! Nous connaissons tous des gens éloignés de l’Église : que devons-nous leur dire ? Et moi je lui ai répondu : écoute, la dernière chose que tu dois faire, c’est de lui dire quelque chose ! Commence par faire, et lui, il verra ce que tu fais, et il te demanderas. Et quand il te demandera, tu lui diras. Évangéliser, c’est donner ce témoignage : moi je vis comme ça, parce que je crois en Jésus-Christ. Moi je réveille en toi la curiosité de la question mais pourquoi tu fais ces choses ? Parce que je crois en Jésus-Christ et j’annonce Jésus-Christ, et non seulement avec la Parole, mais avec la vie.»

Ceci, c’est évangéliser, et cela se fait gratuitement, a insisté le Pape François,«parce que nous avons reçu gratuitement l’Évangile»«la grâce, le salut ne s’achète pas et ne se vend pas non plus : c’est gratuit ! Et nous devons le donner gratuitement.»

Annoncer le Christ, c’est vivre la foi, en donnant gratuitement l’amour de Dieu

Le Pape a ainsi évoqué la figure de saint Pierre Claver, dont c’est aujourd’hui la mémoire liturgique. Un missionnaire, a-t-il noté, qui «s’en est allé annoncer l’Évangile». Peut-être qu’il pensait «que son futur aurait été de prêcher : dans son futur, le Seigneur lui a demandé d’être proche des exclus de son temps, des esclaves qui arrivaient là-bas, d’Afrique, pour être vendus».

«Et cet homme n’a pas fait une promenade, en disant qu’il évangélisait. Il n’a pas réduit l’évangélisation à un fonctionnalisme ni à un prosélytisme : il a annoncé Jésus-Christ avec les gestes, en parlant aux esclaves, en vivant avec eux, en vivant comme eux ! Et il y en a tellement, des comme lui, dans l’Église ! Tellement qui s’annihilent eux-mêmes pour annoncer Jésus-Christ. Et aussi nous tous, frères et sœurs, nous avons l’obligation d’évangéliser, qui n’est pas de frapper à la porte du voisin ou de la voisine et de dire : le Christ est ressuscité ! C’est vivre la foi, et en parler avec douceur, avec amour, sans volonté de convaincre personne, mais gratuitement. C’est donner gratuitement ce que Dieu m’a donné gratuitement : ceci, c’est évangéliser.»

(CV)

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Conventions...

28 Septembre 2016, 04:23am

Publié par Grégoire.

Conventions...

 

Cet industriel, prenant ma courtoisie pour un intérêt passionné pour son métier,  entreprit de me révéler les secrets de la fabrication du ciment à bulles. Je n'osai l'interrompre et, au bout d'un quart d'heure,  je ne savais plus qui j'étais ni qui était ce monsieur qui me racontais des choses splendidement indifférentes à nos deux âmes. 
Je ne cherchais plus qu'à étrangler le fou rire qui montait dans ma gorge, avant qu'il fasse exploser mon visage. Cette expérience que chacun peut faire est étrange : la vie est d'une brièveté affolante et nous perdons beaucoup de temps à l'enterrer sous prétexte de ne pas fâcher des gens dont, au fond, l'estime ne nous importe pas.

C.Bobin, Ressusciter

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Le jour où Franklin mangea le soleil

26 Septembre 2016, 05:07am

Publié par Grégoire.

Le jour où Franklin mangea le soleil

Le jour où Franklin mangea le soleil, personne ne s'aperçut de rien.

De toutes façons, personne ne s'aperçoit jamais de rien. 

Personne, c'est à dire les grands, les tout raides , les adultes, les gendarmes, et même les voleurs (!), tous ceux qui travaillent et même ceux qui ne travaillent pas, ça fait du monde, personne, ça fait beaucoup de gens, personne . Donc, personne ne s'aperçut de rien, à part les enfants.

Franklin était un enfant.

Les enfants sont des gens qui ne ressemblent à personne.

On les met dans les écoles pour qu'ils deviennent comme tout le monde. L'école est une boîte qui ressemble à une maison.

On trempe l'enfant dans la boîte, on le laisse mijoter quatorze ou quinze ans dans la boîte, on le ressort, il a les yeux écarquillés d'être resté si longtemps dans le noir, on lui dit : bravo mon grand, te voilà comme tout le monde.

Ce n'est pas drôle d'être comme tout le monde. Personne n'aime ça.

Heureusement, ça ne marche pas. La boîte école, la boîte usine, la boîte travail, la boîte chômage, la boîte télévision, la boîte boîte :

Aucune boîte ne marche, aucune boîte n'est assez bien fermée pour empêcher la vie d'entrer, et quand la vie entre quelque part, ouh là là , plus rien n'est pareil, c'est le grand désordre, le grand carnaval des couleurs. 

C'est même comme ça qu'on distingue la vie de la mort : là où tout se ressemble, là où tout est en ordre - c'est la mort. et là où tout est bizarre , drôle, mélangé - c'est la vie.

Mais revenons à Franklin. Franklin mesurait un mètre trente six centimètres ,le jour où il mangea le soleil. Miam, gloup . Car malgré son mètre trente six , Franklin avait le bras long, très très long, un bras et même deux bras longs de plusieurs kilomètres. Le soleil ,il l'avait caressé pendant des années. Frôlé, chatouillé, taquiné . Il avait l'habitude de passer la main dans les cheveux du soleil , lorsque personne ne le voyait.

La plupart du temps, il mettait ses bras et ses mains dans ses poches.

Pour ne pas se faire remarquer. Personne n'aime se faire remarquer .

Et en même temps tout le monde voudrait qu'on le regarde, c'est compliqué cette affaire; C'est compliqué, la vie, une fois qu'on est sorti des boîtes . Donc Franklin. Donc bras longs ? Donc soleil gloup, miam. Une envie, un besoin, une gourmandise : et hop, plus de soleil. Le soleil, dans le ventre à Franklin.

 

"Le jour où Franklin mangea le soleil" - de Christian Bobin

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Voir la vie en Rose malgré le cancer...

24 Septembre 2016, 18:39pm

Publié par Grégoire.

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Personne n’est saint dans cette vie, seule cette vie l’est.

22 Septembre 2016, 04:34am

Publié par Grégoire.

Personne n’est saint dans cette vie, seule cette vie l’est.

 

Tout le mal dans cette vie provient d’un défaut d’attention à ce qu’elle a de faible et d’éphémère. Le mal n’a pas d’autre cause que notre négligence et le bien ne peut naître que d’une résistance à cet ensommeillement, que d’une insomnie de l’esprit portant notre attention à son point d’incandescence – même si une telle attention pure nous est, dans le fond, impossible : seul un Dieu pourrait être présent sans défaillance à la vie nue, sans que sa présence jamais ne défaille dans un sommeil, une pensée ou un désir. Seul un Dieu pourrait être assez insoucieux de soi pour se soucier, sans relâche, de la vie merveilleusement perdue à chaque seconde qui va. Dieu est le nom de cette place jamais assombrie par une négligence, le nom d’un phare au bord des côtes. Et peut-être cette place est-elle vide, et peut-être ce phare est-il toujours abandonné, mais cela n’a aucune espèce d’importance : il nous faut faire comme si cette place était tenue, comme si ce phare était habité. Il nous faut venir en aide à Dieu sur son rocher et appeler un par un chaque visage, chaque vague et chaque ciel – sans en oublier un seul.

Ce que je dis là me vient de toi. J’ai appris en voyant ta vie simple ce que les femmes savent par douleur de savoir, par nécessité de douleur et de place, et que les hommes sont si lourds à entendre, épaissis qu’ils sont dans leur suffisance d’hommes, recuits dans leur maîtrise des apparences du monde, seulement de ses apparences : plus on se tient près de la vie faible et plus on se rapproche du bien pur, sans espérer un jour l’atteindre : personne n’est saint dans cette vie, ce que savent fort bien les saintes qui se connaissent pour ce qu’elles sont, les plus perdues des femmes – mesurant par l’étendue d’un chant la grandeur de cette perte. Personne n’est saint dans cette vie, seule cette vie l’est.

C.Bobin, L’inespérée

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Dieu immense ne sait tenir que dans le sang perdu des pauvres

20 Septembre 2016, 05:30am

Publié par Grégoire.

Dieu immense ne sait tenir que dans le sang perdu des pauvres

 

Il y a quelque chose dans le monde qui résiste au monde, et cette chose ne se trouve ni dans les églises, ni dans les cultures, ni dans la pensée que les hommes ont d’eux-mêmes, dans la croyance mortifère qu’ils ont d’eux-mêmes en tant qu’êtres sérieux, adultes, raisonnables, et cette chose n’est pas une chose mais Dieu et Dieu ne peut tenir dans rien sans aussitôt l’ébranler, le mettre bas, et Dieu immense ne sait tenir que dans les ritournelles de d’enfance, dans le sang perdu des pauvres ou dans la voix des simples et tous ceux-là tiennent Dieu au creux de leurs mains ouvertes, un moineau trempé comme du pain par la pluie, un moineau transi, criard, un Dieu piailleur qui vient manger dans leurs mains nues.

Dieu, c’est ce que savent les enfants pas les adultes.

Christian Bobin, « Le Très- Bas »

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Aimer l'évangile de Jean...

18 Septembre 2016, 05:24am

Publié par Grégoire.

Aimer l'évangile de Jean...

La caractéristique la plus fondamentale de Jean, c’est qu'il est le théologien. Il est mystique, il est théologien ; mais théologien dans un sens vivant : ce n’est pas un mannequin de théologien ! Parce que s’il y a le mannequin de l’habit religieux, il y a le mannequin fonctionnaire, haut fonctionnaire dans l’Eglise : les théologiens, et surtout ceux qui ont été des « experts », alors jusqu’à la fin de leur vie ils restent des experts ! C’est terrible, parce qu’on ne peut pas être expert contemplatif. Cela n’a pas encore été inventé par le Saint-Esprit ! Nous sommes des contemplatifs. Nous sommes des experts momentanément, mais ce n’est pas une vie, d’être expert. Nous sommes des contemplatifs, le théologien doit être un contemplatif.

Alors il faut, et je crois que c’est très important pour nous parce que c’est une des caractéristiques de notre Communauté, il faut faire que les études purifient notre intelligence. Et cela, c’est beau, c’est grand : purifier toute notre vie par ce qu’il y a de plus profond dans notre vie humaine, dans notre autonomie ; pas ce qu’il y a d’ultime — parce que ce qu’il y a d’ultime, c’est l’amour —, mais ce qu’il y a de plus profond, c’est-à-dire notre intelligence dans sa capacité de juger. Il faut que ce soit purifié par le don d’intelligence. « Hommes sans intelligence… »

Cela fait partie de ce temps après Pâques, et pour nous, cela fait partie de cette manière dont on doit progressivement faire que notre vie de consacrés aille jusqu’à l’intelligence : que notre intelligence soit consacrée, et qu’on comprenne qu’en offrant notre intelligence à Jésus, on lui offre le trésor royal. On ne peut offrir son intelligence qu’au Christ. On ne peut pas offrir son intelligence à quelqu’un d’autre. Je ne vous demande pas le don de votre intelligence comme professeur, sûrement pas ! Ce serait de la bêtise. Je vous demande d’être intelligent. Le don de votre intelligence, vous le faites au Christ. Alors, en tant que père, je vous demande de donner votre intelligence au Christ, pendant ce temps de Pâques à la Pentecôte. Donnez votre intelligence au Christ. Vous l’avez déjà fait, certes, mais il faut le refaire tout le temps. Et c’est en redonnant votre intelligence au Christ que vous éviterez d’être hégéliens. Parce que je crois qu’un disciple de Hegel ne peut pas dire cela, impossible ! On ne peut pas donner son intelligence au Christ si on est hégélien. C’est très curieux cela, c’est un petit problème intéressant à se poser. Et cela montrerait tout de suite que la philosophie hégélienne ne peut pas être au service de notre foi. Parce que, ce qui peut être au service de notre foi, c’est justement ce qui est entièrement offert.

Notre intelligence réaliste doit être offerte. C’est une intelligence qui cherche la vérité. C’est une intelligence qui cherche à pénétrer toujours plus loin. Cela, il faut que ce soit offert. Je crois qu’il faut comprendre cette grâce de Pâques pour vous : ce dialogue de Jésus avec Nicodème, et Jésus rencontrant les disciples d’Emmaüs. Mettez cela en parallèle et comprenez que c’est cela qui est votre grâce — Luc et Jean, sans jamais les séparer. Après avoir lu Jean, nous verrons Luc, parce que les deux doivent toujours être liés, mais c’est dans la lumière de Jean qu’on lit Luc, et on essaie de comprendre comment la conversion de notre intelligence, c’est le don de notre intelligence.

Alors on évite tous les bavardages. Il faut être farouche là-dessus. Tous les bavardages : à la poubelle ! Tous les bavardages ! Les bavardages de votre intelligence sont nombreux. La dialectique, c’est quelquefois un bavardage ; c’est un très beau bavardage, c’est un bavardage intelligent, merveilleux, mais c’est un bavardage. Il faut purifier notre vie de tous les bavardages, comme de toutes les pertes de temps. La perte de temps la plus subtile, c’est les bavardages. Les bavardages entre nous, les bavardages avec l’extérieur… les bavardages doivent être supprimés pour un regard intérieur. Pas du tout pour le vide, ce serait effrayant ! Il vaut mieux les bavardages que le vide. C’est pour cela que le dialogue a pris tant d’importance aujourd’hui, parce que les gens vivaient dans le vide. Le dialogue, c’est supérieur au vide, c’est bien évident. Mais le dialogue, très souvent, est un bavardage. Il n’y a que le dialogue entre contemplatifs qui n’est pas un bavardage : il se termine dans le silence. Très vite on comprend qu’il vaut mieux creuser, continuer de creuser dans le silence. Mais c’est bon, de temps en temps, d’échanger des idées ; c’est bon de temps en temps de pouvoir dire ce qu’on a dans son cœur, c’est même nécessaire de le dire. Alors là, ce n’est pas un bavardage, c’est très différent, c’est une purification, c’est une communication. Le vrai dialogue ne peut se faire que dans l’amour, et ne peut se faire que dans la confiance : alors là, il y a un dialogue, un dialogue qui a son point de départ dans l’amour et qui se termine dans l’amour. Ce dialogue est limité tandis que le bavardage est infini ! Et le dialogue qui n’est pas un dialogue d’amour est infini : on peut discuter indéfiniment, on est dans l’ordre des possibles. Quand vous êtes dans l’ordre des possibles, vous pouvez aller très loin, il n’y a pas de mesure, vous pouvez aller à l’infini.

C’est important, de se demander, actuellement, dans notre vie, en tant que novices du Saint-Esprit, en tant que voulant entrer pleinement dans cette pédagogie de l’Esprit Saint, en tant que voulant entrer dans ce temps de Pâques, de renouveau : « Quels sont les bavardages de ma journée ? », et de faire loyalement ce petit examen de conscience. Ce soir, au terme de la journée, demandez-vous quels ont été les bavardages de votre journée et supprimez cela pour le lendemain, pour que peu à peu les bavardages disparaissent. Le bavardage n’est pas une détente, c’est même très fatigant ! Cela fatigue, on s’enlise, et après il faut en sortir, c’est encore plus difficile ! Donc, il faut éviter cela. Il faut, au contraire, un vrai dialogue ; cela c’est bon, un vrai dialogue d’amour, de confiance, positif, en vue d’aimer plus. Le bavardage, très souvent, est une critique. Le dialogue est positif en vue d’aimer plus, en vue d’aimer plus ses frères, en vue d’aimer plus le Christ, en vue d’aimer plus Marie. Alors, on essaie de comprendre ensemble et on chemine ensemble à partir de l’amour en vue de la fraction du pain. Tout vrai dialogue se termine par la fraction du pain. C’est beau, dans les disciples d’Emmaüs, de voir le vrai dialogue : notre cœur était « tout brûlant »… On se réchauffe dans un vrai dialogue : il y a une présence du Christ, il y a une présence d’amour, et cela se termine par la fraction du pain. Et la fraction du pain, c’est le silence de Jésus dans l’Eucharistie. A ce moment-là, on est tous un dans le silence de Jésus-Eucharistie. Le dialogue se termine dans cette unité. Là, on est en présence d’un vrai dialogue. C’est du reste très beau, cela, parce que cela fait comprendre ce que doit être ce cheminement en commun. Il doit y avoir ce cheminement. Mais il faut comprendre que le dialogue ne sera vrai, et ne tombera pas dans le bavardage, dans ces discussions à l’infini qui sont très souvent des critiques et qui sont très souvent plus négatives que le vrai dialogue, que si on a donné son intelligence à Jésus. Alors, croyez bien que c’est très difficile, de donner son intelligence à Jésus, on ne peut le faire qu’avec Jésus lui-même : « Je me consacre dans la vérité ». Et Jésus s’est consacré pour nous. Avoir son intelligence donnée à Jésus, c’est avoir une intelligence consacrée dans la vérité, une intelligence qui est toujours ordonnée vers cette recherche.

MD Philippe, op. +

La Chapelle de Rocheservière sera désormais ornée d'une broderie unique en son genre. Une broderie qui mesure en effet près de 140m et qui retrace les textes de Saint-Jean.

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Pour s'éprendre d'une femme, il faut qu'il y ait en elle un désert

17 Septembre 2016, 05:14am

Publié par Grégoire.

Pour s'éprendre d'une femme, il faut qu'il y ait en elle un désert

 

« Un enfant leur est venu. Il est venu avec la fraîcheur des jardins. Il est venu dans la chambre du sang, comme une phrase emmenée par le soir. Il a poussé dans leurs songes. Il a grandi dans leurs chairs. Il apportait la fatigue, la douceur et la désespérance. Avec l'enfant est venue la fin du couple. Les mauvaises querelles, les soucis. Le sommeil interdit, la pluie fine et grise dans la chambre du couple. C'est le contraire de ce qu'on dit qui est le vrai. C'est toujours ce qui est tu, qui est le vrai. Le couple finit avec l'enfant premier venu. Le couple des amants, la légende du cœur unique. Avec l'enfant commence la solitude des jeunes femmes.

Les jeunes mères ont affaire avec l'invisible. C'est parce qu'elles ont affaire avec l'invisible que les jeunes mères deviennent invisibles, bonnes à tout, bonnes à rien. L'homme ignore ce qui se passe. C'est même sa fonction, à l'homme, de ne rien voir de l'invisible. Ceux parmi les hommes qui voient quand même en deviennent un peu étranges. Mystiques, poètes ou bien rien.

Si on devait dessiner l'intelligence, la plus fine fleur de la pensée, on prendrait le visage d'une jeune mère, n'importe laquelle. De même si on devait dire la part souffrante de tout amour, la part manquante, arrachée.

Pour s'éprendre d'une femme, il faut qu'il y ait en elle un désert, une absence, quelque chose qui appelle la tourmente, la jouissance. Une zone de vie non entamée dans sa vie, une terre non brûlée, ignorée d'elle-même comme de nous. Perceptible pourtant, immédiatement perceptible. »

 

Christian Bobin, La part manquante.

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Qui sait vraiment quelque chose sur cette vie...?

15 Septembre 2016, 05:07am

Publié par Grégoire.

Qui sait vraiment quelque chose sur cette vie...?

J’ai été seul pendant deux mille ans- le temps de l’enfance. De cette solitude, personne n’est responsable. Je buvais du silence, je mangeais du ciel bleu. J’attendais. Entre le monde et moi il y avait un rempart sur lequel un ange montait la garde, tenant dans sa main gauche une fleur d’hortensia- une sorte de boule de neige bleue. Pendant ces deux mille ans de captivité j’ai interrogé beaucoup de livres. Je lisais comme à l’étranger on déplie une carte pour trouver le point où l’on est, avant de chercher celui où l’on veut aller. J’ignorais où j’étais. Le Creusot n’était pas le nom d’une ville mais d’une attente. Le temps me rentrait son poing dans la gorge et m’étouffait lentement. Ma ruse c’était de me laisser mourir, de ne rien faire d’autre que regarder par la fenêtre le bleu des catastrophes. Aujourd’hui encore je me souviens plus de la lumière effilochée des jours  que des événements de ma propre vie.

Mes maîtres d'école m'ont pendant des années parlé en vain : je n'ai rien retenu de ce qu'ils m'enseignaient, peut-être parce qu'ils le tiraient de leurs certitudes et non de l'ignorance printanière de leurs âmes. Qui sait vraiment quelque chose  sur cette vie? Même la mort n'est pas sûre. Ceux de mes proches que j'ai vu dans un cercueil semblaient tous réfléchir farouchement, concentrés sur un problème particulièrement obscur. La résurrection est la résolution soudaine de ce problème , le jaillissement d'une lumière qui fracasse les os du crâne et les pierres de nos certitudes. Cette lumière est déjà là, mêlée à nos jours. Elle perce de tous côtés la nuit qui nous entoure. Si j'ai oublié ce qu'on s'éreintait à m'apprendre, je me souviens très bien des leçons de courage données par le banc dans ma cour. Sa peinture verte s'écaillait. Il méditait sous le ciel, par tous les temps. J'étais son élève. j'attendais jour et nuit.  Il y a en nous quelque chose qui dure plus que notre attente.

Christian Bobin, prisonnier au berceau.

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We are superhumans !

14 Septembre 2016, 22:14pm

Publié par Grégoire.

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Il y a une petite chambre en nous, dans laquelle il ne faut laisser entrer personne, pas même ceux que nous aimons...

13 Septembre 2016, 05:00am

Publié par Grégoire.

Il y a une petite chambre en nous, dans laquelle il ne faut laisser entrer personne, pas même ceux que nous aimons...

 

Quand Christian Bobin parle, c’est avec une immense douceur, en choisissant et polissant chaque mot, et son regard ne lâche pas le vôtre avant d’être certain de s’être bien fait comprendre. Mais quand il rit, c’est d’un rire énorme, jaillissant, libératoire qui emplit tout l’espace. Et l’un répond parfaitement à l’autre dans l’oeuvre singulière qu’il poursuit depuis trente ans.

TC : Vous venez de publier un livre poétique, Noireclaire, et La prière silencieuse, un superbe recueil de photographies de religieux et religieuses que vous commentez. Ce dernier est plein de lumière et de silence et, d’une certaine façon, on regrette que vous-même n’y figuriez pas.

Christian Bobin : C’est que moi, je ne suis pas un moine. Si je devais me définir, ce que j’évite de faire, mais ce sera une exception, je suis juste, du moins, j’espère être, un passage entre une chose et une autre, pas plus que ça. Il y a quelques jours, dans le bureau où parfois j’écris, qui donne sur un pré, j’ai vu un daim. À ce moment-là, dans ce bureau, j’étais debout et, à la main, j’avais un livre d’une poétesse russe, Anna Akhmatova, une amie de Mandelstam (1). Ce sont des poètes des années 1930, 1940, 1950. Je connaissais la puissance de cette poétesse, ma main droite était comme enflammée par le livre que je tenais et mes yeux ont aussi été enflammés par la vision de cette bête sauvage et délicate que je voyais dans le pré, en train de mâcher quelques touffes d’herbes. J’ai eu le sentiment, difficilement explicable, que je n’étais que le point de rencontre entre une poétesse, morte dans les années 1960, et cet animal sauvage dans le pré. Pour moi, ce lien, ce passage, c’est le travail même de l’écriture. Il est difficilement nommable.

Ce que vous dites est pourtant l’une des étymologies du mot « religieux » : religere, « qui relie ».

Oui, effectivement, je n’y avais pas pensé.

Vous dites que vous êtes un « passage » et non un « passeur », ce n’est pas la même chose.

Le passage est toujours provisoire et je me ressens comme une sorte d’architecture de chair et d’os, et de nerfs et de songes. Dans la rencontre entre cet animal et cet autre être sauvage, la poétesse, j’avais l’impression, moi, radieuse – l’adjectif est important – de n’être rien que cette rencontre, que celui qui avait favorisé la rencontre. Vous voyez ? Il est possible que l’écriture soit, telle que je l’éprouve, toujours de cet ordre-là. J’écris beaucoup par images.

Je vis et je perçois par métaphores, par associations, par images, c’est comme une maladie que j’ai, c’est ma maladie et c’est ma santé. À la seconde où je vois une chose qui me touche, elle fait venir, dans mon cerveau, une autre chose d’un autre domaine, qui l’éclaire. Puisque nous sommes en automne, je vais vous donner un exemple un peu banal, mais je n’en trouve pas d’autre, pour
l’instant. Un marron, la bogue d’un marron, cette sorte de porc-épic, voyez, il y a déjà une image, facile, qu’on peut tous avoir, cette sorte de porcépic contient le bijou brun doré, à l’intérieur de la bogue du marron, c’est velouté, lisse, l’oeil le voit et la main, le doigt qui passe dessus, l’éprouve aussi et le marron lui-même, quand il est sorti, tout neuf après sa chute sur le sol, il a le brillant d’un petit soulier d’enfant ou de poupée. Vous voyez ? Et je vois ça comme ça. Je ne cherche pas les images, elles viennent à moi, moi je suis juste le rassembleur, leur assembleur. C’est plus fort que moi. 

Souvent, je ne vois rien, distraction, absence… mais quand une vision vient, ce n’est pas moi qui en décide, je n’invente rien, il y a un domaine qui vient. Je crois beaucoup à ces échanges. Et, de même entre les vivants et les morts, et de même entre les absents et les présents et pourquoi pas, les anges et les diables, qui sont de même espèce, d’ailleurs, comme on le sait, théologiquement…

Dans un entretien, vous dites une chose un peu étrange. Vous parlez d’une chambre secrète, dans laquelle il ne faut laisser entrer personne. Vous ajoutez, pas même soi-même. De quoi s’agit-il ?

Ça, c’est la grande force que je me souhaite, que je vous souhaite et que je souhaite à chacun et chacune. Parce que c’est la source d’une grande force, les épreuves viennent à nous, les trahisons s’approchent, les manques, les fins, beaucoup de choses viennent nous heurter et, parfois, nous mettre à bas. Or, il y a une chose qui, dans le grand effondrement, qu’il est inévitable de connaître, doit demeurer intacte, au milieu, comme une chambre d’or au milieu des décombres de toute la maison. Il est à souhaiter que les murs soient inébranlables. 

À l’intérieur de cette chambre, il n’y aurait exactement rien, mais ce rien est plus précieux que tout. Ce rien, pour moi, c’est le visage même du Christ, c’est le visage de Dieu, c’est aussi ce que je peux entrevoir dans l’extrême délicatesse d’un feuillage d’arbre. Ce rien, c’est la chose la plus faible de la vie, de cette vie, qui, parce qu’elle est la plus faible, est invincible. On peut, si vous voulez, convenir d’appeler ça « Dieu ». Mais il me semble que, y compris nos amours, nos passions, n’y ont pas accès. On ne doit pas les laisser entrer, dans cette chambre forte. Nous-mêmes, peut-être, n’avons-nous pas à y entrer, simplement à la garder intacte, comme font, je crois, certaines religions, comme la religion orthodoxe, où un voile sépare les fidèles de l’essentiel, c’était aussi le cas avec le voile du Temple dans le judaïsme. Il faut qu’il y ait un espace intérieur en chacun, dans son coeur où, même ses émois, ses émotions, ses attachements n’entrent pas. 

C’est une pensée qui m’est venue de la fréquentation des livres, et aussi un peu de sa personne, de Jean Grosjean. Jean Grosjean est un poète radical et extrêmement doux, comme tous les gens radicaux. C’est aussi un penseur, et c’est un merveilleux lecteur. Pour moi, c’est le plus grand lecteur des évangiles, et notamment de celui de saint Jean, dont il a fait une lecture pas à pas, verset à verset, dans L’ironie christique, parue chez Gallimard [1991]. C’est un livre que je redécouvre à chaque fois, inépuisable, extrêmement dur vis-à-vis du monde, mais cette dureté n’a d’autre sens que de préserver un amour très délicat. Appelons-le, si vous voulez, l’amour de Dieu. Mais je n’y tiens pas particulièrement. 

Cette chose, dont je parle, qui est à l’intérieur de cette chambre, interne, si je répugne à la nommer, c’est parce que, me semble-t-il, les mots risquent de la faire s’envoler ou disparaître.

Ce que vous dites fait écho à un passage assez mystérieux du livre de Tobie : « Il est bon de tenir caché le secret du roi (2) » (Tb 12,7.11).

C’est magnifique, c’est tout à fait cela. Ça me va très bien, je ne connaissais pas cette phrase, mais ça me va très bien. Elle est bienvenue, aujourd’hui, cette phrase.

Et ce lieu, cette chambre secrète, n’est-ce pas la source de la joie ?

Je pense, parce que c’est la certitude inexplicable d’être sauvé, que le naufrage ne sera jamais total et qu’il n’y aura pas un engloutissement, de tout, de tout ce qu’on a aimé, de tout ce qu’on a été, de tout ce qu’on a espéré, c’est cette réserve, ce retrait intime. Peut-être est-ce, à l’instant de la mort, dans ce lieu que nous nous réfugions, que nous entrons. Ernst Jünger a une très belle image pour parler de la mort, il parle des Portes de la gloire, du passage des Portes de la gloire. C’est assez magnifique à lire cette phrase. Et la joie, c’est le sentiment que ce que vous avez aimé n’est pas perdu, que ce que vous avez espéré va être encore plus grand que tout ce que vous pouviez imaginer et va arriver, et même est déjà là au fond, et même a toujours été là. La joie, c’est de sentir que ce qu’on attend a toujours été à notre côté. 

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Ça s’apparente beaucoup à la foi, ce que vous dites là…

Le mot « foi », j’évite de l’employer, parce que, dans le domaine dit « spirituel », il y a une coulée de conventions qui arrive très vite. Il me semble que les discours religieux, je les connais avant même qu’on ait fini de me parler et, en vérité, j’entends qu’on ne me parle pas, parce que, me parler, c’est me réveiller, me sortir de ma torpeur, de la vie routinière, de la vie somnambule, celle qu’il est inévitable, à un certain moment, de connaître. Me parler, c’est m’arrêter, comme un agent de police peut m’arrêter, comme le Christ, j’imagine, arrêtait tel ou tel qu’il désignait du doigt, ou plus violemment encore, juste d’un regard. 

Beaucoup de discours estampillés religieux me font penser à des étals de fruits, des pommes rutilantes pleines de chimie. Moi, je préfère aller voler une pomme dans un jardin, ces pommes cabossées, étranges, singulières qui ne ressemblent à rien, parce qu’elles n’ont pas subi de traitement industriel. Il y a une industrie du religieux et du spirituel qui est éprouvante et qui, peut-être, peut expliquer les intégrismes, qui explique aussi l’éloignement de très braves gens, quand je dis « les braves gens », c’est les gens qui sont plus hauts que moi, qui sont plus forts, il n’y a pas mieux qu’une personne « brave » au sens d’ailleurs de courageuse et il y a un éloignement des gens, du religieux, dont le religieux est la cause. Voilà, ce n’est pas les gens qui sont en cause, c’est le religieux. Il me semble que c’est ce que dit le pape actuel, qui est un penseur très profond et qui n’a rien de conventionnel. 

Le problème de l’Église, c’est que le serviteur s’est bouclé sur son service, s’est assuré de sa place. Le majordome a pris pour lui toutes les chambres du château… Ça pose un petit problème. Le pape, lui, est un poète. Il n’y a qu’un poète pour rendre le langage aussi vivant. Il restaure un langage qui était devenu un filet d’eau grise, sale, perdue au fond du bénitier où aucune main ne plongeait plus. Parler du bien, parler de la bonté, parler de la lumière, parler de la résurrection, parler de l’amour, ce sont des paroles qui, si elles ne sont pas effilées, aiguisées, vont devenir fades, banales, plus pauvres qu’une chanson de quatre sous. Or cet homme, ce pape, relance – comme on lance des dés – il relance la pauvreté des évangiles, la pauvreté bienheureuse des évangiles, et le langage, qui est le nerf de cette vie. Il le fait avec la matière de l’Évangile, qui est une matière pauvre, mais heureusement pauvre. C’est le cri très violent du Christ : « Je te remercie Père d’avoir caché cela aux lettrés et de ne l’avoir montré qu’aux tout petits. »

Vous qui avez écrit Le très-bas sur François d’Assise, vous avez été touché qu’il choisisse de s’appeler François ?

Ce qui m’a le plus frappé, c’est cette sorte de bienveillance amusée, quand il s’est avancé sur le balcon, le soir de son élection et a imposé silence aux médias du monde entier et à la foule. J’ai compris que toutes les télévisions du monde se taisaient. Leur bruit nous empêche tellement de réfléchir et d’aimer et de vivre ; il faut être très fort pour obtenir ce silence-là. Et, pour les besoins d’une prière, dans le tissu noir qui couvre nos sociétés, il a donné un premier coup de dague. Le tissu s’est déchiré et il y a eu de la lumière qui est venue pendant une minute. La minute de ce silence, c’est le début, c’est le début de sa parole, c’est un coup de tonnerre de silence, il fait taire tout, tout le reste. Il nous fait taire nous aussi. 

C’est le début de son pontificat, c’est-à-dire du déploiement de sa parole et je pense que c’est ça une vraie parole. Parce que, si on veut nous ressusciter, il faut commencer par nous tuer, il n’y a pas d’autre moyen, parce que nous vivons d’une façon tellement horrible qu’il faut commencer d’abord par tuer les pauvres bêtes que nous sommes – je parle ici, évidemment par images. Je le précise tout de suite, parce que je sais que, dans des pays, pas si loin, il y a des gens qui pourraient dire la même chose, mais à la lettre. Je parle en esprit. J’essaye.

Vous citez l’Évangile. Sans doute lisez-vous la Bible. Avez-vous des préférences ?

Les psaumes, les évangiles et, là, je passe assez souvent par un intermédiaire. Ma petite église portative à moi, s’appelle Jean Grosjean. J’aime sa liberté de vif-argent. Et comme lui-même se penche sur la Bible, je me penche par-dessus son épaule, pour voir. Parfois aussi, j’ouvre le livre… J’aime beaucoup la traduction « du Maistre de Sacy », celle qu’avait connue Rimbaud. C’est un très beau français, celui de l’époque de Port-Royal, un français qui atteint une forme cristalline. À cette époque, la langue française arrive à maturité.

La Bible pour moi, est comme un livre de poèmes, c’est une fenêtre que j’ouvre, je regarde par la fenêtre, je regarde ce qui est en train de passer.

À propos de l’écriture, la vôtre, vous racontez une forme de possession. Vous êtes possédé par l’écriture ?

Oui, et par les livres, par la lecture. Je distingue à peine la lecture de l’écriture. Pour moi, ce sont deux électricités, d’intensité égale et qui passent par les mêmes circuits. La lecture est venue avant l’écriture, évidemment, mais, dès que la lecture est venue, quand j’étais enfant, l’histoire, sans doute, était close, pliée, c’est ce chemin-là que j’allais prendre. J’étais captif, j’étais un enfant captif des livres et puis les choses se sont poursuivies et, comme toute bonne vraie maladie, aggravées.

Vous avez écrit : « Peu de livres changent une vie, quand ils la changent, c’est pour toujours. » Quels livres ont changé votre vie ?

Bien avant Jean Grosjean, dans ma jeunesse, deux livres, l’un d’Alexandre Dumas, l’autre de Balzac. Le premier n’a pas la même qualité littéraire que le second mais ce n’est pas ça qui comptait. Celui d’Alexandre Dumas, c’est Le chevalier de Maison-Rouge. L’histoire m’a aimanté. Il s’agit des dernières semaines de la reine Marie-Antoinette avant la mort qui lui est promise. Un chevalier essaye de la sauver et n’y arrive pas. C’est aussi simple que ça. Moi, j’ai quoi ? J’ai 12 ou 13 ans quand je lis ça et je crois comprendre dans cette lecture que le sens de la vie, c’est de sauver une reine de la mort. Le chevalier a échoué, mais moi, je n’ai pas renoncé à y arriver.

Eh bien, dites donc, quel programme, garder le secret du roi et sauver la reine !

Oui, je vous invite au château ! Et on mettra le majordome à la porte! Le deuxième livre est assez voisin mais mieux écrit, c’est Le lys dans la vallée. Là aussi, c’est l’histoire d’un dévouement, d’une dévotion. Je n’ai pas rouvert ce livre depuis mon adolescence mais, dans mon souvenir, c’est un jeune arriviste qui s’éprend d’une femme qui a des enfants. Il y a une histoire entre eux, mais cette femme s’efface à un moment, pour que ce jeune homme prenne son envol, pour qu’il aille là où il doit aller, dans la capitale. C’est le sacrifice de cette femme qui m’a bouleversé. Cette passion m’éclairait plus que tout ce qu’on pouvait me dire à propos de cette vie.

Vous écrivez en pensant être publié. Est-ce aussi pour créer un lien d’intimité avec vos lecteurs ?

Quand j’écris, ce n’est pas que je pense à vous, ou à telle personne ou à tel lecteur en particulier, pas du tout. Mais je voudrais que mon langage contienne assez de silences pour que quelqu’un d’autre y vienne et s’en nourrisse. Pour Noireclaire, quand je l’écris, au départ, il est trois ou quatre fois plus grand. Ensuite, je taille dedans, je coupe, j’enlève le plus possible, parce que, il me semble, que « en disant le moins, vous faites entendre le plus ». Le fait d’écrire en pensant qu’on sera publié, ça vous met en état juste d’éveil. Ça vous incite à ne pas bavarder et à faire en sorte que votre langage, votre langue soit tenue, serrée, de façon à ce que le premier ou la première venue puisse y entrer, et partager et connaître la vision que vous avez eue. L’écriture est une manière étrange de prendre soin des gens que vous ne connaissez pas, et même d’une partie de vous que vous ne connaissez pas. Vous voyez, c’est une façon de prendre soin.

 

Christian Bobin

Né en 1951 au Creusot en Saône-et-Loire où il demeure, il est un écrivain et poète. Il a récemment publié Un assassin blanc comme neige (2012),L’homme-joie (2013), La grande vie (2014), L’épuisement (2015)...

Lire :

  • Noireclaire, Gallimard, octobre 2015, 88 p., 11 €
  • La prière silencieuse, avec Frédéric Dupont, Gallimard, octobre 2015, 136 p., 70 ill., 24,90 €

(1) Ossip Mandelstam est un poète et essayiste russe du XXe siècle.

(2) La citation exacte est : « Il est bon de tenir caché le secret d’un roi, [...] tandis qu’il convient de révéler et de publier les oeuvres de Dieu. »

Photos Christian Adnin

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La poésie ne se vend pas, ne s'est jamais vendue, ne se vendra jamais

11 Septembre 2016, 05:09am

Publié par Grégoire.

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L'Evangile du Gitan

9 Septembre 2016, 05:26am

Publié par Grégoire.

L'Evangile du Gitan

 

Et d'abord, comme au marché on vous fait goûter une cerise, cette phrase de «l'Evangile du Gitan»:

«On croit que les étoiles sont dans le ciel mais elles sont sous nos pas. On les écrase. Ce qu'on voit briller dans la nuit, ce sont leurs cris.»

L'auteur de cette phrase, Jean-Marie Kerwich, a passé son enfance au Canada, sous la neige ensevelissant la caravane familiale. Le feu des érables accusait le feu de son coeur. Il est revenu en France possédé par le rêve d'être heureux avec rien: un verre de rouge, un morceau de soleil jaune et le pain bleu des anges de l'air. Nos rêves sont plus cruels avec nous que notre mort. Loin d'une vie sans embarras, Jean-Marie Kerwich s'est vu sommé par le ciel ou par son inconscient d'écrire «l'Evangile du Gitan». On découvre un texte comme celui-ci deux ou trois fois par siècle. Dans les bons siècles.

 

Né à Paris en 1952, Jean-Marie Kerwich est l'auteur de "l'Ange qui boîte" (Temps qu'il fait) que Jean Grosjean a comparé aux prières de François d'Assise.

L'arrière-grand-père de Jean-Marie Kerwich arrive à cheval de Hongrie en 1786. Il vit en France puis en Algérie où il vole un linceul par jour. Des linceuls cousus il fait un chapiteau. Puis il continue sa cavalcade, traverse le temps, la mort, jette devant la caravane de Jean-Marie des dizaines de linceuls qui deviennent des dizaines de pages blanches sur lesquelles s'écrivent les visions extatiques de «l'Evangile du Gitan». La poésie est le Christ du langage. Un texte par page, à chaque fois un clou en or dans la main divine du réel.

 

Jean-Marie Kerwich a longtemps vécu dans le cirque de ses parents. Les coups ont ouvert son âme à toutes les compassions. La pauvreté lui a légué ses ronces. Pour gagner sa vie il a craché du feu, jonglé dans les cirques qui inquiètent les enfants et dans les cabarets où s'endorment les diables. Il est devenu ce fou pour qui tout existe - de la boîte de sardines qui brille dans l'herbe à la bague en air au doigt de Dieu. Cet homme dont le peuple s'enorgueillit de n'obéir qu'au peuple analphabète a écrit le livre qui manquait à la Bible entre les imprécations de Job et les espérances de David. Son écriture a des douceurs que ne savent avoir que les fauves, un ralenti soudain de la phrase et des silences de neige.

 

Le nom du paradis est le paradis même. Ce livre donne ce qu'il dit. A chaque coup de rame dans l'eau du papier blanc, l'âme du lecteur avance sur le grand fleuve de l'air. Yehudi Menuhin a connu et aimé l'écriture de ce Gitan. Jean Grosjean le mettait à son chevet. La rentrée littéraire est comme d'habitude sinistrement prévisible. Remarqué ou non, «l'Evangile du Gitan» illuminera de son feu de ronces la nuit des temps, quand tous les livres aujourd'hui couronnés seront devenus cendres.

 

Christian Bobin

 

«L'Evangile du Gitan», par J.-M. Kerwich, Mercure de France, 162 p.,

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le problème des nouvelles générations...

8 Septembre 2016, 16:08pm

Publié par Grégoire.

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Exister. Le cheval des poètes

7 Septembre 2016, 04:22am

Publié par Grégoire.

Exister. Le cheval des poètes

 

Lisant le chapitre IV de Promenades et souvenirs de Nerval, j'ai entendu le bruit sec d'une phrase - le même qu'entend le renard quand une de ses pattes vient d'être prise dans une mâchoire de fer. Il n'en sortira pas. Il mourra sur place, ou il lui faudra s'amputer de sa patte captive. Seul un nouvel amour a cette force. La phrase, je la recopie et c'est un délice de peindre la prison où je suis entré sans savoir, réentendre le claquement des mâchoires de l'encre, l'impossible guérison d'une plaie si belle : « Ce n'est pas un accident rare qu'un cheval échappé à travers une forêt. Et cependant, je n'ai guère d'autre titre à l'existence. » 

Le grand-père de Nerval avait, jeune homme, la garde de ce cheval. Il s'est assis au bord de l'eau, rêveur. Quand il s'est retourné, le cheval avait disparu dans la forêt de Compiègne. Grondé par son père, le jeune homme décida de quitter sa famille. Il partit ailleurs, loin, où il trouva sa future épouse. La mère de Nerval était née de cette union, de cette fugue, de cette bête soudain et à jamais invisible, de cette rêverie au bord de l'eau où du ciel et des nuages prenaient conscience d'eux-mêmes. Je vois ce cheval. J'entends son galop depuis la prison bienheureuse de ma lecture. La voix si douce de Nerval déchire mon coeur comme du papier : « Je n'ai guère d'autre titre à l'existence. » Il faut avoir une force terrible pour supporter de lire un seul poème. Aller au-devant d'une phrase comme au-devant de sa propre mort. Accepter de n'être plus protégé par rien et recevoir le coup de grâce d'une parole parfaite en son obscurité. 

Le cheval du songe m'a jeté bas. Ma tête et mon coeur ont éclaté. Demain j'irai chercher du pain, mais ce ne sera que la promenade du prisonnier. Le cheval des poètes est sans cavalier. Il court sur les espaces gelés du monde, assez vite pour que son poids jamais ne fasse céder la glace. Le paradis est cette course. C'est ma plus belle vie, écrire. D'ailleurs, « je n'ai guère d'autre titre à l'existence ». Cette phrase me hante. Sa douceur et sa simplicité me bouleversent. Je ne crois pas aux bruits du monde ni au mutisme des dieux. J'écoute le passage d'une brise. Trois fois rien. Ce qui compte dans une vie tient dans une main d'enfant. Il y a, dans le Concerto numéro 1 pour piano de Mozart, dirigé par Boulez, joué par Yvonne Loriod, au second mouvement, dans le mouvement lent, le chant d'un coucou. C'est furtif. Cela passe plusieurs fois. Ce n'est pas vraiment voulu par Mozart. Ce chant de coucou fait éclater mon coeur. Je passe ma vie dans l'espérance d'entendre ce chant dans un livre, un bois, une mort, partout, surprendre ce très faible et très sûr sourire du Dieu vivant tourné vers nous : car nous n'avons guère d'autre titre à l'existence. 

Christian Bobin.

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Folies...

5 Septembre 2016, 04:57am

Publié par Grégoire.

Folies...

Tout donner, tout perdre et qu'on n'en parle plus. Ne plus penser à rien, c'est commencer à bien penser.

Pourquoi grandir puisque enfants nous touchions déjà le ciel de nos petites mains d'argile rose ?

Le mimosa est entré dans la pièce comme un gros chien ruisselant de soleil qui s'ébrouait, envoyant partout ses ondes jaunes.

Aujourd'hui on n'écrit plus de lettres. C'est comme s'il n'y avait plus d'enfant pour jeter sa balle de l'autre côté du mur.

Ce que j'appelle réfléchir: je dévisse ma tête, je la mets sur une étagère et je sors faire une promenade. A mon retour la tête s'est allumée. La promenade dure une heure ou un an

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