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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Extension du domaine de l'islam ?

7 Janvier 2015, 08:09am

Publié par Fr Greg.

Extension du domaine de l'islam ?

Ce n'est pas par hasard que le nouveau roman de Michel Houellebecq, Soumission, commence par un éloge de la littérature. La social-démocratie agonise, l'Occident court à sa perte. François, le narrateur, ressent lassitude et découragement. Il ne sait plus trop ce qu'il fait sur terre. Mais il y a Huysmans. Joris-Karl Huysmans est un écrivain né exactement cent dix ans avant Michel Houellebecq. Il est mort en 1907, à l'âge de 59 ans. Houellebecq en aura bientôt 57. Il a beaucoup fréquenté son œuvre.

C'est un ami. Il n'y a que la littérature qui peut fournir autant de proximité et de connivences avec un homme disparu depuis si longtemps. Le narrateur lui a consacré sa thèse. Maintenant professeur à la Sorbonne, il ne cesse de l'enseigner, surtout de le lire et de s'y référer. De se retrouver dans son invétéré pessimisme, son humour corrosif, "ses imprécations répétées contre les médiocrités de son temps". Huysmans (À rebours, En ménage, En rade, Là-bas, etc.) est le personnage principal de Soumission.

J'entends les plaintes des lecteurs : on nous a dit que c'était Mohammed Ben Abbes! Oui, effectivement, le candidat de la Fraternité musulmane a été élu, en 2022, président de la République française. Il succède au calamiteux François Hollande. Pour empêcher Marine Le Pen d'accéder au pouvoir, gauche, centre et droite, avec la complicité des médias, avec l'appui des responsables de la société civile, se sont unis pour confier la direction du pays, à l'agonie, dans une Europe mourante, à un musulman avisé, brillant et énergique.

L'islam triomphe. Finalement sans violences, sans résistance, sans drame, sans troubles, même de conscience… Mohammed Ben Abbes, sauveur de la patrie!

Cette fable politique est très amusante. La fiction est d'autant plus drôle que Michel Houellebecq est sérieux comme un pape (expression promise à la casse). Avec son flegme habituel, une sorte d'indifférence ou d'impassibilité biologique, la fluidité de son écriture qui ne connaît ni l'impatience ni la nervosité, il avance, bonhomme, témoin tranquille et irrécusable, dans le récit de cette révolution silencieuse. Il pousse l'habileté jusqu'à y semer des noms connus comme David Pujadas, Christophe Barbier, Jean-Luc Petitrenaud, et même François Bayrou que Mohammed Ben Abbes a choisi pour Premier ministre parce qu'il est un "crétin". Il y a plein de notations provocatrices ou amusantes, de digressions sérieuses sur le "distributivisme", par exemple, qui est une philosophie économique du début de XXe siècle, de réflexions piquantes, d'observations balzaciennes, qui confèrent au roman une épaisseur et une légitimité propres à convaincre le lecteur. Ou à le piéger. Tout est à la fois énorme et subtil, outré et malin, invraisemblable et logique. Soumission est un roman rare parce qu'il introduit du farfelu dans l'esprit de sérieux, ce qui est plus anglo-saxon que français.

Le visionnaire Michel Houellebecq accédera-t-il pour autant à la responsabilité de conscience politique? Pour quel statut? Quelle image? Cassandre de la sixième République? Madame Soleil, femme et astre voilés? Ou, plus modestement, Huggy les bons tuyaux?

Il y a chez cet écrivain – au demeurant formidable acteur, deux fictions en ont récemment apporté la preuve – quelque chose de contemplatif, de taciturne, d'hébété, d'énigmatique dont on ne peut se défaire pendant la lecture de ses romans et poèmes, et qui ajoute à notre trouble.

Comme lui, François, le narrateur de Soumission, fume beaucoup et boit énormément. On peut imaginer que leur vie sexuelle – narrée avec précision – est à peu près la même. Mais, question qui sera peut-être posée au Prix Goncourt 2010 pour La Carte et le Territoire : approuve-t-il la conversion à l'islam de son double afin de continuer à exercer à la Sorbonne, tous les enseignants étant désormais obligés d'être de confession musulmane? Comme son personnage, envisagerait-il avec faveur la polygamie? "Les femmes musulmanes étaient dévouées et soumises, je pouvais compter là-dessus, elles étaient élevées dans ce sens, et pour donner du plaisir au fond cela suffit."

Sur quoi le narrateur se rappelle que Huysmans, qui s'était converti au catholicisme à un âge avancé, était plus exigeant que lui sur le chapitre de la cuisine. Le seul vrai, crédible et sympathique personnage du roman est bien Joris-Karl Huysmans. La littérature mérite plus notre confiance que la politique.

 

Bernard Pivot - Le Journal du Dimanche.

Soumission, Michel Houellebecq, Flammarion, 300 p., 21 euros.

 http://www.lejdd.fr/Culture/Livres/Alain-Finkielkraut-Le-parti-de-Houellebecq-c-est-le-neutre-708942

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Un écrivain s'échine à nous montrer ce que nous ne voyons plus, parce que nous le voyons trop.

7 Janvier 2015, 06:04am

Publié par Fr Greg.

"Soumission" de Michel Houellebecq (Flammarion)

"Soumission" de Michel Houellebecq (Flammarion)

« C'est un esprit d'une sécheresse supérieure parmi les Secs, une intelligence toute en surface, n'ayant ni sentiment, ni passion, ni enthousiasme, ni idéal, ni aperçu, ni réflexion, ni profondeur, et d'un talent presque physique, comme celui, par exemple, du gaufreur ou du dessinateur à l'emporte-pièce, ou encore celui de l'enlumineur de cartes de géographie.» D'aucuns jugeraient que ces mots, écrits par Jules Barbey à propos de Flaubert, pourraient s'appliquer au romancier Houellebecq, dont la plus grande faute et la plus grande adresse sont d'avoir su endosser le rôle du «peintre de la vie moderne». L'expression baudelairienne s'étend jusqu'à la littérature romanesque, car c'est la visée même du romancier réaliste, qui entend rendre compte des mœurs de son temps, des tensions historiques, esthétiques et sociales de l'espace qu'il traverse.

Romancier «important» pour certains, «génie» pour d'autres, «faussaire» pour quelques-uns, Michel Houellebecq est au centre de ce qu'il reste du paysage littéraire français. Il y mérite sa place, plus que beaucoup de ses congénères. Cela ne nous renseigne pas directement sur le talent de l'écrivain, davantage sur l'état de cette littérature, dévastée depuis un demi-siècle par le Nouveau Roman, l'autofiction, l'émotion, la psychanalyse ou tout cela ensemble (l'idéal est toujours de s'illustrer dans ces champs respectifs par un seul ouvrage). Ainsi, il reste précisément trop peu de romanciers réalistes, trop peu de romanciers tout court, pour que nous ignorions le nom de Houellebecq, qui en est un.

Que fait Michel Houellebecq? Il peint ce qu'il voit, ce qu'il a sous les yeux. Souvent, il anticipe, alors il utilise le réel pour l'aggraver légèrement. Du libéralisme sexuel dans Extension du domaine de la lutte à l'effacement de l'identité française dans Soumission, des manipulations sur le vivant à la muséification des vieilles nations, en passant par l'échec de l'idéologie soixante-huitarde dans Les Particules élémentaires, il a simplement montré, depuis une vingtaine d'années, tout ce que notre regard capte chaque jour, quand ce n'est pas seulement la menace qui pèse sur notre société. C'est un reportage souvent cru et parfois trivial. Il y est question d'argent, de sexe, d'entreprises et de dépression, de résidences et de télévision. Si ce n'est pas du génie, c'est pourtant essentiel, tant il est essentiel qu'un écrivain s'échine à nous montrer ce que nous ne voyons plus, parce que nous le voyons trop.

Romancier sans compassion, car «descripteur» à la suite de Flaubert, toujours lui, dont Sainte-Beuve affirmait qu'il tenait «la plume comme d'autres un scalpel», ce digne héritier sans joie tend un miroir très froid à l'Occident. Il montre mais il ne dit pas. Beaucoup aimeraient le faire dire, mais ce n'est pas ce qu'il fait. Michel Houellebecq n'est pas un essayiste. Et même lorsque nous avons l'impression qu'il produit un discours, ce n'est pas lui qui le prononce, c'est son personnage. Et ce discours s'insère dans la forme romanesque. Davantage contemplateur que contempteur du nihilisme contemporain, Houellebecq ne donne pas son avis. On a toujours tort de prêter une opinion à un fabuliste.

Des controverses découlent de ce statut particulier, hors du monde. Notre romancier est-il pour ou contre les conversions à l'Islam en France? Pour ou contre le tourisme sexuel? Où le situer? La défiance du commun pour le statut de l'artiste n'est pas nouvelle. Plus largement, la métaphore permise par l'art est toujours regardée d'un mauvais œil. «Les femmes n'ont pas les cheveux mauves», déplorent les Verdurin devant la peinture d'Elstir, chez Proust. Dans le cas du réalisme, nous sommes sous le coup de la double contrainte: c'est l'art, mais l'art du réel. Nous devenons schizophrène: c'est vrai mais c'est faux. C'est dit mais c'est raconté. C'est Houellebecq comme personnage, dans La Carte et le territoire, mais c'est Houellebecq qui écrit.

Où est l'art? On a accusé Houellebecq d'avoir recopié des notices de Wikipedia et de les avoir insérées dans La Carte et le territoire. Ce «collage», ready-made scriptural, justifié comme procédé littéraire, pose néanmoins la question de la littérarité de l'œuvre de Houellebecq et vient en souligner la profonde carence prosodique, la tragique platitude. A trop vouloir rendre le réel il serait à craindre d'en être le fruit plus que le descripteur. Mais une écriture blanche, clinique et qui fait l'économie d'un raffinage stylistique est aussi un parti pris. Houellebecq est un produit du temps: écrivain de l'après-mort du roman, il arrive à la suite de sa déconstruction, il danse sur les ruines.

Michel Houellebecq est le nom de l'époque. Plus précisément, le nom de la littérature de l'époque. Mais cette époque n'aime pas la littérature, elle préfère ce qui est utile et rentable: que Michel Houellebecq soit son plus grand romancier en dit beaucoup sur elle et sur ses démissions. Sur sa capacité à mépriser le Beau, sur sa fascination pour la technique, son absence de transcendance, ses succès et ses vanités, son très grand désespoir.

Solange Bied-Charreton

Le figaro.

à lire aussi:

http://www.lefigaro.fr/livres/2015/01/07/03005-20150107ARTFIG00034-chahdortt-djavann-houellebecq-et-la-soumission-des-femmes.php

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Tout n’est qu’apparitions et disparitions

6 Janvier 2015, 07:55am

Publié par Fr Greg.

Tout n’est qu’apparitions et disparitions

Ce dimanche n’est pas un jour comme les autres. Aucun jour n’est comme les autres. Il n’y a ni jour ni nuit. Il n’y a que les instants où nous sommes éveillés et où nous pouvons l’être même en dormant. Une pluie renvoie mon âme à la petite école du rien. Elle y fait ses devoirs. Sous la pluie, tu ne bouges plus. Tu réfléchis. Personne ne réfléchit autant qu’un arbre. La pluie sur l’herbe fait le bruit de dix mille fourmis courant sur une soie verte. Ce qui ne tremble plus de tes feuilles tremble dans mon âme. Il fallait que tu te taises pour que je t’entende. Je suis heureux et rien en est la cause. Le fond de la santé est la belle humeur, le rossignol perché sur la veine aorte.

La gaieté sans cause est assurée de renaître sans cesse. C’est comme tes feuilles, n’est-ce pas ? Elles chantent pour aucun Dieu. Elles chantent comme on pleure, comme on rit et comme on meurt. Quand je te vois, je vois ma mort qui rit, la veine au poignet du temps et cette lumière qui bat. Au fond de l’univers sans fond danse une lumière d’ardoise, la colonne vertébrale de Dieu, un tremble aux feuilles d’or. Autour de moi beaucoup de livres. Des poèmes. Ils contiennent quelque chose d’aussi rapidement agissant sur le cœur que de la digitaline.

La vérité nous sort du rang des morts. Le poème est son ange. Je verse trois gouttes de feu sur un papier blanc : c’est pour faire apparaître un tremble dans le silence du monde. Tout n’est qu’apparitions et disparitions. Le nouveau-né le sait, qui voit sans fin surgir et s’éloigner l’astre rayonnant du visage maternel. Rien n’existe que par intervalles, comme la poussée du sang dans le cœur ou le battement de tes feuilles saturées d’or. Quand je lis, tu tombes sous la hache de ma rêverie. Tu ressuscites dès que, las des flammes du poème, je relève la tête pour t’admirer. Dieu est par éclipses. Te voir, c’est voir l’échelle qui mène au ciel et c’est ne pas vouloir monter car le bas est déjà le sommet ; et ne rien vouloir, une extase. Le froissement de ton feuillage a des rumeurs savantes. Ah, la joie de ce travail dont nul ne vient à bout : vivre !

Nous n’avons pas plus de raison d’être qu’un arbre livré au ravissement des lumières oublieuses et, comme lui, nous voyons Dieu. Un oiseau verse le vin de son chant dans une coupe de lumière. Tous les oiseaux s’appellent Maître Eckhart. La beauté nous ignore mais son passage, fût-il bref, nous délivre de nous-mêmes et nous rend aux étoiles dont le flux et les cris baignent toutes choses et le vide entre toutes choses. Ouvrez ma poitrine, vous y trouverez un livre. Ouvrez le livre, vous y trouverez un tremble. J’ai la tête coupée par un sabre de feuillage. Les villes s’effondrent avec leurs tristes raisons de durer. Je lègue mon silence aux nuages et mes rires à un arbre dont le jeu, l’âme et le souffle m’étourdissaient. Je veux qu’on m’enterre dans le bleu afin que ma joie, pareille à celle du tremble, soit sans fin. Enfants des bois, renards des prairies, rêveurs sous la lune, si quelqu’un commence à vous parler de Dieu, fuyez-le. Vous en savez plus que lui.

Christian Bobin.

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Les incompris...

5 Janvier 2015, 08:09am

Publié par Fr Greg.

Les incompris...

« Les artistes figurent parmi les personnes les plus persévérantes et courageuses que l’on puisse trouver sur terre. En une année, ils vivent plus de situations difficiles et d’échecs que la plupart des gens dans toute une vie. 

Chaque jour, les artistes font face au défi financier d’être un travailleur autonome, au manque de respect, à l’incompréhension des gens qui pensent qu’ils devraient trouver une « vrai job », affronter leur propre peur de ne jamais plus travailler à nouveau.

Chaque jour, ils doivent ignorer et dépasser l’idée que ce à quoi ils consacrent leur vie est peut-être une chimère.

Chaque année qui passe, nombre d’entre eux regardent les personnes de leur âge franchir les étapes d’une vie normale : voiture, famille, maison et épargne. Mais ils restent fidèles à leurs rêves en dépit des sacrifices consentis. Pourquoi ? Parce que les artistes sont prêts à dédier leur vie entière pour faire naître ce moment – ce trait, ce rire, ce geste ou cette interprétation qui touchera l’âme du public.

Les artistes sont des êtres qui ont goûté au nectar de la vie, dans cet instant cristallisé où leurs créations ont touché le coeur de l’autre. À cet instant là, ils sont si proches de la magie, du divin, de la perfection, comme personne ne le sera jamais. Et au plus profond de leur coeur, ils savent que dédier leur vie à faire naître ce moment vaut plus que milles vies ».

 

David Ackert (Traduction libre : Marianne Coineau)

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De l'incapacité à tirer quoi que ce soit de ses propres errements

5 Janvier 2015, 07:21am

Publié par Fr Greg.

Film absolument incroyablement magnifique ! ;-)

Film absolument incroyablement magnifique ! ;-)

 

Les frères Coen ont toujours eu une profonde affection pour les perdants. Avec Llewyn Davis, chanteur de folk imaginaire du début des années 1960, ils ont trouvé leur champion de l'échec. Le héros de leur nouveau film (Grand Prix au festival de Cannes) rate tout ce qu'il entreprend avec une application qui force le respect. Depuis que son partenaire de scène a disparu, la (petite) heure de gloire de Llewyn est passée. Les invendus de son premier album solo s'accumulent et, quand il ne se fait pas rouer de coups par un colosse mystérieux, il erre dans le froid de l'hiver new-yorkais, sans manteau ni maison.

Il doit sans cesse mendier l'hospitalité auprès d'amis, universitaires bizarres, ou de collègues musiciens de moins en moins attentionnés. Quitte à se montrer franchement maso lorsqu'il supplie Mary de l'aider, son ex-copine très remontée contre lui (Carey Mulligan, craquante en Joan Baez aux cheveux courts)... Ce n'est pas tout : alors qu'il obtient, enfin, un petit boulot pour une session d'enregistrement, il choisit de renoncer à ses droits d'auteur pour toucher un peu plus de dollars en cash. Mauvais calcul : la chanson, une version très drôle de Please Mister Kennedy, devient un tube ! Et quand, au bout du rouleau, il décide de renoncer à la musique pour se réengager dans la marine marchande, une histoire kafkaïenne de cotisations syndicales le maintient à quai...

Llewyn Davis, c'est le frère en déveine du professeur de sciences d'A serious man qui se trouverait plongé dans un cauchemar à la Barton Fink. Mais un cauchemar irrésistible, tant les frères Coen ont le don de faire rire des malheurs de leurs personnages tout en les rendant incroyablement attachants. Dans un gag récurrent génial, un chat roux oblige le héros à cavaler dans tout New York. Détail qui a son importance : l'animal fugueur se nomme Ulysse... La vie de bohème de Llewyn Davis prend vite des allures de mini-odyssée des temps modernes, jalonnée de rencontres avec des créatures inquiétantes et grotesques : un chanteur de country dégingandé, un chauffeur au regard de tueur, un jazzman boiteux et camé, incarné tout en démesure par John Goodman lors d'un périple infernal jusqu'à Chicago... Inside Llewyn Davis, en fait, c'est la version urbaine et nocturne d'O brother, le grand cru 2000 des frères Coen, où un taulard au prénom mythologique traversait le Mississippi haut en couleur de la grande dépression pour retrouver son foyer.

 

Dans les deux films, la musique est au premier plan. Après le blues rural des années 1930, Joel et Ethan Coen font revivre la scène folk des sixties avec une minutie d'archéologues. De nombreuses images s'inspirent des pochettes de disques de l'époque, et la somptueuse photographie de Bruno Delbonnel donne une patine vintage à la reconstitution des clubs enfumés de Greenwich Village. Pas la peine de connaître la discographie intégrale de Dave Van Ronk (l'obscur folk singer qui a inspiré le personnage de Llewyn Davis) pour prendre un plaisir immense à l'écoute de la bande-son.

Toutes les chansons sont jouées in extenso et sans play-back, que leurs interprètes soient professionnels (Justin Timberlake, étonnant en « folkeux » propre sur lui) ou amateurs très doués, comme Oscar Isaac. L'acteur, et désormais chanteur, de tous les plans ou presque, est bluffant. Il ne dissimule pas la dimension pitoyable et le caractère parfois odieux de Llewyn, mais bouleverse dans la peau de ce créateur sincère, victime de son intégrité radicale. Il y a du Bob Dylan dans cet artiste maudit — mais un Dylan qui serait retourné dans son Minnesota natal, faute d'avoir percé. Dans une séquence délicieusement ironique, Llewyn Davis range définitivement sa guitare au moment même où un inconnu à la voix nasillarde fait ses grands débuts sur la scène du Gaslight Cafe... — Samuel Douhaire

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Silence. Des yeux, des mains, un souffle...

4 Janvier 2015, 08:01am

Publié par Fr Greg.

Silence. Des yeux, des mains, un souffle...

Malheur à vous qui avez fait du Christ un fils de bonne famille. Les saints et les joueurs de jazz ne sont pas des gens convenables, c’est pourquoi les connaître donne tant de joie. La main en suspens au-dessus du clavier, Thelonious Monk appelle en silence. « Il y a quelqu’un ? » est la question posée. On entend la même question dans les psaumes. Chaque note est jouée dans l’espérance d’entendre la réponse. Les musiciens de jazz ne vieillissent jamais. Avec le temps, ils deviennent des montagnes sacrées aux vapeurs de tabac anglais, chefs-d’œuvre de joie-sagesse. Monk a fini ses jours dans un appartement new-yorkais, au milieu d’une centaine de chats regardant les étoiles tituber sur les eaux noires de l’Hudson, toute l’Égypte dans leurs yeux. Une baronne l’avait adopté avec son épouse. Isabelle Rimbaud, Dora Diamant, Nadejda Mandelstam : les femmes qui prennent soin des poètes, on devrait comme je le fais ici recopier leur nom, faire en sorte que la mousse du temps ne le recouvre jamais.

Dans les dernières années, Thelonious Monk ne touchait plus aucun piano, ne parlait plus. Ce n’était pas la folie. La folie est un bêlement d’agneau égaré. C’était la paix immense que savent les nouveau-nés. Il avait rejoint ce royaume jadis entrevu entre deux notes. Vivre répond à tout. Oui, sans aucun doute, « il y a quelqu’un ». J’ai vu une pauvresse dans une galerie marchande compter ses sous. De sa main droite, elle prélevait une à une les petites pièces en cuivre dans sa main gauche comme on cueille des mûres, en prenant soin de ne pas les écraser. Une lumière sortait de ses mains. Son attention valait celle d’une sainte. Son courage m’éblouissait. Il faut du courage pour tout, même pour ramasser un crayon tombé à terre. Nous sommes des brouillons de poème, les tentatives que fait Dieu pour prendre l’air. La paix intérieure est la seule terre sainte.

J’écoute un hibou dans l’opéra glacé de la nuit. Je ne crois pas à ce qu’on me dit. Je crois à la manière dont on me le dit. Je crois à la vérité inexprimable des souffles. Je crois au Dieu qui fait briller le poil des chats et les yeux des vieux pianistes de jazz. Elle est si brève, la vie interminable. Je donne mon cœur aux vagabonds qui dorment dans les fossés des livres. La vie est un conte de fées avec ses forêts, ses ogres et sa chance ultime. Je ne crois à rien de raisonnable. Les saints surgissent de leurs écrits le visage barbouillé du miel des lumières, comme des ours de l’absolu. Ce qui peut être expliqué ne mérite pas d’être compris. Je crois que nous passons le meilleur de notre vie à construire des fenêtres pour encadrer le vide et que c’est la plus belle partie du conte de fées.

Christian Bobin

le monde des religions.

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Même nos ratures sont belles...

3 Janvier 2015, 08:03am

Publié par Fr Greg.

Même nos ratures sont belles...

 

"Je voudrais alléger cette vie, mais par le vrai et non par le faux. Le coeur brûlant et muet peut engloutir toutes les métaphysiques, tous les livres révélés. L'amour embrasse toutes les saisons du temps et les rassemble. En une seule seconde, il fait une gerbe de tout l'or de l'autre. On n'a qu'une vie, et on l'écrit en la vivant. Les ratures sont nos blessures mais tout est gardé. Peut-être qu'en mourant on emporte notre manuscrit avec nous avec ses obscénités ou ses splendeurs, ses fautes d'orthographe et sa calligraphie incertaine. Quand c'est très bien écrit, alors hosanna! Parfois même les ratures sont belles comme des enluminures. Certaines souffrances sont belles comme des oeuvres d'art. L'idéal serait de vivre comme Bach écrivait ses partitions."
C. Bobin, la lumière du monde.

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Arrêtez d'être gentils !

2 Janvier 2015, 11:15am

Publié par Fr Greg.

Arrêtez d'être gentils !

« Je n'ai plus de patience pour certaines choses, non pas parce que suis devenue arrogante, mais tout simplement parce que je suis arrivée à un point dans ma vie où je ne veux pas perdre plus de temps avec ce qui me blesse ou avec ce qui me déplaît.

Je n'ai aucune patience pour le cynisme, la critique excessive ni pour les exigences d'une nature quiconque.

J'ai perdu la volonté de plaire à celui qui n'aime pas, d'aimer à celui qui ne m'aime pas et à sourire à celui qui ne veut pas me sourire.

Je ne dédie plus une seule minute à celui qui ment ou à celui qui veut manipuler.

J'ai décidé de ne plus vivre avec la prétention, l'hypocrisie, la malhonnêteté et l'éloge pas cher. Je n'arrive pas a tolérer l'érudition sélective et l'arrogance académique.

Je n'ai pas à m'adapter plus avec les affaires du voisinage ou avec le commérage. Je déteste les conflits et les comparaisons. Je crois à un monde de contraires et c'est pour ça que j'évite des gens ayant un caractère rigide et inflexible.

En amitié, je n'aime pas le manque de loyauté ni la trahison. Je ne m'entends pas bien avec ceux qui ne savent pas donner un compliment et qui ne savent pas encourager.

Les exagérations m'ennuient et j'ai du mal à accepter ceux qui n'aiment pas les animaux.

Et pour couronner le tout, je n'ai aucune patience pour ceux qui ne méritent pas ma patience.»     

Meryl Streep

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Magique Estas Tonné...

2 Janvier 2015, 08:01am

Publié par Fr Greg.

http://www.estastonne.com/ETMusic/index.html

http://www.estastonne.com/ETMusic/index.html

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Nous ne connaîtrons jamais d’autre perfection que celle du manque.

1 Janvier 2015, 08:06am

Publié par Fr Greg.

Nous ne connaîtrons jamais d’autre perfection que celle du manque.

« Nous sommes en danger dans le temps de notre vie. Nous sommes dans le danger d’échanger la ferveur de nos jours contre la douceur d’une vie morte. C’est dans toutes les langues que, dans l’enfance, on nous apprend la soumission à la raison et aux sagesses. Le renoncement est le fruit de tout apprentissage. Il fait partie de l’évidence des saisons. Il en a la fatalité et la monotonie. Il n’y a pas de compromis entre nous et le monde. Il n’y a pas de repos ni d’alliance, et toute concession faite au monde ne peut l’être qu’au détriment de notre vie profonde. 

La solitude seule nous délivre. Elle nous est donnée par l’amour et se confond avec lui. La solitude épure la vue. Elle nous dit que nos jours passent plus vite que le vent sur les eaux, que notre âme est plus pauvre que l’ombre sur la terre. La solitude nous amène vers la plus simple lumière : nous ne connaîtrons jamais d’autre perfection que celle du manque. Nous n’éprouverons jamais d’autre plénitude que celle du vide, et l’amour qui nous dépouille de tout est celui qui nous prodigue le plus.

C’est dans cette lumière que je vous aime. La force qui m’en vient est immense. On dirait une faiblesse, une fièvre, un tourment. Elle émane de l’amour comme le sang d’une plaie franche. Elle vous étonne et vous craignez qu’elle ne puisse longtemps se maintenir sans, un jour, céder à son propre vertige, pour aussitôt s’effondrer. Vous appelez parfois une telle chose du fin fond de votre âme, comme on appelle la catastrophe afin que – par sa venue- elle nous délivre du sombre pressentiment d’elle-même.

C’est une chose qui se dit dans le monde et que parfois vous croyez : de toutes les éternités qui nous sont accordées l’amour serait la plus périssable. Comment vous répondre ? Je regarde les autres femmes. Je les vois comme elles sont : belles et désirables. Les hommes aiment toujours les étrangères. Les jeunes femmes inconnues sont à leurs yeux la plus clair figure de l’invisible. Elles touchent en eux l’enfance jamais comblée.

Je regarde les autres femmes et aucune n’est comme vous êtes : contemporaine de ma naissance et de ma mort. Au centre de moi comme au centre de tout. Il n’y a rien en dehors de l’amour. Il n’y a rien en dehors de vous et je n’ai, pour vous en convaincre, que cette jouissance qui me vient de vous, de votre seule existence perdue dans le monde, sous le ciel, sous le bleu.

Dans la lutte avec l’ange, c’est en perdant que l’on triomphe. C’est en renonçant à toute maîtrise sur le cours d’un amour plus brûlant que notre âme. »

Christian Bobin, « Lettres d’or »

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LOCKE ! ou l’homme du sérieux...

31 Décembre 2014, 10:52am

Publié par Fr Greg.

Excellent film, spécialement pour ceux qui ont la constante tentation de la perfection et de la maitrise !

Excellent film, spécialement pour ceux qui ont la constante tentation de la perfection et de la maitrise !

Expérience radicale : on passe une heure et demie à bord d'une BMW roulant, de nuit, sur l'autoroute reliant Birmingham à Londres, avec le conducteur pour toute compagnie. Quand le film commence, Ivan Locke a un boulot de contremaître, il est marié et père de famille. Un seul coup de fil suffit à amorcer l'engrenage qui va détruire sa vie, du fait de son désir de toujours tout assumer, réparer, controler, maitriser à la perfection...

 

 

De ce projet plutôt casse-gueule sur le papier – il faut bien l’admettre -, le réalisateur Steven Knight nous épate en réussissant le tour de force d’en tirer un film absolument captivant, un drame à la fois familial et professionnel pour le personnage principal, autour duquel tout s’effondre.

L’intrigue scénaristique, basée pourtant sur des éléments tout simples (la tromperie conjugale, l’accident de chantier à venir qu’Ivan Locke doit impérativement anticiper avant le petit matin), se dévoile au fur et à mesure des coups de fil du personnage, seul face à la route – et métaphoriquement seul face aux décisions qu’il a à prendre -. Plus il avance sur cette autoroute dans la nuit, plus Ivan Locke se retrouve au pied du mur, avec comme seule alternative : dire la vérité à son épouse et aussi à son patron.

Un drame intense de la première à la dernière minute.

à voir !

 

 

L’homme du sérieux est un des plus puérils qui soient. Il se penche sur sa vie comme l’écolier sur sa copie. Il s’applique et se scandalise de l’indulgence du maître pour les mauvais élèves qui savent que la vie est parfois grave, souvent légère – jamais sérieuse. C. Bobin. Eloignement du monde.

 

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Finir l'année en Fauve...

31 Décembre 2014, 08:08am

Publié par Fr Greg.

Finir l'année en Fauve...

 

Nous sommes de ceux qu'on ne remarque pas 
Des fantômes / des transparents / des moyens
Nous sommes de ceux qui ne rentrent pas en ligne de compte
Nous sommes de ceux qu'on choisit par défaut

Nous sommes de ceux qui ont la peau terne / les traits tirés et le regard éteint 
Des visages-pâles / des teints-gris
Nous sommes de ceux qui se délavent de jour en jour
Nous sommes de ceux qui ont du mal à s'entendre penser

Nous sommes de ceux qui se maîtrisent difficilement
Nous sommes de ceux qui mettent mal à l'aise en public 
Nous sommes de ceux qui dérapent dans les escaliers des bibliothèques 
Nous sommes de ceux qui dansent de façon embarrassante

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Comment vivre après ça...?

30 Décembre 2014, 14:22pm

Publié par Fr Greg.

    Excellent film russe de Yuri Bykov entre Dostïevski et Tarkovski.
    Excellent film russe de Yuri Bykov entre Dostïevski et Tarkovski.

Excellent film russe de Yuri Bykov entre Dostïevski et Tarkovski.

 

 

The Major (2013)

 

Un capitaine de la police, qui fonce en voiture vers la maternité où sa femme accouche, renverse un enfant et le tue sur le coup.

 

On est au milieu de nulle part, aucun témoin dans les parages, à part la mère de la petite victime. Le flic appelle à la rescousse un collègue, qui entreprend de le sortir de ce pétrin...

 

 

 

Abus de pouvoir, népotisme, institutions gangrenées : c'est un sombre tableau que brosse Youri Bykov dans ce thriller moral qui lorgne vers le cinéma américain des années 1970, vers celui de James Gray, aussi. L'ambiguïté est reine, les protecteurs sont des persécuteurs, les héros n'existent pas. Le flic chauffard, meurtrier malgré lui, tente pourtant de se racheter. Mais le sort s'acharne sur lui. Le film vire au huis clos dans un commissariat sinistre, délabré, qui abrite tous les maux de la société et ses dernières vertus (rares sont ceux qui font preuve de courage, de probité...).

 

     

 

 

La mise en scène est un peu démonstrative. Mais la violence, tant physique que morale, le défilé des trognes, le climat général de corruption, tout cela distingue ce polar du tout-venant. L'acteur qu'on remarque le plus, c'est le réalisateur lui-même. Puissant, parfait dans le rôle du zélé faustien. — 

Jacques Morice

Télérama.

 

 

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Poésie

30 Décembre 2014, 08:47am

Publié par Fr Greg.

Poésie

 

FIGAROVOX/EXTRAITS - Au mois de février, Fabrice Luchini sera seul en scène pour dire Paul Valéry, Le Bateau ivre et quelques autres textes.

 

LE FIGARO. - Vous commencez le 5 janvier un spectacle intitulé «Poésie?». Vos choix sont de plus en plus exigeants…

 

Fabrice LUCHINI.- La poésie ne s'inscrit plus dans notre temps. Ses suggestions, ses silences, ses vertiges ne peuvent plus être audibles aujourd'hui. Mais je n'ai pas choisi la poésie comme un militant qui déclamerait, l'air tragique: «Attention, poète!» J'ai fait ce choix après avoir lu un texte de Paul Valéry dans lequel il se désole de l'incroyable négligence avec laquelle on enseignait la substance sonore de la littérature et de la poésie. Valéry était sidéré que l'on exige aux examens des connaissances livresques sans jamais avoir la moindre idée du rythme, des allitérations, des assonances. Cette substance sonore qui est l'âme et le matériau musical de la poésie.

 

Valéry s'en prend aussi aux diseurs…

Il écrit, en substance, que rien n'est plus beau que la voix humaine prise à sa source et que les diseurs lui sont insupportables. Moi, je suis un diseur, donc je me sens évidemment concerné par cette remarque. Avec mes surcharges, mes dénaturations, mes trahisons, je vais m'emparer de Rimbaud, de Baudelaire, de Valéry. Mais pas de confusion: la poésie, c'est le contraire de ce qu'on appelle «le poète», celui qui forme les clubs de poètes. Stendhal disait que le drame, avec les poètes, c'est que tous les chevaux s'appellent des destriers. Cet ornement ne m'intéresse pas. Mais La Fontaine, Racine, oui. Ils ont littéralement changé ma vie. Je n'étais pas «un déambulant approbatif», comme disait Philippe Muray, mais je déambulais, et j'ai rencontré, un jour, le théâtre et la poésie comme Claudel a vu la lumière une nuit de Noël.

 

La poésie est considérée comme ridicule, inutile ou hermétique…

Elle a ces trois vertus. Ridicule, c'est évident. Il suffit de prononcer d'un air inspiré: «Poète, prends ton luth…» Musset est quatorze fois exécrable, disait Rimbaud, et tout apprenti épicier peut écrire un Rolla. Inutile, elle l'est aussi. Hermétique, c'est certain. J'aimerais réunir les gens capables de m'expliquer Le Bateau ivre.

 

C'est un luxe pour temps prospère?

La poésie, c'est une rumination. C'est une exigence dix fois plus difficile qu'un texte de théâtre. La poésie demande vulnérabilité, une capacité d'être fécondée. Le malheur est que le détour, la conversation, la correspondance qui sont les symboles d'une civilisation ont été engloutis dans la frénésie contemporaine. Nietzsche, il y a un siècle, fulminait déjà contre les vertus bourgeoises qui avaient envahi la Vieille Europe. Vous verrez, disait-il, ils déjeuneront l'œil sur leur montre et ils auront peur de perdre du temps. Imaginez le philosophe allemand devant un portable!

 

Vous êtes hostile au portable?

J'en ai un comme tout le monde. Mais c'est immense, l'influence du portable sur notre existence. Une promenade, il y a encore vingt ans, dans une rue pouvait être froide, sans intérêt, mais il y avait la passante de Brassens, ces femmes qu'on voit quelques secondes et qui disparaissent. Il pouvait y avoir des échanges de regard, une possibilité virtuelle de séduction, un retour sur soi, une réflexion profonde et persistante. Personne, à part peut-être Alain Finkielkraut, n'a pris la mesure de la barbarie du portable. Il participe jour après jour à la dépossession de l'identité. Je me mets dans le lot.

 

N'est-ce pas un peu exagéré?

La relation la plus élémentaire, la courtoisie, l'échange de regard, la sonorité ont été anéantis pour être remplacés par des rapports mécaniques, binaires, utilitaires, performants…

 

«Poésie?» Le Lucernaire: à partir du 1er février. Réservations: 01.45. 44.37.34

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WHIPLASH

29 Décembre 2014, 08:00am

Publié par Fr Greg.

WHIPLASH

A 19 ans, Andrew est déjà un virtuose de la batterie. Au conservatoire de Manhattan, il se donne les moyens de réussir dans le jazz. Il voudrait que le redoutable Terence Fletcher l'intègre dans son orchestre qui réunit les meilleurs éléments de l'école. Alors qu'il pense l'avoir séduit, le professeur tyrannique le rabaisse et l'humilie en public. Fletcher ne cesse de souffler le chaud et le froid, partisan de la violence psychologique. Son sadisme pèse sur la vie sentimentale du jeune homme qui commence une relation avec la jolie Nicole. Finalement batteur du groupe, il prend tous les risques pour arriver à temps à un concert...
 

Garder ses mains dans ses poches quand surgit le dernier plan de Whiplash, c'est comme assister à un concert de Stromae assis : mission impossible. Partout où il passe, Sundance, Cannes, Deauville, et même, fait rarissime, en projection de presse, ce film électrisant produit chaque fois l'effet d'un coup de fouet (whiplash, en anglais) vivifiant. Et provoque un irrépressible besoin d'applaudir... Sur le papier, l'histoire d'Andrew n'a rien d'euphorisant. Bien décidé à devenir le meilleur, ce jeune batteur d'un conservatoire de Manhattan réussit à intégrer un orchestre de jazz ultra prestigieux. Le hic : il est dirigé par le terrifiant Terence Fletcher, qui tient la perversité et l'humiliation pour des vertus pédagogiques.

Avec une virtuosité incroyable, Damien Chazelle fait de cette maigre intrigue un duel captivant où le jazz, musique jouissive, se fabrique dans la douleur, à grands jets de sueur et de sang. Mise en scène syncopée, tension permanente, jeux d'éclairage dignes d'un film noir... S'inspirant de sa propre expérience à la batterie, le réalisateur américain mélomane (son premier film rendait hommage aux musicals des années 1930) imprime au récit le tempo de ces vieux standards de jazz (dont Whiplash) qui donnent tant de mal à Andrew. En quelques gros plans — la main d'un batteur truffée d'ampoules, une flaque de salive aux pieds d'un trompettiste —, le réalisateur rend sensible la souffrance et l'angoisse de ces jeunes musiciens qui, sous une façade harmonieuse, se livrent à une compétition acharnée. Dans ce combat sans merci, l'art de l'instrumentiste vire au sport de combat et la salle de concert au ring de boxe. Avec les répliques de Fletcher, le bourreau des pupitres, en guise d'uppercuts : « Voyons si tu es là grâce à ton physique... », dit-il à une jolie tromboniste en lui faisant signe de jouer. Une seule note et le verdict tombe, cinglant : « La réponse est oui. »

 

Formellement maîtrisé, le film brille, aussi, par ses qualités d'écriture. Au fil d'un récit qui ne cesse de se réinventer jusqu'au twist final, les personnages se densifient, gagnent en complexité. Entre le jeune ambitieux et le prof castrateur, le face-à-face devient de plus en plus ambigu. Andrew (excellent Miles Teller), d'abord pathétique et intrépide, se révèle arrogant, très mauvais camarade, prêt à toutes les bassesses pour devenir un grand. Quant à la cruauté de son mentor, interprété par J.K. Simmons, connu pour son rôle de sadique dans la série Oz, elle masque une âme tourmentée. Intimement persuadé que le génie ne peut naître que d'une réaction d'orgueil, Fletcher croit dur comme fer à la légende de Charlie Parker : le roi du be-bop serait devenu le « Bird » après avoir reçu, un soir où il avait mal joué, une cymbale et des moqueries en pleine tête.

 

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L’été ça ne sert à rien, comme l’amour, comme la joie

28 Décembre 2014, 07:57am

Publié par Fr Greg.

L’été ça ne sert à rien, comme l’amour, comme la joie

La peur qui entre dans le cœur adulte rejoint la peur qui y était déjà. Elle s’effondre en elle-même,  elle s’ajoute à elle-même comme de la neige grise. Alors tu ne bouges plus. Alors tu t’interdis de bouger sous la neige sale, tu ne sors plus de chez toi, de ton mariage, de ton travail, de tes soucis. En resserrant ta vie, tu cherches à diminuer le champ de la peur, à ralentir l’avalanche grise. Tu es comme ces animaux soudain pétrifiés, incapables d’aucun mouvement, empêchés d’aller plus loin qu’eux-mêmes. Comment sortir d’une telle misère. Comment sortir de ce dans quoi on ne souvient pas être entré. L’enfance n’a ni début ni fin. L’enfance est le milieu de tout. Comment rejoindre le milieu de tout. Cela se fait sans votre volonté.  Cela se fait sans vous, par la grâce d’un amour plus rapide que vous-même, plus rapide que votre peur ou que le bruit du vent dans les branches. Oui, c’est comme ça que vous êtes enfin venu à elle, après longtemps d’attente, longtemps de peur. D’un seul coup. D’un jour au jour suivant. Et maintenant vous ne pouvez plus vous passer d’elle. On vous dit : tu sais, tu ne devrais pas aller si loin, elle peut tuer quand même. Mais vous ne le croyez plus, ou plutôt vous répondez : qu’elle fasse ce qu’elle veut de moi. Ses jouissances sont trop grandes pour que je les quitte. Comment ai-je pu passer tant d’été sans elle? Bien sûr il y avait les livres. La lecture est ce qui lui ressemble le plus. D’ailleurs vous vous approchez d’elle avec une poignée de livres, que vous n’ouvrirez pas.

Elle est si adorable, tellement plus adorable que les plus beaux des livres. Cet été là, vous allez la voir tous les jours, vers la fin d’après-midi. Vous dites, bon, je vais me baigner. Mais il serait plus juste de dire : excusez-moi, j’ai rendez-vous, j’ai rendez-vous avec l’eau, avant je la craignais, à présent je ne désire plus qu’elle, elle est comme une femme, vous comprenez, et même un peu mieux qu’une femme, oui, nettement mieux.

Plusieurs chemins mènent à votre amour. Vous pouvez suivre un canal rempli d’ombre ou traverser une campagne creusée de lumière. D’où que vous arriviez, c’est le bonheur : l’immensité de l’étang, là, à deux pas. Long, mince, entouré d’arbres. Une eau même pas jolie, parfois terreuse. Vous y entrez sans précaution, vous filez droit au cœur, droit au milieu de l’étang, à égale distance des deux rives. Le visage à peine tendu vers le ciel, le corps glissant sous l’eau comme une soie légère. La peur n’est plus là. Elle est partie avec la pensé. La pensée n’est plus dans votre esprit. Elle n’est plus dedans mais dehors : vous allez dans l’eau comme dans une pensée qui se penserait toute seule, d’elle-même, sans vous. Vous nagez longtemps dans la pensée extérieure, dans l’eau du monde.  (…)

Cet étang, vous le connaissiez dans l’enfance. Puis vous l’aviez oublié. Depuis vous aviez avec l’été un problème : vous ne saviez pas quoi en faire. Vous étiez devant l’été, devant les vacances, comme devant le mariage, comme devant un travail : sachant comment ça fonctionne, ignorant à quoi ça sert.  Maintenant vous savez : l’été ça ne sert à rien, comme l’amour, comme la joie. Vous ne trouvez plus le temps de lire, d’écrire, de répondre aux invitations. Vous ne pensez plus qu’à l’eau. Quand elle est là, vous vous y perdez. Quand elle n’est plus là, vous attendez l’instant de la revoir. Ce serait comme une histoire d’amour sauf qu’il n’y aurait pas d’histoire. Mais l’amour est bien là. Il n’a pas de forme, il n’a pas de visage, il n’a pas de nom. Mais il est bien là. Il est venu comme arrive tout amour, après la fin des temps, fin de la mort, fin de la peur. "

Christian Bobin, l'inespérée

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les adultes sont des gens qui ont peur...

27 Décembre 2014, 07:54am

Publié par Fr Greg.

les adultes sont des gens qui ont peur...

 

 "Elle ne vous fait plus peur. Elle est toujours dangereuse, imprévisible dans son calme. Mais la peur s’en est allée, la peur ne fait plus partie de sa substance profonde, impénétrable. La peur s’est défaite en une seconde. Evaporée, dissoute, partie comme peut venir la lassitude dans un amour : en un instant. En un instant pour toute la suite des temps. Jusqu’à ce jour, entre elle et vous, il y avait la peur. Elle était là comme une loi non écrite, souveraine dans le silence. Toutes les peurs viennent de l’enfance, pour la châtier, l’empêcher d’aller son cours. Tous les enfants connaissent la peur d’une connaissance intime, personnelle (mais pendant longtemps, elle  ne les atteint pas dans leur enfance. Ils la contournent, ils la frôlent et même ils jouent avec. Tu as peur des insectes et des uniformes, des mauvaises notes et des chiens, tu as peur des revenants. La peur est comme une avancée de l’âge adulte dans ton enfance. Elle a sa place, elle a ses heures, elle a ses lieux. Mais elle ne t’arrête pas. Tu tombes, tu as peur de tomber ce qui fait que tu tombes, puis tu te relèves, tu pleures et la seconde d’après tu éclates de rire. La joie est encore plus forte. Le goût de vivre pour vivre. La peur, c’est la nuit, la joie, c’est le jour. 

L’enfant compose avec la peur comme il compose avec la nuit, avec les ombres, avec l’insuffisance des parents, comme il compose avec tout. La peur est une donnée matérielle du monde, parmi des dizaines d’autres. Il faut savoir que la nuit noire accélère les battements du cœur rouge. Etre seul dans un chagrin ou dans le vert d’une forêt, c’est effrayant. Il faut le savoir mais cela ne concerne pas l’esprit, le dedans, cela donne une information sur le monde. Alors tu l’apprends et puis tu l’oublies, comme dans l’enfance, on oublies aussitôt ce qu’on sait pour aller jouer un peu plus loin, pour continuer de perdre son temps, de jouir du grand bonheur de perdre son temps . C’est une chose que les parents ont du mal à comprendre, cette jouissance-là. Ne reste pas désœuvré, fais quelque chose, prends un livre.  Même le jeu, ils voudraient que ce soit éducatif (pas que pour jouer, pas que pour rien). C’est que les parents sont des adultes et que les adultes sont des gens qui ont peur, qui se soumettent à leur peur, qui la connaissent d’une connaissance servile, sombre.

La peur n’est plus comme hier dans le monde, à certains endroits du monde, dans les dorures d’une légende ou dans les recoins d’une rue. Elle est maintenant dans l’esprit des adultes. Dans le sang de leur sang, dans le cœur de leur cœur. Elle les mène de part en part, elle est enfin venue à bout de l’enfance infatigable. Elle fait les mariages tristes, par peur de la solitude. Elle fait les travaux de force, par peur de la pauvreté. Elle fait les vies absentes, par peur de la mort.  Quand elle descend sur l’enfance, la peur s’évapore aussitôt. Quand elle descend sur les adultes, elle reste, elle s’entasse. On dirait de la neige, une neige qui ne tomberait pas sur le monde, mais sur l’esprit.

Christian Bobin, l'inespérée

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« Chaque nouveau-né apporte le message que Dieu n'est pas encore découragé de l’homme » R Tagore.

26 Décembre 2014, 08:11am

Publié par Fr Greg.

« Chaque nouveau-né apporte le message que Dieu n'est pas encore découragé de l’homme » R Tagore.

« De peur que je n'apprenne à te connaître trop facilement, tu joues avec moi. Tu m'éblouis de tes éclats de rire pour cacher tes larmes. Je connais tes artifices. Jamais tu ne dis le mot que tu voudrais dire. De peur que je ne t'apprécie pas, tu m'échappes de cent façons. De peur que je te confonde avec la foule, tu te tiens seule à part. Je connais tes artifices. Jamais tu ne prends le chemin que tu voudrais prendre. Tu demandes plus que les autres, c'est pourquoi tu es silencieuse. Avec une folâtre insouciance, tu évites mes dons. Je connais tes artifices. Jamais tu ne prends ce que tu voudrais prendre.»

Rabindranath Tagore (Le Jardinier d'amour, XXXV) 

 

 

« Crois à l’amour, même s’il est une source de douleur.

Ne ferme pas ton coeur.

Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.

Le cœur n’est fait que pour se donner avec une larme et une chanson, mon aimée.

Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.

La joie est frêle comme une goutte de rosée, en souriant elle meurt. 

Mais le chagrin est fort et tenace. Laisse un douloureux amour s’éveiller dans tes yeux.

Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.

Le lotus préfère s’épanouir au soleil et mourir, plutôt que de vivre en bouton un éternel hiver. Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre. »

Rabindranath Tagore (Le Jardinier d'amour) 

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Le fracas silencieux d’un courant de lumière

25 Décembre 2014, 08:26am

Publié par Fr Greg.

Le fracas silencieux d’un courant de lumière

C’est le feu qui décide, le feu de l’esprit, et il passe où il veut. Il n’a besoin pour prendre que d’un bois sec, c’est-à-dire d’un cœur ferme. D’ailleurs, le Christ n’a rien écrit. La lumière du monde ne vient pas du monde : elle vient de l’embrasement de ces cœurs purs, épris plus que d’eux-mêmes de la simplicité radicale du ciel bleu, d’un geste généreux ou d’une parole fraîche.

 

Quand on a le Christ, on ne peut plus imaginer : on est débordé par le réel.

 

Quand l’adulte n’est voué qu’à la recherche de l’argent et du plaisir, il ne reste plus comme merveilles sûres que le premier et le dernier âge de la vie. Au fond, j’aime bien ceux qui arrivent et ceux qui vont partir. Ils ont de magnifiquement commun, l’un de ne pas avoir encore été saisi par la volonté de puissance, l’autre d’en avoir été rejeté.

 

Christian BOBIN, La Lumière du monde.

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Dieu? c'est ce qui en chacun de nous est le plus préservé, une simplicité dormante

25 Décembre 2014, 00:00am

Publié par Fr Greg.

Dieu? c'est ce qui en chacun de nous est le plus préservé, une simplicité dormante

Le premier venu est plus proche de Dieu que moi : voilà toute ma croyance. Elle me vient des rencontres plus que des livres. Au début de cette année j’ai connu la joie de donner la moitié de ma bibliothèque. Je me suis délivré des livres  qu’une seule lecture éteint. Des romans, des essais. Dans la banquise fondue de la bibliothèque sont apparues les fleurs résistantes, presque toutes de deux genres, poésie, théologie, je les abandonnerai sans doute un autre jour. Ils ne sont pas vraiment indispensables et, sur l’amour, ne m’apprennent rien de plus que le premier venu. Le premier venu peut être un homme, une femme, un enfant, une lettre, une fougère, un moineau, une heure de la journée, les tulipes qui sont revenues habiter  ma maison, le silence de l’immeuble à une heure du matin.

De cette « révélation » du premier venu, découlent pour moi deux certitudes : pas d’accès direct à Dieu et à ses joueurs  de flûtes .  Je suis obligé pour avoir des nouvelles du Christ de porter attention à ce qui vient, à ce qui est là, à ce qui se passe aujourd’hui, maintenant.

La deuxième certitude, c’est que je ne suis que rarement  à la hauteur de ce que j’écris là. Je manque d’attention et d’amour, je manque à peu près de tout. Ce manque n’est pas désolant. Il me fait plutôt jubiler : j’y trouve à chaque fois l’occasion de reprendre ma vie à ses débuts. Je ne cherche pas la perfection .Cela me semblerait aussi intelligent que de rechercher la mort. Je cherche la justesse- un équilibre précaire entre ma vie toujours trop vieille et la vie naissante première venue. Mourir, renaître, mourir, renaître : voilà tout ce que je sais faire, un jeu et un travail, un passe temps.

(...) Ce qu'en cette fin de jour j'appelle "Dieu" est ce qui en chacun de nous est le plus préservé, une simplicité dormante, commune à tous, bien en deçà de nos bavardages du genre : "J'y crois, j'y crois pas."

 

Christian Bobin, « Autoportrait au radiateur »

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La lumière du monde

24 Décembre 2014, 08:51am

Publié par Fr Greg.

La lumière du monde

 

Quand je suis né, on m’a proposé le menu du monde, et il n’y avait rien de comestible.

Le sourire est une chose sacrée, comme tout ce qui répond par une réponse plus grande que la question. Moi qui suis entêté de solitude, je dis que le plus merveilleux de tout, c’est le sourire. C’est une des plus grandes finesses humaines. 

 

Si la lumière est si peu recherchée, c’est parce que chacun de nous sait que le moindre don est hors de prix. C’est pour cela qu’on ne se bouscule pas sur l’échelle qui monte jusqu’aux étoiles. Si c’était facile, on verrait se multiplier les candidats.

C’est presque un malheur que d’avoir certains dons, et les saints qui aujourd’hui ne brillent plus que dans les images d’Épinal, je pense que la lumière d’hermine qui les enveloppe des épaules aux pieds a un revers de souffrance très noir.

J’ai toujours considéré qu’un écrivain avait plutôt des devoirs que des droits, et un de ces devoirs est d’aider à vivre. Si j’ai mis de la lumière dans mes livres, c’est aussi pour ne pas assombrir l’autre, par courtoisie envers celui qui me lit.

 

Je ne connais pas d’apôtres du néant sinon par imposture. Ce qu’on veut nous faire croire aujourd’hui, ce que clame cette littérature de la nuit, c’est que la vérité est toujours plus du côté du mal que du bien. Une croyance comme celle-là signale la disparition d’une personne. C’est une disparition bien plus profonde que la mort. Celui qui pense que la vérité est du côté du mal s’assoit très profondément dans le fauteuil de l’air du temps, et il n’est pas près d’en sortir. C’est pire qu’un lieu commun.

 

Dans la société occidentale, tous les chemins nous sont donnés pour nous perdre. Le seul qui nous soit enlevé est le vrai chemin. 

 

La véritable écriture, c’est quand on est attendri par quelqu’un : le ciel qui est en nous cherche les petits morceaux de ciel qui sont en exil sur cette terre. 

Cet exil est terrible, c’est pourquoi le ciel qui est en nous ne se trompe jamais dans ses choix.

Je n’ai pas besoin de paysages grandioses pour louer la grandeur de Dieu, parce que je crois qu’elle est dans les choses humbles.

Il n’y a rien de plus beau que quelqu’un qui a laissé tomber le devoir mondain d’être brillant ou de plaire.

Il y a des endroits dans le monde dont la simple vue nous décolle l’âme tellement c’est triste : ce sont les endroits où l’argent a tué l’âme.

 

Christian BOBIN, La Lumière du monde

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Flocons de poésie

23 Décembre 2014, 10:18am

Publié par Fr Greg.

Calendrier d'Elsa Soltes
Calendrier d'Elsa Soltes

Calendrier d'Elsa Soltes

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L'artiste: une attention extrême qui dévoile l'invisible sous les apparences...

23 Décembre 2014, 08:45am

Publié par Fr Greg.

L'artiste: une attention extrême qui dévoile l'invisible sous les apparences...

 

(…) L’annonce de ce prix m'a paru irréelle et j'avais hâte de savoir pourquoi vous m'aviez choisi. Ce jour-là, je crois n'avoir jamais ressenti de manière aussi forte combien un romancier est aveugle vis-à-vis de ses propres livres et combien les lecteurs en savent plus long que lui sur ce qu'il a écrit. Un romancier ne peut jamais être son lecteur, sauf pour corriger dans son manuscrit des fautes de syntaxe, des répétitions ou supprimer un paragraphe de trop. Il n'a qu'une représentation confuse et partielle de ses livres, comme un peintre occupé à faire une fresque au plafond et qui, allongé sur un échafaudage, travaille dans les détails, de trop près, sans vision d'ensemble.

Curieuse activité solitaire que celle d'écrire. Vous passez par des moments de découragement quand vous rédigez les premières pages d'un roman. Vous avez, chaque jour, l'impression de faire fausse route. Et alors, la tentation est grande de revenir en arrière et de vous engager dans un autre chemin. Il ne faut pas succomber à cette tentation mais suivre la même route. C'est un peu comme d'être au volant d'une voiture, la nuit, en hiver et rouler sur le verglas, sans aucune visibilité. Vous n'avez pas le choix, vous ne pouvez pas faire marche arrière, vous devez continuer d'avancer en vous disant que la route finira bien par être plus stable et que le brouillard se dissipera.

Sur le point d'achever un livre, il vous semble que celui-ci commence à se détacher de vous et qu'il respire déjà l'air de la liberté, comme les enfants, dans la classe, la veille des grandes vacances. Ils sont distraits et bruyants et n'écoutent plus leur professeur. Je dirais même qu'au moment où vous écrivez les derniers paragraphes, le livre vous témoigne une certaine hostilité dans sa hâte de se libérer de vous. Et il vous quitte à peine avezvous tracé le dernier mot. C'est fini, il n'a plus besoin de vous, il vous a déjà oublié. Ce sont les lecteurs désormais qui le révéleront à lui-même. Vous éprouvez à ce moment-là un grand vide et le sentiment d'avoir été abandonné. Et aussi une sorte d'insatisfaction à cause de ce lien entre le livre et vous, qui a été tranché trop vite. Cette insatisfaction et ce sentiment de quelque chose d'inaccompli vous poussent à écrire le livre suivant pour rétablir l'équilibre, sans que vous y parveniez jamais. À mesure que les années passent, les livres se succèdent et les lecteurs parleront d'une «oeuvre». Mais vous aurez le sentiment qu'il ne s'agissait que d'une longue fuite en avant.

Cette relation intime et complémentaire entre le romancier et son lecteur, je crois que l'on en retrouve l'équivalent dans le domaine musical.

Oui, le lecteur en sait plus long sur un livre que son auteur lui-même. Il se passe, entre un roman et son lecteur, un phénomène analogue à celui du développement des photos, tel qu'on le pratiquait avant l'ère du numérique. Au moment de son tirage dans la chambre noire, la photo devenait peu à peu visible. À mesure que l'on avance dans la lecture d'un roman, il se déroule le même processus chimique. Mais pour qu'il existe un tel accord entre l'auteur et son lecteur, il est nécessaire que le romancier ne force jamais son lecteur - au sens où l'on dit d'un chanteur qu'il force sa voix - mais l'entraîne imperceptiblement et lui laisse une marge suffisante pour que le livre l'imprègne peu à peu, et cela par un art qui ressemble à l'acupuncture où il suffit de piquer l'aiguille à un endroit très précis et le flux se propage dans le système nerveux.

J'ai toujours pensé que l'écriture était proche de la musique mais beaucoup moins pure que celle-ci et j'ai toujours envié les musiciens qui me semblaient pratiquer un art supérieur au roman - et les poètes, qui sont plus proches des musiciens que les romanciers. J'ai commencé à écrire des poèmes dans mon enfance et c'est sans doute grâce à cela que j'ai mieux compris la réflexion que j'ai lue quelque part: «C'est avec de mauvais poètes que l'on fait des prosateurs.» Et puis, en ce qui concerne la musique, il s'agit souvent pour un romancier d'entraîner toutes les personnes, les paysages, les rues qu'il a pu observer dans une partition musicale où l'on retrouve les mêmes fragments mélodiques d'un livre à l'autre, mais une partition musicale qui lui semblera imparfaite. Il y aura, chez le romancier, le regret de n'avoir pas été un pur musicien et de n'avoir pas composé Les Nocturnes de Chopin.

Le manque de lucidité et de recul critique d'un romancier vis-à-vis de l'ensemble de ses propres livres tient aussi à un phénomène que j'ai remarqué dans mon cas et dans celui de beaucoup d'autres: chaque nouveau livre, au moment de l'écrire, efface le précédent au point que j'ai l'impression de l'avoir oublié. Je croyais les avoir écrits les uns après les autres de manière discontinue, à coups d'oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l'un à l'autre, comme les motifs d'une tapisserie que l'on aurait tissée dans un demi-sommeil. Un demi sommeil ou bien un rêve éveillé. Un romancier est souvent un somnambule, tant il est pénétré par ce qu'il doit écrire, et l'on peut craindre qu'il se fasse écraser quand il traverse une rue. Mais l'on oublie cette extrême précision des somnambules qui marchent sur les toits sans jamais tomber.

Dans la déclaration qui a suivi l'annonce de ce prix Nobel, j'ai retenu la phrase suivante, qui était une allusion à la dernière guerre mondiale: «Il a dévoilé le monde de l'Occupation.» Je suis comme toutes celles et ceux nés en 1945, un enfant de la guerre, et plus précisément, puisque je suis né à Paris, un enfant qui a dû sa naissance au Paris de l'Occupation. Les personnes qui ont vécu dans ce Paris-là ont voulu très vite l'oublier, ou bien ne se souvenir que de détails quotidiens, de ceux qui donnaient l'illusion qu'après tout la vie de chaque jour n'avait pas été si différente de celle qu'ils menaient en temps normal. Un mauvais rêve et aussi un vague remords d'avoir été en quelque sorte des survivants. Et lorsque leurs enfants les interrogeaient plus tard sur cette période et sur ce Paris-là, leurs réponses étaient évasives. Ou bien ils gardaient le silence comme s'ils voulaient rayer de leur mémoire ces années sombres et nous cacher quelque chose. Mais devant les silences de nos parents, nous avons tout deviné, comme si nous l'avions vécu.

Ville étrange que ce Paris de l'Occupation. En apparence, la vie continuait, «comme avant»: les théâtres, les cinémas, les salles de music-hall, les restaurants étaient ouverts. On entendait des chansons à la radio. Il y avait même dans les théâtres et les cinémas beaucoup plus de monde qu'avant-guerre, comme si ces lieux étaient des abris où les gens se rassemblaient et se serraient les uns contre les autres pour se rassurer. Mais des détails insolites indiquaient que Paris n'était plus le même qu'autrefois. À cause de l'absence des voitures, c'était une ville silencieuse - un silence où l'on entendait le bruissement des arbres, le claquement de sabots des chevaux, le bruit des pas de la foule sur les boulevards et le brouhaha des voix. Dans le silence des rues et du black-out qui tombait en hiver vers cinq heures du soir et pendant lequel la moindre lumière aux fenêtres était interdite, cette ville semblait absente à elle-même - la ville «sans regard», comme disaient les occupants nazis. Les adultes et les enfants pouvaient disparaître d'un instant à l'autre, sans laisser aucune trace, et même entre amis, on se parlait à demi-mot et les conversations n'étaient jamais franches, parce qu'on sentait une menace planer dans l'air.

Dans ce Paris de mauvais rêve, où l'on risquait d'être victime d'une dénonciation et d'une rafle à la sortie d'une station de métro, des rencontres hasardeuses se faisaient entre des personnes qui ne se seraient jamais croisées en temps de paix, des amours précaires naissaient à l'ombre du couvre-feu sans que l'on soit sûr de se retrouver les jours suivants. Et c'est à la suite de ces rencontres souvent sans lendemain, et parfois de ces mauvaises rencontres, que des enfants sont nés plus tard. Voilà pourquoi le Paris de l'Occupation a toujours été pour moi comme une nuit originelle. Sans lui je ne serais jamais né. Ce Paris-là n'a cessé de me hanter et sa lumière voilée baigne parfois mes livres.

Voilà aussi la preuve qu'un écrivain est marqué d'une manière indélébile par sa date de naissance et par son temps, même s'il n'a pas participé d'une manière directe à l'action politique, même s'il donne l'impression d'être un solitaire, replié dans ce qu'on appelle «sa tour d'ivoire». Et s'il écrit des poèmes, ils sont à l'image du temps où il vit et n'auraient pas pu être écrits à une autre époque.

Ainsi le poème de Yeats, ce grand écrivain irlandais, dont la lecture m'a toujours profondément ému: Les cygnes sauvages à Coole. Dans un parc, Yeats observe des cygnes qui glissent sur l'eau:

Le dix-neuvième automne est descendu sur moi

Depuis que je les ai comptés pour la première fois ;

Je les vis, avant d'en avoir pu finir le compte

Ils s'élevaient soudain

Et s'égayaient en tournoyant en grands cercles brisés

Sur leurs ailes tumultueuses

Mais maintenant ils glissent sur les eaux tranquilles

Majestueux et pleins de beauté.

Parmi quels joncs feront-ils leur nid,

Sur la rive de quel lac, de quel étang

Enchanteront-ils d'autres yeux lorsque je m'éveillerai

Et trouverai, un jour, qu'ils se sont envolés?

Les cygnes apparaissent souvent dans la poésie du XIXe siècle - chez Baudelaire ou chez Mallarmé. Mais ce poème de Yeats n'aurait pas pu être écrit au XIXe siècle. Par son rythme particulier et sa mélancolie, il appartient au XXe siècle et même à l'année où il a été écrit.

Il arrive aussi qu'un écrivain du XXIe siècle se sente, par moments, prisonnier de son temps et que la lecture des grands romanciers du XIXe siècle - Balzac, Dickens, Tolstoï, Dostoïevski - lui inspire une certaine nostalgie. À cette époque là, le temps s'écoulait d'une manière plus lente qu'aujourd'hui et cette lenteur s'accordait au travail du romancier car il pouvait mieux concentrer son énergie et son attention. Depuis, le temps s'est accéléré et avance par saccades, ce qui explique la différence entre les grands massifs romanesques du passé, aux architectures de cathédrales, et les oeuvres discontinues et morcelées d'aujourd'hui. Dans cette perspective, j'appartiens à une génération intermédiaire et je serais curieux de savoir comment les générations suivantes qui sont nées avec l'internet, le portable, les mails et les tweets exprimeront par la littérature ce monde auquel chacun est «connecté» en permanence et où les «réseaux sociaux» entament la part d'intimité et de secret qui était encore notre bien jusqu'à une époque récente - le secret qui donnait de la profondeur aux personnes et pouvait être un grand thème romanesque. Mais je veux rester optimiste concernant l'avenir de la littérature et je suis persuadé que les écrivains du futur assureront la relève comme l'a fait chaque génération depuis Homère

Et d'ailleurs, un écrivain, comme tout autre artiste, a beau être lié à son époque de manière si étroite qu'il n'y échappe pas et que le seul air qu'il respire, c'est ce qu'on appelle «l'air du temps», il exprime toujours dans ses oeuvres quelque chose d'intemporel. Dans les mises en scène des pièces de Racine ou de Shakespeare, peu importe que les personnages soient vêtus à l'antique ou qu'un metteur en scène veuille les habiller en bluejeans et en veste de cuir. Ce sont des détails sans importance. On oublie, en lisant Tolstoï, qu'Anna Karénine porte des robes de 1870 tant elle nous est proche après un siècle et demi. Et puis certains écrivains, comme Edgar Poe, Melville ou Stendhal, sont mieux compris deux cents ans après leur mort que par ceux qui étaient leurs contemporains.

En définitive, à quelle distance exacte se tient un romancier? En marge de la vie pour la décrire, car si vous êtes plongé en elle - dans l'action - vous en avez une image confuse. Mais cette légère distance n'empêche pas le pouvoir d'identification qui est le sien vis-à-vis de ses personnages et celles et ceux qui les ont inspirés dans la vie réelle. Flaubert a dit: «Madame Bovary, c'est moi.» Et Tolstoï s'est identifié tout de suite à celle qu'il avait vue se jeter sous un train une nuit, dans une gare de Russie. Et ce don d'identification allait si loin que Tolstoï se confondait avec le ciel et le paysage qu'il décrivait et qu'il absorbait tout, jusqu'au plus léger battement de cil d'Anna Karénine. Cet état second est le contraire du narcissisme car il suppose à la fois un oubli de soi-même et une très forte concentration, afin d'être réceptif au moindre détail. Cela suppose aussi une certaine solitude. Elle n'est pas un repli sur soi-même, mais elle permet d'atteindre à un degré d'attention et d'hyper-lucidité vis-à-vis du monde extérieur pour le transposer dans un roman.

J'ai toujours cru que le poète et le romancier donnaient du mystère aux êtres qui semblent submergés par la vie quotidienne, aux choses en apparence banales, - et cela à force de les observer avec une attention soutenue et de façon presque hypnotique. Sous leur regard, la vie courante finit par s'envelopper de mystère et par prendre une sorte de phosphorescence qu'elle n'avait pas à première vue mais qui était cachée en profondeur. C'est le rôle du poète et du romancier, et du peintre aussi, de dévoiler ce mystère et cette phosphorescence qui se trouvent au fond de chaque personne. Je pense à mon cousin lointain, le peintre Amedeo Modigliani dont les toiles les plus émouvantes sont celles où il a choisi pour modèles des anonymes, des enfants et des filles des rues, des servantes, de petits paysans, de jeunes apprentis. Il les a peints d'un trait aigu qui rappelle la grande tradition toscane, celle de Botticelli et des peintres siennois du Quattrocento. Il leur a donné ainsi - ou plutôt il a dévoilé - toute la grâce et la noblesse qui étaient en eux sous leur humble apparence. Le travail du romancier doit aller dans ce sens-là. Son imagination, loin de déformer la réalité, doit la pénétrer en profondeur et révéler cette réalité à elle-même, avec la force des infrarouges et des ultraviolets pour détecter ce qui se cache derrière les apparences. Et je ne serais pas loin de croire que dans le meilleur des cas le romancier est une sorte de voyant et même de visionnaire. Et aussi un sismographe, prêt à enregistrer les mouvements les plus imperceptibles.

J'ai toujours hésité avant de lire la biographie de tel ou tel écrivain que j'admirais. Les biographes s'attachent parfois à de petits détails, à des témoignages pas toujours exacts, à des traits de caractère qui paraissent déconcertants ou décevants et tout cela m'évoque ces grésillements qui brouillent certaines émissions de radio et rendent inaudibles les musiques ou les voix. Seule la lecture de ses livres nous fait entrer dans l'intimité d'un écrivain et c'est là qu'il est au meilleur de lui-même et qu'il nous parle à voix basse sans que sa voix soit brouillée par le moindre parasite.

Mais en lisant la biographie d'un écrivain, on découvre parfois un événement marquant de son enfance qui a été comme une matrice de son oeuvre future et sans qu'il en ait eu toujours une claire conscience, cet événement marquant est revenu, sous diverses formes, hanter ses livres. Aujourd'hui, je pense à Alfred Hitchcock, qui n'était pas un écrivain mais dont les films ont pourtant la force et la cohésion d'une oeuvre romanesque. Quand son fils avait cinq ans, le père d'Hitchcock l'avait chargé d'apporter une lettre à un ami à lui, commissaire de police. L'enfant lui avait remis la lettre et le commissaire l'avait enfermé dans cette partie grillagée du commissariat qui fait office de cellule et où l'on garde pendant la nuit les délinquants les plus divers. L'enfant, terrorisé, avait attendu pendant une heure, avant que le commissaire ne le délivre et ne lui dise: «Si tu te conduis mal dans la vie, tu sais maintenant ce qui t'attend.» Ce commissaire de police, qui avait vraiment de drôles de principes d'éducation, est sans doute à l'origine du climat de suspense et d'inquiétude que l'on retrouve dans tous les films d'Alfred Hitchcock.

Je ne voudrais pas vous ennuyer avec mon cas personnel mais je crois que certains épisodes de mon enfance ont servi de matrice à mes livres, plus tard. Je me trouvais le plus souvent loin de mes parents, chez des amis auxquels ils me confiaient et dont je ne savais rien, et dans des lieux et des maisons qui se succédaient. Sur le moment, un enfant ne s'étonne de rien, et même s'il se trouve dans des situations insolites, cela lui semble parfaitement naturel. C'est beaucoup plus tard que mon enfance m'a paru énigmatique et que j'ai essayé d'en savoir plus sur ces différentes personnes auxquelles mes parents m'avaient confié et ces différents lieux qui changeaient sans cesse. Mais je n'ai pas réussi à identifier la plupart de ces gens ni à situer avec une précision topographique tous ces lieux et ces maisons du passé. Cette volonté de résoudre des énigmes sans y réussir vraiment et de tenter de percer un mystère m'a donné l'envie d'écrire, comme si l'écriture et l'imaginaire pourraient m'aider à résoudre enfin ces énigmes et ces mystères.

Et puisqu'il est question de «mystères», je pense, par une association d'idées, au titre d'un roman français du XIXe siècle: Les mystères de Paris. La grande ville, en l'occurrence Paris, ma ville natale, est liée à mes premières impressions d'enfance et ces impressions étaient si fortes que, depuis, je n'ai jamais cessé d'explorer les «mystères de Paris». Il m'arrivait, vers neuf ou dix ans, de me promener seul, et malgré la crainte de me perdre, d'aller de plus en plus loin, dans des quartiers que je ne connaissais pas, sur la rive droite de la Seine. C'était en plein jour et cela me rassurait. Au début de l'adolescence, je m'efforçais de vaincre ma peur et de m'aventurer la nuit, vers des quartiers encore plus lointains, par le métro. C'est ainsi que l'on fait l'apprentissage de la ville et, en cela, j'ai suivi l'exemple de la plupart des romanciers que j'admirais et pour lesquels, depuis le XIXe siècle, la grande ville - qu'elle se nomme Paris, Londres, Saint-Pétersbourg, Stockholm - a été le décor et l'un des thèmes principaux de leurs livres.

Edgar Poe dans sa nouvelle «L'homme des foules» a été l'un des premiers à évoquer toutes ces vagues humaines qu'il observe derrière les vitres d'un café et qui se succèdent interminablement sur les trottoirs. Il repère un vieil homme à l'aspect étrange et il le suit pendant la nuit dans différents quartiers de Londres pour en savoir plus long sur lui. Mais l'inconnu est «l'homme des foules» et il est vain de le suivre, car il restera toujours un anonyme, et l'on n'apprendra jamais rien sur lui. Il n'a pas d'existence individuelle, il fait tout simplement partie de cette masse de passants qui marchent en rangs serrés ou bien se bousculent et se perdent dans les rues.

Et je pense aussi à un épisode de la jeunesse du poète Thomas De Quincey, qui l'a marqué pour toujours. À Londres, dans la foule d'Oxford Street, il s'était lié avec une jeune fille, l'une de ces rencontres de hasard que l'on fait dans une grande ville. Il avait passé plusieurs jours en sa compagnie et il avait dû quitter Londres pour quelque temps. Ils étaient convenus qu'au bout d'une semaine, elle l'attendrait tous les soirs à la même heure au coin de Tichfield Street. Mais ils ne se sont jamais retrouvés. «Certainement nous avons été bien des fois à la recherche l'un de l'autre, au même moment, à travers l'énorme labyrinthe de Londres ; peut-être n'avons-nous été séparés que par quelques mètres - il n'en faut pas davantage pour aboutir à une séparation éternelle.»

Pour ceux qui y sont nés et y ont vécu, à mesure que les années, passent, chaque quartier, chaque rue d'une ville, évoque un souvenir, une rencontre, un chagrin, un moment de bonheur. Et souvent la même rue est liée pour vous à des souvenirs successifs, si bien que grâce à la topographie d'une ville, c'est toute votre vie qui vous revient à la mémoire par couches successives, comme si vous pouviez déchiffrer les écritures superposées d'un palimpseste. Et aussi la vie des autres, de ces milliers et milliers d'inconnus, croisés dans les rues ou dans les couloirs du métro aux heures de pointe.

C'est ainsi que dans ma jeunesse, pour m'aider à écrire, j'essayais de retrouver de vieux annuaires de Paris, surtout ceux où les noms sont répertoriés par rues avec les numéros des immeubles. J'avais l'impression, page après page, d'avoir sous les yeux une radiographie de la ville, mais d'une ville engloutie, comme l'Atlantide, et de respirer l'odeur du temps. À cause des années qui s'étaient écoulées, les seules traces qu'avaient laissées ces milliers et ces milliers d'inconnus, c'était leurs noms, leurs adresses et leurs numéros de téléphone. Quelquefois, un nom disparaissait, d'une année à l'autre. Il y avait quelque chose de vertigineux à feuilleter ces anciens annuaires en pensant que désormais les numéros de téléphone ne répondraient pas. Plus tard, je devais être frappé par les vers d'un poème d'Ossip Mandelstam:

Je suis revenu dans ma ville familière jusqu'aux sanglots

Jusqu'aux ganglions de l'enfance, jusqu'aux nervures sous

la peau.

Pétersbourg! 

De mes téléphones, tu as les numéros.

Pétersbourg! J'ai les adresses d'autrefois

Où je reconnais les morts à leurs voix.

Oui, il me semble que c'est en consultant ces anciens annuaires de Paris que j'ai eu envie d'écrire mes premiers livres. Il suffisait de souligner au crayon le nom d'un inconnu, son adresse et son numéro de téléphone et d'imaginer quelle avait été sa vie, parmi ces centaines et ces centaines de milliers de noms.

On peut se perdre ou disparaître dans une grande ville. On peut même changer d'identité et vivre une nouvelle vie. On peut se livrer à une très longue enquête pour retrouver les traces de quelqu'un, en n'ayant au départ qu'une ou deux adresses dans un quartier perdu. La brève indication qui figure quelquefois sur les fiches de recherche a toujours trouvé un écho chez moi: Dernier domicile connu. Les thèmes de la disparition, de l'identité, du temps qui passe sont étroitement liés à la topographie des grandes villes. Voilà pourquoi, depuis le XIXe siècle, elles ont été souvent le domaine des romanciers et quelques-uns des plus grands d'entre eux sont associés à une ville: Balzac et Paris, Dickens et Londres, Dostoïevski et Saint-Pétersbourg, Tokyo et Nagaï Kafû, Stockholm et Hjalmar Söderberg.

J'appartiens à une génération qui a subi l'influence de ces romanciers et qui a voulu, à son tour, explorer ce que Baudelaire appelait «les plis sinueux des grandes capitales». Bien sûr, depuis cinquante ans, c'est-à-dire l'époque où les adolescents de mon âge éprouvaient des sensations très fortes en découvrant leur ville, celles-ci ont changé. Quelques-unes, en Amérique et dans ce qu'on appelait le tiers-monde, sont devenues des «mégapoles» aux dimensions inquiétantes. Leurs habitants y sont cloisonnés dans des quartiers souvent à l'abandon, et dans un climat de guerre sociale. Les bidonvilles sont de plus en plus nombreux et de plus en plus tentaculaires. Jusqu'au XXe siècle, les romanciers gardaient une vision en quelque sorte «romantique» de la ville, pas si différente de celle de Dickens ou de Baudelaire. Et c'est pourquoi j'aimerais savoir comment les romanciers de l'avenir évoqueront ces gigantesques concentrations urbaines dans des oeuvres de fiction.

Vous avez eu l'indulgence de faire allusion concernant mes livres à «l'art de la mémoire avec lequel sont évoquées les destinées humaines les plus insaisissables.» Mais ce compliment dépasse ma personne. Cette mémoire particulière qui tente de recueillir quelques bribes du passé et le peu de traces qu'ont laissé sur terre des anonymes et des inconnus est elle aussi liée à ma date de naissance: 1945. D'être né en 1945, après que des villes furent détruites et que des populations entières eurent disparu, m'a sans doute, comme ceux de mon âge, rendu plus sensible aux thèmes de la mémoire et de l'oubli.

Il me semble, malheureusement, que la recherche du temps perdu ne peut plus se faire avec la force et la franchise de Marcel Proust. La société qu'il décrivait était encore stable, une société du XIXe siècle. La mémoire de Proust fait ressurgir le passé dans ses moindres détails, comme un tableau vivant. J'ai l'impression qu'aujourd'hui la mémoire est beaucoup moins sûre d'elle-même et qu'elle doit lutter sans cesse contre l'amnésie et contre l'oubli. À cause de cette couche, de cette masse d'oubli qui recouvre tout, on ne parvient à capter que des fragments du passé, des traces interrompues, des destinées humaines fuyantes et presque insaisissables.

Mais c'est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l'oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan.

Patrick Modiano. Prix Nobel Littérature 2014.

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L'attaque au vitriol de François contre le « narcissisme » de la curie

22 Décembre 2014, 21:05pm

Publié par Fr Greg.

L'attaque au vitriol de François contre le « narcissisme » de la curie

Jamais souverain pontife ne s'était permis un discours d'une telle sévérité envers sa propre maison. Le pape François a dressé, lundi 22 décembre, un « catalogue » de quinze maladies qui menacent le haut clergé, et plus particulièrement la curie (le gouvernement de l'Eglise), parmi lesquelles la mondanité, l'hyperactivité, les rivalités, les bavardages, les calomnies et la zizanie.

Son diagnostic est tombé à coup de formules chocs : « l'Alzheimer spirituel », « la fossilisation mentale et spirituelle », « le cœur de pierre », « le terrorisme des bavardages », « la schizophrénie existentielle », « le narcissisme faux », « la planification d'expert-comptable », « les rivalités pour la gloire », les « faces funèbres », « l'orchestre qui émet des fausses notes »…

Il y a toujours la tentation de « se sentir immortel », a-t-il observé, proposant aux prélats d'aller dans les cimetières où « sont tant de personnes qui se considéraient indispensables ». Il leur a aussi conseillé, lui qui ne prend jamais de vacances, d'éviter la « maladie » de la suractivité de ceux « qui s'enfouissent sous les dossiers ». Certains autres « dépendent totalement de leurs passions, caprices et manies, ils se construisent des murs autour d'eux, devenant de plus en plus esclaves d'idoles », a-t-il critiqué. Il a encore dénoncé, sans jamais mentionner aucun fautif en particulier.

Fustigeant particulièrement la calomnie, qui peut équivaloir à un « homicide de sang-froid », il a évoqué notamment le cas passé au Vatican d'« un prêtre qui appelait les journalistes pour raconter et inventer des choses privées sur ses confrères. Pour lui, ce qui comptait, c'était d'être sur la première page des journaux, et de se sentir puissant, le pauvre ! »

Voici le « catalogue » des quinzes maladies: 

Première maladie: «se sentir indispensable». C'est du «narcissisme» lance le Pape. 

Deuxième maladie: «l'activisme». Or, dit François, il y a «un temps pour chaque chose». 

Troisième problème: «l'empierrement spirituel» de ceux qui ont un «cœur dur». Ils ont perdu «les sentiments de Jésus» et «deviennent incapables d'aimer». 

Vient ensuite «l'excessive planification», qui fait du pasteur «un comptable» qui ne laisse plus «piloter la liberté de l'Esprit saint». 

Autre difficulté: «la perte de l'harmonie fonctionnelle: l'orchestre fait alors du bruit» parce qu'il n'est pas en «communion» avec lui-même.

Sixième virus: la «maladie d'Alzheimer spirituelle» qui sévit chez ceux qui ont perdu «la mémoire de leur rencontre avec le Seigneur» et qui se laissent enfermer dans leurs «caprices et manies», devenant des «esclaves de leurs idoles, qu'ils ont sculptées eux-mêmes». 

Septième maladie: «la rivalité et la vaine gloire» guidée par la recherche des «apparences» et des «honneurs» au prix parfois d'un «faux mysticisme».

Autre difficulté: «la schizophrénie existentielle», qui conduit à «une double vie» et une «hypocrisie typique du vide spirituel que des titres académiques ne peuvent cacher». La «conversion est alors urgente» lance François.

Neuvième maladie: «les bavardages, les conciliabules, les cancans». Ce «terrorisme du bavardage» ne s'exprime «jamais en face», mais «toujours dans le dos». 

Dixième pathologie: celle de «la divinisation des chefs», soit un «carriérisme» et une attitude «mesquine». 

Autre dénonciation: la «maladie de l'indifférence vis-à-vis des autres».

Douzième plaie: «la maladie des têtes d'enterrement», notamment vis-à-vis de ceux que l'on considère avec «arrogance» comme «inférieurs», mais c'est une «sévérité théâtrale» qui a perdu tout «sens de l'humour». 

Treizième mal: «la maladie de l'accumulation» de biens matériels.

Quatorzième étape de ce chemin de croix: «la maladie des cercles fermés».

Enfin, dernière maladie, celle «du profit mondain, de l'exhibitionnisme», la «recherche insatiable du pouvoir».

 

« Les prêtres sont comme des avions. Ils font la “une” quand ils tombent. »

Mettant ensuite, lors d'une seconde audience, sur le même plan «ceux qui travaillent sans se faire voir» - les «jardiniers, les balayeurs», ils forment une «mosaïque complémentaire» avec ceux qui occupent de hautes fonctions -, le Pape a exigé que tous placent le Christ au centre de leur vie. Il leur a également demandé «d'aller se confesser» avant Noël «avec une âme docile» pour retrouver «la joie».

François a d'ailleurs commencé ce second réquisitoire, implacable, adressé aux employés par un jeu de mot difficile à rendre en français mais qui résumait l'esprit de ses remontrances: «très chers salariés de la curie (dipendenti della Curia, en italien) - et non pas désobéissants de la Curie (non disobbedienti della Curia), comme quelqu'un vous a récemment décrits!»

Méditant sur la notion de «soin», qui consiste à «prodiguer du soin», mais aussi à accepter la nécessité de «se faire soigner», François, à propos de la curie, a pris l'image d'une mère de famille veillant «sur son enfant malade» et qui «ne regarde jamais la montre, ni ne se plaint jamais de ne pas avoir dormi et qui ne désire qu'une chose, c'est de le voir guéri à tout prix».

« Je ne veux pas finir ces vœux sans vous demander pardon pour les fautes, les miennes et celles des collaborateurs, et aussi pour des scandales, qui font tant de mal. Pardonnez-moi », a conclu hier le pape son intervention auprès des 4 000 employés du Vatican et leurs familles, sans autre précision. Auparavant, devant la Curie, il a aussi demandé « humblement pardon pour les fautes commises “en pensées, en paroles, par actions et par omissions’’ ». Selon son habitude, il a aussi, à chaque fois, fini en demandant à ses auditoires de prier pour lui.

L'attaque au vitriol de François contre le « narcissisme » de la curie

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Ton rire...

22 Décembre 2014, 08:10am

Publié par Fr Greg.

Ton rire...

 

Tu peux m’ôter le pain, m’ôter l’air, si tu veux : ne m’ôte pas ton rire.

 

Ne m’ôte pas la rose, le fer que tu égrènes ni l’eau qui brusquement éclate dans ta joie ni la vague d’argent qui déferle de toi.

 

De ma lutte si dure je rentre les yeux las quelquefois d’avoir vu la terre qui ne change mais, dès le seuil, ton rire monte au ciel, me cherchant et ouvrant pour moi toutes les portes de la vie.

 

A l’heure la plus sombre égrène, mon amour, ton rire, et si tu vois mon sang tacher soudain les pierres de la rue, ris : aussitôt ton rire se fera pour mes mains fraîche lame d’épée.

 

Dans l’automne marin fais que ton rire dresse sa cascade d’écume, et au printemps, amour, que ton rire soit comme la fleur que j’attendais, la fleur guède, la rose de mon pays sonore.

 

Moque-toi de la nuit, du jour et de la lune, moque-toi de ces rues divaguantes de l’île, moque-toi de cet homme amoureux maladroit, mais lorsque j’ouvre, moi, les yeux ou les referme, lorsque mes pas s’en vont, lorsque mes pas s’en viennent, refuse-moi le pain, l’air, l’aube, le printemps, mais ton rire jamais car alors j’en mourrais.

 

Pablo Neruda, Ton rire

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