Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

L'affolante tyrannie des wagons de nos projets ....

22 Octobre 2019, 09:41am

Publié par Grégoire.

L'affolante tyrannie des wagons de nos projets ....

La vie est lumineuse d’être quelque part incompréhensible, mais c'est très déroutant ! pendant plusieurs dizaines d'années je n'ai eu qu'une petite fenêtre pour voir la vie : un rectangle ouvert sur un morceau de ciel pur ; ma vue s'est faite à cette exiguïté : j'ai appris à trouver les nourritures nécessaires à ma joie dans le vol aigu d'une hirondelle, dans l'interminable dérive d'un nuage, dans le bleu du ciel que lèchent tout le jour les grands arbres paresseux- J’ai appris à vagabonder, à demeurer dans ces fossés ou notre âme assise mâche un brin d’herbe en regardant passer les wagons de nos projets-

vivre est une chose simple : il suffit d'y consacrer chaque seconde de sa vie ! et il y a tellement à voir : ce matin j’ai vu neuf tulipes pouffant de rire dans un vase transparent. Elles avaient une manière rayonnante d’être là, sans défense, et elles m’ont dictées cette phrase : « Ce qui fait événement, c’est ce qui est vivant, c’est ce qui ne se protège pas de sa perte ». L'image physique du bonheur serait d'imaginer un rosier injurié par la grêle Il est dans le réel brut et pur. C'est lié à la joie.  Il faut savoir perdre Et trouver la joie dans la défaite. La joie c'est de n'être plus jamais chez soi, toujours dehors, affaibli de tout, affamé de tout, partout dans le dehors du monde comme au ventre de Dieu.

Christian Bobin.

 

Voir les commentaires

La vraie naissance, la seule qui compte ...

19 Octobre 2019, 19:34pm

Publié par Grégoire.

La vraie naissance, la seule qui compte ...

Un papillon noir vole au-dessus du pré, devant ma fenêtre. Je le charge d'écrire pour moi les premières lignes de ce petit livre. Je reprendrai la main ensuite.

Je suis né au Creusot — mais cette phrase est trop vague. Je suis né à vingt-neuf ans, rue d'Allevard au Creusot, un soir d'automne. Mon visage s'est écrasé sur un visage si pur qu'il n'était pas de chair mais d'azur. Une porte sur l'autre monde mêlé aux infimes détails du nôtre.

Non, ce n'est pas encore ça. (Le papillon noir va dans l'air comme l'enfant dans le palais des glaces à la foire — partout il se heurte à l'invisible transparent).
La vraie naissance, la seule qui compte, c'est celle de l'esprit, son entrée subtile et fracassante en nous. L'esprit inonde les berceaux -une vague de lumière haute de plusieurs dizaines de mètres soulève l'humain dans son apparition. Puis, très vite, déçu par nos apprentissages qui sont autant de soumissions au monde, l'Esprit s'éloigne, recule, attend l'heure favorable pour revenir. Nous naissons par intermittences, cette histoire n'est jamais vraiment finie ni commencée.
 
Christian Bobin, l'amour des fantômes.

Voir les commentaires

La colère ...

18 Octobre 2019, 00:36am

Publié par Grégoire.

La colère ...

Si nous mettre en colère peut nous donner la sensation d'être plus fort, cela comporte aussi des risques, pour nous-même et pour les autres. Contagieuse, la colère provoque dans les relations humaines l'effet de la nitroglycérine.

 

Aristote et Malcolm X s’accordent pour reconnaître à la colère un immense pouvoir de réalisation. « La colère, dit Aristote, est nécessaire : on ne peut forcer aucun obstacle sans elle, sans qu’elle remplisse notre âme et échauffe notre enthousiasme. Seulement il la faut prendre non comme capitaine, mais comme soldat. [1] » Malcom X lui attribue également le pouvoir de changer les choses : « Habituellement, quand les gens sont tristes, ils ne font rien. Ils pleurent juste sur leur condition. Mais quand ils se mettent en colère, ils provoquent un changement » [2].

La principale qualité de la colère réside dans le regain de puissance qu’elle procure. La colère rend plus fort musculairement et, ce faisant, elle permet de prendre le dessus sur la situation ou sur les autres. Elle est une espèce de révolte, une manière de dire « non » à la réalité et d’imposer sa volonté au monde, de forcer celui-ci à nous donner ce qu’on désire. Mais ce regain de puissance s’accompagne de nombreux effets négatifs qui rendent son usage extrêmement risqué : l’enlaidissement, l’ensauvagement, l’aveuglement, l’improbité, la désocialisation et la haine.

L’enlaidissement

Celui qui se met en colère revêt le masque de la laideur : « les traits de sa figure bouffie se décomposent en un spectacle hideux et effrayant » [3] dit Sénèque. Et cet effet de la colère n’épargne personne. Joseph-Pascal Hiver de Cunlhat souligne que : « Les traits de la figure la plus douce et la plus gracieuse deviennent tout à coup effrayants (…) » [4]. C’est pourquoi, Sénèque suggère de montrer au coléreux son visage dans un miroir : « Comme le rapporte Sextius, certaines personnes en proie à la colère ont gagné à se voir dans un miroir. Elles furent bouleversées d’une telle métamorphose. Confrontées à elles-mêmes, pour ainsi dire, elles ne se sont pas reconnues. [5] » Le docteur Jean Héroard (1551-1628) employa ce stratagème avec le Dauphin dont le roi Henri IV lui avait confié l’éducation : « Monsieur voiés sur le miroir comme vous êtes quand vous êtes en colère » [6].

 

L’ensauvagement

La colère provoque « le réveil du tigre » [7] : coup de gueule et coup de sang qui peuvent conduire à la folie – à la manière d’Ajax dans l’Iliade – ou, à tout le moins, à ressembler de plus en plus à un animal féroce. Dans la mythologie grecque, la déesse Lyssa personnifie la folie furieuse, la frénésie destructrice et la rage des animaux. Son nom signifie « rage, fureur, frénésie » en grec ancien et dérive du mot Λύκος / Lykos signifiant « loup » [8]. Même s’il existe des colères sourdes ou froides, la plupart du temps, les colères se traduisent par les yeux injectés de sang et sortant des orbites, la voix qui gronde ou qui aboie et des gestes saccadés et brutaux ; autant dire que le comportement devient agressif. La colère a tous les signes de la menace et de l’agression et elle annonce la violence. L’homme en colère semble incontrôlable et incapable de respecter une quelconque règle ou de se fixer une quelconque limite.

 

L’aveuglement

La colère entraîne une perte de lucidité, c’est-à-dire de la capacité de voir et de comprendre ce qui se passe. En d’autres termes, la colère aveugle. Plutarque dit ainsi : « A la vérité, les autres passions, même dans leur effervescence, cèdent jusqu'à un certain point aux conseils de la raison, qui vient au secours de l'âme. La colère non seulement écarte la raison et produit mille maux, comme le dit Mélanthius, mais elle la chasse et la bannit. Telle qu'un homme qui se brûle dans sa propre maison, elle remplit l'âme de confusion et de trouble, et les vapeurs funestes dont elle obscurcit la raison, l'empêchent de rien voir et de rien entendre de ce qui pourrait la modérer. Aussi serait-il plus facile de faire entrer un pilote dans un vaisseau battu de la tempête et livré à la merci des flots que d'amener un homme violemment agité par la colère à recevoir les conseils d'autrui, si ses propres réflexions ne l'y ont pas déjà préparé. [9]» Saint Thomas d’Aquin en convient : « La colère est donc, de toutes les passions, celle qui le plus manifestement trouble le jugement de la raison : "Mon œil est troublé par la colère", dit le Psalmiste (31, 10 Vg). [10]» S. Grégoire écrit que "la colère retire la lumière de l'intelligence, lorsqu'elle trouble l'esprit en l'agitant". [11]» George Chaucer affirme également que : « l’homme en colère n’a pas les idées claires, et qui n’a pas les idées claires ne saurait bien juger. [12] »

Le premier aveuglement réside dans la gravité de son objet qui explique qu’elle tend à s’auto-entretenir. Montaigne souligne qu’à travers la colère, « les fautes nous apparaissent plus grandes, comme les corps au travers d’un brouillard » [13]. Schopenhauer estime également que : « La colère provoque immédiatement une illusion consistant en une dilatation et une distorsion monstrueuse de la cause qui leur a donné naissance. Or, cette illusion accroît à son tour la colère, et, par suite de cette colère accrue, s’agrandit encore elle-même. Ainsi leur action réciproque augmente continuellement, jusqu’à aboutir à une brève fureur. Les personnes impulsives qui commencent à s’irriter, devraient chercher à la chasser de leur esprit sur le moment. En effet, si la chose leur revient à l’esprit une heure après, elle sera loin de leur paraître aussi grave, et peut-être même l’envisageront-elles comme insignifiante » [14].

Le deuxième aveuglement réside dans le regain de puissance acquis en se mettant en colère. George Chaucer constate que « celui qui est sous le coup de la colère et du courroux s’imagine toujours qu’il pourra faire des choses qui en réalité dépassent ses moyens» [15].

Ainsi la colère rend les idées confuses et provoque une illusion de gravité de la situation et une illusion de force pour la résoudre. Il n’est donc pas étonnant qu’elle fasse dire et faire n’importe quoi, ou tout du moins, des choses que l’on n’aurait jamais dites ou faites autrement. Lorsque les ponts que le roi Xerxès avait fait construire sur l’Hellespont furent détruits par une tempête, emporté par sa colère, il en fit fouetter les eaux. « À cette nouvelle, Xerxès, indigné, fit donner, dans sa colère, trois cents coups de fouet à l'Hellespont (…) il est certain qu'il commanda qu'en les frappant à coups de fouet, on leur tint ce discours barbare et insensé : « Eau amère et salée, ton maître te punit ainsi parce que lu l'as offensé sans qu'il t'en ait donné sujet. Le roi Xerxès te passera de force ou de gré. C'est avec raison que personne ne t'offre des sacrifices, puisque tu es un fleuve trompeur et salé. » Il fit ainsi châtier la mer, et l'on coupa par son ordre la tête à ceux qui avaient présidé à la construction des ponts. [16]»

L’improbité

L’homme en colère tend également à être de mauvaise foi, c’est-à-dire à être malhonnête intellectuellement. Montaigne affirme que : « Il n’est passion qui ébranle tant la sincérité des jugements que la colère » [17]. L’homme en colère, emporté par son désir de plier le monde à sa volonté, en vient à vouloir le plier à sa raison. De ce fait, il perd sa probité. Sénèque avertit ainsi que : « La raison veut décider ce qui est juste ; la colère veut qu'on trouve juste ce qu'elle a décidé. [18]»

La désocialisation

La colère est le canal naturel de l’agressivité et de la violence. Ce faisant, elle rompt la socialité, détruit l’harmonie des relations et outrage autrui, car elle l’effraie et l’offense, voire l’humilie ; elle peut donc abimer durablement les relations et éloigner de soi. La colère isole.

La haine

Enfin, la colère peut dégénérer en haine, notamment si elle dure. Sénèque la considère comme pire que la méchanceté et l’envie « car celles-ci veulent le malheur d’autrui, alors qu’elle-même le fait (…) [19]». Puisqu’elle cherche à nuire à autrui, elle s’apparente à une haine en acte. Sénèque considère ainsi que « la colère invite à la haine » [20]. Saint Thomas d’Aquin s’accorde avec l’opinion de Cicéron et de Saint Augustin qui, tous deux, établissent un lien de causalité entre la colère et la haine : « S. Augustin dit dans sa "Règle" que "la colère en grandissant devient de la haine", et Cicéron, dans l'ouvrage cité ci-dessus que "la haine est une colère invétérée". [21]» Saint Thomas précise que : « Quand on dit que la colère s'accroît jusqu'à la haine, on ne doit pas l'entendre de l'évolution d'une seule et même passion, comme si la colère devenait de la haine en vieillissant ; il s'agit de la causalité d'une passion sur l'autre. En durant, la colère engendre la haine. [22]»

On le voit, la première victime de la colère est le colérique lui-même ; d’où l’importance de savoir réfréner sa colère, d’éviter autant que possible de parler ou d’agir sous l’empire de la colère (et singulièrement de prendre des décisions) et de veiller à ce que sa colère ne dégénère pas en haine. De surcroît, la colère provoque des dommages collatéraux sur les autres. Elle agit dans les relations humaines comme de la nitroglycérine. Son emploi, même à petite dose, provoque toujours une déflagration dont il est difficile de contrôler les effets, d’autant, qu’à l’instar des autres émotions, elle est contagieuse. En se mettant en colère, on risque de mettre les autres en colère. Or, s’il est déjà difficile de calmer sa colère, il l’est plus encore de calmer celle des autres, surtout si on en est la cause : « l’homme en colère, comme le note Sénèque, ne sait que proférer de mauvaises paroles, et par ces méchantes paroles il soulève la colère, le courroux d’autres que lui » [23]. On comprend donc que Sénèque avertisse sur le potentiel de destruction mutuelle que renferme la colère : « Les hommes sont nés pour une mutuelle assistance ; la colère est née pour la destruction commune » [24].

 

[1] Sénèque, De la colère, trad. Joseph Baillard, in Sénèque le Jeune, Œuvres complètes, Hachette, volume 1, Livre I, IX, 2, 1914, p.9.
[2] “Usually when people are sad, they don't do anything. They just cry over their condition. But when they get angry, they bring about a change.”) (D’habitude, quand les gens sont tristes, ils ne font rien. Ils pleurent juste sur leur condition. Mais quand ils sont en colère, ils agissent pour le changement) (Malcolm X, Speaks : Selected Speeches and Statements, 1965).

[3] Sénèque, De la colère, trad. Nicolas Waquet, Paris, Éditions Payot et Rivages, 2014, I, I, 4, p.24.
[4] Joseph-Pascal Hiver de Cunlhat, Essai sur la colère, Paris, Imprimerie de Didot Jeune, 1815, p.18.
[5] Ibid., II, XXXVI, 1, p.107.
[6] Jean Héroard, De l’institution du Prince (1609). Anecdote racontée par Pierre Chaunu, Colère contre colère, Paris, Seghers, collection Les raisons de la colère, 1991, p.13.

[7] Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Acte 2, scène IX.
[8] Pierre Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, tome I, article Λύσσα, p. 651.
[9] Plutarque, Des moyens de réprimer la colère, in Œuvres Morales, 453f-454a.

[10] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Prima Secunda, Q.48, Art.3.
[11] Ibid.
[12] George Chaucer, « Mellibée », Les Contes de Canterbury, Gallimard, 2000, pp.446-447.
[13] Michel de Montaigne, op.cit., p.1110.
[14] Arthur Schopenhauer, Parerga et Paralipomena, trad. Jean-Pierre Jackson, Coda, 2005, §323, p.886.
[15] George Chaucer, Ibid.
[16] Hérodote, Histoire, trad. Larcher, Paris, Charpentier, 1850, VII, 35.

[17] Michel de Montaigne, Les Essais, LaPochotèque, Le Livre de Poche, 2001, II, 31, p.1109.
[18] Sénèque, De la colère, trad. Nicolas Waquet, Paris, Éditions Payot et Rivages, 2014, I, XVIII, 1, p.50. (Sénèque, « De la colère », in Œuvres complètes, trad. M. Nisart, J.-J. Dubochet et compagnie éditeurs, Paris, 1838, I, XVIII, 1, p.13.

[19] Sénèque, De la colère, trad. Nicolas Waquet, Paris, Éditions Payot et Rivages, 2014, III, IV, 5, p.119.
[20] Sénèque,op.cit., III, IV, 6, p.119.
[21] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Prima Secundae, Q.46., Art.3.
[22] Ibid.
[23] George Chaucer, Ibid.
[24] Sénèque, « De la colère », in Œuvres complètes, trad. M. Nisart, J.-J. Dubochet et compagnie éditeurs, Paris, 1838, I, V, p.4.

Voir les commentaires

Certains ont une âme et ne le savent pas, d'autres l'ont perdue, échangée contre un plat de lentilles et des applaudissements.

16 Octobre 2019, 23:39pm

Publié par Grégoire.

Certains ont une âme et ne le savent pas,  d'autres l'ont perdue, échangée contre un plat de lentilles et des applaudissements.

Plus il y a d'images moins on voit, les images qui nous reviennent en force c'est nous-mêmes qu'ils les avons conçues pendant notre sommeil de ce que nous appelons la vie et qui n'en est pas une en réalité, je crois que ces images nous rendent aveugles.


Il faut apprendre à s'éloigner un tout petit peu de soi, quitter les mauvais singes des soucis qui sautent sur vos épaules tout le temps, et tout d'un coup vous n'êtes plus là, vous êtes un pur regard.


Christian Bobin

Voir les commentaires

Chacun de nous a sa vanité, et cette vanité consiste à oublier que les autres ont une âme semblable à la nôtre.

11 Octobre 2019, 15:38pm

Publié par Grégoire.

Chacun de nous a sa vanité, et cette vanité consiste à oublier que les autres ont une âme semblable à la nôtre.

Le plaisir que l'art nous offre ne nous appartient pas, à proprement parler : nous n'avons donc à le payer ni par des souffrances, ni par des remords.
Par le mot art, il faut entendre tout ce qui est cause de plaisir sans pour autant nous appartenir : la trace d'un passage, le sourire offert à quelqu'un d'autre, le soleil couchant, le poème, l'univers objectif.
Posséder, c'est perdre. Sentir sans posséder, c'est conserver, parce que c'est extraire de chaque chose son essence.

Fernando Pessoa

Voir les commentaires

Publié depuis Overblog et Facebook et Twitter

5 Octobre 2019, 17:59pm

Publié par Grégoire.

Son oeuvre est celle d'un homme qui a fait le pari de l'émerveillement et de la simplicité. 

Dans Pierre,(Gallimard) il raconte son voyage, depuis Le Creusot jusqu'à Sète, une nuit de Noël, pour rencontrer Pierre Soulages. Au gré de ce trajet, souvenirs, sensations et fantômes refont surface. Un texte envoutant qui interroge l'art d'être présent au monde. 

Les éditions de l'Herne viennent de lui consacrer un cahier. 

On parle de regards, de présences, d'âmes, de livres, d'angoisses, de peinture et de grâce, avec Christian Bobin, invité de Boomerang. 

Extraits de l'émission

"Plus il y a d'images et moins on voit"

"Quand j'écoute Glenn Gould, cette musique, ce quasi-silence me renvoie au devoir commun que nous avons : être des anges"

"Les hommes créent par crainte de disparaître sans être jamais apparu"

"Un livre, c'est le compagnon invisible des jours et des nuits. C'est un homme, une femme qui nous entend et qui se met mystérieusement à nous parler"

"Faire un pas en arrière. Laisser l'ambition et les projets. Etre un pur regard. Et là, dans vos yeux, c'est la vie la plus belle qui s'engouffre"

"Résister c'est prendre appui sur ce qui existe vraiment, c'est ne pas donner la moindre chance au nihilisme régnant partout"

 

PIERRE,

 

Résumé

Ce livre n'est ni un essai, ni une biographie de Pierre Soulages, c'est un exercice d'admiration doublé d'une réflexion sur la « présence » du peintre et sur « l'énigme du surgissement de toute présence sur terre », qu'il s'agisse du père de l'auteur, d'un chauffeur de taxi ou de l'inconnu rencontré dans le train de Sète. Après nous avoir fait entendre la voix du peintre, visiter sa demeure parisienne, son atelier-garage, voir ses tableaux, rencontrer ses amis, bref cerner ce qui incarne la « présence » de Soulages, Christian Bobin nous raconte son voyage en train la nuit de Noël 2018 pour fêter à Sète l'anniversaire du peintre, ce qui lui permet de développer sa « thèse de philosophie » et d'achever un portrait intime et « en couleur » du peintre de l'outrenoir. Tout l'art déployé par l'auteur montre ici son efficacité : qu'on aime ou non la peinture de Soulages, on est séduit et touché.

Voir les commentaires

Ceux qui ne font rien, ce sont eux, les courageux.

3 Octobre 2019, 15:16pm

Publié par Grégoire.

Ceux qui ne font rien, ce sont eux, les courageux.

Quel regard portez-vous sur la politique et ceux qui la font exister?

FABRICE LUCHINI. - Je n’ai pas de grande légitimité pour porter un regard sur tout et je ne veux pas «poujadiser» en les prenant de haut, non, ou en les méprisant, surtout pas. Comment ne pas reconnaître, par exemple, le dévouement fabuleux des maires? Je ne les méprise pas du tout, mais, comment dire, je les trouve impressionnants de vitalité. Je ne pourrai jamais avoir leur vie pour une simple raison: ils n’ont pas le droit de flotter. Je ne les vois pas prendre le temps d’écouter Bach le matin. Tout cela est étranger à ma personnalité. Et puis, ils s’intéressent au réel, ils ont envie d’aider les gens, ils veulent changer le monde. C’est admirable mais, pour moi, c’est inaccessible. Quand je pense à leur existence, les mauvais jours, il m’arrive de songer à Sacha Guitry dans Faisons un rêve. On lui demande «Vous êtes avocat?», et il répond: «Oui, oui je suis avocat mais je n’exerce pas: je n’arrive pas à m’intéresser au problème des autres.» Il faut évidemment entendre tout ça avec la voix et le ton sublimes de Guitry.

 

Ils défendent des idées…

La question des militants me fascine. J’ai posé cette question à Olivier Besancenot. Il était sur le quai d’une gare. Je lui ai dit: «J’ai une question à te poser: pourquoi Krivine?» Pourquoi un homme cultivé, qui a traversé le gauchisme, qui a vécu la trahison des socialistes modérés, continue à croire cinquante ans après que la seule solution à l’existence, c’est l’appropriation des moyens de production par la classe ouvrière? Je n’ai pas d’opinion sur le fond, mais je reste fasciné par la constance de Krivine.

 

Les hommes de pouvoir vous impressionnent-ils?

Bien sûr. Ils ont un charisme qui les réunit tous: de Giscard à Hollande, de Chirac à Macron, en passant par Sarkozy. Ils sont comme les grandes stars: à la seconde où ils te disent bonjour, tu es choisi, tu es élu. Aucune frontière. Aucune distance entre ce qu’ils sont et ce que tu es. Tu es des leurs. Leur aisance communicative frise le génie. Tu n’es pas moins qu’eux. Comme avec Johnny Hallyday. Je me souviens d’après-midi avec lui. On discutait: il me parlait des rôtissoires. Il faut savoir qu’à ce moment-là, il regardait toute la nuit le «Téléachat». Il me disait: «Tu sais, comme je ne peux pas aller dans les magasins j’achète via le “Téléachat”. Notamment des rôtissoires.» Il en avait acheté une centaine et il en offrait à ses copains. «Est-ce que tu aimes les rôtissoires?» Il me demandait ça d’un coup. Le surgissement de cette question avait quelque chose de troublant: «Tu aimes bien les rôtissoires, toi?»

 

Qu’est-ce qui anime, selon vous, les hommes politiques?

Je n’ai pas de réponse précise… Peut-être la volonté de toute-puissance? Le divertissement pascalien, certainement. Je discutais cet été avec François-Xavier Bellamy justement de Pascal, ce moraliste génial. Nous parlions de l’idée selon laquelle les rois ont un métier merveilleux parce que des centaines de gens passent leur temps à leur faire oublier leur humaine condition. Pascal dit vrai: les hommes politiques n’ont plus aucun problème métaphysique. Ils bossent de 7 heures à 23 heures. Pas de place pour le tourment.

 

Il faut reconnaître qu’ils ne comptent pas leur temps...

C’est leur privilège. Ce ne sont pas les grands travailleurs qu’il faut aider mais les oisifs. Ceux qui ne font rien, ce sont eux, les courageux. Affronter l’absurdité de la vie face à aucune insertion sociale, c’est inouï. Le héros métaphysique, ce n’est pas Mark Zuckerberg, c’est celui qui est confronté à la retraite. La grande référence de l’homme de droite, c’est celui qui dit: «Moi, j’ai beaucoup bossé.» C’est méritoire mais, en fin de compte, c’est assez simple! Ce qui est épouvantable, c’est de ne pas être occupé. La retraite (et le mot le dit), c’est se retirer du monde, c’est une sorte de leçon de ténèbres. «Vieillir, c’est la dépression, me disait un psychanalyste, tu peux toujours demander à ta femme de 85 ans de s’habiller en Jamaïcaine dans un Club Méditerranée avec des colliers de fleurs, ça n’enlève pas le problème: c’est bientôt la fin.» Et quelle admirable endurance ont les êtres humains! C’est une leçon absolue.

 

Si vous ne parvenez pas à être de gauche, vous êtes donc de droite?

Je suis assez flottant idéologiquement, mais je n’ai pas le mythe du gagnant. J’ai rencontré des gagnants (ils étaient souvent de gauche): j’étais accablé de leur pauvreté. Quand je suis à l’île de Ré et que je vois plein de gens du CAC 40, je mesure leur misère intérieure. Je préfère la nuit lire le journal de Cioran. Il a presque tout raté, Cioran, mais sa culture est absolument immense. Il connaît tout, Cioran: le christianisme, l’hindouisme, le bouddhisme, le tantrisme. Les gens du CAC 40, comme les politiques, n’ont plus le temps de ne rien connaître.

 

Suivez-vous la campagne des élections municipales à Paris?

Au tout début de la campagne de Cédric Villani, vu mon tempérament pessimiste, j’ai eu peur pour lui. À cause de la cravate, peut-être, une lavallière. Je craignais que les gens pensent comme Nietzsche: «Méfiez-vous des hommes pittoresques.» Quand Villani a surgi, moi qui ne suis pas un fin interprète de tout ça, je me suis interrogé: «La lavallière passera-t-elle?» C’était un peu comme quand, lors d’un dîner avec Édouard Balladur, j’ai vu son loden, le teckel… Je me suis dit: «Aïe! Aïe! Aïe! Ça va pas être facile.» Balladur était très fin et très intelligent, mais ça n’a manifestement pas marché. À cause sans doute du loden, ou du teckel, ou des deux. Puis la médaille des mathématiques, chez Villani, m’a impressionné. D’autant que je hais cette matière: c’est à cause d’elle que je me suis fait renvoyer de l’école. Après, ce sont les cheveux qui m’ont étonné chez lui. Tout m’a étonné jusqu’au moment de la danse. Parce qu’il a dansé. Vous vous souvenez du questionnement de Nietzsche: quand je vois un homme, un écrivain, la première chose qui me traverse l’esprit, dit le philosophe, se résume en une question: «Sait-il marcher?» Mieux: «Sait-il danser?» Villani, on ne peut pas dire qu’il danse mal, mais on ne peut pas dire qu’il danse bien. Il est peut-être en train de créer une nouvelle grille de la danse. Et là, je me dis que tout est possible…

 

Que pensez-vous d’Anne Hidalgo?

Il faut dire toute notre sidération pour cette femme, maire de Paris, qui est parvenue, à certains moments de la journée, à immobiliser un million de voitures. Ce n’est pas rien, quand même, un million de voitures! D’autant qu’elle les immobilise avec une absence de révolte de l’homme à la voiture. C’est quand même très fort. L’homme à la voiture est un agneau avec Hidalgo alors que l’homme à la voiture, avant, était un agressif, un couillu. L’homme à la voiture la ramenait avec sa grosse bagnole mais l’homme à la voiture aujourd’hui ne dit plus rien. L’homme à la voiture est éteint. L’homme à la voiture désormais a peur, les rares fois où il avance. Il se dit qu’il peut écraser deux piétons, cinq trottinettes et une dizaine de vélos. L’homme à la voiture a été émasculé. Il ne se révolte pas. Il vient de sa banlieue, il attend des heures entières, il repart, mais il ne dit rien. Il se tait, il n’a plus droit à la parole puisqu’il n’habite pas à Paris. Il n’a pas un appartement à 12.000 euros le mètre carré. Il est éteint socialement, psychiquement, spirituellement. On l’a écrabouillé.

 

Il regarde passer les vélos?

C’est ça, le prodige d’Anne Hidalgo. Elle est parvenue à provoquer une transmutation des valeurs en changeant la nature de ceux qui créent le chaos. C’est-à-dire que le bruit, l’agressivité, la méchanceté ne sont plus du côté de la voiture. Ils ont basculé du côté du deux-roues! On ne parle pas assez de la méchanceté des deux-roues. Il y a trente ou quarante ans, le deux-roues, c’était la continuité de la vie en Italie, c’était la possibilité d’être Nanni Moretti sur son Vespa. L’homme du deux-roues n’avait pas besoin d’agresser au feu rouge, parce qu’il savait qu’il ne serait jamais pris dans aucun embouteillage, il n’y avait donc aucune raison de paniquer. Maintenant, le deux-roues fait un départ fulgurant, bruyant, hystérique quand le feu devient vert. Il n’a plus aucune poésie. Autrefois, le deux-roues, c’était Vacances romaines, Audrey Hepburn. Les deux-roues nous disaient: «Nous n’appartenons pas à ce monde, nous sommes libérés de toute entrave.» Le deux-roues, c’était avoir le visage dans le vent. Aujourd’hui, les conducteurs ont leur portable dans chacune des oreilles, écrasé entre leur casque et leur tête. Observez les deux-roues et vous comprendrez le siècle que nous traversons.

 

Vous pratiquez le deux-roues?

Depuis quarante ans. Quand j’étais coursier, la plus belle période de ma vie (c’était il y a très longtemps), je traversais la place Saint-Augustin avec ma mobylette bleue, mon panier Labiche dans lequel je transportais des salades hawaïennes, des bœufs bourguignons. Je faisais quinze adresses et quand, vers 9 heures, l’air était plus frais, on sentait qu’on n’était pas loin du Havre, pas loin d’Honfleur, on sentait qu’il y avait de la Manche et un peu d’Océan. Ma mère me disait: «Plus je sens que tu as bonne mine, plus je t’encourage à rouler comme ça dans Paris.» Le temps depuis a passé et cette ville est de moins en moins habitable, elle est devenue tragiquement visitable.

 

En quoi le personnage que vous interprétez dans le film Alice et le maire vous ressemble-t-il?

Je dis dans ce film des choses qui sont à l’opposé de ce que je pense. Je ne suis pas progressiste et, même quand on me parle de progrès, je me méfie. Je ne suis pas socialiste non plus et, quand on m’en parle, je pense souvent comme Flaubert quand il était accablé par les leçons de socialisme de George Sand, et qu’il lui répondait: «J’ai l’entendement obtus pour les idées peu claires. Je retourne chez les Bédouins, ils sont libres.» Mais cela n’a rien à voir avec le jeu d’acteur.

Ce personnage est au cœur d’une crise existentielle. Il veut se nourrir dans la tradition philosophique. Il a toujours eu des idées et là, il n’a plus aucune idée. Il est énigmatique. Mais, pour jouer ce rôle, je me suis contenté de suivre le texte admirablement écrit par Nicolas Pariser. En réalité, nous sommes des mystiques du texte pour que le texte n’existe plus au moment où le gars dit: «Moteur!»

 

Mais vous incarnez parfaitement ce maire…

On incarne grâce à la structure écrite. C’est véritablement le travail du texte qui fait que je n’ai aucun besoin de penser l’état psychologique du maire. Il ne faut jamais travailler en psychologisant. Je n’ai rien intellectualisé. Il fallait, avec cette merveilleuse Anaïs Demoustier, respirer le texte. Ce serait une catastrophe de penser son rôle. On ne doit pas être trop informé sur le personnage. Les informations rendent malicieux, rendent intelligent: deux choses impossibles dans notre métier.

 

C’est un film très écrit.

Comme Guitry, comme Pagnol, comme Rohmer, Nicolas Pariser, le metteur en scène, offre des dialogues d’une précision absolue, d’une drôlerie efficace. Les gens rient beaucoup. Vous me direz que tout le monde rit tout le temps aujourd’hui, mais je crois que, devant ce film, les spectateurs ne ricanent pas, j’oserais même dire que leur rire est franc et qu’il est fin.

 

La structure porte l’acteur comme au théâtre…

Je prépare un spectacle pour le mois de novembre, en plus des Écrivains parlent d’argent, un spectacle sur les portraits qui s’appellera Conversation. Dans le spectacle, Jean Cau sera central, mais on entendra Rimbaud, Baudelaire, Philippe Lançon et, pour le portrait de Molière, j’ai cherché longtemps sans trouver. Et puis quelque chose s’est imposé: Alceste et Philinte ; c’est eux, Molière.

 

Pourquoi le portrait?

Le portrait, c’est ce qui m’intéresse le plus dans la littérature. Il révèle la vérité que les êtres dissimulent toute leur existence. «Je ne m’intéresse plus aux hommes, à leurs opinions, c’est leur trognon qui m’intéresse, écrit Céline à Emmanuel Berl. Pas ce qu’ils disent, mais ce qu’ils sont. La chose l’homme en soi c’est presque toujours le contraire de ce qu’il raconte mais c’est là que je trouve ma musique dans les êtres malgré eux. Pas dans l’angle qu’ils me présentent. Je les viole.» Les journalistes, les politiques regardent les choses dans l’angle qu’on leur présente. L’observateur littéraire est un ramasseur de croquis. «Nous avons cueilli quelques croquis pour votre album vorace», dit Baudelaire.

 

Pourquoi Jean Cau?

Le hasard peut être un peu la grâce. Jean Cau, pour la légende, c’est l’ancien assistant de Jean-Paul Sartre qui abandonne sa famille et qui rejoint Le Figaro Magazine et Paris Match. Un vieux con, Jean Cau? Un Saint-Simon contemporain et je n’exagère pas.

 

Que cherche un comédien?

«Pour être comédien il faut se montrer, dit Jouvet. C’est d’abord un plaisir de vanité pure et de présomption téméraire qui dure parfois jusqu’à la mort. Mais un jour, tu t’aperçois que pour vraiment exister, il faut se dépersonnaliser. Si tu veux être toi-même, il faut abandonner toute ton identité.» Pour être soi-même, il faut s’oublier et, surtout, surtout, abdiquer l’intelligence. Si quand tu joues Alceste tu arrives avec ta colère moderne, immédiate, psychologique, ta petite colère en quelque sorte provoquée par un taxi, les impôts ou autre chose de bien médiocre, tu dévoieras le texte et on n’entendra plus rien. La colère d’Alceste est universelle, elle n’est pas psychologique.

 

Êtes-vous nostalgique?

Tout a été dit là-dessus: certains disent que c’est un péché et d’autres une merveilleuse matière à création. Sur tout ça, on ne peut constater qu’une chose: le génie prophétique de Philippe Muray. Avec lui, toute l’époque a été photographiée, analysée et est devenue un prétexte à rire. Il a vu la glisse comme idéal, l’infantéisme, l’enfant-roi comme morale, l’empire du Bien, le tourisme de masse comme anéantissement de toute réalité des pays dans leur mystère: «Elle est morte un matin sur l’île de Tralâlâ, des mains d’un islamiste anciennement franciscain, prétendu insurgé et supposé mutin qui la viola deux fois puis la décapita…» La ville comme parc d’attractions. Les cataclysmes. Le festif comme unique réalité qui détruit toute la richesse du réel.

 

Les cataclysmes?

Il y a vingt-cinq ans, je vais déjeuner avec Michel Bouquet. On entre dans un restaurant en haut de la rue Caulaincourt qui s’appelle La Terrasse… «Quand on arrive vers ces heures-là, écrit Céline, en haut du pont Caulaincourt on aperçoit les premières lumières de Rancy. C’est sur l’autre bord Rancy.» La femme qui nous accueille nous dit: «Fumeur ou non-fumeur?» Bouquet me regarde et me dit: «Tchernobyl vient de nous éclater à la gueule et elle nous demande si c’est fumeur ou non-fumeur.»

 

Quid du réchauffement climatique?

On pourrait considérer que par sa prodigieuse formule «L’Occident s’achève en bermuda», Muray évoquait sans le savoir le réchauffement climatique. Je n’ai pas envie de jouer les Cassandre mais, dans le Midi, il n’y a plus d’eau ; à Paris, il n’a pas plu pendant trois mois, mais tout le monde est content d’être en tongs au mois d’octobre. Les gens sont à la fois écolos et fous de bonheur d’avoir le cul à l’air jusqu’à fin novembre. Tout cela est fascinant.

 

L’éternel été vous angoisse?

Cette formule idiote qu’on entend maintenant: «Bel été!», «J’espère que vous avez passé un bel été.» Pourquoi tout d’un coup dans les mails, les SMS, tout le monde s’est mis à dire «Bel été»? Les gens auront-ils le courage de dire en janvier «Bel hiver»? Personne ne dit jamais «Bel hiver» ! «Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres/Adieu, vive clarté de nos étés trop courts/J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres/Le bois retentissant sur le pavé des cours/J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe… C’était hier l’été ; voici l’automne!» Vous préférez «Bel automne» ou Baudelaire? Moi, j’ai choisi mon camp.

 

http://www.lefigaro.fr/vox/culture/baudelaire-hidalgo-le-pouvoir-l-argent-fabrice-luchini-se-confie-au-figaro-magazine-20190927

Voir les commentaires

y a-t-il une issue lumineuse à l'actuel effondrement de la condition humaine ?

21 Septembre 2019, 18:29pm

Publié par Grégoire.

y a-t-il une issue lumineuse à l'actuel effondrement de la condition humaine ?

La question posée par Bobin est celle-ci : y a-t-il une issue lumineuse à l'actuel effondrement de la condition humaine ? Sa réponse est oui, et c'est ce qui fascine. Oui, parce qu'il est du devoir de chacun de faire pousser un arbre jusqu'au bord du gouffre. Dans Éclat du solitaire, Bobin relève que le mot « manne » — cette nourriture tombée du ciel pour nourrir les Hébreux dans leur exode — signifie originellement un étonnement : « Qu'est-ce que c'est que ça ? » N'oublions pas que cet aliment, dit la légende, descend du ciel, donc ne doit rien au monde : telle sera, toujours, la première réponse des doctes au surgissement d'une parole qui semble n'appartenir en rien à leur socle culturel ou religieux : le « qu'est-ce que c'est que ça ? » est le doigt de l'Inquisiteur désignant ce qu'il ne peut entendre car tout en lui  habitudes, coutumes, rationalités, croyances — refuse de le comprendre. Telle fut, longtemps, la réponse  trop hâtive des lettrés aux livres de Bobin. Cette dureté dans la réception de l'œuvre la fortifia, accentua paradoxalement sa singularité, tout en l'épurant.

Dans ce camp de concentration qu'est le monde (Robert Antelme), tel un oiseau perché sur des fils barbelés, Bobin persiste à chanter malgré la nuit grandissante. Aujourd'hui, sa persévérance force l'admiration. Ceux qui s'étaient éloignés à l'approche du Très-Bas s'approchent à nouveau pour l'entendre. Devant les blessures infligées à la nature par les hommes, ceux qui raillaient hier son François d'Assise ne  peuvent que reconnaître la lucidité visionnaire de Bobin. Ce Cahier fait apparaître les nœuds de vérité qui trament cette œuvre vivace, où semble se réfugier tout ce qui reste de profondément humain. Il est la dernière étoile visible de cette Constellation des Poètes dont le fourmillement lumineux forme depuis toujours le terreau des pensées et des rêves, et sans laquelle la terre ne serait qu'un caillou sans vie.
 
Cahiers de l'Herne.

Voir les commentaires

La puissance de la lenteur ..

18 Septembre 2019, 10:17am

Publié par Grégoire.

La puissance de la lenteur ..
La puissance de la lenteur ..

Parlant de sa ville natale, Christian Bobin fait exploser toutes les notions tristes d’appartenance, de racines, voire d’identité. Il dessine ses rues, ses maisons préférées, le ciel qui roule au-dessus et contracte le tout dans le dessin d’une feuille d’automne, ou la minuscule cathédrale d’un flocon de neige.  Celui qui était réputé immobile, plus sédentaire qu’un arbre, se révèle en vérité habitant de tous les mondes, vagabond de tous les ciels.

Extrait : 

« Les nuages traînent au-dessus des toits orangés de l’usine. Ils hésitent à rentrer chez eux. Ils sont la part la plus humaine du cœur. La rue du 4-Septembre est en pente. D’un côté elle se précipite vers l’usine, roule et cogne son front contre les ateliers dont les toits de tôle ondulée aux bords coupants blessent les nuages. De l’autre côté la rue attaque Dieu par la face nord, elle monte, s’arrache à son bitume vérolé de petites pierres, bondit vers une colline où des arbres secouent coquettement leur chevelure à gauche, à droite. »

Voir les commentaires

Le développement personnel ou la pensée positive : religion actuelle de la non-pensée...

16 Septembre 2019, 10:01am

Publié par Grégoire.

Le développement personnel ou la pensée positive :  religion actuelle de la non-pensée...

Comment se « développer » quand on est sans cesse « enveloppé » par des coachs ? Comment le développement serait-il « personnel » quand guides et manuels s'adressent à chacun comme à tout autre ?

La philosophe Julia de Funès fustige avec délectation les impostures d'une certaine psychologie positive. « L'authenticité en 5 leçons », « La confiance en soi : mode d emploi », « Les 10 recettes du bonheur »... Les librairies sont envahies d'ouvrages qui n'en finissent pas d'exalter l'empire de l'épanouissement personnel. Les coachs, nouveaux vigiles du bien-être, promettent eux aussi sérénité, réussite et joie. À les écouter, il n'y aurait plus de « malaise dans la civilisation », mais une osmose radieuse. Nous voici propulsés dans la « pensée positive » qui positive plus qu'elle ne pense ! C'est le non-esprit du temps. Pourquoi le développement personnel, nouvel opium du peuple, rencontre-t-il un tel engouement ? Sur quels ressorts psychologiques et philosophiques prend-il appui ? L'accomplissement de soi ne serait-il pas à rechercher ailleurs que dans ces (im)postures intellectuelles et comportementales ?


Pour lutter contre la niaiserie facile et démagogique des charlatans du « moi », Julia de Funès propose quelques pépites de grands penseurs. Si la philosophie, âgée de 3 000 ans, est toujours là, c est qu'en cultivant le point d'interrogation, elle développe l'intelligence de l'homme, fait voler en éclats les clichés et les lourdeurs du balisé, et permet à chacun de mieux affirmer sa pensée et vivre sa liberté. L'esprit n'est jamais mort, la réflexion ne rend pas les armes, une libération est toujours possible !

 

Introduction

 

Du déodorant dont la publicité garantit une fraîcheur sans nuage à l’ambiance familiale et champêtre d’une lessive, en passant par la voiture véhiculant une osmose sans cri ni vomi, les écrans affichent un bonheur perpétuel, une euphorie conformiste. Les psychologies positives n’en finissent pas de vanter avec une sympathie solaire, mêlée d’une sottise satisfaite, l’empire de la sérénité, noyant tous les poissons de la négativité et des passions tristes. Les réseaux sociaux débitent des packs de niaiseries confucéennes en série, dans une phraséologie infantile truffée de clichés démagogiques. Les entreprises se lancent dans des marathonades de bien-être, plus stéréotypées les unes que les autres. Il n’y a plus de « malaise dans la civilisation », l’épanouissement personnel est devenu le nouvel « opium du peuple ». L’homme n’est plus « un loup pour l’homme », mais un chaton. Le développement personnel et sa horde de desservants épanouis ont évincé Hegel et Freud. Nous devons nager dans une harmonie radieuse. La béatitude est sur pilotage automatique. Nous voilà propulsés dans la « pensée positive », qui positive plus qu’elle ne pense. C’est le non-esprit du temps.

 

Cette positivité de comptoir édulcore les difficultés et la réalité à l’aide de mots doux et de Soupline langagière. Le réel n’est plus qu’une fonction support. Il faut museler les réalités mauvaises : tristesse, chagrin, angoisse, désespoir, solitude, pleurs, échec, incompétence, différence sont des termes proscrits du langage courant, car ils noircissent la réalité, que la « positive attitude » préfère rose bonbon. Un président français (ironique jusqu’à s’appeler du nom d’un autre pays) souhaitait supprimer du dictionnaire le mot « race », comme si ce mot une fois gommé allait faire disparaître le racisme. Le mot « chien » ne mord pas…, le mot « meurtre » ne tue pas ! Mais la moindre négativité est à bannir. À une négation, on répondra désormais par un horripilant « pas de soucis » pour atténuer le « non », immédiatement perçu comme un refus tranchant dans notre harmonie si duveteuse ; aux personnes « handicapées » nous préférons des « situations de handicap » ; les aveugles deviennent les « non-voyants » ; les petits, des « verticalement contrariés » ; les non-Blancs, des « personnes issues de la diversité » ; les vilains cancres, de géniaux « hyperactifs précoces » et pour tout type de conflits nous avons désormais à notre disposition des « médiateurs », censés atténuer les moindres animosités.

 

En philosophie, cette tendance à privilégier la réalité des mots sur la réalité des choses s’appelle le nominalisme. En langage courant, c’est ce que l’on nomme les bons sentiments, comme si positiver les mots allait positiver les choses. À l’opposé du nominalisme et des bons sentiments, nous avons la pensée philosophique réaliste, acte – courageux – de voir et dire le réel en face, de préférer « un réel douloureux à une illusion réconfortante », comme le dit souvent Michel Onfray. La philosophie ne fait l’économie d’aucun péril, en se confrontant à tout ce que la vie peut avoir d’atroce ou de tragique. Elle ne pense pas que le négatif n’existe pas, ou moins que ça, mais que c’est au contraire en nommant les choses qu’on n’ajoute pas au malheur du monde1Or toute négativité doit impérativement se liquéfier dans une société emplie de moralisation béate. Pour les malheureux, les tristes et les désespérés, inutile de râler, de pleurer, de s’effondrer, de vociférer, de critiquer, de se désolidariser de la masse heureuse, mieux vaut-il se faire… suivre (trop inquiétant et psychiatrique), aider (trop faible et inégalitaire), ou accompagner (plus positif et égalitariste, c’est donc ce mot qu’il conviendra d’adopter aujourd’hui en France).

 

Deux types d’« accompagnement » sont actuellement en vente sur le marché. Les ouvrages de développement personnel, dans lesquels il nous est conseillé de positiver, de gagner en estime de soi et de copiner avec le dalaï-lama : « La Recette du bonheur », « Les Clés de de l’épanouissement », « L’Authenticité : mode d’emploi », « Les 5 blessures qui empêchent de vivre », « Ranger sa maison pour mieux se trouver », « Ne pas contrarier son intestin pour vivre équilibré », « Méditer pour s’apaiser », etc. L’abondance de ces produits ne garantit toutefois pas une grande diversité d’idées, car ces manuels utilisent systématiquement les mêmes rouages rhétoriques. Une fois décelés, il est aisé de comprendre en quoi ces bibles d’épanouissement sont de véritables leurres intellectuels.

 

Quant au second type d’accompagnateurs, les coachs, ces nouveaux prêtres, à suivre leurs conseils nous gagnerions en « joie », en « paix », en « assurance », en « sérénité », tout comme les candidats essuyant une défaite aux élections s’annoncent toujours « sereins », bien que manifestement furibards.

Si ces artifices et artificiers rencontrent un tel engouement, c’est davantage par l’attrait de leurs promesses et les attentes de personnes assoiffées, que par la rigueur de leur contenu et des aides proposées.

 

Pourquoi tant d’attentes ? Sur quels ressorts psychologiques et philosophiques prennent-ils appui ? Que nous font croire, espérer, convoiter ces modes comportementales et langagières ? Nous tracerons la généalogie du besoin d’épanouissement personnel.

Quelles techniques le développement personnel met-il régulièrement en œuvre ? Nous proposerons une déconstruction philosophique de ces dernières pour ne jamais plus se laisser envoûter par les simulacres d’épanouissement que le développement personnel arbore.

Enfin, quelles idéologies véhicule-t-il insidieusement, et comment s’en libérer ? L’« épanouissement » ne serait-il pas à rechercher ailleurs que dans ces (im)postures intellectuelles et comportementales ? Les grands penseurs nous permettront d’élargir les points de vue, de déverrouiller les grilles de lecture, de déjouer les farces et attrapes, pour oser la difficile liberté d’être soi-même.

 

Précisons que l’enjeu de ce livre n’est pas d’attaquer les coachs ou tel ou tel auteur de développement personnel cité en particulier, mais de révéler les méthodes rhétoriques utilisées derrière l’efficacité promise, ainsi que les opinions véhiculées sous la pseudo-sagesse affichée. Une vision de l’individu illusoire et culpabilisante en découle, qui loin de libérer les êtres les asservit. Comment libérer l’individu de toutes ces balises comportementales ? Tel est l’enjeu de ce livre.

 

Voir les commentaires

Qu'est-ce que nous aimons dans ceux que nous aimons ?

7 Septembre 2019, 01:02am

Publié par Grégoire.

Qu'est-ce que nous aimons dans ceux que nous aimons ?

Qu'est-ce que nous aimons dans ceux que nous aimons ? Nous croyons les aimer eux-mêmes, mais qu'est-ce que c'est : ‘eux-mêmes’ ? Où s'arrête la personne, ses contours, ses limites, où commence ce qui en elle est bien plus qu'elle, la douleur dans sa voix, l'innocence dans ses yeux ?

Christian Bobin.

 

 

La vérité la plus profonde d'une personne n'est pas ce qu'elle fait, ou ses actes, bons ou mauvais. Elle est dans ce que nous ne pouvons pas faire. Elle est dans l'accueil de ce qui est et qui s'impose à nous. C'est ce qui est, qui existe et qui n'est pas nous, qui nous renouvelle et nous fait naitre à nous-même ! 

La vérité de notre personne implique donc une conversion du regard : contempler c'est voir ! C'est à dire, ne jamais aborder le réel, l'autre ou soi-même à partir de ce que nous en connaissons déjà, à partir du passé, ou encore à partir de nos compétences ou de nos choix. On ne nait à nous-même, que dans la mesure où on laisse ce qui existe nous déborder, nous faire naitre à autre chose que nous, que ce que nous pensons, rêvons ou désirons...

Autrement, nous nous empêchons d'aller plus loin que nous même. Nos rêves, aussi grand soient-ils, sont rien à coté de ce qui existe. Et on sait combien nos rêves peuvent nous tyranniser, nous faire rester relatifs à nous-mêmes et tuer un lien d'amour, faire avorter un lien personnel qui, lui, nous oblige à nous quitter nous-mêmes... Pourquoi ? parce que nos rêves, nos projets sont nos bébés, ils sont notre prolongement, on les maitrise, on voit leur fruit, ils nous ennoblissent. L'autre, en nous attirant nous appauvrit, nous rend vulnérable, relatif et fragile. Et ça, c'est insupportable pour quelqu'un qui fait de soi-même, sa fin, son but. 

Seul l'autre dans sa bonté personnelle nous permet de nous quitter nous-mêmes et nous ouvrir au Tout-Autre. 

Grégoire Plus.

 

 

Je voudrais arriver à la mort aussi frais qu'un bébé, et mourir avec cet étonnement des bébés qu'on sort de l'eau. L'émerveillement crée en nous un appel d'air. L'éternel s'y engouffre à la vitesse de la lumière dans un espace soudain vidé de tout... » 

Christian Bobin. 

 

 

 

Voir les commentaires

On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.

4 Septembre 2019, 00:00am

Publié par Grégoire.

On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.

Patrice Franceschi est un écrivain et aventurier français. Il est également cinéaste, aviateur, marin et officier de réserve. Il a reçu en 2015 le prix Goncourt de la nouvelle pour son livre Première personne du singulier. Il vient de publier un recueil de nouvelles d'anticipation dans lesquelles il imagine quel serait le monde demain s'il est livré au transhumanisme et à la transparence: Dernières nouvelles du futur (éd. Grasset, février 2018).


FIGAROVOX.- C'était le dernier endroit que vous n'aviez pas découvert, mais à présent c'est chose faite: l'infatigable aventurier est parti en expédition dans le futur. Cette exploration était-elle à la hauteur des précédentes que vous avez accomplies?

Patrice FRANCESCHI.- Pour un écrivain aventurier, littérature et aventure sont absolument consubstantielles, comme le sont d'ailleurs le risque et la vie. Cette question me hante depuis des années: que va devenir l'homme demain? Car aujourd'hui l'homme est attaqué de toute part par la modernité. L'exploration de l'avenir m'est apparue comme une nécessité intérieure absolue. Dans les deux pôles de mon existence, que sont l'écriture et l'aventure, j'ai tenté de comprendre comment marche le monde, de découvrir ce qu'est la vie, et de savoir qui sont les hommes. J'ai donné quarante années de ma vie, d'aventure en aventure, de guerre en révolutions, à tenter de répondre à ces trois questions. Celle que je pose à présent est l'ultime, mais de toutes la plus grave: que va devenir l'homme? Avant moi, Huxley et Orwell se la sont posée. J'ai voulu rejoindre dans ce livre la même préoccupation que ces deux grands auteurs que j'admire.

L'une de vos nouvelles est précédée de cette note du narrateur: «Toute ressemblance avec les événements [actuels] ne saurait être qu'exagérée». Allez savoir pourquoi, mais on a du mal à s'en convaincre…

Littérature et aventure sont absolument consubstantielles, comme le sont d'ailleurs le risque et la vie.

Et vous auriez raison, car nous avons déjà fait aujourd'hui un premier pas dans le monde du futur! Un écrivain, à mon sens, doit écrire uniquement s'il a quelque chose à dire. Pour avoir passé la plupart de mon existence dans des sociétés qui ne sont pas la mienne, j'ai acquis une expérience sur le monde d'aujourd'hui, et c'est à partir de cette expérience de quarante années d'aventure et d'engagements que j'ai essayé d'imaginer le monde de demain. En particulier, les cinq années que j'ai vécues aux côtés des Kurdes de Syrie dans leur lutte contre l'islamisme sont celles qui m'ont le plus marqué. Peut-être aussi le plus inquiété… Dans la bataille de Manbij à l'été 2016, ces quatorze nouvelles que j'avais en tête depuis longtemps se sont d'un seul coup cristallisées. J'ai demandé à mes camarades un peu de papier et un crayon, et pour la première fois depuis longtemps, j'ai écrit un livre entièrement à la main... Le hasard a d'ailleurs fait que la bataille s'est achevée le jour même où je mettais un point final à ce livre. C'est dire combien pour moi l'écriture est consubstantielle à la vie et à l'aventure.

Justement, le voyage que vous nous faites accomplir est inquiétant: d'une nouvelle à l'autre, on sombre un peu plus dans l'inhumanité morne d'un futur où la vidéosurveillance a annihilé toute forme d'intimité, la «médecine prédictive» vous apprend avec précision toutes vos infirmités à venir… Face à cela, quelques irréductibles résistent encore et toujours au culte de la performance et au transhumanisme, réunis sous la figure tutélaire de Sénèque. Qu'a donc à nous enseigner la philosophie stoïcienne sur notre futur?

Puisque j'ai tenté, modestement mais avec fermeté, de faire avec ce livre ce qu'Orwell et Huxley ont fait respectivement dans 1984 et Le meilleur des mondes, j'ai choisi d'adopter une vision toute aussi pessimiste. Mais je ne pouvais pas laisser le monde de demain sans espoir (à défaut d'illusions). J'ai donc introduit dans mon livre un réseau de résistants, baptisé «réseau Sénèque», parce que la philosophie stoïcienne qui a fait la civilisation occidentale et la grandeur de notre culture possède encore aujourd'hui en elle-même tous les ingrédients intellectuels, éthiques et littéraires pour résister à la destruction de l'homme en tant que tel. Contre nous, le transhumanisme ne dit rien d'autre que cela: l'homme tel que nous le connaissons a fait son temps, et il doit être remplacé par un homme meilleur, augmenté. J'affirme donc que c'est dans la philosophie stoïcienne que nous trouverons la force de faire l'homme de demain tel que nous le voulons, et non tel que les transhumanistes le rêvent. L'humanisme a plongé ses racines dans le stoïcisme: les Lumières nous ont enseigné que la finitude est bien plus souhaitable que l'éternité. Nous avons besoin de cette philosophie pour résister aux pièges d'une nouvelle humanité.

Or ce «réseau Sénèque», sorte d'ultime sursaut de la conscience morale de l'humanité, prétend sous votre plume «accroître éthiquement» l'homme. Mais l'augmentation morale de l'humanité, en quoi cela consiste exactement?

La grande erreur de la modernité est de faire du progrès technique un absolu.

Dans la société de surveillance généralisée, qui est déjà en train de s'installer, nous sommes menacés dans notre liberté. Je fais aussi le constat que les progrès humains, éthiques, ne cessent de stagner, alors même que les progrès technologiques sont en plein essor. Or il me semble que l'augmentation technique est secondaire par rapport à l'augmentation éthique, qui consiste à augmenter la moralité du comportement des hommes. Une humanité où les gens se comporteraient infiniment mieux les uns envers les autres serait une putain d'humanité augmentée! Voilà la vraie société de bonheur, celle que nous devons défendre! Les progrès technologiques, eux, nous promettent certainement une augmentation sur le registre de la performance, mais au prix d'un asservissement de l'humanité à la raison du progrès. Le réseau Sénèque n'est pas contre la technologie en soi, mais il s'oppose contre le veau d'or de cette technologie. Or un marteau n'est jamais une valeur, ce n'est qu'un outil. La grande erreur de la modernité est de faire du progrès technique un absolu. Et quand un homme finirait par atteindre enfin l'éternité promise ici-bas, il ne s'agirait pas d'une victoire contre la mort, mais au contraire d'une angoisse encore plus profonde de la mort. Devant une telle promesse, n'importe qui ne peut que se réfugier dans sa solitude et fuir toutes les menaces... pour ne pas perdre une vie si chèrement gagnée.

Parmi les questions éthiques que vous soulevez, il y a celle de la surveillance: tel l'œil de Dieu fixant Caïn dans le vers hugolien, vos personnages sont épiés par des caméras jusque dans leur salon. À l'heure des réseaux sociaux, de l'état d'urgence, de #MeToo et des bureaux en open-space, ne vit-on pas déjà dans cette société de la transparence?

Tout mon livre dit une chose, c'est que plus que jamais, la modernité est une suite d'attaques contre l'humanisme, contre l'homme tel que nous nous le représentions jusqu'à maintenant, avec sa finitude et sa fragilité. En réalité, la modernité d'aujourd'hui affirme que la vie privée doit devenir une anomalie, et que la transparence est une obligation morale. Tout ce que nous dissimulons devient suspect: ce qui faisait notre individualité et notre liberté est alors remis en cause. Cette idée s'installe tout doucement que nous sommes tenus de tout dire, de tout partager de notre intimité. Bernanos l'avait compris, lui qui disait que «la civilisation moderne est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure». Comme Huxley et Orwell, Bernanos était hanté par le futur, non un futur comme fiction mais comme anticipation, et la réalité aujourd'hui lui donne raison. Car les attaques contre l'humanisme, que relatent ces nouvelles, sont aussi des attaques contre notre intériorité. Supprimer le dialogue intérieur pour l'extérioriser, dans la surveillance absolue, c'est le monde glacial qu'on nous vend avec un immense sourire. La novlangue qui apparaît dans ces nouvelles traduit cette conspiration visant à transformer les citoyens que nous sommes en «consommateurs», vivant finalement dans une termitière immense. Mais ce monde-là se fait sans nous, sans qu'un consentement collectif nous ait été demandé. Si nous ne réagissons pas dès aujourd'hui, nos enfants vivront dans un monde qu'ils n'auront pas choisi, en ayant même oublié qu'autrefois existait un monde libre dans lequel nous pouvions courir en toute insouciance à cheval dans les vastes plaines sans que quiconque ne vous demande quoi que ce soit. Avec les risques inouïs que cette liberté comporte, je crois néanmoins que son abandon provoquerait en nous une profonde nostalgie.

Ce monde du futur semble plus sûr que le nôtre. Et lorsque l'on se rebelle contre la machine, par exemple en laissant naître des enfants dont le séquençage génétique est insuffisamment parfait, on crée des monstres qui vont jusqu'à reproduire les crimes des nazis! Pourtant, vous faites malgré tout un éloge de l'imperfection…

La nouvelle que vous évoquez dans votre question dit une chose: il faut réfléchir, non pas seulement à ce que nous faisons, mais sur ce que nous faisons. Or lorsque l'on nous vend la «médecine prédictive», il faut y réfléchir à deux fois! Poussée à son terme absolu, la médecine prédictive ne peut que devenir la prison effroyable des individus les plus faibles. Nous courons le risque de retourner à l'eugénisme et à l'exploitation des plus faibles par les plus forts. Il ne faut pas préférer les imperfections de l'homme tel qu'il est, mais se méfier des paradis que l'on nous promet. Seul l'exercice de la philosophie et de notre libre-arbitre peut nous permettre de discriminer entre les innovations que l'on nous propose, pour reconnaître celles qui contreviennent à l'idée que nous nous faisons de notre liberté. Entre l'imperfection de l'homme et la promesse d'un paradis glaçant, je crois que nous devons nous méfier. Cette nouvelle engage tout le monde à faire de même.

Dans une société qui donne le primat à l'économie et à la sécurité, la poésie sera à ce point inutile qu'on ne voudra même plus en entendre parler.

Un alpiniste rétorque quelque part dans une nouvelle, au juge qui lui reproche d'avoir pris des risques inconsidérés: «L'alpinisme est fait pour dépasser les bornes - que nous appelons limites. […] À quoi bon vivre longtemps, si c'est pour ne pas vivre pleinement?» Selon vous, pas de liberté sans prise de risque?

Le risque est consubstantiel à la vie, et cela signifie que l'on ne peut vivre sans l'accepter. Tout cela traduit l'idée d'un continuum entre la vie, le risque et la liberté. À l'époque dans laquelle nous entrons, où la sécurité et la prospérité deviennent les étalons de tous les choix humains, nous sommes tentés d'éliminer toute vie libre, pour nous précipiter dans une société entièrement aseptisée. Il y a encore trente ans, nous avions une profonde admiration à l'égard des hommes qui prennent des risques. Aujourd'hui, ceux-là sont suspects, et peut-être me reprochera-t-on d'ailleurs moi-même d'avoir couru des risques inconsidérés. Nous sommes déjà en train de changer de paradigme, et le résultat de tout cela sera l'édification d'une immense prison à barreaux dorés, en produisant quantité de normes et de procédures, de bureaucraties dont le seul but est de nous empêcher de vivre nos aventures.

L'acte suprême de résistance face à cette dystopie du (proche) futur, c'est d'échapper à Big Brother pour lire Verlaine, Saint-Exupéry ou Térence. Pourquoi eux?

J'ai choisi Verlaine car c'est l'un de mes poètes préférés. Par ailleurs, dans une société qui donne le primat à l'économie et à la sécurité, la poésie sera à ce point inutile qu'on ne voudra même plus en entendre parler, et ceux qui auront encore envie d'en lire seront contraints de se cacher pour le faire! Dans ma première nouvelle, qui imagine la société de surveillance de demain, j'imagine donc que les utilitaristes du futur interdiront la lecture de nos grands poètes, car c'est une perte de temps pour les consommateurs.

Térence… ah, Térence! C'est lui qui, au début de l'empire romain, institue avec Scipion les fondements d'une éthique. C'est lui aussi qui aurait dit cette belle phrase: «Rien de ce qui est humain ne m'est étranger». À mon sens, c'est là le début de l'humanisme, le vrai, un humanisme viril! Ce même humanisme qui réapparaît avec la Renaissance et est affirmé encore avec force par les Lumières.

Quant à Saint-Exupéry, il est comme moi aviateur et écrivain. Sa plume a la dimension de l'espace: il a toujours cherché à vivre sa liberté puissamment, préférant profiter intensément de chaque seconde plutôt que de compter le nombre des années. Saint-Exupéry est à mon sens un héritier des philosophes stoïciens pour cela.

Mais finalement, plus que l'attitude stoïque du philosophe, vous semblez adopter l'ironie cynique du pessimiste… à l'image d'ailleurs des ultimes lignes du livre. Avec ces funestes Dernières nouvelles, est-ce que vous livrez votre dernier mot?

Je veux dire à tous ceux qui me lisent que nous ne devons jamais abdiquer notre raison et notre liberté.

La fin de ce livre laisse entendre un instant que l'homme libre et vrai aurait triomphé… Mais en réalité, je me refuse à le croire. Le monde est trop gris pour pouvoir être entièrement blanc ou noir. Je ne crois pas que nous puissions faire du monde de demain exactement le monde que nous voulons. C'est un appel à la vigilance: je veux dire à tous ceux qui me lisent que nous ne devons jamais abdiquer notre raison et notre liberté. C'est un risque renouvelé à chaque instant. La Fontaine déjà l'avait compris: si l'on veut vivre, il faut préférer la liberté du loup maigre et efflanqué que la sécurité du chien gras, entravé par ses chaînes. Je plaide donc que nous devons préférer cette liberté absolue à toutes les autres. Et de tous les livres que j'ai écrits, celui-ci est celui auquel je tiens le plus, car j'y ai dit avec le plus de force l'inquiétude qui m'envahit. Lorsque j'ai commencé à écrire, il y a des années, jamais je n'aurais imaginé avoir ces craintes. J'ai toujours cru à la liberté, et je souffre aujourd'hui de la voir ainsi menacée.

http://www.lefigaro.fr/vox/culture/2018/02/16/31006-20180216ARTFIG00331-patrice-franceschi-l-idee-s-insinue-que-nous-sommes-tenus-de-tout-partager-de-notre-intimite.php

Voir les commentaires

Ce sont nos maladresses qui nous sauvent...

2 Septembre 2019, 00:47am

Publié par Grégoire.

Ce sont nos maladresses qui nous sauvent...

Il n'y a pas d'autre raison de vivre que de regarder, de tous ses yeux et de toute son enfance, cette vie qui passe et nous ignore.

Les œuvres issues du vide ont une grâce comparable à celle du vent sur un champ de blé. Elles sont le vent, elles sont le champ. Elles donnent à voir les cordes d'un silence.

Ce sont nos maladresses qui nous sauvent. Nos habiletés nous mènent aux enfers.

L'odeur de miel me soûle en traversant le pont. Elle peint à la feuille d'or les alvéoles de mes poumons. Mon hôte qui me raccompagne à la gare de Strasbourg est un homme sensible. Il me montre les ruches alignées sur la berge en bas : la ville abandonne cet espace aux abeilles meilleures ouvrières de France. Je me penche, je regarde : les ruches, collées par cinq ou six les unes aux autres, ressemblent à des cercueils - les plus espérants que j'aie jamais vus. Elles dégagent une odeur de sainteté. Ce sucré de la fleur c'est comme l'enthousiasmante odeur de pain chaud - quelque chose qui indique une porte ouverte du paradis, et même : aucune porte. L'ouverture absolue. 
 
Nos cœurs sont ces cercueils d'abeilles. La lumière des jours s'y métamorphose à notre insu en sentiment inexplicable que vivre vaut la peine, toute la peine.

Il faut ouvrir une porte là où il n'y en a pas, puis laisser entrer le silence qui est le seul vrai Dieu.

Christian Bobin, la nuit du coeur.

Voir les commentaires

"moi, moi, moi.." tel est le refrain de ceux qui attendent tout d'eux-mêmes...

30 Août 2019, 00:44am

Publié par Grégoire.

"moi, moi, moi.." tel est le refrain de ceux qui attendent tout d'eux-mêmes...

« Il faut le reconnaître humblement, mon cher compatriote, j’ai toujours crevé de vanité. Moi, moi, moi, voilà le refrain de ma chère vie, et qui s’entendait dans tout ce que je disais. Je n’ai jamais pu parler qu’en me vantant, surtout si je le faisais avec cette fracassante discrétion dont j’avais le secret. Il est bien vrai que j’ai toujours vécu libre et puissant. Simplement, je me sentais libéré à l’égard de tous pour l’excellente raison que je ne me reconnaissais pas d’égal. Je me suis toujours estimé plus intelligent que tout le monde, je vous l’ai dit, mais aussi plus sensible et plus adroit, tireur d’élite, conducteur incomparable, meilleur amant. Même dans les domaines où il m’était facile de vérifier mon infériorité, comme le tennis par exemple, où je n’étais qu’un honnête partenaire, il m’était difficile de ne pas croire que, si j’avais le temps de m’entraîner, je surclasserais les premières séries. Je ne me reconnaissais que des supériorités, ce qui expliquait ma bienveillance et ma sérénité. Quand je m’occupais d’autrui, c’était pure condescendance, en toute liberté, et le mérite entier m’en revenait : je montais d’un degré dans l’amour que je me portais.

Avec quelques autres vérités, j’ai découvert ces évidences peu à peu, dans la période qui suivit le soir dont je vous ai parlé. Pas tout de suite, non, ni très distinctement. Il a fallu d’abord que je retrouve la mémoire. Par degrés, j’ai vu plus clair, j’ai appris un peu de ce que je savais. Jusque-là, j’avais toujours été aidé par un étonnant pouvoir d’oubli. J’oubliais tout, et d’abord mes résolutions. Au fond, rien ne comptait. Guerre, suicide, amour, misère, j’y prêtais attention, bien sûr, quand les circonstances m’y forçaient, mais d’une manière courtoise et superficielle. Parfois, je faisais mine de me passionner pour une cause étrangère à ma vie la plus quotidienne. Dans le fond pourtant, je n’y participais pas, sauf, bien sûr, quand ma liberté était contrariée. Comment vous dire ? Ca glissait. Oui, tout glissait sur moi.

Soyons justes : il arrivait que mes oublis fussent médiocres. Vous avez remarqué qu’il y a des gens dont la religion consiste à pardonner toutes les offenses et qui les pardonnent en effet, mais ne les oublient jamais. Je n’étais pas d’assez bonne étoffe, pour pardonner aux offenses, mais je finissais toujours par les oublier. Et tel qui se croyait détesté de moi n’en revenait pas de se voir salué avec un grand sourire. Selon sa nature, il admirait alors ma grandeur d’âme ou méprisait ma pleutrerie sans penser que ma raison était plus simple : j’avais oublié jusqu’à son nom. La même infirmité qui me rendait indifférent ou ingrat me faisait alors magnanime.

Je vivais donc sans autre continuité que celle, au jour le jour, du moi-moi-moi. Au jour le jour les femmes, au jour le jour la vertu ou le vice, au jour le jour, comme les chiens, mais tous les jours, moi-même, solide au poste. J’avançais ainsi à la surface de la vie, dans les mots en quelque sorte, jamais dans la réalité. Tous ces livres à peine lus, ces amis à peine aimés, ces villes à peine visitées, ces femmes à peine prises ! Je faisais des gestes par ennui, ou par distraction. Les êtres suivaient, ils voulaient s’accrocher, mais il n’y avait rien, et c’était le malheur. Pour eux. Car, pour moi, j’oubliais. Je ne me suis jamais souvenu que de moi-même.

Albert Camus, La Chute.

Voir les commentaires

Quel sens a tout ce que tu fais ?

28 Août 2019, 09:14am

Publié par Grégoire.

Quel sens a tout ce que tu fais ?

«La vie en occident est devenue longue et stupide. Elle n’a plus de sens, elle n’est souvent qu’une suite d’émotions mises bout à bout. Tout est source d’angoisse, plus rien n’a de sens. On est même face à un abîme de non-sens. La ‘liberté’ de penser comme on veut et le sur-développement des techniques ont fait de nous des errants ! On n’est plus occupé qu’à gérer son capital santé ou à entretenir son confort. La seule liberté que nous ayons gagnée est le choix de notre lieu de vacance!  

On est arrivé à une totale insignifiance de notre vie. Nos actes n’ont plus aucuns liens entre eux. On passe son temps à se fuir. Transportant avec soi ce rapport univoque à un monde plat et source d’ennui, on se réfugie dans ses petits plaisirs. Et tous les jours on a la même image insignifiante et monotone d’un même jour universel.

L’homme déchoit à sa vocation. ‘Rester jeune’ devient le sens de sa vie : avoir tous les jours 15 ans. Bientôt, le bonheur sera de ne jamais être né ! Et on façonne sa conscience en évitant l’absurde, l’ennui et l’angoisse en remplissant ses heures creuses par l’industrie des loisirs, qui agissent sous forme de stimuli saturant les sens. […]

On a abolie le temps, le sujet et l’espace par un réseau sans centre : internet. Le langage n’est plus qu’une estimation numérique gratuite : 60%, 90%... car le chiffre est devenu le garant du réel. Ou encore un pure outil : depuis l’ONU, le SIDA, jusqu'à soi-même qui n’est plus qu’une ADN. On est entré dans une pensée on ne peut plus binaire du ‘j’aime, j’aime pas’.

Avant on distinguait l’homme de l’animal par la raison. Maintenant on distingue l’homme de la machine par ses désirs individuels et ses comportements pulsionnels : on s’éclate, on craque pour…, on zappe… Tout est anticipé et manipulé : on se personnalise avec des produits vendus à des millions d’exemplaires. L’homme est devenu un souriant crétin. »

Olivier Rey. Itinéraire de l’égarement.

 

Voir les commentaires

La joie signale que nos vies sont tournées vers plus grand que nous

24 Août 2019, 09:47am

Publié par Grégoire.

La joie signale que nos vies sont tournées vers plus grand que nous

Quelles sont les nuances de la joie ?

Emmanuel Godo : Il y a beaucoup de couleurs de la joie, parce que la joie est liée à l’inattendu. Elle n’a pas nécessairement de signes avant-coureurs. Ce qui la caractérise, c’est une sorte d’allégresse qui vient d’un allégement des choses. Sans nier la dureté de l’existence ni les lourdeurs de ce que nous vivons parfois, quelque chose s’y rappelle à nous de plus fondamental. Comme si un voile tout à coup se déchirait ou s’entrouvrait vers une sorte de patrie première. Quand la joie apparaît, je sens que j’appartiens à ce dont elle me parle. Les problèmes momentanément s’évaporent dans une forme de confiance dans la vie qui se signale à moi comme si c’était la première fois.

Ce qui provoque la joie peut être un « presque rien », comme dirait Jankélévitch : un visage, un paysage, une musique… Il n’y a pas d’habitude dans la joie. Tout y est événement.

Dans votre livre (1), vous évoquez des lieux de la joie – la maison de votre enfance – et des temps de la joie – comme les nuits…

E.G. : Chacun a son paysage intérieur de la joie, lié aux lieux et aux moments où nous avons été heureux. La maison de mon enfance en fait partie, parce qu’elle fut le lieu premier d’une confiance dans la vie. Quant aux nuits, j’aime évoquer leur « étrange joie ». Je sais que la nuit peut être violente, dure, qu’elle exacerbe le sentiment de solitude, le malaise, le mal-être. Elle peut être un miroir grossissant de nos angoisses. Pourtant, la nuit, l’esprit se met à l’écoute de notre condition la plus fondamentale. J’y ressens la joie d’être comme le premier homme. Dans la nuit, nous retrouvons notre nudité la plus élémentaire, en deçà de notre savoir et de notre culture. Tout est à reconstruire, comme si nous n’étions étayés par rien ou presque. Dans la nuit, je ressens que notre chair est faite pour une paix très heureuse.

L’enfance fut pour vous un temps de joie, mais déchiré par la mort de votre père. Diriez-vous que l’enfance a, en dépit du malheur possible, une accointance particulière avec la joie ?

E.G. : Oui, tout à fait. De ce point de vue, l’enfance n’est pas un âge ou un temps. Elle n’appartient pas au passé. C’est le feu premier. Nous en gardons la braise.

Le lien de l’enfant à la joie est lié au fait qu’il n’est pas façonné par la société, par son utilitarisme, son pragmatisme. Il est un être essentiellement poétique, même s’il existe des enfants immédiatement happés par le social dont la part de poésie est amoindrie. L’enfant est un être poétique et spirituel. Il veut de la grandeur, qu’il va parfois trouver dans des choses très simples. Il a besoin d’aventure, de contemplation, de tout ce qui ne s’achète pas, ne se possède pas. Il voit où est l’aliment dont nous avons besoin.

La mort de mon père a été la grande césure de mon enfance. Ce fut très douloureux, mais c’est une blessure qui, avec le temps, s’est transformée en quelque chose de très paisible. Mon père m’a appris énormément à travers la mort, sa mort. Je sais désormais qu’on vit avec elle et que la présence des morts en nous peut finir par être heureuse.

Vous avez écrit un précédent livre sur la tristesse. Quelle est l’émotion contraire de la joie ? La tristesse, la mélancolie, la colère ?

E.G. : Pour moi, le contraire de la joie, c’est plutôt l’indifférence. Quand je suis triste, je peux avoir l’impression que j’éprouve le contraire de la joie, mais en réalité la tristesse peut se transformer en joie. Il y a des passages entre ces deux émotions.

La mélancolie, sauf si elle est maladive, est plutôt une sorte d’aiguillon. Elle vient nous signaler que l’aliment que nous donnons à notre soif fondamentale n’est pas tout à fait le bon. La mélancolie n’attend qu’une chose, c’est de s’effacer devant la joie.

Quant à la colère, il me semble que la joie peut être colérique quand elle dit non aux simulacres de la joie. Aujourd’hui, nous sommes dans une société de l’euphorie factice, où on nous vend du bien-être en nous disant que c’est cela être heureux… La joie n’est pas antinomique avec la colère. Que serait une joie qui ne se sentirait pas intimement blessée par le malheur du monde, par le martyr de l’enfant, par l’injustice, par l’arrogance des puissants ?

Iriez-vous jusqu’à dire que la joie est-elle une émotion mal aimée de notre époque ?

E. G. : La joie ne se vend pas, elle ne s’achète pas. Elle est donc un trublion dans notre société marchande. Une force perturbatrice. Par ailleurs, dans le milieu littéraire qui est le mien, on a plutôt tendance à valoriser la mélancolie, les émotions négatives qui paraissent plus intéressantes. Au cours de mes études littéraires, on m’a seriné que c’est le malheur qui est intelligent, l’incapacité à être, la perversion, la subversion, la séduction… Quand ça claudique, quand ça ne va pas…

Je crois, au contraire, que la joie est le défi littéraire par excellence, parce qu’on ne peut que très difficilement la nommer. C’est pour cela, à mon avis, que les grands diseurs de la joie sont les poètes. Nous en avons aujourd’hui de magnifiques en France – Guy Goffette, Christophe Langlois, Jean-Pierre Lemaire, Dominique Pagnier, Richard Rognet, Jean-Marc Sourdillon… On ne les lit pas assez.

Aujourd’hui, je perçois un anti-christianisme latent autour de la joie. On va préférer parler de bien-être et de bonheur, qui sont compatibles avec une sorte d’irénisme et avec la société marchande. Parler de la joie avec une minuscule, c’est s’acheminer vers la Joie avec une majuscule. Et cela dérange…

Vous évoquez la « grande joie », celle qui traverse l’épreuve, la mort, l’absence… Cette « grande joie » est-elle encore une émotion ?

E.G. : Elle est très paisible en tout cas, et très paradoxale. C’est une paix, mais une paix qui aurait envie de déborder. Cette grande joie se dit, se chante, se célèbre, mais son foyer est extrêmement apaisé. C’est un feu paisible.

Que nous indique-t-elle ?

E.G. : Il me semble que cette grande joie est une gratitude, une reconnaissance pour ce qui m’est donné à vivre. Ce « merci » inclut les blessures, les bosses, les temps faibles que comporte toute vie. Nous ne pouvons pas faire l’économie de la mort, de l’abandon, de la disparition. On peut rêver à 20 ans de glisser sur la vie et de passer entre les gouttes du malheur, mais c’est une sorte d’utopie. On voudrait rester dans ce que j’appelle « la joie qui n’est pas encore la joie ». Une joie écervelée, imprévoyante, souverainement détachée. La joie de Musset, de Prévert, de Trenet… Cette joie qui ne sait pas qu’elle est un avant-goût, un balbutiement, un tâtonnement de la joie. C’est une naïveté, pour laquelle j’ai de la tendresse car cette joie naissante a sa saveur propre. Il ne faudrait pas l’engloutir trop vite dans la célébration de plus haut qu’elle. Elle est la première façon qu’un cœur a de s’ouvrir…

La grande joie, je la crois portée par l’envie de remercier. Elle nous fait entendre un tutoiement fondamental, qui nous constitue. Elle nous dit que notre première personne n’est pas le « je » mais le « tu ». Le croyant peut l’appeler Dieu, mais un incroyant peut, sans le nommer, avoir la prescience que la vie est mystérieusement ouverte.

Nos vies sont tournées, comme des héliotropes, vers plus grand que nous. La joie prend conscience de cela. Elle le signale. Elle est la jubilation de l’offrande. Je suis reconnaissant, non pas seulement d’avoir reçu, mais d’être moi-même l’offrande.

https://www.la-croix.com/Culture/joie-signale-vies-sont-tournees-vers-grand-nous-2019-08-23-1201042644?fbclid=IwAR2u6vFBMpHNLtBbR1rNw8mGXC1jwItfipIxPsw2ucT7XavIMI1msI05nlI

_____________________________________________________

Les mots de la vie intérieure

• Emmanuel Godo est né en 1965 à Chaumont-en-Vexin (Oise). Il vit à Lille et enseigne la littérature en classes préparatoires au lycée Henri IV à Paris.

• Il a publié de nombreux ouvrages, de la poésie (Je n’ai jamais voyagé, 2018, Gallimard), des essais (Léon Bloy, écrivain légendaire, 2017, Cerf) et des fictions (Les Trois vies de l’écrivain Mort-Debout, Busclats, 2018 ; Conversation avenue de France, Paris 13e, entre Michel Houellebecq écrivain et Évagre le Pontique moine du désert, Cerf, à paraître en octobre 2019).

Pour les éditions Salvator, il s’est engagé dans une trilogie : Ne fuis pas ta tristesse (2017), Mais quel visage a ta joie ? (2018) et un essai sur l’amour et la mort (à paraître).

• Chrétien, protestant luthéro-réformé, Emmanuel Godo écrit avec «la conviction que face à la négation programmée de l’homme, il n’y a qu’une urgence : réinventer la vie intérieure ».

 

(1) Mais quel visage a ta joie ?, Salvator, 190p., 18 €.

Voir les commentaires

Comment, Lui, nous regarde-t-il ?

20 Août 2019, 18:28pm

Publié par Grégoire.

Comment, Lui, nous regarde-t-il ?

Dieu seul sonde les reins et les cœurs. Il ne juge pas selon les réalisations matérielles, mais selon les intentions profondes de chacun. 

Les  hommes s'habituent tellement à juger leurs frères selon leurs résultats : ‘qu'astu fais dans ta vie ?’ et quand cela commence à être négatif, c'est terrible. Il n'y a plus de place pour eux. Le dossier négatif faison cheminement ! C'esterrible cette humanité d’aujourd'hui, parce qu'on ne voit que l'aspect négatif et on juge les personnes en fonction de cela, alors que Dieu remonte à lsource et voiles intentions

En Dieu, in'y a pas de jugement à partir des réalisationsDieu nous poursuijusqu'au bout pour qu'on redécouvrson amour de Père, sa sollicitude aimantsur nous. » 

P. Marie Dominique Philippe. Retraite sur l’Apocalypse.

 

Voir les commentaires

les gens fatigués..

8 Juillet 2019, 11:09am

Publié par Grégoire.

les gens fatigués..

À quoi reconnaît-on les gens fatigués. À ce qu'ils font des choses sans arrêt. À ce qu'ils rendent impossible l'entrée en eux d'un repos, d'un silence, d'un amour. Les gens fatigués font des affaires, bâtissent des maisons, suivent une carrière. C'est pour fuir la fatigue qu'ils font toutes ces choses, et c'est en la fuyant qu'ils s'y soumettent. Le temps manque à leur temps. Ce qu'ils font de plus en plus, il le font de moins en moins. La vie manque à leur vie.

À quoi reconnaît-on ce que l'on aime. À cet accès soudain de calme, à ce coup porté au coeur et à l'hémorragie qui s'ensuit - une hémorragie de silence dans la parole. Ce que l'on aime n'a pas de nom. Cela s'approche de nous et pose sa main sur notre épaule avant que nous ayons trouvé un mot pour l'arrêter, pour le nommer, pour l'arrêter en le nommant.

Christian Bobin, Une petite robe de fête.

Voir les commentaires

Quitte ton pays, ta parenté, la maison de ton père, vers le pays que je te montrerai...

7 Juillet 2019, 00:50am

Publié par Grégoire.

Quitte ton pays, ta parenté, la maison de ton père, vers le pays que je te montrerai...

Le sanctuaire vers lequel il se dirige doit devenir par excellence "la tente de la rencontre", comme la Bible appelle le tabernacle de l’alliance. (…)

Vécu comme une célébration de sa foi, le pèlerinage est pour le chrétien une manifestation cultuelle à accomplir en fidélité à la tradition, avec un sentiment religieux intense et comme accomplissement de son existence pascale. La dynamique propre au pèlerinage révèle avec clarté certaines étapes que le pèlerinage rejoint, et qui deviennent un paradigme de toute sa vie de foi : le départ rend évidente sa décision d’aller jusqu’au but et de rejoindre les objectifs spirituels de sa vocation baptismale ; le chemin le conduit à la solidarité avec ses frères et à la préparation nécessaire pour la rencontre avec son Seigneur ; la visite au Sanctuaire l’invite à l’écoute de la Parole de Dieu et à la célébration sacramentelle ; le retour, enfin, lui rappelle sa mission dans le monde, comme témoin du salut et constructeur de paix. (…)

Le but vers lequel tend l’itinéraire parcourut par le pèlerin est tout d’abord la tente de la rencontre avec Dieu. (…) Dans le pèlerinage, l’homme reconnaît que "par sa naissance il est appelé au dialogue avec Dieu", et à travers celui-ci il est donc aidé à redécouvrir que, pour "rester dans l’intimité de Dieu", le chemin qui lui est offert est le Christ, le Verbe fait chair. L’itinéraire du pèlerin chrétien doit révéler ce "point essentiel qui différencie le christianisme des autres religions". Dans son ensemble, le pèlerinage doit manifester "que pour l’homme le Créateur n’est pas une puissance anonyme et éloignée : il est le Père", et nous sommes tous ses fils, frères dans le Christ Seigneur. (…)

Le pèlerinage conduit à la tente de la rencontre avec la Parole de Dieu. Les moments du pèlerinage, en raison des circonstances qui les suscitent, des buts qu’ils poursuivent, de leur proximité des nécessités et des joies quotidiennes, sont déjà un terrain favorable à l’accueil de la Parole de Dieu dans les cœurs ; ainsi la Parole devient force de la foi, aliment spirituel, source pure et éternelle de vie spirituelle. (…)

Le pèlerinage conduit ensuite à la tente de la rencontre avec l’Eglise, "assemblée de ceux que la Parole de Dieu convoque pour former le Peuple de Dieu et qui, nourris du Corps du Christ, deviennent eux-mêmes Corps du Christ"(…) Lorsqu’il est entrepris par une communauté paroissiale, par un groupe ecclésial, par une assemblée diocésaine ou par des regroupements plus vastes, le pèlerinage devient un signe de la vie ecclésiale. (…)

Le sanctuaire est également la tente de la rencontre dans la réconciliation. En effet, c’est là que la conscience du pèlerin est ébranlée ; c’est là qu’il confesse ses péchés, c’est là qu’il est pardonné et qu’il pardonne, c’est là qu’il devient une créature nouvelle à travers le sacrement de la réconciliation, c’est là qu’il éprouve la grâce et la miséricorde divines.(…)

Le but du pèlerinage doit être la tente de la rencontre eucharistique avec le Christ. Si la Bible est par excellence le livre du pèlerin, l’Eucharistie en est le pain qui le soutient sur son chemin, comme ce fut le cas pour Elie qui marchait vers l’Horeb. ). La réconciliation avec Dieu et avec les frères débouche sur la célébration eucharistique.

On comprend alors également pourquoi le pèlerinage est aussi la tente de la rencontre avec la charité. Une charité qui est tout d’abord celle de Dieu, qui nous a aimés le premier en envoyant son Fils dans le monde. Cet amour ne se manifeste pas seulement à travers le don du Christ comme victime expiatoire de nos péchés (163), mais également à travers les signes miraculeux qui rétablissent et qui consolent, comme le Christ le fit au cours de son pèlerinage terrestre et comme cela se renouvelle dans l’histoire des sanctuaires.
(…)

Enfin, le pèlerinage est très souvent la voie pour entrer dans la tente de la rencontre avec Marie, la Mère du Seigneur. Marie, en qui se retrouvent le pèlerinage du Verbe vers l’humanité et le pèlerinage de foi de l’humanité, est "celle qui avance dans le pèlerinage de la foi" (181), devenant l’"Etoile de l’évangélisation" sur le chemin de toute l’Eglise.

In. Le pèlerinage dans le grand Jubilé de l’An 2000, Jean Paul II, Cité du Vatican, 25 avril 1998

Voir les commentaires

Seigneur mon Dieu, ne sachant pas où je vais, je Te ferai donc confiance, toujours

4 Juillet 2019, 05:29am

Publié par Grégoire.

Seigneur mon Dieu, ne sachant pas où je vais, je Te ferai donc confiance, toujours

« Comme Dieu est proche de nous, lorsque, reconnaissant et acceptant notre petitesse, nous jetons en Lui tous nos soucis ! Contre toute attente humaine, Il nous soutient lorsque nous en avons besoin et nous aide à faire ce qui semblait impossible. Nous apprenons alors à connaître Sa présence, non telle qu'on la trouve dans des considérations abstraites, déguisées sous nos propres oripeaux, mais telle qu'on la trouve dans le vide d'une espérance qui peut toucher au désespoir. Car on atteint l'espérance parfaite au bord du désespoir lorsque, au lieu de tomber dans l'abîme, on se retrouve marchant dans les airs. L'espérance est perpétuellement sur le point de se changer en désespoir, mais au moment de la crise suprême la force de Dieu est tout à coup rendue parfaite par notre infirmité. Ainsi apprenons-nous à attendre Sa miséricorde d'autant plus calmement qu'il y a plus de danger, à Le chercher paisiblement dans les périls, certains qu'Il ne peut nous manquer, même si nous sommes réprimandés par les justes et rejetés par ceux qui prétendent posséder manifestement Son amour. Ainsi soit-il. » 

 

Thomas Merton (1915-1968)

 

 Dans le silence profond s'élève le chant infini, joyeux, inexprimable, le chant secret que la sagesse murmure à l'âme solitaire. C'est le chant du Seigneur et la sienne: le chant unique et irremplaçable que chaque âme murmure seule avec l'Esprit inconnu, assis sur le seuil de son être, là où son existence s'ouvre sur l'abîme de la liberté de Dieu, qui n'a ni nom, ni limites. C'est le chant que chacun de nous doit chanter, le chant de grâce que Dieu a composé Lui-même afin de le chanter avec nous. C'est le chant de Sa miséricorde à notre égard, qui ne sera jamais chanté si nous ne l'écoutons pas. Car si nous ne nous unissons pas à Dieu pour chanter ce chant, nous ne serons jamais pleinement réels, car c'est le chant de notre propre vie, jaillissant comme un torrent, du cœur même de l'amour créateur et rédempteur de Dieu. Or le chant que chaque homme chante en secret avec l'Esprit de Dieu se mêle aussi, en secret, aux notes inaudibles de tous les autres chants. Les voix de tous ceux qui aiment Dieu, les vivants et les morts, ceux qui sont sur terre, ceux qui souffrent dans un lieu d'épreuve, ceux qui ont atteint le lieu de la victoire et du repos: toutes ces voix forment un chœur immense dont la musique ne s'entend que dans le plus profond silence, parce qu'il est plus silencieux que le silence même. Ainsi soit-il.

Thomas Merton (1915-1968)

 

Voir les commentaires

Redécouvrir ma source, Celui qui est, là, pour moi...

30 Juin 2019, 10:50am

Publié par Grégoire.

Redécouvrir ma source, Celui qui est, là, pour moi...

Découvrir le sens de notre personne, notre identité personnelle, implique nécessairement de dévoiler -pour nous-même- Celui que les traditions religieuses appellent communément ‘Dieu’; c’est à dire dévoiler Celui qui est La Réalité, en poussant jusqu'au bout, et de manière actuelle, ce qui fait notre personne dans son sommet, cet état d’émerveillement, d’étonnement, de sortie de soi, de  contemplation de Celui qui est présent à tout : « Si l’intelligence est quelque chose de divin en l’homme, la vie selon l’intelligence est également divine comparée à la vie humaine. Il ne faut donc pas écouter ceux qui conseillent à l’homme, parce qu’il est homme, de borner sa pensée aux choses humaines, et, mortel, aux choses mortelles, mais l’homme doit, dans la mesure du possible, s’immortaliser, et tout faire pour vivre selon la partie la plus noble qui est en lui ; car même si cette partie est petite par sa masse, par sa puissance et sa valeur elle dépasse de beaucoup tout le reste. On peut même penser que chaque homme s’identifie avec cette partie même, puisqu’elle est la partie fondamentale de son être, et la meilleure... » Aristote. Ethique à Nicomaque Livre X, chap 7.

Nous sommes en attente constante de toucher et par bref moments Celui qui nous dépasse, qui n'est extérieur à rien, qui est présent à tout ce qui est, plus réel que ce que nous en voyons ou ressentons : « Il est et, il ne peut pas ne pas être » dit Parménide. « Je suis Celui qui est » est-il-dit à Moïse. 

Ce toucher, c’est ‘voir comme l’oiseau de nuit perce l’obscurité et discerne une présence’ « de même que les yeux de l’oiseau de nuit sont aveuglés par la lumière du jour, de même notre intelligence est aveuglée par ce qui est le plus réel. » Aristote. Métaphysique. Livre a.

C’est une erreur terrible que de faire de la dimension religieuse la fin ultime de la personne humaine, c.a.d l’adoration, le sens du ‘sacré’, et ainsi de mettre la personne à une distance quasi infranchissable face au « Tout-autre », et de ne plus voir que sa « Majesté », sa « Toute-puissance » : c’est, là encore, le mettre relatif à nous, à notre mode humain. L’adoration, la liturgie, la louange, les chants, les temples, etc… sont des dispositions, un conditionnement, quelque chose de l'ordre de la manifestation extérieure, souvent communautaire, qui oriente il est vrai, dispose, mais qui, jamais n'est une fin, jamais ce pour quoi nous sommes faits.

Seul ce qui est vécu et choisi personnellement comme ce qui est là pour moi, peut réaliser ce que nous sommes le plus profondément. C’est pour cela que nombre de nos contemporains se sont détournés de l’aspect religieux, liturgiques, normatif, formel… Ils attendent quelque chose de plus profond que ce qui est communautaire, que ce qui relève du ‘troupeau’..  Notre monde en cela, à cette qualité d'attente, de rencontrer ou découvrir Celui qui va les nourrir, les reposer : connaitre et aimer personnellement Celui qui est ma source. C’est moi face à ma source. Découvrir que je suis par lui, quelque chose de Lui, que je ne suis pas sans qu'il pense actuellement à moi. On ne peut donc là rester spectateur, ou en rester à un niveau communautaire : c’est éminemment personnel !

Et cela commence avant la foi, avant la révélation chrétienne. La personne humaine est, dans ce qu’elle a d’ultime, dans son sommet, naturellement faite pour connaitre et aimer sa Source. Et chacun selon le chemin qui est le sien. Elle ne peut avoir de vrai repos qu’en Lui. Quand je le découvre, Lui pour moi. Avant cela, on ne se repose encore qu’en soi-même’. Et cela, c’est naturel mais cela ne pousse pas en nous « naturellement » : cela réclame le plus grand des efforts, de sacrifier ce qui peut être immédiatement un repos légitime. Sacrifier, autrement dit, je rends sacré en immolant, en offrant ce qu’il y a de légitimement humain, pour exercer, dévoiler ce qu’il y a de divin en moi, ce qui en moi est le plus moi-même et lié à ma source.

La Foi, la révélation chrétienne, nous fait entrer dans l’amitié du Fils lui-même, dans ce que Dieu vit de l’intérieur. La grâce chrétienne n’est pas donnée en proportion de la nature humaine, c’est un don excessivement gratuit, qui nous met à la hauteur de Dieu, à sa taille.. 

Mais, avant ça, déjà naturellement, toute personne humaine à la capacité et le désir de vivre de ce lien natif, premier, avec sa Source, qui est plus fort que celui d’un enfant pour sa mère. Car si l’enfant se sépare de sa mère, nous ne sommes jamais séparé de Celui qui nous porte dans notre existence. Là est notre  repos.

fr. Grégoire

 

Voir les commentaires

Bruno Doucey, l’enthousiaste

28 Juin 2019, 05:13am

Publié par Grégoire.

Bruno Doucey, l’enthousiaste

PORTRAIT - La jeune maison d’édition qui porte son nom vient d’être récompensée par le Goncourt de la poésie. Rencontre.

Il était tout petit quand il est tombé dans la marmite de la poésie. Bruno Doucey écrit des poèmes depuis l’âge de dix ans. Comme tous les enfants? Non, c’était déjà très sérieux pour lui - pour réparer des séparations et des deuils, pour ne pas souffrir. Une enfance difficile et malmenée dans une famille modeste. Ce natif de Saint-Claude, dans le Jura, portait toujours un carnet avec lui qu’il noircissait pour ne pas sombrer. «Je ressentais que la vie seule n’était pas suffisante, que l’écriture apportait une autre vie. Je n’ai jamais lâché cette idée», dit-il. L’enfant a aujourd’hui cinquante-huit ans, une allure de jeune homme. Et l’air heureux. On le rencontre chez lui dans un appartement baigné de lumière et de livres. Avec sa femme Murielle Szac, ils ont créé, en 2010, les Éditions Bruno Doucey, une petite maison de trois salariés qui vit d’exigence et de qualité. Pour corser l’affaire, ils ont choisi un domaine simple qui rapporte beaucoup d’argent: la poésie…

Mais l’audace peut être récompensée: en mai, l’un de leurs auteurs, Yvon Le Men, s’est vu décerner le prestigieux Goncourt de la poésie. Une reconnaissance pour ce grand poète, mais aussi un coup de chapeau à l’éditeur. Bernard Pivot, le président de l’Académie Goncourt, ne l’a pas caché. Les derniers livres de Le Men sont parus chez Doucey dont Un cri fendu en mille. D’ailleurs, Tahar Ben Jelloun, le poète du jury, lui a rendu un bel hommage: «Bruno Doucey réalise un travail magnifique.» Il est très rare qu’une maison qui fête tout juste ses dix ans soit ainsi couronnée par l’un des prix Goncourt.

Une matière humaine

Lors de la remise du prix, ce mardi 7 mai 2019, il y avait comme une forte charge émotionnelle entre le lauréat, Bruno Doucey et Murielle Szac. Ce Goncourt apporte de l’eau au moulin du passeur: «Je suis devenu éditeur pour résorber le fossé entre une poésie populaire et une poésie élitiste. J’ai connu celle qui était composée de petites chapelles qui vivaient dans le rejet les unes des autres, une “famille” enfermée dans un laboratoire expérimental se perdant dans les enjeux textuels et formalistes. Elle était complètement coupée du public et du monde. Elle s’éloignait de la chanson et de sa sève propre. On était en train de mourir», affirme-t-il sans que l’on ressente pourtant une pointe d’amertume, mais, au contraire, une grande combativité.

Il cite Éluard pour expliquer sa mission qui consiste à faire passer un texte «de l’horizon d’un seul à l’horizon de tous». Les idées de partage et d’engagement sont omniprésentes. Poète lui-même et éditeur de poètes, la belle phrase n’est jamais loin. Ainsi souligne-t-il: «La poésie meurt sous le poids de la glose, nous voulons retrouver la glaise des mots.» C’est-à-dire une matière humaine, plus ouverte aux autres. «Un enjeu majeur» pour lui comme pour sa compagne et associée, qui ajoute: «Pendant longtemps, la poésie n’a fait que parler d’elle. Notre mission est de nous adresser à tout le monde.»

 Il va chercher là où la poésie est vivante. Ce peut être en France, avec Yvon Le Men, mais aussi Jeanne Benameur, Claude Ber, qui vient de publier, ou un ­jeune poète, François-Xavier ­Maigre

 

L’aventure éditoriale est fondée sur quatre valeurs - comme les quatre points cardinaux. Bruno Doucey les répète inlassablement. Sa voix est à la fois ferme, douce et convaincante. Il explique. Un: ouverture aux poésies du monde entier. Deux: ouverture au plus grand nombre (cela paraît évident, mais en édition, et surtout en poésie, rien n’est plus complexe). Trois: ne pas dissocier lyrisme et engagement - ce qui pourrait être une belle définition de l’art poétique. À quoi sert un poème s’il est désarmé? Quatre: l’oralité. Car le poème se partage, se dit, se joue, il n’a de sens que s’il résonne avec le lecteur.

On croise ce couple partout où il est possible de parler d’œuvres poétiques et de transmettre: dans les salons du livre, les écoles, les ateliers d’écriture, et même sur les marchés. Comme des stars en tournées, ils ont sur leur agenda près de deux cents dates! «Et on ne privilégie pas les grandes salles, s’il y a cinq personnes, on est heureux, aussi», explique le cofondateur. C’est l’école Yvon Le Men qui passe toute sa vie à écrire et à dire ses poèmes.

Avec sa petite équipe, il va chercher là où la poésie est vivante. Ce peut être en France, avec Yvon Le Men, mais aussi Jeanne Benameur, Claude Ber, qui vient de publier La mort n’est jamais comme, ou un jeune poète, François-Xavier Maigre, dont le deuxième recueil paru en mars, Trois foulées plus bas, est tout simplement magnifique. Ce peut être dans le monde entier: la moitié du catalogue est diffusée en bilingue, telle cette auteure, figure de la poésie amérindienne, Rita Mestokosho, qui publie Née de la pluie et de la terre, avec une préface de Le Clézio. Il prend le recueil, lit des passages, en parle avec une telle passion que l’on finit par lui demander ce livre qu’on ne veut manquer pour rien au monde.

Pour toucher un plus large public, les Éditions Bruno Doucey travaillent avec Harmonia Mundi, diffuseur et distributeur, quand le plus souvent, les éditeurs de poèmes s’auto-distribuent. C’est une autre économie, qui a ses inconvénients - le diffuseur prélève une large part des ventes. Un best-seller en poésie, c’est 700 exemplaires. Chez Bruno Doucey, le tirage est de 1 200 exemplaires, c’est une prise de risque, mais qui assure une présence en librairies.

Double vie

- Crédits photo : Bruno Doucey

Tout en menant cette œuvre collective qu’est la maison d’édition, Bruno Doucey effectue des pas de côté pour soi: il écrit toujours des poèmes, le dernier recueil en date Ceux qui se taisent est composé de textes délicats qui tentent de donner des mots à ceux qui ne peuvent s’exprimer: «La parole n’est jamais si forte/que dans le silence». Des pages qui vont de la Crète - le refuge du couple — à Créteil, dans une banlieue désœuvrée en passant par Paris, un vendredi 13 novembre: «Vent de folie braises et cendres». La poésie ne se coupe pas du monde. Sa bibliographie compte des essais, comme Le Livre des déserts (chez Bouquins), des romans, Si tu parles Marianne ou Le Carnet retrouvé de Monsieur Max (sur Max Jacob). Il a été enseignant. «Je croyais que mon métier de professeur de lettres allait me laisser découvrir la poésie. En vérité, il m’en éloignait.» D’où l’édition.

De son côté, Murielle Szac a aussi sa double vie. C’est une figure de la littérature jeunesse, importante et humble. Cette ancienne rédactrice en chef des magazines de Bayard Presse dirige plusieurs collections, notamment «Ceux qui ont dit non», chez Actes Sud Junior. Et elle est l’auteure d’une tétralogie remarquée, La Mythologie grecque en cent épisodes, avec Le Feuilleton d’Ulysse (d’Hermès, de Thésée, et tout récemment d’Artémis): près de 280 000 exemplaires vendus.

Toute cette belle aventure ne serait pas née sans un épisode douloureux: son licenciement des éditions Seghers que Doucey a dirigées durant huit années. «J’ai éprouvé du chagrin et de la colère. La colère m’a donné envie de poursuivre l’aventure, autrement. Fini le chagrin, l’enthousiasme est devenu mon moteur.»

«Ceux qui  se taisent», de Bruno Doucey, Éditions  Bruno Doucey,  144 p., 15 €.

http://premium.lefigaro.fr/livres/bruno-doucey-l-enthousiaste-20190619


Bio express

- Naissance en mai, à Saint-Claude,  dans le Jura. Après ses études, il devient professeur de lettres.

Prend la direction des Éditions Seghers. Il est licencié huit ans après.

- Édite La Résistance et ses poètes (France 1940-1945), par Pierre Seghers.

Publication  du Livre des déserts dans la collection. «Bouquins», Éd. Robert Laffont. 

Création avec Murielle Szac des Éditions Bruno Doucey.

- En mai, sa maison d’édition est récompensée par le Goncourt  de la poésie  décerné à Yvon Le Men

Voir les commentaires

De gros nuages blancs filaient dans le ciel. Je pouvais presque voir la main qui les avait modelés.

22 Juin 2019, 01:19am

Publié par Grégoire.

De gros nuages blancs filaient dans le ciel. Je pouvais presque voir la main qui les avait modelés.

Dans la langue impatiente du vingtième siècle, dans cette langue  bruissante de vulgarité et de prétention, le mot «âme» resplendissaient de n'être plus jamais réveillés. Dans un sens, c'était mieux ainsi : le destin de l'âme était d'être ignorée, de même que celui du Christ était d'être tué. L'âme n'était pas plus que l'air qui rentre dans nos poumons, ou le silence qui brûle à l'intérieur des roses en bouton. C'était pour protéger ce rien d'air et de silence que j'avais, dans mon enfance, élevé autour de lui une muraille de livres. Louise-Amour, sans effort, avait abattu cette muraille, percé l'armure de ma sauvagerie, et je me retrouvais désormais à ses côtés dans des musées, des salons, badinant, papotant, trahissant tous mes secrets. Il lui avait suffi un jour de rejeter ses cheveux en arrière et de me dire, avec une voix somnambulique, comme on parle en pensant à autre chose : « Vous savez, quand j'étais petite, j'habillais mes poupées avec des pétales de roses. » Depuis j’étais captif d'une petite couturière de roses à qui il était impensable de refuser quoi que ce soit.

Parfois cependant un nerf se vrillait en moi, une impatience se levait. Rien de grave : toute vie est dans son fond inépuisable. Un sommeil de plusieurs jours, une prière d'une seconde, un rai de lumière transperçant l'enveloppe grisâtre du cerveau, et la vie la plus perdue se redresse et se cambre, éclatante, printanière, le brin d'herbe de l'espérance entre les dents. Il m'arrivait de désespérer de Louise-Amour, de nos rendez vous furtifs, de ces gens qui lui faisaient une cour à laquelle elle ne se dérobait pas franchement, de son sourire qu'elle m'abandonnait lorsque je la pressais trop, comme on laisse filer une écharpe entre les mains d'un fâcheux, pour mieux s'enfuir. Je devenais parfois sombre, coléreux. Je la quittais alors en secret, je coupais tous les fils qui me reliaient à elle. Ces fils invisibles, tranchés par la lame de ma lassitude, n'avaient pas le temps de pourrir : ils se reformaient aussitôt et je revenais, docile, vers Louise-Amour qui n'avait rien remarqué de ma désertion. J'étais alors le plus doux des chevaliers servants.

Christian Bobin, Louise Amour

 

Voir les commentaires

Il y a des fous tellement fous que rien ne pourra jamais leur enlever des yeux la jolie fièvre d'amour...

20 Juin 2019, 01:24am

Publié par Grégoire.

Il y a des fous tellement fous que rien ne pourra jamais leur enlever des yeux la jolie fièvre d'amour...

Nouveau seul-en-scène

à partir de textes de Christian Bobin,

disponible pour la scène, un salon,

à partir du 01 Septembre 2019.

 

" On est jetée dans le néant de cette vie, dans la fragilité extrême de cette vie, il faut aller très vite et résister à la tyrannie des évènements. La vie de chacun est un trait de feu, quelque chose qui ressemble au buisson ardent, quelque chose qui éclaire, qui brûle sans se détruire… Dieu nait à chaque rencontre, mais les vrais rencontres c’est très très rare. Que les gens disparaissent est au fond moins surprenant que de les voir apparaître soudain devant nous, proposés à notre coeur et à notre intelligence. Ces apparitions sont d'autant plus précieuses qu'elles sont infiniment rares.  Tous les jours, des centaines de boîtes dans le monde partent sous terre ou brûlent avec à l'intérieur des gens devenus génies par la grâce de mourir. Ils savent tout, ne disent rien. Leur silence est le même que celui des fleurs. Nous recevons la nouvelle de la disparition d'un être aimé comme l'enfoncement d'un poing de marbre dans notre poitrine. Pendant quelques mois nous avons le souffle coupé. Le choc nous a fait reculer d'un pas. Nous ne sommes plus dans le monde. Nous le regardons.

Rencontrer quelqu'un, le rencontrer vraiment -et non simplement bavarder comme si personne ne devait mourir un jour-, est une chose infiniment rare.  La plupart des gens sont aujourd'hui si parfaitement adaptés au monde qu'ils en deviennent inexistants.                          

Un jour arrive où plus personne ne vous est étranger. Ce jour-là, terrible, signe votre entrée dans la vie réelle. Elle est partie l’amoureuse - Elle est partie comme un ballon qu’un enfant tient par une ficelle et soudain lâche et le ballon monte en tournant dans le ciel. Ceux que nous aimons sont les voies de passeur vers plus grand qu’eux, les masques d’une divinité qu’aucune religion n’a réussi à capturer dans le filet de ses dogmes. Je ne demande plus à la vie ce qu’elle est. Je rejoins le grand art des berceaux : yeux dévalisés par l’invisible, bouche ouverte, je respire. J’avale les anges de l’air. Et j’écris, c’est ma réponse au sans réponse, mon contrechant, un bruit d’ailes dans le feuillage toujours vert du temps.

Christian Bobin

 

Voir les commentaires

Dieu, ou le contraire de cette bruyante lumière des volontés...

18 Juin 2019, 11:09am

Publié par Grégoire.

Dieu, ou le contraire de cette bruyante lumière des volontés...

Nous étions dans la campagne proche de Vézelay. Louise-Amour me précédait, comme toujours. «J'ai de l'appétit pour mille ans », me dit-elle, et ses yeux, plantés dans les miens, se mirent à briller, fiévreux, comme si on lui avait lancé à la figure un verre rempli de lumière. Pour me dire cette parole elle s'était brusquement retournée. Les visages sont des cadrans solaires. Il y a une heure où le cadran est vierge d'ombres, midi tapant. Le visage de Louise-Amour, nimbé par le bleu du ciel, venait d'atteindre cette heure de gloire, trempée d'assurance de soi. Cette heure signe toujours la défaite du ciel : il n'y a plus alors que la force des caractères et rien derrière, plus que le visible comme un grand corps un peu bête, envahissant tout. Dieu, quand il circule à son aise sous la peau d'un visage, fait monter dans les yeux de ce visage un brin de nostalgie, une retenue, une pudeur -tout le contraire de cette bruyante lumière des volontés.

Nous étions en route pour ce château où elle m'avait déjà mené et où elle avait, devant moi et avec mon consentement, noyé Thérèse d'Avila. On y fêtait ce soir le succès confirmé de Madone. Elle était heureuse ce jour-là, si être heureux c'est s'assourdir et éclabousser le monde de sa force. Nous arrivions devant le château. Louise-Amour franchit le pont-levis, moi la suivant, portant entre mes mains la traîne invisible de son triomphe. Le propriétaire l'attendait au milieu de la cour pavée, bras grands ouverts. Elle s'avança vers lui, éclata de rire, lançant au ciel son âme heureuse et insouciante. Le rire de Louise-Amour fit surgir du château des hommes et des femmes qui se précipitèrent vers elle. Je m'éloignai de cet essaim.

 

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100 > >>