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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Louise Amour en Avignon Off 2016

23 Juillet 2016, 05:30am

Publié par Grégoire.

Jusqu'au 30 juillet 2016 !

Jusqu'au 30 juillet 2016 !

À l'heure où  j'écris, le globe de  cristal ou je pénétrais chaque midi  pour  y rejoindre  mes pa­rents est fêlé : l'air y est entré et a oxydé les cou­verts minuscules, écaillé la peinture des visages, et un tremblement de terre imperceptible  a renversé la figurine de mon  père. C'est  aujourd'hui  seule­ ment que je comprends  l'étrange charme de cette scène : ces trois-là-moi dans l'époque de Louise Amour,  mon  père goûtant  au plaisir monacal de la retraite et ma mère conjurant la mélancolie en mettant des fleurs partout  dans la maison -, ces trois-là  avaient  inventé  de vivre hors du  temps. Les visages de mon père ou de ma mère commen­çaient  d'être  atteints  par l'usure  - ici un  petit ravin sous une paupière, là une aile de nez un peu creusée -, mais  l'essence  du   couple   parental demeurait  jeune et  radieuse. Chaque midi  reve­naient  les  années  cinquante   qui  m'avaient   vu enfant,  chaque  midi  mon  père me faisait part de sa joie à me revoir et ma mère m'annonçait qu'elle avait préparé des plats que j'aimais. Ni eux ni moi n'avions  vraiment  choisi l'éternel  retour  de cette scène. Nous étions dans un conte, à l'heure-qui peut  se prolonger  des siècles - où  le roi  avec toute sa suite bascule dans un sommeil de neige.                     Si je ressentais l'étrangeté  de cette vie et devi­nais ce que je pouvais y perdre, il me semblait que j'y  gagnais   davantage :  le  monde, le  terrible monde  n'entrait pas dans le globe de cristal. Je n'avais pas vu que ce globe venait de recevoir un coup  fatal  et  que  Louise Amour  était  -outre celui d'une  reine des cieux- le nom d'une  fêlure irréversible par laquelle, comme  un gaz, le monde et le temps faisaient irruption dans ma vie, pour mon bien, pour mon mal.

Christian Bobin, Louise Amour.

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Une attention démente à tout ce qui est...

21 Juillet 2016, 03:52am

Publié par Grégoire.

Une attention démente à tout ce qui est...

 

« Aimer

Faire sans cesse l'effort de penser

à qui est devant toi,

lui porter une attention réelle, soutenue,

ne pas oublier une seconde

que celui ou celle avec qui tu parles vient d'ailleurs, 

que ses goûts, ses pensées et ses gestes

ont été façonnés par une longue histoire,

peuplée de beaucoup de choses et

d'autres gens que tu ne connaîtras jamais.

Te rappeler sans arrêt que celui ou celle

que tu regardes ne te doit rien,

ce n’est pas une partie de ton monde,

il n’y a personne dans ton monde, pas même toi.

Cet exercice mental

- qui mobilise la pensée et aussi l’imagination –

Est un peu austère, mais il te conduit

à la plus grande jouissance qui soit :

aimer celui ou celle qui est devant toi,

l'aimer d'être ce qu'il est, une énigme.

Et non pas d'être ce que tu crois,

ce que tu crains, ce que tu espères,

ce que tu attends, ce que tu cherches,

ce que tu veux. »

Christian Bobin "Autoportrait au radiateur"

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Nous sommes seuls dans le jour...

19 Juillet 2016, 04:47am

Publié par Grégoire.

Nous sommes seuls dans le jour...

 

Ce qu’on ignore, on l’appelle, on le nomme. On voit l’amour et la solitude : une seule chambre à vrai dire, un seul mot. De la solitude, nous ne viendrons pas plus à bout que de notre mort. C’est ce qui fait que l’on aime et que le temps passe ainsi, dans l’attente lumineuse de ceux que l‘on aime : car même quand ils sont là, on les espère encore. On touche leurs épaules, on lit dans leurs yeux, et la solitude n’est pas levée pour autant. Elle gagne en beauté, elle gagne en force, mais elle est toujours là. Ce qui a commencé avec nous – avec l’étoile de notre naissance – n’en finira jamais de nous isoler dans l’espace : chacun séparé de tous les autres. Chacun enclos dans son désir, dans son attente.

Nous sommes seuls dans le jour. Nous avons besoin de quelqu’un qui nous conduise dans la pleine nuit du jour, comme on mène un enfant jusqu’aux rives étincelantes du sommeil. Nous sommes seuls dans le jour, mais nous serions incapables de découvrir cette solitude si quelqu’un ne nous en faisait l’offrande amoureuse. La révélant, en pensant l’abolir. L’aggravant, en croyant la combler. Cette solitude est le plus beau présent que l‘on puisse nous faire. Elle brûle dans le jour. Elle s’illumine de nos absences.

Christian Bobin, Lettres d’or

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Louise Amour "Quand le comédien nous regarde, on se sent exister..."

17 Juillet 2016, 09:51am

Publié par Grégoire.

Article. Vaucluse Matin.

Article. Vaucluse Matin.

Avec sa nouvelle adaptation de l'oeuvre de Christian Bobin condensée avec inspiration, Grégoire Plus donne au public un magnifique moment de théâtre. Son interprétation de Louise Amour dans une saisissante intériorité est une performance. Les spectateurs sont témoins d'une histoire d'amour extraordinaire entre une créatrice de parfum au nom évocateur et le narrateur, écrivain, doctorant en théologie dont elle a repéré les talents dans un journal.

Le merveilleux conteur fait resurgir les souvenirs : « J'avais 30 ans et je n'étais pas encore né. J'étais célibataire. La douceur qui émanait d'elle m'accablait et me comblait » Sa narration douce fait vibrer les cordes intimes d'un public qui ressent toute la flamme des premiers moments : « Il semblait qu'un couteau détournait mon coeur ».

Grégoire Plus transmet avec force ses émotions. Il touche au plus près l'âme des personnages car il vit réellement la Passion. Sa parole est un magnifique témoignage qui restera dans les mémoires.

Jean-Dominique Réga, Vaucluse Matin.

Chapelle Saint-Louis à 17h30 jusqu'au 30 juillet (relâche le 19).

Durée 1h15. Réservation 0786556762 

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La parole qui ruine l'âme...

16 Juillet 2016, 05:40am

Publié par Grégoire.

La parole qui ruine l'âme...

 

La parole comme l’argent fait l’aisance. La parole, plus que l’agent, fait l’aisance. Qui tient le verbe tient le monde. Regardez les vêtements des pauvres. Regardez les souliers des pauvres. Regardez les maisons des pauvres.  Vous aurez beau regarder, vous ne connaîtrez rien de la pauvreté tant que vous n’aurez pas vu le visage des pauvres devant la parole de ceux qui savent, décident et jugent. Les pauvres n’entendent rien à ce que leur disent leurs maîtres. Ils devinent simplement que cette parole sûre d’elle leur vole le monde, que cette parole somptueuse et l’injustice qui leur est faite ont partie liée. Ce n’est pas le savoir qui est en question –c’est  cette splendeur morbide d’une parole soucieuse d’elle-même uniquement, cette horreur d’une parole qui va seule dans son aisance, et la vie abandonnée par-dessous. Cette manière de parler sans jamais se risquer dans sa parole, les rois l’avaient menée à son extrême, ne parlant d’eux qu’à la première personne du pluriel : nous décidons que. Nous ordonnons que. Cette distance insensée entre la personne et ce qu’elle dit est source de toute emprise sur le monde et de toute ruine de l’âme.

C.Bobin, L’inespérée

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Les Damnés, Avignon 2016.

14 Juillet 2016, 23:26pm

Publié par Grégoire.

En s’emparant du scénario du film de Visconti, Ivo Van Hove entraîne la troupe de la Comédie française dans un sidérant voyage au bout de l’enfer. Un spectacle autant fascinant que glaçant.


Sur l’immense plateau de la cour d’honneur, les fabuleux comédiens de la Comédie française déroulent une danse macabre. Photo AFP

AFP

Jeudi, deuxième représentation des Damnés, 3 500 spectateurs se massent dans la cour d’honneur du palais des papes. Ce soir-là, quelques-uns jetteront de temps à autre un coup d’œil sur les portables pour guetter les évolutions du match France-Allemagne, théâtre et foot ne sont pas forcément incompatibles. Malgré l’épaisseur des murailles, les clameurs de la victoire parviendront jusqu’à nos oreilles au beau milieu de l’ode funèbre que déroule la troupe de la Comédie française.

 

Une maîtrise absolument saisissante

Spectacle fascinant autant que glacé que ces Damnés. Ivo Van Hove s’empare du scénario du film de Visconti, l’infernale descente aux enfers d’une famille de la grande bourgeoisie industrielle allemande pactisant avec Hitler. La famille Essenbeck c’est la famille Krupp – plus que compromise dans la mise en œuvre de l’économie de guerre allemande et l’exploitation criminelle de millions de travailleurs-esclaves – et bien d’autres moins connues. Sur l’immense plateau, la Comédie française dans ses œuvres – Podalydès, Gallienne, Sandre, Hervieu-Léger, les plus jeunes, des enfants – trente comédiens au total qui déroulent, deux heures et demi durant, une danse macabre.

 

Une image finale glaçante

Maître de l’espace, Ivo Van Hove déploie son savoir-faire avec une maîtrise absolument saisissante : vidéos, jeux d’images, récits polyphoniques, musique live – un quatuor de saxos – à laquelle se mêle chants martiaux qui enveloppent la cour d’honneur. Le nazisme déploie ses tentacules, dans la famille, les valeurs s’inversent. La violence est terrible, une note, dans le programme met en garde « la sensibilité des plus jeunes ». Un rituel de mort jusqu’à une image finale, glaçante, qui propulse dans la réalité la plus contemporaine, la plus immédiate.

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de l'horrible aptitude à vivre en l’absence de tout...

13 Juillet 2016, 04:40am

Publié par Grégoire.

de l'horrible aptitude à vivre en l’absence de tout...

 

Les lumières s’attardent. La noirceur des arbres quand la nuit les enserre est moins grande, moins dure. De grandes choses dorment en nous, toujours, d’un sommeil qu’agite un peu plus la longueur accrue des jours. Quelque chose manque, toujours. A tout ce que nous pouvons faire et dire et vivre, quelque chose manque, toujours. Cette conscience-là, tôt venue, irréductible. On peut vouloir passer outre, s’arranger. Ce qui n’est qu’un seul et inépuisable jour on peut l’oublier, on peut l’amoindrir en jours, en semaines, en mois. S’occuper. Parler et croire que l’on parle. Faire des choses et croire que l’on fait quelque chose. Je préfère pour ma part ne rien faire. Je préfère en rester à ce premier âge du monde, de la nuit, du froid. De cette épaisseur de la nuit, de l’ombre, du gel, je n’ai rien à dire, je ne pense rien. En penser quelque chose serait déjà s’en éloigner. C’est à l’intérieur de cette nuit, de cette non lumière de la vie que je vous écris, mais ce n’est pas d’elle que je vous parle, c’est de tout le reste, de tout ce qui en elle s’abîme, les gestes, les choses, les visages, les mots.  Tout s’en va. Tout lentement s’approche puis lentement s’éloigne. Tout glisse doucement – les voix, les regards – tout glisse doucement sur le côté, sans heurts, comme indépendamment de tout vouloir, comme un glissement de terrain. Et tout se poursuit aussi bien. Les mêmes choses, toujours. Rien n’est empêché. Apparences du travail, apparences des conversations, apparences des mouvements divers. Vie apparente. Je suppose que c’est là chose banale.  Je suppose qu’il est possible de vivre ainsi longtemps, sur un long temps. Dans cette mort merveilleuse de l’indifférence. Dans cette horrible aptitude à vivre en l’absence de tout, dans la plus silencieuse des absences. Sans âge. Sans plus vieillir, sans plus souffrir de rien. Sans doute est-ce là cette vie, que l’on dit ordinaire. On peut y mourir. On sait qu’on peut y mourir. On sait aussi que mourir est impossible. On sait tout cela et bien d’autres choses encore, toutes aussi inutiles, toutes aussi encombrantes. Parfois aussi la grâce d’une blessure vient congédier cette somme fabuleuse de savoirs sur tout, ce fatras. 

Christian Bobin, Souveraineté du vide

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Personne n’est saint dans cette vie, seule cette vie l’est

10 Juillet 2016, 05:05am

Publié par Grégoire.

Personne n’est saint dans cette vie, seule cette vie l’est

Tout le mal dans cette vie provient d’un défaut d’attention à ce qu’elle a de faible et d’éphémère. Le mal n’a pas d’autre cause que notre négligence et le bien ne peut naître que d’une résistance à cet ensommeillement, que d’une insomnie de l’esprit portant notre attention à son point d’incandescence – même si une telle attention pure nous est, dans le fond, impossible : seul un Dieu pourrait être présent sans défaillance à la vie nue, sans que sa présence jamais ne défaille dans un sommeil, une pensée ou un désir. Seul un Dieu pourrait être assez insoucieux de soi pour se soucier, sans relâche, de la vie merveilleusement perdue à chaque seconde qui va. Dieu est le nom de cette place jamais assombrie par une négligence, le nom d’un phare au bord des côtes. Et peut-être cette place est-elle vide, et peut-être ce phare est-il toujours abandonné, mais cela n’a aucune espèce d’importance : il nous faut faire comme si cette place était tenue, comme si ce phare était habité. Il nous faut venir en aide à Dieu sur son rocher et appeler un par un chaque visage, chaque vague et chaque ciel – sans en oublier un seul.

Ce que je dis là me vient de toi. J’ai appris en voyant ta vie simple ce que les femmes savent par douleur de savoir, par nécessité de douleur et de place, et que les hommes sont si lourds à entendre, épaissis qu’ils sont dans leur suffisance d’hommes, recuits dans leur maîtrise des apparences du monde, seulement de ses apparences : plus on se tient près de la vie faible et plus on se rapproche du bien pur, sans espérer un jour l’atteindre : personne n’est saint dans cette vie, ce que savent fort bien les saintes qui se connaissent pour ce qu’elles sont, les plus perdues des femmes – mesurant par l’étendue d’un chant la grandeur de cette perte. Personne n’est saint dans cette vie, seule cette vie l’est.

C.Bobin, L’inespérée

 

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Pour être heureux, il faut avoir souffert...

8 Juillet 2016, 05:07am

Publié par Grégoire.

Pour être heureux, il faut avoir souffert...

 

Le bonheur et le malheur ne s'opposent pas, mais se complètent comme le jour et la nuit. L'inverse de leur indissociable couplage est la mort affective, l'indifférence. Attachement et amour ne peuvent se développer que si nous avons connu la souffrance et le retour à la sécurité. La neurologie cognitive n'a qu'une vingtaine d'années, et déjà ses découvertes se comptent par milliers, dont Boris Cyrulnik vulgarise génialement les paradoxes.

Dans la trajectoire de Boris Cyrulnik, il y eut d'abord les livres d'éthologie sur l'affectivité animale. Puis toute la série humaine sur la résilience, qui explique comme un enfant maltraité peut s'en sortir, grâce au regard de l'autre. Paru fin 2006, De chair et d'âme constitue le premier livre d'une nouvelle série sur l'inséparable unité de ce qui constitue l'humain. Ce qui est frappant, c'est la précision ultrafine de ce que l'imagerie médicale est désormais capable de nous apprendre sur ce qui se passe en nous à chaque seconde, quand nous percevons, pensons, croyons, agissons - et comment cela bouleverse notre vision du monde, en décortiquant la genèse neuro-relationnelle de nos organes. Quand un singe regarde un autre singe agir, il met en branle les mêmes processus neuronaux que s'il agissait lui-même. Même processus quand il rêve qu'il se trouve dans telle ou telle situation. Chez l'humain, cette imbrication du réel et de l'imaginaire va au-delà du concevable

Nouvelles Clés : Ce qui frappe dans votre nouveau livre, c'est ce que vous dites sur le malheur. Il ne s'opposerait pas au bonheur, mais constituerait son indispensable complément. C'est leur tandem qui nous rendrait vivants...

Boris Cyrulnik : Toute vie psychique suppose une dualité bonheur-malheur. Privé de cet antagonisme, vous avez un électroencéphalogramme plat, une absence de vie psychique, autrement dit une mort cérébrale. Le couple bonheur-malheur fonctionne comme la manivelle en croix que vous utilisez pour changer les roues de votre voiture. D'un côté vous tirez vers le haut, de l'autre, vous poussez vers le bas, et un observateur étourdi pourrait s'imaginer que ces deux gestes sont contradictoires alors qu'ils constituent un seul et même mouvement. Il en va de même neurologiquement. Dans la partie antérieure de l'aire singulaire de chacun de nos hémisphères cérébraux, il existe deux renflements. Si une tumeur, un abcès ou une hémorragie altèrent le premier de ces renflements, ou si vous y introduisez une électrode, vous allez éprouver des sensations de souffrance, physique et mentale très aiguës. Si vous déplacez un tout petit peu l'électrode, pour la planter dans le second renflement, vous allez éprouver une euphorie qui peut aller jusqu'à l'extase. Le réel n'a pourtant pas changé. Vous avez juste déplacé l'électrode de quelques millimètres. Au regard de la neurologie, le bonheur et le malheur ne sont pas extérieurs au sujet. Ils sont dans le sujet.

N. C. : C'est une découverte récente ?

B. C. : En fait, on le sait depuis les expériences de James Olds et Peter Milner, en 1954. Ces chercheurs avaient placé des électrodes dans le cerveau d'un groupe de rats et montré que la zone de la douleur jouxtait celle de la jouissance. Par ailleurs, ayant équipé les rats de telle sorte qu'ils puissent électriquement auto stimuler ces zones, ils avaient constaté que les animaux n'arrêtaient pas d'appuyer sur le bouton électrifiant la zone du plaisir, sans pouvoir s'arrêter. Au point d'en mourir ! Jouir à mort est un phénomène que l'on trouve aussi dans la nature. S'ils en ont la possibilité, toutes sortes d'animaux poussent leur recherche du bonheur jusqu'à se tuer. Quand les fourmis tombent par exemple sur un certain coléoptère dont la sécrétion lactée les enivre : elles en oublient leurs tâches, vont et viennent en tout sens et la fourmilière finit en un indescriptible chaos. On pourrait citer les pigeons et les corbeaux qui vont se saouler aux vapeurs de sarments, indifférents aux vignes en flammes...

N. C. : Trop de bonheur conduirait à notre perte ?

B. C. : La réalité est paradoxale. Placez des gens dans une situation de bonheur total, où tous leurs vœux sont immédiatement exaucés, où rien ne vient contrarier leurs moindres désirs : ils se retrouvent vite malheureux. À partir d'une certaine dose, tout bonheur devient insoutenable. Par contre, mettez ces mêmes personnes dans un état de malheur, elles vont souffrir, mais aussi lutter : « Je vais me battre contre le malheur et le vaincre.» C'est dans la résistance au malheur que les humains s'associent, se protègent les uns les autres, construisent des abris, découvrent le feu, luttent contre les animaux sauvages... et connaissent finalement le bonheur d'avoir triomphé de leurs peurs. 

Malheur et bonheur ne sont pas des frères ennemis. Ils sont unis comme les doigts de la main. On le constate aussi dans le rêve, l'utopie, l'espérance qui sont de grands pourvoyeurs de bonheur. On ne peut espérer que si l'on se trouve dans le mal-être.Le bonheur de vivre vient de ce que l'on a triomphé du malheur de vivre. J'ai faim. Arrive quelqu'un qui me donne son sein - qu'est-ce que je l'aime ! J'ai peur. Voilà quelqu'un qui, par sa force et ses armes, me rassure - qu'est-ce que je l'aime ! Il fait froid. Quelqu'un me réchauffe avec son corps et sa couverture - qu'est-ce que je l'aime ! C'est le paradoxe de la manivelle en croix : d'un malheur peut surgir un bonheur ; sans malheur, ce serait impossible.

N. C. : Il y a là une leçon de philosophie naturelle. Accepter la vie, ce serait accepter aussi le malheur, sans lequel il n'y aurait pas de bonheur. Ne pourrions-nous, de même, pas aimer si nous n'avions pas souffert ?

B. C. : Exactement. Seule la complémentarité entre malheur et bonheur fait que nous pouvons aimer la vie. Des chevaux ailés tirent l'attelage de l'âme dans des directions opposées pour le faire pourtant avancer sur un même chemin, écrivait déjà Platon dans Phèdre.

N. C. : Ce processus se met-il en place dès la naissance ?

B. C. : C'est même de fondement des théories de l'attachement. Après le traumatisme de la naissance, le petit humain découvre le malheur. Il ne connaît rien du monde qui l'entoure. Il a froid. Il a faim.. Il a peur. Il souffre. Il se met à brailler. Et tout d'un coup, hop ! On le prend dans les bras. On lui parle. On le nourrit. On l'essuie. Il a chaud. Il reconnaît l'odeur et les basses fréquences de la voix de sa mère. Il se dit : « Ouf ! ça va, je suis à nouveau tranquille. » Il trouve là un substitut d'utérus, et c'est le premier nœud du lien de l'attachement qui va le rendre heureux. À l'inverse, imaginons un bébé qui ne connaîtrait aucun malheur, dont l'environnement serait impeccablement organisé : température idéale, soif de lait aussitôt soulagée, couches propres dans la seconde, etc. Eh bien, ce bébé n'aurait aucune raison de s'attacher.

N. C. : C'est la vieille histoire du « too much »... L'excès nuit toujours ?

B. C. : Oui. Et il en va de même pour nous. Vous avez soif, vous buvez un verre d'eau. Quel délice ! Mais qu'éprouvez-vous au cinquantième verre d'eau ? Du dégoût. C'est un supplice. De même, si la mère entourait son enfant trop longtemps, si elle ne le laissait pas seul au bout d'un moment, il se retrouverait prisonnier d'un cocon étouffant et en viendrait à éprouver de la douleur. « Si maman ne m'entoure pas, je souffre. Mais si elle m'entoure trop, je souffre aussi. » L'être humain ne peut se construire que dans l'alternance, la respiration bonheur-malheur. Et si cette dernière doit être la plus harmonieuse possible, elle doit également suivre un certain rythme. Car, si le bonheur ne peut durer, le malheur non plus...

Si on laisse pleurer le bébé pendant une heure, ça peut aller ; deux heures, ça devient beaucoup ; au bout de trois heures, ça commence à devenir difficile. Arrive un seuil où tout bascule. Le bébé arrête de pleurer. Il commence à s'éteindre. S'il n'est pas rapidement secouru, son système nerveux va interrompre son développement. J'ai été l'un des premier à décrire les atrophies cérébrales liées à une carence affective. Au début, bon nombre de neurologues ne m'ont pas cru : « Ce n'est pas possible, vous vous trompez. » Aujourd'hui, de nombreux confrères confirment cette observation, notamment aux États-Unis. Tous les pédiatres qui travaillent dans les pays en guerre ou en misère savent que les enfants abandonnés ne pleurent pas. Ils attendent la mort en silence. Ils sont morts psychiquement avant de mourir physiquement. Leurs cellules cérébrales sont les premières à s'étioler puisqu'elles ne sont plus stimulées. Puis la base du cerveau arrête ses sécrétions hormonales. Et tout le corps dépérit. Le contre-exemple existe : mettez un enfant abandonné atteint de nanisme affectif dans une famille d'accueil, son cerveau va peu à peu reprendre son développement, c'est rigoureusement vérifié au scanner.

N. C. : Vous évoquez souvent l'image d'une « enveloppe affective sensorielle, faite à la fois de molécules que de mots », absolument vitale au développement de l'enfant. Comme l'a été l'enveloppe matricielle de sa mère...

B. C. : Absolument. Chez l'enfant, il y a d'abord une longue période d'intelligence sans parole. L'enfant décode le monde non par des mots, mais grâce à des images. Puis vient le stade de la parole maîtrisée, vers trois ans. La parole récitée, elle, c'est-à-dire la capacité à faire un récit de soi-même, n'arrive qu'à sept ans, quand les connexions du lobe préfrontal de l'anticipation se sont connectées au circuit de la mémoire - sans quoi vous ne seriez pas capable de vous faire une représentation du temps. Or, toute cette maturation neurologique et hormonale ne se fait que si vous avez cette enveloppe affective autour de vous. Une enveloppe qui, donc, respire, avec flux et reflux, inspiration et expiration, diastole et systole. La vie fonctionne ainsi : par contraste. Et nos sens aussi : pour que le concept « bleu » me vienne en tête, il faut qu'il y ait autre chose que du bleu dans mon champ de vision ; s'il n'y avait que du bleu, je ne pourrais pas le penser. Pour penser le bonheur, il faut qu'il y ait autre chose que du bonheur : le malheur est parfait pour ça.

N. C. : Autre paradoxe, vous écrivez que la parole a une fonction bien plus affective qu'informative.

B. C. : On se parle pour s'affecter. Par mes mots, je peux modifier votre état physique, vous faire pâlir, rougir, rire, bailler, hurler. Si je fais des phrases, c'est pour vous convaincre, vous amuser, vous irriter, vous insulter, vous calmer... davantage que pour vous informer. Et il est à peu près impossible de parler longtemps à quelqu'un sans affecter ses sentiments.

N. C. : Vous dites: « Quand je suis face à Véronique, j'ai une certaine chimie intérieure. Face à Marion, c'en est une autre. Je ne suis littéralement pas le même moléculairement. »

B. C. : La présence de Véronique me stimule. Tout ce qu'elle dégage - qu'elle me communique implicitement par ses formes, son odeur, ses vêtements, ses gestes, sa voix, ses mots - touche quelque chose d'inscrit au fond de ma mémoire neuronale, sans doute depuis l'âge fœtal. Tout se passe à son insu et j'en suis également inconscient, mais tout ce qui vient d'elle m'intéresse et m'amuse. Du coup, toutes mes catécholamines sont stimulées, condition biologique favorable à la mémorisation. Alors que Marion me renvoie, sans s'en rendre compte non plus, toutes sortes de messages qui ne me touchent pas et ne constituent donc pas un événement pour moi. Or, nous ne pouvons pas mettre en mémoire un non-événement.

N. C. : N'est-ce pas ce qu'en langage courant on appelle avoir des « atomes crochus » ?

B. C. : Si vous voulez. Avec des dosages et des catalyses étonnants. Les entraîneurs d'équipes sportives le savent bien, qui recrutent certains joueurs plus pour l'ambiance positive qu'ils vont mettre dans l'équipe que pour leurs qualités intrinsèques. À l'inverse, il m'est arrivé de voir une excellente équipe de scientifiques lamentablement sombrer dans le spleen, simplement parce qu'on avait recruté un chercheur qui, par sa seule présence, stérilisait ou inhibait le travail de tous les autres ! On connaît ça en éthologie animale, par exemple chez les chimpanzés, où l'arrivée d'un nouvel individu va faire que tous les autres deviennent maladroits, laissent tomber les objets qu'ils tiennent, ratent les branches qu'ils visent : ils sont crispés, leur chimie intérieure est déséquilibrée.

N. C. : N'est-ce pas aussi au sein de cette enveloppe que naît la compassion, quand un animal souffre de ce qui arrive à un autre ?

B. C. : Je le pense en effet, même si de jeunes confrères normaliens sont en désaccord avec moi. Vous faites allusion aux « neurones miroir ». Un chimpanzé voit un être signifiant (un congénère, par exemple, ou un être humain qu'il connaît) s'apprêter à manger un aliment qu'il aime (mettons une banane). Automatiquement, il allume la partie de son cerveau qui le prépare à faire le même geste, par exemple tendre la main vers la banane. En même temps, il stimule son lobe préfrontal pour bloquer ce geste, qui doit rester imaginaire - ce qui fait que le cerveau du chimpanzé qui observe dépense deux fois plus d'énergie que celui du chimpanzé qui mange réellement ! 

De façon similaire, que je sois homme ou singe, si un personnage signifiant de mon enveloppe affective, quelqu'un que j'aime bien, souffre, je vais allumer la partie antérieure de mon aire singulaire antérieure, celle qui déclenche des sensations de souffrance. Ce n'est pas moi qui souffre, mon organisme est impeccable, pourtant ma zone de souffrance s'allume et déclenche en moi une sensation de malaise. Alors, que c'est lui qui souffre. Mais je le vois et ça me fait entrer en résonance, parce que c'est un personnage signifiant pour moi. Sa souffrance et la mienne sont de nature différentes. Lui, il est blessé, il saigne. Moi, je souffre de la représentation que je me fais de sa souffrance.

N. C. : Dans son documentaire Shoah, Claude Lanzmann interviewe un paysan polonais qui labourait un champ près d'Auschwitz. « Alors vous labouriez à deux pas des barbelés, lui demande-t-il, ça ne vous faisait pas mal ? » Et l'autre de s'étonner : « Pourquoi auriez-vous voulu que ça me fasse mal à moi ? Si l'on vous coupe vos doigts, les miens vont bien ! »

B. C. : Cet homme est un pervers, pas au sens sexuel, mais par arrêt d'empathie. Les pervers ont, dans le développement de leur personnalité, quelque chose qui s'est déréglé dans l'empathie, soit par excès, soit par défaut. Par défaut, c'est ce que vous racontez : si vous vous coupez le doigt, c'est vous qui avez mal, pas moi - donc, si l'on brûle des milliers de personnes dans des fours, ce sont eux qui brûlent ; moi, je laboure tranquillement mon champ. Les situations de guerre pousse des masses de gens à basculer dans cette pathologie, puisque, si l'on veut gagner la guerre, il faut ignorer l'autre, le chosifier. 

À l'inverse, l'excès d'empathie, c'est Leopold von Sacher-Masoch, dont on a fait l'archétype du masochiste : « Moi, je ne compte pas, je ne suis rien, quasiment mort psychiquement, je ne jouis plus. Mais si le fait de me faire souffrir fait plaisir à Wanda, la Vénus au manteau de fourrure, au moins éprouverai-je le plaisir de lui faire plaisir. Elle seule compte. En me maltraitant, en me fouettant, elle me donnera un petit sursaut de vie.  »

N. C. : Et si l'on vit dans une enveloppe sensorielle « positive », peut-on user de son empathie à son propre égard ? Ce serait une façon d'expliquer que l'on puisse volontairement influencer son état physique et « reprogrammer » sa santé...

B. C. : Je ne suis pas spécialiste de la question. Mais il est clair que les êtres humains peuvent intentionnellement se « recircuiter », c'est-à-dire s'entraîner à fonctionner et à « se représenter » autrement. Je pense que la psychothérapie fonctionne de cette façon... quand ça marche ! Cela dit, je n'utiliserais pas le mot « reprogrammer », parce qu'aujourd'hui, nous savons que personne n'est programmé. Même génétiquement. L'idée que nos gènes nous déterminent a fait long feu. 

Quelle est la conclusion du fameux « décryptage du génome humain » ? Vous avez entendu ce silence ! (rire) La conclusion, c'est que nous avons à peu près le même génome que les vers de terre (il paraît que les vers de terre sont vexés !) et que nous sommes comme des chimpanzés à plus de 99% ! Il y a donc moins de 1 % de différence entre un chimpanzé et un humain. Mais qui parle de « programme génétique » ? Des journalistes, des psychologues, des psychiatres, jamais des généticiens ! Attention, je ne nie pas l'existence d'un déterminant génétique. Lorsque le spermatozoïde de votre père a pénétré l'ovule de votre mère, ça ne pouvait donner qu'un être humain, pas un chat, ni un vélomoteur. Mais ça n'était en rien prédestiné à devenir vous ! 

Le déterminant génétique donne un être humain. Mais pour donner telle personne réelle, il faut toute la condition humaine, la mémoire, la culture, l'histoire. La moindre variation de l'environnement modifie l'expression des gènes. Mieux : à l'intérieur d'un même gène, un morceau de gène sert d'environnement à un autre morceau ! Par exemple, vous avez des déterminants génétiques du diabète, mais sans diabète, parce qu'une autre partie du même chromosome du même bonhomme induit la sécrétion d'une insuline empêchant l'expression de la maladie. Autrement dit, l'environnement commence dans le gène lui-même ! Nous sommes pétris par notre milieu autant que par nos gènes. Je crois ainsi que la distinction gène/environnement - c'est-à-dire inné/acquis - est purement idéologique et pas du tout scientifique. Le gène est aussi vital que l'environnement, ils sont inséparables. Nous sommes déterminés à 100 % par nos gènes et à 100% par notre environnement. Scientifiquement, je dois dire que cela redonne du poids à la théorie de Lamarck, jadis pourfendue par Darwin : il n'est pas forcément faux de dire que les girafes naissent avec un long cou parce que leurs ancêtres ont beaucoup tiré dessus pour manger en hauteur - alors que l'auteur de L'évolution des espèces n'y voyait que le fruit d'un hasard écologiquement favorable...

Là où Darwin continue d'avoir brillamment raison, c'est quand il dit que les espèces disparaissent par leur point fort. Les élans du Canada réussissaient à se protéger, grâce à leurs formidables bois, lourds et tranchants, qui éventraient les loups d'un simple geste de la tête. Mais les bois sont devenus de plus en plus lourds, à tel point que les grands mâles ne sont même plus parvenus à se redresser... et les loups en ont profité pour apprendre à les égorger ! Le point fort de l'humanité, par lequel nous sommes clairement menacés de disparaître, c'est notre intelligence technologique, désormais si puissante qu'elle modifie la biosphère...

N. C. : Ce qui, si l'on fait preuve d'empathie, nous plonge dans la déprime. N'est-ce pas pour cela, par sentiment d'impuissance, que tant de gens prennent des antidépresseurs ? À ce propos, pourquoi selon vous les Français en consomment-ils tant ?

B. C. : Actuellement, le plus grand consommateur est l'Iran. Mais il faut se méfier de ces comparaisons, culturellement biaisées, car chaque pays gère la dépression à sa manière. Les gens se suicident, somatisent, consomment de la fausse médecine, passent de faux examens, parce que le problème n'est pas posé. Il est clair que l'on compense par la chimie une défaillance culturelle. On prend des molécules pour se sentir moins mal, alors que normalement, c'est la relation humaine qui devrait jouer ce rôle. Relation familiale, amicale, villageoise, professionnelle, confessionnelle, politique, artistique... peu importe. Si nous vivions comme jadis dans des structures affectives, nous n'aurions que rarement besoin de psychotropes et d'antidépresseurs. Mais notre culture a détruit ça.

Pour bien se porter, il faut participer à la vie sociale. Je suis convaincu que c'est fondamental. Ici, dans le Var, il y a beaucoup de retraités espagnols, ex-réfugiés, républicains comme franquistes. Ils prennent des antidépresseurs, comme tout le monde. Mais dès qu'ils vont voir leurs familles en Espagne, ils arrêtent d'en prendre. Pourquoi ? Parce qu'il y a là-bas une vie sociale beaucoup plus intense que chez nous, avec notamment des fêtes incessantes. Quand vous êtes tout le temps en cuisine, en train de vous maquiller ou de vous entraîner pour le lâcher de taureaux, vous vous couchez à trois heures du matin, et vous n'avez plus besoin de psychotropes. Mais dès qu'ils reviennent ici, hop ! ils reprennent des psychotropes.

N. C. : Pourquoi certains pays, la France en particulier, ont-ils une vitalité locale si molle ?

B. C. : Norman Sartorius, l'un des directeurs de l'OMS avec qui j'ai travaillé, a dirigé un énorme travail sur ce thème dans plusieurs pays. Sa conclusion est tragique : plus la solidarité est administrative (sécurité sociale, RMI, indemnités de chômage, etc),moins elle est affective et moins elle joue son rôle de tranquillisant naturel, qui est la base du sentiment de sécurité. « Je te connais ; quand je suis avec toi, on se raconte des histoires qui nous sécurisent ; tu as de l'expérience, je te fais confiance ; tu auras des solutions, parce que je t'attribue un pouvoir. » C'est incontestable : plus la solidarité est administrative, plus le désert affectif se développe. 

Si nous ajoutons à ça le fait que l'amélioration de la technologie s'accompagne partout d'une augmentation de l'isolement, de l'angoisse et des dépressions, nous nous retrouvons avec un joli casse-tête. Parce que, bien sûr, il n'est pas question d'arrêter le progrès technologique, ni celui des systèmes sociaux de solidarité. C'est donc à chacun de savoir augmenter la communication affective dans sa vie - prendre le temps de cuisiner lentement, de recevoir des amis, de rire en faisant les andouilles... Il faut multiplier les rituels de rencontres, les fêtes de quartiers, les retrouvailles de toutes sortes, les chorales, les associations de pétanque, les tables d'hôte... Dès que vous rencontrez des gens et que vous buvez un verre avec eux, vos fantasmes agressifs baissent. Ça ne règle pas tout, mais vous mettez en place un rituel d'interactions affectives qui a un grand effet tranquillisant. C'est juste vital pour l'humanité.

http://www.cles.com/debats-entretiens/article/pour-etre-heureux-il-faut-avoir-souffert

A lire

De chair et d'âme, Boris Cyrulnik, éd. Odile Jacob.
- La fabuleuse aventure des hommes et des animaux, Boris Cyrulnik, Karine lou Matigon. éd. Le Chêne.
- Les nourritures affectives, Boris Cyrulnik. éd. Odile Jacob.
Le murmure des fantômes, Boris cyrulnik. éd. Odile Jacob.

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Avignon 2016 !

6 Juillet 2016, 05:07am

Publié par Grégoire.

parmi les 1500 spectacles du off, n'oubliez pas d'aller voir le sourire de Louise Amour...

parmi les 1500 spectacles du off, n'oubliez pas d'aller voir le sourire de Louise Amour...

Je m'étais fait dans mon enfance une idée de la beauté qui ne devait rien aux visages hautains des vendeuses de parfumerie ni aux vitrines ruisselantes de lumière des bijouteries, et tout aux moineaux que je voyais par la fenêtre de ma chambre se poser sur les larges fleurs roses d'un  hortensia, aussi légères et diaphanes  que les dentelles  d'un nouveau-né à son baptême, illuminées par des milliers de gouttes de pluie. J'avais grandi dans cet émerveillement   que  donne   la  pauvreté  mariée avec l'amour : l'argent  manquait  souvent  mais l'amour  qui brûlait entre mes parents, et d'eux à moi, donnait  aux vitres de la maison un  brillant de rivière. La rudesse distraite de quelques fleurs des champs dans un ancien verre à moutarde, leur allure invinciblement  libre composaient  un bouquet d'un  éclat bien plus pur que celui des roses rouges martyrisées par l'industrie,  glacées, garrottées  - leur  teint  violacé  ne  disant  plus  un incendie  mais une apoplexie  qui  leur ferait sous peu  choir  lamentablement la  tête -, mises  en rond sur les tables d'apparat dans les grands  restaurants.                                                                                        

Dans  ces années-là,  ma  mère  faisait  des  travaux de couture  pour compléter les ressources familiales. Des dames venaient à la maison lui apporter  des tissus dont  elles lui demandaient d'extraire, comme si elles y eussent été déjà en creux, des robes pour un mariage ou une fête quelconque. Je regardais, fasciné, les doigts ailés de ma mère passer l'aiguille  dans la soie colorée et je voyais la robe désirée apparaître peu à peu, comme l'enveloppe d'une montgolfière que l'air chaud  commence à tendre  et à élever contre  un ciel jeune. Je rêvais sur ces robes, sur celles qui les porteraient et plus encore sur ma mère et son visage éclairé par son souci de bien faire comme par un chandelier  d'or.  À l'instant où ma mère, en le pinçant  entre ses lèvres, humidifiait le fil de coton  pour le faire pénétrer  plus aisément dans le chas  de  l'aiguille,  à cet  instant-là je savais que tout avait un sens et que l'univers,  avec son infini d'étoiles  éparpillées dans la nuit,  prenait  comme repère, comme  centre et comme  axe, les lèvres légèrement blanchies de ma mère et le minuscule lézard  argenté   de  l'aiguille,   vibrant   entre   ses doigts. Ce n'est pas Dieu qui est au centre de l'univers et ce n'est pas nous non plus. Ce sont seulement  nos gestes quand  ils sont appliqués  au simple et à l'utile.  Ma mère m'avait  ainsi donné à son insu mes premiers cours de théologie, et les diamants   que,   devenu   adulte,   j'extrayais   des livres profonds,  la contemplation d'une  femme à son ouvrage  quotidien me les avait déjà offerts. Mon père aussi, par l'égalité de son humeur, m'apprenait quelque  chose  du  ciel. J'aimais  le voir faire la vaisselle et, le soir, passant lentement sa  main   sur   chaque   assiette   de  porcelaine   à petites   fleurs,   rutilante  sous  l'eau   chaude   et claire, l'entendre dire: « C'est  comme  si je pas­sais la main sur la journée.  »  

C Bobin. Louise Amour.           

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Culture...?

5 Juillet 2016, 05:30am

Publié par Grégoire.

Culture...?
Culture...?

 

" Le maire de cette ville, à l’occasion d’un vernissage, croise les bras et garde la tête haute pendant qu’un peintre balbutie quelques mots puis, toujours altier et comme amidonné par sa propre importance, il fait tomber de ses lèvres quelques paroles vagues qui semblent descendre d’un ciel où ne vivent que des princes. Tous ensuite applaudissent et s’ébrouent d’une trop longue immobilité, bavardant, un verre à la main, en regardant les tableaux qui ne changeront rien à leur vie. C’est le théâtre sans gaieté de ce qu’on appelle « la culture » qui, s’il séduit de nombreux esprits, n’en a jamais éclairé un seul."

C Bobin, Ressusciter.

Culture...?

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L'amie chagrin

4 Juillet 2016, 05:13am

Publié par Grégoire.

L'amie chagrin

Il a au coin des yeux les petites pattes d’oie d’un émerveillement fatigué, ce discret chagrin de ceux qui ont, un jour de trop grande souffrance, une fois pour toutes, décidé d’être gais. Avec sa femme, il fait partie d’un groupe que je rencontre dans une galerie de la Petite Verrerie au Creusot. J’ai répondu à leurs questions en essayant de ne pas trop abîmer le silence mis dans les livres qu’à présent je signe. « Parle-lui de Martine. » Poussé par sa femme, après un instant d’hésitation, l’homme me raconte l’histoire d’un enchantement ancien. Plus il parle et plus il perd en âge jusqu’à retrouver la vraie gaieté, celle qui ne doit rien à notre volonté. Enfant, il avait pour compagne une petite fille invisible que lui seul voyait. Il la voyait vraiment. Elle prenait part à ses jeux, dormait dans sa chambre sur le tapis, mangeait à sa table. Il avait obtenu qu’on laisse une chaise vide pour Martine : c’était le nom qu’il lui avait donnée. Les adultes demandaient au garçon des nouvelles de « son amie ». Il en donnait sans tenir compte de leurs sourires. Un jour, jouant avec elle devant une scierie aux portes grandes ouvertes, il envoya son ballon dans le hangar. La petite courut le chercher. Au bout de quelques minutes, voyant qu’elle ne revenait pas, il entra à son tour dans la scierie, arpenta les allées où les troncs débités en planches embaumaient l’air d’une odeur de sainteté. Il appela, en vain : Martine ne réapparut ni ce jour, ni les jours suivants. Je ne l’ai jamais revue, me dit l’homme avec un sourire faible sur son visage. Je signai le livre qu’il me tendait - une dédicace pour Martine - et le regardai s’éloigner. Rien en profondeur ne me distingue de ceux que je rencontre. J’ai comme eux à traverser la forêt pleine de nuit de cette vie, à guetter le bruit des bêtes et mendier le secours d’une lumière dans les livres. Ruysbroeck, depuis le balcon de son quatorzième siècle, donne là-dessus de bons conseils : « Chaque soir, en arrivant devant ton lit, si tu en as le temps, tu repasseras trois petits livres qu’il te faut toujours porter avec toi. Le premier est ancien, laid et sale, écrit à l’encre noire. Le deuxième est blanc et attrayant, écrit au sang rouge. Le troisième est bleu et vert, entièrement écrit à l’or fin. » Ruysbroeck n’a guère quitté son arbre près de Bruxelles. Il a cet incroyable aplomb des saints qui parlent du ciel comme s’ils y étaient nés et qu’ils en connaissaient chaque meuble de nuage, chaque fenêtre de lune. Le premier livre est celui du passé, le deuxième celui de la vie présente, innocente et blessée, le troisième celui de la vie à venir, bienheureuse et légère. Je lis Ruysbroeck comme l’enfant entrait dans le hangar à la recherche de son amie : je cherche dans les livres cette chose invisible qui rend la vie aimantée. Je casse ma tête sur la tête des saints. La mienne est en plâtre, la leur en or. Parfois, je recopie une de leurs phrases. Recopier une phrase qu’on aime, c’est regarder le soleil se lever deux fois dans la même journée. J’ai aimé cet homme aux yeux gaiement chagrins. On ne peut qu’aimer ceux dont nous entrevoyons, fût-ce un instant, l’enfance inconsolable. Alors, c’est drôle à dire, plus rien ne manque et les trois livres de Ruysbroeck n’en font plus qu’un dont les pages, en tournant sous nos doigts, les tachent d’or

Christian Bobin

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Dans le bleu des cieux...

2 Juillet 2016, 05:04am

Publié par Grégoire.

Dans le bleu des cieux...

Dans la boutique de livres anciens où je feuilletais un livre de Marceline Desbordes Valmore, un clochard édenté aux yeux mauvaisement bleus inquiétait le libraire. Les trous entre les dents du clochard communiquaient avec les enfers. Le libraire et lui avaient même corpulence, même gouaille, même goût dangereux pour la joute oratoire. Chacun était le diable de l’autre. Deux miroirs mis face à face font exploser l’univers. Le clochard avait l’ivresse savante. Serrant entre ses mains un livre rare de saint Just, il entreprit avec le libraire une orageuse discussion autour du mot « décollation ». Le bleu roulant dans ses yeux laissait craindre le pire - et pourquoi pas la tête du libraire « décollée » et roulant dans la sciure populaire du soleil d’été. Le clochard était un de ces Goliath que la fronde d’une seule parole, pour peu qu’elle soit bienveillante, suffit à renverser. Je trouvai cette parole. Les deux diables s’apaisèrent et rirent avec moi. Je revins à Marceline Desbordes Valmore. Du livre, s’élevait du bleu qui ennoblissait la librairie tapissée d’or. Les poèmes tremblaient entre mes mains comme un moineau ressuscité. La beauté est de la digitaline pour le cœur. Dans le Livre des morts tibétain, on trouve des paroles destinées à être lues à l’oreille du mort, afin de lui faire prendre conscience que le monde n’est que sa création : il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais que l’âme éternelle engendrant par son vide toutes les apparitions. Le libraire et le clochard étaient moins réels que les poèmes de Marceline dont je sentais le souffle à mon visage, comme d’un soleil lointain. Le livre datait de 1820. Il avait sa reliure dite « d’attente », un cartonnage blanc plâtre, marbré de bleu. Les pages avaient la douceur du chiffon. La voix de Marceline me sautait au visage, la mort n’est rien, elle se traverse comme un pré. Les livres anciens avec leurs chairs adoucies et leurs délicates rousseurs m’émeuvent de revenir triomphants des ténèbres. Selon le Livre tibétain, la grande illumination s’empare du mort puis, peu à peu, les fantômes des sous-bois psychiques s’avancent, colères, envies et peurs. Si le mort ne peut résister à ses propres créations, il s’éloigne de la lumière incréée, rechute et entame un nouveau cycle, éprouvant une fois de plus l’inextricable mélange de clair et d’obscur qu’est toute vie. La voix de Marceline Desbordes Valmore éclatait dans le cœur comme dans une chambre de cristal. Le recueil de poèmes était hors de prix. Je l’ai remis sur son rayonnage. Je suis sorti dans la rue en pente. J’avais entrevu la lumière décisive, celle qui bondit du fourré de la très haute poésie. Maintenant je rechutais, j’entamais un nouveau cycle, sortant de cette librairie parisienne dont je découvrais le nom en me retournant : « Poussière du Temps ». Le soleil avalait le bleu. La voix de Marceline passait en rivière rafraîchissante sous tous les bruits de la rue. Je continuais de l’entendre - un murmure à l’oreille de l’errant que j’étais, éberlué par le monde illusoire et par le bleu affolé dans les yeux d’un clochard bibliophile.

Christian Bobin

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Être heureux, c’est être présent..

1 Juillet 2016, 07:44am

Publié par Grégoire.

Être heureux, c’est être présent..

La foi ?

Je ne sais pas trop ce que c’est. C’est un mot qui est encombré de beaucoup de choses. Je sais que cette vie n’est pas vaine et qu’elle n’est pas vouée au néant, aux ténèbres : ça serait là toute ma croyance. C’est-à-dire que par la parole, par une certaine présence à la vie, tout peut être ressuscité, tout peut être repris à la mort qui l’a avalé. C’est ce que je crois, est-ce une foi ? Dès qu’on met les mots de « foi », les mots de « Dieu », on se trouve tous assis dans des fauteuils Louis XV et on est un petit peu gênés aux entournures. On ne sait plus trop comment faire. J’essaie de nommer ces choses-là mais avec d’autres mots, pour les ranimer.

 

Je crois que c’est un devoir d’avoir un langage toujours vivant, le plus vivant possible. Je ne parle pas d’une quête désespérée et désespérante de la singularité, d’être à tout prix original, parce que cela, ce n’est rien, tout le monde peut être original. Je dis simplement qu’il n’y a aucune distinction entre le langage et le cœur. Si on éteint le langage, on éteint le cœur aussi. Et je crois que pour traverser cette vie, il faut un cœur battant et pour ça, il faut avoir un langage vif, présent, sans cesse ranimé. Ce serait peut-être un des travaux, la mission de la poésie. Peut-être, je ne sais pas si ce serait une mission, je n’aime pas trop ce mot. Ce serait une de ses fonctions : laver le langage.

 

Cette vie ne va pas comme un carrosse qui aurait perdu ses chevaux, elle ne roule pas dans les fossés du noir. Je le sais, je le sens, je l’éprouve et certaines pages de certains livres, certains visages, et des petits prophètes comme le merle sur son cerisier non-fleuri me confirment dans ce que je sais : les choses sont peut-être vouées à disparaître, mais elles sont aussi vouées à réapparaître autrement et à jamais.

 

Que retenez-vous de l’enseignement de l’Évangile ?

Être heureux, c’est être présent. Et je ne sais pas de présence plus vivante que celle qui passe dans les évangiles. C’est aussi simple que ça, le lien est direct. être heureux ne veut pas dire ne plus rien souffrir, être épargné. Il y a comme un tout petit fil d’or de la vie qui circule dans les évangiles, et qui est aussi dans nos veines. Et les évangiles permettent de le retrouver en nous. Ce sentiment donne une certaine légèreté de la vie, qui ne vous quitte pas, malgré les obstacles, malgré les erreurs, malgré les impasses, malgré l’adversité, malgré la mort certaine, à venir. Il y a quelque chose qui n’est démenti par rien, comme un bruit de source, comme un chant d’oiseau qui ne se laisse pas convaincre par le crépuscule, il y a quelque chose dans la vie qui ne s’éteint jamais et dont on peut trouver l’éclat dans les évangiles, plus que dans aucun autre livre. On peut trouver aussi cet éclat en nous, car je pense qu’on le porte en nous. Je pourrais dire que paradoxalement, la vie la plus sainte serait la plus heureuse, et inversement, que la vie la plus heureuse serait la plus sainte.

 

Comment interprétez-vous le Sermon sur la montagne ?

Ce sermon est extraordinaire, car c’est comme si la main de l’ange prenait la terre entière et la renversait comme un sablier : toutes les valeurs sont renversées. Si on le lit avec bienveillance et en oubliant à peu près tout ce que l’on croit savoir, si on le découvre comme pour une première fois, comme s’il venait d’être dit, on comprend que la vraie surabondance, c’est d’être dépouillé et ainsi de suite. Je pense qu’il n’y a pas d’interprétation particulière : un cœur simplifié va comprendre tout de suite, je crois. Ca parle au plus profond, et le plus profond, c’est le plus simple, et le plus simple ne demande pas à être interprété. Il suffit de se rendre assez simple pour faire résonner tous les tambours de cette parole, pour les entendre soi-même.

Christian Bobin

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Droit d'asile...

30 Juin 2016, 05:01am

Publié par Grégoire.

Droit d'asile...

 

J’ai lu plus de livres qu’un alcoolique boit de bouteilles, mais je n’ai commencé à comprendre quelque chose de la vie que lorsque j’ai vu que le mur qui s’élève chaque jour en face de nous est infranchissable.
Je revenais d’Autun, le cœur léger, aérien. J’avais mis la main sur de beaux livres. La route n’était que merveilles. Les fermes aux fenêtres à petits carreaux boisés étaient éparpillées le long des prés vert menthe. Je traversai Antully. Une école perdue dans un virage comme un chagrin embusqué, un cimetière et ses morts réfléchissant au milieu des vaches, une mairie vieillotte en retrait de la route comme une grosse maison de poupée qu’on aurait jetée d’une voiture : rien n’avait assez de force pour faire un village. Ne s’imposait que le ciel confituré d’automne. Par les mailles déchirées du paysage passait une jeune morte avec qui j’allais sur cette même route, il y a longtemps. La jeune morte ressuscitait à chaque tour de roue. Les bois de Saint-Sernin qui se souvenaient de son rire faisaient pleuvoir sur son fantôme des taches de couleurs chaudes.
Je ralentis à la vue de la pancarte au bord de la route : « Chasse en cours. » Un sanglier au poil rasta noir goudron traversa la route à cinq mètres en avant. Sa panique me transperça le cœur. échappé du ghetto de la forêt, essoufflé, il ne courait plus qu’au ralenti. Nos vies se croisaient. Il jouait sa peau tandis que je goûtais à la subtile mélancolie et songeais aux heureuses lectures qui m’attendaient. Le pauvre dieu noir s’enfonça dans les taillis. Les incroyants armés avaient perdu sa trace. Je ne comprenais plus ce qu’était cette vie où, au même instant, les uns entendaient vibrer les abeilles de leur mort à leurs tempes, tandis que les autres savouraient d’avoir une éternité devant eux pour lire des choses très douces.
Je ne peux m’éloigner des livres plus d’un jour. Leurs visions attrapent le sourire en biais de l’ange de la vie. Leurs lenteurs paysannes ont des manières de guérisseur. Dans les années cinquante en France, la vie entrait comme chez elle dans le labyrinthe d’une rose ou d’un poème. J’ai connu ce temps où les livres étaient aussi sacrés que le pain. J’ai passé des étés dans leurs cathédrales fraîches, taillées dans la falaise crayeuse d’un beau silence. Qu’est-ce qui est sacré aujourd’hui ? Nul ne le sait. Une guerre imprévue le dira. Elle effacera tout, sauf la vie fragile à quoi les livres accordent depuis toujours droit d’asile.
Nous avançons dans la vie avec des mains rougies de criminel. Le déluge de notre mort les remettra blanches. Le simple geste d’ouvrir un livre commence déjà à les laver.
Une femme cloîtrée dans sa chambre à la maison de retraite riait d’un rire démoniaque à la tombée du jour pendant de longues minutes. Elle hurlait sa terreur de la nuit proche. Le sanglier qui essayait de courir plus vite que sa mort traversa le couloir, emblème de tout ce qui souffrait de vivre et ne voyait d’issue nulle part.
écrire est dessiner une porte sur un mur infranchissable - et puis l’ouvrir.

Christian Bobin

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Aimons-nous ceux que nous croyons aimer...?

29 Juin 2016, 11:09am

Aimons-nous ceux que nous croyons aimer...?

" L’amour est là devant le pire, confronté à son propre mystère : qu’aimons-nous dans ceux que nous aimons ?

Leur force – mais quand ils n’en ont plus ?

Leur charme – mais quand il les a désertés ?

Leur parole – mais quand elle est détruite ?

Qu’est-ce qu’une personne ? Qu’est-ce qu’aimer ? Aimons-nous ceux que nous croyons aimer ? Questions, questions, questions – et pour les réponses on verra dans une autre vie.

Peut-être. Sûrement. Peut-être. "

Christian Bobin, autoportrait au radiateur.

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Une journée ordinaire...

28 Juin 2016, 05:57am

Publié par Grégoire.

Une journée ordinaire...

 

Je voyage désormais avec mes morts. J’ai leur nom sur le bout de ma langue, j’ai leurs mains posées sur mes mains, j’ai leur goût de vivre qui monte à mes yeux comme du champagne. Voici donc le récit d’une journée ordinaire passée sur terre dans l’éternel, dans la vérification de ce principe angélique : « aucune journée n’est banale. » Je dois prendre le train et me lève plus tôt que d’habitude. Dans la voiture qui traverse le matin noir et mouillé, j’entends du piano de Bach, une merveille d’autorité douce et vagabonde. Les notes me conduisent au paradis. Tout ce qui nous parle avec la bonne autorité nous conduit au paradis. Arrivé à la gare j’attends, avant de sortir de la voiture, le nom de l’interprète. Mon guide aérien s’appelait Danielle Laval. Je ne sais pas si j’écris bien ce nom. L’air joué avait engendré une rivière, une prairie et des étoiles dans ma tête. Il s’appelait « Que les brebis paissent en paix ». Enregistrement aujourd’hui introuvable, dit le présentateur. Mon train a du retard. Je manquerai donc la prochaine correspondance, me voilà parti pour une petite mort de sept heures. Dans cette mort les résurrections se multiplient. Je traverse à la lenteur bovine d’un train régional des paysages intouchés par la froide modernité. Une paix m’est jetée à foison par les arbres et le ciel que je vois, comme le riz lancé sur les mariés à la sortie de l’église. Cette paix rencontre et multiplie celle du livre que je lis sur ma banquette au plastique boursouflé : Le Soûtra du diamant. Ce classique de la littérature bouddhiste est un des livres les plus joueurs que j’aie jamais lus. Chaque phrase est suivie par sa petite sœur qui dit le contraire. Par exemple : ne croyez pas que « moi », « conscience » et « vie » existent. Et aussitôt après : ne croyez pas non plus que « moi », « conscience » ou « vie » n’existent pas. C’est comme voir un homme marcher sur la neige fraîche en effaçant au fur et à mesure les traces de ses pas. Jean-Sébastien Bach ne va pas autrement dans le blizzard des sons. Tout est dit puis aussitôt contredit, ce qui allume dans le cerveau des incendies de toute beauté. Le roi-langage perd sa couronne. La reine-pensée perd de sa suffisance. Ne reste plus que la joie de tenir entre ses mains un petit livre qui, parce qu’il cherche la paix, la donne sur le champ. Le train s’arrête à Vierzon. Longtemps. Pour réfléchir, on dirait. J’admire les herbes qui tanguent au milieu du ballast. Une tribu de religieuses délivrées du dogme. Leur habit vert cru me réjouit. Elles existent aussi pleinement que moi qui les regarde à travers une vitre sale. Elles connaissent tous les horaires des trains et aussi à quelles heures descendent les anges de la lumière. À Limoges un nouvel arrêt contemplatif et c’est pour découvrir une star du noir et blanc : une pie qui erre entre les rails, superbement indifférente à l’extase qu’elle suscite en moi. Je crois n’avoir jamais vu un noir et un blanc aussi purs. La colombe des images pieuses est une catin comparée à cette aventurière de l’esprit qui cherche ce qui brille entre les lignes à Limoges. J’arrête là le récit de ma journée. Les apparitions sont trop nombreuses pour les noter toutes. Sachez seulement qu’au retour, le lendemain, j’ai admiré un ciel à étages, du côté d’Orléans cette fois : un ciel avec des nuages à des hauteurs différentes, comme de faux plafonds. Les nuages couvaient du noir ce qui rendait la lumière qui les trouait ici ou là théologiquement irréfutable

Christian Bobin

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Une guerre sainte...

26 Juin 2016, 05:55am

Publié par Grégoire.

Une guerre sainte...

Ma main droite vole le long de la bibliothèque comme une hirondelle remontant le long d’un mur. Prendre un livre entre ses mains est un des gestes les plus tendres de cette vie, presque aussi tendre que serrer la main abandonnée, devenue nuage au bord de se déchirer, d’une très vieille personne, ou soulever quelques tissus au marché, frôler un peu de soie ou de coton puis ne se décidant sur aucune prise, battre l’air pur. Les livres sont des fidèles gardes du corps, des alliés sûrs dans la guerre à mener chaque jour. Je me suis battu avec un poète à coup de fleurs. Je lui avais envoyé un livre où il était question de pivoines. Il m’a répondu que si les fleurs parlaient du ciel, cela ne les empêchait pas de pourrir. Je me suis fâché et lui ai fait parvenir un bouquet d’anémones. Un mot d’accompagnement, rédigé par les fleurs elles-mêmes, clamait leur désaccord et que leur joie jamais ne pourrit. La couleur des fleurs se détache de leur mort, de même que le sourire de ceux qu’on aime ou ces gestes qui faisaient leur âme. Pour revoir cette jeune femme morte il y a seize ans, il me suffit de penser au mouvement qu’elle donnait à sa main pour souligner une parole : une soudaine façon de casser le poignet en bec de cygne avant de le retourner et laisser les doigts s’envoler. Seize ans après, la lumière de cette image me gagne. La joie donnée survit à ce qui la cause. Très peu ressuscite tout. J’écris pour rendre à ce très peu sa force atomique. Je soulève quelques tissus de langage, de la main la plus légère possible. La désertion, même momentanée, d’un poète est insupportable : qui alors pour défendre la vie souffrante ? Un ami rend chaque mois visite à une vieille femme affaiblie par la maladie de l’oubli. Elle vit à l’étouffée dans une maison de retraite. Un jour il fait si beau que mon ami persuade cette femme de sortir dans la cour rajeunie de soleil. Assis à côté d’elle, il dit à voix haute le début du poème écrit par Verlaine dans sa prison de Mons : « Le ciel est par-dessus le toit, si bleu, si calme. » Et voici que le poème fleurit au fond des yeux de la malade, qu’elle en récite à lèvres tremblées toute la suite sans oublier un mot : Verlaine sorti de la forêt du temps venait au secours d’une vivante, prenait sa main. La poésie est une condensation explosive du langage – une parole pure, précise, qui fait revenir en nous la grande respiration, un air qui ne doit plus rien au monde. Quelqu’un m’a demandé un jour ce que c’était que « croire ». Je lui ai répondu que je ne voyais aucune différence entre croire et respirer. Je ne sais si ma réponse l’a satisfait. Nos questions et nos réponses ne se promènent jamais sur le même chemin. Après avoir reçu les anémones, le poète incrédule m’a envoyé une lettre où quelque chose enfin vibrait – l’intuition que vivre n’était pas qu’une histoire à la chute triste. Nous nous étions battus à coups de fleurs comme les enfants se battent à coups de polochons. À présent un duvet de phrases calmes descendait sur la terre. Les anémones avaient gagné la guerre

Christian Bobin

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Le testament

24 Juin 2016, 05:53am

Publié par Grégoire.

Le testament

Oh la merveilleuse vie crucifiée des épouvantails ! Leurs bras grands ouverts, leur chapeau troué par les balles du soleil, leur indifférence aux modes et aux déluges ! Un idéal de vie et d’écriture. Jean-Baptiste Chassignet écrit à 22 ans Le Mépris de la vie et consolation contre la mort. Il naît à la fin du XVIe siècle. Ronsard est passé par là, et Agrippa d’Aubigné, et Montaigne. Le premier crachant des roses, le deuxième cherchant son âme dans le feu, le troisième se contentant de sourire. Et d’autres, tous armés de cette langue furieuse si apte à dire le plus tendre de la vie. Quelques jours avant de mourir Jean- Baptiste Chassignet fait son testament. Il n’y a pas de plus grand poème qu’un testament. Le réel y passe en veste de marbre. Plus de faux-semblants. Juste l’argent et l’amour – l’argent mesurant l’amour au centime près. Il demande que son corps soit inhumé auprès de celui de sa femme, dans une chapelle, sous l’orgue. Auparavant on prélèvera son cœur. Il ira à Besançon, dans une autre église où sa mère repose. Les parents sont des fantômes qui entrent en nous de leur vivant et nous possèdent. Son âme, il la recommande à tous les saints du paradis : qu’ils fassent leur travail de lumière. Et quant à cet excrément de l’âme – l’argent – il en fait un partage simple et net. Quelques pièces pour ses nombreux enfants. Deux seulement seront choyés : sa petite Gasparine qui lui cause du souci pour « son hébétude et la faiblesse de son cerveau ». Son fils chéri entre tous qui porte même nom et prénom que lui, Jean-Baptiste Chassignet. Maintenant tout le monde a roulé dans la fosse, les siècles ont passé et je lis un livre aussi beau que ce chemin dans la forêt où, devant la lumière d’une branche cassée net, j’ai vu Dieu rallumer son mégot. La lecture est une pratique si étrange. Elle ne disparaîtra sans doute jamais. Il y aura toujours deux mains pour accueillir un peu de langage, quelqu’un pour s’éloigner de la tribu et regarder les étoiles dans le ciel, admirer les dessins qu’elles font. Nous sommes mangés par les vers de notre vivant. La pensée, l’angoisse, les projets, l’argent, ce sont les vers qui entrent dans notre cœur et qui le rongent. Tomber amoureux, lire un poème, écrire une vision, c’est demander asile à l’éternel, se retirer vivant du monde. Je connais plus ces gens du XVIe siècle que la factrice qui m’apporte mon courrier le matin. Ils font le même métier qu’elle. Ils m’apportent des nouvelles du combat qui se passe entre les diables et les anges. C’est à l’oreille qu’on reconnaît les anges, à une printanière vibration de l’air quand ils parlent. Le rythme, le souffle et la voix comptent plus que les mots ou le sens. Le long poème de Chassignet, écrit en six mois, fait entrer toutes les armées du ciel dans mon cœur. La parole éblouie est notre dieu à tous – mais comme nous le servons mal ! Les seules prières qui montent au ciel sont les berceuses chantées par les mères au chevet de leur enfant, et les poèmes écrits au gré des siècles par quelques fous furieux

Christian Bobin

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une capacité enfantine à se réjouir de ce qui est sans rien demander d'autre.

23 Juin 2016, 05:08am

Publié par Grégoire.

une capacité enfantine à se réjouir de ce qui est sans rien demander d'autre.

"Ce qui se tient entre notre vie et nous comme un obstacle c'est nous-mêmes, cette épaississement de nous-mêmes dans nous-mêmes, que nous considérons comme une preuve de maturité, une certitude de d'existence.

 

Tu ne vas quand même passer ta vie dans l’adoration d’un brin d’herbe me disait celui qui passait sa vie dans l’adoration du monde où rien ne pousse, pas même un brin d’herbe."

Christian Bobin, l'éloignement du Monde.

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Les hommes fermés...

22 Juin 2016, 05:51am

Publié par Grégoire.

Les hommes fermés...

Un médecin s’était fait un bureau portatif dans le couloir de l’hôpital. Plusieurs fois par jour, assis sur un tabouret devant une table roulante, il scrutait des chiffres sur un écran dont le sang bleu semblait celui d’un fantôme. On ne pouvait alors rien lui demander. Les ordinateurs doivent être très malades pour qu’on s’occupe autant d’eux. Les chiffres grignotent les poutres du monde. Ils avancent, ils avancent. Un jour il ne restera plus que la poésie pour nous sauver. Je ne parle pas ici d’un genre littéraire ni d’un bricolage sentimental. Je parle de la déflagration d’une parole incarnée. Seuls rendent habitable le monde les bégaiements d’une parole qui ne doit rien à la triste perfection d’un savoir-faire. La pianiste Zhu Xiao-Mei a été déportée cinq ans en Mongolie. Jean-Sébastien Bach est venu en personne la délivrer : elle s’est dans son exil souvenue des partitions apprises par cœur. Elle les jouait en appuyant ses doigts sur le clavier de l’air. Il y a un flux dans la vie qui est toute la vie. Une onde lumineuse. Quelque chose d’invincible qui tremble. Il faut, dit-elle, quand on joue Bach, porter « chaque phrase comme on le ferait d’une bougie qu’on ne veut pas voir s’éteindre un soir de vent ». C’est une jolie façon de parler de la musique. Jolie et juste. Parler par images c’est s’adosser à l’arbre de Vie. La poésie capture les choses telles que Dieu les voit à l’instant où il les crée et où elles lui glissent des mains. Cette pointe de feu dans le langage – les chiffres s’en écartent. La pianiste, sortie du camp de rééducation, vit dans l’Occident riche où, dit-elle, tout est beaucoup plus dur que dans un camp. Personne ne veut entendre cette parole-là. Les hommes fermés ont fait main basse sur le langage. Les chiffres avancent, avancent. Un jour nous lèverons la tête sur le ciel et nous ne verrons plus qu’un panneau d’affichage avec les prix d’entrée pour le paradis. La pianiste est parfois atteinte dans ses concerts d’une discrète fatigue. Se hausser sur le bout des pieds pour toucher le ciel étoilé, c’est fatigant. Elle oublie une note ou deux. La grâce la récompense. C’est une maladie mortelle que d’être professionnel jusqu’au bout des ongles. Qu’est-ce que l’humain, sinon ce qui ne supporte pas les chiffres, le terrible savoir-faire ? Dans les tableaux du peintre De La Tour, la flamme d’une bougie représente l’âme. Elle éclaire des mains qui ont l’intelligence de ne rien faire. Des mains qui réfléchissent, on les dirait en cire. Le monde moderne n’est qu’une tentative de moucher la chandelle de l’âme, afin que brille dans le noir la seule brillance hypnotisante des chiffres. L’âme, vous savez, cette pianiste qui joue toujours la note d’à côté, que le monde ne veut pas engager parce qu’elle manque d’habileté et dont il dit : « enlevez moi ça, tout ira mieux sans elle »

Christian Bobin

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Poésie...

20 Juin 2016, 05:42am

Publié par Grégoire.

Poésie...

 

Et ce fut à cet âge... La poésie

vint me chercher. Je ne sais pas, je ne sais d'où

elle surgit, de l'hiver ou du fleuve.

Je ne sais ni comment ni quand,

non, ce n'étaient pas des voix, ce n'étaient pas

des mots, ni le silence:

d'une rue elle me hélait,

des branches de la nuit,

soudain parmi les autres,

parmi des feux violents

ou dans le retour solitaire,

sans visage elle était là

et me touchait.

 

Je ne savais que dire, ma bouche

ne savait pas

nommer,

mes yeux étaient aveugles,

et quelque chose cognait dans mon âme,

fièvre ou ailes perdues,

je me formai seul peu à peu,

déchiffrant

cette brûlure,

et j'écrivis la première ligne confuse,

confuse, sans corps, 

pure ânerie, pur savoir

de celui-là qui ne sait rien,

et je vis tout à coup

le ciel

égrené

et ouvert,

des planètes,

des plantations vibrantes,

l'ombre perforée,

criblée

de flèches, de feu et de fleurs,

la nuit qui roule et qui écrase, l'univers.

 

Et moi, infime créature,

grisé par le grand vide

constellé,

à l'instar, à l'image

du mystère,

je me sentis pure partie

de l'abîme,

je roulai avec les étoiles,

mon coeur se dénoua dans le vent.

 

Pablo Neruda

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L'épanchement d'une confiance

18 Juin 2016, 05:34am

Publié par Grégoire.

L'épanchement d'une confiance
"L'amitié vit par elle-même et par elle seule ; libre dans sa naissance, elle le demeure dans son cours. Son aliment est une convenance immatérielle entre deux âmes, une ressemblance mystérieuse entre l'invisible beauté de l'une et de l'autre, beauté, que les sens peuvent apercevoir dans les révélations de la physionomie, mais que l'épanchement d'une confiance qui s'accroît par elle-même manifeste plus sûrement encore, jusqu'à ce qu'enfin la lumière se fasse sans ombres et sans limites, et que l'amitié devienne possession réciproque de deux pensées, de deux vouloirs, de deux vertus, de deux existences libres de se séparer toujours et ne se séparant jamais.
 
L'âge ne saurait affaiblir un tel commerce ; car l'âme n'a point d'âge. Supérieure au temps, elle habite le lieu éternel des esprits, et, tout attachée qu'elle est au corps qu'elle anime, elle n'en connaît pas, si elle le veut, les défaillances et les souillures. Et même, par un privilège admirable, le temps confirme l'amitié. A mesure que les événements passent sur a vie de deux amis, leur fidélité s'affermit par l'épreuve. Ils voient mieux l'unité de leurs sentiments au choc qui aurait pu la détruire ou l'ébranler. Comme deux rochers suspendus au bord des mêmes vagues et leur opposant une résistance qui ne fléchit jamais, ainsi regardent-ils le flot des années attaquer en vain l'immuable correspondance de leurs coeurs. Il faut vivre pour être sûr d'être aimé." 

 

Marie Madeleine Lacordaire.

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“Ce qu'on sait de quelqu'un empêche de le connaître.”

16 Juin 2016, 05:00am

Publié par Grégoire.

“Ce qu'on sait de quelqu'un empêche de le connaître.”

" Chanter c'est confier sa voix à la vérité d'un silence, à la justesse d'un souffle, tremblant dans son envol, lumineux dans son déclin. Dans le chant, la voix passe de l'ombre à la lumière, de la chair à l'esprit. L'esprit est une partie du corps, un fragment plus subtil de la chair- comme on dit d'un vin qu'il est subtil, d'une absence qu'elle est longue."

Christian Bobin, la part manquante

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Il manque à ce monde cadavérique le scandale de la poésie !

15 Juin 2016, 05:03am

Publié par Grégoire.

Il manque à ce monde cadavérique le scandale de la poésie !

Jamais le monde n’a été aussi fort. Le terrorisme tel qu’on le connaît historiquement ne réussit qu’à renforcer le système qu’il prétend attaquer, bien que certains de ses membres aient pu avoir des têtes d’anges. Jamais la négation de l’âme n’a été aussi forte et tranquille. L’esprit n’est plus même nié, c’est plus sournois qu’une négation. Nous sommes comme des prisonniers dont le corps seul aurait le droit de sortir.

L’âme va rester vingt-quatre heures sur vingt- quatre en prison : le reste, le clinquant, c’est seulement cela qui est libre. Cette société ne croit plus qu’à elle-même, c’est-à-dire à rien. C’est donc une lutte infernale de chacun contre tous, car s’il n’y a qu’un seul monde autant y être le premier : il y a presque une logique là-dedans. C’est le meurtre légal, accepté. Aujourd’hui, il n’y a plus d’obstacles. On est dans une sorte de progression négative dont on ne voit pas le terme et qui est comme d’avancer dans une nuit vide de tout. On a déclenché quelque chose qui est sans pitié, comme un fou qui aurait libéré sa folie. Il faudra que tout soit atteint pour qu’on commence à réfléchir. Le nihilisme porte un coup de boutoir à ce qui nous nourrit, et ce sont toutes les nourritures qui sont atteintes : on nous fait manger de mauvais mots, on nous fait avaler de terribles sourires. Il faudrait tout passer au jet, même les mots, même les religions (…) 

La religion est devenue une nourriture fade, qui ne nourrit plus personne, et quand elle parle du cœur, c’est sans talent, parce qu’elle ne croit plus à ce mot. Seule la poésie garde un ferment actif de révolte. Je ne crois pas que les grands poètes nous parlent seulement de papillons quand ils en parlent : ils nous apportent aussi un premier secours.

Christian Bobin, La lumière du monde.

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