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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

« Je rêve d’un nouvel humanisme européen »

8 Mai 2016, 07:45am

Publié par Grégoire.

« Je rêve d’un nouvel humanisme européen »

La créativité, le génie, la capacité de se relever et de sortir de ses propres limites caractérisent
l’âme de l’Europe. Au siècle dernier, elle a témoigné à l’humanité qu’un nouveau départ était possible : après des années de conflits tragiques, qui ont abouti à la plus terrible guerre dont on se souvienne, est apparue dans l’histoire, par la grâce de Dieu, une nouveauté sans précédent. Les cendres des décombres n’ont pas pu éteindre l’espérance et la recherche de l’autre, qui brûlaient dans le cœur des Pères fondateurs du projet européen. Ils ont jeté les fondations d’un rempart de paix, d’un édifice construit par des États qui ne s’étaient pas unis de force, mais par un choix libre du bien commun, en renonçant pour toujours à s’affronter. L’Europe, après tant de divisions, s’est finalement retrouvée elle-même et a commencé à édifier sa maison.

Cette « famille de peuples » (1), admirablement agrandie entre-temps, dernièrement semble moins sentir comme siens les murs de la maison commune, érigés parfois en s’éloignant du judicieux projet conçu par les Pères. Cette atmosphère de nouveauté, cet ardent désir de construire l’unité paraissent de plus en plus éteints : nous, les enfants de ce rêve, nous sommes tentés de céder à nos égoïsmes, en ayant en vue notre propre intérêt et en pensant construire des enclos particuliers. Cependant, je suis convaincu que la résignation et la fatigue ne font pas partie de l’âme de l’Europe et qu’également « les difficultés peuvent devenir des promotrices puissantes d’unité » (2).

Au Parlement européen, je me suis permis de parler d’une Europe grand-mère. Je disais aux
Eurodéputés qu’en bien des endroits grandissait l’impression générale d’une Europe fatiguée et vieillie, stérile et sans vitalité, où les grands idéaux qui ont inspiré l’Europe semblent avoir perdu leur force attractive ; une Europe en déclin qui semble avoir perdu sa capacité génératrice et créative. Une Europe tentée de vouloir assurer et dominer des espaces plutôt que de créer des processus d’inclusion et de transformation : une Europe qui est en train de “se retrancher” au lieu de privilégier des actions qui promeuvent de nouveaux dynamismes dans la société ; des dynamismes capables d’impliquer et de mettre en mouvement tous les acteurs sociaux (groupes et personnes) dans la recherche de solutions nouvelles aux problèmes actuels, qui portent du fruit dans d’importants événements historiques ; une Europe qui, loin de protéger les espaces, devienne une mère génératrice de processus (cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 223).

Que t’est-il arrivé, Europe humaniste, paladin des droits de l’homme, de la démocratie et de la
liberté ? Que t’est-il arrivé, Europe terre de poètes, de philosophes, d’artistes, de musiciens, d’hommes de lettres ? Que t’est-il arrivé, Europe mère de peuples et de nations, mère de grands hommes et de grandes femmes qui ont su défendre et donner leur vie pour la dignité de leurs frères ? L’écrivain Elie Wiesel, survivant des camps d’extermination nazis, disait qu’il est capital aujourd’hui de réaliser une “transfusion de mémoire”. Il est nécessaire de “faire mémoire”, de prendre un peu de distance par rapport au présent pour écouter la voix de nos ancêtres. Non seulement la mémoire nous permettra de ne pas commettre les mêmes erreurs du passé (cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 108), mais aussi elle nous donnera accès à ces acquis qui ont aidé nos peuples à traverser, avec un esprit positif, les carrefours historiques qu’ils trouvaient marchant. La transfusion de la mémoire nous libère de cette tendance actuelle, souvent plus attrayante, de fabriquer en hâte sur les sables mouvants des résultats immédiats qui pourraient produire un gain « politique facile, rapide et éphémère, mais qui ne construisent pas la plénitude humaine » (ibid., n. 224).

À cette fin, cela nous fera du bien d’évoquer les Pères fondateurs de l’Europe. Ils ont su
chercher des routes alternatives, innovatrices dans un contexte marqué par les blessures de la guerre. Ils ont eu l’audace non seulement de rêver l’idée d’Europe, mais ils ont osé transformer radicalement les modèles qui ne provoquaient que violence et destruction. Ils ont osé chercher des solutions multilatérales aux problèmes qui peu à peu devenaient communs.
Robert Schuman, dans ce que beaucoup reconnaissent comme l’acte de naissance de la
première communauté européenne, a dit : « l’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes, créant d’abord une solidarité de fait ».

À présent justement, dans notre monde divisé et blessé, il faut retourner à cette solidarité de fait, à la même générosité concrète qui a suivi le deuxième conflit mondial, parce que, – continuait Schuman – « la paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent » (4). Les projets des Pères fondateurs, hérauts de la paix et prophètes de l’avenir, ne sont pas dépassés : ils inspirent, aujourd’hui plus que jamais, à construire des ponts et à abattre des murs. Ils semblent exprimer une invitation angoissée à ne pas se contenter de retouches cosmétiques ou de compromis bancals pour corriger quelques traités, mais à poser courageusement de nouvelles bases, fortement enracinées ; comme l’affirmait Alcide De Gasperi, « tous également animés par le souci du bien commun de nos patries européennes, de notre Patrie l’Europe », recommencer, sans peur un « travail constructif qui exige tous nos efforts d’une coopération patiente et longue » (5).
Cette transfusion de la mémoire nous permet de nous inspirer du passé pour affronter avec
courage le complexe cadre multipolaire actuel, en acceptant avec détermination le défi d’« actualiser » l’idée de l’Europe. Une Europe capable de donner naissance à un nouvel humanisme fondé sur trois capacités : la capacité d’intégrer, la capacité de dialoguer et la capacité de générer.

Capacité d’intégrer

Erich Przywara, dans sa magnifique oeuvre « L’idée de l’Europe », nous invite à penser la ville
comme un lieu de cohabitation entre diverses instances et divers niveaux. Il connaissait cette tendance réductionniste qui habite chaque tentative de penser et de rêver le tissu social. La beauté enracinée dans beaucoup de nos villes est due au fait qu’elles ont réussi à conserver dans le temps les différences d’époques, de nations, de styles, de visions. Il suffit de regarder l’inestimable patrimoine culturel de Rome pour confirmer encore une fois que la richesse et la valeur d’un peuple s’enracine justement dans le fait de savoir articuler tous ces niveaux dans une saine cohabitation. Les réductionnismes et toutes les tentatives d’uniformisation, loin de générer des valeurs, condamnent nos peuples à une cruelle pauvreté : celle de l’exclusion. Et loin d’apporter grandeur, richesse et beauté, l’exclusion provoque la lâcheté, l’étroitesse et la brutalité. Loin de donner de la noblesse à l’esprit, ils lui apportent la mesquinerie.
Les racines de nos peuples, les racines de l’Europe se sont consolidées au cours de son histoire
du fait qu’elle a appris à intégrer dans une synthèse toujours neuve les cultures les plus diverses et sans lien apparent entre elles. L’identité européenne est, et a toujours été, une identité dynamique et multiculturelle. L’activité politique sait qu’elle a entre les mains cette tâche fondamentale et urgente. Nous savons que « le tout est plus que la partie, et plus aussi que la simple somme de celles-ci », par conséquent, on devra toujours travailler pour « élargir le regard pour reconnaître un bien plus grand qui sera bénéfique à tous » (Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 235). Nous sommes invités à promouvoir une intégration qui trouve dans la solidarité la manière de faire les choses, la manière de construire l’histoire. Une solidarité qui ne peut jamais se confondre avec l’aumône, mais comme la création d’opportunités pour que tous les habitants de nos villes – et de tant d’autres villes – puissent mener leur vie avec dignité. Le temps nous enseigne que la seule insertion géographique des personnes ne suffit
pas, mais que le défi est celui d’une forte intégration culturelle.

Ainsi, la communauté des peuples européens pourra vaincre la tentation de se replier sur des
paradigmes unilatéraux et de s’aventurer dans des “colonisations idéologiques” ; elle redécouvrira plutôt la grandeur de l’âme européenne, née de la rencontre de civilisations et de peuples, plus vaste que les frontières actuelles de l’Union et appelée à devenir un modèle de nouvelles synthèses et de dialogue. Le visage de l’Europe ne se distingue pas, en effet, par l’opposition aux autres, mais par le fait de porter imprimés les traits de diverses cultures et la beauté de vaincre les fermetures. Sans cette capacité d’intégration, les paroles prononcées par Konrad Adenauer dans le passé résonneront aujourd’hui comme une prophétie de l’avenir : « L’avenir de l’Occident n’est pas tant menacé par la tension politique que par le danger de la massification, de l’uniformité de pensée et de sentiment ; bref, par tout le système de vie, de la fuite de responsabilité, avec l’unique préoccupation de son propre moi » (6).

Capacité de dialogue

S’il y a un mot que nous devons répéter jusqu’à nous en lasser, c’est celui-ci : dialogue. Nous
sommes invités à promouvoir une culture du dialogue en cherchant par tous les moyens à ouvrir des instances afin qu’il soit possible et que cela nous permette de reconstruire le tissu social. La culture du dialogue implique un apprentissage authentique, une ascèse qui nous aide à reconnaître l’autre comme un interlocuteur valable ; qui nous permette de regarder l’étranger, le migrant, celui qui appartient à une autre culture comme un sujet à écouter, considéré et apprécié. Il est urgent pour nous aujourd’hui d’impliquer tous les acteurs sociaux dans la promotion d’« une culture qui privilégie le dialogue comme forme de rencontre », en promouvant « la recherche de consensus et d’accords, mais sans la séparer de la préoccupation d’une société juste, capable de mémoire, et sans exclusions » (Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 239). La paix sera durable dans la mesure où nous armons nos enfants des armes du dialogue, dans la mesure où nous leur enseignons le bon combat de la rencontre et de la négociation. Ainsi, nous pourrons leur laisser en héritage une culture qui sait définir des stratégies non pas de mort mais de vie, non pas d’exclusion mais d’intégration.
Cette culture du dialogue, qui devrait être insérée dans tous les cursus scolaires comme axe transversal des disciplines, aidera à inculquer aux jeunes générations une manière de résoudre les conflits différente de celle à laquelle nous nous habituons. Aujourd’hui, il est urgent de pouvoir réaliser des “coalitions” non plus uniquement militaires ou économiques mais culturelles, éducatives, philosophiques, religieuses. Des coalitions qui mettent en évidence que, derrière beaucoup de conflits, le pouvoir de groupes économiques est souvent en jeu. Des coalitions capables de défendre le peuple de l’utilisation qu’on fait de lui à des fins impropres. Armons nos gens de la culture du dialogue et de la rencontre.


Capacité de générer
Le dialogue, et tout qu’il comporte, nous rappelle que personne ne peut se contenter d’être spectateur ni simple observateur. Tous, du plus petit au plus grand, sont des acteurs de la construction d’une société intégrée et réconciliée. Cette culture est possible si nous participons tous à son élaboration et à sa construction. La situation actuelle n’admet pas de simples observateurs des luttes d’autrui. Au contraire, c’est un appel fort à la responsabilité personnelle et sociale. En ce sens, nos jeunes ont un rôle prépondérant. Ils ne constituent pas l’avenir de nos peuples, mais ils sont le présent ; ils sont ceux qui, déjà par leurs rêves, par leur vie, sont en train de forger l’esprit européen. Nous ne pouvons pas penser l’avenir sans leur offrir une réelle participation comme agents de changement et de transformation. Nous ne pouvons pas imaginer l’Europe sans les rendre participants et protagonistes de ce rêve.
Ces derniers temps, j’ai réfléchi à cet aspect et je me suis demandé : comment pouvons-nous faire participer nos jeunes à cette construction lorsque nous les privons de travail ; de travaux dignes qui leur permettent de se développer grâce à leurs mains, grâce à leur intelligence et à leur énergie ? Comment voulons-nous leur reconnaître la valeur de protagonistes, lorsque les taux de chômage et de sous-emploi de millions de jeunes européens sont en augmentation ? Comment éviter de perdre nos jeunes, qui finissent par aller ailleurs à la recherche d’idéaux et de sens d’appartenance parce qu’ici, sur leur terre, nous ne savons pas leur offrir des opportunités et des valeurs ? « La juste distribution des fruits de la terre et du travail humain n’est pas de la pure philanthropie. C’est un devoir moral ». Si nous voulons penser nos sociétés d’une manière différente, nous avons besoin de créer des postes d’un travail digne et bien rémunéré, surtout pour nos jeunes.
Cela demande la recherche de nouveaux modèles économiques plus inclusifs et équitables, non
orientés vers le service d’un petit nombre, mais au bénéfice des gens et de la société. Et cela nous demande le passage d’une économie liquide à une économie sociale. Je pense par exemple à l’économie sociale de marché, encouragée par mes Prédécesseurs (cf. Jean-Paul II, Discours à l’Ambassadeur de la République Fédérale d’Allemagne, 8 novembre 1990). Passer d’une économie, qui vise au revenu et au profit sur la base de la spéculation et du prêt à intérêt, à une économie sociale
qui investit dans les personnes en créant des postes de travail et de la qualification.
Nous devons passer d’une économie liquide, qui tend à favoriser la corruption comme moyen pour obtenir des profits, à une économie sociale qui garantit l’accès à la terre, au toit grâce au travail comme milieu où les personnes et les communautés peuvent mettre en jeu « plusieurs dimensions de la vie (…) : la créativité, la projection vers l’avenir, le développement des capacités, la mise en pratique de valeurs, la communication avec les autres, une attitude d’adoration. C’est pourquoi, dans la réalité sociale mondiale actuelle, au-delà des intérêts limités des entreprises et d’une rationalité économique discutable, il est nécessaire que “l’on continue à se donner comme objectif prioritaire l’accès au travail… pour tous” (8) » (Enc. Laudato si’, n. 127). Si nous voulons envisager un avenir qui soit digne, si nous voulons un avenir de paix pour nos sociétés, nous pourrons l’atteindre uniquement en misant sur la vraie inclusion : « celle qui donne le travail digne, libre, créatif, participatif et solidaire ».9 Ce passage (d’une économie liquide à une économie sociale) non seulement donnera de nouvelles perspectives et opportunités concrètes d’intégration et d’inclusion, mais aussi nous ouvrira de nouveau la capacité de rêver de cet humanisme dont l’Europe a été le berceau et la source.
L’Église peut et doit contribuer à la renaissance d’une Europe affaiblie, mais encore dotée d’énergie et de potentialités. Son devoir coïncide avec sa mission : l’annonce de l’Évangile, qui
aujourd’hui plus que jamais se traduit surtout par le fait d’aller à la rencontre des blessures de
l’homme, en portant la présence forte et simple de Jésus, sa miséricorde consolante et encourageante. Dieu désire habiter parmi les hommes, mais il ne peut le faire qu’à travers des hommes et des femmes qui, comme les grands évangélisateurs du continent, soient touchés par lui et vivent l’Évangile, sans chercher autre chose. Seule une Église riche de témoins pourra redonner l’eau pure de l’Évangile aux racines de l’Europe. En cela, le chemin des chrétiens vers la pleine unité est un grand signe des temps, mais aussi l’exigence pressante de répondre à l’appel du Seigneur « pour que tous soient un » (Jn 17, 21).
Avec l’esprit et avec le cœur, avec espérance et sans vaine nostalgie, comme un fils qui retrouve dans la mère Europe ses racines de vie et de foi, je rêve d’un nouvel humanisme européen, d’« un chemin constant d’humanisation », requérant « la mémoire, du courage, une utopie saine et humaine » (10). Je rêve d’une Europe jeune, capable d’être encore mère : une mère qui ait de la vie, parce qu’elle respecte la vie et offre l’espérance de vie. Je rêve d’une Europe qui prend soin de l’enfant, qui secourt comme un frère le pauvre et celui qui arrive en recherche d’accueil parce qu’il n’a plus rien et demande un refuge. Je rêve d’une Europe qui écoute et valorise les personnes malades et âgées, pour qu’elles ne soient pas réduites à des objets de rejet improductifs. Je rêve d’une Europe où être migrant ne soit pas un délit mais plutôt une invitation à un plus grand engagement dans la dignité de l’être humain tout
entier. Je rêve d’une Europe où les jeunes respirent l’air pur de l’honnêteté, aiment la beauté de la culture et d’une vie simple, non polluée par les besoins infinis du consumérisme ; où se marier et avoir des enfants sont une responsabilité et une grande joie, non un problème du fait du manque d’un travail suffisamment stable. Je rêve d’une Europe des familles, avec des politiques vraiment effectives, centrées sur les visages plus que sur les chiffres, sur les naissances d’enfants plus que sur l’augmentation des biens. Je rêve d’une Europe qui promeut et défend les droits de chacun, sans oublier les devoirs envers tous. Je rêve d’une Europe dont on ne puisse pas dire que son engagement pour les droits humains a été sa dernière utopie.

Pape François, remise prix Charlemagne 2016.

1 Discours au Parlement européen, Strasbourg, 25 novembre 2014.

2 Ibid.

3 Déclaration du 9 mai 1950, Salon de l’Horloge, Quai d’Orsay, Paris.

4 Ibid.

5 Discours à la Conférence Parlementaire Européenne, Paris, 21 avril 1954.

6 Discours à l’Assemblée des artisans allemands, Düsseldorf, 27 avril 1952.

7 Discours aux mouvements populaires en Bolivie, Santa Cruz de la Sierra, 9 juillet 2015.

8 BENOIT XVI, Lett. Enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 32 : AAS 101 (2009), p. 666.

9 Discours aux mouvements populaires en Bolivie, Santa Cruz de la Sierra, 9 juillet 2015.

10 Discours au Conseil d’Europe, Strasbourg, 25 novembre 2014.

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La vérité tient sa lumière en elle-même, non dans celui qui la dit.

7 Mai 2016, 04:40am

Publié par Grégoire.

La vérité tient sa lumière en elle-même, non dans celui qui la dit.

Chez nous pas de sagesse, pas de folie.

Innombrables les sentences de vos sages, inépuisables les proverbes de vos fous.

Sur les lèvres de os sages, rien qu'un sourire, une fleur de sourire, une neige d sourire_ et dans les yeux de nos fous, même sourire, même fraîcheur.

Car nos sages et nos fous, ce sont les mêmes.

Nous avons écouté vos sages et nous les avons trouvés fatigués. Nous avons regardés vos fous et nous les avons trouvés triste.

Tristesse et fatigue: un seul manteau, avec son envers et son endroit.

Tristesse _   la fatigue qui entre dans l 'âme.

Fatigue _  la tristesse qui entre dans la chair.

La fatigue va en vous d'un pas léger, comme la jeune fille qui rentre après minuit dans la maison de ses parents : lorsque vous vous apercevez de sa présence, il est déjà trop tard, elle a est déjà fait son lit dans votre coeur, elle a déjà serré vos pensée à l'amertume, comme la corde à son pendu.

Vos enfants ignorent cette fatigue. Il semble qu'elle ne vienne en vous avec l'âge,nouée au chagrin comme le lierre à son arbre.

Nos saints ne font pas de miracles. Ils ne marchent pas sur le feu, ils ne commandent pas aux montagnes, ils ne tutoient pas le vent. Nos saints font mieux, bien mieux que des miracles : ils guérissent du chagrin, ils effacent toute lassitude.

 

Nous venons boire la joie limpide dans le creux de leurs mains.

Ni sentences, ni proverbes. Joie seulement, sourire, sourire reposant dans joie.

Car chez nous point n'est besoin de mots: un sourire suffit _ la rosée d'un sourire sur l'herbe d'un silence.

Car chez nous le contraire de la folie ce n'est pas la sagesse, mais la joie.

 

Christian Bobin

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Divine douceur...

5 Mai 2016, 05:10am

Publié par Grégoire.

Divine douceur...

 

La divine douceur est paix, profonde paix, paix miséricordieuse, apaisement.

C'est une main douce et maternelle, qui sait, qui conforte, qui répare sans heurt, qui remet dans la juste place.

C'est un regard comme celui de la mère sur l'enfant naissant. C'est une oreille attentive et discrète, que rien n'effraie, qui ne juge pas, qui prend toujours le parti du bond chemin d'homme, où l'on pourra vivre même l'invivable.

Elle est ferme comme la bonne terre sur qui tout repose. On peut s'appuyer sur elle, peser sans crainte. elle est assez solide pour supporter la détresse, l'angoisse, l'agression, pour tout supporter sans faiblir ni dévier. Elle est constante comme la parole du père qui ne plie pas. Ainsi est-elle le lieu sûr où je cesse d'être à moi-même frayeur.

C'est pourquoi c'est sottise de la croire faiblesse. Elle est la force même, la vraie, celle qui fait venir au monde et fait croître. L'autre, celle qui détruit et tue, n'est que l'orgie de la faiblesse.

Mais la divine douceur sauve tout, elle veut tout sauver. Elle ne désespère jamais de personne. Elle croit qu'il y a toujours un chemin. Elle est inlassablement inlassable à enfanter, soigner, nourrir, réjouir et conforter.

La divine douceur est charnelle, elle est du corps. Elle ne se passe pas en idées et discours, en décisions, en états d'âme. Elle ne se soucie pas d'exhorter ou d'expliquer.

Elle est dans les mains, le regard, les lèvres, l'oreille attentive, le visage, le corps entier. Elle est dans les gestes du corps. Elle est l'âme aimante du corps agissant. Elle est la beauté aimante du corps humain.

La divine douceur est sans preuve. Elle ne se donne pas par des arguments, des explications, des justifications. Elle paraît naïve et désarmée devant le soupçon ; en fait, elle y est indifférente.

Car elle se goûte.

Pourquoi divine ? parce qu'elle ne serait pas humaine ? C'est tout l'inverse : elle est divine d'être humaine, entièrement humaine en vérité.

Elle est l'amour d'amitié. Elle est l'amour par-delà l'amour, parce qu'elle ne cherche ni preuve, ni satisfaction, ni possession, ni rien de semblable. Elle ne se donne pas par devoir, mais par goût. Elle ne sait même pas qu'elle se donne. Elle est d'un naturel exquis.

Elle peut se faire service, et de mille façons. Mais elle est d'abord elle-même, ô douceur divine, et ce don-là précède tous les autres.

Elle est présence, elle est hospitalité, elle est parole échangée. Elle est compassion. Elle est la discrétion même. Oh, qu'elle est désirable ! Elle est le sel de la vie.

Mais le moment où on le sait est celui de la douleur.

 

Maurice Bellet, « L’épreuve, ou le tout petit livre de la divine douceur » (DDB - 1988)

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Le cléricalisme déforme l’Église

3 Mai 2016, 05:07am

Publié par Grégoire.

Le cléricalisme déforme l’Église

«Les laïcs sont des protagonistes de l’Église et du monde», le Pape François invite donc les pasteurs à «les servir et non à se servir d’eux».

 

Le Pape François s’exprimait dans une lettre adressée au cardinal Marc Ouellet, président de la commission pontificale pour l’Amérique latine. Un document qui fait suite à la rencontre du Saint-Père avec les participants à l’assemblée plénière de la commission. Elle s’était réunie en mars dernier sur le thème «L’indispensable engagement des laïcs dans la vie publique».

Dans ce long texte le Pape précise le rôle et la mission des laïcs. «Ce n’est pas le pasteur qui doit dire au laïc ce qu’il doit faire et dire, il le sait bien et mieux que nous». Le ton est donné et le Pape François est très clair lorsqu’il évoque la place des laïcs dans l’Église, dans «nos villes qui sont devenues de véritables lieus de survie». «Personne, rappelle-t-il, n’a été baptisé prêtre ou évêque» mais bien en tant que laïc, «un signe indélébile que personne ne pourra jamais effacer».

«Oublier que l’Église n’est pas une élite de prêtres, consacrés et évêques, et que nous formons tous le Saint Peuple de Dieu comporte de nombreux risques» observe le Pape citant «l’une des déformations les plus grandes que l’Amérique latine ait à affronter : le cléricalisme».

«Cette attitude, déplore le Pape François, non seulement annule la personnalité des chrétiens mais tend aussi à amoindrir et à sous-évaluer la Grâce baptismale». «Le cléricalisme plutôt que de donner une impulsion aux différentes contributions et propositions éteint peu à peu le feu prophétique dont l’Église tout entière est appelée à rendre témoignage dans le cœur de ses peuples».

«Sans nous en rendre compte, déplore le Pape, nous avons généré une élite laïcale, en croyant que les laïcs engagés sont seulement ceux qui travaillent pour les prêtres et nous avons oublié, en le négligeant, le croyant qui souvent brûle son espérance dans la lutte quotidienne pour vivre sa foi».

Le Pape François met alors en relief «la pastorale populaire» qui en Amérique latine est «l’un des rares espaces dans lequel le peuple de Dieu a été libéré de l’influence du cléricalisme». Tout en reconnaissant qu’elle peut avoir des «limites» le Pape indique que «bien orientée en particulier à travers une pédagogie de l’évangélisation, elle est riche de valeurs».

Au regard de ce constat, le Pape interpelle les pasteurs appelés à se demander comment ils sont en train de «stimuler et promouvoir la charité et la fraternité, le désir de vérité et de justice». «Comment faisons nous en sorte que la corruption ne se niche pas dans nos cœurs». Et le Pape François indique qu’«il n’est pas logique même impossible de penser qu’en tant que pasteurs nous devrions avoir le monopole des solutions face aux nombreux défis de la vie contemporaine». Au contraire, souligne-t-il, «nous devons être du côté de nos fidèles, en les accompagnant dans leur recherche et en stimulant l’imagination capable de répondre aux problématiques actuelles».

http://fr.radiovaticana.va/news/2016/04/26/le_pape_appelle_l%E2%80%99%C3%A9glise_%C3%A0_%C2%ABservir_les_la%C3%AFcs_et_non_se_servir_d%E2%80%99eux%C2%BB/1225672

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Une Présence divine guide ma vie

1 Mai 2016, 05:23am

Publié par Grégoire.

Souffrir de solitude, mauvais signe, je n'ai jamais souffert que de la multitude... JK.

Souffrir de solitude, mauvais signe, je n'ai jamais souffert que de la multitude... JK.

Auteure d’une trentaine d’ouvrages, la plupart consacrés aux grands mythes et figures mystiques, Jacqueline Kelen a très tôt ressenti une présence invisible et aimante. Ce « cadeau de naissance » ne l’a jamais quittée.

 

Le Chat qui s’en va tout seul.

C’est ainsi que ses parents surnommaient Jacqueline Kelen lorsqu’elle était enfant. En référence au conte de Rudyard Kipling dans lequel l’Homme et la Femme voulurent auprès d’eux des animaux dociles et serviables. Ils réussirent à tous les domestiquer à l’exception d’un Chat très malin… Un demi-siècle plus tard, l’écrivaine n’a pas changé : elle continue à suivre son propre chemin, avec audace et liberté. Elle reconnaît être éprise d’absolu, et de silence aussi.

 

« Je m’ébroue des conventions, de l’uniformité et du conditionnement, qui sont des choses parasites. L’être humain a la liberté de ne pas se conformer. Chacun a son chemin singulier, plus difficile à suivre parce qu’il demande des sacrifices, mais en même temps joyeux », précise-t-elle. Le sien, elle n’en a jamais dévié. Certains la pensent insoumise, elle parle plutôt d’un parcours libre et singulier, qui demande des sacrifices et refuse la peur. Elle l’espère ancré en Dieu.

 

« Je dois tout aux livres »

Passionnée par les livres dès son plus jeune âge – elle lisait déjà à 5 ans –, l’enfant solitaire qu’elle était a été nourrie aussi bien par les contes de Grimm, Perrault ou l’Odyssée que par les mythes, notamment les récits du Moyen Age. « C’est une merveille. Ils ont stimulé mon imagination, éveillé ma sensibilité et m’ont ouvert à d’autres mondes », dit-elle. C’est d’ailleurs par amour pour les livres et la langue française qu’elle a choisi d’étudier la littérature classique.

 

Jacqueline Kelen découvre alors « un trésor fabuleux » : les philosophies grecque et latine et par là même les grands mythes de l’Occident, notamment la Table ronde, la quête du Graal, Tristan et Iseut, la Toison d’or, les Travaux d’Héraclès… « Je dois tout aux livres. Ils sont fondamentaux, c’est l’école de la liberté et de la profondeur. » D’ailleurs, ses amis, ses compagnons de route, ce sont les grands esprits qu’elle a rencontrés au fil de ses lectures. Ils ont presque tous vécu il y a des siècles ou des millénaires.

 

« Marie-Madeleine m’a choisie »

Alors qu’elle se destinait à l’enseignement, à un travail de bibliothécaire ou dans l’édition, Jacqueline Kelen s’est lancée dans l’écriture de ce qu’elle pensait être son seul livre. « Provoquée par Marie-Madeleine », qu’elle voit dans ses songes et sur laquelle elle se pose de nombreuses questions, elle décide de lui consacrer un ouvrage pour éclairer toutes les images qu’elle a d’elle. Une trentaine d’autres suivront !

 

« Dans la religion chrétienne, surtout chez les catholiques, Marie-Madeleine est une pécheresse, une prostituée, alors que dans des tableaux et des poèmes magnifiques elle apparaît comme une femme grande de cœur et d’esprit. Dans les récits évangéliques, elle est présente dans les moments majeurs de la vie de Jésus, en particulier en étant la première à le voir ressuscité. Ce n’est quand même pas rien ! » rappelle l’écrivaine.

 

Si Marie-Madeleine l’a « choisie », c’est peut-être parce que Jacqueline Kelen a dès sa plus tendre enfance eu le sentiment « d’une Présence avec un grand P ». A ce moment-là, elle ne la qualifiait pas encore de divine. Des décennies plus tard, cette Présence aimante et protectrice reste pour elle une certitude absolue. Elle considère comme la grâce de son existence le fait de l’avoir reçue comme cadeau de naissance : « Avoir au plus profond de moi comme un trésor inaliénable le sentiment du divin guide ma vie et ce que j’écris. »

 

Distancée de l’Eglise catholique

La Française, qui a suivi l’enseignement d’une institution catholique de la maternelle au Bac, a souvent écrit sur les femmes, entre autres Les Femmes éternelles et Les Femmes et la Bible. La parole des femmes étant pour elle essentielle, le fait que dans la plupart des religions – à part notamment la réformée et l’anglicane – « elles n’ont pas le droit à la parole et sont jugées inférieures » l’a conduite à s’en éloigner. Les dogmes et le clergé catholiques l’insupportent également.

 

Son combat spirituel ? L’athéisme militant qui rabaisse l’Homme à un organisme avec un peu de psychologie et beaucoup de neurones et d’hormones. « Cette idéologie matérialiste assure qu’il n’y a rien après la mort, rien dans l’invisible. Elle veut éradiquer en l’être humain son désir d’éternité et justement ce sentiment du divin qui fait sa grandeur. Cela me paraît extrêmement grave et dangereux », regrette Jacqueline Kelen.

 

Anne Buloz

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Louise Amour au Festival d'Avignon 2016

29 Avril 2016, 05:08am

Publié par Grégoire.

Louise Amour au Festival d'Avignon 2016

 

Pour la 4e année, j'adapterai seul en scène, un texte de Christian Bobin, lors du festival off d'Avignon.

Cette année, la dernière oeuvre romanesque de Christian m'a-t-il dit... Louise Amour.

Une histoire d'amour, apparemment banale, et pourtant d'une sagesse incroyablement fine et prophétique, loin de tout schémas moralisant ou binaire, ou d’une vision éthérée et platonique de l'amour comme certains ont pu à l'écrire lors de la sortie de cet ouvrage en 2004.

Bien au contraire, une vision mystique -comme celles des grands mystiques chrétiens, des béguines, de Rûmî ou de tant d’autres poètes- qui font de la rencontre amoureuse le lieu propre de la naissance de l'âme à sa vie propre, le lieu des plus grandes luttes et enfin, le vrai lieu de sa communion à Dieu.

 

du 07 au 30 juillet, à 17h30 à la chapelle St Louis

20 rue du portail Boquier Avignon.

En tournée dès septembre 2016.

 

" Qu'y avait-il dans cette voix qui me fascina à ce point ? Il y avait un suave mélange de miel, d'ombre humide comme peut en donner le feuillage d'un saule pleureur, et une lenteur aussi, une lenteur qui semblait soustraire celle qui parlait à l'impatience vulgaire de ce monde. La voix de Louise Amour était comme la promesse lointaine - aussi lointaine que les étincelles d'un ciel d'orage - d'une jouissance surabondante. Si les yeux de Louise Amour étaient souvent baissés, c'était par pudeur. Sa voix, sans qu'elle eût jamais besoin de la forcer, promettait des fêtes charnelles à faire rougir les anges (...)

Il faut perdre pour apprendre et j'apprenais beaucoup. La vie cache les vivants. Elle les soûle, elle les empêtre dans mille liens futiles, elle les remplit comme des épouvantails avec la paille des soucis ou le papier chiffon des projets. Arrive la mort - ou la grâce d'une épreuve sans issue imaginable- et l'épouvantail brûle en une seconde et du feu surgit un vivant absolu, une personne non encombrée d'elle- même ni infestée par le monde, un tout petit éclat bleuté du grand vitrail de Dieu - une âme."

Louise Amour au Festival d'Avignon 2016

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le monde secret de l'enfant

28 Avril 2016, 11:50am

Publié par Grégoire.

le monde secret de l'enfant

Sevim Riedinger reçoit des enfants depuis vingt ans dans son cabinet de psychothérapeute. Elle y voit les dommages venus du monde des adultes : les séparations, les dépressions, les angoisses des grands qui pèsent sur les petits. Mais elle entend surtout les enfants et les réponses poétiques qu’ils trouvent pour adoucir la réalité. Peu à peu, ils lui entrouvrent la porte de leur monde secret. Ils la bousculent, la vivifient et réveillent en elle la part de sacré que nous portons tous.

C’est cette expérience qu’elle relate ici, mêlant les témoignages des petits à ses propres réflexions, éclairée par une grande culture qui nous mène des contes orientaux aux mythes universels, en passant par la psychanalyse. Derrière les questions et les histoires des petits, qui nous touchent au coeur, on entend grâce à ce livre l’immense mystère dont elles sont l’écho.

L’enfant nous relie à cette part sacrée qui existe en nous, ce lien avec un Tout qui est le mystère de la vie, cette aspiration vers ce qui unifie l’être et l’apaise. Cette corde du sacré que l’enfant touche et fait vibrer dès qu’il pose ses petites questions troublantes, c’est ce que Sevim Riedinger appelle l’âme et qu’elle définit comme la part intacte de notre être, celle qui n’est touchée par aucun traumatisme, celle qui est inviolable. Comment faire en sorte que la vie n’abîme pas cette promesse qui nous
est faite à l’aube : sois curieux du monde, attentif aux choses et au sens qui se cache derrière, à la poésie, à la nature et au temps présent… et tu trouveras ton chemin.

À nous, grandes personnes, de protéger cette promesse de l’enfance en restant à l’écoute de ces petits poètes qui réveillent et nourrissent la jeunesse de notre enthousiasme : tel est le message de ce livre, plein d’espoir et revigorant.

 

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De neige et d'or...

27 Avril 2016, 05:37am

Publié par Grégoire.

De neige et d'or...

 

Cinq perce-neige dans un verre sur la table de ma mère : elle regarde leurs clochettes blanches et leurs pointes vert acide, comme depuis son entrée dans la maison de retraite elle regarde toutes choses - avec les yeux de l’âme. Retirée dans sa chambre, elle en contemple, pensive, les murs en feu. Le grand âge est un sacrement, l’entrée au ralenti d’un roi ou d’une reine dans la cathédrale de Reims. Dans le couloir brumeux de la maison de retraite, les souveraines en exil avancent à pas réfléchis vers la salle à manger. Hier, elles faisaient tourner la tête du soleil. Aujourd’hui, elles n’intéressent guère que les anges. « Le jour où je suis devenue aveugle, le mur de ma chambre s’est mis à grandir », dit l’une d’elles. Une autre, petite fille aux cheveux gris et aux lunettes noires cerclées d’argent, avoue sa terreur de sentir à chaque fin de jour la lumière s’en aller du ciel. Toutes les vies sont précieuses et déchirantes - une minuscule plume de geai dans la paume d’un dieu enfant qui souffle dessus sans penser à mal. Il y avait dans ce lieu une densité atomique d’expériences vécues, et personne pour en extraire l’uranium de la vie éternelle. De la dernière marche qui mène au ciel, nous avons fait la marche d’un échafaud. Je suis parti avant la nuit. Devant l’établissement, un séminaire d’arbres réfléchissait sur la vie légère. Les anges ne sont jamais très loin des vieillards. Ce jour-là, à la maison, sur la toile cirée couvrant la table du salon, un pain doré et des fraises du marché voisinaient avec un livre de Dhôtel. L’éclatante affirmation du pain et la rougissante discrétion des fraises parlaient de la même chose que le livre. Ses phrases étaient de neige et d’or. Elles m’éblouissaient de s’adresser à l’enfance en moi plus qu’à ma raison. C’est l’enfance en nous qui réfléchit le mieux. Des forêts d’encre avec ici et là un chant d’oiseau. Depuis plusieurs semaines, Dhôtel comme un vagabond s’asseyait le soir au coin de mon lit et me racontait des histoires qui traversaient le noir, comme des étoiles s’approchant si près de mon visage que j’en sentais le souffle. J’écoutais, confiant, la voix qui ne me mentait sur rien et s’émerveillait de tout. J’arrivai à ce point du livre où, sur le pommeau en or de la canne d’un promeneur, se reflétaient toutes les fleurs d’un pré. Comme les perce-neige luisant dans les yeux noisette de ma mère, les fleurs brillant sur un fond d’or donnaient leur paix au monde. La journée avait été terrifiante et douce comme d’habitude. La nuit s’approfondissait tandis que je contemplais sur un pommeau en or les illuminations de la vie passagère. Sur la table de chevet de ma mère, les perce-neige donnaient au même instant leur lumière insomniaque. Il n’y a qu’une seule chose à savoir dans cette vie, c’est que nous n’y sommes jamais abandonnés.

Christian Bobin.

 

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Eternelles disgrâces

25 Avril 2016, 05:34am

Publié par Grégoire.

Eternelles disgrâces

Je me trompe si souvent que, lorsque je lis un livre de sagesse, je me sens comme une fourmi devant sa perfection de montagne blanche. Ouvrant L’Imitation de Jésus Christ traduite du latin par Corneille, je réveillai cette phrase : « La vie est un torrent d’éternelles disgrâces. » Sa puissance et l’allégresse paradoxale de son ton éclaboussèrent de bonne humeur ma journée à venir. La traduction de Corneille faisait de mes yeux deux nouveau-nés éblouis. Les poètes sont les rebouteux de l’invisible. La simple autorité des mots remet l’âme d’équerre. Il était neuf heures du matin et j’entrais ravi dans le torrent d’éternelles disgrâces. Le chant du coucou avait retenti dès que j’avais poussé les volets. Il me donnait de bonnes nouvelles de cet autre monde qui n’est séparé du nôtre que par notre distraction. Un ange jouait au ping-pong par-dessus le filet des apparences. Sa petite balle de soleil tapait en plein cœur. Il y a quelque chose de talmudique dans l’appel du coucou, comme une question plus précieuse que toutes les réponses qu’on pourrait lui apporter. Dans le jardin, les fleurs jaunes et vert amande portant le nom de l’oiseau affichaient la même confiance enjouée. J’entendais aussi un pivert délivrant de la corne de son bec les ondes endormies dans l’écorce d’un bouleau. De voir le chat bondir sur un papillon avec la grâce aristocratique d’un Noureev me révéla les origines félines de la danse. Les bêtes et les saints ont toujours le mouvement juste.

Tous nos arts ont une racine primitive. L’écriture a la dureté d’une flèche vibrant dans le flanc d’un cerf en fuite. L’élégance serait d’écrire sans que personne s’en aperçoive. Emily Dickinson y est presque parvenue. Nous vivons tous dans le « presque » - c’est l’arbre depuis lequel nous lançons nos chants. Dans le chant indéfiniment relancé du coucou, sous sa lumière, un grain de désespoir, un grain seulement. Quand une montagne de découragement s’élève en une seconde devant moi, je cherche le chemin de contrebandier qui permettra de la franchir. Il y en a toujours un. Un bourdon au col d’Astrakan fourrageait dans l’or d’un pissenlit. Parfois, il glissait et tombait du soleil sur lequel il remontait aussitôt en grommelant. Je n’avais jamais vu quelqu’un travailler avec autant de courage - Bach peut-être. Les grâces de la nature nous sont données par les morts pour nous aider à vivre encore. « La vie est extraordinairement simple », dit le coucou sans souci d’être cru. Lorsque je me tourne vers le passé, je reçois en plein visage les rayons du visage de mon père. La grande lumière passe par de minuscules brèches. Une semaine avant sa propre disparition, mon père avait tenu entre ses mains un pivert qui venait de mourir dans le jardin de la maison de cure : une tiède Bible de plumes turquoise, dont une brise soulevait les pages obscures, toutes consacrées à une ardente méditation sur « l’éternel torrent de disgrâce » qu’est la vie irrésistible.

Christian Bobin.

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Le Pape et l'Empire

24 Avril 2016, 05:15am

Publié par Grégoire.

Le Pape et l'Empire

 

Je me place ici à un point de vue simplement politique.

 

On peut comprendre que le geste du Pape à Lesbos en scandalise certains, s’il est mal interprété. Mais, est-il sage de s’imaginer que le Pape sacrifierait tout bien commun, y compris la sécurité publique, à des droits individuels, et toute prudence à une charité sans ordre ni raison ? Son action a un sens sérieux et solide. Que fait donc le pape François ? Il ne tombe pas dans le piège de l’Empire.

En effet, pour comprendre un problème de politique internationale, il faut l’aborder du point de vue de l’Empire. Cela veut dire : commencer par regarder la chose à partir de Washington et du point de vue de Washington. Je dis « Washington », et non pas « les États-Unis », parce que le peuple américain n’a guère plus de pouvoir sur la politique étrangère des États-Unis désormais, que le peuple français n’en a lui-même sur celle de la France.

Car Washington a une politique. Une politique impériale, dont le principe, parfaitement classique, est « diviser pour régner ». Son but, c’est le pouvoir. Sur le plan spirituel, l’Empire est censé croire aux Lumières, ou à ce qu’il en reste, mais fondamentalement il croit à son pouvoir et favorise ce qui le sert. Et comme ce qui le sert est la faiblesse des autres, il pousse toute idée ou sentiment qui déstructure et désoriente ses rivaux potentiels.

 

La lutte contre l’Islam, une nouvelle guerre au service de l’Empire

 

En ce qui concerne l’Europe et en particulier la France, l’Empire cherche à reconstruire un rideau de fer entre l’Europe et la Russie, d’une part, et à rendre possible si besoin était une guerre de religions ou de civilisations entre l’Europe et le monde arabo-musulman, d’autre part. Une guerre de religions pourrait prendre dans bien des pays européens la forme d’une guerre civile, comme c’est déjà le cas au Moyen Orient. Cela permettrait à l’Empire de prolonger indéfiniment son ingérence protectrice tout en bénéficiant de l’impuissance de ses rivaux. Sous prétexte d’état de siège et de lutte anti-terroriste, cela permettrait de juguler les oppositions démocratiques qui dans bien des pays s’opposent aux grands cartels qui sont l’empire américain (à commencer par la finance). Cela fournirait le prétexte pour remplacer, si besoin était, des partis libéraux trop mous, par des dictatures diverses, à la fois plus autoritaires avec le peuple et plus dociles à la puissance impériale. L’histoire de l’Amérique latine est instructive à cet égard (histoire que connaît bien le pape François). En toute hypothèse, une guerre de religions avec l’Islam aurait pour conséquence de couper les ponts entre les catholiques et les musulmans, tout en prolongeant  l’idéologie athée, au prétexte que les religions – c’est bien connu – se font la guerre.

 

L’Empire seul sait réellement pourquoi il fait la guerre. Les autres ne sont que des fous se battant pour le bénéfice d’un autre. Divisés, ils se massacrent et se haïssent, croyant chacun défendre leurs intérêts, et ne servant que l’Empire, qui vit de leurs divisions.

Tout empire qui se respecte est notamment maître dans l’exploitation des sentiments nationaux de toutes sortes. Le patriotisme primaire, les divisions religieuses ou ethniques, les régionalismes, mais aussi toute forme d’extrémisme sont pour lui des instruments de choix dans son jeu. Il sait agiter cette cape rouge dans laquelle viendront donner à plein les esprits primaires, qui ignorent tout du savoir-faire impérialiste.

Le Pape, de la manière la plus éclatante, vient de dire à l’Empire : ne comptez pas sur l’Église catholique pour faire le jeu de vos guerres impériales. La logique de l’Empire est le pouvoir universel. Mais la logique de l’Église est l’annonce de l’Evangile à toutes les nations, et elle lui est transcendante.

 

C’est l’Empire qui a créé la crise des migrants. Il peut aussi y mettre un terme

 

Le djihadisme islamiste n’aurait jamais pris l’importance qu’il a prise, si l’Empire n’avait pas jusqu’à aujourd’hui fait alliance avec les wahhabites, s’il n’avait pas mis en selle les djihadistes lors de la guerre soviétique en Afghanistan, pour en faire un instrument de choix pour déstabiliser ses ennemis et s’il n’avait pas joué un rôle déterminant dans la guerre en Syrie dont découlent directement le drame humanitaire et l’immigration que nous connaissons.

 

Nous devons certes nous méfier de la subversion islamiste provenant de pays comme la Syrie, subversion que nos dirigeants parfois tolèrent avec lâcheté, et qui parfois les effraie. Pourtant, il est immoral de traiter en criminels ou en envahisseurs les victimes de ce drame (même si la prudence et la raison peuvent nous contraindre parfois à des mesures strictes – de plus, relativement à ses prédécesseurs, le pape François est revenu à une position moins pacifiste et à une interprétation plus vigoureuse de la doctrine catholique de la guerre juste).

 

Si nous voulons mettre fin à cette crise des réfugiés, c’est à Washington qu’il faut parler, afin qu’il maîtrise  ses alliés dans le Golfe pour qu’ils cessent d’exciter l’islamisme. Le geste du pape est donc tout à fait utile à cet égard, tout comme le sont sa réception informelle de Bernie Sanders au Vatican, ou ses rencontres assez régulières avec Vladimir Poutine. Les opinions de ces derniers sur la politique étrangère US sont très critiques.

 

Les bouleversements spirituels à l’intérieur de l’islam

Alors ? Serait-ce à dire que le Pape ne verrait pas que les djihadistes sont dangereux ? Que les migrations sont l’occasion d’infiltrations terroristes ? Croit-on qu’il soit favorable à l’islamisation de l’Europe ? Croit-on qu’il veuille voir le drapeau noir flotter sur Saint-Pierre de Rome ? Comment peut-on sérieusement croire tout cela ? Le Pape pense au bien commun des peuples et à l’évangélisation.

Le système libéral en place, qui exclut tant de jeunes de la vie économique, fait de plus en plus l’objet d’un rejet généralisé. Même aux États-Unis, les jeunes démocrates votent à 80% contre l’ordre établi. Est-ce cela, l’économie de liberté ? Le système politique actuel rend incapable d’élire en France autre chose qu’un clone insignifiant, qui passera cinq ans moins trois mois d’ « état de grâce » à se faire haïr par le peuple comme un intrus. Est-ce donc cela, la démocratie ? L’ordre culturel libertaire ne produit rien d’autre qu’une effrayante misère affective et morale, parfaitement décrite dans les romans de Michel Houellebecq. Est-ce cela, les Lumières ?

Que pensent les jeunes islamistes ? Que notre économie est injuste, notre démocratie du pipeau et notre culture officielle une pourriture. Ont-ils absolument tort ? Oui, dans la mesure où, par la violence criminelle de leur réaction, ils jouent le rôle d’idiots utiles au service de l’Empire. Le pape, qu’on le veuille ou non première autorité morale au monde, dit aux musulmans, comme aux chrétiens : ne tombez pas dans ce piège de l’affrontement religieux, soyez à la hauteur de l’immense renouveau de la spiritualité qui s’annonce avec la chute de l’idéologie libérale, soyez des apôtres capables d’accueillir les nations blessées détruites et avilies par l’idéologie, mais des nations dans la joie devant la miséricorde du Christ.

Tout le monde suppose que les musulmans seront éternellement musulmans, qu’ils seront de plus en plus islamistes et qu’ils ne se convertiront jamais au christianisme, ou ne tomberont jamais en masse dans l’athéisme banal. Rien de tout cela n’est acquis, et c’est méconnaître l’authenticité spirituelle de nombreux musulmans. L’Islam tout entier est en effervescence, il est remis en question comme jamais. Il est traversé par des mouvements de radicalisation islamiste, de sécularisation athée mais aussi par une profonde recherche spirituelle. Personne ou presque ne dit rien chez eux, mais qui sait combien pensent en eux-mêmes que tout cela devient absurde, que leur religion doit être changée, ou bien qu’ils doivent changer de religion ? Plus encore, la forme individualiste, nihiliste et transgressive prise par le combat des djihadistes, montre qu’ils sont eux-mêmes profondément occidentalisés. Ils souffrent jusqu’au désespoir de sentir cette occidentalisation irréversible. Leur réaction désespérée, leur caractère sanguinaire, cette ambiance apocalyptique, l’exaltation délirante, tout cela ressemble surtout à un crépuscule des dieux.

Comment cela ne troublerait-il pas un très grand nombre d’esprits ? Quelle portion des musulmans est en pleine recherche spirituelle, en pleine remise en question de l’Islam islamiste ? Chez ces musulmans en recherche, quel est l’effet produit dans le fond de leur âme par le Saint-Esprit grâce au geste de François ? Rien de moins que ceci : une fois dans leur vie, ils ont été en contact direct avec le Christ.

 

L’invitation du Pape aux catholiques

Le Pape invite les catholiques à être universels et à accompagner fraternellement les musulmans dans cette recherche spirituelle. Il les invite aussi à ne pas rentrer dans le jeu des affrontements tribaux, ethniques et religieux qui sont les outils de l’Empire pour diviser et imposer son pouvoir. Car l’Église catholique porte une vision universelle donnée par le Christ : « Allez, de toutes les nations faites des disciples. Baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ». L’Église et l’Empire portent deux visions universelles et le Pape invite les catholiques à choisir celle du Christ. Et les nations refusant l’Empire doivent découvrir aussi à leur tour une autre forme d’universalité politique.

Quant aux catholiques français, dont beaucoup sont politiquement conservateurs pour des raisons évidentes, François, avec son geste en Grèce, les force à se convertir en profondeur, à retrouver l’esprit des apôtres. Après tant d’années de défensive et de repli, après tant de batailles perdues, les catholiques français doivent comprendre l’immense opportunité spirituelle pour notre pays, à la mesure de son génie : porter au monde une nouvelle vision de justice, et incarner dans des institutions politiques nobles ce nouvel humanisme universel (= catholique).

En vérité, François a posé un acte analogue à celui que posa Jésus dans son pays le jour où il guérit un malade le jour du sabbat. Le geste provoque question, incompréhension, indignation, colère, puis réflexion. À la fin, certain rompent avec le Christ, et les autres se convertissent. Nous voyons se produire cette ligne de partage parmi les disciples : « Ce discours est trop rude. Qui peut accepter de l’entendre ? » ou bien : « À qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ».

Concluons. Tout ce que le Pape fait est très spirituel, mais politiquement, c’est aussi très intelligent et, à mon avis, extraordinairement habile. Sa politique suppose que les catholiques sont assez intelligents, et assez confiants, pour comprendre son intention et pour opérer ensemble selon son conseil – sans aplatir le sens de son action, comme s’il flagornait le politiquement correct. Ayons confiance, avec le Saint-Père dans l’intelligence et l’authentique spiritualité des catholiques.

Henri Hude.

* Indépendamment de toute guerre, ces migrations n’existeraient pas, ou du moins pas à cette échelle, ni de cette manière, sans l’ordre économique international existant, qui n’est en rien une fatalité. Le libre mouvement dérégulé des capitaux sur la planète, le libre-échange dérégulé des biens et services, ont pour contrepartie logique le libre mouvement de la main d’œuvre à la surface du globe, l’inégalité sociale croissante et, sauf pour les cadres dirigeants, ou supérieurs, l’égalisation mondiale du prix du travail au niveau de subsistance, conformément à cette soi-disant main invisible qui est surtout une main de fer.

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Vive le Pape !

23 Avril 2016, 05:26am

Publié par Grégoire.

Le blog de Jean-Luc Mélenchon. L'ère du peuple.

Le blog de Jean-Luc Mélenchon. L'ère du peuple.

Dans le petit vent glacé qui soufflait dans le Nord, j’étais si loin de ce qui agitait la planète centrale, Paris et le grand miroir déformant du monde médiatique ! Mais j’ai regretté pour une fois d’avoir raté un instant lointain. Je me sentais si proche de l’idée qu’illustrait alors le pape en ramenant à la maison douze refugiés. La fraternité humaine est une valeur d’action et une vertu politique. Décidément l’Église a vraiment élu un chrétien cette fois-ci ! Je sais très bien tout ce que l’on peut objecter à son geste. Je le sais. Mais comme il n’existe pas d’issue « réaliste » « maintenant » « tout de suite » et « concrète », comme demandent les journalistes entre la météo et le dernier match de foot pour « décrypter » les problèmes, le pape met tout le monde au pied du mur spectaculairement, directement et magnifiquement.

Si personne ne veut entendre qu’il faut arrêter la guerre du pétrole et du gaz en Syrie et en Irak, si personne ne veut entendre parler d’arrêter « la libre circulation des marchandises » qui tue l’Afrique en construction, bref, si aucune des solutions rationnelles n’est plus entendue, que reste-t-il comme argument pour nous soustraire à l’infamie dont est coupable notre société dans ce moment ? Il reste l’évidente communauté de destin des humains. Il reste alors à la constater et à l’assumer envers et contre tout. C’est ce fond qui nous rend solidaires et qui a tiré de tous les périls dans le temps profond cette espèce de singe particulière que nous sommes.

Ces personnes qu’on nomme refugiés sont des êtres humains, donc nos parents dans l’humanité universelle. Les parquer, les maltraiter, les considérer comme des chiffres ou des phénomènes, comme des symptômes ou des sujets de polémique nous éloigne à bon compte de l’essentiel. Comment pouvons-nous accepter d’être complice de cette infamie qui les transforme en choses pour mieux masquer leurs visages concrets dont les regards nous brûleraient ? Notre indifférence de sauvegarde nous déshonore. Elle nous rend plus mauvais que nous l’étions déjà dans cette société « d’indifférence mondialisée » à la souffrance des autres transformée en spectacle comme un autre.

J’écris ces mots alors même que je n’ai jamais été partisan de la libre installation des migrants, ce qui m’a déjà été reproché ici et là. Je les écrits précisément pour que l’on entende le message. Si on ne change pas radicalement les manières de faire qui conduisent à cette situation, la civilisation humaine s’effondrera dans la barbarie. Quand 250 millions de personnes vont fuir les conséquences du changement climatique, on bénira la période où il n’y a en avait qu’un million à nos portes. Quand on aura fait durer les guerres du pétrole au Moyen Orient et que commenceront les guerres de pénurie de matières premières, on pensera avec nostalgie à ce moment où il n’y avait qu’un attentat tous les ans. Voilà pourquoi je salue le geste du Pape avec ardeur. Au-delà de toutes les raisons d’agir et de militer, il y en a une plus forte que toutes. Le geste du pape la fait éclater sous les yeux du présent glauque : nous formons la même humanité ! Et toute cette époque qui la met en danger matériellement la ruine aussi spirituellement en faisant oublier le devoir premier de fraternité.

Jean Luc Mélenchon.

http://melenchon.fr/2016/04/17/vive-le-pape/

Vive le Pape !

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Le bourgeoisisme catholique...

22 Avril 2016, 10:50am

Publié par Grégoire.

Le bourgeoisisme catholique...

"Que serais-je, par exemple, si je me résignais au rôle où souhaiteraient volontiers me tenir beaucoup de catholiques préoccupés surtout de conservation sociale, c'est-à-dire, en somme, de leur propre conservation ? Oh ! je n'accuse pas ces messieurs d'hypocrisie, je les crois sincères. Que de gens se prétendent attachés à l'ordre, qui ne défendent que des habitudes, parfois même un simple vocabulaire dont les termes sont si bien, rognés par l'usage, qu'ils justifient tout sans jamais remettre en question ? C'est une des plus incompréhensibles disgrâces de l'homme, qu'il doive confier ce qu'il a de plus précieux à quelque chose d'aussi instable, d'aussi plastique, hélas ! que le mot. Il faudrait beaucoup de courage pour vérifier chaque fois l'instrument, l'adapter à sa propre serrure. On aime mieux prendre le premier qui tombe sous la main, forcer un peu, et, si le pêne joue, on n'en demande pas plus. J'admire les révolutionnaires, qui se donnent tant de mal pour faire sauter des murailles à la dynamite, alors que le trousseau de clefs des gens bien pensants leur eût fourni de quoi entrer tranquillement par la porte sans réveiller personne."

Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne.

 

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Pape François et les réfugiés musulmans : un acte prophétique

21 Avril 2016, 05:14am

Publié par Grégoire.

Pape François et les réfugiés musulmans : un acte prophétique

Sa prédication, le pape François la mène en actes et en personne. Il se rend à Lesbos, au milieu des migrants, et en revient avec douze d'entre eux qui sont des «musulmans» de naissance, de milieu ou d'adhésion. Scandale! Pourquoi aucun chrétien? Cette question même montre l'incompréhension de son magistère qui, comme la crise actuelle, est d'abord d'ordre spirituel.

Le communiqué final, résolument œcuménique, qu'ont cosigné le patriarche Bartholomée de Constantinople, figure tutélaire des chrétiens d'Orient, et l'archevêque Hieronymos d'Athènes, primat d'une Grèce à la souffrance, dément tout angélisme béat ou laxisme bêtifiant. L'impuissance des puissants à imposer la paix par les armes au Levant, à y réprimer les nouveaux esclavagistes qu'ils soient djihadistes, trafiquants, ou les deux, à sécuriser la Méditerranée devenue un cimetière, y est clairement dénoncée. Dans la suite de son discours devant le parlement européen à Strasbourg en novembre 2014, François fustige implicitement le troc entre l'Union de Merkel-Hollande et la Turquie d'Erdoğan: une rançon de milliards d'euros contre un très hypothétique cadenas anti-réfugiés ne relève pas seulement du leurre politique, mais aussi de la faute historique. Plus gravement encore, un tel abandon souligne cette «culture du déchet» que le Vieux Continent substitue toujours plus à sa prétention d'être le «berceau des droits de l'homme».

Partout, la même erreur domine. Les frontières ne sont pas que des murs, car elles établissent aussi une médiation qui est la condition d'un rapport dynamique entre l'identité et l'universalité. Voulant mener son Église «du centre aux périphéries», François n'a cessé de lever les clôtures illusoires qui permettraient le pur entre-soi et qui ne sont jamais qu'une ruse de la mondialisation aveugle, livrée aux jeux de la domination, de l'argent, de la peur, et à son pouvoir destructeur d'une humanité partagée. Ce qui vaut à Lampedusa, Bethléem, Istanbul, Damas, Cuba, Mexico, Kiev, Lesbos, mais aussi à Bruxelles, Berlin et Paris.

C'est une thérapie de choc contre le choc des civilisations que ce refus symbolique du moindre particularisme à l'heure de tous les tribalismes. Qu'avons- nous à opposer de plus fort aux nihilistes de Da'ech qui sont prêts à tuer et à mourir pour leur cause, au nom d'Allah et de leur haine de ce que nous sommes? Et d'ailleurs, qui sommes-nous? Au mal maximal d'une guerre civile planétaire, avons-nous pour seule réponse cet autre visage du nihilisme qu'est l'empire absurde des biens? Ou l'emprise irrésistible du Bien dont la nature transcendante est de contrarier les calculs trop humains?

 

C'eut été donner raison à l'islamisme que d'exercer un choix préférentiel incluant les chrétiens et excluant les autres, à commencer par les musulmans. Car on aurait vite vu combien une telle ambition de sauvegarde mène à creuser l'abîme. C'eut été un arrangement profane, mondain, onusien, que de pratiquer un savant panachage des minorités. Car pareille volonté de satisfaire statistiquement les uns et les autres aurait conduit inévitablement à l'indifférence de tous. C'eut été laisser les musulmans otages de la terreur que de ne pas leur adresser un signe d'exception pour mieux les rétablir dans l'ordinaire du commun.

Or ce signe était là, puisque les deux familles chrétiennes pressenties étaient retardées par des formalités administratives auxquelles le Saint-Siège lui- même ne peut se soustraire. La force du pape est de n'avoir pas reculé devant le kaïros qui se présentait à lui. Ce mot précisément grec, désigne, dans le Nouveau Testament, l'intervention de l'Éternel dans l'histoire. Il signifie ce moment unique, cette occasion irréversible où sont offerts le salut ou la perte. Les jésuites, singulièrement, en ont fait le lieu par excellence de leurs exercices au discernement. Dans le langage du pape: «Je privilégie tous les enfants de Dieu».

Quant aux chrétiens d'Orient, François, Bartholomée, Hieronymos œuvrent assez chaque jour à leur survie réelle pour n'avoir pas de leçons à recevoir de ceux qui instrumentalisent leur existence et leur martyre au service de leurs angoisses fondées ou fantasmées. Le Souverain Pontife qui a fait le voyage de Lesbos est le même Souverain Pontife qui réclamait, dès août 2014, une intervention militaire, dans les limites de la guerre juste, contre Da'ech. Il ne fut guère bien entendu alors, comme il risque fort d'être mal entendu aujourd'hui. Se mettre à l'école du réalisme mystique qui est la sienne demande, il est vrai, de renoncer à la surdité volontaire.

Naïveté feinte que celle de ce pape qui voit plus loin que les oracles du déclin! Lors des invasions barbares, au Ve siècle, les politiques romains disparaissaient, engloutis avec l'ancien monde qu'ils pleuraient, tandis que les évêques chrétiens lançaient un vaste mouvement d'évangélisation dont devait surgir le Moyen Age, cette ère d'une circulation philosophique inégalée entre des théologies autrement antagoniques.

La provocation de François n'est pas une concession à l'air du temps. Elle est, comme toutes les postures prophétiques, un rappel de l'origine par-delà l'écume des événements. Que ce rappel heurte les chrétiens tentés par le repli, qui cèdent à la confusion en acceptant d'idéologiser la foi, n'est rien que de normal. Le pari du pape vise aussi leur conversion à cet Évangile si contradictoire avec le monde et l'histoire qu'il les a radicalement changés en deux mille ans et sur les cinq continents. À bon entendeur, salut !

 

Jean-François Colosimo est écrivain et essayiste. Président du Centre national du livre de 2010 à 2013, il dirige désormais les éditions du Cerf. Son dernier livre, Les Hommes en trop, la malédiction des chrétiens d'Orient, est paru en septembre 2014 aux éditions Fayard.

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/04/18/31001-20160418ARTFIG00130-pape-francois-et-les-refugies-musulmans-derriere-la-provocation-une-posture-prophetique.php

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Où prétends-tu trouver délivrance ?

19 Avril 2016, 05:19am

Publié par Grégoire.

Où prétends-tu trouver délivrance ?

 

Quitte ton chapelet, laisse ton chant, tes psalmodies ! Qui crois- tu honorer dans ce sombre coin solitaire d’un temple dont toutes les portes sont fermées ? Ouvre les yeux et vois que ton Dieu n’est pas devant toi ;

Il est là où le laboureur laboure le sol dur ; et au bord du sentier où peine le casseur de pierres. Il est avec eux au soleil et dans l’averse ; son vêtement est couvert de poussière. Dépouille ton manteau pieux ; pareil à Lui, descends aussi dans la poussière !

Délivrance ! Où prétends-tu trouver délivrance ? Notre Maître ne s’est-il pas joyeusement chargé lui-même des liens de la création ? Il s’est attaché avec nous pour toujours.

Sors de tes méditations et laisse de côté tes fleurs et ton encens ! Tes vêtements se déchirent et se souillent, qu’importe ! Va le rejoindre et tiens-toi près de lui dans le labeur et la sueur de ton front.

Rabindranath Tagore, L’offrande lyrique

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Vincent Van Gogh - La quête absolue

18 Avril 2016, 11:36am

Publié par Grégoire.

Vincent Van Gogh - La quête absolue

 

Un spectacle conçu et interprété par Gérard Rouzier

Au fil des tableaux qui se succèdent, VanGogh parle.  


Il se raconte dans les lettres qu’il écrit à son frère Théo. A travers elles, il lance son appel, crie sa faim de Dieu, sa soif d’absolu, l’exclusion, la solitude, le désir de créer, et son amour infini, jusqu’à la brisure, jusqu’à la folie, jusqu’à la fin.

Un plongeon dans la vie et l'intimité de l'un des plus grands artistes du XIXème siècle,...
Une heure à vivre en tête à tête avec un acteur qui incarne avec brio le célèbre peintre, incompris de son vivant.

Nouvelle mise en scène du spectacle qui avait connu un beau succès aux Festivals d'Avignon 2004 et 2005.

 

Compagnie du Sablier avec Gérard Rouzier

 

 

Les dimanches 8, 15, 22, 29 mai 2016
et 3 et 10 juillet 2016 

à 17h - durée : 1 heure

Tarif : 15 € - tarif réduit à 10 €
Réservations : 01 71 54 89 41 - compagniedusablier@gmail.com

+ d'infos sur le site de la Compagnie du sablier

 

 

Gérard Rouzier

Gérard Rouzier est comédien, auteur, metteur en scène et enseignant en art dramatique.

Parallèlement à son activité de comédien "profane" (il a été au théâtre Vincent van GoghSherlock HolmesLe Prophète, il a écrit et composé la comédie musicaleRose et Jeannot, et a tourné dans plusieurs téléfilms, Caïn, Mes chers disparus, Plus belle la vie... ; il a enseigné à l'Ecole Claude Mathieu et anime régulièrement des stages de théâtre),

Il témoigne depuis plus de 20 ans de sa foi à travers des spectacles tels queL'Evangile selon Saint JeanL'ApocalypseGenèse 1-11 un père raconte la Bible à sa filleCe matin j'étais lépreux présentés en France, en Suisse et en Belgique.

Après avoir joué le rôle de Joseph au Festival d'Avignon 2014 dans Au nom de la mère, de Erri de Luca dans une mise en scène de Francesco Agnello, il a fait une tournée en France avec L'Evangile selon saint Jean et Ce matin j'étais lépreux.

Il anime régulièrement des sessions DIre la Bible, Bible et Théâtre, et a lancé en 2015 un atelier Dire les Éveilleurs.

 

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La Joie de l’Amour !

17 Avril 2016, 04:44am

Publié par Grégoire.

Pour une révolution évangélique du regard !

Pour une révolution évangélique du regard !

Dans la bien nommée exhortation apostolique La Joie de l'amour, le pape François appelle à une révolution du regard. Rien ne change de la doctrine de l'Église et pourtant tout change dans le rapport de l'Église au monde. Tout change dans le regard que nous sommes appelés à porter sur les situations humaines toujours complexes et singulières, si souvent blessées et fragilisées. Nous sommes en fait invités à porter le regard que portait Jésus sur les personnes qu'il rencontrait. C'est aussi simple que cela. Et aussi exigeant.

 

Le pape François prévient d'entrée que “tous les débats doctrinaux ne doivent pas être tranchés par des décisions magistérielles (3)”. Il nous appelle aussi à “renoncer à chercher ces abris personnels ou communautaires qui nous permettent de nous garder distants du cœur des drames humains, afin d'accepter vraiment d'entrer en contact avec l'existence concrète des autres et de connaître la force de la tendresse (305)”. A la suite de Jésus qui n'est pas venu abolir la loi de Moïse mais l'accomplir tout en affirmant que le sabbat était fait pour l'homme et non pas l'homme pour le sabbat, le pape François nous lance sur les chemins de la rencontre en humanité, à mains nues. Et cela sans renoncer à proposer et à annoncer le plus beau et le plus exigeant du message évangélique inscrit au cœur des aspirations humaines les plus profondes.

 

Concernant la pastorale spécifiques des divorcés-remariés et des personnes en situations conjugales « irrégulières » ni ceux qui l'attendaient ni ceux qui la redoutaient ne trouveront la phrase fatidique autorisant l'accès au sacrement de réconciliation et donc aussi à la communion eucharistique. Et c'est très bien ainsi.

 

Le pape François prévient que si l'on tient compte de “l'innombrable diversité des situations concrètes, on peut comprendre qu'on ne devait pas attendre du synode ou de cette exhortation une nouvelle législation générale du genre canonique, applicable à tous les cas (297)”. Le Saint Père continue en affirmant qu’ “un pasteur ne peut se sentir satisfait en appliquant seulement les lois morales à ceux qui vivent des situations « irrégulières» (302)”. C'est en plongeant au cœur des histoires singulières de chacun, avec pour seule arme “la miséricorde de celui à qui il a été fait miséricorde (307)” que les pasteurs seront au service de la vérité de l'Évangile.

 

Davantage qu'une loi générale applicable à tous, ce sont des éléments de jugement qui sont donnés. Ils sont très clairs et vont tous dans une même direction donnée en préalable: “La route de l'Église, depuis le concile de Jérusalem, est toujours celle de Jésus: celle de la miséricorde et de l'intégration (…) La route de l'Église est celle de ne condamner personne éternellement ; de répandre la miséricorde de Dieu sur toutes les personnes qui le demandent avec un cœur sincère car la charité véritable est toujours imméritée, inconditionnelle et gratuite (293)”.

 

Un élément totalement novateur et essentiel pour l'appréciation de la situation des personnes divorcées-remariées est tout de même apporté : la prise en compte du caractère irréversible de situations matrimoniales et familiales “qui ne permettent pas d'agir différemment et de prendre d'autres décisions sans une nouvelle faute (298)”. Dès lors “que personne ne peut être condamné pour toujours parce que ce n'est pas la logique de l'Évangile (294)”, ce caractère définitif d'une situation ne peut plus être un obstacle insurmontable au sacrement de réconciliation. A la condition bien sûr que le caractère objectivement « irrégulier » de la situation soit reconnu par la personne, qu'un travail de vérité ait été fait et que la contrition soit réelle. Cette exhortation apostolique qui est désormais le texte normatif ne fait plus mention du préalable absolu de séparation ou d'une vie « en frère et soeur ».

 

Après la lecture de cette exhortation, il ne sera plus possible à un prêtre de répondre en conscience à une personne divorcée-remariée: « Pardonnez-moi mais en raison de votre situation matrimoniale, je ne suis pas autorisé vous entendre en confession ». Il lui faudra désormais entrer avec elle dans la singularité de son histoire, voir la conscience qu'elle a de ses responsabilités dans la situation qui est la sienne et des possibilités éventuelles de faire évoluer cette situation, prendre en compte le travail de réconciliation et le cas échéant de réparation qui a été entrepris. Au terme d'un tel cheminement, le prêtre que je suis, et pas seulement l'évêque, se sentira autorisé à donner en conscience le sacrement de réconciliation à des personnes qui seraient dans une situation matrimoniale objectivement « irrégulière » devenue définitive mais qui en appelleraient en vérité à la miséricorde de Dieu qui seule nous relève et nous sauve. »

 

Jean-Paul Vesco, évêque d'Oran, dominicain, auteur de Tout amour véritable est indissoluble (Cerf, 2015), réagit pour La Vie à la publication de l'exhortation apostolique sur la famille. Il avait, dès 2014, proposé une voie pour sortir de la notion de « persistance dans l'état de péché », à l'origine de l'impossibilité pour les divorcés-remariés de recevoir l'absolution et donc de pouvoir communier. 

http://www.lavie.fr/religion/catholicisme/jean-paul-vesco-dans-amoris-laetitia-le-pape-appelle-a-une-revolution-du-regard-11-04-2016-72152_16.php

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Je veux voir le monde à travers toi...

15 Avril 2016, 05:05am

Publié par Grégoire.

Le poète allemand Rainer Maria Rilke a entretenu une grande correspondance avec sa muse Lou Andréas-Salomé.

Le poète allemand Rainer Maria Rilke a entretenu une grande correspondance avec sa muse Lou Andréas-Salomé.

Un jour, dans bien des années, tu comprendras tout à fait ce que tu es pour moi.

Ce que la source de montagne est à l’assoiffé.

Et si l’assoiffé est bon et reconnaissant, il ne va pas boire l’eau limpide pour y puiser énergie et fraîcheur, et repartir ensuite vers un nouveau soleil ; sous la protection de la source, et assez près pour entendre son chant, il construit une cabane et reste dans le paisible vallon verdoyant jusqu’à ce que ses yeux soient las de soleil et que son coeur déborde de richesse et de compréhension. Je construis des cabanes et – je reste.

Ma source limpide ! Quelle gratitude je voudrais t’exprimer. Je ne veux voir ni fleurs, ni ciel, ni soleil – sauf en toi. Tout est beaucoup plus beau et beaucoup plus féerique sous ton regard : la fleur à ton abord – je le sais pour avoir dû autrefois voir les choses sans toi – frissonne dans la mousse, seule et languissante ; elle se reflète dans ta bonté, lumineuse et légèrement vibrante, et touche presque de sa petite tête le ciel dont le rayonnement ressurgit de tes profondeurs. Et le rayon de soleil qui arrive poussiéreux et unique à tes confins se transfigure et se démultiplie en milliers d’étincelles dans les ondes lumineuses de ton âme. Ma source limpide. Je veux voir le monde à travers toi ; car ainsi je ne verrai pas le monde mais rien que toi, toi, toi !
Tu es mon jour de fête. Et quand je te visite en rêve, j’ai toujours des fleurs dans mes cheveux.

Je voudrais mettre des fleurs dans tes cheveux. Lesquelles ? Aucune n’est d’une simplicité suffisamment touchante. En quel mois de mai les trouver ? – Maintenant, je crois que tu as toujours une guirlande dans tes cheveux – ou une couronne… je ne t’ai jamais vue autrement.

Je ne t’ai jamais vue sans le désir de t’adresser une prière. Je ne t’ai jamais entendue sans le désir de croire en toi. Je ne t’ai jamais attendue sans le désir de souffrir pour toi. Je ne t’ai jamais désirée sans me sentir autorisé à m’agenouiller devant toi.

Je suis à toi comme le bâton est au randonneur, mais je ne te soutiens pas. Je suis à toi comme le sceptre est à la reine – mais je ne t’enrichis pas. – Je suis à toi comme la dernière petite étoile est à la nuit, même si celle-ci ignore presque tout de son existence et de son scintillement.

Rainer Maria Rilke.

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L'étrangeté si banale de nos jours...

13 Avril 2016, 03:50am

Publié par Grégoire.

L'étrangeté si banale de nos jours...

" Vous dire l'étrangeté de mes jours, si commune, si banale. Vous dire la lumière de ces jours d'hiver, si folle, si douce. Cette allure de printemps, soudain. Il semblerait que quelque chose ne puisse jamais finir... 

L'extrême sensibilité est la clé qui ouvre toutes les portes mais elle est chauffée à blanc et brûle la main qui la saisit.

Quand je te verrai, j’arrêterai de mourir comme on arrête de vivre. "

Christian Bobin.

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Vivre avec le sérieux d'un nouveau-né...

11 Avril 2016, 05:10am

Publié par Grégoire.

Vivre avec le sérieux d'un nouveau-né...

 

Hier je suis allé prendre une de ces bières belge en terrasse… il faisait froid. J'ai versé trop goulûment la bière dans le verre et la mousse a voulu s'en échapper... je me suis retrouvé d'instinct le nez plongé dans la mousse, magnifiquement paniqué à l'idée d'en perdre une goutte.....

J'ai surpris le regard décontenancé de mes voisins de table de me voir la tête plongée dans mon verre... j'ai ris sans m'essuyer la bouche... ils en ont perdu tout leur sérieux... c'est bon de voir des enfants naitre au terrasse des cafés... 

 

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« L'Art contemporain ? Une imposture »

9 Avril 2016, 05:02am

Publié par Grégoire.

« L'Art contemporain ? Une imposture »

Aude de Kerros, graveur, peintre, essayiste

Tout a commencé au cours de la semaine de septembre 2008 où Lehman Brothers s’effondre à New York en entraînant à sa suite le marché financier, où la cote de Damian Hirst monte vertigineusement à Londres, chez Sotheby’s, où Jeef Koons lance à Versailles de nouvelles stratégies de globalisation de l’art. En 2008, la place de Paris était déconsidérée dans les milieux de l’art contemporain. Les galeries new-yorkaises n’y ont aucune succursale. Les inspecteurs de la création dirigent de façon princière la vie artistique en Francedepuis 24 ans.

 

Jean Jacques Aillagon, est président du domaine de Versailles, après avoir été président du Centre Pompidou et ministre de la Culture. Il ouvre le bal de l’Art contemporain (AC), à Versailles. Événement si nouveau qu’il trouble à jamais, le vieil ordre régalien de l’art en France. Ce soir-là, l’hégémonie incontestée du corps des inspecteurs de la création fut renversée. L’apothéose de la soirée fut le dîner de gala offert par un roturier, l’hyper collectionneur François Pinault, en partie propriétaire des œuvres exposées et également employeur de Jean Jacques Aillagon. La presse people était là et l’on put voir, le lendemain dans les kiosques, les photos des personnalités ayant participé à la fabrique des produits financiers artistiques célébrés dans les salons et jardins du palais. On vit autour des tables toute la chaîne de production : l’artiste, les critiques, intellectuels, prescripteurs, galeries, experts, les membres de l’orchestre médiatique, les personnalités institutionnelles en charge de la légitimation et enfin le cercle des collectionneurs garants de la valeur faciale des œuvres d’art exposées.

Un réseau fonde la valeur financière de l’art

L’observation simultanée de la chute des produits financiers dérivés et de la découverte du réseau fondant la valeur financière de l’art, permit au grand public français de comprendre, enfin, comment on pouvait créer la valeur d’un produit sans valeur. Sept ans durant, se reproduisit la même célébration : dîner, spectacle, excès, blasphèmes officiels – mélodrame médiatique – guerre entre les bons transgresseurs et les méchants transgresseurs de la transgression. La cotation financière de l’AC se construit en partie sur l’hyper visibilité engendrée par le choc et le scandale. Piéger les regardeurs, incorporer leurs réactions au processus de l’événement est l’essentiel de l’œuvre.

Le public de 2008 à 2015 a progressivement compris comment il était instrumentalisé. Il a mûri, s’est informé et a décrypté la nature de sa contribution à la montée de la cote. Il est sorti de la sidération. Il pense que les institutions d’Etat devraient elles aussi s’abstenir de participer aux divertissements enrichissants des grandes fortunes mondiales, se souvenir qu’ils sont au service du contribuable. L’ostentation des produits artistiques ambigus à Versailles, mi produits financiers- mi sermons ecclésiastiques, peinent à convaincre un public européen qui a une conception humaniste de l’art et attend autre chose. C’est pourquoi, une protestation s’organisa pour la première fois et descendit dans la rue.

Provoquée et espérée par les producteurs de l’œuvre, elle fut uniquement interprétée comme une résistance résiduelle, réactionnaire et donc « nauséabonde ». L’idée que cela puisse venir de l’exercice de l’esprit critique et de la compréhension des stratégies marketing au service de la cote, et de leur contenu plus cynique que moral n’a pas effleuré les fonctionnaires de l’art en France. L’idée qu’il puisse exister une dissidence ne leur est jamais venue à l’esprit. Ils pensent sincèrement qu’il n’existe aucune opposition à leur politiqueautre que diabolique.

Dissidence

La France serait-elle un pays sans dissidence artistique et intellectuelle ? Il n’en est rien ! Depuis 1983 s’est installé un art officiel radical qui n’a pas fait l’unanimité. Beaucoup d’auteurs ont écrit, analysé, débattu. Le débat est intense, mais souterrain. Les fonctionnaires de la rue de Valois ont fait le choix, dès les années 1980, de l’art conceptuel. Ce fut l’unique « contemporanéité » admise. Simultanément ils ont pris leurs références à New York et son marché. Ils ont exclu et diabolisé tous les autres courants picturaux présents en France. Après 2000, la globalisation a eu pour résultat de rendre de plus en plus visible la collaboration intense entre Art d’Etat et Art Financier. En 2009, le Financial artinternational devient dominant en France. Les galeries new-yorkaises s’installent à Paris, la formule marketing de Versailles est appliquée au Louvre et autres lieux de prestige. Les inspecteurs de la création deviennent publiquement les desservants des grands collectionneurs de l’AC.

 

Anomalie qui n’échappe à personne car la dissidence existe, le samizdat Internet fonctionne, enquête, informe et décrypte. Les fonctionnaires et commentateurs de l’art s’affrontent désormais à une circulation d’idées et d’informations qu’ils ne contrôlent plus. Ils ont perdu le monopole, plus encore ils sont observés, commentés, raillés car leur vie, en symbiose avec le marché, rend difficile leur positionnement de rebellocrâtes. Ils ressentent un réel malaise devant l’obligation d’encenser les méthodes de com. de Mc Carthy, Koons et Kapour. Leur intellectualité de haute voltige, transgressive et moralisatrice, peine entre obligation de prescription et devoir de critique. Pathétiques, leurs contorsions verbales sont très appréciées et brocardées sur le Net.

 

La question est donc dans l’air : à quoi servent les inspecteurs de la création ? Ils décident de l’art en France, mettent le poids de l’Etat sur le marché, créent conflits d’intérêt, une concurrence déloyale envers toute autre forme de création autonome. Ce clergé simoniaque livre, sans contrepartie, les lieux symboliques à la déconstruction et à la dérision et permet un transfert d’aura vers des produits financiers. Ils participent au financement de ces expositions, distribuent la Légion d’honneur aux artistes, collectionneurs, galeristes du très haut marché où ne figure aucun artiste vivant et travaillant en France. Est-ce le rôle de la fonction publique de soutenir le Financial Art et son quasi-monopole ?

 

Aude de Kerros, est l’auteur notamment de l’Art Caché, les dissidents de l’Art contemporain, Eyrolles, 2007 et de L’Apothéose de l’Art contemporain – Pronostic vital, Eyrolles, 2015.

 

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Le premier venu est plus proche de Dieu que moi

7 Avril 2016, 05:36am

Publié par Grégoire.

Le premier venu est plus proche de Dieu que moi

 

Le premier venu est plus proche de Dieu que moi : voilà toute ma croyance. Elle me vient des rencontres plus que des livres. Au début de cette année j’ai connu la joie de donner la moitié de ma bibliothèque. Je me suis délivré des livres qu’une seule lecture éteint. Des romans, des essais. Dans la banquise fondue de la bibliothèque sont apparues les fleurs résistantes, presque toutes de deux genres, poésie, théologie, je les abandonnerai sans doute un autre jour. Ils ne sont pas vraiment indispensables et, sur l’amour, ne m’apprennent rien de plus que le premier venu. Le premier venu peut être un homme, une femme, un enfant, une lettre, une fougère, un moineau, une heure de la journée, les tulipes qui sont revenues habiter ma maison, le silence de l’immeuble à une heure du matin.

De cette « révélation » du premier venu, découlent pour moi deux certitudes : pas d’accès direct à Dieu et à ses joueurs de flûtes. Je suis obligé pour avoir des nouvelles du Christ de porter attention à ce qui vient, à ce qui est là, à ce qui se passe aujourd’hui, maintenant. La deuxième certitude, c’est que je ne suis que rarement  à la hauteur de ce que j’écris là. Je manque d’attention et d’amour, je manque à peu près de tout. Ce manque n’est pas désolant. Il me fait plutôt jubiler : j’y trouve à chaque fois l’occasion de reprendre ma vie à ses débuts. Je ne cherche pas la perfection. Cela me semblerait aussi intelligent que de rechercher la mort. Je cherche la justesse- un équilibre précaire entre ma vie toujours trop vieille et la vie naissante première venue. Mourir, renaître, mourir, renaître : voilà tout ce que je sais faire, un jeu et un travail, un passe temps.

(...) Ce qu'en cette fin de jour j'appelle" Dieu" est ce qui en chacun de nous est le plus préservé, une simplicité dormante, commune à tous, bien en deçà de nos bavardages du genre: "J'y crois, j'y crois pas."

Christian Bobin, « Autoportrait au radiateur »

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Rudolf Noureev

5 Avril 2016, 05:24am

Publié par Grégoire.

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La fin d’un monde et le commencement de l'autre s'est réalisé dans un secret...

4 Avril 2016, 11:10am

Publié par Grégoire.

La fin d’un monde et le commencement de l'autre s'est réalisé dans un secret...

 

« L’Annonciation peut être considérée comme la dernière des prophéties et la prophétie à la limite (et au dernier terme au dernier point au commencement même de la réalisation). Et ce n’est pas seulement la prophétie la plus imminente. Il est permis de dire que c’est aussi la plus haute et la capitale. Comme Jésus est le dernier et le plus haut des prophètes, ainsi et du même mouvement l’Annonciation est la dernière et la plus haute des prophéties. Elle vient directement de Dieu, par un ange, qui n’est plus qu’un ministre et un héraut. Non plus par un prophète qui est un homme. Et elle est vraiment dans la séquence le point merveilleux où sur la promesse vient s’articuler la tenue de la promesse.

 

Ainsi l’Annonciation est une heure unique dans l’histoire mystique et dans l’histoire spirituelle. C’est une heure culminante. C’est un moment unique et comme un point de moment, un moment ponctuel. C’est toute la fin d’un monde et tout le commencement de l’autre. Toute la fin du premier monde mystique et tout le commencement de l’autre. Et dans un de ces longs beaux jours de juin où il n’y a plus de nuit, où il n’y a plus de ténèbres, où le jour donne la main au jour, c’est le dernier point du soir et c’est ensemble le premier point de l’aube.

 

C’est le dernier point de la promesse et c’est ensemble le premier point de la tenue de la promesse.

C’est le dernier point d’hier et c’est ensemble le premier point de demain.

C’est le dernier point du passé et c’est ensemble et dans un même présent le premier point d’un immense futur.

 

Dans l’ordre des prophéties, dans la série du passé, dans la catégorie de la promesse et de l’annonce elle est en effet la dernière et la plus haute et la culminante. Elle est comme immédiate. Et en effet de toutes les manières de se faire annoncer la salutation est bien celle qui est plus que tangente et plus qu’immédiate. Car c’est qu’on est déjà là. Et dans l’ordre de la tenue de la promesse, dans la série du passé clos, dans la catégorie des Evangiles, dans la série du passé devenu présent et futur c’est le premier point d’aube et le premier point de présence. Et encore en outre et dans ce futur même c’est le point de départ, au centre et comme au creux de ce futur, c’est le point de départ de tant d’Ave Maria, la pointe de la première proue de la première nef de cette flotte innombrable, et de tous ceux que devait dire saint Louis, et de tous ceux que devait dire Jeanne d’Arc. (…)

 

Et comme un point et une pointe et une cime est étroite et fine et n’a point toute la largeur de sa base, ainsi cette large promesse, commencée à tout un monde, réduite à tout un peuple, aboutissait dans le secret et l’ombre à une humble enfant, fleur et couronnement de toute une race, fleur et couronnement de tout le monde. Cette prophétie qui avait été sur le trône avec David et Salomon, qui avait été publique pour tout un peuple, publiée pour tout le monde, proclamée pour toute une race, elle aboutissait à une cime secrète, à une fleur, à un couronnement de silence et d’ombre. Elle aboutissait à être une salutation confidente à une seule et humble fille et par le ministère d’un seul ange. Et tout un peuple avait attendu le Christ dans le temps qu’il ne venait pas. Mais nul ne l’attendait plus quand il allait venir.

(…)

Ainsi cette immense mystique d’Israël avait couvert tout un peuple et cette immense et universelle mystique de Jésus devait couvrir le monde. Mais l’une ne pouvait donner l’autre qu’en passant par un certain point d’être et de génération spirituelle.

 

Cette immense et publique race d’Israël ne pouvait donner cette immense et publique et universelle race chrétienne qu’en passant par un certain point de secret mystique, de confidence spirituelle.

 

Les immenses prophéties n’ont pu donner les immenses et universels Evangiles qu’en passant par un certain point qui fût ensemble et la plus haute prophétie et l’aube des Evangiles. Et ce point ce fut précisément le point de cette annonce faite à Marie. »

 

Charles Péguy, Notes sur Mr Descartes. 

(Ed. Gallimard, coll. La Pléiade, Œuvres en prose complètes, tome III, pp. 1405-1407)

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La divine tendresse...

3 Avril 2016, 05:35am

Publié par Grégoire.

La divine tendresse...

Il n'y a pas d'homme condamné

Si quelqu'un se trouve alors sans Dieu, 
sans pensée, sans images, sans mots, 
reste du moins pour lui 
ce lieu de vérité : 
aimer son frère qu'il voit. 
S'il ne parvient pas à aimer
parce qu'il est noué dans sa détresse,
seul, amer, affolé, 
reste du moins ceci : 
de désirer l'amour. 
Et si ce même désir 
lui est inaccessible,
à cause de la tristesse et de la cruauté
où il est comme englouti, 
reste encore qu'il peut désirer 
de désirer l'amour. 

Et il se peut que ce désir humilié, 
justement parce qu'il a perdu 
toute prétention, touche le coeur 
du coeur de la divine tendresse. 


Maurice Bellet, Incipit (DDB)

 

Aider chacun à découvrir en soi la «divine tendresse» au quotidien, tel est l'axe central de la pensée du père Maurice Bellet. 

Par quel chemin êtes-vous devenu prêtre, philosophe et écrivain féru de psychanalyse ? 
Né dans une famille chrétienne, c'est dès l'enfance que j'ai ressenti l'appel du sacerdoce. Les temps étaient difficiles : songez qu'au grand séminaire de Paris où j'ai fait mes études, le portrait de Pétain trônait dans le hall tandis qu'une sentinelle allemande était postée à l'entrée... ambiance ! Ordonné prêtre en 1949, j'ai enseigné la philosophie à Bourges puis, au début des années 1960, la théologie à l'Institut catholique de Paris tout en collaborant à la revue Christus. Ensuite, j'ai connu les périodes du Concile Vatican II et de mai 68 comme autant de grandes secousses. Finalement, ma vie a été marquée par trois «rencontres» importantes placées sous le signe de l'expérience. Tout d'abord, il y a eu la foi et le travail de pensée accompli dans la foi grâce à la théologie. Puis, l'étude de la philosophie comme expérience de pensée et même expérience spirituelle, non simplement comme un savoir visant à discuter sur Spinoza ou Kant... Troisième rencontre décisive enfin, la psychanalyse, comme expérience qui appelle à se connaître puis à vivre en tant que sujet... Si vous mettez les trois ensemble, la «déflagration» est, je crois, intéressante...

Pourquoi ? 
En travaillant sur ces trois domaines à la fois, j'essaye de voir quel chemin d'humanité possible se dessine. Un chemin qui ait la dimension de l'Evangile, d'une philosophie critique implacable et d'une psychanalyse allant au bout de ses exigences. Un chemin qui permet de s'attaquer à la grande question : comment l'humanité peut-elle survivre et comment l'homme peut-il supporter sa propre condition ? Question de toujours, me direz-vous, mais qui revêt, en ce moment, une acuité particulière. Avec d'autres chercheurs et penseurs, je constate en effet qu'il y a en ce monde une détresse telle... que nous ne la voyons plus. Cette maladie dangereuse, car souterraine, se traduit par des symptômes inquiétants,ceux d'un individualisme poussé à l'extrême. Ainsi, les désastres écologiques que nous connaissons ou encore l'effroyable écart entre un Bill Gates et un paysan de la Haute Egypte, autrement dit la fracture entre le Nord et le Sud. Sans oublier la «perversion ordinaire», soit les perturbations psychiques qui affectent de nombreux jeunes : privés de la moindre notion de limite et de repère, ceux-ci se livrent à toutes sortes d'envies spasmodiques et compulsives... dont la violence. Bien sûr, évitons de verser dans un pessimisme du genre : «Tout va mal, c'est pire que jamais !». Reste que la situation demeure préoccupante. Or je le répète, le «lieu» où l'on peut déceler cette maladie afin d'y faire face, c'est bien la philosophie, la religion par la théologie et la psychanalyse. Voilà mon travail et mon engagement tout à la fois intellectuel, spirituel et existentiel.

Un thème revient fréquemment sous votre plume, celui de l'agapé... Serait-ce, à vos yeux, la voie pour aider notre humanité à sortir de ses impasses ? 
C'est même un thème central dans mes livres ! Agapé, c'est-à-dire «amour» en grec, au sens où saint Jean affirme dans ses lettres que Dieu est agapé. Terme malheureusement traduit par «charité», qui en appauvrit le sens... Car l'agapé est par essence ce qui unit le Dieu transcendant, l'Au-delà de tout, avec la relation humaine dans ce qu'elle a justement de plus humain, de plus incarné. Et ce rapport entre les deux, quel est-il sinon le Christ_? Lui seul fait la jonction, l'unité entre le Tout Autre divin et le bon lien qui relie les humains à travers l'éveil, le soin, le partage, l'écoute... Ce en quoi l'agapé, l'amour divin, se révèle accessible à tous, que ce soit dans la vie heureuse ou dans l'épreuve.

Vous écrivez, en effet, dans L'épreuve ou le tout petit livre de la divine douceur (DDB) : «Qu'avons-nous ici et maintenant qui soit impérissable ? Agapé, la divine tendresse et rien d'autre, car tout passera sauf elle...» 
Oui, l'agapé n'est autre que la «divine douceur» ou «divine tendresse». En écrivant ce livre sur mon lit d'hôpital, à la fin des années 1980, j'ai tâché de montrer qu'au sein même de la souffrance, de la douleur, de la dépendance... il est possible de vivre dans cet état de profonde paix, miséricordieuse et rassérénante. Pleine de force intérieure, cette douceur ne doit pas être confondue avec la faiblesse et la mièvrerie. C'est bien elle dont le Christ nous parle dans le texte des Béatitudes et le sermon sur la montagne. Une «divine douceur» qui nous invite ainsi à quitter la voie de la tristesse et de la cruauté pour passer sur un chemin de joie et de grâce. Facile à dire ? Je répète que l'agapé - qui est la présence de Dieu vivant en nous - est accessible à tous, même à ceux qui n'y parviennent pas. Je veux dire qu'il importe avant tout d'être tourné vers une telle douceur, de la désirer. Et même si l'on n'en a aucun désir, eh bien de désirer, la désirer (cf. texte p.9), fût-on pris dans la «détresse innommable»... Celle que j'ai évoquée dans un autre livre intitulé La traversée de l'en-bas (Ed. Bayard). La lettre poignante d'un lecteur résume ce dont je parle : «Pour moi, il n'y a pas de traversée, mais je vous remercie d'avoir écrit ce livre, car je suis comme le prisonnier qui, dans sa cellule, entend frapper contre le mur : il sait qu'il n'est pas seul.» Mes écrits et mes conférences n'ont pas d'autre ambition que d'aider les gens «à mettre des paroles sur leur vie, de manière qu'ils puissent effectivement la vivre», comme plusieurs me l'ont reflété. J'espère y être un peu parvenu... même si, bien entendu, je n'ai pas la prétention de m'adresser à tout le monde !

Pour être des témoins de l'Evangile, et donc de l'agapé en ce monde, n'avons-nous pas à nous situer «en contradiction» avec lui ? 
Certes, mais que mettons-nous sous l'expression «en contradiction» ? En effet, sous prétexte de résistance à l'esprit du monde, on peut très bien s'enclore dans une espèce de «bulle», ou de clan religieux. Où l'on se tiendra à l'écart des préoccupations sociales, de la rencontre entre la religion et la psychologie, la psychanalyse, à l'abri de toute confrontation avec la critique... considérant tout cela comme dépassé. Or, en demeurant bien au chaud dans une prière, une paix et une joie superficielles, on ne fait que conforter le monde dans ses aspects les plus redoutables. Tel le règne féroce de l'économie et de l'argent récapitulé dans cette maxime : «Si Dieu est Dieu, les affaires sont les affaires...». On se tient alors dans une dépendance absolue vis-à-vis du système en place, et c'est l'illusion la plus totale. L'attitude inverse consiste selon moi à risquer l'Evangile dans la confrontation la plus rude, la plus dangereuse avec la réalité de ce monde. En repérant d'abord où est le «lieu du combat». Je pense ici à l'exclusion comme à l'un de ces fléaux modernes contre lesquels il importe, en humain et en chrétien, de se situer. Cette tendance à exclure l'autre qui a pu conduire un financier à asséner : «L'Afrique est un continent de trop» ! Qu'on ne s'y trompe pas, le lieu de l'Evangile, c'est bien pourtant l'homme et l'humanité dans ce qu'elle a de plus radical. Celle qui se révèle en intervenant, par exemple, dans les domaines de l'engagement social, de la politique, de l'art, de la science, de la philosophie, de la psychanalyse...

Quel peut être le rôle de la prière sur cet exigeant chemin d'humanité ? 
Il est capital, mais j'insisterais avant tout sur la liberté de se tourner vers Dieu à tout moment. Aussi bien dans les temps réguliers, consacrés à la prière et à l'office, qu'en d'autres occasions propices à favoriser le silence intérieur et la contemplation. Pour moi, ce peut être dans la lecture d'un «polar»... qui vient me surprendre par ses résonances spirituelles, ou bien encore dans le temps passé à revoir un film tel que le célèbre Andreï Roublev de Tarkovski, dont la dernière image est celle de l'icône de la Trinité. Oui, à certaines périodes de ma vie, la «Messe en si mineur» de J.-S. Bach m'a été une véritable ressource... Il ne faut donc pas limiter la prière à ses cadres habituels, ses formes connues. A ce sujet, j'aime revenir à cette liberté intérieure chère à saint François de Sales : en dehors des choses prescrites, des dévotions et des méthodes indispensables à l'apprentissage de l'oraison, si l'on a une inspiration, celle-ci demeure prioritaire. En témoigne l'anecdote suivante : Jeanne de Chantal se plaignant d'être dérangée pendant l'oraison par des demandes incessantes, saint François lui aurait répliqué : «Il faut savoir quitter Dieu pour Dieu !» Pour répondre à son invitation de nous libérer du connu, en nous tournant vers Lui par amour et en faisant fleurir l'agapé à temps et à contre temps...

http://www.prier.presse.fr/dossiers/maitres/maurice-bellet-que-fleurisse-l-agape-01-06-2008-671_142.php

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La traversée de l'en bas...

1 Avril 2016, 10:45am

Publié par Grégoire.

La traversée de l'en bas...

Si vous glissez dans l'en bas, le monde où vous habitez disparaît, les ennemis et compagnons se dissolvent dans la nuit.

Et l'on ne revient pas.

Seul espoir – au-delà de tout espoir : traverser.

Car c'est ici la mort de toute sagesse, de toutes les sagesses et cultures et traditions du monde. Toutes, elles ne parlent que pour ceux d'en haut, ceux qui montent, ceux qui aspirent, ceux qui savent – et leur non-savoir lui-même est la suprême science.

Ils sont nobles. Les sages, les saints, les héros, les penseurs, les créateurs, les hommes de bonne volonté. Toute leur humilité, toute leur modestie n'y change rien. Même s'ils disent, pieusement, qu'au contraire ils descendent, qu'ils sont de plus en plus pauvres, démunis, déliés de tout avoir et de tout savoir, allons, allons, ils sont tout de même sur la bonne voie, ils sont tout de même du bon côté.

Mais l'en bas est déchéance. L'être humain réduit là se connaît méprisable, défait, hors chemin, maudit.

Il est dans l'inavouable.

Il est dans une des cases maudites : la folie, la décrépitude, le crime, l'échec (le grand, la vie ratée), le mensonge. Même si l'on a pitié de lui, c'est une pitié armée et défensive ; il ne s'agit pas de glisser en bas – là où il vit.

Qui est en bas ? Qui le sait ? Il y a tant de beaux édifices avec quelque part, dans une arrière-cour, la porte dérobée qui donne sur cette cave-là.

[...]

Peuple étrange, où peuvent se rencontrer ceux et celles qui sont apparemment les plus opposées : les grands privilégiés et les plus démunis.

Ceux qui ont de quoi manger, se loger, se vêtir, se soigner, et qui ont une foi, l'amitié et l'amour, la pensée, l'œuvre bonne.

Et ceux à qui tout cela manque.

Pourtant proches : ils habitent l'en bas. Oui, même ces privilégiés, si, au cœur de leur vie, il y a cette part secrète où ils communient à la détresse innommable. Et les plus démunis, en revanche, peuvent jusqu'en la pire détresse communier à ce je-ne-sais-quoi qui surpasse toute idée, toute image, tout discours, mais qui fait que, à s'approcher deux, on est touché de la lumière.

Proches ! Ils peuvent dire « nous » sans mentir.

C'est un peuple sans nom, sans patrie, sans drapeau. Ils portent l'énergie formidable qui naît en bas, lorsque l'humain de l'humain émerge de la grande mort – prodigieuse naissance.

C'est un genre d'hommes, hommes et femmes, littéralement revenus de la mort ; ils y ont goûté, elle les a transpercés ; quelque chose est advenu, qui est impérissable. Le vieux rêve d'immortalité, dont toutes les figures ont disparu, prend chair en cette humanité, hors de tout savoir et de toute prétention. Appui sans appui, fermeté qui ne tient à rien, grand vide où tout peut venir à fruit.

Le signe, le fruit, le geste, c'est cette tendre et inguérissable douceur de la plus que compassion et du plus que pardon, cette étrange et divine douceur plus forte que le plus fort alcool, plus dure au combat que les héros d'Homère.

Car c'est un combat, c'est une lutte âpre et sans merci. Et c'est douleur.

Tout demeure de l'en bas. Et le fruit de la traversée, c'est d'en donner une perception aiguë, intolérable.

Ah, comme il faudrait que tout soit autrement ! Et que nous soyons autres ! Mais la paix profonde doit demeurer, sous les vagues et sous l'ouragan.

Ce peuple-là, nous autres, les revenants des terres froides, pour les justes et les savants nous somment des gens étranges, des barbares, des incompréhensibles qui parlons une langue qu'ils ne comprennent pas.

Serions-nous le sel de la terre ? Voilà bien une prétention qui nous faire rire. Et pourtant, il est vrai que, comme le sel, nous donnons du goût – du goût à la vie.

O toi, qui que tu sois, si profond soit l'en bas, si dure la déréliction, si humiliant ton vice, si triste et sans but la vie qui te reste à finir de vivre, si du moins tu gardes en l'espace le plus secret de ton cœur, là-même où tu ne sais pas, un peu de cette lumière, un peu de cet espoir qui te sépare de la grande mort, un désir, un amour obscur, une foi sans mot sans visage, si du moins commence en toi (sans même que tu le saches) la lointaine aurore d'humanité, alors, frère, sœur, tu es des nôtres.

 

Maurice Bellet, La Traversée de l'en-bas, pp.12-13 ; 153-156

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