Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Festival Agapé, musique et art sacré - Reims du 3 au 5 avril 2020 -

5 Février 2020, 19:11pm

Publié par Grégoire.

Festival Agapé, musique et art sacré - Reims du 3 au 5 avril 2020 -

 

 

 

 

Festival Agapé, musique et art sacré - Reims du 3 au 5 avril 2020 -

 VENDREDI 3 AVRIL

 

20h30    Basilique Saint-Remi 

Le Fenice, ensemble instrumental

Maîtrise de Reims, préparée par Sandrine Lebec

Jean Tubéry, direction

Cocktail de prestige à l’issue du concert (réservation obligatoire)

 

SAMEDI 4 AVRIL 

 Pavillon-Rencontres

16h à 16h45    Chapelle du collège Saint-Joseph

Saint Donatien, 8e évêque de Reims et grand inspirateur d’art 

Entretien avec Patrick Demouy, historien, Francis Albou, musicologue

& les membres de la Cappella Pratensis, chant polyphonique

 

La renaissance de Donatien de Reims

17h30    Chapelle du collège Saint-Joseph **

Missa de Sancto Donatiano de Jakob Obrecht (XVe siècle)

Cappella Pratensis, chant polyphonique

 

Pavillon-Rencontres

19h à 19h45    Basilique Saint-Remi

Une basilique des lumières

Visite commentée par Henri Dumont, architecte

 

  

Jean Tubéry, Sandrine Lebec, la Maîtrise de Reims et la Fenice

Jean Tubéry, Sandrine Lebec, la Maîtrise de Reims et la Fenice

SAMEDI 4 AVRIL 

La Passion selon saint Jean de J.-S. Bach

20h30  Basilique Saint-Remi 

Le Concert des Nations

La Capella Reial de Catalunya

Jordi Savall, direction

Cocktail de prestige à l’issue du concert (réservation obligatoire)

 

DIMANCHE 5 AVRIL

Pavillon-Rencontres

11h45 à 12h30    Chapelle du collège Saint-Joseph ** 

Le geste du musicien : à la découverte de l’improvisation

Entretien avec Jean Tubéry & Jean-Marie Puissant 

 

Musiques du début du XVIIe siècle italien

15h    Chapelle du collège Saint-Joseph

Lux de Profundis

Audrey Marchal, soprano

Victor Vilca, basse

La Fenice, ensemble instrumental

Jean Tubéry, direction

 

Requiem de Jean Gilles

In exitu Israël de J.- J. Cassanéa de Mondonville

 

17h    Basilique Saint-Remi 

Ensemble de solistes Allegri, chanteurs solistes

Les Muses Galantes, ensemble instrumental

Choeur Nicolas de Grigny

Jean-Marie Puissant, direction

 

  ** Collège saint-Joseph, 177 rue des Capucins, 51100 Reims

 

Toutes les réservations se font sur le site www.festivalagape.org

Voir les commentaires

J'ai connu ce qu'il y a de pire, qui est le jugement des hommes

5 Février 2020, 10:06am

Publié par Grégoire.

J'ai connu ce qu'il y a de pire, qui est le jugement des hommes
" Plus je vieillis et plus je trouve qu’on ne peut vivre qu’avec les êtres qui vous libèrent, qui vous aiment d’une affection aussi légère à porter que forte à éprouver. La vie d’aujourd’hui est trop dure, trop amère, trop anémiante, pour qu’on subisse encore de nouvelles servitudes, venues de qui on aime [...]. C’est ainsi que je suis votre ami, j’aime votre bonheur, votre liberté, votre aventure en un mot, et je voudrais être pour vous le compagnon dont on est sûr, toujours ".
 
Albert Camus à René Char, 17 septembre 1957
 
Je crois que notre fraternité – sur tous les plans – va encore plus loin que nous l’envisageons. De plus en plus, nous allons gêner la frivolité des exploiteurs, des fins diseurs de tous bords de notre époque. Tant mieux. Notre nouveau combat commence et notre raison d'exister. Du moins, j’en suis persuadé… Je le devine et je le sens.» 
 
René Char à Albert Camus, 3 novembre 1951
 

"On ne peut guère s'attacher à plusieurs choses à la fois, mais il faut être soi tout entier pour une ou deux de ces choses essentielles. Hors de cela on est broyé sans espoir et notre conscience se détourne de nous".

René Char, Le Soleil des Eaux 

Voir les commentaires

Toute mon horreur de mourir tient dans ma jalousie de vivre ...

4 Février 2020, 23:56pm

Publié par Grégoire.

Toute mon horreur de mourir tient dans ma jalousie de vivre ...

 

Peu de gens comprennent qu'il y a un refus qui n'a rien de commun avec le renoncement. Que signifient ici les mots d'avenir, de mieux-être, de situation ? Que signifie le progrès du cœur ? Si je refuse obstinément tous les « plus tard » du monde, c'est qu'il s'agit aussi bien de ne pas renoncer à ma richesse présente. Il ne me plaît pas de croire que la mort ouvre sur une autre vie. Elle est pour moi une porte fermée. Je ne dis pas que c'est un pas qu'il faut franchir : mais que c'est une aventure horrible et sale. Tout ce qu'on me propose s'efforce de décharger l'homme du poids de sa propre vie. Et devant le vol lourd des grands oiseaux dans le ciel de Djémila, c'est justement un certain poids de vie que je réclame et que j'obtiens. Être entier dans cette passion passive et le reste ne m'appartient plus. J'ai trop de jeunesse en moi pour pouvoir parler de la mort. Mais il me semble que si je le devais, c'est ici que je trouverais le mot exact qui dirait, entre l'horreur et le silence, la certitude consciente d'une mort sans espoir.

 

On vit avec quelques idées familières. Deux ou trois. Au hasard des mondes et des hommes rencontrés, on les polit, on les transforme. Il faut dix ans pour avoir une idée bien à soi - dont on puisse parler. Naturellement, c'est un peu décourageant. Mais l'homme y gagne une certaine familiarité avec le beau visage du monde. Jusque-là, il le voyait face à face. Il lui faut alors faire un pas de côté pour regarder son profil. Un homme jeune regarde le monde face à face. Il n'a pas eu le temps de polir l'idée de mort ou de néant dont pourtant il a mâché l'horreur. Ce doit être cela la jeunesse, ce dur tête-à-tête avec la mort, cette peur physique de l'animal qui aime le soleil.

 

Contrairement à ce qui se dit, à cet égard du moins, la jeunesse n'a pas d'illusions. Elle n'a eu ni le temps ni la piété de s'en construire. Et je ne sais pourquoi, devant ce paysage raviné, devant ce cri de pierre lugubre et solennel, Djémila, inhumaine dans la chute du soleil, devant cette mort de l'espoir et des couleurs, j'étais sûr qu'arrivés à la fin d'une vie, les hommes dignes de ce nom doivent retrouver ce tête-à-tête, renier les quelques idées qui furent les leurs et recouvrer l'innocence et la vérité qui luit dans le regard des hommes antiques en face de leur destin. Ils regagnent leur jeunesse, mais c'est en étreignant la mort. Rien de plus méprisable à cet égard que la maladie. C'est un remède contre la mort. Elle y prépare. Elle crée un apprentissage dont le premier stade est l'attendrissement sur soi-même. Elle appuie l'homme dans son grand effort qui est de se dérober à la certitude de mourir tout entier. Mais Djémila... et je sens bien alors que le vrai, le seul progrès de la civilisation, celui auquel de temps en temps un homme s'attache, c'est de créer des morts conscientes.

 

Il est des lieux où meurt l'esprit pour que naisse une vérité qui est sa négation même. Lorsque je suis allé à Djémila, il y avait du vent et du soleil, mais c'est une autre histoire. Ce qu'il faut dire d'abord, c'est qu'il y régnait un grand silence lourd et sans fêlure - quelque chose comme l'équilibre d'une balance. Des cris d'oiseaux, le son feutré de la flûte à trois trous, un piétinement de chèvres, des rumeurs venues du ciel, autant de bruits qui faisaient le silence et la désolation de ces lieux. De loin en loin, un claquement sec, un cri aigu, marquaient l'envol d'un oiseau tapi entre des pierres. Chaque chemin suivi, sentiers parmi les restes des maisons, grandes rues dallées sous les colonnes luisantes, forum immense entre l'arc de triomphe et le temple sur une éminence, tout conduit aux ravins qui bornent de toutes parts Djémila, jeu de cartes ouvert sur un ciel sans limites. Et l'on se trouve là, concentré, mis en face des pierres et du silence, à mesure que le jour avance et que les montagnes grandissent en devenant violettes. Mais le vent souffle sur le plateau de Djémila. Dans cette grande confusion du vent et du soleil qui mêle aux ruines la lumière, quelque chose se forge qui donne à l'homme la mesure de son identité avec la solitude et le silence de la ville morte.

 

Voir, et voir sur cette terre, comment oublier la leçon ? Aux mystères d'Éleusis, il suffisait de contempler. Ici même, je sais que jamais je ne m'approcherai assez du monde. Il me faut être nu et puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celle-là, et nouer sur ma peau l'étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer. Entré dans l'eau, c'est le saisissement, la montée d'une eau froide et opaque, puis le plongeon dans le bourdonnement des oreilles, le nez coulant et la bouche amère - la nage, les bras vernis d'eau sortis de la mer pour se dorer dans le soleil et rabattus dans une torsion de tous les muscles ; la course de l'eau sur mon corps, cette possession tumultueuse de l'onde par mes jambes - et l'absence d'horizon. Sur le rivage, c'est la chute dans le sable, abandonné au monde, rentré dans ma pesanteur de chair et d'os, abruti de soleil, avec, de loin en loin, un regard pour mes bras où les flaques de peau sèche découvrent, avec le glissement de l'eau, le duvet blond et la poussière de sel.

 

Je pense alors : fleurs, sourires, désirs de femme, et je comprends que toute mon horreur de mourir tient dans ma jalousie de vivre. Je suis jaloux de ceux qui vivront et pour qui fleurs et désirs de femme auront tout leur sens de chair et de sang. Je suis envieux, parce que j'aime trop la vie pour ne pas être égoïste. Que m'importe l'éternité. On peut être là, couché un jour, s'entendre dire : « Vous êtes fort et je vous dois d'être sincère : je peux vous dire que vous allez mourir » ; être là, avec toute sa vie entre les mains, toute sa peur aux entrailles et un regard idiot. Que signifie le reste : des flots de sang viennent battre à mes tempes et il me semble que j'écraserais tout autour de moi…

 

Albert Camus, Noces.

Voir les commentaires

Bivouac

1 Février 2020, 02:45am

Publié par Grégoire.

Bivouac

 

Le soleil soulevait chaque matin le couvercle du jour d’une lame orangée, trahissant d’un reflet sa venue dans le miroir de l’horizon opposé, éclairant du halo de sa lampe frontale sa destination.

 

pastedGraphic.png  Le désert tendait alors comme une supplication ses vieilles paumes ridées vers l’uniforme bleu du ciel. Comme un mendiant, guettant l’aumône. Comme un enfant pris en faute, pierres en mains, devant le vitrail céleste. Comme un calice tendu, attendant l’eau. Le ciel indifférent pouvait y lire ses lignes de vie comme autant de vaguelettes échouées.

 

 

 

 

Au bord des gueltas, des tessons de vases de sable et d’argile devenues coupelles hérissées retenaient quelques herbes sèches, vestiges de bouquets oubliés. C’est ici que le soleil a choisi de s’immoler depuis des milliers d’années, déversant chaque jour sa pâleur dans les mains ouvertes du désert, s’éclaboussant chaque soir sur leur pourtour.

 

pastedGraphic_1.png

 

 

Au front des touaregs quelques grains de sable trahissaient l’échange de prières à peine enfouies. Le feu du bivouac se nourrissait du bois sec ramassé dans la journée. La paume du désert continuait d’accueillir le feu, léchant la paume de nos mains en couvercle. Dès la tombée du jour nous tendions le remerciement de nos mains, à l’image du désert tendant la supplication des siennes.

D’une branchette, un touareg décapita lentement la tête enflammée du feu, la déposant de côté. Sur l’emplacement de cendres et de braises, il enfouit avec précaution une dernière prière, soleil modelé dans la pâte. Une heure plus tard la résonnance d’un bâton sur la cendre sableuse révélait la cuisson du pain. Le soleil blafard était devenu pleine lune dorée, relevée de ses cendres.

pastedGraphic_2.png

 

 

Quelques minutes plus tard la taguela s’émiettait en étoiles entre les doigts des touaregs. Lié d’un fil d’or de thé nous mangions alors quelques étoiles nées d’une pleine lune surgie des sables et d’un soleil reposant dans ses braises. L’homme et les astres partageaient alors leurs éclats.

 

 


Nous mangeons l’univers à même le sable. Demain les passereaux du désert en picoreront les miettes et sauront le chanter en un ruissellement bondissant aux failles des rochers.

Aux creux des mains ouvertes du désert, le ciel endeuillé de sa nuit, plus compatissant s’approchait, écarquillant ses milliards d’yeux. Discrètement, en cachette du jour, il déposait une fine cape d’humidité sur les élytres dépliées des scarabées, leur offrant une journée de vie à venir. A chaque espèce de quoi survivre jusqu’au drapé du prochain soir jeté sur le jour. Au reste végétal du désert une caresse de consolation, larme bue. Aux pierres, le craquement de l’érosion thermique, fêlure libérant l’ombre.

 

pastedGraphic_3.png

 

La nuit couvre d’un fragile voile protecteur la vie du désert. Un lait caillé d’étoiles égouttait sa clarté dans le tamis d’un linceul mité, prêt à céder. De temps en temps quelques étoiles le traversaient, filantes. D’autres, plus hardies, bravaient la distance de sécurité, s’écartant du sillage du vaisseau fantôme.

 

De sa main d’enfant joueur le vent saisissait un brin d’herbe, unique rayon d’un astre s’ignorant et d’un coup de compas traçait les notes d’une nocturne à interpréter. Un orchestre d’insectes répétait sa partition, croisant leurs textes.

pastedGraphic_4.png

 

D’autres nuits les sillons circulaires deviennent planètes autour desquels les scarabées tracent des voies lactées. De minuscules voies ferrées désaffectées, des chemins de traverses, des impasses sur l’immensité, des carrefours de rencontres, d’improbables frontières cartographient une géographie éphémère.

 

pastedGraphic_5.png

 

Nous dormons à même le sable sur l’oreiller de nos songes que nous oublierons là. Un renard des sables viendra s’y rouler, en souvenir d’un temps où des princes questionnaient leur sagesse.
Au matin, tout ce qui vit dissimulé a écrit sur le sable son requiem ou sa ligne de vie et peut rêver du prochain lever de nuit.

Jean-François Debargue
(crédit photos 3-4-5 : Luc Feillée)

 

 

Voir les commentaires

Les mains du miracle

30 Janvier 2020, 01:30am

Publié par Grégoire.

Les mains du miracle

Il est urgent de parler d’un livre. Pas d’un livre sorti fraîchement des entrailles d’un auteur ou des couloirs d’une célèbre maison d’édition mais de notre mémoire, cette mémoire collective qui lentement se dépose, se décante. Le corps reposé. Le corps du livre. Interrogez votre libraire, votre kinésithérapeute et suivez le fil. Les mains du corps. La mémoire tapie, les braises encore fumantes, la douleur là tapie au creux du ventre, le ventre qui tord, qui broie, entaille jusqu’à la tête. Le corps de ceux qui dirigent notre monde.

 

La quatrième de couverture vous dirait ceci, les quelques phrases au dos du livre qui accrochent ou vous repoussent comme par exemple : « A la veille de la Seconde Guerre mondiale, Félix Kersten est spécialisé dans les massages thérapeutiques. Parmi sa clientèle huppée figurent les grands d’Europe. Pris entre les principes qui constituent les fondements de sa profession et ses convictions, le docteur Kersten consent à examiner Himmler, le puissant chef de la Gestapo. Affligé d’intolérables douleurs d’estomac, celui-ci est bientôt son médecin personnel. C’est le début d’une étonnante lutte, Félix Kersten utilisant la confiance du fanatique bourreau pour arracher des milliers de victimes à l’enfer ».

De Joseph Kessel, nous n’ajouterons rien de plus que le bonheur de le relire encore et toujours, écouter l’écrivain nous raconter « l’incroyable histoire du docteur Kersten », l’homme nous révéler cet épisode du XXe siècle, l’auteur pour qui vie et écriture ont été les mains jointes de sa pratique.

« Mais, gourmand de bonheur autant qu’il l’était de bonne chère, il fermait ses yeux et ses oreilles aux présages. Il refusait de laisser le fiel altérer le banquet de son existence paisible et aimable. Il s’enfermait étroitement dans son métier, ses amitiés, sa famille, son bonheur. En vérité, si un homme a connu, pendant dix ans, le sentiment si rare d’être entièrement, parfaitement heureux, ce fut bien le docteur Félix Kersten. Et il le savait. Et il le disait. Les dieux n’ont jamais aimé cela ».

Félix Kersten est un homme bienveillant. Il cultive son savoir-être, assure son environnement, ménage son intérieur, peaufine son savoir-faire. Il n’entend pas les cohortes de chômeurs qui marchent pancartes au poing, ils brandissent toute la lumière des années 30, bientôt ils voteront pour les ténèbres.

 

L’histoire ne va pas se répéter, l’histoire va emprunter les mêmes canaux (1). L’histoire va vider lentement les mots de leur contenu, exsangues et à genoux, demain ils sonneront creux.

Les cicatrices, les migrations, les décompositions. Il avance, il ne veut pas voir la détestation, l’ankylose imminente. Félix Kersten est un homme de bien, un homme de devoir. Donner et ne jamais être contaminé par les maux de ses patients, soigner le mal au-delà du mal, il donne au-delà du jugement.

Penchez-vous sur l’histoire des masseurs-infirmiers du XXe siècle. De la thérapie par le toucher à l’engouement actuel du corps et de ses étreintes. De l’art de soigner à l’élasticité du savoir. Toute la souplesse de la sagesse, entre intuition et connaissance, entre sentir et prévenir, de l’Orient à l’Occident.

 

La droiture du monde. Félix Kersten a une quarantaine d’années le 10 mars 1939 lorsqu’il serre la première fois la main d’Himmler, son corps est grand, corpulent, « vêtu de bonne étoffe, mesuré dans ses mouvements, débonnaire de traits, rose de teint (…) ses yeux, dont le bleu tirait sur le violet ». Le ton, le souffle, le toucher, la peau, son appétit et ses vibrations. Joseph Kessel a été un des patients du docteur Kersten, écrire les mains donc pour décrire la méthode et restituer le plus fidèlement le protocole dans son ordre, de son propre corps au papier. L’écriture est mouvement, elle est photographique, documentaire, enveloppante, pénétrante, sanguine, elle est profondément organique. Le corps d’Heinrich Himmler. « Les joues livides et flasques », « les yeux gris sombre » et tous les adjectifs de la chair misérable ici réunis.

« Pour que l’art acquis par Kersten auprès du docteur Kô eût son pouvoir entier et véritable, pour que la pulpe des dernières phalanges devint susceptible d’apprendre au médecin que tel tissu intérieur s’était dangereusement épaissi ou amenuisé et que tel groupe nerveux se trouvait dans un état de faiblesse ou d’usure graves, il fallait une concentration spirituelle absolue qui laissât aux champs de la conscience et de la sensibilité un objet unique et un seul truchement ».

 

Le malaise se déplace, du ventre d’Himmler aux mains qui le soulagent, au témoin qui assiste à ces entrevues répétées, vous face aux confidences du plus sinistre individu du IIIe Reich. Vous serez mal à l’aise. La torsion et l’odeur de la souffrance. Vous serez tiraillé.

Rappelez-vous toujours la différence notoire entre ce que le massage est devenu, du bien-être tarifé, aux soins millénaires dont il est issu, soins notables et dont la pénétrance est totale. Allez donc vous faire pétrir le corps pour ressentir votre enveloppe, entière et douloureuse, ressentir ici la page et le propos. Le pincement bénéfique des nerfs. Traquez les bons masseurs dégagés d’orgueil, les mains aimantes et initiées et non point ces petites mains absentes ou mécaniques, vidées ou sous payées.

 

Nulle clandestinité dans la filiation, les mains du père pétrissent la terre. Un corps robuste tenu par le bon sens et la probité, une belle longévité, une juste conduite des humeurs. Le père de Félix Kersten fut agronome, il mit longtemps toute sa fierté à cultiver la terre des autres. Sa mère « guérissait, par simple massage et bien mieux que les docteurs, fractures, rhumatismes, névralgies et douleurs d’entrailles », pouvoir qu’elle disait tenir de sa mère. L’épopée familiale se mêle, se superpose à celle de Joseph Kessel. Les exodes, les renoncements, le bord du gouffre au cœur du XXe. L’exception du réel et ses déracinements. Et lorsque le réel invente, il se souvient. Joseph Kessel et Félix Kersten. La rencontre est d’emblée incarnée et l’empathie immédiate.

 

Le docteur travaille, penché sur l’estomac, dans la peau grise et molle, de la palpation au massage des nerfs, dans et sur un corps malade de lui-même. Ses sueurs et ses nausées. La prise se resserre. Himmler-Kersten. Aux demandes succèdent les ordres. Kersten doit suivre Himmler dans ses campagnes de guerre. Assigné à résidence dans le train d’Himmler, ses hommes le soupçonnent, ses officiers le détestent. Le docteur est l’unique civil a priori libre de son expression et des manœuvres dont il devra être le stratège insoupçonnable.

 

« Le 10 mai 1940, la situation de Kersten se résumait ainsi : son pays d’origine – l’Estonie – était annexé à la Russie soviétique contre laquelle, en 1919, il avait porté les armes ; il était passible de la peine capitale. Son pays d’élection, la Hollande, était envahi par les troupes de l’Allemagne hitlérienne, et les nazis hollandais lui en voulaient à mort. Son pays d’adoption, la Finlande, se fermait à lui puisque ses représentants les plus qualifiés lui enjoignaient de continuer à soigner le Reichsführer des S.S. Kersten se trouvait donc assujetti, rivé à Himmler ».

 

Puis son enclave, Berlin, l’antre de son éthique. Si le terme n’est pas employé, l’hypnose est pourtant celui auquel vous penserez, cette disposition devenue l’invitation à laquelle le cerveau ne saurait se soustraire. Le cerveau d’Himmler.

 

Félix Kersten masse-t-il son âme, « pauvre pâte humaine malléable à volonté » qui, à la tentation de la douleur, préfère monnayer sa conscience, le docteur la manie, l’infléchit pour extraire d’elle des bribes de justice et des lueurs de mansuétude. Kersten « avait l’impression de livrer combat, non à Himmler, mais à l’ombre qui le couvrait ».

Les fils inextricables qui extirpent les êtres ou les enlisent.

« Jamais il n’avait senti, des poignets jusqu’à l’extrémité des phalanges, l’afflux d’un sang aussi chaud, ni cette élation inspirée. Et Himmler, qui s’était cru voué à un supplice sans rémission, retrouva le bienfait des mains de Kersten. Tremblant de faire un geste qui risquât de les contrarier, il commença à se détendre, à respirer ».

 

Félix Kersten doit suivre Himmler à la conquête de la Russie, subir son train spécial et les baraquements autour, ses troupes, ses gardes et leurs intrigues, se fondre au cœur de ses services. Le mess et la salle de cinéma. A proximité du Grand quartier où Himmler retrouve chaque jour ou chaque nuit son idole, Hitler, à qui il a vendu son âme. Le corps du Reichsführer se tord au fur et à mesure de l’enfoncement des troupes. L’avilissement. La peur dévore son centre nerveux.

Le docteur progresse.

Le docteur Félix Kersten sauve des amis puis tout un peuple, des noms qu’il reçoit en secret et les secrets qui lui sont livrés dans le silence dont il doit se vêtir. La peur. La peur dans chaque page, le fil sur lequel il avance en funambule et duquel il peut tomber à chaque seconde. Refuser chaque honneur, user de toute son intuition, son intégrité et sa raison associées, ne pas se laisser corrompre tout en étant en enfer. La confiance du secrétaire particulier d’Himmler, Brandt, qu’il a su gagner d’abord, la boîte postale inviolable qu’il utilise ensuite grâce à lui, ces équilibres fragiles qui lient chaque individu, tiennent jusqu’au moment où l’un doit céder sa vie à l’autre. Kersten est un des rares à savoir désormais que l’Allemagne et les pays conquis sont soumis à un « syphilitique » dont la paralysie grignote progressivement la substance, le cœur, les membres, la cervelle.

Hitler.

« Le roi des fous, au lieu de porter une camisole de force, disposait du sang des peuples pour alimenter les jeux de ses démences ».

Le docteur sait l’horreur, sous sa fenêtre, devant sa porte l’infâme, l’affamé et l’effroi dans son pays et au-delà. A Berlin il travaille la semaine « dans l’antre de la bête », il voit, il écoute.

Il vit le samedi et le dimanche dans la douceur de son domaine, confortable et aimant, entre les siens présents, son domaine dans lequel il cache entre autres un élevage clandestin. Il dissimule son abattage, grave infraction aux lois du ravitaillement, l’abattage clandestin étant puni de mort.

Il résiste aux contrôleurs.

Apprendre à vivre, apprendre la peur et la mort, le froid et son antichambre. La faim. Le docteur et les siens n’en souffrent pas. Chaque jour, il doit vivre avec cette profonde fatigue nerveuse et physique. Elle ronge, menace de fissurer le masque, de révéler la manœuvre. Et puis le destin ou l’exception appelez cela comme vous voulez, page 239, vous pourriez être sceptique, oui c’est à peine croyable que la vie soit ainsi, sauve et mesurable, à la mesure d’une seconde et d’un centimètre. Pour vous qui n’avez pas vécu ces temps-là.

« Ainsi, le docteur, qui avait été l’homme le plus détaché des affaires politiques, devenait un messager secret de la diplomatie internationale ».

Le piège. Félix Kersten connaît parfaitement les traits singuliers, le caractère de son patient, sait dénouer les nerfs de son ventre, soulager les crampes intolérables de son nerf sympathique. Il sait les ramifications. Il malaxe les fibres de sa conscience et de son tempérament. L’homme mu par les assauts de son ventre. Lisez plutôt page 272 comment grâce à un jambon le docteur obtiendra que son domaine de Hartzwalde devienne « inviolable ». La fièvre qui sous-tend chaque ligne, le compte-rendu de Joseph Kessel et le journal de Félix Kersten imbriqués, la tension et le texte, le récit littéraire ou ce ton presque anodin pour décrire le piège, la valise d’Himmler contenant des papiers confidentiels destinés à la Gestapo et celle du docteur, à quelques centimètres, là les plis du courrier de la Résistance hollandaise. Sans doute faisait-il beau, un beau ciel avec de jolis nuages et un vent modéré, un voyage en avion et sans reliefs particuliers.

« Oui, les crampes d’Himmler lui garantissaient sa sécurité et celle de sa famille »

.

L’homme est faible en chemise de nuit, minable sur le seuil de son lit. Les seules mains qui depuis cinq années offrent à Himmler le salut sous son uniforme, la grâce d’une entente et « la communion avec un autre homme », les mains ont ce pouvoir.

A la fin de l’année 1944, l’influence du docteur décroît. Le piège a fonctionné. Himmler est déterminé. Il ne peut, il ne veut désobéir à son maître. Et son maître est acculé. L’homme est si faible lorsqu’il se cherche un maître à obéir, un maître pour faire l’éloge de ses fautes. Absoudre ses terreurs. Les tortures, les déportations, les exécutions sont tues. L’horreur sourdement est palpable. L’empreinte est indélébile.

 

Vous qui n’êtes point de ces temps pouvez-vous comprendre l’œuvre d’une vie, le temps qu’il faisait ce jour-là, les raisons d’un acte et l’arbitraire du dernier jour, du premier sourire au dernier souffle, et quelles valeurs retenir avant de se retirer, l’intelligence ou l’énergie ou la maîtrise de soi ou… Car en effet vous êtes en quête, au terme de votre lecture, d’un sens, d’une preuve, voire d’une explication, d’un sentiment qui donne du corps et de la matière. La fidélité par exemple d’Elisabeth Lube, amie discrète du docteur et dès les premières pages du livre, la colonne vertébrale sans laquelle il ne tient pas. Le lire tout entier, lire tout un livre en silence pour tenir une seule page et pleurer sur elle, parce qu’elle est sublime et extra/ordinaire, parce qu’elle est dramatique et s’en souvenir, lire toute une vie pour comprendre que la moindre excavation ici n’est point fortuite.

Vous lirez la dernière nuit à Hartzwalde avant l’arrivée des Russes, l’ultime rencontre entre Félix Kersten, Himmler, Brandt son secrétaire privé, Schellenberg le chef du contre-espionnage et le juif Masur, prévue dans le domaine du docteur, propriété acquise au début de sa carrière (et vous découvrirez comment) uniquement pour que cette nuit du 20 avril 1945 existe.

Enfin, voir s’achever la tâche que le hasard le plus stupéfiant avait osé confier au docteur Félix Kersten.

 

Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard

http://www.lacauselitteraire.fr/les-mains-du-miracle-joseph-kessel

Voir les commentaires

Pas de plus grande gloire que de vivre seul et ignoré

28 Janvier 2020, 01:36am

Publié par Grégoire.

Pas de plus grande gloire que de vivre seul et ignoré

15 septembre

Au cloître de San Francesco à Fiesole, une petite cour bordée d’arcades, gonflée de fleurs rouges, de soleil et d’abeilles jaunes et noires. Dans un coin, un arrosoir vert. Partout, des mouches bourdonnent. Recuit de chaleur, le petit jardin fume doucement. Je suis assis par terre et je pense à ces franciscains dont j’au vu les cellules tout à l’heure, dont je vois maintenant les inspirations, et je sens bien que, s’ils ont raison, c’est avec moi qu’ils ont raison. Derrière ce mur où je m’appuie, je sais qu’il ya a la colline qui dévale la ville et cette offrande de tout Florence avec ces cyprès. Mais cette splendeur du monde est comme la justification de ces hommes. Je mets tout mon orgueil à croire qu’elle est aussi la mienne et celle de tous les hommes de ma race (qui savent qu’un point extrême de pauvreté rejoint toujours le luxe et la richesse du monde). S’ils se dépouillent, c’est pour une plus grande vie (et non pour une autre vie). C’est le seul sens que je consente à entendre dans le mot « dénuement ». « Etre nu » garde toujours un sens de liberté physique et cet accord de la main et des fleurs, cette entente amoureuse de la terre et de l’homme délivré de l’humain, ah, je m’y convertirais bien si elle n’était déjà ma religion.

            Aujourd’hui je me sens libre à l’égard de mon passé et de ce que j’ai perdu. Je ne veux que ce resserrement, cet espace clos (cette lucide et patiente ferveur). Et comme le pain chaud qu’on presse et qu’on fatigue, je veux seulement tenir ma vie entre mes mains, pareils à ces hommes qui ont su renfermer leur vie entre des fleurs et des colonnes. Ainsi encore de ces longues nuits de train où l’on peut se parler et se préparer à vivre, soi devant soi, et cette admirable patience à reprendre ses idées, à les arrêter dans leur fuite, puis à avancer encore. Lécher la vie comme un sucre d’orge, la former, l’aiguiser, l’aimer enfin, comme on cherche le mot, l’image, la phrase définitive, celui ou celle qui conclut, qui arrête, avec quoi on partira et qui fera désormais toute la couleur de notre regard. Je puis bien m’arrêter là, trouver enfin le terme d’un an de vie effrénée et surmenée. Cette présence de moi-même à moi-même, mon effort est de la mener jusqu’au bout, de la maintenir devant tous les visages de ma vie (même au prix de la solitude que je sais maintenant si difficile à supporter). Ne pas céder : tout est là. Ne pas consentir, ne pas trahir. Toute ma violence m’y aide et le point où elle me porte mon amour m’y rejoint et avec lui la furieuse passion de vivre qui fait le sens de mes journées.

            Chaque fois que l’on (que je) cède à ses vanités, chaque fois que l’on pense et vit pour « paraître », on trahit. A chaque fois, c’est toujours le grand malheur de vouloir paraître qui m’a diminué en face du vrai. Il n’est pas nécessaire de se livrer aux autres mais seulement à ceux qu’on aime. Car alors ce n’est plus se livrer pour paraître mais seulement pour se donner. Il y a beaucoup plus de force dans un homme qui ne paraît que lorsqu’il le faut. Aller jusqu’au bout, c’est savoir garder son secret. J’ai souffert d’être seul, mais pour avoir gardé mon secret, j’ai vaincu la souffrance d’être seul. Et aujourd’hui je ne connais pas de plus grande gloire que de vivre seul et ignoré. Ecrire, ma joie profonde ! Consentir au monde et au jouir (mais seulement dans le dénuement). Je ne serais pas digne d’aimer la nudité des plages si je ne savais demeurer nu devant moi-même. Pour la première fois, le sens du mot bonheur ne me paraît pas équivoque. Il est un peu le contraire de ce qu’on entend par l’ordinaire « je suis heureux ».

            Une certaine continuité dans le désespoir finit par engendrer la joie. Et les mêmes hommes qui, à San Francesco, vivent devant les fleurs rouges, ont dans leur cellule le crâne de mort qui nourrit leurs méditations, Florence à leur fenêtre et la mort sur la table. Pour moi, si je me sens à un tournant de ma vie, ce n’est pas à cause de ce que j’ai acquis, mais de ce que j’ai perdu. Je me sens des forces extrêmes et profondes. C’est grâce à elles que je dois vivre comme je l’entends. Si aujourd’hui me trouve si loin de tout, c’est que je n’ai d’autre force que d’aimer et d’admirer (…).

 

                                                                                              Albert Camus, Carnets, 1917

Voir les commentaires

Des morts on ne dit que du bien..

26 Janvier 2020, 07:31am

Publié par Grégoire.

Des morts on ne dit que du bien..

 

 

C'est une antique sagesse : " des morts, il ne faut dire que du bien". Et si jamais on ne trouve aucun mérite aux trépassés qui se présentent assez régulièrement à nous, alors on se maintient dans le silence. C'est l'attitude qui convient le mieux à tout homme en toutes circonstances et sous toutes les latitudes : fermer sa gueule est le début de la sagesse. Se taire devant la mort, les Romains l'ont hérité des Grecs. Au VIe siècle avant l'ère commune, Chilon de Sparte, l'un des Sept sages, priait déjà ses contemporains de ne point médire des défunts.

 

Evidemment, vous me rétorquerez qu'il est quand même des morts qui abusent, morts célèbres, morts infâmes, et que, ma petite dame, on a encore le droit, nom de Dieu, de dire du mal d'Hitler, de Staline, de Pol Pot ou Pinochet. Sauf que non. Le monsieur Hitler, c'est de son vivant qu'il fallait le critiquer et le combattre. Il fallait être René Capitant pour le faire (lire d'urgence le recueil de ses textes anti-nazis, "Face au nazisme" paru en 2004 aux Presses universitaires de Strasbourg). Vouer Hitler aux gémonies aujourd'hui part certainement d'une bonne intention ; cela accuse seulement un léger retard de quatre-vingt-six ans. Arriver en retard reste un crime aux yeux des Grecs, eux qui nous ont appris le καιρός, le temps du moment opportun. 
 

Médire des morts est, de très loin, la forme la plus absolue de lâcheté humaine. C'est une activité à laquelle se livrent quelques souffreteux dont le courage les limite à provoquer en duel des hommes qui plus jamais n'auront les moyens de venir au Pré-aux-Clercs. "De mortuis nil nisi bonum." Ne dites pas du mal des morts. Ce sont les vivants, si tant est qu'ils soient critiquables, qui attendent vos critiques.

 

 

 

« Des morts on ne dit que du bien ». En grec : « τὸν τεθνηκóτα μὴ κακολογεῖν ». lat.« de mortuis nihil nisi bonum » 

Chilon de Sparte, l’un des sept sages présocratique, -600 av JC.

 

 

Les Grecs ont consacrés en lettres d'or, à Delphes, trois des maximes de Chilon de Sparte, que voici : "Connais-toi toi-même ; Ne désire rien de trop ; La misère est la compagne des dettes et des procès. » (Pline l'Ancien, Hist. Nat., VII, 32)

 

 

"Si les morts ne reviennent pas, c'est peut-être qu'ils ont trouvé une merveille plus grande que toute leur vie passée. "

Christian Bobin, La lumière du monde.

Voir les commentaires

Il y a des fous tellement fous ..

25 Janvier 2020, 17:12pm

Publié par Grégoire.

Il y a des fous tellement fous ..


Seul en scène Burlesque, loufoque

textes d'après Christian Bobin 

 

Le 28 janvier 20h00, 42 rue St Bernard, Paris 11e
1er/2 février à Paris (complet)
6-7 février Lille 

8 février Bruxelles
21 février Matreselva, 42 r hameaux, Paris 15e (100places)
25 février Paris 6e
29 fev 1er Mars, Annecy, théâtre de l'échange 
2 mars Genève 
6,7,8 Mars Gâtinais/Fontainebleau 
12-15 mars, Gers, Ariege.
26-29 mars Marseille 

Avril Reims, Paris, Grenoble

... puis La Haye, Londres, Nouméa, Casablanca, Vallée d'Aoste, Québec ...

 

Les phrases de Bobin sont autant de trésors qui consolent et réjouissent l’âme. 
Il vise tellement juste qu’il met souvent les larmes aux yeux. 

Lire ou entendre du Bobin est un remède souverain contre la tristesse, le découragement, la lassitude. 

« Nous ne cherchons tous qu’une seule chose, la douceur d’un amour sans déclin
entrer dans la lumière d’un regard aimant...
 »
 
 
Christian Bobin est un poète mystique contemplatif qui vient labourer notre cœur
pour déterrer nos capacités d’étonnement et d’émerveillement,
nous apprendre à cultiver l’inutile, à retrouver un regard d’enfant,
à redécouvrir la splendeur banale du quotidien.

 

Seul en scène, à la maison, dans votre salon

RESERVEZ VOTRE SOIREE !!

Il y a des fous tellement fous ..

Ariane a trois employeurs. Ils ont tous un plomb dans l’âme, une lourdeur dans le regard. Monsieur Gomez, c'est la tristesse. Madame Carl, c'est l'orgueil. Monsieur Lucien, c'est la jalousie. Quand ils entendent parler Ariane, ils oublient d'être triste, orgueilleux, jaloux. Il y a ainsi des gens qui vous délivre de vous-même -aussi naturellement que peut le faire la vue d'un cerisier en fleurs ou d'un chaton jouant à attraper sa queue. Ces gens, leur vrai travail c'est leur présence. L'autre travail, ils le font pour les apparences, parce qu'il faut bien faire quelque chose et que personne ne va vous payer simplement pour votre présence, pour les quelques bêtises que vous dites en passant, ou pour la chanson que vous fredonnez.

 

Christian Bobin

 

Voir les commentaires

Une autre Aurélia

24 Janvier 2020, 01:39am

Publié par Grégoire.

Une autre Aurélia

Jean-François Billeter, éminent sinologue suisse, auteur de livres documentés, passionnés et passionnants sur la Chine, l’art chinois de la calligraphie, Thouang-Tseu et la philosophie, la traduction de la poésie classique chinoise, critique acerbe du relativisme culturel, vient de publier deux petits livres étonnants. Le premier, Une rencontre à Pékin, relate de curieuse manière, à la fois discrète et très précise, sa rencontre dans les années 60 de celle qui deviendra sa compagne de longues années, Wen, jeune chinoise médecin. Je ne parlerai pas de ce livre presque dérangeant par sa justesse qui anéantit tous les clichés ignorants de la Chine, surtout sur cette époque peu connue par l’occidental moyen. Composé sans notes (perdues, pas conservées ou pas écrites même), ce livre s’écrit comme le souvenir vient, revient, comme l’oubli troue la fine toile de notre mémoire. Il retrace une rencontre improbable dans un monde à la fois naïf et cruel, où individu et collectivité ne sont pas au diapason.

 

Si je veux parler d’Une autre Aurélia, le second, qui est un livre de deuil - Wen est décédée en 2012 - , c’est parce que ce recueil de notes choisies (parmi des écrits datés de 2013 à 2017) m’a bouleversée et m’a semblé particulièrement poétique. La référence à Nerval n’y est pas pour rien, sûrement, la pudeur et la sincérité de ces fragments, si bien pesés, a fait le reste. A la fin de ce petit livre, il écrit :

Je repense à Gérard de Nerval (1808-1857). Dans Aurélia, il a entrepris de rendre exactement compte des dérèglements qui se sont produits « dans les mystère de son esprit ». [...] Son récit, qui est resté inachevé, a été tiré de l’oubli par les surréalistes. Il avait d’abord songé à l’intituler Le Rêve et la Vie - qui se sont mêlés chez lui de façon fatale. Le rêve l’a emporté. En serait-il allé autrement s’il avait été attentif aux opérations salvatrices que j’ai observées et les avait laissées s’accomplir ?

 

Jean-François Billeter raconte lui aussi de nombreux rêves, qui tous lui permettent de traverser l’immense douleur du deuil, quoique parfois il s’agisse plutôt de cauchemars où il n’est jamais à sa place et n’a pas fait ce qu’il faut. Ces rêves offrent leur tissu affectif complexe pour parler de cette femme, si aimée, de ses relations avec elle, pour inventer un nouveau tissu, où s’entremêlent des fils parfois un peu effilochés et d’autres d’une grande résistance :

 

15 janvier 2017 : Jacques D. m’envie de voir Wen dans mes rêves, car il ne voit jamais Martine, qu’il a perdue à l’époque. Je l’envie parce qu’il la voit très vivement et très concrètement de jour, [...] Mais la voit-il ? Percevoir une présence n’est pas voir. Dans mes rêves d’ailleurs, je ne vois pas vraiment Wen. Il s’agit d’autre chose.

 

Cette autre chose - vécue dans le rêve, les rêveries éveillées aussi, et les réflexions qui en naissent - figure plus une nouvelle spatialité et une autre temporalité où peut se développer une autre manière, plus intime, plus vaste et peut-être plus vraie, de rencontrer le monde, les autres, de s’en souvenir, de leur donner vie en nous, en tous cas plus à même de produire une plus sûre lucidité :

Dans Aurélia, Gérard de Nerval note qu’on ne voit jamais le soleil dans les rêves, mais parfois une clarté plus vive encore, et que les objets et les objets et les corps y sont lumineux par eux-même.

 

La brièveté des notes choisies, leur grande simplicité, leur manière de coller au réel le plus banal et en même temps le plus dense, sont propices à essaimer une émotion ténue qui se disperse rapidement, mais pour diffuser peu à peu, plus profonde, plus intense, pour faire jouer une empathie de plus en plus grande pour l’auteur, pour la femme aimée, dont nous nous souvenons doucement avec lui :

12 avril 2015 C’est son anniversaire. je suis de retour au café du Nord de Taulignan. Quels seraient ses premiers mots si elle s’installait soudain à ma table, face à moi ? Aurait-elle l’air espiègle qui était le sien quand elle me surprenait au café ?

 

Des images fragiles, à peine esquissées, nous donnent à sentir un amour immense, avec tant de retenue, qu’il semble grandir au fur et à mesure de la lecture.

 

Peu à peu, la vie, mêlée à la vie intérieure de l’écrivain, s’installe et continue différente, gagnée sur le désespoir :

22 sept 2014 [...] Il me faut décider « que cela fut », tout simplement. Au réveil, la nostalgie avait disparu.

Certaines de ces annotations, courtes, brillent comme des aphorismes, D’autres, à peine esquissées, donnent à rêver. D’autres nous donnent à partager une douleur, à la fois singulière, inconnue et reconnaissable en nous même si elle reste celle de l’auteur, inaltérable en nous devenue. N’est-ce pas ce qu’il veut dire, en évoquant la calligraphie chinoise :

14 octobre 2014 : Certains gestes n’étaient qu’à elle. Parfois, quand elle me parlait, je les sentais si vivement que j’avais le sentiment d’être autre. C’est le secret de la calligraphie chinoise : sentir en soi le geste d’un autre, celui qui a écrit.

 

Je crois pouvoir dire que ce livre agit de la même manière et permet de sentir au plus juste les sentiments, les pensées de quelqu’un d’autre. Ceux-ci font partie à leur tour de notre plus grande richesse. Ils rejoignent au fond de nous ce « de quoi nous sommes faits », les mots du quatrième de couverture et ce que Jean-François Billeter s’est donné comme « cap » pour la composition de ce livre. Ce de quoi nous sommes faits : notre mémoire vive, celle des écrivains, des poètes, la force des émotions humaines, éternellement reconduites, qui se régénèrent, infiniment, notre vie dans ce monde :

 

18 décembre 2012 Au retour de Coligny, le jet d’eau tombe en rideau sur le lac, éclairé par un rayon de soleil oblique, sur fond de nuages noirs : mon émotion devant ce spectacle en suscite une autre plus puissante, qui monte de plus bas. Maintenant, toute beauté m’émeut aux larmes parce qu’une première émotion ouvre la voie à l’émotion plus profonde.

 

Françoise Delorme.

 

https://www.terreaciel.net/Une-autre-Aurelia-Jean-Francois-Billeter-par-Francoise-Delorme#.XibZVi17RR4

 

 

Voir les commentaires

" Le rêve d’un monde meilleur. Même si ce rêve est obscène et turbulent "

22 Janvier 2020, 04:59am

Publié par Grégoire.

" Le rêve d’un monde meilleur. Même si ce rêve est obscène et turbulent "
« Dans le souffle chaud des explosions, dans l’odeur solennelle du sang et de la poudre, j’étais enfin chez moi. Chaque matin j’appareillais vers la mort dans mon voyage de destruction. Journaliste, je devais raconter avec des mots de ruines, dans une langue inachevée, que les guerres ne sont rien d’autre qu’un peu de bruit sur beaucoup de silence, un fracas passager quand le silence devient trop insupportable… Un rêve de monde meilleur, même si le rêve est obscène et turbulent. »
Paul Marchand, Sympathie pour le diable.
 
 

  Les guerres. Il ne les évoquait pas : il les vivait de l'intérieur, il les incarnait, et comme dans une passion Christique, il les portait en stigmates, jusque dans ce bras réduit en charpie sur la route de l'aéroport de Sarajevo, ce bras reconstruit et suturé, qui était comme sa marque de fabrique, son privilège et son fardeau.

 

La mort était son sujet, son obsession, son choix pour des raisons que son métier de reporter de guerre n'explique pas seulement, et dont j'ai compris bien plus tard, en fait le jour de ses obsèques, la portée personnelle, familiale : « Je n'ai pas couvert la guerre, je l'ai éprouvée, absorbée, vécue. »

 

Je ne pourrais pas dire qu'il n'y a pas de fascination morbide chez lui, une écriture hantée qui déploie ses adjectifs comme autant de tentacules pour saisir le réel, mais cette fascination ne le mettait pas à distance. Au contraire, elle le collait à la boue du réel.

Je n'aurais jamais eu le courage de faire ce qu'il a fait ni d'écrire ce qu'il a écrit.

 

Il ne supportait pas cette « paix végétative avec ses langueurs amères, ses nostalgies du déluré, ses pénitences.

 

Il ne supportait pas de vivre l'émolliente existence de tout un chacun, dans un pays sans tragédie, nanti de la sécurité sociale, de l'école républicaine, des ruses du milieu littéraire. Il gardait en lui, invisible pour l'interlocuteur rationnel, le goût irrépressible de la mort.

« Un bon correspondant de guerre est avant tout un amoureux des morgues, des cimetières, des fosses communes.»

 

Paul, l'effronté qui roulait à tombeau ouvert dans Sarajevo, l'ami du sniper qui philosophe sur la ligne de démarcation entre l'est et l'ouest de Beyrouth, la mort coexistait en lui avec ce goût de rire et de blasphémer.

 

« Entre mes dents, sous mes ongles, dans ma moelle, dans mes rêves, dans mes tentations. L'insertion de la mort : jusque dans les bras des femmes, où dans leur chaleur il fallait bien tenter de l'oublier. Partout la mort, fidèle, pareille a un nerf dénudé, travaillé à la lime. »

 

Lire Sympathie pour le diable, plus de trente ans après la guerre civile du Liban, plus de vingt ans après la guerre fratricide de Sarajevo, c'est éprouver à nouveau le charivari des mots, leur danse obsédante sur la peau parcheminée des cadavres, leur obscénité à décrire l'indescriptible : la putréfaction d'un charnier, « les corps ressemblaient à des végétations pétrifiées et pourries », la visite quotidienne et nocturne à la morgue, comptabilité macabre qu'il revendiquait, ou cette scène qu'aurait pu filmer Quentin Tarantino, une gesticulation démantibulée au volant de sa Ford immobile, écoutant à fond les Rollings Stones, sous l'œil des tireurs. Une scène hallucinée qui serait de la fiction à Hollywood, si ce n'était du réel, du réel payé en cash, « une transe sanguine en saccades lascives ».

 

Je ne pouvais pas y croire. J'y voyais des mots, des mots de fiction, des pétarades, des phrasesfusées, de la mythologie guerrière dans la tradition du journalisme à la Lucien Bodard, là où Paul le reporter avait vu les atrocités que ma génération biberonnée au « plus jamais ça » ignorait.

 

C'était à deux heures de Paris. C'était sous les yeux et les caméras du monde entier, c'était et cela est encore une source de discorde quant aux responsabilités des uns et des autres, comme s'il avait pourtant filmé le au moindre quotidien.doute possible sur »la mort en direct », voilà le regard de Méduse qui nous hypnotisait. On ne s'en détachait pas, mais que pouvait-on faire ? Paul le dit : le journaliste nourrit notre besoin de savoir le malheur ailleurs.

 

Paul l'a soutenu, ce regard, et il en a gardé comme une rigidité, une impossibilité à vivre, un soupçon que la vraie vie n'était pas dans la vie, mais dans la mort.

Il a bien dit que les journalistes étaient les historiens de cette guerre, « nous les journalistes qui déambulons, intrigués et curieux, sur le champ de bataille ».

 

On doit relire, à l'heure des fake news et des mensonges d'état, ce grand livre malade qui est aussi, mais pas seulement, un hommage aux reporters, qui sont nos envoyés, comme on les nomme si bien, sur le terrain de mort où nous ne voulons pas aller, et sur lequel souvent, s'arrête à peine notre incroyablement égoïste regard.

Paul était revenu, mais il y était resté.

 

Manuel Carcassonne, éditeur. Préface.

 

Voir les commentaires

Sympathie pour le diable

21 Janvier 2020, 11:09am

Publié par Grégoire.

Ce diable est une drogue dont on ne peut se défaire. La vie des gens heureux paraît ensuite si fade.

Ce diable est une drogue dont on ne peut se défaire. La vie des gens heureux paraît ensuite si fade.

 

 

Il fait froid, il n’y a ni électricité ni eau courante. Surtout, dès que l’on sort dans la rue, ou même que l’on s’approche d’une fenêtre, on est à la merci d’un tireur embusqué. Pourquoi alors venir s’enfermer dans une ville quotidiennement bombardée, sans avoir été conscrit, sans être né dans le camp des assiégés ? Sympathie pour le diable voudrait percer ce mystère, mettant en scène les dernières semaines du séjour de Paul Marchand, journaliste français, à Sarajevo, pendant le premier hiver du siège de la ville par les forces serbes.

 

 

 

 

Entre portrait du reporter de guerre en gloire et réflexion sur la place d’un observateur en enfer, ce premier long-métrage du réalisateur canadien Guillaume de Fontenay cherche avec opiniâtreté la juste distance face à son fascinant sujet, des réponses convaincantes aux interrogations légitimes que suscite le scénario. A l’image de la vanité du travail des journalistes, qui n’ont jamais mis fin à une guerre, le travail du cinéaste reste inabouti, mais après tout, de prestigieux aînés l’ont précédé dans cette impasse – Oliver Stone ou Michael Winterbottom.

 

 

Sympathie pour le diable a été tourné en hiver, à Sarajevo, dans des couleurs froides, en un format qui inspire la claustrophobie, le 4:3 des images télévisées de l’époque. Dans les rues dévastées de la ville, on reconnaît la voiture de Paul Marchand : non seulement elle arbore les lettres « TV » mais aussi un autocollant qui proclame l’immortalité du conducteur. Et la silhouette de Paul Marchand est tout aussi identifiable, bonnet de marin enfoncé sur la tête, cigare cubain au bec. On dirait qu’il a accordé à sa mise le soin qu’une costumière mettrait à définir un personnage de cinéma.

 

 

Avec un photographe (Vincent Rottiers), avec ses collègues américains et européens, il cavale de charnier en barrages de miliciens, recevant en cours de film le renfort de Boba (Ella Rumpf), une jeune Serbe qui a choisi de rester à Sarajevo. Elle l’aide à passer les lignes, il l’aide à survivre au dénuement quotidien. Cette routine périlleuse et absurde (dès les premières séquences, l’indifférence du monde à ce qui se passe à Sarajevo est établie) est entrecoupée de heurts entre le protagoniste et ses collègues : refusant de faire un pas en arrière pour mieux voir, Paul Marchand défend un engagement qui le conduit non seulement à aider les nécessiteux, mais à choisir, en actions, son camp dans le conflit en cours.

 

 

Tout, dans la mise en scène, dans le jeu fiévreux, teinté de dandysme, de Niels Schneider, veut amener le spectateur à se rendre aux arguments de Paul Marchand. On peut prendre tel quel ce plaidoyer pour un journalisme d’aventure, exercé comme un sport de l’extrême, puisque la voix qui le porte est séduisante. Mais au lieu de l’inscrire dans une dialectique fructueuse, qui s’interrogerait entre autres sur la place que s’arrogent les journalistes dans la vie (et la mort) de ceux qu’ils observent, qui sont ici à peine représentés, Sympathie pour le diable emprunte la voie du thriller. La trajectoire du héros prend le pas sur le tragique de l’histoire.

 

https://www.lemonde.fr/international/article/2019/11/26/paul-marchand-reporter-en-guerre_6020502_3210.html

 

 

Voir les commentaires

LETTRE À HELGA

17 Janvier 2020, 07:28am

Publié par Grégoire.

LETTRE À HELGA

« Allez savoir pourquoi, certains livres agissent sur vous comme des aimants, qu'ils vous collent tant à la peau, tant au corps, tant à l'âme, qu'il vous est impossible de vous en dégager. Cette LETTRE À HELGA a cette évidente beauté. Une lettre magique à l'humanité sensible, indispensable. Cher Bjarni, Voilà, je viens de finir ta lettre à Helga et comment te dire ? Je crois que tu as bien été capable de me tirer quelques larmes. J'ai caché mon mouchoir, mais ils ont bien vu que j'avais les yeux rouges. Oh, évidemment, j'ai protesté pour la forme, comment laisser croire qu'un vieil éleveur islandais de moutons pourrait m'émouvoir alors que, entre nous, j'en ai lu bien d'autres des romans. Oui, mais des comme le tien, en fait, je ne crois pas. Marteinn a bien fait de te sortir de la maison de retraite pour l'été, de te ramener sur les terres que tu fréquentais gamin, puis jeune homme, puis homme tout court. Et si la vue de ta chambre n'avait pas donné sur la ferme d'Helga et d'Hallgrìmur, est-ce que cela te serait venu de l'écrire, cette si longue lettre d'amour à celle que tu n'as jamais cessé d'aimer.

Oui, je sais, marié à Unnur, était-ce bien raisonnable de t'enticher d'Helga ? Mais je te comprends, doit-on s'étonner que certaines choses arrivent ? Quand tu rappelles ce jour de décembre où tu as aidé Helga à mener les brebis au bélier, on devine qu'il y avait, dans ton esprit, un peu plus que de la camaraderie saine entre éleveurs. D'ailleurs, tu ne t'es pas longtemps caché, et quand elle t'a dit tout tranquillement que tu étais un expert palpeur, tu ne t'es pas mis à rougir, espèce de garnement, mais elle si, et c'est parfois juste comme ça que commencent les grandes histoires d'amour. J'avoue que parfois, dans ta lettre, tu ne prends pas de gants de soie pour appeler un chat un chat. Tu me rétorqueras certainement que la géographie des lieux n'incite pas tous les matins à la poésie.

Du côté de Kolkustadir, quand souffle le vent du Nord, on trouve plus d'attraits à se calfeutrer dans le foin, et quand le soleil nous réchauffe à courir jusqu'aux Mamelons d'Helga. D'ailleurs, avant de mourir, pourrais-tu me dire où ils se cachent vraiment du côté de Göngukleif ? Parce que l'ennui avec vous, les éleveurs islandais, à force d'être nourri dès le biberon de sagas interminables, on se demande parfois s'il est réellement possible de démêler le vrai de l'écheveau que vous tissez ! Ce dont je suis certain, après avoir lu et relu ta lettre, c'est que tu devais sacrément l'aimer la douce Helga ! Et comme je sais que tu sauras garder ta langue, j'ai bien envie de te faire une confidence. Surtout, ne le prends pas mal, de toute manière, il y a prescription, mais si tu savais comme, moi aussi, je suis tombé amoureux d'elle, d'elle et jaloux de vous deux. Il n'y a pas d'évidence à l'amour, parce qu'il ne s'écrit pas toujours comme on le souhaiterait. On est maladroit, on espère qu'il suffit simplement de poser les mots les uns après les autres. Et bien non, ce que tu nous as raconté, mon cher Bjarni, c'est bien plus qu'une simple histoire d'amour, c'est un peu de l'histoire de l'humanité, à ta sauce islandaise, et je te le dis comme je le pense, elle est sacrément réussie, et la sauce, et l'histoire. Mais là où tu dois être parti désormais, tu ne m'écoutes plus, alors embrasse Helga bien fort pour moi… »

https://www.zulma.fr/coups-coeur-libraires-la-lettre-a-helga-572074.html

LETTRE À HELGA

Voir les commentaires

« Une société sans oubli est une société tyrannique »

14 Janvier 2020, 02:21am

Publié par Grégoire.

« Une société sans oubli est une société tyrannique »

"La prescription interdit à l’homme mortel de conserver une haine immortelle". Homère.

 

 

C’est un mot que les amoureux des droits de l’homme, jadis, chérissaient, mais qui suscite aujourd’hui de fortes réserves chez ceux qui s’en réclament. Par un étrange mouvement de balancier, la prescription, qui était autrefois considérée comme un pilier incontournable des droits de la défense, est devenue, aux yeux de certains militants contre les violences sexuelles, une entrave intolérable à l’œuvre de justice : dans l’affaire Polanski comme dans celle du père Preynat, elle est perçue comme « un abandon par la justice de ses devoirs, un signe d’indifférence envers les victimes et un manquement au devoir de mémoire », résume l’avocat Jean Danet dans la revue Archives de politique criminelle (n° 28, 2006).

 

La prescription, qui interdit au procureur de la République de poursuivre un délinquant au-delà d’un délai fixé par la loi, vient du latin praescribere – tracer, par un acte écrit, une limite dans le temps. Comme l’amnistie ou la grâce, elle appartient à la grammaire de l’oubli. « La prescription suspend automatiquement le cours de la justice au bout d’un certain temps, souligne Mathieu Soula, professeur d’histoire du droit à l’université Paris-Nanterre. Elle est distincte de la grâce, qui est un geste personnel de pardon émanant d’un souverain ou un président, mais aussi de l’amnistie, qui consiste à effacer volontairement certaines infractions par la loi. »

 

L’emportement d’une société tout entière

 

Parce qu’elle garantit, au terme de longues années, l’oubli du crime, la prescription est aujourd’hui accusée d’être l’alliée voire la complice des délinquants – au point que certaines associations de victimes plaident en faveur de l’imprescriptibilité de la délinquance sexuelle. Cette idée qui aurait été spontanément associée, il y a quelques années, à la droite, voire à l’extrême droite, séduit une figure de la gauche comme Ariane Ascaride. « Pourquoi y aurait-il prescription ?, s’insurgeait l’actrice, le 22 novembre, sur France Inter, en évoquant la délinquance sexuelle. Je ne suis pas d’accord. Il ne faut pas qu’il y ait prescription, c’est tout ! »

L’emportement d’Ariane Ascaride est celui d’une société tout entière. « Depuis une trentaine d’années, un mouvement d’opinion très puissant cherche à faire mémoire en remettant en cause les délais, voire le principe de la prescription », observe le magistrat Denis Salas, président de l’Association française pour l’histoire de la justice. Au fil des ans, ce mouvement a fini par déplacer les frontières légales de l’oubli. « S’il est une tendance essentielle à relever en droit comparé, en France comme dans le monde entier, c’est le recul de la prescription », résumait en 2018 le magistrat Jean-Paul Jean dans la revue Histoire de la justice.

 

En 2017, le législateur a en effet doublé les délais de prescription inscrits en 1808 dans le code d’instruction criminelle de Napoléon : le procureur peut désormais poursuivre les délits pendant six, et non plus trois ans ; les crimes pendant vingt, et non plus dix ans. A cette réduction générale de la prescription, s’est ajoutée une foule d’« exceptions en tous genres », selon le mot de l’avocat Jean-Pierre Choquet. Pour protéger la parole des mineurs, les viols peuvent ainsi être poursuivis trente ans après la majorité de la victime : un enfant agressé peut porter plainte jusqu’à l’âge de 48 ans.

 

Cette refonte du calendrier de l’oubli a permis au législateur de définir une nouvelle échelle de gravité du crime : en allongeant la prescription de la délinquance sexuelle, il a placé ces infractions au sommet de la hiérarchie du mal. « La force symbolique du droit permet de réagencer les catégories de l’excusable et de l’inexcusable, souligne le juriste Mathieu Soula. Au cours des dernières décennies, le législateur a installé les infractions sexuelles sur les mineurs au bord de l’inoubliable : ce geste politique permet de proclamer haut et fort que la défense de l’enfance structure désormais notre ordre social. »

 

« Empilement indigeste d’exceptions »

 

Les exceptions sont cependant devenues si nombreuses que les juristes rivalisent de métaphores pour décrire le capharnaüm de la prescription : le magistrat Christian Guéry le compare à un cauchemar de Kafka, le professeur de droit Michel Véron à la cour chaotique du roi Pétaud – expression qui a inspiré le terme de « pétaudière ».

 

« Depuis quelques années, cet empilement indigeste d’exceptions nous a fait perdre de vue la raison d’être de la prescription, regrette Carole Hardouin-Le Goff, maître de conférences en droit privé à l’université Paris-II-Panthéon-Assas. Nous refusons de l’abolir mais nous faisons tout pour l’empêcher d’advenir : nous avons oublié le rôle salutaire et salvateur de l’oubli. »

 

Si la justice est mémoire – le procès consigne le souvenir du crime, le casier judiciaire celui de la condamnation –, elle ne peut en effet se concevoir sans éclipses.

 

« Le système de la vengeance privée et la justice privée ont longtemps permis à la victime, parfois même à ses descendants, de poursuivre l’agresseur jusqu’à la fin des temps, poursuit la juriste Carole Hardouin-Le Goff. L’Etat de droit a mis un terme à ce cycle infini de la vengeance : si le trouble engendré par l’infraction a disparu, si le climat social s’est apaisé, il n’y a aucune raison de rouvrir les plaies en déclenchant l’action pénale. Le droit répressif moderne est un droit raisonné : il n’est pas là pour punir à tout-va. Une société sans oubli est une société tyrannique. » 

 

Le pouvoir de devenir meilleur

 

Au nom de cette philosophie, le juriste et homme de lettres italien Cesare Beccaria (1738-1794) défendait au XVIIIe siècle le principe de la prescription – même s’il la réservait alors aux délits « ignorés et peu considérables ». « Il faut fixer un temps après lequel le coupable, assez puni par son exil volontaire, peut reparaître sans craindre de nouveaux châtiments. En effet, l’obscurité qui a enveloppé longtemps le délit diminue de beaucoup la nécessité de l’exemple et permet de rendre au citoyen son état et ses droits, avec le pouvoir de devenir meilleur. » Un siècle plus tard, le jurisconsulte Faustin Hélie (1799-1884) proposait d’étendre la prescription aux infractions les plus graves. « Le temps amène l’oubli et la miséricorde, et la peine trop longtemps attendue prend quelque chose de cruel, et même d’injuste. »

 

Plus près de nous, le doyen Jean Carbonnier (1908-2003) aimait, lui aussi, célébrer les vertus de la prescription. Si l’oubli est encadré, il ne met pas en péril l’ordre social, affirmait-il en 1969 dans Flexible droit. « C’est défigurer la réalité humaine qui s’exprime dans les systèmes juridiques modernes que de n’en retenir qu’un besoin d’ordre, de régularité, partant de ponctuelle et totale effectivité des règles de droit. » Au bout d’un certain temps, il n’est plus temps, résume Denis Salas : il faut que la société respire. « La fatigue de trop punir creuse les sommeils de la justice, estime-t-il. Dans La Mémoire, l’histoire, l’oubli (Seuil, 2000), Paul Ricœur souligne très justement que la société ne peut pas être en colère contre elle-même en permanence. »

 

A cet éloge de l’apaisement du temps, se sont ajoutées, pour justifier la prescription, des considérations procédurales. Certains ont affirmé que le dépérissement des preuves et la fragilité des témoignages pouvaient, dans un procès trop tardif, engendrer des erreurs judiciaires. D’autres ont souligné que la prescription permettait de sanctionner la négligence du ministère public, qui n’avait pas su exercer les poursuites en temps et en heure. D’autres, enfin, ont estimé que le temps passant, la personnalité du délinquant changeait, voire qu’il purgeait, avec les années, une peine « naturelle » nourrie par le remords et la crainte d’être démasqué.

Parce que la justice a toujours été pensée en relation étroite avec l’oubli, la prescription est très ancienne : elle apparaît pour la première fois, dans le droit romain, au début de notre ère. Sous le règne d’Auguste, la loi julia de adulteriis (en 18 ou 17 avant Jésus-Christ) instaure ainsi une prescription pour certains delicta carnalia (« délits de la chair ») comme l’adultère. En France, au Moyen Age, la prescription relève plus des coutumes que de la loi – même si la charte d’Aigues-Mortes, renouvelée par Saint Louis en 1246, interdit à la justice d’enquêter sur un crime après une période de dix ans.

 

Il faut attendre la Révolution pour que le principe de la prescription figure dans la loi. « Cette idée qui imprègne le droit de l’Ancien Régime est inscrite pour la première fois dans le code pénal de 1791, raconte le juriste Mathieu Soula. Les révolutionnaires estiment alors que la justice doit assurer la stabilité de l’ordre politique et social, mais qu’elle doit aussi être la gardienne des libertés individuelles. La prescription permet de protéger les citoyens des poursuites ad vitam aeternam : c’est une manière de limiter l’action de l’Etat. Les révolutionnaires veulent éviter que la justice exerce une emprise sans fin sur les individus. »

 

Une vingtaine d’années plus tard, le code d’instruction criminelle de Napoléon (1808) consacre un chapitre entier à la prescription. « La paix sociale semble demander que la vindicte publique ne demeure pas irrévocablement armée et agissante, qu’elle se calme et s’arrête dans certains cas, après un cours de temps plus ou moins long selon les circonstances, estime, en 1808, le rapporteur Louvet en soulignant les bienfaits du temps, ce « grand modérateur des choses humaines ». « De là vient, Messieurs, que les peuples les plus renommés par leur sagesse ont, en général, et après un temps donné, consacré l’oubli des injures dont la répression appartient à la loi. »

 

Une quête permanente du souvenir

 

Ces considérations paraissent aujourd’hui bien lointaines. Eloge du devoir de mémoire, multiplication des journées commémoratives, organisation de marches blanches : nous vivons, affirme la juriste Carole Hardouin-Le Goff, dans un monde « hypermnésique ». « Nos sociétés se mobilisent autour d’une quête permanente du souvenir : elles considèrent, notamment dans le domaine de la justice, que la mémoire est vertueuse et l’oubli détestable, estime-t-elle. C’est dans ce contexte que l’espace public a ouvert grand ses portes aux résurgences de la mémoire : les victimes y prennent de plus en plus souvent la parole. Elles affichent leur histoire, elles suscitent la compassion, elles deviennent des icônes. »

 

La prise de parole des victimes est le fruit d’une petite révolution : depuis le milieu du XXe siècle, la justice accorde de plus en plus de place à cette figure longtemps négligée du droit pénal. « Le procès était jadis centré sur l’accusé et la défense de l’ordre social, constate Mathieu Soula. Mais depuis une quarantaine d’années, l’Etat, en France comme dans beaucoup de pays occidentaux, a été confronté à une demande de reconnaissance émanant des victimes. Il a donc voulu construire une justice plus conforme aux aspirations sociales. Aujourd’hui, elles peuvent se porter partie civile, prendre un avocat, avoir accès au dossier et demander des investigations. »

 

 

Pour le magistrat Denis Salas, ce sacre de la victime est lié à l’avènement de la « société des individus ». « Notre époque est caractérisée par une attention à ce que le sociologue et historien Pierre Rosanvallon appelle la “particularité souffrante”. Aujourd’hui, le crime ne se réduit pas à sa matérialité : les magistrats qui jugent un braqueur s’intéressent autant, voire plus, à la dévastation psychique de l’employé qu’au montant du butin. Selon Rosanvallon, cette valeur accordée à la souffrance de chacun est le signe d’une mutation de la société démocratique : aujourd’hui, la solidarité est à la fois un principe d’organisation sociale et une promesse d’attention à la vulnérabilité des individus. »

 

Cette nouvelle donne a bouleversé le débat sur l’oubli judiciaire. Les victimes contestent en effet les vertus apaisantes du temps invoquées, depuis le XVIIIe siècle, par les partisans de la prescription : nombre d’entre elles racontent au contraire la permanence du traumatisme, la lenteur de la guérison, l’impossibilité de l’oubli. « Elles remettent en cause le sens traditionnel de la prescription : pour elles, le temps attise la souffrance au lieu de la calmer, constate Denis Salas. Voyez les affaires de prêtres pédophiles : le fait que l’autorité chargée de la protection des enfants ait assuré l’impunité au criminel a souillé plus encore les victimes. Avec les années, le scandale, loin de s’atténuer, s’est finalement accru. »

 

La question de l’imprescriptibilité

 

Les victimes accusent en outre la prescription d’entraver leur droit au procès. Parce que l’amnésie, la culpabilité, la peur, la sidération ou la honte freinent l’émergence de la parole, beaucoup de femmes et d’enfants violés trouvent porte close lorsqu’ils se tournent vers la justice car les délais de prescription sont dépassés. Une situation d’autant plus inacceptable que les progrès de la police scientifique permettent aujourd’hui de conserver les preuves pendant de très longues années. Au nom de la protection des victimes, certaines associations demandent donc que les crimes et les délits sexuels deviennent imprescriptibles : l’agresseur pourrait, dans ce cas, être poursuivi jusqu’à sa mort.

 

Si nul ne conteste que les victimes de délinquants sexuels ont besoin de temps pour énoncer le crime, cette demande laisse bien des avocats perplexes. Beaucoup craignent en effet que l’imprescriptibilité, en bousculant la savante horlogerie du procès pénal, finisse par menacer les droits de la défense. Le droit pénal français, soulignent-ils, a mis longtemps à se défaire de son héritage inquisitorial et policier : en prolongeant indéfiniment les procédures, le législateur pourrait mettre en péril le droit de l’accusé à un procès « équitable » dans un délai « raisonnable », selon les termes de la Convention européenne des droits de l’homme de 1950.

 

« La justice pénale ne doit pas devenir le bras armé des victimes, résume Carole Hardouin-Le Goff, auteure de L’Oubli de l’infraction (LGDJ, 2008). Elle est au service de la société tout entière. »

 

Bien des juristes mettent en outre en garde contre la symbolique de cette nouvelle morale politique. Aucun d’entre eux ne nie l’horreur des agressions sexuelles, tous se félicitent de la prise de parole salutaire des victimes, mais beaucoup redoutent que l’imprescriptibilité fasse des violeurs des condamnés à part. « Une catégorie criminelle échapperait désormais au droit commun de l’oubli, souligne le juriste Mathieu Soula. Les délinquants sexuels seraient donc considérés à jamais, non pas comme des condamnés qui peuvent un jour se racheter, mais comme des monstres incorrigibles et inamendables – comme si, en matière de viols ou d’attouchements, le temps ne pouvait en aucun cas faire son œuvre. »

 

L’exception du crime contre l’humanité

 

Une seule infraction échappe aujourd’hui à l’implacable loi de l’oubli : le crime contre l’humanité. En vertu d’une loi adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale en 1964, il a été solennellement déclaré imprescriptible par « nature ». Les coupables ne se contentent en effet pas d’assassiner, de déporter ou d’asservir leurs semblables : ils nient leur humanité en les excluant à jamais de la communauté des hommes. « L’imprescriptibilité a forgé un ordre commun autour de la condamnation de ce crime situé loin, très loin, au-dessus de tous les autres », précise Mathieu Soula.

 

Si la délinquance sexuelle échappait à la prescription, elle serait, elle aussi, consacrée par cette « atemporalité » qui permet de penser « un exceptionnel voué à ne jamais pouvoir devenir normal », selon le mot de l’historienne Sophie Wahnich. Les viols et les agressions sexuelles s’installeraient au sommet de la hiérarchie du mal aux côtés des déportations de masse de la seconde guerre mondiale et des génocides du XXe siècle. Ce compagnonnage quelque peu étrange ne choque pas la présidente de l’Association nationale pour la reconnaissance des victimes, Marie-Ange Le Boulaire-Verrecchia : il ne faut pas, estime-t-elle, créer une « échelle de valeurs » entre les crimes contre l’humanité et les autres.

 

Cette profession de foi méconnaît cependant le sens même de l’imprescriptibilité. « Les agressions sexuelles, aussi abjectes soient-elles, sont des atteintes à la personne, constate Carole Hardouin-Le Goff. Les crimes contre l’humanité sont en revanche des atteintes à l’espèce humaine, ce qui est très différent : les victimes des génocides sont déportées, violées ou exterminées parce que leurs oppresseurs contestent leur appartenance même à l’humanité. C’est pour cette raison que ces crimes qui s’inscrivent à jamais dans la mémoire collective ont un régime de prescription singulier. » Cette distinction n’enlève rien à l’horreur des crimes sexuels : elle énonce simplement que les criminels contre l’humanité sont des ennemis, non seulement des victimes, mais aussi du genre humain.

 

Anne Chemin

 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/01/10/la-prescription-ou-les-limites-de-l-oubli_6025372_3232.html

Voir les commentaires

La présomption d'innocence

11 Janvier 2020, 13:50pm

Publié par Grégoire.

La présomption d'innocence

Concrètement, ça veut dire quoi, la présomption d'innocence ?

A dire vrai, il est difficile de répondre sans tomber dans le trou commun des slogans juridiques. Le premier qui claque au vent des apparences: l'accusé n'a pas à prouver son innocence, c'est aux accusateurs de démontrer sa culpabilité; s'ils échouent, le doute doit alors profiter. L'idée qui fonde ce principe, dit "du fardeau de la preuve", repose sur le constat évident qu'en supposant l'autre coupable, il n'est pas utile de rechercher des preuves.

Le respect de la présomption d'innocence, c'est, d'abord et avant tout, un état d'esprit, une manière de voir l'autre, sur qui pèse le poids d'un soupçon. C'est toute une culture qui part en guerre contre le péché originel, la tare paranoïaque, le petit plaisir d'imaginer l'autre pire que soi. Le respect de la présomption d'innocence exige un certain degré d'évolution psychique, un effort vers le haut, difficile d'accès quotidien pour le commun des mortels. Il suffit, pour s'en convaincre, de voir la jouissance que nous avons tous à "déguster" du mal les uns des autres, à nous faire de la chirurgie esthétique de l'âme sur la peau de nos semblables, nos frères, en médisance. On dit tous du mal de tout le monde; on prend un plaisir d'impuissant à écouter les humoristes salariés déblatérer haineusement sur les uns et les autres: aucune présomption d'innocence dans la vie de tous les jours.

Le flic, le juge, le journaliste, qui croit penser juste en pensant bassement, qui voit du coupable partout, est un univers totalitaire à lui tout seul, duquel il jette sur l'autre, comme un filet, son fiel de suspicion certaine. J'ai rencontré, chez nombre de policiers et de magistrats, cette propension perverse puisée, peut-être, dans le désabusement de l'activité professionnelle, dans les failles narcissiques de l'inconscient, dans la haine de soi-même, à voir le coupable partout, à exprimer dans la rigidité la vanité du fonctionnaire qui croit détenir la vérité; c'est la "méchanceté du rachitique".

Gilbert Collard, avocat, Dérives judiciaires, p. 149-150.

 

Voir les commentaires

La vie intense est silencieuse ..

8 Janvier 2020, 05:58am

Publié par Grégoire.

La vie intense est silencieuse ..

Je n'aime ni la sagesse courte des humanistes ni le délire vague des révoltés. J'aime le coup de tonnerre dans un ciel bleu, le cri de la chouette à midi, le mystère en pleine lumière.

Certains êtres parlent peu, ne font pas de grands gestes, déplacent peu d'air et pourtant rayonnent. Ce sont des étangs dormants où brillent des flaques lumineuses. Je crois qu'une vie peut être ainsi, si elle sait être attentive aux choses qui ne font pas de bruit. La vie intense est silencieuse. Ce grand secret prête aux malentendus. Le silence n'est pas le mutisme. Le silence a quelque chose à dire mais ne fait que le suggérer. Tel est le rôle des blancs entre les paragraphes. La phrase terminée résonne encore.

Sur notre balcon, tous les matins, un moineau vient se baigner dans l'assiette remplie d'eau où L. a posé un pot de géranium. Il doit penser que les humains ont été créés pour procurer aux oiseaux le moyen de se baigner à bon compte. Notre finalisme est-il beaucoup moins naïf ?

J.  Bourbon Busset, Bien plus qu'aux premiers jours.

Voir les commentaires

Tout ce que tu aimes, tu finiras un jour par le perdre.

6 Janvier 2020, 02:19am

Publié par Grégoire.

Tout ce que tu aimes, tu finiras un jour par le perdre.

 

 

L’histoire dit que l’écrivain Franz Kafka rencontra un jour une petite fille dans le parc où il allait marcher tous les jours. L’enfant pleurait parce qu’elle avait perdu sa poupée.

Kafka offrit de l’aider à chercher la poupée, sans succès. Kafka s’arrangea pour revoir la petite fille le lendemain au même endroit.

Entre temps, il avait composé une jolie lettre (de la part de la poupée) qu’il s’empressa de lui lire : » S’il te plaît, ne pleure pas, je suis partie en voyage pour découvrir le monde. Je t’écrirai régulièrement pour te raconter mes aventures.

Ce fut le début d’une longue correspondance. Quand il rencontrait la fillette, il la consolait en lui donnant lecture d’une de ses lettres, soigneusement composées de la part de la poupée bien-aimée.

Quand leurs rencontres durent finalement prendre fin, Kafka se présenta à la petite fille avec une nouvelle poupée. Celle-ci était évidemment différente de l’originale, mais une lettre jointe expliquait à l’enfant que » ses voyages l’avaient changée. »

Bien des années plus tard, la fillette devenue adulte découvrit une dernière lettre fourrée dans un recoin caché, sous les vêtements de la poupée de remplacement.

Celle-ci disait : » Tout ce que tu aimes, tu finiras un jour par le perdre. Mais à la fin, l’amour te reviendra sous une forme différente. »

 

Kafka et la poupée,  L’omniprésence de la perte

 

 

Voir les commentaires

Un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous

4 Janvier 2020, 11:21am

Publié par Grégoire.

Un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous

Cher Oskar !

 

Tu m’as écrit une lettre charmante qui demandait, soit une réponse rapide, soit pas de réponse du tout ; quinze jours ont passé depuis sans que je t’aie écrit, ce serait impardonnable en soi si je n’avais des raisons. D’abord je ne voulais t’écrire que des choses bien pesées parce que ma réponse à cette lettre me paraissait plus importante que toutes les autres (malheureusement je ne l’ai pas fait) ; ensuite j’ai lu d’un trait le Journal de Hebbel (près de mille huit cents pages), alors qu’autrefois je ne le prenais toujours que par morceaux, auxquels je ne trouvais aucun goût.

 

J’ai quand même commencé de façon suivie, au début en me jouant, pour me sentir finalement comme l’homme des cavernes qui, ayant roulé une grosse pierre devant l’entrée de sa caverne, par jeu et pour rompre l’ennui, est pris d’une sourde frayeur en voyant que la pierre le prive d’air et le plonge dans l’obscurité. Il tente alors avec une étrange ardeur de la déplacer, mais maintenant elle est dix fois plus lourde et, pour retrouver l’air et la lumière, l’homme angoissé doit tendre toutes ses forces. De même je n’ai pas pu toucher une plume de tout ce temps, car à embrasser du regard une telle vie, qui s’élève continuellement sans faille, si haut qu’on peut à peine la suivre avec sa longue-vue, on ne peut pas garder la conscience en paix. Mais il est bon que la conscience porte de larges plaies, elle n’en est que plus sensible aux morsures.

 

Il me semble d’ailleurs qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? Pour qu’il nous rende heureux, comme tu l’écris ? Mon Dieu, nous serions tout aussi heureux si nous n’avions pas de livres, et des livres qui nous rendent heureux, nous pourrions à la rigueur en écrire nous-mêmes. En revanche, nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous aimerions plus que nous-mêmes, comme si nous étions proscrits, condamnés à vivre dans des forêts loin de tous les hommes, comme un suicide — un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois.

 

Mais toi tu es heureux, ta lettre rayonne positivement, je crois que tu n’étais malheureux autrefois qu’à cause de ces relations qui ne te valent rien, c’est bien naturel, on ne prend pas de bain de soleil à l’ombre. Mais que je sois responsable de ton bonheur, ne le crois pas. Au mieux, je le verrais ainsi : un sage, dont la sagesse était cachée à ses propres yeux, rencontra un fou et s’entretint un moment avec lui de choses apparemment très lointaines. La conversation finie, comme le fou veut rentrer chez lui — il vivait dans un pigeonnier —, l’autre lui saute au cou, l’embrasse et lui crie : merci, merci, merci. Pourquoi ? La folie du fou avait été si grande qu’elle avait montré au sage sa sagesse…

 

J’ai l’impression de t’avoir fait du tort et d’avoir à te demander pardon. Mais je n’ai connaissance d’aucun tort.

 

Ton Franz.

F Kafka.

Voir les commentaires

Je n'aime pas le luxe

2 Janvier 2020, 05:11am

Publié par Grégoire.

Je n'aime pas le luxe

Chaque fois qu'on lui parle d'un soleil couchant, la petite fille lâche tous ses jeux et court le voir. À 3 ans, à une cousine qui lui offre une bague, elle répond : « Je n'aime pas le luxe. » La réponse fait rire la famille aux éclats. Les familles se trompent toujours sur les anges qu'elles hébergent. La petite Simone Weil n'aimait en vérité que le plus grand luxe - celui de la contemplation.

Les premières années de notre vie sont plus chargées de visions qu'une vieille Bible de Gutenberg. En vacances à Penthièvre au bord de la mer, chaque soir, du haut de ses 9 ans, Simone Weil contemplait le soleil d'or fondu dans le néant des eaux. Accompagnant de sa pensée le dieu mourant, elle recevait en retour une leçon de courage - ne rien retenir près de soi, simplement saluer ce qui s'en va après nous avoir frôlés de son amour. Sa pensée peu à peu s'éleva comme un deuxième soleil. Les jeunes mères attentives au lumineux ruisselet du souffle de leur nouveau-né le savent d'instinct : il n'est pas nécessaire de mourir pour connaître un autre monde. Aimer et se taire suffisent. Le silence est le cadeau des anges dont nous ne voulons plus, que nous ne cherchons plus à ouvrir. Faire de son cœur un vitrail qui extrait de la lumière des jours les couleurs de l'Éternel : la petite fille de 3 ans exerçait déjà cet art supérieur de l'attention. Que reste-t-il de tous les livres lus ? Leurs cendres retombent sur le cerveau, un courant d'air les chasse.

Nous n'avons besoin pour traverser la nuit du monde que de quelques étincelles - quelques paroles d'un proche ou d'un inconnu, même pas des paroles, juste une intonation de bienveillance, assez pour y voir clair une seconde et continuer d'avancer. Lorsque quelqu'un est mort, on l'entend mieux. Le mardi 24 août 1943, vers dix heures et demie du soir, Simone Weil meurt et rejoint le soleil couchant de l'autre côté de l'horizon. Sa mort fleurit à Londres, ville aussi dépaysante pour un Français que l'Orient extrême. Trois jours avant, alitée, elle demande à une amie de lui préparer, quand elle reviendra la voir, une purée de pommes de terre à la française - « comme en faisait ma mère », précise-t-elle. Les mères enfièvrent jusqu'à la fin du monde le sang de leurs enfants. La nourriture est chose divine. Simone Weil n'eut pas le temps de goûter à la réconfortante purée.

Cette mort anglaise ressemble à l'extinction d'une étoile qui a donné jusqu'à son dernier gramme de lumière. Une petite fille saute à la corde dans le ciel rouge. Cette corde est un rayon de soleil. Ce rayon est une pensée. La fraîche attention à la vie fuyante vaut toutes les sagesses. J'ai été ébloui, presque aveuglé, quand j'ai vu hier cet homme et son enfant traverser la place de la Poste au Creusot : il portait sa petite fille sur ses épaules et j'ai cru voir les pyramides d'Égypte, l'élévation d'une prière jusqu'au soleil.

Christian Bobin

 

Voir les commentaires

Qu'est-ce que le sacré, sinon le souffle que chacun porte en soi jusqu'au bout, donnant à ses yeux cette lueur d'infini ?

30 Décembre 2019, 04:58am

Publié par Grégoire.

Qu'est-ce que le sacré, sinon le souffle que chacun porte en soi jusqu'au bout, donnant à ses yeux cette lueur d'infini ?

" J., que beaucoup appelaient " mademoiselle " alors qu'elle avait déjà soixante ans,  travaillait comme bibliothécaire dans un centre culturel, recouvrant de plastique de lourds livres d'art qu'aucun lecteur ne venait emprunter. Ses goûts , son  humour et les teintes de ses robes : tout en elle semblait fragile et quelque peu désuet comme une aquarelle où la couleur rose eût dominé.  Une douceur et une bienveillance cernaient les yeux de celle qui, parce qu'elle n'avait jamais causé de mal, aura traversé cette vie sur la pointe des pieds sans que nul ne la voie, sa mort ne faisant pas plus de bruit que de la  neige tombant sur de la neige. Peut- être le monde est-il continuellement sauvé de l'anéantissement auquel il tend par de tels êtres que personne, jamais, ne remarque. "

Christian Bobin.

Voir les commentaires

Je ne reconnais l'éclat du vrai que dans la joie et dans cette conscience de nous-mêmes qui l'accompagne toujours, cette conscience radieuse de n'être rien...

28 Décembre 2019, 04:54am

Publié par Grégoire.

Je ne reconnais l'éclat du vrai que dans la joie et dans cette conscience de nous-mêmes qui l'accompagne toujours, cette conscience radieuse de n'être rien...

"S'il y a un lien entre l'artiste et le reste de l'humanité, et je crois qu'il y a un lien, et je crois que rien de vivant ne peut être créé sans une conscience obscure de ce lien là, ce ne peut-être qu'un lien d'amour et de révolte.

C'est dans la mesure où il s'oppose à l'organisation marchande de la vie que l'artiste rejoint ceux qui doivent s'y soumettre : il est comme celui à qui on demande de garder la maison, le temps de notre absence. Son travail c'est de ne pas travailler et de veiller sur la part enfantine de notre vie qui ne peut jamais rentrer dans rien d'utilitaire."

Christian Bobin, l'épuisement .

Voir les commentaires

La crainte du très-bas

25 Décembre 2019, 12:20pm

Publié par Grégoire.

La crainte du très-bas

« Aucune divinité, nul autre qu’un envieux ne se réjouit de mon impuissance et de ma peine, et nul autre ne tient pour vertu nos larmes, nos sanglots, notre peur, et toutes ces manifestations qui sont le signe d’une impuissance de l’âme. » Spinoza a toujours décapé ma conception trop étriquée de Dieu. Mais de là à intégrer cette liberté d’esprit dans la vie, il y a un pas que je n’ai jamais franchi. Le bonheur me fait peur, le plaisir m’est souvent un tantinet suspect et, quand tout va bien, je m’attends presque toujours à ce qu’une tuile me tombe sur la gueule. En bref, je crois servir Dieu uniquement en serrant les dents et en traversant les épreuves tant bien que mal.


Il y a peu, je séjournais dans un monastère près de Jérusalem. Une fois par jour, je me promenais accompagné d’un moine qui me prêchait une retraite sur mesure. Il a eu l’audace de me comparer à Dieu, suggérant que lui comme moi étions toujours pris pour un autre. Et que dans cette fragilité, je pouvais me rapprocher du très-bas – pour le dire avec les mots de Christian Bobin. Pour la première fois, je me suis découvert un point commun avec le divin créateur. Il n’était pas un potentat inflexible ni un juge intransigeant, mais un être infiniment proche. Peut-être est-ce là son absolue transcendance. Être si proche et d’une manière telle qu’elle dépasse toutes catégories et pulvérise l’entendement. Tandis que nous nous baladions sur les collines de Sion, je m’ouvrais à lui de la peur d’être jugé, de ma culpabilité à être heureux. Auparavant, j’avais entendu à la messe du matin une expression qui me terrorisait : la crainte de Dieu. Je n’avais pas encore compris que la crainte signifie le respect et la confiance en Dieu qui précisément congédient toute peur. Et mon jeune frère de dire : « La crainte de Dieu, c’est ne pas prendre Dieu pour un con. »


Dès lors, une conversion a vu le jour. J’ai perdu peu à peu cette illusion que le Roi du Ciel et de la Terre va me rattraper au contour pour m’infliger mille supplices si je défaille. La crainte de Dieu, c’est l’émerveillement devant ce qui me dépasse et ce que je veux figer. Je prends Dieu pour un idiot lorsque je joue un rôle devant lui, quand, tels Adam et Ève, je dissimule mes travers pour faire le beau. Je le crois imbécile lorsque je pense qu’il épie chacun de mes actes, qu’il cherche en moi la faille et qu’il désire à tout prix me punir. Dès lors, la crainte de Dieu, c’est cesser de l’enfermer dans une psychologie à dix sous, dans mes névroses. Depuis, je crains de ne réduire le Père Céleste autant qu’autrui. Je crains de m’enliser dans des rôles. Mais loin de me terrifier, cette crainte m’allège et me pousse à laisser là toute affectation.


À côté de ce frère, j’ai appris à ne pas avoir peur de Dieu ni de soi, à découvrir véritablement ce que je suis, à voir que je dépasse largement toutes ces blessures psychologiques. Dieu est neuf à chaque instant, comme mon prochain et moi d’ailleurs.Souvent, à cause de mon insistance, de mes petits manquements, j’avais peur de décevoir le frère. Sa réponse m’aide encore : « Tu ne peux pas, quoi que tu fasses, me décevoir. » L’idolâtrie, c’est peut-être avoir l’outrecuidance de croire pouvoir décevoir Dieu, le fâcher. La crainte de Dieu, c’est peut-être quitter la peur d’être jugé comme je juge. Depuis mon retour, je veux nourrir et transmettre cette crainte de Dieu à ma famille, à mes enfants. Comment ? En jugeant moins et en montrant à mes proches un amour inconditionnel

 

Alexandre Jollien

Voir les commentaires

" La crèche est la seule véritable révolution qui donne espoir et dignité aux non désirés, aux marginalisés : la révolution de l’amour, la révolution de la tendresse. »

24 Décembre 2019, 12:01pm

Publié par Grégoire.

 

 

" J'éprouve de la méfiance vis-à-vis d'un imaginaire un peu trop chaleureux, romantique, "sucré". Noël n'est pas une jolie histoire, un joli rêve.

A Noël, je vois venir à ma rencontre un nouveau-né qui, déjà, est mon maître. Un enfant qui va me donner à manger comme on donne à manger à un nourrisson. Un enfant qui va m'apprendre des vérités élémentaires et pourtant tellement essentielles.

Il va m'apprendre que d'un côté il y a les stratégies, les calculs, la force la puissance, l'argent, la jalousie. Et que, de l'autre, il y a l'attention à l'autre, l'oubli de soi, le don, l'ouverture, la bonté.

A Noël arrive un enfant qui va nous rendre la vie impossible, mais sans cet impossible, il n'y a rien."

Christian Bobin.

Voir les commentaires

Comment dire que la force n'est pas tout, en tout cas rien qui vaille, ou qu'elle ne vaut qu'au service de la faiblesse et de l'amour ?

22 Décembre 2019, 02:22am

Publié par Grégoire.

Comment dire que la force n'est pas tout, en tout cas rien qui vaille, ou qu'elle ne vaut qu'au service de la faiblesse et de l'amour ?

Les saisons sont plus anciennes que les religions. C'est le rythme premier, celui de la nature, moins immédiat que l'alternance du jour et de la nuit, mais aussi prégnant, aussi indépendant de notre volonté, et qu'il faut suivre de gré ou de force. C'était vrai déjà pour les chasseurs-cueilleurs, durant le Paléolithique, et plus encore pour les agriculteurs, après la révolution néolithique, il y a quelque dix mille ans. Labourer, semer, désherber, récolter... Les travaux et les jours, comme disait Hésiode, sont gouvernés par le climat, donc (ultimement et bien avant qu'on ne le sache) par le mouvement de la Terre autour du Soleil et l'inclinaison de son axe de rotation. Les deux solstices, d'hiver ou d'été, le marquent spectaculairement : ce sont les jours les plus courts (vers le 21 décembre dans l'hémisphère nord) ou les plus longs (vers le 21 juin) de l'année. Et qui ne préfère la Saint-Jean, ses soirées interminables et douces, ses joies faciles, sa sensualité à fleur de peau, cette exultation de toute la nature ? Le solstice d'hiver est plus sombre, plus sévère, plus inquiétant ! Le froid, la pluie ou la neige, le vent ou le brouillard, des journées si courtes, comme rongées matin et soir par cette nuit qui n'en finit pas... Et si le printemps allait ne jamais venir ? 

C'est alors qu'il est beau d'espérer, ou plutôt d'avoir confiance. « Il n'y pas d'espoir sans crainte », disait Spinoza. Espérer le printemps, cela supposerait qu'on craigne qu'il ne vienne pas. Et ce fut le cas, peut-être, pour les premiers humains, tremblant et priant dans le froid. Ce ne l'est plus pour nous : nous savons bien que le printemps, beau ou pas, sera là dans trois mois, et l'été dans six... Nos peurs se sont déplacées, donc nos espérances aussi. Mais ce n'est pas un hasard si les chrétiens, après tant d'autres, ont fait du solstice d'hiver la fête de l'espérance et de la confiance réunies (c'est ce qu'on appelle la foi) : parce que c'est au plus froid de l'année qu'on a le plus besoin de croire au retour des beaux jours, ce que la nature nous promet en effet, voire au triomphe définitif de la lumière sur l'obscurité, ce que seules les religions annoncent, et que Dieu seul, s'il existe, peut garantir... 

Ces fêtes du solstice sont de tous les pays, de tous les temps, de toutes les religions. La singularité de Noël, donc du christianisme, est ailleurs : dans la célébration non d'un dieu tout-puissant mais d'un enfant nu, dans une étable. Quoi de plus faible qu'un nouveau-né, quoi de plus fragile, quoi de plus démuni ? Comment mieux signifier que la force n'est pas tout, ou plutôt qu'elle n'est rien, en tout cas rien qui vaille, ou qu'elle ne vaut qu'au service de la faiblesse et de l'amour ? Ce dieu-là, le plus faible de tous les dieux, et qui finira sur une croix (quoi de plus faible qu'un innocent supplicié ?), est le seul qui me touche. C'est le dieu le plus humain, et pour cela le plus divin. Zeus, Mithra ou Odin, à côté, sont dérisoires ou effrayants, et souvent les deux à la fois. Dieux de la foudre ou du Soleil, des armées ou des prêtres, de la force et de la gloire, de la peur et des sacrifices... Le premier bébé venu nous en apprend plus : parce que nous n'avons rien à en craindre, rien à en espérer, sauf pour lui-même, parce qu'il a besoin de nous, parce que nous n'avons aucun droit sur lui, juste des devoirs, à commencer par celui de le protéger, de le respecter, de l'aimer, si nous en sommes capables. Il n'est pas étonnant, au fond, que Noël soit devenu la fête des enfants. Hélas ! pourquoi fallait-il qu'elle devînt celle de la consommation, du mensonge (le Père Noël) et des cadeaux ? C'était passer de l'enfant-dieu à l'enfant-roi (exigeant, insatiable, tyrannique), de la crèche au supermarché, des Rois mages au vieillard postiche et bedonnant. On a les superstitions que l'on mérite. 

André Comte Sponville.

Voir les commentaires

Tibet: Minéral animal

20 Décembre 2019, 13:43pm

Publié par Grégoire.

Tibet: Minéral animal

Elle se tient là, couchée au pied de la falaise, présente et invisible, discrètement dominatrice.
Sa robe est mouchetée d’ivoire et de poussière.

Taches de nacre, ombres d’obsidienne, larmes d’or.
Le ciel et la terre, le jour et la nuit sont fondus dans son pelage.
On braque la lunette sur son corps mais l’œil met un moment à le discerner.
L’esprit tarde à accepter ce qu’il n’attendait pas.
Le regard peine à voir ce qu’il ne connaît pas.
Notre raison, soudain, comprend que la bête se tient là, postée de pleine face.
Le paysage, par une étrange illusion d’optique, semble se résorber tout entier dans son corps.
Ce n’est plus la panthère qui est camouflée dans le paysage,

mais le monde qui s’est incorporé à elle.

Sylvain Tesson

Tibet: Minéral animal

Voir les commentaires

Traversé

18 Décembre 2019, 10:52am

Publié par Grégoire.

Traversé

 

Djanet, Tassili n’ajjer, novembre 2019.

 

Imaginer une forêt de pierres en plein désert, mots jetés sur une page de sable par un Dieu amoureux et poète. Des troncs pétrifiés en mégalithes plantés dans le sable. Une forêt de conte que le souverain d’un royaume aurait minéralisé comme d’immortels visiteurs du soir. Chacun de ces arbres est un penseur silencieux auquel le temps et son érosion ont donné des profils fantastiques. Dans quelques failles on peut voir danser leurs pensées.

 

 

Certains portent ensemble ou séparément, dans un équilibre fragile et une fuite immobile, des baluchons semblant tombés du bleu du ciel, d’autres pleurent des larmes de pierres roulant à leurs pieds, certains se soutiennent dans un écroulement mêlé. Dans chacun bat un cœur que passent remonter des moula-moula et autres petits passereaux du désert. Je me suis couché au pied d’un de ces migrants pétrifiés, fuyant dans un de ces cauchemars où la course se fige. Au loin, une armée au garde à vous met en joue la voie lactée. Quelqu’un là-haut a détaché d’un coup de serpe lunaire le manteau d’étoiles. Dans cet infiniment grand, naviguant aux étoiles, l’infiniment petit sort alors inscrire son histoire et déplier ses cartes dans les grains du sable. Dans un décor de clairière sableuse, des corps abandonnés caressés d’absolu, statues grattant l’azur sourd de prières muettes.

 

J’ai vu tant de pierres dressées dans la hamada de Tindouf, de l’autre côté du désert, autour des camps sahraouis. Les pépinières d’âmes semées deviennent elles à leur tour forêts de pierre ?

 

 

Le ciel est d’un bleu de faïence profondément innocent, d’un bleu qui regarde ailleurs. Il a pourtant dû pleuvoir des pierres. Autour de chacune d’elles, un trou dans le sable semble l’attester. De quelle table céleste sont elles tombées, de quelle nappe ont-elles été secouées ? Qui a refermé cette porte qu’effleurent quelques motifs nuageux et dans laquelle un œil de bœuf laisse entrevoir l’omniprésence d’un œil de feu. Nos esprits encombrés cherchent des comparaisons pour exprimer l’indicible du simplement beau.

 

 

 

Quelques herbes pliées sous le souffle du vent sont devenues compas, dessinant sur le sable des cercles à brins levés. Un insecte, sans doute attiré par la marionnette végétale, s’est trouvé enfermé dans cette prison circulaire à ciel ouvert et y a tracé une folle cartographie de mers et de continents. Les prisons élaborent les rêves, les voyages, cette part de nous en liberté conditionnelle. Sur ses pointes de saphir une danseuse chorégraphie son ballet et grave dans les sillons le chant du vent. Certaines de ces herbes, trop sèches, ont fini par se couper à la base et à s’envoler, laissant des cercles parfaits et anonymes, pupilles regardant les nôtres, comme des points d’interrogation au bout de phrases effacées. Danses de vie, en cercles circonscris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au loin, à flanc de sable et de pierre, des tombeaux millénaires dessinent leurs motifs de serrures, priant le ciel d’en accorder les clefs. Compas réclamant compassion.

De quelles âmes les herbes sèches sont-elles les scribes ? De quelles prières tremblantes le vent les agite elles, fragiles aiguilles affolées de sismographe, petits derviches tourneurs de clefs ?

Danses de mort, en cercles circonscris.

 

 

L’espace et le temps, dans l’infiniment vaste et l’infiniment petit, dans la pérennité et l’éphémère, dans le silence tumultueux des dunes et des pierres, gravent et effacent dans un même mouvement imperceptible et perpétue, dans l’érosion du grès ou l’ondulation des barkanes sableuses l’histoire minérale, végétale, animale.

Le désert est le testament de Dieu. Un testament vivant, sans cesse modifié. Nos empreintes sont ses dernières volontés dans la mémoire des sables, paraphes boiteux de nos pas ou trace d’un front y déposant sa prière.

 

 

 

Pourquoi, gavés d’images, courir et s’ébahir devant des traces ocrées parfois difficilement discernables ou des gravures taillées sur la pierre ? Entre gavé et gravé, il manque l’r.

L’air de l’enfant curieux d’un trésor à trouver, l’air soufflé en buée sur nos yeux pour en éclaircir la vision. L’air respirable, tout simplement, celui qui va nous manquer, parce que nous ne gravons plus l’essentiel pour nous gaver de superflu.

 

Une trainée vue de loin sur la roche est parfois une veine qui fait palpiter les nôtres de la même façon que l’image peinte ou gravée qu’on finit par voir, « là juste devant tes yeux » après d’interminables secondes de recherche. En les découvrant enfin, nos yeux basculent en nous, révulsés dans la conversion. Ces peintures ou ces gravures ont la modernité d’un temps millénaire qui bouscule nos idées reçues.

 

Comment ces hommes ont-ils été retenus par la roche d’où ils semblent vouloir s’extraire ?  Comment ces coureurs de fond ont-ils pu transformer les mètres en années, l’espace en temps ? Comment ces véritables artistes ont-ils su s’arrêter à l’essentiel d’une vie quotidienne tout en croquant une esquisse divine ?

 

 

 

Scènes de chasse, d’élevage, de nomadisme, de regards timides ou de mains effleurées, éternelles. Nous avons depuis inventé puis chassé et expatrié nos Dieux dans des livres sacrés, la religion, le culte et les symboles, le cléricalisme. Les hommes d’il y a 10 000 ans ignoraient en être simplement habités, lorsque leurs mains traçaient ou gravaient des larmes aux yeux des vaches ou de minuscules danseurs étonnants et émouvants. Savaient ils qu’ils convertiraient nos yeux à voir cette part divine en nous reléguée ?

 

 

Autour du cercle d’une case ou d’une caverne ronde comme une terre où dorment des enfants et que veillent des mères assises, une autre personne en garde l’entrée. Autour, quelques vieillards appuyés sur des bâtons sont assistés de personnes marchant à leur côté. Dans un troisième horizon, femmes et hommes courent en « grand jetés », pour assurer la vie. Ronds concentriques dans la mémoire d’une eau évaporée. Quelle image de nous demain ?

 

 

 

 

 

 

On croit traverser le désert. C’est lui qui vous traverse.

 

Son immensité s’infiltre par les yeux, son infiniment petit pénètre en vent de sable par les pores de la peau. Une part d’inexpliqué s’installe en vous, une page oubliée mais qui vous appartient, qui va vous revenir, comme un nom, sur le bout de la langue.

 

Vous devenez un voyageur troué, à jamais irréparable. Une érosion vous transforme, des graffitis apparaissent à vos frontons, des pigments sur vos mains, votre équilibre défie les lois. Vous devenez le bivouac d’une nuit d’étoiles, ce minuscule point sur l’horizon d’où le soleil choisira de surgir, cette arche sous laquelle son ombre passera, cette guelta qui se baigne dans votre reflet, cette figurine nomade oxydée qui danse l’éternité.

 

 

 

 

Jean-François Debargue

 

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100 > >>