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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Tibet: Minéral animal

20 Décembre 2019, 13:43pm

Publié par Grégoire.

Tibet: Minéral animal

Elle se tient là, couchée au pied de la falaise, présente et invisible, discrètement dominatrice.
Sa robe est mouchetée d’ivoire et de poussière.

Taches de nacre, ombres d’obsidienne, larmes d’or.
Le ciel et la terre, le jour et la nuit sont fondus dans son pelage.
On braque la lunette sur son corps mais l’œil met un moment à le discerner.
L’esprit tarde à accepter ce qu’il n’attendait pas.
Le regard peine à voir ce qu’il ne connaît pas.
Notre raison, soudain, comprend que la bête se tient là, postée de pleine face.
Le paysage, par une étrange illusion d’optique, semble se résorber tout entier dans son corps.
Ce n’est plus la panthère qui est camouflée dans le paysage,

mais le monde qui s’est incorporé à elle.

Sylvain Tesson

Tibet: Minéral animal

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Traversé

18 Décembre 2019, 10:52am

Publié par Grégoire.

Traversé

 

Djanet, Tassili n’ajjer, novembre 2019.

 

Imaginer une forêt de pierres en plein désert, mots jetés sur une page de sable par un Dieu amoureux et poète. Des troncs pétrifiés en mégalithes plantés dans le sable. Une forêt de conte que le souverain d’un royaume aurait minéralisé comme d’immortels visiteurs du soir. Chacun de ces arbres est un penseur silencieux auquel le temps et son érosion ont donné des profils fantastiques. Dans quelques failles on peut voir danser leurs pensées.

 

 

Certains portent ensemble ou séparément, dans un équilibre fragile et une fuite immobile, des baluchons semblant tombés du bleu du ciel, d’autres pleurent des larmes de pierres roulant à leurs pieds, certains se soutiennent dans un écroulement mêlé. Dans chacun bat un cœur que passent remonter des moula-moula et autres petits passereaux du désert. Je me suis couché au pied d’un de ces migrants pétrifiés, fuyant dans un de ces cauchemars où la course se fige. Au loin, une armée au garde à vous met en joue la voie lactée. Quelqu’un là-haut a détaché d’un coup de serpe lunaire le manteau d’étoiles. Dans cet infiniment grand, naviguant aux étoiles, l’infiniment petit sort alors inscrire son histoire et déplier ses cartes dans les grains du sable. Dans un décor de clairière sableuse, des corps abandonnés caressés d’absolu, statues grattant l’azur sourd de prières muettes.

 

J’ai vu tant de pierres dressées dans la hamada de Tindouf, de l’autre côté du désert, autour des camps sahraouis. Les pépinières d’âmes semées deviennent elles à leur tour forêts de pierre ?

 

 

Le ciel est d’un bleu de faïence profondément innocent, d’un bleu qui regarde ailleurs. Il a pourtant dû pleuvoir des pierres. Autour de chacune d’elles, un trou dans le sable semble l’attester. De quelle table céleste sont elles tombées, de quelle nappe ont-elles été secouées ? Qui a refermé cette porte qu’effleurent quelques motifs nuageux et dans laquelle un œil de bœuf laisse entrevoir l’omniprésence d’un œil de feu. Nos esprits encombrés cherchent des comparaisons pour exprimer l’indicible du simplement beau.

 

 

 

Quelques herbes pliées sous le souffle du vent sont devenues compas, dessinant sur le sable des cercles à brins levés. Un insecte, sans doute attiré par la marionnette végétale, s’est trouvé enfermé dans cette prison circulaire à ciel ouvert et y a tracé une folle cartographie de mers et de continents. Les prisons élaborent les rêves, les voyages, cette part de nous en liberté conditionnelle. Sur ses pointes de saphir une danseuse chorégraphie son ballet et grave dans les sillons le chant du vent. Certaines de ces herbes, trop sèches, ont fini par se couper à la base et à s’envoler, laissant des cercles parfaits et anonymes, pupilles regardant les nôtres, comme des points d’interrogation au bout de phrases effacées. Danses de vie, en cercles circonscris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au loin, à flanc de sable et de pierre, des tombeaux millénaires dessinent leurs motifs de serrures, priant le ciel d’en accorder les clefs. Compas réclamant compassion.

De quelles âmes les herbes sèches sont-elles les scribes ? De quelles prières tremblantes le vent les agite elles, fragiles aiguilles affolées de sismographe, petits derviches tourneurs de clefs ?

Danses de mort, en cercles circonscris.

 

 

L’espace et le temps, dans l’infiniment vaste et l’infiniment petit, dans la pérennité et l’éphémère, dans le silence tumultueux des dunes et des pierres, gravent et effacent dans un même mouvement imperceptible et perpétue, dans l’érosion du grès ou l’ondulation des barkanes sableuses l’histoire minérale, végétale, animale.

Le désert est le testament de Dieu. Un testament vivant, sans cesse modifié. Nos empreintes sont ses dernières volontés dans la mémoire des sables, paraphes boiteux de nos pas ou trace d’un front y déposant sa prière.

 

 

 

Pourquoi, gavés d’images, courir et s’ébahir devant des traces ocrées parfois difficilement discernables ou des gravures taillées sur la pierre ? Entre gavé et gravé, il manque l’r.

L’air de l’enfant curieux d’un trésor à trouver, l’air soufflé en buée sur nos yeux pour en éclaircir la vision. L’air respirable, tout simplement, celui qui va nous manquer, parce que nous ne gravons plus l’essentiel pour nous gaver de superflu.

 

Une trainée vue de loin sur la roche est parfois une veine qui fait palpiter les nôtres de la même façon que l’image peinte ou gravée qu’on finit par voir, « là juste devant tes yeux » après d’interminables secondes de recherche. En les découvrant enfin, nos yeux basculent en nous, révulsés dans la conversion. Ces peintures ou ces gravures ont la modernité d’un temps millénaire qui bouscule nos idées reçues.

 

Comment ces hommes ont-ils été retenus par la roche d’où ils semblent vouloir s’extraire ?  Comment ces coureurs de fond ont-ils pu transformer les mètres en années, l’espace en temps ? Comment ces véritables artistes ont-ils su s’arrêter à l’essentiel d’une vie quotidienne tout en croquant une esquisse divine ?

 

 

 

Scènes de chasse, d’élevage, de nomadisme, de regards timides ou de mains effleurées, éternelles. Nous avons depuis inventé puis chassé et expatrié nos Dieux dans des livres sacrés, la religion, le culte et les symboles, le cléricalisme. Les hommes d’il y a 10 000 ans ignoraient en être simplement habités, lorsque leurs mains traçaient ou gravaient des larmes aux yeux des vaches ou de minuscules danseurs étonnants et émouvants. Savaient ils qu’ils convertiraient nos yeux à voir cette part divine en nous reléguée ?

 

 

Autour du cercle d’une case ou d’une caverne ronde comme une terre où dorment des enfants et que veillent des mères assises, une autre personne en garde l’entrée. Autour, quelques vieillards appuyés sur des bâtons sont assistés de personnes marchant à leur côté. Dans un troisième horizon, femmes et hommes courent en « grand jetés », pour assurer la vie. Ronds concentriques dans la mémoire d’une eau évaporée. Quelle image de nous demain ?

 

 

 

 

 

 

On croit traverser le désert. C’est lui qui vous traverse.

 

Son immensité s’infiltre par les yeux, son infiniment petit pénètre en vent de sable par les pores de la peau. Une part d’inexpliqué s’installe en vous, une page oubliée mais qui vous appartient, qui va vous revenir, comme un nom, sur le bout de la langue.

 

Vous devenez un voyageur troué, à jamais irréparable. Une érosion vous transforme, des graffitis apparaissent à vos frontons, des pigments sur vos mains, votre équilibre défie les lois. Vous devenez le bivouac d’une nuit d’étoiles, ce minuscule point sur l’horizon d’où le soleil choisira de surgir, cette arche sous laquelle son ombre passera, cette guelta qui se baigne dans votre reflet, cette figurine nomade oxydée qui danse l’éternité.

 

 

 

 

Jean-François Debargue

 

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Ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée ...

15 Décembre 2019, 15:45pm

Publié par Grégoire.

Ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée ...

"Si les choses ne vont pas aussi mal pour vous et pour moi qu'elles eussent pu aller, remercions-en pour une grande part ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes que personne ne visite plus.

Georges Eliot.

 

Malick a toujours été, en un sens, hors du temps : que ce soit par ses figures qui semblent traverser l’espace sans que la société n’ait de prise sur eux (La balade sauvage, Les moissons du ciel), par un regard en surplomb qui essore la vanité d’une époque (Song to Song, The Knight Cup) ou embrasse carrément l’infinité du temps (The Tree of Life, Voyage of Time), son œuvre a toujours doublé le récit d’un lyrisme voué à lui donner les proportions du sublime.

 

Ses deux incursions dans le film d’époque (La Ligne Rouge, puis Le Nouveau Monde) procédaient de la même manière, avec cette modulation pourtant fondamentale d’être en prise avec l’Histoire, teintée d’une approche plus mélancolique encore sur la violence et les erreurs qui la jalonnent. Alors que ses derniers films semblaient progressivement s’évaporer dans leur écriture, au profit d’une poésie dissertative qui s’affranchirait de la colonne vertébrale d’un récit, Une vie cachée opère une sorte de retour aux sources, à la fois de l’écriture et de l’Histoire elle-même. En restituant la vie d’un autrichien refusant de prêter allégeance à Hitler, Malick embrasse une figure presque absente dans son œuvre, celle du véritable héros.

 

 

Bien entendu, il ne s’agit nullement d’un brusque revirement dans son travail, et tout le traitement du sujet se fait dans la continuité des expérimentations précédentes, et avec toute la maestria qu’on est forcé de reconnaître au maître. (Cette question de l’évolution du personnage dans toute la filmographie de Malick a été abordée de façon très éclairante par WeSTiiX dans son étude sur les liens entre le cinéaste et la philosophie de Kierkegaard.)

 

Le regard se porte ici sur un paysan et le travail qu’il opère avec son épouse dans les Alpes autrichiennes, l’occasion pour Malick de contempler un paysage d’un virginité brutale, où les cimes accrochent le ciel et l’herbe sombre offre ce que la terre semble avoir de plus pur. Le temps passé est celui des Travaux et des Jours, contemplation bucolique où les protagonistes densifient leur présence au monde par le rapport artisanal qu’ils entretiennent avec lui : la traite, la semaille, les fauchages, le travail du bois et de la terre. La beauté brute, l’évidence d’un tel lien à la nature qui n’oblitère jamais la sueur du front exigée par le Texte fondateur, est le matériau idéal pour Malick, qui, épaulé cette fois par Jörg Widmer à la photographie, offre un tableau qu’aucun autre cinéaste ne peut peindre.

 

 

La longueur du récit, qui approche les 3 heures, est donc la garantie d’une réelle incarnation : ce travail, que l’on retrouvera dans un autre rapport à la matière en prison (le cirage des chaussures, le maniement des sacs de sable) est abordé comme l’un des ancrages de la condition humaine, sur laquelle se greffe une autre valeur absolue, celle de l’amour. La famille immergée dans ce décor relève de l’évidence, et décline une vision qui prolonge le regard de Malick sur ses personnages, s’épanouissant dans un silence tactile face au monde. La musique, le mouvement des caméras, la lumière s’occupent de magnifier ce que les mots ne pourraient retranscrire. 

 

Il y a quelque chose qui manque cruellement à nos sociétés modernes, c’est quelqu’un qui dit non. » 

 

Ce rapport à un langage averbal – qui semblait justement phagocyter la possibilité d’un récit dans les films précédents du réalisateur – est d’autant plus essentiel qu’il va offrir le contrepoint à l’élément perturbateur, à savoir le bouleversement par l’Histoire de cet Eden à dimension humaine (un motif qui structurait aussi la vision de l’île du Pacifique dans La Ligne Rouge). Alors que le couple parle anglais, - une curiosité qu’on peut expliquer comme une forme de complicité de surplomb entre le cinéaste et ses personnages -, l’autrichien est la langue du village, bientôt souillée par des bribes de discours nationalistes, avant l’émergence violente de l’allemand des SS. Le cœur de la violence se situe bien là : Franz objecte, refuse l’engagement, mais surtout, face aux compromis qu’on lui proposera, s’oppose surtout à toute déclaration, quand bien même on lui rétorque qu’il n’est pas obligé de penser ce qu’il affirmera pour rester en vie.

 

 

Contempler, parler, agir : alors que les films d’archives imposent aussi une lucidité sur une époque qu’un film à la beauté si manifeste ne doit jamais oublier (allant jusqu’à montrer le Führer lui-même dans un moment familial et d’une simplicité accessible à tous), Malick interroge sa propre posture. Le dialogue qui se joue lors de la restauration des peintures de l’église est tout sauf anodin : “We just Create. Some day I’ll paint the true Christ” affirme le peintre, bien conscient que l’esthétique ne doit être que le marchepied vers une présence active au monde.

 

 

La question de l’engagement a donc été mûrement réfléchie, et s’affranchira de longs discours : il n’est pas nécessaire de démontrer, il suffit de rester debout – et mutique, s’il le faut. Le cinéaste, qui va et vient entre la prison et le village où l’épouse poursuit la tâche, accompagne son objecteur de toutes les valeurs qui sont sa force, construisant à grand renfort de musique, de surplomb et de réminiscences sa liberté spirituelle. L’emphase n’est certes pas loin, et quelques longueur peuvent surgir ici ou là, mais le propos ne s’enlise jamais, parce que le cinéaste tient un sujet qui va donner chair à son esthétique, et que l’on sait qu’il s’agit là de sa langue, d’une sincérité indiscutable, et non d’une pose. L’utilisation de la voix off et la mise en sourdine des voix in, véritable signature malickienne, sont ainsi ici parfaitement exploitées, permettant l’émergence d’une parole intime qui deviendra indestructible face à la violence d’un monde qu’une force intérieure pourra héroïquement maintenir à distance.

 

 

Dans ce monde livré aux ténèbres (“Is this the death of the light ?”), on songe souvent au destin d’Antigone, celle dont le rôle sera de dire « Non ». Le monde face à lui s’organise, s’agite, parlemente, négocie, mais reste inéluctablement passé au filtre de celui qui sait : que son engagement inconditionnel se double d’un amour tout aussi absolu de son épouse (“Do what is right.”), et que la beauté du vrai (ces montagnes, au loin, mais dans son cœur) perdure.

You won’t change the world. The world is stronger. ” A cette assertion indéniable, Malick répond par une histoire moins racontée que vécue, omettant volontairement, par exemple, de mentionner la béatification de Franz Jägerstätter et lui substituant la citation de George Eliot qui donne son titre au film, sur « ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes que personne ne visite plus ». Une vie que le créateur, conscient de la minorité de son geste face à la grandeur de son personnage, révèle ainsi par un chant profond en réponse à la noirceur du monde.

Une symphonie visuelle, qui, à nouveau, pourra s’affranchir du temps.

 

https://www.senscritique.com/film/Une_vie_cachee/critique/193027952

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Survivre au pays du mensonge, grâce au seul pouvoir de la poésie. Anna Akhmatova, une voix libre sous la terreur

13 Décembre 2019, 16:03pm

Publié par Grégoire.

La poète russe Anna Akhmatova.

La poète russe Anna Akhmatova.

La grande poétesse russe s’est confiée, de 1938 à 1966, à l’écrivaine Lydia Tchoukovskaïa. « Entretiens avec Anna Akhmatova » est un témoignage magnifique sur l’URSS – et sur la capacité de résistance de la littérature.

 

 

Survivre au pays du mensonge, grâce au seul pouvoir de la poésie. Telle est sans doute la leçon intemporelle que nous offre la rencontre entre deux femmes, Anna Akhmatova (1889-1966), joyau de la poésie russe moderne, et l’écrivaine Lydia Tchoukovskaïa (1907-1996). Du récit de leur conver­sation continuée, de 1938 à 1966, cette ­dernière a tiré un journal exceptionnel d’émotion et d’intelligence.

 

 

Leurs chemins se croisent alors qu’elles partagent un sort commun à l’époque, la détention de leurs proches. Liova, le fils ­qu’Akhmatova a eu de son mari, le poète Nicolaï Goumiliov (lui-même fusillé en 1921), vient d’être arrêté, tout comme le mari de Lydia Tchoukovskaïa, Matveï Bronstein, dont elle finit par comprendre qu’il est tombé sous les balles de la Grande Terreur. En 1937, alors que le chaos sanglant frappe à l’aveugle l’intelligentsia ­urbaine, une relation asymétrique s’instaure entre Akhmatova, figure emblématique de la littérature de l’« âge d’argent » d’avant 1914, peinte par Modigliani, laissée en vie et en liberté par le régime soviétique mais interdite de publication jusqu’en 1940, et Tchoukovskaïa, son admiratrice.

 

D’abord diffusés par samizdat (manuscrits transmis clandestinement), ces ­Entretiens ont partiellement paru chez ­Albin Michel, dès 1980, en version ­française. Mais la troisième partie, ­concernant la période 1963-1966, était ­demeurée inédite, ainsi que les Cahiers de Tachkent, ville où les deux femmes se replient pendant la guerre. Le Bruit du temps propose donc une édition enfin intégrale, assortie des notes précieuses dues à la traductrice Sophie Benech, qui complètent les éclaircissements de Lydia Tchoukovskaïa elle-même. Outre un panorama de la littérature russe du temps, les centaines d’entrées en forme de saynètes dévoilent la complexité d’une amitié passionnée, quelquefois orageuse. Malgré une estime réciproque, Akhmatova et Tchoukovskaïa se brouillent de 1942 à 1952, pour une raison inexpliquée.

 

Ces conversations entre proscrites, qui ne survivent que d’expédients ou de traductions, sont imprégnées par l’atmosphère étouffante propre au monde soviétique : « C’était un temps où seuls les morts souriaient,/ Contents d’avoir trouvé la paix… », résume Akhmatova. Face aux exécutions décidées par quotas, sur les bases les plus arbitraires, face aux arrestations de parents, destinées à tenir en respect la moindre velléité d’opposition, « les gens avaient tout simplement cessé d’être sensibles au principe de causalité », constate Tchoukovskaïa.

 

La dictature communiste inculque à la population « une léthargie obtenue à force de dressage », « une peur qui devait durer une vie entière ». Le lecteur d’aujourd’hui trouvera aussi dans ces pages un tableau très précis de la vie quotidienne et intime ; il peut se figurer la pénurie, la souffrance y compris physique, sous la tyrannie stalinienne et poststalinienne – malgré la très relative accalmie provoquée par le « dégel » khrouchtchévien (1953-1964).

 

« Portrait d’Anna Akhmatova », de Nathan Altman (1914). Musée russe, Saint-Pertersbourg. 

 

Comment relever un tant soit peu la tête dans un pays « dépossédé de sa littérature et de son histoire », quand Akhmatova elle-même se voit contrainte, en 1950, pour sauver son fils, Liova, une nouvelle fois incarcéré, de publier Gloire à la paix, une adresse à Staline ? Comment, quand on est poète, exhumer l’horreur réelle sous les euphémismes qui pullulent à l’envi dans l’univers soviétique : « Sciences récréatives », « Fonds littéraire », « Maison de la création », « dix ans de camp avec interdiction de correspondance » ?

 

Les discussions retranscrites ici offrent un vrai manuel de survie. Les deux amies codent toute allusion politique de références littéraires ou artistiques. Alexandre Pouchkine (1799-1837), dont Akhmatova est une spécialiste, sert ainsi de cryptogramme aux poèmes inspirés par la Terreur, Requiem ou Poème sans héros, tout comme le tsar Nicolas Ier (1796-1855) renvoie discrètement aux autocrates modernes.

 

Akhmatova compose la nuit et récite ses vers le lendemain à Tchoukovskaïa. Instantanément, celle-ci les retient tandis qu’Akhmatova brûle les notes avec ses cigarettes. Sept à onze amis sûrs sont métamorphosés en livres vivants, en attendant que l’étau se desserre et que les « temps nouveaux » de la période Krouchtchev, qui se révéleront bien décevants, permettent quand même de sortir quelques plaquettes, dûment filtrées par la censure.

 

Longtemps avant que le numérique atrophie la mémoire, ce récit nous rappelle un temps où la littérature se faisait par cœur ; on découvre comment pouvait s’élaborer une contre-histoire de l’oppression, dans un pays où ingénieurs, chauffeurs de taxi ou paysans connaissaient les vers d’Akhmatova. L’Etat aura beau adopter deux résolutions contre elle, en 1925 et en 1946, « la conscience que même dans la misère, dans le ­malheur et dans la souffrance, elle était la poésie, que c’était elle la vraie grandeur et non le pouvoir qui l’humiliait, cette conscience lui donnait la force de supporter la pauvreté, les humiliations et le malheur ».

 

Akhmatova compose la nuit et récite ses vers le lendemain à Tchoukovskaïa. Instantanément, celle-ci les retient tandis qu’Akhmatova brûle les notes avec ses cigarette.

 

Dans ce journal, véritable anthologie de la grande poésie russe du XXe siècle grâce aux innombrables citations, Akhmatova se voit souvent campée en impératrice byzantine sans couronne, exploiteuse à l’occasion, conciliant en une seule personne « l’orgueil et la vulnérabilité ». Elle sait pourtant montrer de la compassion pour d’autres désastres que les siens. En 1940, depuis Leningrad, elle évoque Paris sous une botte, allemande cette fois : « Mais le fils ne reconnaît pas sa mère,/ Le petit-fils se détourne en pleurant,/ Et les têtes s’inclinent plus bas./ La lune oscille comme un balancier. Eh bien, voilà quel ­silence s’abat/ Aujourd’hui sur Paris occupé. »

Elle se passionne pour l’histoire, pour la littérature étrangère. Elle ­confie avoir lu six fois Ulysse, de Joyce (malgré son côté « pornographique », dit-elle), s’intéresse à Faulkner, à Leopardi et même à Thérèse Desqueyroux, de Mauriac (qui, selon elle, sonne faux)… Elle accueille à bras ouverts les ­premiers poètes et écrivains de la génération dissidente, Joseph Brodsky ou Alexandre Soljenitsyne, qui la fréquentent à la fin de son existence.

 

 

« Venez me voir le plus vite possible », martèle Anna tout au long du livre à son amie, pas seulement pour transmettre des plaintes ou son indignation, mais aussi pour échanger potins et anecdotes. Et Lydia de s’exécuter, sur la glace de Léningrad ou sous la canicule ouzbèke. Parfois elle explose, quand Akhmatova, jamais avare de jugements tranchés, dénigre Tchekhov ou Anna Karénine, juge raté Le Docteur ­Jivago, de son ami Boris Pasternak (Gallimard, 1958), contraint de renoncer à son prix Nobel en 1958. La description, par Lydia Tchoukovskaïa, de l’enterrement de celui-ci, manifestation muette de protestation contre le Kremlin, le 2 juin 1960, est l’un des sommets de ce livre incroyablement riche. Car, ces Entretiens le montrent, la poésie écrit l’histoire autant qu’elle peut en être la victime.

 

La couverture du livre reproduit un portrait d’Anna Akhmatova par Modigliani.

 

 

EXTRAIT

 

« [21 décembre 1962] Nous évoquons un sujet de conversation qui est sur toutes les lèvres : (…) le fait que Khrouchtchev aurait dit que Staline n’était pas dépourvu de ­mérites. On a pu vivre sous Staline (nous l’avons fait), on a pu écouter et lire les louanges de Staline (nous n’avons rien fait d’autre pendant trente ans). Mais l’idée de supporter le moindre éloge de lui main­tenant, après tout ce qui s’est passé, c’est devenu impensable. C’est une injure à des millions d’êtres humains, vivants et morts. – C’est aussi intolérable que la « répétition » par laquelle nous sommes déjà passés, a dit Anna Andreïvna [Akhmatova], au moment où, en 1948-1949, on s’est mis à arrêter de nouveau ceux qui étaient revenus après l’année 1937. Vous vous souvenez ? Je sais qu’il y a eu beaucoup de suicides parmi ceux qui s’attendaient à une nouvelle arrestation. Les gens ne pouvaient supporter d’être arrêtés une deuxième fois. Allons-nous supporter, nous, qu’on se remette à encenser Staline ? Après la divulgation de ses instructions sur la torture ? »

Entretiens avec Anna Akhmatova, page 740

 

 

« Entretiens avec Anna Akhmatova » (Zapiski ob Anna Akhmatovoy), de Lydia Tchoukovskaïa, traduit du russe par Lucile Nivat, Geneviève Leibrich et Sophie Benech, édité par Sophie Benech, Le Bruit du temps, 1 248 p., 39 €.

 

https://www.lemonde.fr/critique-litteraire/article/2019/12/11/anna-akhmatova-une-voix-libre-sous-la-terreur_6022516_5473203.html

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Ce qui fatigue ce sont les conventions : elles mangent la plus part des vies comme de petites souris à petites dents et au bout du compte c’est la vie toute entière qui est mangée comme un gruyère

11 Décembre 2019, 12:10pm

Publié par Grégoire.

Ce qui fatigue ce sont les conventions : elles mangent la plus part des vies comme de petites souris à petites dents et au bout du compte c’est la vie toute entière qui est mangée comme un gruyère

" Nous sommes tous des enfants : on ne traverse pas cette vie sans avoir le cœur arraché par une main glacée qui entre dans notre poitrine comme si elle était chez elle, nous arrache le cœur et le jette aux bêtes…et là, on se pose la question :  y-a-t-il un secours qui nous reste ?

les fausses consolations du monde sont ignobles et terribles, mais les consolations du réel sont splendides…

 

La consolation, c’est cette manière enfantine, puérile d’accrocher quelques cerises du langage à son oreille, c’est ce rafraichissement de la vie, c’est la revanche du rosier contre l’intelligence technicienne et molle, contre cette force aveugle, cette bête idiote qui nie la vie la plus fragile la plus sacrée.

 

La consolation c’est quelqu’un qui prend un peu de feu du langage et qui nous le jette à la figure, comme un coup de canon, et qui nous arrache à cet empêchement de connaitre, qui nous sauve de l’illusion de trop connaitre, et qui déchire ce voile sur le réel et qui nous donne de recevoir : un chose ténue et délicate, comme le baiser d’une lumière sur notre cœur gris : la vie à l’état pur, telle qu’elle est en elle-même : oisive et patiente, abondante et mortelle, qui nous invite à être comme la terre nue, oublieuse d’elle-même, faisant même accueil à la pluie qui la bat et au soleil qui la réchauffe … "

 

Christian Bobin 

 

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Aider à faire " Redécouvrir la splendeur banale du quotidien..."

9 Décembre 2019, 13:05pm

Publié par Grégoire.

"Vous donnez de la joie ! Je vous ai vu et je sais que votre visage, vos mains, tout votre corps rendra à mes phrases l'énigme et même la dureté dont elles ont besoin..." Christian Bobin à Grégoire Plus au festival d’Avignon 2014.

"Vous donnez de la joie ! Je vous ai vu et je sais que votre visage, vos mains, tout votre corps rendra à mes phrases l'énigme et même la dureté dont elles ont besoin..." Christian Bobin à Grégoire Plus au festival d’Avignon 2014.

Depuis 8 ans, j'adapte des textes de Christian Bobin -après 4ans de succès au festival off d’Avignon- chez des particuliers, théâtres, entreprise où je rencontre une forte attente de ce regard simple, renouvelant sur nos vies apparemment ordinaires.

 

Ces 'seul en scène' sont là pour servir l’humain par « la force insurrectionnelle de la poésie. La poésie est une manière de dire les choses qui leur laisse leur force pure. Qui leur laisse toutes les chances de nous atteindre. C’est pour foudroyer, sinon, ce n’est pas la peine. La poésie, c’est la brutalité de la beauté qui nous détache de tout ce qui est mort, endormi, convenu pour être pleinement homme. Parce que le plus difficile, c’est peut-être d’être humain. » dixit C Bobin.

 

 

Comment aider chacun à redécouvrir la splendeur de ses jours apparement sans histoire...? Le miracle qu'est sa propre vie à travers la splendeur du quotidien.. ? Tel est mon intention.

Diffuser ces paroles qui comme des gélules de sagesses ou des comprimés de joie calme sont les meilleurs anti-dépresseurs, les meilleurs remèdes au désespoir ambiant, à la critique systématique, à la surconsommation, et se mettre à l'école de la vie simple, lente, qui est là, sous nos yeux.. 

 

Redécouvrir que le plus bel exploit humain, c’est de susciter la naissance d’un vrai sourire sur les lèvres de quelqu’un qui vous fait face : le sourire c’est le portail qui s’ouvre…

 

Par cette collecte, je souhaite créer une association, diffuser mon travail, rendre ces textes accessibles auprès de n'importe quel public (écoles, maison de retraite, prisons, hôpitaux etc.. créer un festival, rassembler et donner à d'autres artistes la possibilité de , donner des cours, ouvrir un lieu de création..

 

https://www.gofundme.com/f/splendeur-banale-du-quotidien?utm_medium=email&utm_source=product&utm_campaign=p_email%2B4803-donation-alert-v5

 

 

" Christian Bobin est le rare, peut-être le seul auteur optimiste français vivant. Le lire est un anti-dépresseur naturel dans une France qui semble aimer broyer du noir. Grégoire Plus sert ses textes avec ferveur et un dévouement exceptionnel depuis plusieurs années. Il se passe alors un phénomène naturel au théâtre : hé oui! Quand le travail est correctement fait, la voix, le corps en mouvement, l'implication de l'acteur apportent, c'est le cas de le dire, un "Plus", une vibration,une couleur supplémentaire aux textes fabuleux du poète bourguignon. C'est dire."

Michel Sigalla

https://www.facebook.com/groups/952957535067367/

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Mon rêve aurait été d'être invisible. La plus part de mes semblables voulaient le contraire : se montrer.

6 Décembre 2019, 02:07am

Publié par Grégoire.

Mon rêve aurait été d'être invisible. La plus part de mes semblables voulaient le contraire : se montrer.

En des âges inconcevables, avant le big-bang, reposait une puissance, magnifique et monomorphe. Son règne pulsait. Autour, le néant. Les hommes avaient rivalisé pour donner un nom à ce signal. C'était Dieu pour les uns, nous contenant en devenir, dans la paume de sa main. Des esprits plus prudents l'avaient appelé « l'Être ». Pour d'autres, c'était la vibration du Om primordial, une énergie-matière en attente, un point mathématique, une force indifférenciée. Des marins à cheveux blonds sur des îles de marbre, les Grecs, avaient appelé « chaos » la pulsation. Une tribu de nomades recuits de soleil, les Hébreux, l'avait baptisée « verbe », que les Grecs traduisaient par « souffle ». Chacun trouvait un terme pour désigner l'unité. Chacun affûta ses poignards pour zigouiller son contradicteur. Toutes ces propositions signifiaient la même chose : dans l'espace-temps ondulait une singularité première. Une explosion la libéra. Alors, l'inétendu s'étendit, l'ineffable connut le décompte, l'immuable s'articula, l'indifférencié prit des visages multiples, l'obscur s'illumina. Ce fut la rupture. Fin de l'Unicité !

 

 

Dans la soupe barbotèrent les données biochimiques. La vie apparut et se distribua à la conquête de la Terre. Le temps s'attaquait à l'espace. Ce fut la complication. Les êtres se ramifièrent, se spécialisèrent, s'éloignèrent les uns des autres, chacun assurant sa perpétuation par la dévoration des autres. L'Évolution inventa des formes raffinées de prédation, de reproduction et de déplacement. Traquer, piéger, tuer, se reproduire fut le motif général. La guerre était ouverte, le  monde son champ. Le soleil avait déjà pris feu. Il fécondait la tuerie de ses propres photons et il mourrait en s'offrant. La vie était le nom donné au massacre en même temps que le requiem du soleil. Si un Dieu était vraiment à l'origine de ce carnaval, il aurait fallu un tribunal de plus haute instance pour le traduire en justice. Avoir doté les créatures d'un système nerveux était la suprême invention dans l'ordre de la perversité. Elle consacrait la douleur comme principe. Si Dieu existait, il se nommait « souffrance ».

 

 

Hier, l'homme apparut, champignon à foyer multiple. Son cortex lui donna une disposition inédite : porter au plus haut degré la capacité de détruire ce qui n'était pas lui-même tout en se lamentant d'en être capable. À la douleur, s'ajoutait la lucidité. L'horreur parfaite.

 

Ainsi, chaque être vivant était-il un éclat du vitrail originel. Ce matin-là, dans le Tibet central, antilopes, gypaètes et grillons à la lutte m'apparaissaient des facettes de la boule disco accrochée au plafond de l'expansion. Ces bêtes photographiées par mes amis constituaient l'expression diffractée de la séparation. Quelle volonté avait ordonné l'invention de ces formes monstrueusement sophistiquées, toujours plus ingénieuses et toujours plus distantes à mesure que les millions d'années passaient ? La spirale, la mandibule, la plume et l'écaille, la ventouse et le pouce préhensile étaient les trésors du cabinet de curiosités de cette Puissance géniale et déréglée qui avait triomphé de l'unité et orchestré l'efflorescence.

 

Le loup se rapprocha des gazelles. Elles levèrent la tête, d'un même mouvement. Une demi-heure passa. Personne ne bougeait plus. Ni le soleil, ni les bêtes, ni nous-mêmes statufiés derrière nos jumelles. Le temps passait. Seuls des  lambeaux d'ombre glissaient lentement à l'assaut des montagnes : des nuages.

 

  À présent, régnaient les êtres vivants, propriétés de ce qui avait été « l'Unique ». L'Évolution continuait ses opérations. Nous étions de nombreux hommes à rêver aux âges primordiaux où tout reposait dans la vibration des débuts.

 

Comment calmer cette nostalgie du grand démarrage ? On pouvait toujours prier Dieu. C'était une occupation agréable, moins fatigante que la pêche à l'espadon. On s'adressait à un attribut unitaire qui aurait précédé le divorce, on s'agenouillait dans une chapelle et on murmurait des psaumes en pensant : Dieu, pourquoi ne vous êtes-vous pas contenté de vous-même au lieu de vous livrer à vos expériences biologiques ? La prière était condamnée à l'échec car la source était trop complexifiée et nous étions venus trop tard. Novalis l'avait dit plus subtilement : « Nous cherchons l'absolu, nous ne trouvons que des choses . »

 

On pouvait aussi penser que l'énergie primitive pulsait, résiduelle, en chacun de nous. Autrement dit que résonnait en nous tous un peu du vibrato originel. La mort saurait nous réincorporer au poème initial. Ernst Jünger, quand il tenait un petit fossile du précambrien dans le creux de sa main, méditait sur l'apparition de la vie (c'est-à-dire du malheur) et rêvait aux origines : « Un jour, nous saurons que nous nous sommes connus. »

 

Enfin, restait la technique de Munier : traquer partout les échos de la partition première, saluer les loups, photographier les grues, rassembler à coups d'obturateur les tessons de la matière mère explosée par l'Évolution. Chaque bête constituait un scintillement de la source égarée. Un instant, notre tristesse s'atténuait de ne plus palpiter dans le sommeil de la déesse-méduse.

L'affût était une prière. En regardant l'animal, on faisait comme les mystiques : on saluait le souvenir primal. L'art aussi servait à cela : recoller les débris de l'absolu. Dans les musées on passait devant les tableaux, carrés de la même mosaïque.

 

J'exposais ces considérations à Léo qui profita d'un relèvement de la température pour s'endormir. Il faisait —15°c, le loup se remit en marche, passa sans s'en prendre aux gazelles.

 

Sylvain Tesson, La panthère des neiges.

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Christian Bobin, un frère humain, très simple, très aimant

5 Décembre 2019, 01:44am

Publié par Grégoire.

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En tant que femme ..

4 Décembre 2019, 15:02pm

Publié par Grégoire.

En tant que femme ..

" La femme cherche toujours l’homme unique à qui elle donnera son savoir, sa chaleur, son amour, son énergie créatrice. Elle cherche l’homme, non l’humanité. Cette question féminine n’est pas si simple.

Parfois, en voyant dans la rue une jolie femme, élégante, soignée, hyper-féminine, un peu bête, je sens mon équilibre vaciller. Mon intelligence, mes luttes avec moi-même, ma souffrance m’apparaissent comme un poids oppressant, une chose laide, anti-féminine, et je voudrais être belle et bête, une jolie poupée désirée par un homme.

Etrange, de vouloir ainsi être désirée par un homme, comme si c’était la consécration suprême de notre condition de femmes. L’amitié, la considération, l’amour qu’on nous porte en tant qu’être humain, c’est bien beau, mais tout ce que nous voulons, en fin de compte, n’est-ce pas qu’un homme nous désire en tant que femme ? "

- Etty Hillesum, Une vie bouleversée

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Être humain : on ne peut qu'essayer et sourire d'échouer...

3 Décembre 2019, 14:42pm

Publié par Grégoire.

Être humain : on ne peut qu'essayer et sourire d'échouer...

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Le premier amour

2 Décembre 2019, 17:07pm

Publié par Grégoire.

Le premier amour

" J’avais dix-huit ans et j’étais amoureux. Ma vie n’avait qu’un seul but : la traduire. Mais comment trouver les mots justes pour la forme de la forme de ses seins ? pour le secret du secret de son sourire ? pour la profondeur ineffable de son regard sombre ?

Je voulais la traduire comme on traduirait un poème d’une langue qu’on aime – mais qu’on ne comprend pas. Je voulais écrire sur elle – et sur elle. Je voulais décrire ses lèvres – et ses lèvres.

Je voulais, pour toujours, la tenir tout entière sur le bout de ma langue. Malheureusement, les premiers amours, aussi éloquents soient-ils, ne sont jamais que les préludes des premières défaites.

On ne devrait jamais essayer d'écrire son premier amour : même après l'écriture il reste invivable. "

 

Santiago H. Amigorena se met en scène dans une histoire de cœur bien particulière. Amoureux de Philippine leur relation sera très étroitement liée à l’écriture. Au lieu de parler, Amigorena va écrire même quand Philippine est là : écrire des mots qu’elle lira par dessus son épaule ou bien écrire sur son corps – et son corps. Amigorena nous raconte cette histoire d’amour passionnelle ainsi que la profonde solitude qui en découlera car « les premiers amours (…) ne sont jamais que les préludes des premières défaites ».

Si l’on résume ce livre rapidement, l’histoire peut paraître banale : deux adolescents s’aiment et se séparent, quoi de plus commun, malheureusement ? Ce qui apporte tout l’intérêt à ce livre c’est surtout la qualité des écrits d’Amigorena pour cette jeune fille et la description qu’il en fait, à vouloir toujours chercher le meilleur moyen pour la décrire et pour décrire leur amour. On se plait à suivre sa poésie, à découvrir le corps de Philippine à travers les lignes à la typographie courbée qui parsèment les pages de ce livre. C’est une histoire d’amour dans ce qu’elle a de plus beau, de plus intense et de plus tragique.

Pour les amoureux de ce livre, il y a une suite : La première défaite, où Amigorena décrit les quelques années qui ont suivi la fin de sa relation avec Philippine.

" Mon premier amour a commencé le 25 novembre 1971 dans une cour d'école de Montevideo. Ou alors à Patmos, sur la plage de Psiliamos, le 8 août 1979. Ou bien, comme je l'ai écrit, par une pluie de pétales de roses, le 1er mai 1980, dans une chambre de la rue du Sommerard. Ou peut-être pas. Peut-être mon premier amour a-t-il commencé rue de Buci, le 5 septembre 1985, ou encore à Venise, un soir du mois d'octobre 2005. Ou enfin dans un café du 11e arrondissement de Paris le 2 février 2012.

Tout cela est vrai, tout cela est faux. Car mon premier amour a commencé seulement, uniquement, le 13 mai 1997 à la fin d'un dîner au palais des festivals de Cannes. Je le sais parce qu'il y a eu quelque chose d'unique en cet instant précis où elle s'est levée de sa table, où je me suis levé de la mienne, et où nous avons fait quelques pas inoffensifs l'un vers l'autre.

Qu'y a-t-il eu de si unique dans cet instant acatène ? Y avait-il déjà la passion sensuelle qui devait nous faire rester entremêlés comme des escargots sans coquille pendant des années ? Y avait-il le présage des enfants que nous avons eus à peine quelques mois plus tard ? Y avait-il dans son regard de havane cette promesse éternelle du plus grand bonheur et du plus grand malheur qui me fait encore rire et pleurer aujourd'hui comme j'écris ? Il y avait tout cela, et il y avait tant de choses encore. Il y avait tout ce qui rend cet instant où l'on chavire impossible à appréhender, impossible à décrire. Il y avait cette simple promesse d'un autre possible qui devient absolument nécessaire et qui rend ce que jusqu'alors était notre vie absolument inutile.

Pourquoi ? Parce que le premier amour, comme le Grand Jeu, pour peu que l'on veuille le jouer à tous les instants de notre vie, se joue en un seul coup ; parce que le premier amour est la preuve éternelle que nous sommes encore en vie, la preuve éternelle que l'oubli peut toujours l'emporter sur la mémoire ; parce que le premier amour, comme l'Éternel Retour, est une pure affirmation : on revient au même et on est autre, on revient à l'autre et on est le même. Peut-être me demanderez-vous alors quelle est la différence entre le premier amour et les autres amours. Elle est toute simple : il n'y a qu'un seul premier amour – et chaque amour est le premier. »

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Concert Dhafer Youssef Salle Pleyel Vendredi 29 Novembre 2019

26 Novembre 2019, 02:51am

Publié par Grégoire.

à ne pas manquer !

à ne pas manquer !

Il est des rêves qui durent longtemps. Et des pressentiments qui ont valeur de prophéties. Neuf albums plus tard, le musicien voyageur qui a contribué à introduire l’oud dans le jazz, assouvit son rêve de musique indienne et invite, dans un premier temps, le célèbre percussionniste Zakir Hussain à partager quelques scènes françaises en duo. La symbiose est au rendez-vous mais il manque une couleur : un instrument à vent. Dhafer Youssef convoque alors une autre « âme sœur » : le clarinettiste turc Hüsnü Şenlendirici. Le trio esquisse en concert la matière première du 12 titres « Sounds Of Mirrors ». 

L’enregistrement débute à Bombay, puis se poursuit à Istanbul où Eivind Aarset, l’aérien guitariste jazz en provenance de Norvège, rejoint l’aventure inédite. Car le disque qui, à l’origine, était un hommage à Zakir Hussain et au tabla prend alors une direction inattendue. « J’ai senti que, partant d’un socle culturel indien, nous pouvions aller vers un propos plus universel...

 

Cet enregistrement m’a fait l’effet d’une ode à l’amitié et à la fraternité. Quand nous jouions ensemble, j’avais la nette sensation que des âmes sœurs se reflétaient. D’où le titre de l’album : « Sounds Of Mirrors », raconte Dhafer. Œuvre de la maturité musicale excellence, la voix se met en retrait au bénéfice d’une musique qui se déploie, épanouie. Emergent alors toutes les finesses de la composition et le talent du soliste.

http://www.dhaferyoussef.com/#/home

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Tout le monde, partout, tout le temps, est occupé, et par une seule chose à la fois.

24 Novembre 2019, 12:36pm

Publié par Grégoire.

Tout le monde, partout, tout le temps, est occupé, et par une seule chose à la fois.

Partout Dieu nous attend, mais un Dieu en loques, mal rasé, inquiet - pas le soleil à crâne d'or des antiques processions religieuses. Ce Dieu-là ne s'encombre d'aucun rituel. Notre étonnement et une pointe de gaieté lui suffisent comme monnaie dans sa main tendue.

J'appelle « Dieu » la vie à peine sortie du tombeau des conventions, mal fichue, décoiffée comme au sortir du lit, adorable. Et j'appelle « anges » ces gens qui s'intéressent passionnément à la vie et s'émerveillent de n'y rien comprendre. J'ai passé un dimanche après-midi chez des anges. Chacun était unique. Il n'y a pas de fabrique des âmes. Il ne peut y en avoir. Le songe, la sauvagerie et la décision soudaine sont les racines de l'âme. Ce qui n'est qu'efficacité l'anéantit. Un des anges passait ses journées à dessiner avec des crayons de couleur les arcs-en-ciel qui illuminaient sa boîte crânienne. Il n'exposait pas ses œuvres, fuyait tout commerce. C'est un des signes certains pour reconnaître un ange : l'horreur des affaires.

Un autre travaillait dans une banque et c'est encore un signe pour les distinguer : ils contredisent toutes les règles, même celles qui les définissent, et ne sont jamais là où nous avons coutume de les épingler, froids sur les tympans des cathédrales, endimanchés dans les livres de peinture. Ils parlaient des uns et des autres.

Les âmes sont indéchiffrables, comment s'arrêter jamais de les commenter ? Le commentaire infini que tissent chaque jour nos confidences et nos émerveillements est le bruit que fait la caravane de l'éternel à nos fenêtres. En écoutant ces anges, si drôles, je redécouvrais la vérité la plus fuyante qui soit : une âme triste est une âme qui se trompe. Un ange parla d'un de ses cousins qui avait dormi jusqu'à dix ans dans une caravane avec des bébés lions. Depuis qu'il n'avait plus de cirque, il allait comme représentant de commerce sur les routes, trois jours par semaine, et le reste du temps fréquentait les salles de vente où, sans avoir de quoi les acheter, il admirait les vieux soleils bradés. (Un jour, je me suis surpris dans le grand miroir rouillé d'un brocanteur et j'ai aussitôt pensé que je ne dépenserais pas un sou pour acheter quelqu'un comme moi.) Ce cousin des anges jugeait sa vie trop précieuse pour la perdre en actions. Il n'en faisait rien.

Ce matin, j'ai réalisé l'expérience magique de ce rien, quand le papier couleur sable de l'enveloppe s'est mis à boire l'encre de l'adresse que je venais d'écrire. (Les lettres qu'on écrivait jadis à la main amenaient au monde - par leurs pleins et leurs déliés vibrants de l'invisible - les premiers secours de l'âme.) J'ai regardé, fasciné, le brillant de l'encre noire disparaître des lettres, s'éteindre peu à peu comme une lampe qui se meurt ou comme quelqu'un qui, portant un flambeau, s'éloigne dans la nuit.

Une seconde de contemplation ouvre les portails du temps : je venais de passer une vie entière à regarder un peu d'encre rentrer dans un peu de papier. Une vie nouvelle s'avançait. Nous vivons des milliers de vie par jour, les anges le savent qui ne veulent pas en perdre une miette.

Christian Bobin, juillet 2009

 

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Le bleu de l’Absence

22 Novembre 2019, 01:35am

Publié par Grégoire.

Le bleu de l’Absence

Elle l’avait vu de loin, avant nous tous. En plein désert, à trois jours de marche de Tamanrasset. Une silhouette bleue parmi quelques arbustes, flottant dans le clapotis d’une vague de chaleur. Son œil de photographe pouvait voir le plus souvent ce que nous ignorions. Puis l’évidence cachée surgissait à chaque fois, tranquillement installée sur l’écran ou sur les toiles de ses expositions.

C’était une tunique d’enfant, morceau arraché au ciel bleu et écartelé là, en croix, prisonnier d’un acacia, maigre compagnon de torture. Le bout des manches battait cet appel silencieux et désespéré que nous avions vu, semblant dire « vous arrivez trop tard, mais approchez ». Un crucifié sans mains, sans tête, sans corps, mais incroyablement vivant dans ses légers frémissements de toile. Enveloppe d’un tronc déposée sur un autre, la chemise racontait son universelle et singulière histoire de suaire et d’épines, l’histoire possible d’un enfant migrant dont elle était le seul bien, la seule patrie, l’histoire d’une disparition racontée par un tissu muet au témoignage déchiré, l’histoire de la mue abandonnée d’un nomade oublié, l’histoire d’une voile gonflée d’espoir dans une traversée d’épines.

Aucun d’entre nous ne troubla d’un mot le témoignage du frisson azuré.

Alors, avec un infini respect elle prit l’histoire en photo. C’était il y a treize ans. Un souffle de vent épique gonfla à ce moment précis la silhouette bleue, donnant à jamais respiration à l’Absence rencontrée.

Sur les pieds photographiés des enfants réfugiés elle continue de tracer des cartographies du monde, sur leurs mains des lignes de vie de fils barbelés. Pendant qu’une tunique orpheline aux couleurs d’indigo délavé par l’oubli continue de palpiter convulsivement dans un buisson d’épineux dans l’hymne du vent, drapeau déchiré de pays abandonnés et d’enfants disparus.

 

Jean-françois Debargue

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Un arrachement sans profit à l'abominable préférence que nous avions pour nous-mêmes.

20 Novembre 2019, 16:24pm

Publié par Grégoire.

Un arrachement sans profit à l'abominable préférence que nous avions pour nous-mêmes.

"Bavardages des roues du train, bavardages des économistes, bavardages des littérateurs. Radotages qui font le monde. Un bâillon de mots qu'on nous fourre dans la bouche. L'essentiel est ceci : sortir d'un coup le cri d'amour de nos entrailles, puis s'en sera fini, nous aurons fait notre journée, exprimé notre vie comme l'orange éclate dans la paume du géant qui la broie. Signer le néant que nous sommes, puis mourir.

Cette signature fait notre vie vivante jusque dans les tombes. Le timbre de notre voix dans l'amour, plus musical que du Bach. Un geste qui peut-être sauvera quelqu'un. Un arrachement sans profit à l'abominable préférence que nous avions pour nous-mêmes. Cracher son âme, exprimer son jus, diviniser la vie en la soulevant au-dessus de nous-mêmes -tel est encore à l'approche de la neige de tes cent ans, ta force, ton secours, ton travail.

Mon père n'a pas écrit de livre ni peint un seul tableau. Son sourire fut son seul coup d'éclat, un manteau de confiance jeté sur les épaules de la vie, devant quoi les diables reculèrent. Ce travail, chacun doit le mener, des écureuils dans les arbres aux philosophes dans leur boutique mal éclairée. "
 

C.Bobin, Pierre

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" Il y a des fous tellement fous que rien ne pourra jamais leur enlever des yeux la jolie fièvre d'amour... "

16 Novembre 2019, 01:54am

Publié par Grégoire.

Nouveau seul en scène à partir de texte de Christian Bobin.

chez vous, dans votre salon !

 

« Je m'appelle Manège, j'ai neuf mois et je pense quelque chose que je ne sais pas encore dire. Entrez dans ma tête. Mon cerveau est plié en huit comme une nappe de coton. En huit ou en seize. Dépliez la nappe, voilà ma pensée de neuf mois : d'une part, les coccinelles n'ont pas bon goût. D'autre part, les ronces brûlent. Enfin, les mères volent. Bref, rien que d'ordinaire. Il n'y a que du naturel dans ce monde. Ou si vous voulez, c'est pareil : il n'y a que des miracles dans ce monde. »

 

 

" Tout le monde est occupé. Tout le monde, partout, tout le temps, est occupé, et par une seule chose à la fois. Monsieur Lucien est envahi par sa femme. Monsieur Gomez est obsédé par sa mère. Madame Carl ne pense qu'à sa carrière. On ne peut pas faire deux choses à la fois. C'est dommage mais c'est comme ça. Dans la cervelle la plus folle comme dans la plus sage si on prend le temps de les déplier on trouvera dans le fond, bien caché, comme un noyau irradiant tout le reste, un seul souci, un seul prénom, une seule pensée. Dans le cerveau de Manège, dans sa tête, dans son cœur, il y a désormais un pêcheur à la ligne. L’histoire des petites filles avec leur père est une histoire insistante. Quant à l'histoire des petits garçons avec leur mère, c'est encore plus compliqué. C'est dommage, c'est navrant, c'est un peu étroit, c'est tout ce qu'on voudra, mais c'est comme ça. Tout le monde, partout, tout le temps, est occupé, et par une seule chose à la fois.

Christian Bobin.

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La joie libère ?

14 Novembre 2019, 12:08pm

Publié par Grégoire.

La joie libère ?

 

Alexandre Jollien : Les stoïciens avaient coutume de distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n'en dépend guère. Cette distinction en apparence banale est à revisiter chaque jour pour repérer ses failles, ses ressources, et avancer. S'abandonner à l'instant, c'est s'épuiser tout entier, se donner complètement au moment. En cela, les enfants sont des maîtres : quand ils pleurent, ils pleurent ; quand ils rient, ils rient. En somme, s'abandonner à l'instant, c'est mourir et renaître à chaque seconde. La résignation et le fatalisme participent de l'immobilisme. L'abandon, c'est plutôt refuser de refuser le réel...

Mais s'abandonner, "lâcher prise", ne serait-ce pas un exercice plus facile pour celui qui n'a rien, ou presque rien, que pour celui que la vie a bien servi ? 

Je me méfie de l'expression "lâcher prise". Quand on va mal, lâcher prise, c'est encore une exigence supplémentaire, quand la vie est déjà excessivement exigeante. Il s'agirait selon moi de lâcher même le lâcher-prise... Je constate, il est vrai, qu'à l'institut pour personnes handicapées où j'ai vécu je goûtais davantage l'abandon et la joie, car, justement, je n'avais rien à perdre. Aujourd'hui que la vie m'a un peu mieux gâté, je crains de perdre mes proches, mes amis, ma santé. L'exercice, l'ascèse, ce serait de laisser être l'existence, la peur, les laisser passer sans même vouloir m'en débarrasser. Lutter farouchement contre une émotion perturbatrice lui confère une énergie folle qui la nourrit.

Si cette vie, précisément, vous avait "bien servi", auriez-vous pu être ce quasi-bouddhiste que vous êtes devenu ? 

Je pense que la souffrance de n'être pas comme les autres m'a contraint à revenir à l'essentiel, à bien m'entourer et à pratiquer une ascèse. Cependant, j'ose espérer qu'il ne faut pas obligatoirement être dans la misère pour s'orienter vers une voie spirituelle. Je constate aussi que, quand la vie me sourit, j'ai tendance à lever le pied et à m'éloigner un tout petit peu de cette ascèse. Mon existence se déroule comme si je devais être en pleine mer et dans la tempête pour véritablement commencer à apprendre à nager.

Vous écrivez : "Conquérir la joie est le but de ma vie"... Mais de quelle joie parle-t-on lorsqu'on est, comme vous, un "handicapé"? 

La joie est un abandon au réel tel qu'il se propose. Je ne distinguerai pas diamétralement la joie de la personne handicapée de celle d'un individu en bonne santé. Cependant, la joie, pour moi, est essentiellement liée à la liberté intérieure. Elle annonce, comme le disait Bergson, que la vie gagne du terrain. En ce sens, le handicap, les moqueries qu'il déclenche peuvent me donner l'occasion d'évaluer ma petite liberté intérieure et de la nourrir un tant soit peu.

A ce propos, vous citez souvent le "soutra du diamant", attribué à Bouddha, qui affirme en substance, et de manière fort énigmatique : "Bouddha n'est pas Bouddha, et c'est pour cela que je l'appelle Bouddha"... 

Je me réjouis de lire ces paroles que je me répète à loisir, et qui résument l'ascèse que j'essaie de développer. Dans un bus plein à craquer, sous les moqueries, je me dis effectivement : "Alexandre n'est pas Alexandre, c'est pourquoi je l'appelle Alexandre." Devant la difficulté du quotidien, je me répète : "La souffrance n'est pas la souffrance, c'est pourquoi je l'appelle la souffrance." Cela me guérit et me sauve. C'est proprement génial : à la fois, la souffrance n'est absolument pas niée - ce ne serait que pure maltraitance - et, dans le même temps, on ne se fixe pas en elle. C'est le principe de la non-fixation : dès que je me fige dans une image de moi-même, dès que je m'arrête ou que je me braque sur un sentiment, je souffre. Aussi, la phrase du "soutra du diamant" opère comme un outil et m'invite à vivre renouvelé à chaque instant.

Pardon, mais pour en rester à un aphorisme zen que vous citez volontiers : "Que peut faire le renard pour ne plus être un renard ?" 

Voilà un koan[ndlr : une courte phrase utilisée dans les écoles zen pour la méditation] qui m'a bouleversé. Un renard ne peut rien faire pour être autre chose qu'un renard. Je ne puis rien faire pour être autre que qui je suis. Pourtant, du matin au soir, je m'évertue à vouloir me changer, à vouloir être quelqu'un d'autre, à jouer un personnage, à tenir mon rang. Pour moi, la joie, l'abandon, c'est précisément cela : être pleinement ce que nous sommes, être pleinement humains, faillibles, vulnérables. Paradoxalement, c'est cela qui nous conduit au progrès. Plus j'essaie d'être quelqu'un d'autre, moins je me donne la chance d'exister librement.

Ce qui donne une force particulière à votre discours, c'est qu'on se dit : "Si Alexandre Jollien, avec son infirmité, trouve de la joie à être ce qu'il est, comment pourrais-je moins faire, moi qui ai la chance d'avoir plus de chance que lui ?" 

La suprême chance, c'est de savoir faire avec sa malchance. Pour ce faire, il s'agit d'être bien entouré et, à mes yeux, de pratiquer une voie spirituelle. Mon grand problème a été d'idéaliser les autres et de faire le raisonnement inverse. Les autres, les personnes en bonne santé, me disais-je, ont tout pour être heureuses... Mais ma joie est avant tout un mode d'être...

Comment vous y prenez-vous, chaque matin, pour "bien faire et vous tenir en joie" - puisque tel est le programme spinoziste auquel vous vous conformez ? 

Depuis peu, notamment grâce au film "Intouchables", j'ai pris conscience que j'avais besoin d'aide pour les actes quotidiens. J'ai fini par comprendre que le handicap risquait, à long terme, de m'épuiser. Aussi, un assistant de vie vient tous les matins me donner un coup de main et nous avons établi un protocole de "mise en route". La première chose, avant les étirements, la douche et l'habillement, c'est accomplir une bonne action. Se décentrer, faire du bien. J'y vois une merveilleuse façon de démarrer la journée. Et de telles actions colorent tous les actes qui suivent. Dans le protocole, il y a aussi l'invitation à se détacher d'un objet par jour. Voilà qui est très concret, mais qui montre assez bien que la joie procède surtout du dépouillement, et non de l'accumulation.

On vous sent proche du bouddhisme, avec quelques lignes de fuite vers le christianisme et le spinozisme... Ce syncrétisme peut, a priori, paraître déconcertant... 

Je suis fondamentalement chrétien, mon coeur prie, et la personne de Jésus l'emporterait s'il fallait à tout prix "choisir son camp". Dans le même temps, il se trouve que la pratique du zazen m'aide à découvrir un esprit plus vaste et une joie qui sont déjà là, au fond du fond. Je ne parlerai pas de syncrétisme. J'essaie de suivre les pas du Christ. Et, paradoxalement, l'étude des textes bouddhiques et la méditation me conduisent au silence de la prière. Je crois qu'il y a des différences massives entre le bouddhisme et le christianisme ainsi que de fécondes convergences. Je renonce à établir des hiérarchies. Les deux voies peuvent nous conduire vers de très hauts sommets. Concrètement, la pratique du zen m'invite à mettre bas les idoles, à quitter peu à peu les repères, les catégories mentales qui entravent la liberté. Mais, d'emblée, la pratique du zen m'interdit de m'y installer et j'entends : "Le Christ n'est pas le Christ, c'est pourquoi je l'appelle le Christ." Plus je lis les soutras, plus l'Evangile me nourrit et plus je goûte à la transcendance, qui est insaisissable.

Comme saint François d'Assise, il vous arrive d'interpeller votre corps en le désignant par l'expression "Frère Ane"... Que voulez-vous dire ? 

Oui, j'aime à appeler mon corps Frère Ane. Mais j'avoue que je mets plutôt l'accent sur le mot "frère". La formule de saint François me paraît très douce, paradoxalement. Au fond, je commence à voir que le corps est un compagnon de route, que ses désirs, ses pulsions, ses besoins résistent parfois à la volonté, et tant mieux, finalement. Depuis, j'écoute Frère Ane...

Comment parvenez-vous à vous vacciner contre la colère, l'injustice, la mauvaise foi, l'imposture, et contre ce que les Pères de l'Eglise nomment le "mystère d'iniquité"? 

En laissant passer tout ça. En voyant aussi que je suis capable du pire comme du meilleur. Il est des attitudes très concrètes. Sans jouer aux vierges effarouchées, il suffit parfois de s'écarter des dangers, de détourner l'oreille des langues perfides, de se divertir un peu quand la colère ou la tristesse occupent le centre de la vie. Bref, de petites tactiques plus que des remèdes de cheval. Et, plus que tout, je crois que c'est la joie qui nous libère. Ce ne sont pas la privation et le renoncement qui mènent à la joie, mais c'est la joie qui conduit au détachement et qui aide à demeurer libre sans se laisser happer par les passions tristes.

https://www.lepoint.fr/chroniques/jollien-seule-la-joie-nous-libere-30-08-2012-1504569_2.php

 

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Ce qui n'est qu'efficacité anéantit l'âme ..

11 Novembre 2019, 14:59pm

Publié par Grégoire.

Ce qui n'est qu'efficacité anéantit l'âme ..

 

Partout Dieu nous attend, mais un Dieu en loques, mal rasé, inquiet - pas le soleil à crâne d'or des antiques processions religieuses. Ce Dieu-là ne s'encombre d'aucun rituel. Notre étonnement et une pointe de gaieté lui suffisent comme monnaie dans sa main tendue. J'appelle « Dieu » la vie à peine sortie du tombeau des conventions, mal fichue, décoiffée comme au sortir du lit, adorable. Et j'appelle « anges » ces gens qui s'intéressent passionnément à la vie et s'émerveillent de n'y rien comprendre. J'ai passé un dimanche après-midi chez des anges. Chacun était unique. Il n'y a pas de fabrique des âmes. Il ne peut y en avoir. Le songe, la sauvagerie et la décision soudaine sont les racines de l'âme. Ce qui n'est qu'efficacité l'anéantit.

Un des anges passait ses journées à dessiner avec des crayons de couleur les arcs-en-ciel qui illuminaient sa boîte crânienne. Il n'exposait pas ses œuvres, fuyait tout commerce. C'est un des signes certains pour reconnaître un ange : l'horreur des affaires. Un autre travaillait dans une banque et c'est encore un signe pour les distinguer : ils contredisent toutes les règles, même celles qui les définissent, et ne sont jamais là où nous avons coutume de les épingler, froids sur les tympans des cathédrales, endimanchés dans les livres de peinture. Ils parlaient des uns et des autres. Les âmes sont indéchiffrables, comment s'arrêter jamais de les commenter ? Le commentaire infini que tissent chaque jour nos confidences et nos émerveillements est le bruit que fait la caravane de l'éternel à nos fenêtres.

En écoutant ces anges, si drôles, je redécouvrais la vérité la plus fuyante qui soit : une âme triste est une âme qui se trompe. Un ange parla d'un de ses cousins qui avait dormi jusqu'à dix ans dans une caravane avec des bébés lions. Depuis qu'il n'avait plus de cirque, il allait comme représentant de commerce sur les routes, trois jours par semaine, et le reste du temps fréquentait les salles de vente où, sans avoir de quoi les acheter, il admirait les vieux soleils bradés. (Un jour, je me suis surpris dans le grand miroir rouillé d'un brocanteur et j'ai aussitôt pensé que je ne dépenserais pas un sou pour acheter quelqu'un comme moi.) Ce cousin des anges jugeait sa vie trop précieuse pour la perdre en actions. Il n'en faisait rien.

Ce matin, j'ai réalisé l'expérience magique de ce rien, quand le papier couleur sable de l'enveloppe s'est mis à boire l'encre de l'adresse que je venais d'écrire. (Les lettres qu'on écrivait jadis à la main amenaient au monde - par leurs pleins et leurs déliés vibrants de l'invisible - les premiers secours de l'âme.) J'ai regardé, fasciné, le brillant de l'encre noire disparaître des lettres, s'éteindre peu à peu comme une lampe qui se meurt ou comme quelqu'un qui, portant un flambeau, s'éloigne dans la nuit. Une seconde de contemplation ouvre les portails du temps : je venais de passer une vie entière à regarder un peu d'encre rentrer dans un peu de papier. Une vie nouvelle s'avançait. Nous vivons des milliers de vie par jour, les anges le savent qui ne veulent pas en perdre une miette. 

 

Christian Bobin, juillet 2009

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La plus grande aventure est peut-être de s’oublier soi-même, de négliger cette somme d’interdits qui est en nous et d’aller vers l’autre

9 Novembre 2019, 13:18pm

Publié par Grégoire.

La plus grande aventure est peut-être de s’oublier soi-même, de négliger cette somme d’interdits qui est en nous et d’aller vers l’autre

 

" La voix est un trésor qui se patine. On sait que les voix s'usent un petit peu, se creusent comme un évier sous la goutte d'eau. Mais on sait aussi que c'est un trésor qui se densifie. Si on a un petit peu d'oreille, les voix disent le meilleur de la personne et le chef d'oeuvre qu'est profondément une personne, est donné à entendre dans sa voix." 

"Il est possible que nous soyons, chacun de nous, psychiquement, spirituellement, comme des terrains toujours en danger d'inondation : inondations de mots, de traumas, inondation de savoirs inutiles, d'images aveuglantes et que c'est dans la rareté ou dans le peu, que l'immense à la chance de revenir, de resurgir."

Ce qui compte, à mon avis, c'est d'essayer d'être vivant, et pour être vivant, il faut parler et pour parler vraiment, il faut amener le silence dans sa parole, et amener le secret de sa vie dans cette parole sans le dévoiler, le faire juste vibrer. Il faut faire vibrer la peau de tambour d'un secret qu'on a dans le coeur, sans le dire, parce que ça serait l'anéantir et s’anéantir soi-même : le faire juste vibrer, c'est ce que j'appelle  "risquer".

"Le refus est peut-être la somme des conventions et des obéissances à laquelle nous répondons depuis le berceau ou presque. Aujourd’hui on vante beaucoup les exploits du corps physique, les aventures de marins ou d’alpinistes. Mais, la plus grande aventure est peut-être de s’oublier soi-même, de négliger cette somme d’interdits qui est en nous et d’aller vers l’autre. Je crois que c’est ça la plus grande aventure. Le plus bel exploit humain, c’est de susciter la naissance d’un vrai sourire sur les lèvres de quelqu’un qui vous fait face : ce sourire c’est le portail qui s'ouvre "

 

https://www.franceculture.fr/emissions/par-les-temps-qui-courent/christian-bobin

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L’enfer c’est d'avoir des bras et personne à étreindre

6 Novembre 2019, 17:42pm

Publié par Grégoire.

L’enfer c’est d'avoir des bras et personne à étreindre

" J., que beaucoup appelaient " mademoiselle " alors qu'elle avait déjà soixante ans,  travaillait comme bibliothécaire dans un centre culturel, recouvrant de plastique de lourds livres d'art qu'aucun lecteur ne venait emprunter. Ses goûts, son  humour et les teintes de ses robes : tout en elle semblait fragile et quelque peu désuet comme une aquarelle où la couleur rose eût dominé. Une douceur et une bienveillance cernaient les yeux de celle qui, parce qu'elle n'avait jamais causé de mal, aura traversé cette vie sur la pointe des pieds sans que nul ne la voie, sa mort ne faisant pas plus de bruit que de la neige tombant sur de la neige. Peut-être le monde est-il continuellement sauvé de l'anéantissement auquel il tend par de tels êtres que personne, jamais, ne remarque. 

Le monde n’est qu’efficacité. Lui obéir, c’est arracher cette divine maladresse que nous avons au fond de l’âme et qui est la pudeur même. Les petites mains volantes d’un nouveau né en sont la parfaite incarnation. Tout ce qui est réellement précieux et maladroit, timide, hypersensible.

Chacun travaille, travaille, travaille a son sombre intérêt, et ceux qui n’y travaille pas sont broyés. C’est par distraction que nous n’entrons pas au paradis de notre vivant, uniquement par distraction.

Le beau chapeau de nos conquêtes roulera sur notre tombe, mais nos défaites nous avaient déjà ouvert la porte de l’éternel."

Christian Bobin.

 

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C’est tellement beau cette vie qu’un rien peut arracher

4 Novembre 2019, 10:04am

Publié par Grégoire.

C’est tellement beau cette vie qu’un rien peut arracher

Elle était devant moi: une bouche édentée, des cheveux filasses, deux yeux d’azurs hors de prix. Ces yeux-là avaient traversés des siècles de détresse. Le monde, on arrive jamais à l’éclairer, même en plein jour. Et parfois, quelqu’un est jeté vers vous, un visage osseux, fatigué, un paquet de boue lumineuse, quelque chose qui sort des mains du créateur et qui n’a son pareil nulle part. Un visage couturé de partout, jeté dans notre direction. Moi qui suis émerveillé par les sphères des têtes de bébé, par ces poèmes couverts de rosée et délicatement veilé de bleu, je l’étais encore plus délicatement par ce visage vieilli, battu, avec la joie vrillée dans ses prunelles. Elle m’a parlé. La tête miraculeuse m’a parlé. C’était à Lille, ville dont les briques rouges m’avaient durablement émues comme un petit enfant qui montre ses muscles. 

Certains visages ont passés entre des haies de serpents de gifles et de crachats avant d’arriver à vous. Ils sont lumineux de toutes la lumière qui leur a été pendant des années refusées. Les vivants sont des livres. Ce livre là étaient un chef d’oeuvre. Quand ils n’ont plus peur du bruit que font nos projets, les anges viennent avec leur gueule tordue. Le ciel est sur leur visage, le ciel est leur visage. Elle a parlé, mais son visage parlait plus fort. Les présences parlent mieux que les mots, elles vont plus loin. Sa présence disaient une amitié déraisonnable pour la vie meurtrière. Comment vous dire ça ? Il y a des yeux qu’aucun vent, même terrible, ne peut éteindre. 

Elle souriait; elle avait perdue un enfant, il a de ça quelques années, en vérité il y avait une seconde. Le coeur ignore le temps. La perte marque l’éternel dans nos chairs, et l’éternel, c’est ce qui ne passe pas, ce qui reste en travers de la gorge, sanglots ou chants d’amours, cris ou grâce. 

Elle souriait et l’enfant disparu pouvait se voir en filigrane de son sourire, montrant son visage à travers le rosier martyrisé du visage de sa mère. Je regardais le couple qu’ils formaient. Cette présence poreuse, cette rouille du mort sur le vif, leurs sourires doux m’étaient contagieux. Une flèche de gaité m’arrivait qui me perçaient le coeur. 

Mallarmé a élevé autour de la mort de son fils Anatole, la tombe aérienne d’un poème dont la délicatesse est comparable à celle des fougères, à leur manière de ployer sous des tonnes d’air sans perdre leur souplesses. Ce qu’on appelle un poète n’est qu’une anomalie de l’humain, une inflammation de l’âme qui ne supporte plus aucun contact, même celui d’une brise. A Mallarmé hypersensible, la vie est venue prendre un enfant et lui a dit dit: « maintenant chante si tu peux, chante avec ce trou que j’ai fais dans ta gorge » La disparition en plein vol d’un enfant, c’est Dieu qui jette notre coeur aux bêtes; et Mallarmé voyez-vous, n’a pas chanté. Il a bégayé, angéliquement bégayé. Son livre élevé sur l’enfant mort est comme les briques restantes d’une bergerie en ruine.

Devant ce que la vie a de plus cruel, toutes les pensées parfois s'effondrent, privées d'appui, et il ne nous reste plus qu'à demander aux arbres qui tremblent sous le vent de nous apprendre cette compassion que le monde ignore.

L’inconsolable quand il est écrit engendre une paix comme une lampe proposant des ombres chinoises à l’enfant inquiet au bord de s’endormir. Quand je pense aux gens que j’aime, et même à ceux que je n’aime pas, quand j’y pense vraiment, les bras m’en tombent: la vie s’approche de nous, elle guette le moment favorable pour frapper et puis à chacun elle lance: « chante maintenant, vas-y, chante ». Ecrire est ce chant qui s’élève dans le noir. Je vous écris la nuit, je ne sais faire que ça. Je jette le filet de mes yeux sur les eaux du monde et puis je le ramène à moi et je regarde les poissons d’or.  C’est tellement beau cette vie qu’un rien peut arracher. 

Christian Bobin.

 

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Le plus précieux est ce qui est faible, pauvre, banal, ce qui, soulevé par un regard d’amour, ne connaît pas la mort.

1 Novembre 2019, 11:23am

Publié par Grégoire.

Le plus précieux est ce qui est faible, pauvre, banal, ce qui, soulevé par un regard d’amour, ne connaît pas la mort.

Une religion c’est quelqu’un qui nous tire par la manche, pour nous rappeler que notre vie est plus grande que ce que nous en faisons.

Ce geste enfantin – tirer la manche de l’adulte aveuglé par ses soucis pour attirer son attention sur quelque chose d’émerveillant – ce geste est accompli par le Christ, par Mahomet ou par les mystiques juifs. Les trois religions du Livre sont là pour nous sortir du sommeil de nos volontés, de nos savoirs ou de nos conforts. L’un, le christianisme, rappelle que Dieu a le visage du premier venu. L’autre, l’islam, sans se lasser rappelle qu’il n’y a de Dieu que Dieu. Le troisième, avec le Talmud, rappelle que le sens de nos vies est toujours à déchiffrer, toujours en avant, à venir. Il y a aussi le bouddhisme qui donne à l’ouverture d’un lotus la lumière irradiée d’un matin du monde. Ces religions sont inusables. Elles seront là encore dans cinquante ou mille ans. Elles ne pourraient disparaître que si leur travail n’avait plus de raison d’être, se trouvait terminé.

Or nous serons toujours vaniteux, impatients, distraits : nous aurons toujours besoin de leurs piqûres de rappel. Mais elles ne sont pas le plus décisif pour le sort de la vie. Ce qui compte c’est le spirituel, et le spirituel c’est le noyau sauvage, la pudeur affolée dont les religions ne sont qu’une piètre traduction, un apprivoisement. L’esprit c’est le vent, les rafales de vent sur les dunes des phrases des livres saints. La grande, l’unique liberté.

On voit passer l’esprit dans les yeux en flammes de quelques gitans, de quelques poètes, de nombreuses personnes simples et ignorées du monde, dont le rayonnement dans l’invisible est plus fort que celui d’une étoile à son apogée. Dans vingt ans, dans cinquante ans, je ne sais ce qui demeurera de cette sauvagerie vitale. Les visages d’aujourd’hui sont recouverts de plastique. Les gestes meurent de se vouloir efficaces. La gratuité et la fantaisie s’enfuient du monde. Or Dieu logeait en elles incognito.

Personne ne veut mourir et c’est normal. Pour ne pas mourir on cherche à étendre son nom par la gloire, on élargit ses bras jusqu’à serrer une montagne d’or. On veut ce qui est précieux. On croit que ce qui est précieux est ce qui est isolé au sommet d’une gloire, d’une force, de la tour d’une banque. Mais on se trompe.

Le plus précieux est ce qui est faible, pauvre, banal, ce qui, soulevé par un regard d’amour, ne connaît pas la mort. L’argent est un Dieu qui ne pardonne rien. Il ne supporte pas d’attendre. Malheur à l’isolé, au malade, au sans éclat. Les maisons de retraite sont des boîtes où le monde jette les visages qu’il ne veut plus voir. On n’applaudit que les gagnants.

Dans L’espèce humaine de Robert Antelme on voit un père, dans un camp de concentration, voler le pain de son fils. Nous en sommes là dans le camp de concentration de l’économie mondiale. Les religions en croyant vaincre la dictature de l’argent par la crispation de leurs rites, se durcissent, perdent de leur génie qui était celui de l’air, de la brise, du vent qui virevolte, va et vient. Il reste à penser que l’humain est indéracinable. La racine de l’humain c’est le spirituel, et le spirituel c’est venir en aide à ce qui souffre, aider à la circulation de l’air dans les poumons, du sang dans la parole, de la lumière dans les yeux. L’âme humaine est un cerf-volant dirigé par enfant. Pour l’instant ce cerf-volant est à terre. Il manque le vent, l’esprit. Dans vingt ans, dans cinquante ans, quand nous serons encore plus enfoncés dans la nuit, alors nous comprendrons, nous nous souviendrons de la grâce de la vie nue, sans puissance, sans prix. Il y a quelque chose de la vie qui ne tient pas dans un coffre-fort. Ce quelque chose – l’esprit d’enfance – est seul précieux. Le banquier, caché derrière le faux feuillage du faux arbre, était penché sur la photocopieuse. Je me suis approché en silence, je l’ai touché à l’épaule en criant « chat ! ». Les banquiers sont des enfants qui ont mal tourné.

Christian Bobin.

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Il y a des fous... tellement fous !!

29 Octobre 2019, 18:17pm

Publié par Grégoire.

Il y a des fous... tellement fous !!

Nouveau Seul en scène

 

   Loufoque, burlesque, inattendu 

 

 de Grégoire Plus

 

 texte de Christian Bobin

 

Première le 14 novembre à Paris

 à Bordeaux du 21 au 25 novembre

et du 25 novembre au 1er décembre à Paris

du 4 au 12 décembre à Londres

 

 

«Nous ne cherchons tous qu’une seule chose, la douceur d’un amour sans déclin, entrer dans la lumière d’un regard aimant...» C. Bobin

 

« Ce que nous appelons «moi» et à quoi nous tenons tant est de même nature qu'un flocon de neige se heurtant à des milliers d'autres flocons semblables  dans une lutte hasardeuse et terriblement brève. » C. Bobin

 

 

Christian Bobin est un poète mystique contemplatif qui vient labourer notre cœur

pour déterrer nos capacités d’étonnement et d’émerveillement,

nous apprendre à cultiver l’inutile, à retrouver un regard d’enfant,

à redécouvrir la splendeur banale du quotidien...

 

 

« Bien peu de gens savent aimer, parce que bien peu savent tout perdre. Ils pensent que l'amour amène la fin de toutes misères. Ils ont raison de le penser, mais ils ont tort de vivre dans l'éloignement des vraies misères. Là où ils sont, rien ni personne ne viendra. » C. Bobin

 

 

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Notre solidité n’est qu’apparence

27 Octobre 2019, 11:56am

Publié par Grégoire.

Notre solidité n’est qu’apparence

Je reviens d’un pays où l’air se laisse toucher. Où l’on peut parfois le saisir à pleines mains dans son immobile moiteur ; ou inversement c’est parfois lui qui vous caresse, découvre vos contours et vous traverse enfin. Ceux qui traversent ce pays sont eux-mêmes traversés comme les sculptures voyageuses de Bruno Catalano, troués semblant l’ignorer défiant leur gravité et celle du monde, dignes lambeaux en mouvements.

L’air qui les traverse, l’air qui s’invite en nous interroge pourtant notre porosité. Cette capacité en nous à se laisser traverser qui commence, enfant, par une sensibilité que l’éducation s’efforce aussitôt de colmater.

L’air nous offre un cadeau. Celui d’interroger notre porosité. Par quoi, par qui t’es-tu laissé traverser ? Par quels silences, par quelles musiques, par quelles paroles ? Par quels regards, par quels sourires, par quelles larmes ? Par quels évènements, par quelles joies, par quels drames ?

Notre part de vide est notre part la plus signifiante. Physiquement, le vide séparant chacun de nos atomes est proportionnellement plus important que la distance de la Terre au Soleil et chacun de nos atomes est lui-même constitué de 99,99% de vide. Notre solidité n’est qu’apparence. Notre porosité est évidence. Intérieurement notre part de vide est sans doute toute aussi abyssale. Les blancs entre nos mots et nos actes sont des crevasses sans fonds. Notre part d’humanité disparait en d’innombrables galeries et puits sans désaltérer nos sécheresses. Seule une sueur âcre perle au bord du vide.

Notre identité est donc constituée de notre part la plus insignifiante. Aussi insignifiante qu’un garde-fou au bord du précipice. Ceux qui traversent ces contrées désertiques et se laissent traverser, migrants, fuyants ou cherchants ont bien souvent perdu leur identité et leurs bagages, les deux allant souvent de pair. La porosité en eux grandit, parfois jusqu’à les faire devenir parfaitement invisibles à nos yeux.

Nantis ou démunis, qui habite alors notre part de vide ? Ce qui nous traverse, le retenons nous ?

Dans les mailles du tamis ou du filet, quelle création peut naitre à partir de ce rien, si ce n’est l’art, si ce n’est une construction divine, si ce n’est une relation empathique, amicale ou amoureuse, c’est-à-dire s’adressant essentiellement au vide d’un(e) autre. Quelle pêche misérable ou miraculeuse relever de nos filets lancés ?

J’ai vu un peuple de réfugiés, privé de sa mer, privé de son identité, jeter pourtant dans leur vide désertique un espoir insensé aux mailles milles fois réparées. Ceux qui n’ont rien savent sans doute mieux que personne offrir à l’espoir cet espace en nous, à tous vents ouverts, et le rendre habitable.

Jean-françois Debargue

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Pour atteindre l'Amour ...

24 Octobre 2019, 16:37pm

Publié par Grégoire.

Pour atteindre l'Amour ...

Pour atteindre l'Amour, il y a quatre pas à mémoriser.

Le premier : être ici et maintenant, parce que l’amour n’est possible qu’ici et maintenant. Tu ne peux pas aimer dans le passé.

 

Le second pas vers l’amour c’est : apprends à transformer tes venins… en miel.

 

Le troisième pas vers l’amour c’est de partager tes éléments positifs, partager ta vie, partager tout ce que tu peux avoir.

Tout ce que tu as de beau, ne le cache pas.

 

Et le quatrième : ne sois rien.

Quand tu commences à penser que tu es quelqu’un, tu t’immobilises, tu te figes. Alors l’amour ne coule plus.

L’amour ne s’écoule que de quelqu’un qui n’est personne. L’amour réside dans le rien.

Quand tu es vide, il y a de l’amour.

Quand tu es plein d’ego, l’amour disparaît…"

Rumi

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