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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Alléger cette vie

9 Juillet 2014, 23:58pm

Publié par Fr Greg.

Alléger cette vie

Je voudrais alléger cette vie, mais par le vrai et non par le faux.

Le cœur brûlant et muet peut engloutir toutes les métaphysiques, tous les livres révélés.

 

L’amour embrasse toutes les saisons du temps et les rassemble.

En une seule seconde, elle fait une gerbe de tout l’or de l’autre. 

 

On n’a qu’une vie, et on l’écrit en la vivant.

Les ratures sont nos blessures, mais tout est gardé.

Peut-être qu’en mourant on emporte notre manuscrit avec nous, avec ses obscénités ou ses splendeurs, ses fautes d’orthographe et sa calligraphie incertaine.

 

Quand c’est très bien écrit, alors hosanna !

Parfois même les ratures sont belles comme des enluminures.

 

Certaines souffrances sont belles comme des œuvres d’art.

L’idéal serait de vivre comme Bach écrivait ses partitions.

 

Christian Bobin « La Lumière du monde », paroles recueillies par Lydie Dattas

 

 

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Consommer, humanum est.

7 Juillet 2014, 07:47am

Publié par Fr Greg.

Consommer, humanum est.

 

Il occupe son samedi et pas mal de ses loisirs à remplir un caddie, puis sa maison. Il n’est pas seul, ils sont toute une masse pour qui consommer, c’est vivre, et acquérir, posséder, c’est  réussir sa vie. Le consommateur se déplace en troupeau à la périphérie des villes. Transhumance qui peut parfois lui faire faire des dizaines de kilomètres, alléché par l’odeur de la bonne affaire, concept qui se divise en deux catégories.

Le « pachère », il aura, ou tout du moins l’impression d’avoir, été au prix le plus compétitif. Une sorte d’accès à l’élite de ceux qui savent où et comment, mieux acheter, mieux négocier, bref, le gros malin, le meilleur que les autres qui font le même sport.

Le « topdutop » -rare ou nouveau, mais pas vraiment donné pour cause de marge maximum – il l’aura avant les autres et se donnera ainsi  l’impression d’être le premier, l’unique, et de pouvoir se payer d’égo en  brillant avec son truc hors de prix -et faisant double emploi avec un autre machin d’avant, acquis seulement 6 mois auparavant, mais vieilli par l’arrivée de l’autre tout pareil, mais mieux, quoi-, au firmament des repas de famille, des diners en ville, de la machine à café, ou de la terrasse du café de l’Hôtel de Ville.

 Cette surchauffe de carte de crédit est, bien sur, soigneusement préparée en amont, pas par lui, mais à son insu. Par ses écrans, par sa radio, par son journal, par sa boite aux lettres, par de laids panneaux de 4 mètres sur 3  à l’entrée des villes, par son réseau de relations, par son travail, voire même par une certaine Nathalie avec un curieux accent qui l’appellera personnellement au téléphone pour lui accorder de nombreux avantages -surtout s’il est propriétaire-, et même par avion sur la plage,  oui,  un faisceau d’influence présent partout exposera massivement notre consommateur à de multiples stimuli, entretenant la flamme par tous les moyens, y compris les plus vils : la frustration, le sexe et la luxure, la jalousie, la puissance seront ainsi mises en valeur pour activer son passage à l’acte d’achat. Les réseaux dits sociaux –oui, ceux gratuits, ou le consommateur, c’est lui le produit- achèveront le travail pour donner sens à ses achats avec des débats comparatifs et passionnés.

Si par malheur, son compte en banque ne lui permettait pas d’armer de quoi satisfaire ses envies devenues pressantes, son avenant banquier ou un sympathique conseiller d’un organisme de crédit, deux altruistes pleinement dévoués à sa réussite personnelle lui accorderont un généreux emprunt à un taux jamais vu. Le pas vu pour lui étant surtout en l’occurrence les lignes minuscules du contrat qu’il n’a pas lu, et qui masquent des clauses restrictives qui augmenteront sa précarité ou sa dépendance, c’est selon.

Une fois ferré, il prendra ses aises comme un poisson dans l’eau des galeries marchandes et autres hypermarchés. Il aura accès à ses cartes de fidélité, au statut de client privilégié qui reçoit un mail ou un SMS par jour de ses marques les plus achetées préférées, il sera invité à des ventes privées –à7h du mat avant d’aller pointer, au pire il prendra un jour de congé, non mais, oh !-, il recevra même des propositions rémunérées en cadeaux commerciaux d’instituts qui lui diront qu’ils testent des produits et font appel à lui pour ses compétences, tout cela pour ne pas lui dire que ce sera bien lui et seulement lui l’objet du test, pour mieux profiler et analyser son comportement, et augmenter ainsi son temps de présence dans ces merveilleux lieux de vies conviviaux que sont les zones d’activités commerciales.

 

Le meilleur étant de devenir le vendeur de ses propres consommations, en invitant son réseau à des réunions de démonstrations chez soi -pas de frais pour la marque faut laisser les prix bas-, voire en intégrant des systèmes pyramidaux plus ou moins sectaires, payé à la commission à temps partiel, -pas de charges de salaires pour la marque, faut laisser les prix bas- histoire de piquer du boulot aux autres puisqu’il y en aurait déjà trop.

 

Pourtant, le peuple des consommateurs est surveillé par les économistes, les politiques et les spéculateurs comme du lait sur le feu, ces trois là parlent volontiers en son nom. Les premiers veillant à ce que la libre concurrence s’exerce pleinement, jusqu’à son paroxysme, avec la création de monopoles privés sur des services commerciaux devenus des besoins quotidiens, se substituant parfois en une illusion de service public; les seconds inquiets du moral des ménages et leur consommation, mais tellement omnibulés de voir la croissance exister pour prouver la justesse de leurs décisions qu’ils se perdent dans leur dictionnaire en bois,  lorsqu’elle stagne ou recule pour  éviter de prononcer le mot médiatiquement mortel ; quant aux troisièmes, tous occupés à leurs loteries mercantiles, ils miseront sur la start-up innovante pour créer l’une de leurs fameuses bulles si rémunératrices, qui produira l’objet ou le service dont les consommateurs branchés et d’avant-garde raffolent, préfigurant les montagnes de ventes à venir, et des bénéfices liés.

Oui, ce peuple des consommateurs n’est pas du tout surveillé pour sa dangerosité, vous pouvez vous calmer. Croyez-vous qu’il jouerait d’un rapport de force favorable avec les trois pouvoirs d’influence précédemment cités. Imaginez un peu les conséquences d’une semaine d’abstinence, sans âme qui vive à Plan de campagne, aux 4 temps, Atlantis, ou au Carré Sénart… Imaginez le pouvoir de nuisance que présenterait un tel mouvement pour exiger ce que les urnes ou le syndicalisme ne nous donneront plus jamais.

Que nenni, rien, il ne se passera rien, ne pas consommer, n’y pensez pas une seule seconde, faire comme les pauvres ou ces écolos tristes, hors de question ! Non, nous ne pouvons vraiment pas envisager cela. En effet, la seule liberté que les hommes sont encore à même d’imaginer : la liberté de choisir devant les rayons des supermarchés.

 

http://blogs.mediapart.fr/blog/joseph-g

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Racolage actif !

6 Juillet 2014, 09:40am

Publié par Fr Greg.

Racolage actif !


Avignon : S’il ne s’agissait que de produire un spectacle devant un public, donner un texte, donner à voir des moments d’existence, éclabousser l’assistance d’un peu de lumière, lui verser un peu de gaité sur son cœur la tâche serait relativement simple…

mais, il s’agit en Avignon d’aller comme se prostituer : arpenter le trottoir des heures durant, aller chercher le client potentiel, le séduire, apprendre à se vendre, rendre ‘sa marchandise’ attrayante, racoler activement quoi… 

fr Grégoire.

 

Racolage actif !

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La vie épistolaire ressemble à celle du sommeil. Elle se déroule en marge des œuvres et des groupes.

6 Juillet 2014, 09:36am

Publié par Fr Greg.

La vie épistolaire ressemble à celle du sommeil. Elle se déroule en marge des œuvres et des groupes.

 

 

Lettre de Cocteau à ses amis

15 juin 1945

Chers Amis connus et inconnus,

Je n'aime pas écrire. J'aime l'encre lorsqu'elle commence à vivre, c'est-à-dire lorsqu'elle se change en gestes de théâtre ou de films, en livres qui circulent de main en main.

Au reste l'encre ne nous aime pas, ni le papier. L'encre refuse d'être écrite. Le papier refuse d'être couvert. Il en résulte une bataille dont l'œuvre témoigne comme un lien de victoire, une preuve d'héroïsme.

Le téléphone ajoute à cette vie de fantôme que tisse l'homme moderne, et qui ne laisse aucune trace familière.

La comtesse de Noailles faisait du téléphone un violon (sa viole d'Ingres). Elle en jouait à merveille. Elle maintenait l'appareil entre sa joue et son épaule. Elle parlait, parlait, parlait, sans se rendre compte que les forces s'épuisent à cet exercice et que le fluide humain va se perdre dans le sol comme la foudre.

Si le téléphone avait existé, que saurions-nous d'une Madame de Sévigné, d'une Madame de Staël? Ces dames loquaces eussent téléphoné interminablement, l'une à sa fille, l'autre à Benjamin Constant. Il est facile de mesurer à leur correspondance, ce que le téléphone nous ôte.

Marcel Proust, lui, de sa chambre nocturne, de ses murs de liège, de son désordre où s'accumulait une fourrure de poussière, écrivait des lettres et téléphonait. Il combinait la voix (dont sa main gantée barbouillait sa barbe) et l'encre, pour tendre, croiser, nouer les fils de l'étonnante toile d'araignée où il savait prendre les âmes.

Quelquefois l'écriture me fatigue. Former les jambages me semble un travail au dessus de mes forces. C'est alors que je dénoue la ligne de l'encre afin de la renouer autrement, et que je dessine. Pourquoi pas?

Nous lisons toujours mal une lettre, nous croyons la lire. En réalité nous ne prenons d'elle que ce que nous y cherchons vite. C'est à la longue qu'une lettre donne son sens, lorsqu'il est trop tard et que nous la retrouvons sous une pile de livres. Le recul nous permet d'en mesurer le relief et la profondeur.

A ce compte ce qui importe c'est l'aspect d'une lettre car c'est à cet aspect qu'un graphologue nous découvre, bien mieux que d'après notre style.

Le dessin ajoute à cette vie intime qu'une lettre doit communiquer à son lecteur.

Voyez: j'inaugure les "Nouvelles Epîtres" et, au lieu de vous écrire une lettre-préface à cette collection, je me laisse prendre à vous écrire n'importe quoi, à bavarder avec vous; à vous traiter avec la désinvolture d'un ami intime.

Rien ne dégage plus cette électricité magique d'un bavardage entre personnes qui s'entendent à demi-mot, que le genre épistolaire.

Les poètes, en somme, ne reçoivent que des lettres d'amour, des cris d'appel, des signes de souffrance. S'ils répondent, ils reçoivent réponse à leur réponse. Réponse qui en exige une autre. Hélas les lettres sont innombrables. Chacun croit être le seul à nous écrire. Que faire? Les artistes de cinéma reçoivent une masse de lettres, mais ce qui compte pour eux c'est la réserve mystérieuse des personnes qui les aiment et n'osent écrire. Le reste se limite à des demandes d'autographes, sous la forme de déclarations d'amour.

En ce qui concerne le poète le problème est autre. Chaque lettre vaudrait une véritable prise de contact. Et s'il multipliait de tels échanges le poète ne pourrait poursuivre le mécanisme de l'oeuvre à cause de laquelle on le sollicite.

La Jeunesse est exigeante. Elle a raison. Comment lui faire admettre qu'entre elle et le poète il ne peut s'établir qu'un échange d'ondes et qu'il faut deviner que certains silences ne relèvent ni de la paresse ni de l'orgueil.

La vie épistolaire ressemble à celle du sommeil. Elle se déroule en marge des oeuvres et des groupes. Soudain elle se montre après la mort. Contrairement aux récits des rêves qui se fanent dans le règne de la veille comme des plantes de mer qu'on sort de l'eau, les lettres commencent à vivre dans l'inactualité. Elles y puisent, par quelque prodige, une actualité toute neuve.

Ecrivez, conservez les lettres, relisez-les. Laissez-les travailler dans l'ombre.

Votre Jean Cocteau

 

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Ce soir : "du minuscule et de l'imprévisible" Création festival Off 2014

5 Juillet 2014, 07:05am

Publié par Fr Greg.

Ce soir : "du minuscule et de l'imprévisible"                         Création festival Off 2014
à diffuser !

à diffuser !

  Au festival OFF 2014 du 05 au 27 Juillet, une création entièrement réalisée à partir d'interviews et textes de Christian Bobin, intitulée "du minuscule et de l'imprévisible".
 
Ce monologue se veut une redécouverte de la vocation humaine première: s'émerveiller de ce qui est vivant, un éloge de la vie lente et amoureuse qui veut se garder de tomber dans le mièvre, le fade ou le gentil, un réapprentissage à voir, à s'arracher de cet empêchement de trop connaitre, à cette illusion ou l'on croit connaitre, un chant d’espérance humaine sur nos luttes banales, nos morts quotidiennes, sur la joie d'être vivant malgré la dureté du monde qui est parfois comme disait Robert d'Antelme un 'grand camp de concentration invisible'... bref, un rafraîchissement de la vie et du regard qu'on pose sur notre quotidien: "le baiser d'une lumière sur notre cœur gris"....
 
Merci de diffuser.
du minuscule et de l'imprévisible
du 05 au 27 Juillet,
chapelle de l'Oratoire, 16h45. 
Monologue de 55min.
Résa: 0786556762

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Ce pays qu'on abat

4 Juillet 2014, 07:55am

Publié par Fr Greg.

Ce pays qu'on abat

 

Natacha Polony est chroniqueuse au Figaro. Son dernier livre,Ce Pays qu'on Abat, vient de paraître.


Votre dernier livre, Ce pays qu'on abat, reprend les chroniques que vous avez publiées dans le Figaro entre 2009 et 2014. Quel en est le fil rouge? Comment avez-vous vu évoluer le pays durant ces cinq dernières années?

 

Natacha Polony: A travers ces chroniques, j'ai notamment essayé de défendre la République comme cœur d'une vision digne de l'être humain. Surtout, j'ai tenté de mettre en œuvre ce qui sans doute manque le plus aux débats qui nous animent: un système de pensée cohérent. Ce qui explique l'impuissance actuelle des politiques, de droite comme de gauche, c'est justement leur absence de cohérence et leur incapacité à penser en système. Bossuet écrivait «Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes «Peut-on vraiment déplorer l'instrumentalisation du vivant à travers les OGM et trouver libérateur et moderne l'instrumentalisation de l'humain à travers la procréation médicalement assistée et la gestation pour autrui? La préservation du monde va de pair avec la préservation de la civilisation. Il faut comprendre que les deux sont liés et que défendre la décroissance, c'est aussi assumer une forme de conservatisme. Lorsque que je défends l'écologie et la bioéthique, c'est parce que je suis conservatrice. Non pas au sens négatif du terme comme repli sur soi, mais parce que je crois en la nécessité de préserver et de transmettre ce qui nous a précédés. Nous sommes des «passeurs», comptables du monde dont nous avons hérité, et que nous léguerons aux générations futures.

Vous décrivez «un pays fracturé, blessé, en proie à toutes les formes de rejets et de détestations». Quelles sont ces fractures et ces angoisses qui minent le pays?

Elles sont nombreuses et ce qui est certain, c'est qu'elles se creusent. Si non, comment expliquer que de jeunes gens qui ont entendu le discours de l'école républicaine partent en Syrie pour le djihad? Comment expliquer que de jeunes gens ayant passé douze ou treize ans sur les bancs de l'école française soient malgré tout capables de torturer un jeune garçon au fond d'une cave parce qu'il est juif? Que d'autres lynchent mortellement pour une photo de réverbère ou un accrochage sur l'autoroute? Dans mes chroniques, je suis attentive à ce genre de drames qui, bien plus que de simples faits divers, nous racontent le drame de la société: la fracture entre ceux qui sont intégrés et ceux qui ne le sont pas.

 

Qu'entendez-vous par «intégration»? Doit-on réduire la crise de l'intégration à la question de l'immigration?

Lorsque je parle d'intégration, je ne fais pas seulement référence aux questions d'immigration. L'intégration est le devoir des adultes à l'égard de l'ensemble de la jeunesse qu'il s'agit d'intégrer au monde qui l'accueille. Qu'elle vienne d'ici ou d'ailleurs. Or, la société de consommation, qui fonctionne sur l'instrumentalisation des pulsions et l'instantanéité, rend quasiment impossible cette tâche essentielle. Une société dans laquelle des jeunes gens toujours plus nombreux veulent tout, tout de suite, au point de gommer la plus élémentaire empathie, est une société gravement malade. Nous avons malheureusement en partie échoué dans notre mission de transmission parce que nous avons peu à peu affaibli ou détruit toutes les institutions permettant cette transmission, école, famille, églises, armée, partis politiques ou syndicats. Nous avons échoué à inscrire nos enfants dans une civilisation, mêlant l'héritage gréco-romain et judéo-chrétien, qui a voulu, plus que tout autre, accorder sa dignité à toute vie humaine en proscrivant la violence et la loi du plus fort. Rien à voir donc avec une quelconque couleur de peau.

 

Comme l'explique Christophe Guilluy, les fractures françaises se traduisent également par l'explosion de l'espace géographique. Tandis que les grandes métropoles bénéficient des bienfaits de la mondialisation, une partie de la société française est reléguée physiquement, mais aussi culturellement et économiquement à la périphérie. Un abandon qui se traduit jusque dans nos paysages défigurés par d'affreux lotissements qui uniformisent le pays. Ces gens-là souffrent de voir disparaître leur mode de vie, qui constituait leur identité en tant que Nation et en tant que civilisation. Dans l'Europe et la mondialisation, ils se sentent dépossédés de leur histoire et de leur destin, d'autant plus qu'ils ne sont pas consultés par leurs dirigeants. La seule fois qu'ils le furent, le Parlement réuni en Congrès s'empressa de s'asseoir sur leur vote. C'est l'une des causes du malaise français, qui peut se transformer dans les urnes en colère et en protestation.

 

La plupart de vos chroniques sont extrêmement sombres. Le déclin de la France est-il inexorable ou existe-t-il encore des raisons d'espérer? Lesquelles?

Le mot «décliniste» a été inventé par ceux qui encouragent leurs enfants à quitter la France et qui veulent voir cette dernière se fondre dans la mondialisation. L'objectif est de décrédibiliser les Cassandres qui ont le mauvais goût de mettre le doigt où ça ne va pas et de se revendiquer de la nation et de la République. Je ne suis pas décliniste car je crois en la France. Ceux qui souffrent de voir la France se déliter sont aussi ceux qui l'aiment le plus, y compris dans sa beauté, dans ses paysages. Ce pays a porté un moment de l'histoire humaine à travers Rabelais, Montesquieu, Voltaire ou Hugo. A travers, surtout, un idéal fondé sur l'émancipation des individus par le savoir. L'idée républicaine n'est pas une nostalgie. Mais pour continuer à vivre, elle doit s'incarner de manière charnelle.

 

A travers votre livre, vous construisez une pensée à la fois anti-libérale sur le plan économique et anti-libertaire sur le plan social. Selon vous l'extension à l'infini du marché finit par être destructrice des valeurs et par empêcher toute transmission. Le vieux clivage droite/gauche est-il définitivement mort?

En effet, le clivage droite/gauche n'est plus opérant aujourd'hui. Toute une partie de la droite a abandonné son conservatisme sur les valeurs pour se raccrocher à la modernité, au culte du Progrès désormais détaché de tout impératif moral, mais consacré à l'extension supposée du bien-être par la marchandisation de tout. Face à cela, toute une partie de la gauche a servi d'idiot utile à l'extension du marché dans tous les domaines de la vie en refusant de voir que la destruction des institutions anciennes et l'extension à l'infini de nouveaux droit individuels faisaient le lit de la société de consommation. Je crois que le clivage droite/gauche doit se redéfinir autour de la question de la mondialisation avec d'un côté ceux qui sont favorables à l'extension d'un marché mondialisé et une mise en concurrence universelle et de l'autre les tenants d'une protection des citoyens par l'exercice de la souveraineté des peuples. Il doit également se redéfinir autour de la notion de progrès: avec d'un côté ceux qui voient dans l'histoire de l'Humanité celle d'une conquête permanente et infinie sur la nature et la tradition et ceux qui pensent que l'individu est confronté à ses limites. Partout règne l'incohérence au nom d'une hémiplégie politique. Et dans ce jeu de dupes, les uns et les autres poursuivent un intérêt commun: éviter que n'émerge une véritable alternative qui ne soit pas de ces extrêmes en forme de repoussoir.

 

Justement, hormis Debout de la République de Nicolas Dupont-Aignan et ce qui reste du chevènementisme, le FN est le seul parti à lier à la fois la critique du néolibéralisme économique et celle du «néomoralisme soixante-huitard». D'une certaine manière, Marine Le Pen semble vous rejoindre idéologiquement. En quoi le Front national reste-t-il, selon vous, un parti «extrême»?

Extrême ou pas, ce n'est pas le débat. Le drame politique d'aujourd'hui est qu'il n'y a plus personne pour incarner à la fois un récit national et une défense de la souveraineté du peuple et de la Nation. La République en tant que projet collectif fait se gausser des politiques gavés de discours pseudo pragmatique et de soumission à l'ordre du monde libéral et libertaire. Il est vrai que Marine Le Pen a siphonné le corpus idéologique de Jean-Pierre Chevènement ou Philippe Séguin. Sur le papier, cela peut sembler intéressant. Mais, j'ai du mal à comprendre comment des militants qui ont soutenu pendant tant d'années le «reaganisme» de Jean-Marie Le Pen peuvent aujourd'hui défendre exactement l'inverse. Comment des gens qui étaient anti-laïcs et refusaient la loi sur les signes religieux à l'école peuvent aujourd'hui proclamer leur amour pour la laïcité et l'école républicaine? J'y vois une forme d'opportunisme et je me méfie des impostures derrière les postures.

Par ailleurs, il y a, non pas forcément chez les électeurs du FN, mais chez certains militants et soutiens, des gens chez qui la frustration a basculé dans la haine. Il suffit de surfer sur internet pour trouver dans certains propos un déferlement de violence qui me révulse. Je ne connais pas Marine Le Pen et il est possible qu'elle soit sincère dans sa démarche (même si je crains qu'elle soit surtout représentante d'une génération de politiques, tels qu'on les voit aussi dans les autres partis, sans architecture idéologique et fonctionnant à l'opportunisme) mais il lui sera très difficile de se débarrasser de ses militants historiques. Et puis, en politique, on ne porte jusqu'au bout que les idées auxquelles on croit de toute son âme.

 

Chez Marianne ou en vous engageant au côté de Jean-Pierre Chevènement, vous avez-vous-même défendu l'émergence d'une troisième voie. Comment expliquez-vous que le Front national soit en passe de réussir à créer une alternative alors que tant d'autres plus modérés ont échoué? Vous-même, avez-vous le sentiment d'avoir raté quelque chose?

C'est incontestablement un échec fondamental. En 2002, Jean-Pierre Chevènement a été le premier à parler de désindustrialisation, des conséquences potentiellement désastreuses du traité de Maastricht, de l'indépendance de la BCE, de la crise de l'intégration. L'avenir a montré qu'il avait raison, que nous avions raison. Malheureusement nous avons échoué politiquement et tout s'est arrêté le 21 avril 2002. Les raisons de cet échec sont complexes et ne peuvent être résumées en quelques phrases, même s'il est probable qu'un certain sectarisme a joué. Le drame politique d'aujourd'hui est qu'il n'y a plus personne pour incarner ces idées. D'autant que les médias et les partis de gouvernement ont systématiquement et méthodiquement éradiqué toutes les dissidences en les assimilant au Front National pour les décrédibiliser. En cela, ils ont offert un boulevard à Marine le Pen en lui laissant le monopole de la contestation d'un système que tant de Français jugent étouffant et générateur de malheur et de pauvreté. Alors, cette aspiration politique à une forme de gaullisme social existe et pourrait même être majoritaire dans le pays, mais elle n'est pas incarnée pour l'instant et c'est un des aspect de notre crise morale et politique.

Alexandre Devecchio

http://www.lefigaro.fr/vox/culture

 

 

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La racine de la vie c'est la contemplation (IV)

2 Juillet 2014, 07:32am

Publié par Fr Greg.

La racine de la vie c'est la contemplation (IV)

La contemplation de la nature constitue-t-elle une partie du bonheur ?

C’est au-delà. Comment ne pas être heureux quand on est devant le livre le plus enluminé du monde, le plus bienveillant, malgré les tempêtes - je sais aussi l’autre face de la nature - malgré les choses violentes qui peuvent parcourir la terre parfois ? C’est le livre foncièrement le plus bienveillant. Comment ne pas être heureux quand on se découvre soi-même à l’intérieur de ce livre ?


Vous évoquiez le pissenlit, vous faîtes aussi souvent référence au tournesol dans vos chroniques, ce sont des symboles solaires. Y a-t-il une raison particulière à ça ?

Le soleil, c’est le grand maître. Sans lui, il n’y a rien. Et puis c’est un peu mon maître d’écriture. J’aimerais que chaque page - je n’y arrive pas - ait la densité d’un soleil. C’est vers quoi je tendrais. La plus grande leçon nous est donnée par cet astre. Si on le regarde même du point de vue des savants, c’est très beau. De lui, vient la lumière, et pourquoi vient la lumière ? Elle vient des sacrifices qu’il fait. Puisque, sans arrêt, des explosions se produisent en sa surface : c’est un astre qui perd sans arrêt de sa force pour nous donner une lumière vitale, indispensable. C’est le grand maître et je crois qu’on peut comprendre que les Égyptiens en aient fait un dieu.


Pourriez-vous faire un inventaire à la Prévert de petits riens qui font le bonheur quotidien ?

Le bonheur, ce ne sont pas des choses qui peuvent faire partie d’une liste.


Rien n’est plus important qu’autre chose ?

Rien n’est prévisible et rien ne vient jamais qu’une fois. Il n’y a pas de méthode, je ne crois surtout pas aux méthodes pour être heureux. Je pense qu’il faut même ne pas chercher à être heureux. Je pense qu’il faut chercher juste à voir le mieux possible cette vie, à la voir comme elle est, parce qu’elle va nous quitter, parce qu’on va la quitter, donc ce serait dommage de ne pas l’avoir rencontrée. Je crois qu’il faut chercher à la voir, vraiment, et que dans cette vue, le bonheur, un état très heureux, très paisible, viendra de lui-même. Je ne pense pas que le bonheur soit une marchandise ou quelque chose qu’on puisse obtenir par une méthode.


Y a-t-il une question que je ne vous ai pas posée ?

Est-ce que le vin est bon ?


Absolument, alors est-ce qu’il est bon ?

Oui, il est bon.

 

 

 Christian Bobin

 

Source texte : http://www.le-monde-des-religions.fr/articles/christian-bobin-bonheur-christianisme.html

 

 

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Pour vivre heureux vivons cachés...

30 Juin 2014, 07:02am

Publié par Fr Greg.

Pour vivre heureux vivons cachés...

«Pour vivre heureux vivons cachés.» On pouvait croire cette maxime tombée dans l’oubli. Pourtant, après des années de revendication d’«extimité» – notion utilisée par Serge Tisseron en 2001 qui s’oppose au désir d’«intimité» (1) –, le charme de l’ombre semble séduire. Dans notre civilisation de l’image et de la communication, ce retour en grâce de la discrétion ne manque pas de surprendre, tant cette vertu au délicat parfum de violette semblait être tombée en désuétude.

Pourtant ces derniers mois, des livres vantant «la force» ou «la revanche» des discrets se sont posés sans bruit sur les rayons des libraires (2). Auteur de La Discrétion ou l’art de disparaître, le philosophe Pierre Zaoui, participe à cette réhabilitation et y voit «une forme heureuse et nécessaire de résistance» dans une société «qui valorise le paraître et les confessions à grand spectacle». En accord avec ses propos, le philosophe cultive aussi à titre personnel l’art de l’effacement, puisque, contacté parLa Croix, il décline toute interview !

Il n’est pas le seul à se cacher derrière son œuvre. Très appréciés des adolescents, des groupes de rock français parmi les plus populaires du moment – Daft Punk, Cascadeur, Fauve – font entendre leur voix, en cultivant un certain mystère, sans que l’on sache s’il s’agit d’un goût du secret ou d’une stratégie marketing bien huilée : les deux premiers cachent leur visage sous un casque, les troisièmes valorisent le travail «collectif» et choisissent de rester dans la pénombre, même sur scène.

Également très apprécié des jeunes, Banksy est le pseudonyme d’un artiste peintre dont on ne connaît ni le véritable nom ni le visage. Les reproductions de ses fresques, taguées sur les murs des villes du monde, tapissent les murs des chambres d’adolescents ou les fonds d’écran de leurs ordinateurs.

À TROP SE MONTRER, A-T-ON FINI PAR SE PERDRE ?

Assiste-t-on à un retour de balancier après des années d’exposition et de communication tous azimuts ? Certes les débuts de ce XXIe  siècle ont été marqués par un «grand déballage». En plaçant un groupe de jeunes gens enfermés dans un vaste appartement sous l’œil des caméras en 2001, la première édition de l’émission de M6, «Loft Story» a marqué un premier pas dans la surexposition de l’intime. On verra ensuite des familles désemparées témoigner de leurs difficultés éducatives sous la férule d’une «SuperNanny». Les névroses en tout genre seront aussi révélées sans pudeur sur le plateau de «Ça se discute».

La déferlante Facebook entérinera l’impératif moderne de transparence. À partir de 2006, chacun pourra partager des informations qui relevaient auparavant de la sphère privée, avec des «amis» issus d’univers jusqu’alors imperméables : jamais, on n’aurait imaginé montrer ses photos de famille à ses collègues de bureau, ou suivre au jour le jour la vie sentimentale de ses enfants, voire de ses petits-enfants…

À trop se montrer, a-t-on fini par se perdre ? Des signes témoignent que l’on redécouvre peu à peu les vertus d’une certaine opacité, voire du secret. «Ma fille de 20 ans vient de rencontrer un garçon qui lui plaît. Il n’est pas inscrit sur Facebook. Pour elle, c’est une preuve de maturité, d’élégance. De mystère aussi… Pourtant, il n’y a pas si longtemps, elle y passait beaucoup de temps !», raconte une mère. 

Sur Facebook, les adolescents et jeunes adultes ont tendance à réduire le nombre de leurs «amis», voire à délaisser ce réseau social truffé d’«espions» potentiels, les parents y étant de plus en plus présents. Les adolescents privilégient d’autres formes de communication et de réseaux sociaux à l’abri du regard des adultes qui ne les ont pas encore investis : très prisé, Snapschat permet par exemple de partager des photos de manière éphémère. Ainsi, ils apprennent à cloisonner, ce qui nous rappelle que discrétion vient du latin discretio, qui signifie différence, discernement, séparation…Selon le Petit Robert, une personne discrète «témoigne de la retenue, se manifeste peu dans les relations sociales, n’intervient pas dans les affaires d’autrui. N’attire pas l’attention, ne se fait guère remarquer. Sait garder les secrets qu’on lui confie.» Une vertu bien silencieuse glorifiée au XIXe  siècle – elle fait le charme des héroïnes de la romancière Jane Austen – mais de nos jours évoquée sur un mode négatif dès qu’il s’agit d’éducation…

LES ENFANTS DISCRETS NE MANQUENT PAS FORCÉMENT DE CONFIANCE EN EUX

«Dans le mot “discret” on entend le même son que dans “dys”-fonctionnement ou “disparition”… ça commence mal !», s’amuse Emmanuelle Rigon, psychologue et auteur de J’ose pas, je suis trop timide, aux Éditions Albin Michel. Largement véhiculée dans les médias au cours des dernières décennies, la psychanalyse qui a vanté les vertus de la parole a sans doute sa part de responsabilité dans cette désaffection pour cette qualité devenue le signe d’une bonne éducation un peu datée : le fameux « charme discret » de la bourgeoisie…

«Sous prétexte qu’il faut laisser leur enfant s’exprimer, les parents pensent parfois que leur enfant risque de ne pas s’épanouir si on lui demande de parler moins fort ou de ne pas intervenir à tout propos. Du coup, le silence est interprété comme une rétention, voire comme une hypocrisie, ou une forme de lâcheté. Mais on peut avoir des opinions sans forcément les clamer sur les toits. On peut être discret sans être timide ou introverti… Les enfants discrets ne sont pas forcément des enfants isolés ou manquant de confiance en eux. Ils recueillent souvent les confidences des autres qui leur font confiance. C’est une force», explique la psychologue. 

Ce qui n’empêche pas l’élève « trop discret » d’être régulièrement épinglé par ses enseignants sur les bulletins scolaires, qu’il s’agisse d’un manque d’implication, de motivation, de participation ou d’un réel problème d’absentéisme.

Pourtant, la discrétion possède bien des atouts, observe Pierre Zaoui dans son ouvrage, en permettant notamment le lâcher-prise. «Se faire subitement discret, c’est abdiquer pour un moment toute volonté de puissance», écrit-il. Un exercice à pratiquer « à discrétion ». C’est-à-dire, paradoxalement, autant qu’on le veut.

………………..  

ILS ONT DIT… 

«La première règle est de parler avec vérité, la seconde est de parler avec discrétion» , Blaise Pascal. 
«Le silence est un ami qui ne trahit jamais», Confucius. 
«La discrétion est la seule vertu qui souffre l’excès, sans en souffrir», Marcel Jouhandeau. 
«C’est une chose précieuse qu’une langue dont la discrétion est sûre» , Euripide. 
«La sincérité est de verre ; la discrétion est de diamant» , André Maurois. 
«Vous reconnaissez l’amitié d’un homme ou d’une femme à sa discrétion» , Christian Bobin. 
«Quand on commet une indiscrétion, l’on se croit quitte en recommandant à la personne d’être plus discrète qu’on ne l’a été soi-même» , Jules Renard. 
«La discrétion a ses mérites, mais à trop forte dose, elle peut être fatale» , Paul Auster. 
«Donner avec ostentation, ce n’est pas très joli ; mais ne rien donner avec discrétion, ça ne vaut guère mieux» , Pierre Dac. 
«J’ai la plus grande confiance dans votre indiscrétion» , Sydney Smith.

http://www.la-croix.com/

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La racine de la vie c'est la contemplation (III)

29 Juin 2014, 07:29am

Publié par Fr Greg.

La racine de la vie c'est la contemplation (III)

Que retenez-vous de l’enseignement de l’Évangile ?

Être heureux, c’est être présent. Et je ne sais pas de présence plus vivante que celle qui passe dans les évangiles. C’est aussi simple que ça, le lien est direct. être heureux ne veut pas dire ne plus rien souffrir, être épargné. Il y a comme un tout petit fil d’or de la vie qui circule dans les évangiles, et qui est aussi dans nos veines. Et les évangiles permettent de le retrouver en nous. Ce sentiment donne une certaine légèreté de la vie, qui ne vous quitte pas, malgré les obstacles, malgré les erreurs, malgré les impasses, malgré l’adversité, malgré la mort certaine, à venir. Il y a quelque chose qui n’est démenti par rien, comme un bruit de source, comme un chant d’oiseau qui ne se laisse pas convaincre par le crépuscule, il y a quelque chose dans la vie qui ne s’éteint jamais et dont on peut trouver l’éclat dans les évangiles, plus que dans aucun autre livre. On peut trouver aussi cet éclat en nous, car je pense qu’on le porte en nous. Je pourrais dire que paradoxalement, la vie la plus sainte serait la plus heureuse, et inversement, que la vie la plus heureuse serait la plus sainte.


Comment interprétez-vous le Sermon sur la montagne ?

Ce sermon est extraordinaire, car c’est comme si la main de l’ange prenait la terre entière et la renversait comme un sablier : toutes les valeurs sont renversées. Si on le lit avec bienveillance et en oubliant à peu près tout ce que l’on croit savoir, si on le découvre comme pour une première fois, comme s’il venait d’être dit, on comprend que la vraie surabondance, c’est d’être dépouillé et ainsi de suite. Je pense qu’il n’y a pas d’interprétation particulière : un cœur simplifié va comprendre tout de suite, je crois. Ca parle au plus profond, et le plus profond, c’est le plus simple, et le plus simple ne demande pas à être interprété. Il suffit de se rendre assez simple pour faire résonner tous les tambours de cette parole, pour les entendre soi-même.


Quel rapport entretient votre écriture à la nature ?

On ne sait pas toujours ce que l’on fait, on n’est pas toujours le meilleur spectateur, le meilleur lecteur de sa propre écriture. C’est certain que la parole de la nature est toute droite. Si on regardait vraiment la moindre fleur des champs, on aurait honte. Parce que si on la regarde, on voit immédiatement sa générosité. C’est incroyable cette endurance qu’ont les fleurs, dans les prés, jour et nuit. Regardez, je suis enrhumé, un rien m’a enrhumé, mais elles, elles n’ont pas le choix, elles sont là et elles subissent tout. L’avalanche des étoiles, la tourmente des vents, le silence total, l’abandon, la sécheresse, les intempérances du soleil, elles supportent tout et elles continuent de proposer quelque chose de magnifique et de très secret.

Mais c’est un secret qui est exposé au vu et au su de tous. C’est quelque chose de très précieux et de très secret qui est proposé au premier promeneur venu. Il n’y a pas de livre plus riche que celui des forêts, des prés, des campagnes, voire même des jardins, voire même - car c’est un peu ma fleur emblématique, fétiche - les pissenlits, qui réussissent à pousser par les fissures des trottoirs des rues. Il n’y a pas de livre plus riche que celui-là et c’est une parole qui est illuminée, très modeste, très profonde et qui ne désespère pas de ne pas être lue.


C’est une parole qui attend qu’on l’entende, tout simplement. C’est le livre le plus profond qui soit. Et on l’a toujours à disposition, même dans une ville comme Paris : il suffit de lever la tête, on a toujours du ciel et il y a énormément à lire, à entendre et à recevoir de cette incroyable légèreté, de cette allure insouciante des nuages qui passent par-dessus les immeubles hausmanniens. Les nuages passent, les immeubles restent, mais ce sont les nuages qui, parce qu’ils passent, disent la chose la plus importante.

Christian Bobin

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Festival Avignon Sélection Famille Chrétienne

28 Juin 2014, 07:08am

Publié par Fr Greg.

Festival Avignon                                                                Sélection Famille Chrétienne

 

À côté du festival « in », le diocèse d’Avignon propose plusieurs spectacles méditatifs de qualité. Notre sélection.

http://www.famillechretienne.fr/loisirs/sorties/du-minuscule-et-de-l-imprevisible-143461ARTICLE | 16/06/2014 | Numéro 1901 | Par Diane Gautret

 

Frère et prêtre de la Communauté Saint-Jean depuis vingt ans, né en 1971 dans un milieu artiste, Grégoire Plus fut longtemps missionnaire à l’étranger (Lituanie, Chicago, Philippines, Papouasie, Inde…) avant d’être appelé à Avignon où il épaule le Frère Samuel Rouvillois, chargé de la culture pour le diocèse.

Sur un coup de cœur – et non un coup de tête –, il s’est lancé l’an dernier sur les planches avec un spectacle présenté au festival « off » 2013 et tiré d’un texte de Christian Bobin (« La Plus que Vive ») paru chez Gallimard en 1996, un an après la disparition tragique de celle qui fut, et demeure, source de vie pour le poète du Creusot. Que des mots d’amour soient dits à travers la bouche d’un prêtre ne laissa personne de marbre.

Un an après, face aux rappels répétés du public, les encouragements du milieu artistique et les tournées effectuées par la suite, ce prêtre, dont on devine à la voix une sensibilité à fleur de peau, a décidé de remettre le couvert. Il est de retour dans le festival « off » 2014 avec une création réalisée à partir de textes et d’interviews du même auteur. Boosté par l’amitié avec Christian Bobin née de ce projet, ainsi que par les longues heures de répétition aux côtés du comédien Michel Sigalla, il assume lui-même une part de création par la relecture qu’il propose des œuvres de Bobin – et la prière qu’il formule à travers elles.

« À la question : que faites-vous dans la vie, voilà ce que j’aimerais répondre, voilà ce que je n’ose pas répondre, disait Bobin : je fais du tout-petit, je témoigne pour un brin d’herbe. » Avec ce tout-petit, le Père Grégoire voit haut et grand. « Son » monologue tiré d’une prose aux accents religieux se veut une redécouverte de la vocation humaine première, dans son éblouissement originel : vocation à regarder, louer, aimer. Vocation à se sentir vivant. Vocation à savourer le temps qui passe, et non à courir derrière lui. Vocation à renaître de l’Esprit, selon les paroles évangéliques. La naissance, l’amour, la mort éternellement recommencées. Éternellement transfigurées. « Le baiser d’une lumière sur notre cœur gris »…

Diane Gautret

Du minuscule et de l’imprévisible,

du 5 au 27 juillet, relache 16 Juillet

chapelle de l’Oratoire, à 16 h 45

www.diocese-avignon.fr

 

 

Festival Avignon                                                                Sélection Famille Chrétienne

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La racine de la vie c'est la contemplation (II)

26 Juin 2014, 07:28am

Publié par Fr Greg.

La racine de la vie c'est la contemplation (II)

Que vous ont appris les philosophes sur le bonheur ?

Ils m’ont d’abord rendu heureux de les lire. Ils ne m’ont pas appris au sens d’un savoir qui pourrait être mis sur un tableau ou résumé comme ça. J’ai eu une jubilation à les lire. Les philosophes fabriquent des boîtes à outils mais le problème, c’est que ça ne marche que pour eux. C’est comme si le plombier, ses outils ne marchaient que pour lui. Les deux philosophes que j’ai le plus aimés, et que je continue à aimer, sont Kierkegaard et Spinoza. Ils sont de tonalité très différente l’un et l’autre.


Spinoza est quelqu’un de paisible, patient, lumineux, méthodique. Kierkegaard est quelqu’un d’écorché, de brutal, de vif et d’un petit peu voyou. C’est la même chose que j’aime à travers leurs différences. Ils ont tous les deux une manière très humaine de parler du spirituel, qui fait même comprendre finalement que le spirituel n’est que l’humain à son maximum, à son ouverture maximum. Ce que je pense aujourd’hui, c’est que l’esprit, ce sont deux personnes qui se parlent, mais qui se parlent vraiment. Deux personnes passantes sur cette Terre et qui se parlent. Et se parler, ça peut aussi parfois être s’affronter. L’esprit, c’est l’avènement de la plus grande humanité possible. Il ne faut pas chercher le ciel dans le ciel, il faut chercher le ciel dans le lien entre les humains, dans un courage à vivre. Le courage est important, même très important, c’est une composante essentielle d’une vie heureuse, me semble-t-il. On pourrait en nommer une autre, la patience. La patience et le courage, voilà.


Et la foi ?

Je ne sais pas trop ce que c’est. C’est un mot qui est encombré de beaucoup de choses. Je sais que cette vie n’est pas vaine et qu’elle n’est pas vouée au néant, aux ténèbres : ça serait là toute ma croyance. Cest-à-dire que par la parole, par une certaine présence à la vie, tout peut être ressuscité, tout peut être repris à la mort qui la avalé. Cest ce que je crois, est-ce une foi ? Dès qu’on met les mots de « foi », les mots de « Dieu », on se trouve tous assis dans des fauteuils Louis XV et on est un petit peu gênés aux entournures. On ne sait plus trop comment faire. J’essaie de nommer ces choses-là mais avec d’autres mots, pour les ranimer.


Je crois que c’est un devoir d’avoir un langage toujours vivant, le plus vivant possible. Je ne parle pas d’une quête désespérée et désespérante de la singularité, d’être à tout prix original, parce que cela, ce n’est rien, tout le monde peut être original. Je dis simplement qu’il n’y a aucune distinction entre le langage et le cœur. Si on éteint le langage, on éteint le cœur aussi. Et je crois que pour traverser cette vie, il faut un cœur battant et pour ça, il faut avoir un langage vif, présent, sans cesse ranimé. Ce serait peut-être un des travaux, la mission de la poésie. Peut-être, je ne sais pas si ce serait une mission, je n’aime pas trop ce mot. Ce serait une de ses fonctions : laver le langage.

Cette vie ne va pas comme un carrosse qui aurait perdu ses chevaux, elle ne roule pas dans les fossés du noir. Je le sais, je le sens, je l’éprouve et certaines pages de certains livres, certains visages, et des petits prophètes comme le merle sur son cerisier non-fleuri me confirment dans ce que je sais : les choses sont peut-être vouées à disparaître, mais elles sont aussi vouées à réapparaître autrement et à jamais.

Christian Bobin

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La racine de la vie, c’est la contemplation

24 Juin 2014, 07:25am

Publié par Fr Greg.

La racine de la vie, c’est la contemplation

Vous avez préparé, en venant, un libre propos sur le thème du bonheur, je vous laisse commencer…

J’ai pensé qu’on était tous plein de citations, un peu surnourris par les livres. Pour moi, la plus belle parole, la seule qu’au bout du compte je garderai, c’est celle qu’a dite un prêtre à Malraux. Malraux demande à ce prêtre : « Vous qui avez entendu les hommes des ténèbres, vous qui avez pu voir les ténèbres jusque dans les cœurs, quest que ça vous a appris ? ». Après un temps de silence, le prêtre a répondu deux choses : « Dune part, il ny a que des enfants, et dautre part, nous sommes tous beaucoup plus malheureux que nous le croyons. »


Et puisqu’il n’y a que des enfants, malheureux, alors il faut les consoler : ce que l’on appelle le bonheur, c’est tout simplement une consolation, mais une consolation non-illusoire, qui s’appuie sur le réel. Il me semble que la plus belle consolation, c’est de regarder ce qu’il y a en face de nous, qui vient ; de regarder ce qui existe, sans chercher à le voiler ou à l’occulter, par nos projets, par nos idées, par notre mental, voire même par nos espérances. Simplement regarder ce qui est : cest la porte ouverte à la vie la plus heureuse qui soit.


La racine de la vie, c’est la contemplation, pas l’action. La vie heureuse, pour moi, a la forme d’un livre ouvert. Les choses, les visages, les nuages, les paroles même viennent à nous pour être déchiffrées, et l’état de vivant est l’état de lecture, qui ne passe pas forcément par un livre mais par l’attention extrême à ce qui nous fait face.


Je pourrais donner un exemple récent, je crois qu’il faut toujours donner des exemples ou appuyer ce que l’on dit sur un socle d’images ou de visions : il y a quelque temps, je suis sorti d’une maison de retraite, et à la sortie de cette maison, il y avait un cerisier, dont le bois était encore noir, car le printemps n’était pas encore venu. Et sur une des branches de ce cerisier, au moment où je suis passé, un merle s’est mis à chanter. Toutes les eaux du Paradis sortaient de sa gorge, inondaient la terre. J’ai assisté, pendant quelques secondes, en l’écoutant, à la défaite de tous les nihilismes. Et ce que j’appelle être heureux, c’est juste avoir essayé d’attraper ces anges qui passent et qui ont des tas de formes. En l’occurrence, là, il avait la forme d’un merle, et du chant vital, de la profonde vitalité d’un tout petit être comme ça, qui valait plus que dix mille prières.


La poésie est la seule voie d’accès au réel, la voie la plus profonde et la seule. La poésie n’est pas un genre un peu vieillot au fond, c’est une affaire vitale et c’est la vision même de cette vie mortelle, qui passe, et qui passe à travers nous. C’est une manière de la saluer. Et la poésie n’est pas seconde, elle ne vient pas après coup, c’est-à-dire que ce n’est pas un arrangement, on ne cherche pas à faire joli. Dans l’Église orthodoxe, un voile sépare les fidèles de l’invisible, au fond de l’église. Et bien je pense que ce voile qu’on a sous les yeux tout le temps, c’est le voile même des apparences, qui parfois se déchire. Et je crois que la poésie passe par cette déchirure. C’est être là à l’instant même où ça s’ouvre.


Il y a une phrase de Pascal, qu’on a trouvé dans son mémorial, qu’il avait cousu dans son pourpoint, c’était une sorte d’extase ou d’illumination qu’il a eue, qu’il a daté - il a même donné le temps exact où ça s’est passé, de 10 heures à minuit. Ce mémorial de Pascal se termine par une phrase sublime, une phrase qui donne ce qu’elle dit, c’est-à-dire qu’elle donne une joie très profonde aux yeux de celui qui la lit, dans les yeux et dans le cœur. Elle dit ceci, exactement : « Éternellement en joie, pour un jour dexercice sur Terre. » Le seul fait davoir éprouvé la pointe du vivant donne une joie. Et pourtant, savoir qu’on est vivant, c’est savoir qu’on va disparaître. Mais paradoxalement, cette fleur même de l’instant, cette haute conscience brûlante de la vie passagère est un accès au plus éternel et donne un état paisible, donne une paix qui ensuite demeure par-dessous tous les accidents de la vie.

Christian Bobin

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L'amour de Dieu pour nous nous fait entrer dans le plus grand dépouillement possible...

23 Juin 2014, 07:26am

Publié par Fr Greg.

L'amour de Dieu pour nous nous fait entrer dans le plus grand dépouillement possible...

  Dans l’Eucharistie, tout est très dépouillé ! C’est un dépouillement extraordinaire, parce qu’on passe d’un symbolisme religieux à une réalité divine de pur amour. L’amour simplifie tout et réclame une très grande simplification. C’est pourquoi ceux qui ne sont pas à ce même niveau d’amour risquent toujours de considérer que cela n’a plus de signification. L’Eucharistie est un sacrement d’amour au sens le plus fort, d’amour divin. C’est pour cela qu’il y a, à la Cène, cette simplification de la Pâque de la première Alliance. Jésus a vécu la Pâque de la première Alliance et l’a achevée à travers l’institution de l’Eucharistie. Jésus savait bien ce qu’il faisait : il avait une sensibilité plus grande que la nôtre, un sens plus affiné du symbolisme religieux. Il était bien plus religieux que nous, et comprenait donc infiniment mieux que nous ce que représentait la Pâque de la première Alliance. Jésus n’en rajoute pas. C’est ce que nous aurions fait : nous faisons toujours comme cela : nous en rajoutons parce que nous n’aimons pas assez, parce que nous n’atteignons pas l’amour dans ce qu’il a de tout à fait fondamental. L’amour simplifie, pour nous mettre en présence du don dans ce qu’il a de plus absolu, de plus pur, de plus grand. C’est bien ce que Jésus réalise pour les Apôtres et pour nous, sous le mode d’un testament. (…)

Père Marie Dominique Philippe, Conférence, 11 janvier 1987

Dans l’Eucharistie, tout est très dépouillé ! C’est un dépouillement extraordinaire, parce qu’on passe d’un symbolisme religieux à une réalité divine de pur amour. L’amour simplifie tout et réclame une très grande simplification. C’est pourquoi ceux qui ne sont pas à ce même niveau d’amour risquent toujours de considérer que cela n’a plus de signification. L’Eucharistie est un sacrement d’amour au sens le plus fort, d’amour divin. C’est pour cela qu’il y a, à la Cène, cette simplification de la Pâque de la première Alliance. Jésus a vécu la Pâque de la première Alliance et l’a achevée à travers l’institution de l’Eucharistie. Jésus savait bien ce qu’il faisait : il avait une sensibilité plus grande que la nôtre, un sens plus affiné du symbolisme religieux. Il était bien plus religieux que nous, et comprenait donc infiniment mieux que nous ce que représentait la Pâque de la première Alliance. Jésus n’en rajoute pas. C’est ce que nous aurions fait : nous faisons toujours comme cela : nous en rajoutons parce que nous n’aimons pas assez, parce que nous n’atteignons pas l’amour dans ce qu’il a de tout à fait fondamental. L’amour simplifie, pour nous mettre en présence du don dans ce qu’il a de plus absolu, de plus pur, de plus grand. C’est bien ce que Jésus réalise pour les Apôtres et pour nous, sous le mode d’un testament. (…)

Père Marie Dominique Philippe, Conférence, 11 janvier 1987

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aimé, et c’est l’envol définitif du cœur dans la lumière

22 Juin 2014, 07:20am

Publié par Fr Greg.

aimé, et c’est l’envol définitif du cœur dans la lumière

                                                                                                                                                  J’ai toujours attendu que quelque chose sauve la vie. J’ai toujours été étonné, quand un livre me brûlait les mains, de voir que d’autres pouvaient en parler calmement, et que cela ne faisait que les rasseoir dans leur propre vie éteinte. Quand on leur amène leur propre cœur dans des mains blanches et que les gens n’en veulent pas, il n’y a plus rien à espérer pour eux. Par l’amour, c’est comme si j’avais été mis une fois pour toutes en haut d’un arbre, à l’abri de tous les dangers. Quelqu’un m’a aimé : par cet amour j’ai été sauvé de ma vie et du monde. Il m’a semblé que c’était cette lumière que je cherchais enfant. Tout à coup, quelqu’un rassemble toutes ces lumières et me les donne. C’est comme si je posais ma main sur le cœur nu de la vie. Je suis prêt à ce que tous mes livres disparaissent, et même le prochain, sauf cette phrase : "La certitude d’avoir été un jour, ne serait-ce qu’une fois, aimé, et c’est l’envol définitif du cœur dans la lumière. " Il est possible que tout me soit enlevé, mais cette phrase-là est écrite en moi autant que dans mes livres(…)

L’amour c’est quand toute la limaille de notre pensée est précipitée vers le cœur de l’autre comme vers un aimant. Quand j’aime je suis dans ma propre vie comme dans une histoire à l’intérieur de laquelle j’aurai tout à coup disparu : c’est l’autre qui requiert toute mon attention.

Christian Bobin, "La lumière du monde"

 

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Bourvil !

21 Juin 2014, 07:02am

Publié par Fr Greg.

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Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas, Imre Kertész

19 Juin 2014, 07:06am

Publié par Fr Greg.

Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas, Imre Kertész

« …streicht dunkler die Geigen dann steigt ihr als

Rauch in die Luft

dann habt ihr ein Grab in den Wolken da liegt man nicht eng“

  ..assombrissez les accents des violons alors vous montez

en fumée dans les airs

alors vous avez une tombe dans les nuages on n’y est pas à l’étroit. »

Paul Celan, Todesfuge / Fugue de Mort, cité par Imre Kertész.

 

« La culture ancienne tombe en ruine, puis en cendres, mais au-dessus des cendres planeront des spectres. »

Wittgenstein, cité par Imre Kertész.

 

Apprendre à vivre, enfin : tel est l’impossible chemin que tente de frayer Imre Kertész dans son Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas. Il y va d’un soulagement qui est impossible, parce qu’il n’est pas désiré, parce qu’en juif rescapé d’Auschwitz, un tel apprentissage n’est plus possible. Mais si l’auteur de la prière juive – le Kaddish est la prière des morts – ne peut plus lui-même recevoir un enseignement de vie, il se trouve confronté à la génération des juifs qui n’ont pas vécu la Shoah, mais dont la judéité leur pèse comme un insupportable fardeau. C'est l’histoire de ce récit : l’auteur rencontre une jeune femme, bien plus jeune que lui, et la jeune femme, qui deviendra son épouse, est intimement convaincue qu’au contact de cet homme marqué par la douleur, elle pourrait assumer enfin une judéité qu’elle n’a pas librement reçue en héritage. L’âme désertée par la foi du peuple d’Israël, elle continue d’appartenir à ce peuple, sans savoir pourquoi.

Le long monologue qu’est ce Kaddish est une double réponse, à chaque fois une négation, à deux personnages, et toujours à propos du même sujet. Au philosophe Oblath qui demande à l’auteur s’il a des enfants, puis à sa femme qui lui dit vouloir un enfant, il est répondu « non ! » à chaque fois, un non scandé, qui vient envahir les moments cruciaux du texte, le non de la révolte, et tout autant de l’impossibilité de se révolter, une dernière fois, une fois encore, face à l’horreur passée. L’auteur, au rythme de ce non, s’engage dans un récit de prière, ponctué d’un « amen » final qui en appelle à l’accomplissement et à l’extinction de sa vie propre, et il prie, en évoquant chaque moment de sa survie, pour cet enfant dont il n’a jamais su et ne saura jamais être le père.

Kertész place cette situation sur un plan de la parole où tout discours échoue, et où seule la prière, c'est-à-dire un abandon de soi-même au reliquat de sacralité qui existe peut-être encore dans le monde, peut encore être prononcée. De cette impossibilité d’engendrer, aucune explication ne sera avancée comme pertinente : la psychanalyse, passagèrement évoquée, achoppe, bien trop empêtrée dans la lourdeur terrienne de ses notions (complexe d’Œdipe qui privilégie l’amour de la mère, ou plutôt la haine du père ?), alors que, Kertész nous le dit d’emblée : tout son texte creuse sa tombe dans le ciel, comme dans le poème de Paul Celan, « Fugue de Mort ». A Auschwitz, l’homme juif a vécu une expérience qui ne le laissera plus jamais vivre apaisé en homme de la terre. A jamais s’institue pour lui un mystère, lorsque l’abîme de l’histoire lui fit construire dans le ciel une tombe où « l’on n’y est pas à l’étroit ». Hegel lui-même est mis à mal, ce « H. » - « le philosophe, pas l’autre… » nous rappelle explicitement Kertész – qui pensait voir dans l’Histoire l’avènement toujours plus accompli de l’Esprit absolu. Kertész est encore proche de Hegel, car le philosophe de l’intellection du mal via la plus gigantesque des nôodyssées jamais théorisées par un esprit humain ne constitue que l’un des deux versants d’une impossible alternative. « Auschwitz ne s’explique pas », tranchent les uns. « Si, répondent les autres, Auschwitz doit pouvoir s’expliquer, d’ailleurs nous l’expliquons. » L’alternative est simple : obscénité contre obscénité.

Face à cela, le Kaddish se profère, solitaire, malade de ses propres souvenirs, avide d’arriver enfin à sa propre auto-liquidation. Le texte est d’une impitoyable violence avec le corps vieillissant de son auteur, qui, si l’on lit bien le texte, semble n’être jamais vraiment revenu d’Auschwitz, puisqu’il entretient avec la perspective de sa propre liquidation (le mot évoque l’exécution inéluctable d’un contrat) une relation malsaine de désir, de répulsion, et d’attraction fatale.

Le texte procède alors dans les instants d’existence qui restent à son auteur, dans les souvenirs, par phrases interminables, le plus souvent tissées en emboîtements de sentiments, d’émotions, de courtes informations. La tombe qu’il creuse dans les hauteurs du ciel se fait asphyxiante, la psalmodie est lancinante, lourde, envahissante. Et toute la prière se fait le pivot qui joint les deux significations qu’aurait pu revêtir la venue au monde d’un fils. La question initiale voyait l’existence de l’homme comme possibilité qu’un jou un fils soit ; la même question, modifiée par le temps et la prise de conscience qu’Auschwitz a, à tout jamais, stérilisé une certaine sensibilité juive, deviendra celle de l’inexistence de l’enfant considérée comme la « liquidation radicale et nécessaire de [l’] existence [du père]. » (p. 43-44 de l’édition Actes Sud)

Kertész saisit parfaitement le moment où l’horreur nazie pourrait effectivement devenir stérilisante, des années après la défaite historique du national-socialisme. Ce moment serait celui où, contrairement à certains des hommes qui vécurent Auschwitz, les survivants et leurs descendants abandonneraient définitivement la volonté de refuser la mort. Il faudra à cette génération, semble dire Kertész, avoir le courage de décider de se comporter en homme libre. Car la véritable liberté est celle de l’instituteur qui, voyant la portion de nourriture allouée à l’enfant alité sur une civière, a le courage de défier les garde-chiourmes nazis pour refuser l’attitude rationnelle qui aurait consisté à voler la portion, pour mettre toutes les chances de survie biologique de son côté. L’instituteur laisse triompher l’inexplicable, il a le courage de refuser que l’humain se laisse réduire à du biologique voulant uniquement assurer la pérennité de son corps propre organique.

L’ambivalence du « non » prévaut dans toute cette longue prière, puisque le non est un signe de liberté, le refus de la loi quand celle-ci est inhumaine et entend asservir corps et esprits, mais le non est aussi celui de l’abandon découragé, des bras baissés lorsque de nouveaux défis sont proposés à l’homme, après avoir franchi l’abîme et lui avoir survécu. C'est pourquoi l’auteur, si fier parfois de refuser d’être père, surpris de voir que sa jeune femme voulait auprès de lui « apprendre à vivre », alors qu’il pense n’avoir rien à apprendre à personne, si enclos dans le travail qui l’empêcha, dit-il, de devenir fou de malheur, soit-il, éprouve un choc, un dégrisement lorsque son ex-femme vient un jour à leur rendez-vous avec deux petits enfants qu’elle a eus d’un autre homme.

On parlera à l’infini de ce que la judéité est encore ou non capable de vouloir pour elle-même après la Shoah. On n’en finira sans doute jamais d’espérer le bonheur du peuple d’Israël après et malgré cela. On continuera à lire des ouvrages, à écouter des paroles, on se plongera dans Les Bienveillantes de Jonathan Littell peut-être aussi. On écoutera un Kaddish, une toccata… Et toujours le commentaire devra, après avoir tenté, toujours maladroit, forcément maladroit, de suivre ces cheminements de la mémoire, se taire et laisser la place aux œuvres elles-mêmes :

« Parfois, comme une martre pelée qui aurait survécu à la grande extermination, je traverse encore la ville. A certains bruits, certaines images, je dresse l’oreille comme si mes sens engourdis et encroûtés étaient agressés par l’odeur des bribes de souvenirs. A côté de certaines maisons, à certains coins de rue, je m’arrête, terrifié, les narines dilatées, je scrute les alentours d’un œil effrayé, je veux m’enfuir mais quelque chose me retient. Sous mes pieds bouillonnent les égouts, comme si le torrent sale de mes souvenirs voulait sortir de son lit pour m’engloutir. Qu’il en soit ainsi ; je suis prêt. Dans un dernier, grand résumé j’ai montré ma vie faillible, opiniâtre – je l’ai montrée pour ensuite, portant le baluchon de cette vie dans mes deux mains tendues, m’en aller et, comme dans l’eau noire et tempétueuse d’un torrent,   sombrer, mon Dieu !  faites que je sombre pour l’éternité, Amen. »

Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, I. Kertész, p. 157

 

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La vielle qui marchait dans la mer...

18 Juin 2014, 07:34am

Publié par Fr Greg.

Un petit bijou de dialogues et de jeu... Avec Michel Serrault et Jeanne Moreau

Un petit bijou de dialogues et de jeu... Avec Michel Serrault et Jeanne Moreau

Une aventurière monte des escroqueries avec l'aide d'un vieux diplomate et d'un gigolo.

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C'était de Gaulle !

17 Juin 2014, 07:34am

Publié par Fr Greg.

C'était de Gaulle !
du livre d'Alain Peyrefitte "C'était de Gaulle".

du livre d'Alain Peyrefitte "C'était de Gaulle".

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Père, glorifie tes fils

16 Juin 2014, 07:14am

Publié par Fr Greg.

Père, glorifie tes fils

 

Nous devons demander avec une très grande force au Père : « Père, glorifie ton fils de la gloire que ton Fils bien-aimé avait auprès de toi avant la création du monde ». Cette prière de Jésus, elle nous est donnée parce que nous sommes des fils bien-aimés, un avec Jésus. « Père, glorifie tes fils, les petits-fils de ta gloire, glorifie-nous de cette manière unique pour que nous puissions, nous aussi, être un avec Jésus dans cette spiration d’amour. Alors, dans notre vie intérieure, dans notre vie d’oraison, notre vie d’intimité avec Jésus, nous pourrons lui donner ce que lui-même nous a donné. » Il nous a donné son amour, l’amour qu’il a pour le Père et l’amour que le Père a pour le Fils. Pouvoir aimer le Père dans l’Esprit Saint, sous le souffle de l’Esprit Saint, avec Jésus, par lui, et en lui, en étant un avec lui…

Il faut que nous demandions cela à Jésus chaque fois que nous vivons le mystère de la messe. C’est bien ce qu’exprime le symbolisme divin de l’Eucharistie, puisque Jésus s’y donne comme pain. Or le pain quotidien que nous mangeons tous les matins devient notre chair, notre sang, il devient nous-mêmes, nous l’assimilons. Quand il s’agit de cette nourriture divine qu’est l’Eucharistie, c’est Jésus qui nous transforme en lui pour que nous soyons d’autres lui-même, totalement dépendants de lui, en sachant très bien que tout vient de lui : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire ».

Père Marie Dominique Philippe, Conférence, 17 mai 1998

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Qu'est-ce que le monologue: entretien avec Jean-Quentin Châtelain, acteur dans "Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas"

15 Juin 2014, 07:32am

Publié par Fr Greg.

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Jeanne Moreau & Jacqueline Mailand...

14 Juin 2014, 07:52am

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Communierez-vous à la «nouvelle religion des temps modernes» ?

12 Juin 2014, 19:52pm

Publié par Fr Greg.

Communierez-vous à la «nouvelle religion des temps modernes» ?

La Coupe du monde est une singerie de l'univers totalitaire au sein même du monde libre.

 

Que dit-on d'un régime politique qui cadenasse l'information jusqu'à ce qu'elle devienne unidimensionnelle?

Qui fait en sorte qu'à longueur de pages, d'heures d'antenne radio-et-télédiffusées, le même sujet soit traité avec une constance qui donne la nausée? Que le psiittacisme le plus monotone y règne? Que les intellectuels y sont tellement asservis qu'ils ne trouvent rien de mieux à faire que de s'épancher urbi et orbi en analyses de café des sports dont le premier supporter venu serait capable? Le jugement tombe sans appel: il s'agit d'un régime totalitaire. Pendant un mois, nos journaux, nos médias, à travers leur monotonie, vont ressembler à ceux de l'ex-RDA: du foot, du foot et encore du foot ; ce qui ne manque pas de rappeler la presse communiste: le parti, le parti, et encore le parti. La Coupe du monde est une singerie de l'univers totalitaire au sein même du monde libre.

 

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La contemplation: une perte de temps réservé à...?

11 Juin 2014, 07:11am

Publié par Fr Greg.

La contemplation: une perte de temps réservé à...?

Qu’est-ce qu’une vie simple au fond ?

C’est une vie qui ne se soucie pas trop d’un ailleurs, ou plutôt qui va chercher l’ailleurs sous ses pieds. C’est une vie qui ne fuit pas le nécessaire, ni le trivial, ni tout ce qui revient chaque jour et peut être un peu harassant, comme faire les courses ou travailler. C’est une vie qui cherche partout la gaité, même et surtout dans les moments obligés inévitables qu’il aurait été si facile de vivre en somnambule. C’est une vie qui ne renonce jamais à être surprise.

 

Cette capacité à voir des miracles dans la réalité la plus triviale, c’est aussi celle de votre écriture, non ?

Oui, parce que la vie est tissée de banal. Quand on est enfant, on sait cela : on regarde les choses s’approcher, s’éloigner, on court d’une couleur à une autre, on vit comme dans une île aux trésors… En ce qui me concerne, il y a des visages, des paroles, des rencontres qui m’on frappé, parfois c’est la feuille d’un arbre qui tombe, la fuite d’un nuage dans le ciel… Des quantités de miracles qui, si je ne les avais notés, auraient glissé dans le néant du sans-mémoire, du sans-parole, du non-partagé. Je me suis aperçu que les choses qui ne sont pas notées se perdent à jamais. L’écriture garde la trace de ce qui était fragile, éphémère et si vital. Elle permet de maintenir le vol même de la vie.

 

Comment garder cette fraîcheur ?

Je ne sais pas et je ne choisis pas non plus. Je crois que chacun de nous a affaire à ces moments d’existence pure, mais ils passent ou entrent en nous sans être reconnus. Il y a des jours où mes yeux ne voient rien. Rien ne s’y reflète. La vie continue pourtant de m’envoyer des merveilles, mais c’est moi qui suis défaillant, à cause de mon impatience, de ma mauvaise humeur ou de mon angoisse. Et les contraintes, les imprévus, la lourdeur du quotidien, je les accepte, car c’est parfois de ce qui me dessert le plus que va tout à coup arriver la grâce suprême…

 Christian Bobin

 

 

 

 

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L'Esprit Saint....

10 Juin 2014, 07:14am

Publié par Fr Greg.

L'Esprit Saint....

La Vierge Marie est là pour nous disposer à recevoir l’Esprit Saint, mais elle est là aussi pour permettre à l’Esprit Saint d’agir en nous en toute liberté. Car l’Esprit Saint a une délicatesse d’amour qui est unique ; il faut donc que Marie nous apprenne à vivre sous sa dépendance, sous son souffle d’amour, pour vraiment recevoir la parole de Jésus comme elle demande d’être reçue. Marie, dans son éducation maternelle, fait grandir en nous la soif de recevoir l’Esprit Saint, tout le temps. On ne peut jamais arrêter la croissance de cette soif, puisqu’on ne peut jamais arrêter la croissance de l’amour divin en nous. Et plus la charité, l’amour divin, s’enracine dans notre volonté, plus celle-ci a soif de recevoir l’Esprit Saint d’une manière plus profonde, plus divine. C’est infini, parce que cela ne va plus seulement de lumière en lumière : cela va de pauvreté en pauvreté, parce que cela va d’amour en amour, d’amour divin en amour divin.

Et Marie ne cesse de nous rendre plus disponibles à l’action de l’Esprit Saint. Elle nous donne soif de lui et en même temps, sous un autre aspect, elle nous apprend à coopérer avec lui. C’est vraiment cela que nous devons demander à la Sainte Vierge : d’avoir très soif de l’Esprit Saint. Si Jésus dit : “ Sans moi, vous ne pouvez rien faire ”, nous pouvons dire aussi que sans l’Esprit Saint nous ne pouvons pas agir divinement, nous ne pouvons pas progresser dans la charité. (…)

Marie va nous aider, comme une Mère, à avoir soif de ce don de l’Esprit Saint et de ses sept dons que nous avons reçus avec la grâce sanctifiante, avec la foi, l’espérance et la charité.

 

Père Marie Dominique Philippe, Conférence, 1er juin 1995

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Robert Luchini, dit Fabrice.

9 Juin 2014, 07:52am

Publié par Fr Greg.

Génial ! Juste génial !

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