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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Dieu est le pauvre qui s'en va sans bruit dans l'herbe du monde...

4 Avril 2015, 06:00am

Publié par Grégoire.

Dieu est le pauvre qui s'en va sans bruit dans l'herbe du monde...

Dieu, le moine et le poète. L’écrivain, poète et théologien belge Gabriel Ringlet explore, dans son dernier ouvrage, un triple effacement. Celui du divin, d’abord, que l’on ne voit plus, que l’on n’entend plus, que l’on ne sent plus, qui a disparu « sans laisser d’autres traces que les brèches qu’il a ouvertes en chacun », écrit-il, détournant un roman de Sylvie Germain. 

À vrai dire, l’écrivain refuse, de distinguer don poétique et grâce monastique. Pourtant, il paraît évident, convient-il, que les poèmes laissés par les moines dépassent largement leur vocation religieuse et participent à la recherche, hésitante mais essentielle, de Dieu par l’homme. 

Gabriel Ringlet retrace les parcours, analyse les mots, explore les influences tant et si bien qu’on regretterait presque la trop grande place laissée aux commentaires. Au détriment de poèmes dont la discrétion laisse néanmoins percevoir la langue de feu dont ils sont faits. Pour toujours tenter, comme écrit François Cassingena, de «toucher Dieu d’un mot ». 

Le moine/poète n’ajoute pas, il retire. Comme un grand cinéaste. Il condense, il resserre. Sa louange n’occulte pas. Elle ajoure ». 

Dieu s’approche « à pas de porcelaine ». Il s’agit d’un « Dieu furtif », qui vient « délicatement nous effleurer l’épaule ». « le poète se tient dans la sobriété, dans le manque, pas au-dessus de la mêlée, mais tout en bas, dans les tranchées sous les éboulis, là où le Verbe s’est fait chair. Son lieu, Rilke l’a assez répété, c’est la gravité, mais pas sans la joie, et avec le feu».

 Chez ces moines/poètes, il y a la volonté « d’alléger » Dieu. Gabriel Ringlet souhaite aussi cet « allègement » pour l’Eglise. « Le christianisme d’effacement dit peu pour dire beaucoup. Il murmure pour être entendu. Il parle bas pour qu’on comprenne ». Ce christianisme-là a donc « besoin du poème » et, en particulier, de celui des moines/poètes dans « la recherche d’un Dieu qui ne se tient jamais dans le champ de la caméra ».

Et il insiste bien sur la place irremplaçable, au sein même de la poésie, de ces moines écrivains : « Je suis sûr d’une chose : cette voie poétique du dépouillement monastique offre à la poésie – à la poésie tout court – un souffle ténu d’une force exceptionnelle ».

Le christianisme d’effacement n’est pas un christianisme honteux qui longerait les murs par peur de s’affirmer, c’est exactement le contraire. Il dit peu pour dire beaucoup. Il murmure pour être entendu. Il parle bas pour qu’on comprenne, car ‘si tu nommes trop haut les choses, elles se retirent’. » Et pour cette raison, il représente «la seule chance d’avenir du christianisme ».

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Pourquoi la Croix?

3 Avril 2015, 05:12am

Publié par Grégoire.

Pourquoi la Croix?

à l'heure où les chrétiens célèbrent le vendredi Saint, -La mort de Dieu- il est bon de s'interroger vraiment sur ce mystère, pour sortir des schémas tout tracés d'un rachat, d'une dette à payer, des idées de dû ou des imaginaires doloristes, puritains,  manichéens, bisounours et complètement à coté...

 

Aussi, pourquoi Jésus a-t-il vécu son don dans un sacrifice sanglant, inhumain...? Pourquoi ce silence? Pourquoi cette économie des mots? Pourquoi avoir choisi de se soumettre à la violence humaine? Pourquoi avoir permis que les hommes aillent au bout de leur haine, de leur orgueil? Pour ensuite les punir? Les jeter dans l'abime dirait les intégristes de tout bord? Ce serait complètement débile! Alors, à quoi cela sert-il? Pourquoi ce scandal qui continue dans des êtres humains? Pour payer quoi? Pour acquérir quoi? Alors que Dieu semble ne plus vouloir de sacrifice mais la miséricorde, Jésus trouve le moyen de se donner à son Père et à nous dans un acte ignominieux...pour-quoi? ça sert à quoi? à payer? Or, il n'y a absolument aucune correspondance entre le don, l'offrande d'une personne et toutes les fautes humaines réunis... alors? 

Si c'est un don d'amour, des épousailles, en quoi l'amour a-t-il besoin du mal pour se manifester, se donner, se révéler? Quand on voit les déviances spirituelles, puritaines, cléricales, stoiques, bref, débiles mais tout même avec des apparences pieuse, si il a fait tout cela pour que ça engendre ça, c'est plutôt loupé: alors, à quoi la Croix sert-elle? Le bien réclame-t-il ainsi le mal pour aller au bout de lui-même? Pour nous dire combien sont terrrrrribles nos "péchés" ? Pour nous éduquer? Pour punir quelqu'un? Par 'amour'... de quoi, de la souffrance? Pour la 'gratuité' de l’amour ? A-t-on besoin de cela? Pour…quoi?

 

 

à quoi cela sert-il? Si il vient se donner à nous, personnelement, pourquoi ces retards dans l'amour? Pourquoi ces blessures constantes? Pourquoi tant d'innocent qui ne pourront être pleinement eux-mêmes? Pourquoi toutes ces luttes? Dieu serait-il sans force face au mal? En quoi l'amour se dit-il dans le mal, dans la souffrance, dans la puanteur, dans la trahison? N'y-a-til pas un excès? Pourquoi est-ce too much?

Car si "Tout est achevé" comme il le dit à la Croix, alors il ne devrait plus y avoir de souffrance, plus de mal, plus d'innocent qui patissent, plus d'injustice, plus de puissants, plus d'arrogants et d'orgueilleux, plus cette continuation du sacrifices gratuits et inutiles du Christ dans tout ceux qui vivent encore sur terre... 

car c'est la seule et unique raison de la souffrance sur la terre: tout ceux qui souffrent, -donc nous tous- sommes juste la continuation de la croix du Christ: oui, tout les hommes et femmes vivant sur terre, qu'ils le veuillent ou non, qu'ils le savent ou non, cela s'impose à eux, comme le jour de leur naissance... il n'y a pas d'autres raison à leur souffrance que la Croix qu Christ qui continue en eux.. Pourquoi est-ce ainsi? Où est la liberté? Et Dieu serait amour? C'est quoi ce salut qui n'a rien supprimé? Qui n'a apporté apparement que des guerres de religions, des luttes de pouvoirs, des batailles de dentelles, de liturgie, d'anathème, de buchers...?

 

Pourquoi plus précisément, cette continuation de la blessure du coté: la blessure du coeur qu'un soldat perce au terme de la crucifixion, c'est une blessure inutile, vaine -puisque le Christ est mort-  Jean en est témoin, c'est là qu'il contemple Dieu qui devient jusqu'au bout chair, pure matière, sang, et qui accepte d'être dans la passivité de la matière, de se répandre... 

Cette blessure est, pour tout les mystiques, la grande lumière sur  notre humanité qui continue après le Christ: nous sommes une grande blessure, inutile, vaine, c'est celle de notre incapacité à nous aimer, à vivre ensemble,  à nous supporter, à être juste, et cela, jusque -où plutôt faudrait-il dire surtout- dans l'Eglise...? La croix, ou plus précisément, la blessure du coeur, c'est le salut qu'Il a voulu pour nous, c'est la désitnée, l'héritage qu'il nous donne de vivre... pourquoi? ça veut dire quoi? Quel est ce langage sado-maso ou l'amour prend l'apparence du mal, de la souffrance, de la mort, et surtout d'un échec radical, total, définitif, ou tout semble vain, inutile, nous laissant comme déséspéré, sans réponse, sous le choc ?

Dieu pourrait faire que tout cela ne soit plus... mais il laisse cette blessure tout prendre dans notre monde, et semble-t-il de plus en plus... Pourquoi? pas pour nous éduquer: non, Dieu ne peut-être que Pure Source, Pure lumière, Pure Attraction, Pure Bonté... il n'est donc pas un éducateur, encore moins un moraliste ou un fonctionnaire religieux pharisien...ce n'est pas non plus pour nous faire grandir dans l'amour, ou pour 'acquérir' quelque chose... tout cela sont des raisons encore trop humaine... alors POURQUOI ? Pourquoi un sacrifice pour réaliser un amour? Pourquoi un sacrifice qui continue? Pourquoi cette extriorité terrible, qui rebute pour... dit-on être embrasser par l'amour divin?

Alors que Dieu semblait en avoir fini avec les sacrifices de l'ancienne alliance... Pourquoi cet holocauste? cette mort sanglante? et pourquoi prend-elle notre vie? toutes vies, aveuglément? Pourquoi?

 

 

C'est la seule et unique question qui doit nous habiter, nous dévorer, nous perforer, nous mettre à terre... nous faire demeurer dans un silence substantiel, faire taire toute vaine curiosité, tout vain bavardage, faire exploser toute quête d'auto-satisfaction, de dévotion névrotique, de rêve de perfection, de vertus morale ou de choses bien comme il faut, pour entendre seulement de l'intérieur, dans nos blessures,  dans notre folie, dans nos cris trop souvent étouffés, dans nos morts quotidienne, Celui qui est cette blessure... cette eau vive qui coule en nous et mumure: "viens..."

fr Grégoire.

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La poésie, son langage ce ne sont pas les mots, mais la vie...

2 Avril 2015, 06:11am

Publié par Grégoire.

La poésie, son langage ce ne sont pas les mots, mais la vie...

"A la poésie il nous faut toujours revenir pour faire cesser le bruit que font l'illusion et le désespoir, pour être dans l'essentiel sans tapage, pour rester voisin de l enfance en ce qu’elle peut avoir de troublant, de vrai et de juste.

Aucune passion ne supporte d'être née dans le mystère. La chute ne peut être que brutale. L'être se tourne alors vers la poésie, refuge et substance de toutes les incompréhensions du monde.

La poésie est cette intelligence humble du monde, faisant partie du mystère. Elle devient cet état de précision aussi fiable que la balance de l’invisible, une sorte de mathématique de l’extrême sensibilité qui vise juste même quand elle est pleine de larmes. 

Pas de compromis.

La poésie est de ce fait impossible, je veux dire intenable. Nous ne faisons que nous approcher-en silence- de son profond et irradiant mystère. La poésie est une physique de l émotion parce que les mots-même chargés de douleur-doivent être à leur place avec la justesse de l inexprimable.

En vérité je vous l'écris: 

La vraie poésie ne nous met pas la tête dans les nuages ni sous l'encre des mots, elle nous remet le coeur à l endroit et le remplit d espace.

Et quand il y a de l espace

l'amour peut naître et croire.

 

Jigmé Thrinlé Gyatso

En vers et avec tout

Petit spicilège poétique et spirituel

 

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J'ai toujours cru que la mort était une fenêtre

1 Avril 2015, 06:26am

Publié par Grégoire.

Dans son dernier essai, Tous les hommes naissent et meurent le même jour, l'écrivain Christian Combaz tente de percer le mystère de la vie après la vie.

Dans son dernier essai, Tous les hommes naissent et meurent le même jour, l'écrivain Christian Combaz tente de percer le mystère de la vie après la vie.

Dans votre dernier essai, Tous les hommes naissent et meurent le même jour, vous cherchez à percer le secret de la mort. Avez-vous toujours cru à la vie après la vie? Comment votre vision de l'au-delà s'est-elle formée?

J'ai toujours cru que la mort était une fenêtre. Or depuis quarante ans, quoi qu'on dise, grâce à la réanimation, grâce à l'IRM, grâce à des protocoles précis de contrôle neurologique on a fait des progrès dans l'examen de la fenêtre, on voit que de la lumière s'en échappe, on distingue quelque chose par la fente des volets.

 

Votre livre est une véritable enquête fondée notamment sur différents témoignages. Comment avez-vous procédé, notamment pour distinguer le vrai du faux?

Les sites internet voués à la probabilité d'une conscience après la mort sont très nombreux. J'ai utilisé un chalut logiciel nommé Outwit, du même type que celui exploité par Edward Snowden et qui ratisse, automatiquement, les profondeurs du Net, pendant plusieurs jours, sur un ensemble de mots-clés que vous lui fournissez.

 

Vous dégagez d'abord quelques grands thèmes, par exemple la Lumière, le Tunnel, le passage en revue des événements de la vie, la présence divine tutélaire, la rencontre avec des proches disparus. Vous remplissez différents paniers sémantiques en plusieurs langues. Vous écartez le vocabulaire d'image pieuse. Les anges, les démons, le péché, l'enfer, la référence explicite à Jésus, l'or et l'argent, le cristal etc, le rose et le bleu, les mots qui gravitent autour de la rédemption et de la damnation. Vous sautez les témoignages où il est question d'énergies (au pluriel!) et d' «amour inconditionnel», cette dernière expression est tellement commune qu'elle sert d'indicateur pour reconnaître une pensée sous influence. À la fin il vous reste une centaine de récits qui emportent ou non votre intime conviction. Dans un feuilleton policier il y a toujours un flic qui tend son crayon pour dire du témoin le plus obscur: «je crois qu'il dit la vérité». Je suis ce flic-là. Je suis sûr d'avoir repéré des témoins sincères et un tronc commun d'observations plausibles.

Votre prose est nettement plus poétique que celle des frères Bogdanoff. Cela dit, j'avoue ne pas toujours avoir tout saisi… Comment tous les hommes peuvent-ils naître et mourir le même jour?

 

Supprimons la matière. Imaginez-vous seul, dans le noir, dans le silence absolu, dans un mutisme total, vous n'avez plus de corps, vous n'êtes même plus un cerveau qui pense, vous êtes une pensée immobile et désincarnée, une contemplation, une intuition permanente, une conscience qui ne va nulle part et qui ne désire rien. Sans matière, sans événement, sans un cri poussé dans le noir, sans le toucher, sans la vue, sans votre respiration, sans une seule intention, y a t-il un avant et un après? Quitter la matière (l'espace), c'est donc quitter le temps. Si vous quittez le temps, vous le quittez à la même seconde que tout ceux qui l'ont quitté avant vous et vous concevez le temps accompli, refermé. La dernière seconde est la même pour tous. Le jugement dernier, c'est à chaque instant. Le mourant vous voit mort à peine le seuil franchi. Le sens de l'univers (d'après les témoignages) vous apparaît dans une cohérence instantanée.

 

La création serait donc une immense symphonie…

Une symphonie possède un écoulement, un mouvement, là nous parlons plutôt d'un immense accord, d'une clameur.

 

S'il existe un monde idéal, auprès duquel le nôtre est imparfait, pourquoi ne pas le rejoindre immédiatement?

Les gourous et les illuminés ont répondu «oui en effet pourquoi pas» à travers toute l'histoire à leur façon, ce qui leur a valu de gros ennuis avec les pouvoirs temporels, lesquels ont besoin de sujets et de citoyens, pas de philosophes. Imaginez une fourmi qui fait de l'astronomie, elle n'a pas la même vision de la reine et de ses collègues ouvrières.

 

Votre vison de la vie après la vie est finalement assez rationnelle. Où sont la métaphysique et la morale?

Si notre physique n'est qu'une couche infime du réel, l'idée d'une métaphysique devrait nous suivre partout. Quant à la morale, la plupart des témoignages intelligents insistent non pas sur la vanité de nos réalisations, mais sur la beauté et la valeur de nos efforts. Je serais assez du même avis. La morale consiste à regarder l'effort et non le résultat ce qui est légitime puisque tout le monde sur terre n'a pas les mêmes armes pour obtenir un résultat, et que de surcroît le résultat est toujours imparfait et transitoire.

 

Quel rapport entretenez-vous avec la religion? Êtes-vous chrétien?

Je crois que nous sommes à la fois suivis, et précédés. Je suis chrétien parce que je crois à l'immanence d'un jugement porté sur nos intentions, nos pensées (et non nos réalisations, qui sont souvent le fruit de conjonctions favorables et seront détruites un jour ou l'autre). Le regard que nous portons sur nous-mêmes et sur les autres est le seul refuge de notre liberté. Nous ne naissons ni égaux, ni libres. On peut nous contraindre, nous museler, nous rendre aveugles, mais on ne peut pas nous rendre différents de ce que nous pensons. Être chrétien, c'est rester quelqu'un par la pensée quoi qu'il advienne.

 

Vous révélez l'existence d'une substance illégale le DMT qui permettrait de lever un coin du voile sur l'au-delà. De quoi s'agit-il exactement?

De la «molécule de l'esprit», diméthyl-tryptamine une substance qui n'est pas illégale en Hollande dans un cadre religieux et rituel, dont les ingrédients ne le sont pas, et qui ne saurait d'ailleurs être illégale en elle-même nulle part puisque le cerveau humain la secrète. On la trouve chez les mammifères et dans de nombreuses plantes. Comment peut-on rendre illégale une sécrétion comme la bile ou les endorphines? En revanche sa concentration et sa synthèse le sont devenues dans la plupart des pays. Pourquoi? Le DMT procure, sans addiction, sans bouleversement du métabolisme, cinq minutes d'une bourrasque mystique effarante dont les chamanes de l'Amazonie avaient déjà le secret depuis des millénaires sous la forme du breuvage ayahuasca. On trouve sur internet une bonne cinquantaine d'heures de témoignages qui vont de l'adolescent du Minnesota au professeur de physique nucléaire. Les athées qui ont fait ce voyage reviennent effrayés d'avoir failli rater l'essentiel. Et certains jours on regrette que les fondamentalistes religieux n'en fassent pas autant. Il faudrait en vaporiser sur les champs de bataille.

 

En avez-vous vous-même consommé?

Je brandis, à deux mains, un joker acheté entre deux cartes postales dans une boutique d' Amsterdam.

 

Ne craignez-vous pas qu'on vous accuse de faire l'apologie des drogues? En quoi le DMT pourrait aider à mieux mourir aujourd'hui?

Je fais l'apologie de la transcendance et l'éloge de l'Au-delà, ce qui n'est pas encore interdit mais il faut se dépêcher au train où vont les choses. Certaines substances illégales procurent un plaisir, un oubli. D'autres déclenchent les mêmes mécanismes cérébraux que la prière, l'extase mystique ou l'expérience dite «de mort imminente». Les mourants qui voient s'approcher l'échéance dans la peur du noir auraient certainement besoin de ce rai de lumière que réclament les enfants à l'extinction des feux.

 

Votre livre est également un réquisitoire contre la médecine moderne. Que lui reprochez-vous exactement?

Elle va chercher la vie jusque chez les prématurés de cinq mois, au risque de leur infliger des dommages neurologiques sévères, et elle prolonge la flamme chez les centenaires et les incurables au moyen de sondes gastriques et d'une batterie de techniques absurdes. Est-ce par amour de la vie? Non, c'est à cause d'une névrose devant la mort. La médecine moderne préfère trop souvent le moniteur au patient.

 

Quel regard portez-vous sur le débat autour de l'euthanasie?

Il y a trente ans j'ai écrit dans «Eloge de l'âge»: «à force de prendre des pilules pour dormir, notre civilisation prendra un jour des pilules pour mourir». Nous y sommes. L'euthanasie n'est pas une solution d'éveil. Je crois sincèrement que la fin de vie doit être précédée d'un éveil. S'il existe une substance facile à synthétiser qui permette au patient en phase terminale de concevoir la certitude d'un éblouissement, il est ridicule de lui laisser croire que c'est le néant qui l’attend.

 

Parallèlement à cet essai, vous sortez un roman intitulé Votre serviteur. Vous êtes sans doute aujourd'hui l'un des derniers écrivains classiques. Quel regard portez-vous sur la littérature contemporaine française? Le roman français est-il mort?

Le roman français, oui probablement (mais le roman tout court, le roman international, non). Dans un monde écrasé par le goût américain il n'y a de place que pour les blockbusters qui vont de la saga policière hyper-cruelle au roman vicieux et déjanté, voire à l'enquête-journal intime façon Naipaul (ce qu'il y a de mieux en ce moment dans ce domaine en France c'est probablement le discours moral ultra-sensible d'Emmanuel Carrère ou le radar à triple balayage de Renaud Camus).

Mais une certaine dramaturgie intérieure à la française a bien du mal à se faire entendre au milieu de tous ces gens qui écrivent tantôt avec un porte-voix, tantôt avec un cure-dents et qui semblent habiter à la télévision. Le roman français il y a peu, c'était Debussy, Saint-Saëns, Delibes. Aujourd'hui c'est Gainsbourg. Vocabulaire de quai de métro, fragments pompés un peu partout, autodérision, esthétique du sale, du pornographique, du négligé surtout sur les plateaux, dédain total de la postérité qui vous inspire de commenter la cravate de Pujadas ou le journal de Jean Pierre Pernaut à longueur de chapitres. En même temps, référence constante aux grands aînés pour «revisiter» (façon art contemporain, en mettant les pieds sur la table) l'histoire littéraire, avec des Rayban sur le front, un sweater à capuche . Bref une littérature d'adolescents ricaneurs qui hurlent «ouarf-ouarf» à l'arrière du bus, pour qui il n'existe plus rien de digne, de solennel, de sensé de sacré. Souvenez-vous de ce que je disais tout à l'heure sur les Chrétiens: on a beau parler plus fort qu'eux, ils savent que c'est un murmure qui aura le dernier mot. C'est vrai aussi pour les écrivains.

 

Alexandre Devecchio pour le Figaro.

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L'attente de l'amour

31 Mars 2015, 06:03am

Publié par Grégoire.

L'attente de l'amour

 

" Tu ouvrirais ce carnet. Tu verrais qu'il y serait question du ciel, de cette part du ciel qui reste en nous, électrisée, nocturne, sauvage, inaliénable. Tu verrais sur le bleu de ces pages la blancheur d'une étoile, qui est celle aussi du sel, du feu. Des mots passeraient sous tes yeux, dans le matin de tes yeux. Un mot comme celui-là: "âme". L'âme. Un linge frais de soleil, amoureusement plié. Un drap d'or pour la couche des amants, liseré de noir, brodé avec les initiales conjointes de l'orage et de l'aurore. Tu lirais encore, plus loin. Vers d'autres mots. Tu lirais les mots précieux, les mots ruisselants, les mots princiers, ceux du désespoir, ceux, les mêmes, de l'espoir. Tu comprendrais alors. Tu comprendrais que dans chacun de ces mots, sur chacune de ces pages, il n'aurait été question que de toi, que de cette merveilleuse coïncidence entre toi et l'amour que j'ai de toi. Entre toi et ces mots qui sont les miens pour te dire.

Entre toi et ces mots conçus dans la nuit, engendrés par ce désordre qui suit ton entrée en mon âme et qui la pacifie. Tu comprendrais que tu ne m'as jamais empêché d'écrire. Tu comprendrais que je n'ai jamais écrit que pour toi, même avant de te connaître, même dans le temps, dans l'immensité sombre du temps précédant notre rencontre. Dans ce désert. J'écrivais alors dans l'attente de l'amour, dans l'attente de sa venue, dans l'impossibilité de sa venue. J'écrivais des mots plus orageux que la nuit, plus sombres que la nuit, dans l'espoir de la passer, de défaire la nuit par plus de nuit. A présent j'écris. Dans l'amour, dans la lumière, j'écris.

Avec des mots plus lumineux que la lumière, pour passer la lumière, pour atteindre ce qui en elle n'est plus sujet aux éclipses, pour gagner cette clarté que ne désoriente plus la lente rotation des jours. Avec toi j'écris. Avec toi je vois que les mots sont les mêmes. Ceux de la nuit. Ceux du plein jour. Ceux de l'attente de l'amour. Du désespoir. De l'espoir. J'écris dans ce savoir que nous sommes seuls à connaître. Je t'écris. Dans ces carnets mais aussi dans tout ce que j'écris. Tu es présente aussi bien, d'un bout à l'autre présente dans ces textes que j'envoie à Montpellier. Dans cette impossibilité où je suis de parler de toi et qui n'est pas que circonstancielle. Dans cette nuit où tu es en moi, dans cette nuit brûlante où tu es ce qui se confond avec celle d'où viennent les mots, j'écris, je t'écris.

Je t'appelle. Sur ces pages je t’appelle. Dans ces forêts, près de cet étang, sur ces routes, sur ces terres que nos pas en les mesurant portaient à l'infini, je t'appelle.

 

Christian Bobin, L’homme joie (carnet bleu)

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La Nature seule importe

30 Mars 2015, 06:00am

Publié par Grégoire.

La Nature seule importe

« Je sais que la Nature seule importe : la Nature et le Temps. En regardant la Nature avec patience, on finit par trouver la Vérité. Dans les écoles on ne trouve que deux ou trois recettes qui se transmettent de génération en génération.

Il faut donc se mettre devant la Nature, devant son mystère. Il faut, pour la pénétrer, donner sa vie ou une grande partie de sa vie. Ainsi, ce que l’on apprend d’elle on le retient, car on le fait sien. Et si l’on comprend quelque chose, c’est un don créateur que la nature s’est laissé ravir. Les observations faites devant la nature sont votre création, création au regard de l’impuissance générale et non de la Nature elle-même. Puis, si vous faites d’autres observations, c’est le secret même de la nature que vous découvrez à nouveau.

Mais il est nécessaire pour cela d’être lent, de se tromper, de revenir ensuite sur le sujet de son étude, de même qu’il faut battre et rebattre le fer pour qu’il soit fort.

On ne gagnerait rien à comprendre du premier coup, car à chaque étape de l’art il faudrait recommencer son travail. Pour qu’il entre dans l’habitude de votre cerveau et qu’il devienne le secret de votre art, il faut s’assimiler longuement le secret de la nature. Ce n’est pas tout que la tête comprenne. Il faut en quelque sorte que tout le corps s’en nourrisse, il faut que cela entre dans le sang. C’est ce que l’on peut appeler la passion, l’amour éperdu de son art. Tout ce qui se fait trop vite ne peut pas être profondément compris, car il y a de la passion dans l’entière compréhension et la passion n’est pas une chose qui vous traverse mais une chose qui vous habite, qui vous possède.

Il faut pour cette étude une incroyable patience -il faut aussi de l’intelligence, c’est-à-dire la volonté de comprendre- et il faut de la pauvreté, car la pauvreté contient la solitude et par là elle défend l’homme contre toute dissipation, et le garde de son milieu.»

Auguste Rodin, « Eclairs de pensées »

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Vous ne voyez pas qu’il y a aussi un malade à l’intérieur de vous ?

29 Mars 2015, 06:41am

Publié par Grégoire.

Vous ne voyez pas qu’il y a aussi un malade à l’intérieur de vous ?

« Je vous admire, vous les chrétiens, parce que, en quelqu’un qui a faim ou soif, vous voyez Jésus. Quand vous accueillez un étranger, ou quelqu’un d’étrange, vous accueillez Jésus. Quand vous vêtez quelqu’un qui est nu, vous vêtez Jésus. Je trouve cela très beau, mais ce que je ne comprends pas, c’est que vous ne voyez jamais Jésus dans votre propre pauvreté. Vous voulez toujours faire du bien au pauvre qui est à l’extérieur de vous et, en même temps, vous niez le pauvre qui est à l’intérieur de vous. Pourquoi ne pouvez-vous pas voir Jésus dans votre propre pauvreté ? Dans votre propre faim et soif ? Est-ce que vous ne voyez pas qu’il y a aussi un malade à l’intérieur de vous ? Que vous êtes aussi enfermé dans une prison de peur ? Qu’il y a des choses étranges en vous : des violences, des angoisses, des choses que vous ne contrôlez pas et qui sont étrangères à votre volonté ? Il y a un étranger à l’intérieur de vous, et il s’agit d’accueillir cet étranger, de ne pas le mettre à la porte, de ne pas nier son existence, de savoir qu’il est là, de l’accueillir et de voir Jésus en lui. »

Extrait d’une correspondance de Carl Jung

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Crash A320 : rien ne remplace le temps pour «faire son deuil»

28 Mars 2015, 07:08am

Publié par Grégoire.

FIGAROVOX/OPINION - Bertrand Vergely pose son regard de philosophe sur le crash de l'avion Düsseldorf-Bacelone et s'interroge sur notre rapport à la mort dans une société de l'immédiateté.

FIGAROVOX/OPINION - Bertrand Vergely pose son regard de philosophe sur le crash de l'avion Düsseldorf-Bacelone et s'interroge sur notre rapport à la mort dans une société de l'immédiateté.

 

Le crash de l'avion Düsseldorf-Bacelone qui vient d'avoir lieu dans les Alpes du Sud est bien évidemment tragique et il ne saurait être question de ne pas être bouleversé face au drame qu'il représente. Néanmoins, sa «gestion» par notre postmodernité ne peut pas ne pas nous interroger quand on a quelque bon sens.

Écoutons la radio relatant ce qui se passe maintenant. Nous apprenons que des avions ont été affrété pour que les familles puissent se rendre sur les lieux du drame afin de faire leur deuil, le tout accompagnées par des cellules de soutien psychologique. Constatons le. Désormais, lorsqu'une catastrophe se produit, le scénario est bien orchestré. Immédiatement nous apprenons que «tout est mis en œuvre» pour qu'il y ait «prise en charge» des familles par des «antennes de soutien psychologique» afin de «mettre des mots» et ainsi de permettre de «faire le deuil».

Dans ce scénario bien rôdé il y quelque chose qui dérange. Le fait qu'il soit bien rôdé. Et derrière ce rodage, une certaine mécanicité. On n'est pas humain. On est mécaniquement humain. Comme si on avait peur. Peur que les familles endeuillées se révoltent. Peur qu'elles crient au scandale. Peur qu'elles disent haut et fort qu'elles ont été mal traitées. Qu'elles ont été abandonnées. Qu'elles ont été laissées à elles-mêmes, seules avec leur chagrin. Alors, non seulement, on «fait» mais on montre que l'on «fait». On communique. On sur-communique. Pas question qu'il y ait un moment de solitude ni de silence.

Quand Freud a prononcé cette formule, il songeait à certains de ses patients maladivement attachés à des proches décédés. On ne peut pas vivre éternellement dans le regret de nos chers disparus. Il y a un moment où il faut les laisser partir. D'où l'expression «faire son deuil», cette expression désignant le fait de faire son deuil d'un attachement névrotique, hystérique à des proches disparus.Une expression frappe dans ce tourbillon communicationnel: faire son deuil. Se rend-t-on compte de ce que l'on dit quand on prononce ce terme?

Prise en dehors de son contexte pathologique, constatons le, cette expression est proprement ridicule. Que l'on sache, toute personne qui perd un de ses proches n'est pas dans un état pathologique, névrotique ou hystérique au point de devoir «faire son deuil» avec un psychiatre. Qu'à cela ne tienne. Notre postmodernité a décidé de psychiatriser le deuil et oblige désormais de «faire son deuil» en dépêchant pour cela des «psys» afin de veiller à ce qu'on le fasse. Faute d'un discours religieux sur la mort nous avons aujourd'hui affaire à un discours médical et psychiatrique sur celle-ci, une personne endeuillée étant un malade potentiel qu'il faut soigner et le prêtre étant remplacé par le psychiatre. En fait, ne sachant pas quoi faire en l'absence d'un ordre religieux du monde, la postmodernité qui a tué Dieu médicalise la mort et la psychiatrise faute de la spiritualiser en dépêchant sur les lieux des catastrophes et des tragédies des équipes médico-psychiatriques veillant à ce que l'ordre d'un monde sans Dieu soit bien assuré. On a psychiatrisé la mort? On a fait en sorte que tout le monde fasse gentiment son deuil comme certains font la Turquie quand ils sont en vacances ou que le petit fait son rôt à la fin du repas? On a bien fait. On a fait ce qu'il fallait faire. Le monde peut continuer de dormir en paix. On a veillé à ce que la mort ne soit plus un événement spirituel et métaphysique. On a empêché de la penser. On a évité qu'elle bouleverse et que, derrière elle, la vie, bouleverse.

Bertrand Vergely est philosophe. Il est l'auteur de Deviens qui tu es: La philosophie grecque à l'épreuve du quotidien.

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Lettre au père...

27 Mars 2015, 07:07am

Publié par Grégoire.

Lettre au père...

Novembre 1919

Père bien-aimé,

Récemment, tu m’as demandé pourquoi je prétendais avoir peur de toi. Comme d’habitude, je n’ai pas été capable de te répondre, d'une part à cause de la crainte, justement, que j'ai de toi, et, par ailleurs, parce que de trop nombreux détails fondent cette crainte pour que je puisse les rassembler même sommairement par la parole.  Et si je tente ici de te répondre par écrit, ce ne sera encore que très incomplet parce que même dans l'écriture, cette crainte et ses conséquences me paralysent face à toi, et que l'ampleur du sujet dépasse de loin ma mémoire et ma raison.

Pour toi, les choses ont toujours semblé très simples, du moins dans la mesure où tu en as parlé devant moi, et devant bien d'autres personnes, quelles qu'elles soient. Pour toi, cela se présentait à peu près ainsi: toute ta vie, tu as travaillé dur, tu as tout sacrifié pour tes enfants, surtout pour moi, grâce à quoi j'ai mené joyeuse vie, j'avais toute latitude d'apprendre ce que je voulais, aucune raison de me faire du souci pour ma nourriture, ni d'ailleurs pour quoi que ce soit ; tu n'attendais aucune gratitude, tu sais ce qu'est la "gratitude des enfants", mais tout de même tu espérais une certaine prévenance, signe de compréhension; au lieu de quoi je n'ai pas cessé de prendre la fuite et de me retrancher dans ma chambre, dans les livres, auprès d'amis irresponsables, dans des chimères déréglées ; jamais je n'ai parlé ouvertement avec toi, au Temple, je ne venais pas vers toi, je ne t'ai jamais rendu visite à Franzensbad, je n'ai aucun sens de la famille, je ne me suis jamais intéressé au commerce ni à tes affaires, j'ai laissé la fabrique reposer sur es épaules puis je t'ai abandonné, j'ai soutenu Ottla dans ses mille volontés et, alors que je ne lève pas le petit doigt pour toi (je ne t'apporte même pas un billet de théâtre), je fais tout et n'importe quoi pour mes amis. Si tu devais résumer ton opinion sur moi, il en ressortirait que tu ne me reproches rien de véritablement inconvenant ou méchant, il est vrai (à l'exception de ma dernière invention matrimoniale), mais de la froideur, de l'éloignement, de l'ingratitude. Et tu me le reproches comme si c'était ma faute, comme si j'avais pu d'un seul coup de volant arranger tout cela différemment, tandis que tu n'es fautif en rien sinon par le fait d'avoir été trop bon avec moi.

Cette représentation usuelle de ta part, je ne la tiens pour correcte que dans la mesure où moi aussi je crois que tu n'es incriminable en rien de notre éloignement. Mais moi non plus, je n'en suis pas incriminable. Si je parvenais à te faire admettre cela, alors - ce n'est pas une nouvelle vie qui serait possible, nous sommes trop vieux l'un et l'autre pour cela, mais quelque chose comme une paix, pas un arrêt total mais au moins une suspension de tes reproches continuels. [...]

Bien sûr, je ne dis pas que je suis ce que je suis uniquement par ton ascendant. Ce serait nettement excessif (et je tends à cet excès). Il est fort possible que même si j'avais grandi hors de ton influence, je n'aurais pas pu devenir un homme selon ton coeur. Sans doute serais-je devenu quand même un être fragile, nerveux, indécis, inquiet, ni Robert Kafka ni Karl Hermann, et nous aurions pu nous entendre merveilleusement. J'aurais été heureux de t'avoir pour ami, pour chef, pour oncle, pour grand-père, même (mais moins évidemment) comme beau-père. C'est comme père que tu étais trop fort pour moi, en particulier parce que mes frères sont morts tout petits, que les soeurs sont venues bien après, j'ai donc dû supporter le premier choc tout seul, et j'étais bien trop faible pour cela. [...]

F Kafka, Lettre au père.

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Ce qu'il y a d'essentiel en nous est insupportable à vivre

26 Mars 2015, 07:21am

Publié par Grégoire.

Ce qu'il y a d'essentiel en nous est insupportable à vivre

 

"Ce qu'il y a d'essentiel en nous est insupportable à vivre. Comment avons-nous pu avoir la naïveté de croire, avec l'obstination d'un cheval refusant de traverser un courant trop violent, que nous ne demanderions jamais plus que ce que notre force permet ? Il ne s'agit pas de ce pourquoi nous sommes faits, mais de ce dont nous sommes faits.

Nous n'aurons jamais la chance d'être simplement satisfaits, d'accomplir en silence les travaux demandés, de rendre des devoirs propres et sans faute dans les délais imposés, de nous déplacer sur la scène suivis des lumières artificielles qui modifient nos ombres, les traits de nos visages, les couleurs de nos yeux. Nous n'aurons jamais la chance d'avoir un corps vif, d'avoir un corps tout court : les grands coureurs disent que la douleur est nécessaire, mais la souffrance optionnelle.

User des nerfs, gonfler des muscles, déchirer des tissus, casser des os, crever des yeux, des lèvres et des tympans, d'accord. Mais souffrir. Un souci d'enfant gâté. Ce bourgeois d'une banlieue agréable et fleurie qui vient voir la misère sous les viaducs.

La souffrance, il faut avoir du temps pour ça. Nous sommes trop occupés à travailler, à réviser des leçons, à passer la serpillère, nous sommes trop agités par les tremblements de l'autobus et du métro pour que nous effleure l'idée de plonger à mains nues en nous-mêmes. Nous n'aurons jamais la chance d'avoir un corps parce qu'il faudrait prendre le temps de l'écouter, d'apprendre sa langue, ses grammaires, d'intégrer ses conjugaisons, complexes et changeantes. Tandis que nous avançons, coûte que coûte, vers une destination inconnue qui pourtant nourrit nos ambitions les plus folles, ce corps ne demande rien.

Bien sûr, il lui arrive de trembler, de suinter, bien sûr, il crache de temps à autre, mais nous continuons, nous cherchons du travail et quand nous en trouvons nous en cherchons encore pour étouffer la solitude. C'est affreux d'être seul, de siffler ses souvenirs comme une meute de chiens bien dressés s'agitant dans une cour trop étroite. Il arrive qu'un texte ne soit pas prêt à être lu, il arrive aussi qu'un lecteur ne soit prêt à le lire.

D'un consentement tacite avec toi-même, tu avances, affable et déterminée, jusqu'au moment où tu dois faire face à cet évènement. Soudain, tu te tais, et, naïvement, tu bats des pattes contre ce qui pourrait t'arriver, comme ce cheval qui rue, refusant de traverser un courant trop violent. Sais-tu pourquoi je te regarde ainsi? Parce que bientôt, dans l'affolement de ton corps, prisonnière de ce que tu nommeras toi-même "une idée terrible", quand tu seras, enfin, assez forte pour rester immobile, tu comprendras peut-être que ce qu'il y a d'essentiel en nous est insupportable à vivre."

 

Cécile Coulon, "work in progress"

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Ce qui ne m’aide pas à aimer où à mourir, je ne m’en soucie pas...

25 Mars 2015, 07:18am

Publié par Grégoire.

Ce qui ne m’aide pas à aimer où à mourir, je ne m’en soucie pas...

 

N’en déplaise aux intellectuels, il n’y a que deux littératures : une qui nous égare et l’autre qui nous guide. La première détourne d‘une main criminelle les panneaux indiquant le ciel, la seconde les remet en place avec constance héroique. « Ce qui ne m’aide pas à aimer où à mourir, je ne m’en soucie pas » écrit Christian Bobin. Un peu d’aide est donc la seule gloire des Lettres. Il ne faut rien connaître du vrai malheur pour choisir de l’éterniser dans un livre. Le culte du néant n’est rien d’autre qu’un vice bourgeois. Ceux qui ont traversé le pire ne s’y trompent pas : jamais ils ne confondront le diamant rose du cœur avec cet anthracite amorphe que tant d’écrivains vont chercher aujourd’hui dans l’approfondissement du mal (…)

La bonté, tel est l’enduit exceptionnel que, sur sa feuille, Christian Bobin ose étaler avant d’écrire. Fort de cette douceur- là, sans tenir compte de la noirceur du temps, il pose une à une sur la page les couleurs miraculeuses de la vie, et ces livres deviennent « un herbier où rien ne serait desséché, où tout garderait sa fraîcheur d’apparition ». Ainsi tout ce qu’il montre prend-il immédiatement l’éclat incomparable du paradis. Le paon blanc du réel fait la roue au cœur de son écriture, faisant vibrer surnaturellement les rémiges neigeuses de ses phrases. « Sans l’invisible nous ne verrions rien, nous serions dans le noir complet. » Les illuminations de Christian Bobin sont les traces de cet invisible.

Lydie Dattas, extraits de la préface, L’enchantement simple.

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L’heure de la main vide...

24 Mars 2015, 07:00am

Publié par Grégoire.

L’heure de la main vide...

" Trois mots donnent la fièvre. Trois mots vous clouent au lit : changer de vie. Cela c’est le but. Il est clair, simple. Le chemin qui mène au but, on ne le voit pas. La maladie c’est l’absence de chemin, l’incertitude des voies. On n’est pas devant une question, on est à l’intérieur. On est soi-même la question. Une vie neuve, c’est ce que l’on voudrait mais la volonté, faisant partie de la vie ancienne, n’a aucune force. On est comme ces enfants qui tendent une bille dans leur main gauche et ne lâchent prise qu’en s’étant assurés d’une monnaie d’échange dans leur main droite : on voudrait bien d’une vie nouvelle mais sans perdre la vie ancienne. Ne pas connaître l’instant du passage, l’heure de la main vide.

Ce qui vous rend malade c’est l’approche d’une santé plus haute que la santé ordinaire, incompatible avec elle. Mais bon, on résiste. Tout vous retient, la mère, les amis, les jeunes dames.

On n’aime plus guère cette vie- là, mais au moins on sait de quoi elle est faite. Si on la quitte, il y aura un temps où on ne saura plus rien. Et c’est ce rien qui vous effraie. Et c’est ce rien qui vous fait hésiter, tâtonner, bégayer- et finalement revenir aux voies anciennes."

Christian Bobin, Le Très-Bas

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L'amour est le seul évènement digne de ce nom...

23 Mars 2015, 07:09am

Publié par Grégoire.

L'amour est le seul évènement digne de ce nom...

" Je ne songe jamais à ce qui se passera demain. Quelque chose a eu lieu dont j'ignore tout.

Le vif en nous c'est l'enfant, celui qui aime, qui joue à aimer.

L'amour c'est quand quelqu'un vous ramène à la maison, quand l'âme revient au corps, épuisée par des années d'absence.

Je bâtis une maison sans plan pour y recevoir la vie que j'aime de plus en plus.

Je n'ai jamais vécu en couple, par goût profond de la solitude.

Ce qui fait le désespoir de tant de couples c'est un irrespect de la solitude native de l'autre.

Je vois dans la première flaque d'eau venue -miroir de poche, icône enfantine- autant de miracles que dans ces terres gorgées de soleil et de peinture.

C'est donc ça la paternité, c'est donc aussi simple et mystérieux que ça : servir ce qui arrive sans prétendre en être le maître, n'être qu'un intermédiaire  entre l'enfant et l'invisible, rien de plus qu'un intermédiaire.

Pendant 40 ans, j'ai appuyé mon cœur sur le cœur d'un enfant de 3 ans....   Lorsque privé  de secours,  j'hésitais sur le chemin à prendre, je me tournais vers cette figure ensauvagée pour y trouver le calme. Nous ne ferons jamais assez confiance à cette enfance en nous. Là où les mots font défaut, elle parle. Là où ne savons plus, elle tranche.

Il me semble que nous ne disposons dans la vie que d'une quantité limitée de "oui" et qu'il nous faut, avant de les délivrer, les protéger par une quantité illimité de "non".

Je crois que l'enfance est pour beaucoup dans ces refus dont nous ressentons la nécessité sans savoir les justifier. Je crois qu'il n'y a qu'elle à écouter.

La solitude est une maladie dont on ne guérit qu'à condition de la laisser prendre ses aises et de ne surtout pas en chercher le remède, nulle part. J'ai toujours craint ceux qui ne supportent pas d'être seuls et demandent au couple, au travail, à l'amitié voire, même au diable ce que ni le couple ni le travail ni l'amitié ni le diable ne peuvent donner : une protection contre soi-même, une assurance de ne jamais avoir affaire à la vérité solitaire de sa propre vie. Ces gens-là sont infréquentables. Leur incapacité d'être seuls fait d'eux les personnes les plus seules au monde.

Quand il n'y avait pas l'imprimerie, il y avait déjà le chant.

Je crois que c'est ça un artiste.  Je crois que c'est quelqu'un qui a son corps ici et son âme là-bas, et qui cherche à remplir l'espace entre les deux en y jetant de la peinture, de l'encre ou même du silence..... avec plus ou moins d'amour.

Ecrire, c'est ne rien oublier de ce que le monde oublie.

Oui, il y a mille et une manières de lire, mille et une manières de vivre sa vie, d'en tourner les pages.

S'il nous faut dans vie travailler à quelque chose, c'est bien à faire venir cette douceur aimante qui n'est que l'autre nom de la force. la voix claire d'aucun ennui.

Les enfants sont des étrangers qui vivent chez les parents.

Il nous reste l'essentiel, le communisme de l'enfance.

L'épreuve commune à tous d'avoir un jour été enfants sur la terre et de le demeurer encore, car c'est inépuisable et plus puissant que la mort, intouchable même par la mort ou par l'économie.

Quand je mourrai, j'aurais 2 ans, pas plus. Travailler sur la langue c'est agir sur le monde : C'est bien parce que certaines paroles nous tuent que d'autres paroles peuvent nous ressusciter. 

Christian Bobin, L'épuisement.

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Qu'est-ce qui vous surprend le plus dans l'humanité?

22 Mars 2015, 07:51am

Publié par Grégoire.

Qu'est-ce qui vous surprend le plus dans l'humanité?

 

"Qu'est-ce qui vous surprend le plus dans l'humanité?"

 

"Les hommes... Parce qu'ils perdent la santé pour accumuler de l'argent, ensuite ils perdent de l'argent pour retrouver la santé. Et à penser anxieusement au futur, ils en oublient le présent de telle sorte qu'ils finissent par non vivre ni le présent, ni le futur. Ils vivent comme s'ils n'allaient jamais mourir... et meurent comme s'ils n'avaient jamais vécu. 

Il n'y a personne qui soit né sous une mauvaise étoile, il n'y a que des gens qui ne savent pas lire le ciel...

Les journalistes ne savent plus ce qu'est une bonne nouvelle.

Il n'importe guère qu'un être soit croyant ou non, il est beaucoup plus important qu'il soit bon.

Folie toute intelligence sans la conscience profonde de la mort et de l'impertinence. »

Dalaï-Lama.

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Accéder à cet ultime noyau de silence autour duquel gravite la poussière du corps.

21 Mars 2015, 07:48am

Publié par Grégoire.

Accéder à cet ultime noyau de silence autour duquel gravite la poussière du corps.

 

Dans la proximité du soir où je vous écris, à cette heure où le monde oublié du dieu comme du diable, pèse sur la nuque des bêtes et sur le fond des pensées, quelque chose s’est produit : un duvet de lumière, lentement, est descendu le long du mur crépi. Pas plus. Rien de plus, et cela suffit pour que ce jour soit à jamais impérissable. Une once de réel pur suffit, à qui sait voir. Amplement elle suffit, pour induire cet état de stupeur, quand la pensée enfin renonce, l’imbécile pensée qui nous tient serrés dans le monde, un poing de limaille enfoncé dans la gorge : et tant que nous parlons, nous ne disons rien ; et tant que nous faisons quelque chose, nous ne faisons rien.

Seuls comptent ces instants de faillite, quand l’abject devoir de faire bon visage perd de son emprise, quand nous demeurons désert, invisibles de ceux qui nous commandent, oubliés de ceux qui nous aiment.

Beaucoup de femmes ainsi, dans les maisons vides, abdiquent toute souveraineté, et se perdent dans les heures excessivement claires de l’après-midi, dans l’égalité –impossible à dire- de la joie et de l’ennui. Ne plus rien faire, ne plus rien être. Regarder par la fenêtre le ciel hésitant, scrupuleux. Le château de sable des lumières, en un instant effondré. Ne plus rien posséder, pas même soi. Accéder à cet ultime noyau de silence autour duquel gravite la poussière du corps.

Christian Bobin, « L’homme du désastre »

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Eclipse de musique: le mystère des voix bulgares

20 Mars 2015, 11:01am

Publié par Grégoire.

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Ce que j’appelle oubli...

20 Mars 2015, 07:10am

Publié par Fr Greg.

Ce que j’appelle oubli...

Un homme entre dans un supermarché, ouvre une canette de bière et la boit, complètement. Suffisamment du moins pour qu’on l’accuse de la voler, de ne pas pouvoir la payer. Les vigiles l’arrêtent. « À quoi a-t-il pensé en étanchant sa soif, à qui, je ne le sais pas. Ce dont je suis certain, en revanche, c’est qu’entre le moment de son arrivée et celui où les vigiles l’ont arrêté, personne n’aurait imaginé qu’il n’en sortirait pas. » Ce que j’appelle oublicourte fiction – ni roman ni nouvelle – inspirée d’un fait divers survenu à Lyon en 2009, fait froid dans le dos.

Un homme se trouve dans un supermarché. Sa présence est due au hasard. Parce qu’il a soif, subitement, il ouvre une canette de bière et boit. Quatre hommes, deux par allées, viennent lentement jusqu’à lui, très lentement, comme s’ils désiraient le laisser finir sa bière, le laisser leur donner plus de raisons de l’interpeller. Ils le saisissent et le tutoient, immédiatement. Des hommes robustes aux crânes rasés ou aux dents de travers. Des costumes sombres. Rapidement maintenant, ils l’emmènent, non pas au poste de sécurité, mais loin, loin au fond de la réserve, et l’homme n’a pas le temps de leur demander où on l’entraîne ni pourquoi : « il ne sait pas quand vient la première claque sur le visage mais il sait que soudain on ne peut plus avancer, devant il y a un mur de conserves, il se retourne et esquive les premiers coups»

Le procureur déclara qu’« il est injuste de mourir à cause d’une canette de bière ». Ce crime aurait-il été moins intolérable s’il avait été question de deux bières ? Ou, comme se le demande le narrateur, « est-ce qu’en amassant de quoi remplir le Caddie le procureur aurait trouvé que c’était le juste prix et que ça ne valait pas plus ? » En fixant l’horreur sur cette unique bière, les gens – appelons ainsi ceux qui ont, de près ou de loin, donné leur avis sur ce fait divers : hommes de lois, policiers, lecteurs de journaux, nous peut-être – nient que cet homme avait une vie, certes modeste et marginale, mais une vie tout de même (avec notamment l’existence d’une femme rencontrée au hasard des routes et avec qui il entretenait quelque chose). Assez du moins pour l’entendre dire « pas maintenant, pas comme ça » lorsque vint la certitude de sa mort.

Voir ce que personne ne regardait

La densité de Ce que j’appelle oubli est vertigineuse. Happé par un tourbillon, par une terrible et haletante montée de l’atroce, le lecteur est le spectateur impuissant d’un drame Un drame auquel le texte l’oblige à assister. Inutile de s’attendre à une quelconque résolution de l’« intrigue ». Sans autre raison que de faire peur, parce que c’est gratuit et qu’ils pensent être intouchables, les vigiles tabassent à mort cet homme. Aucune colère ne sourd de ces individus se persuadant que la victime représente « tout ce qui leur a fait du mal dans la vie ». Car certainement se sentent-ils eux aussi victimes. Leur violence n’est pas (seulement) un règlement de compte, mais le plaisir déviant d’hommes modelés par un univers psychotique : « c’était de leur jouissance à eux qu’ils étaient coupables et pas de l’injustice de sa mort ».

Métaphore à peine cachée de l’affrontement inique entre capitalisme et pauvreté, Ce que j’appelle oublise lit comme la tragédie d’une société aveugle où l’homme seul face à la machine, victime anonyme écrasée par un système qui a cessé d’être humain, est dépossédé à sa mort de la peur de manquer, de la peur d’avoir soif. Mais cette société est la nôtre, ce que Laurent Mauvignier n’omet pas de nous rappeler. Nous sommes aussi, comme l’auteur ou le narrateur, ces « gens, les voisins, ceux qui votent, qui parlent, ceux-là mêmes qui l’ont ignoré ou méprisé en le tuant à petit feu tous les jours ». Et lorsque le narrateur fait parler le mort, ce n’est pas pour dire autre chose : « ma mort n’est pas l’événement le plus triste de ma vie, ce qui est triste dans ma vie c’est ce monde avec des vigiles et des gens qui s’ignorent dans des vies mortes comme cette pâleur ». L’accusation est violente, mais comment l’éviter ? Cette morale perturbe, met mal à l’aise en englobant tout le monde, comme un immense aveu d’échec, de déception généralisée, d’impuissance lâche.

Dérangeant car loin de toute « bien pensance », essoufflé mais stylistiquement remarquable, le récit qui constitue le texte de Laurent Mauvignier ne comporte ni majuscule ni point. Unique et longue phrase, prise en court et inachevée, Ce que j’appelle oubli s’adresse au frère de la victime. La douleur, les interrogations et les souvenirs de ce frère qui ne prend jamais la parole sont soumis, suggérés par le narrateur. Ainsi, réduit à sa fonction de simple interlocuteur ou, au mieux, de générateur de récit – celui qui fait parler, qui le sollicite : « et ton frère bientôt n’a pas la force de crier et d’essayer de fuir » –, le rôle de ce frère pourrait passer pour accessoire. Seulement, en s’adressant à lui, Ce que j’appelle oubli s’adresse à nous, lecteurs, nous frères humains (pour paraphraser Albert Cohen). Et le froid qui nous courbait l’échine prend alors une tout autre ampleur.

Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier
Éditions de Minuit

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De l'accueil de la douleur...

19 Mars 2015, 07:59am

Publié par Fr Greg.

De l'accueil de la douleur...

"La graine spirituelle, tombée de l'arbre de la vie du Christ dans l'âme de l'europe, a donné des fruits. Quelle est donc cette force de vie que porte cette graine? C'est l'accueil de la douleur comme un immense trésor. 

La bonté de Dieu a fait siennes toutes les souffrances humaines, par amour pour l'homme: en Europe ce message est depuis longtemps ancré. (...) 

Les ascètes qui vivent au milieu d'un peuple, pratiquent leurs ascèses pour tout le peuple. C'est pourquoi si la partie la plus rustre de la population- celle qui par ailleurs est la plus nombreuse, jette de la boue sur ces saints, personne n'est privé du fruit de leurs ascèses. 

Accepter la douleur qui nous procure des avantages, comme celui qui espère des mérites dans l'au-delà : ce n'est pas de la spiritualité. Mais accepter la douleur comme une expression de l'amour, voilà ce qu'est la spiritualité. 

Par la douleur nous pouvons nous dépasser et vraiment faire partie de l'unviers. Mais la douleur est le prix inévitable à payer pour atteindre la vérité.

Par elle l'homme se rencontre lui-même autant qu'il rencontre les autres. C'est pourquoi les Ecritures disent: 'Qui n'a pas la force d'accepter la douleur ne peut réelement se connaitre'. "

Rabindranath Tagore, La Christ. 1912.

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Où trouver la force quand le visage aimé est recouvert de terre...?

18 Mars 2015, 10:42am

Publié par Grégoire.

Où trouver la force quand le visage aimé est recouvert de terre...?

 

C'est une étrange expérience que d'aller au cimetière rendre visite à quelqu'un qu'on a aimé. Cela commence par une promenade douce et nonchalante, presque rêveuse, jusqu'à cet instant où il n'est plus possible de faire un seul pas en avant et où on se trouve devant une pierre tombale comme devant un obstacle infranchissable.

On s'apprêtait à rencontrer quelqu'un et il n'y a personne, il n'y a même plus rien, comme si la terre était plate et qu'on en avait par distraction atteint une bordure. Je me sens devant la tombe de mon père comme devant un mur, au fond d'une impasse.

Il ne me reste plus qu'à lancer mon cœur par-dessus, comme font les enfants quand ils jettent un ballon par-dessus un mur d'enceinte, pour le plaisir un peu anxieux, en allant le rechercher, de pénétrer dans une propriété inconnue. J'ignore sur quel gravier rebondit mon cœur quand je le lance par-dessus une tombe plus haute que le ciel, mais je sais que ce geste n'est pas vain : au bout de quelques secondes il me revient, empli de joie et aussi frais que le cœur d'un moineau nouveau-né.

Christian Bobin, Ressusciter.

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Poem of the Atoms

18 Mars 2015, 07:13am

Publié par Grégoire.

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Guérir les coeurs...

17 Mars 2015, 07:24am

Publié par Grégoire.

Pour Lui, l’autre est toujours plus et mieux que ce à quoi les idées reçues, même des sages et des docteurs de la Loi, tendent à Le réduire. Il voit toujours en celui ou celle qu’Il rencontre un lieu d’espérance, une promesse vivante, un extraordinaire possible, un être appelé, par-delà ses limites, ses péchés, et parfois ses crimes, à un avenir tout neuf. Il Lui arrive même d’y discerner quelque merveille secrète dont la contemplation le plonge dans l’action de grâce !

Il ne dit pas : « Cette femme est volage, légère, sotte, elle est marquée par l’atavisme moral et religieux de son milieu, ce n’est qu’une femme ». Il lui demande un verre d’eau et Il engage la conversation.

Il ne dit pas : « Voilà une pécheresse publique, une prostituée à tout jamais enlise dans son vice ». Il dit : « Elle a plus de chance pour le Royaume des Cieux que ceux qui tiennent à leurs richesses ou se drapent dans leurs vertus et leur savoir ».

Il ne dit pas : « Celle-ci n’est qu’une adultère ». Il dit : « Je ne te condamne pas. Va et ne pèche plus ».

Il ne dit pas : « Cette vieille qui met son obole dans le tronc sur les œuvres du Temple est une superstitieuse ». Il dit : « qu’elle est extraordinaire et qu’on ferait bien d’imiter son désintéressement ».

Il ne dit pas : « Ces enfants ne sont que des gosses ». Il dit : « Laissez-les venir à moi, et tâchez de leur ressembler ».

Il ne dit pas : « Cet homme n’est qu’un fonctionnaire véreux qui s’enrichit en flattant le pouvoir et en saignant les pauvres ». Il s’invite à sa table et assure que sa maison a reçu le salut.

Il ne dit pas, comme son entourage : « Cet aveugle paie sûrement ses fautes ou celles de ses ancêtres ». Il dit que l’on se trompe à son sujet et Il stupéfie en montrant avec éclat combien cet homme jouit de la faveur de Dieu : « Il faut que l’action de Dieu soit manifestée en lui ».

Il ne dit pas : « Le centurion n’est qu’un occupant ». Il dit : « Je n’ai jamais vu pareille foi en Israël ».

Il ne dit pas : « Ce savant n’est qu’un intellectuel ». Il lui ouvre la voie vers la renaissance spirituelle.

Il ne dit pas : « Cet individu est un hors-la-loi ». Il lui dit : « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis ».

Il ne dit pas : « Ce Judas ne sera jamais qu’un traître ». Il accepte son baiser et lui dit : « Mon ami ».

Jésus n’a jamais dit : « Il n’y a rien de bon dans celui-ci, dans celle-là, dans ce milieu-ci… ». De nos jours, Il n’aurait jamais dit : « Ce n’est qu’un intégriste, un moderniste, un gauchiste, un fasciste, un mécréant, un bigot ». Pour Lui, les autres, quels qu’ils soient, quels que soient leur statut, leur réputation, sont toujours des êtres aimés de Dieu. Jamais homme n’a respecté les autres comme Cet Homme. Il est unique. Il est le Fils bien-aimé, de Celui qui fait briller le soleil sur les bons et sur les méchants !

Albert Decourtray.

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Un rouge-gorge, au pied du tilleul, saute à la corde avec un rai de lumière...

17 Mars 2015, 06:44am

Publié par Grégoire.

Un rouge-gorge, au pied du tilleul, saute à la corde avec un rai de lumière...

"Le moineau méditait sur une branche de tilleul, ses ailes bien serrées contre ses flancs comme lorsque l'on arrive en avance à un rendez-vous et que pour se donner une contenance ou pour affermir son coeur, on croise les bras en regardant  vers les lointains d'où peut venir l'inespéré. Puis avec une rapidité fulgurante , il s'est arraché à sa contemplation, a filé sur un chemin d'air tout en montées et descentes, remis dans la vie proche par la nécessité d'y trouver sa nourriture, et gardant quand même, dans la grâce inutile de ses piqués et de ses détours, quelque chose de l'amour songeur des lointains."
Christian Bobin -Ressusciter

 

Le temps perdu est comme le pain oublié sur la table, le pain sec. On peut le donner aux moineaux. On peut aussi le jeter. On peut encore le manger, comme dans l'enfance le pain perdu : trempé dans du lait pour l'adoucir, recouvert de jaune d'oeuf et de sucre, et cuit dans une poêle. Il n'est pas perdu, le pain perdu, puisqu'on le mange. Il n'est pas perdu, le temps perdu, puisqu'on y touche à la fin des temps et qu'on y mange sa mort, à chaque seconde, à chaque bouchée. Le temps perdu est le temps abondant, nourricier.

C Bobin, La part manquante 

Le coeur est une petite maison, même pas une maison, une niche, même pas une niche, un abri pour les moineaux. Le coeur n'a qu'une contenance réduite. Une joie qui bat des ailes le remplit tout. Il n'y a plus de place pour autre chose.

Christian Bobin, Tout le monde est occupé

Vous étiez comme un moineau sautillant dans mon coeur. J'apprenais le langage des grands arbres. Le moindre écart et vous vous envoliez jusqu'à ce ciel en vous, inaccessible.

Christian Bobin, Une petite robe de fête 

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Une tache de vin sur le silence....

16 Mars 2015, 07:24am

Publié par Grégoire.

Une tache de vin sur le silence....

 

Vous parliez beaucoup, mais c’est comme on parle toujours : à côté, d’autre chose. De tout, sauf de de ce mot impossible. La vie. Elle est si loin, elle est si proche. Elle est en nous comme la figure dans la pierre de taille. Il faut les coups du sculpteur pour l’extraire. Il faut la brutalité radieuse d’un amour ou d’une petite mort, assoupie quelque part dans les plis du sang. La beauté suspendue dans le grain de l’air heurte un jour la beauté qui rêve au-dedans de nous, et c’en est fini, et tout commence : plus rien ne nous sépare de rien. Tout est comme au premier matin du monde : donné. Répandu dans les nerfs comme dans les blés. Relevant de la seule appartenance à la terre douce et ombrageuse. Oui, l’âme, s’il y a quelque matière de cette sorte, est ce remord du sculpteur, cette rognure du marbre que les ciseaux font jaillir dans le ciel, afin qu’un visage advienne, afin que les pierres parlent, marchent, en appellent à la clémence des hivers. Afin que nous puissions jouir du grand désordre de Dieu et, comme le violent François Villon,

 Tout vif aller ès cieux

 Ici,  maintenant, dans le fouillis des âges, dans la superposition des couches d’enfer et de paradis, en larges traits de feu. Un déchet. Une scorie. Une tâche de vin sur le silence : tel est le rien de l’âme, celle qui raye le miroir de vos livres, celle que vous aviez perdue et qui vous revenait par saccades, vous arrachant la moitié de votre langue, le tiers de vos pensées.

Christian  Bobin, L’homme du désastre

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Un guerrier contemplatif (II)

15 Mars 2015, 07:13am

Publié par Grégoire.

Un guerrier contemplatif (II)

(...)

Il y a un autre écrivain qui est très présent dans vos livres, c’est André Dhôtel. Comment a commencé ce compagnonnage? Qu’est-ce qui vous attire chez lui. De quoi vous parle-t-il ?

Je ne sais plus quand ses livres sont arrivés jusqu’à moi. Mais ce que je sais c’est que dès qu’ils sont arrivés ils ne sont plus jamais repartis. Et ils ont ramené tous leurs frères un à un. Ce qui me touche c’est son toucher de la vie, c’est la justesse profonde d’un homme qui fait que la grâce est à l’intérieur de la disgrâce. Pour le résumer, je dirais - et il est tout entier là-dedans -, qu’il a écrit, ça fait une demi-page, le plus beau texte de toute la littérature de tous les temps. Je peux vous le résumer, ce texte. Il commence par une question d’enfant, Dhôtel a la vertu de commencer par une question d’enfant que nous ne poserions pas, que nous ne saurions pas poser. Est-ce qu’on peut détester une fleur? Il commence par répondre oui. Et il parle des achillées, des fleurs qui sont des ombellifères. Il dit "Un jour j’ai vu une achillée qui était grise pâle, un blanc sale, et je ne l’ai pas aimée". Ensuite, il continue et dit: "Je suis allé dans un autre jardin un peu plus tard et j’ai vu des fleurs de cette sorte-là, d’autres achillées mais colorées. Et elles étaient éclatantes, magnifiques. Je les ai adorées". Ensuite, et c’est là où ce texte me bouleverse, il dit: "Je suis revenu vers la première, c'est-à-dire la souillon, la rejetée et je l’ai aimée d’amour". On sent même qu’il l’a aimée plus que les autres. Et ça, c’est tout à fait le mouvement de ses livres.

Vous l’avez rencontré ?

Malheureusement, non. Mais j'ai rencontré Jean Grosjean.

Et avec Grosjean vous parliez de Dhôtel ?

Un petit peu, oui.

Comment vous vous êtes rencontrés avec Grosjean. Par ses poèmes ? 

C’est mon amie Lydie Dattas qui m’a présenté Jean Grosjean. En me le présentant, elle me présentait l’une des pensées les plus acérées sur ce monde et sur l’autre. L’autre monde qui est mélangé à celui-ci d’ailleurs. On peut même presque dire qu’il n’y a qu’un monde. Soit on le traverse en somnambule, soit on le traverse les yeux ouverts. Et ça change tout. Grosjean parlait beaucoup d’histoire. Il parlait de… Il parlait et sa présence redoublait et développait un autre discours que sa parole mais qui n’était pas contradictoire. Et sa présence est encore plus riche que sa parole. Sa présence silencieuse. Son visage était un manuscrit encore plus riche que ses livres.

Et ses poèmes?

C’est incroyable, ses poèmes. D’une simplicité qui fait penser qu’il n’y a rien tellement c’est parfait.

Il n’y a rien et il y a tout. Chez Dhôtel c’est un peu la même chose. C’est un fragment de miroir perdu dans un fossé…

Oui. C’est proche du Tao ce que Grosjean fait. C’est une sorte de taoïste qui traverse l’Évangile. C’est quelque chose de cet ordre-là. Et ce qui me touche dans ses poèmes, c’est que leur auteur est un des rares hommes qui ait su faire entrer un brin d’herbe dans un livre sans que le brin d’herbe se fane. Il continue à vibrer à chaque lecture. C’est très délicat comme présence, comme tenue dans la langue.

C'est quoi une phrase parfaite? Vous en avez écrit? 

J’ai une joie à rapprocher le langage de ce que mes yeux ont vu, à ramener le langage au plus proche de ce que mes yeux ont vu. Mais de là à dire que c’est parfait… Moi ce qui me plaît, ce qui me touche… Comment dire. Dans La grande vie, par exemple, j’aimerais que les choses me viennent de plus en plus comme "La lettre au petit merle" (6), voyez ? Et c’est un peu de la famille de L'Éloge du rien (7). J’aimerais quelque chose comme ça, qui vienne comme… Il y a un travail derrière. Mais en même temps, l’élan premier a amené les trois-quarts de la lettre, tout seul. Ça vient du vent. C’est le vent qui m’a apporté ça. J’ai juste eu l’intelligence, si c’en est une, d’attraper le papier qui volait et de le plaquer sur la table pour ensuite le mettre dans mon livre. C’est donné. Les choses heureuses sont données. Les choses parfaites, là j’en parle en tant que lecteur d’autres livres, sont aussi données. C’est le plus beau cadeau qui soit. Une phrase heureuse, c’est celle après laquelle vous n’avez plus à chercher. Ça s’appelle une clairière dans les contes de fées, c'est-à-dire, tout d’un coup, les ténèbres se sont en allées, ne serait-ce que pour un temps. C’est toujours pour un temps, pas plus.

Une lumière qui vous tombe dessus.

Voilà. C’est ce qu’on appelait jadis lorsque les rayons de soleil percent en oblique, une gloire. C’est ce que j’aimerais trouver comme lecteur, et éventuellement comme écrivain, dans le langage. Quelques rayons de soleil qui percent le langage comme ils le font avec le ciel naturel, et qui donnent naissance à ce qu’on appelle une gloire. Une gloire qui n’est la gloire de personne d’ailleurs. C’est ça qui est beau.

Comment vous écrivez, vous prenez des notes? Comment ça se passe?

J’ai mon ordinateur sur moi: c'est un feutre. Et du papier.

Le tracé est assez épais?

C’est une pâte. L’écriture est un domaine assez abstrait par lui-même. J’aime bien que ça garde quelque chose de concret. C’est un travail pictural pour moi. Ensuite, je fais porter mes pages au Creusot dans une boutique.

Pour qu'elles soient "tapées"?

Voilà. Je les fais saisir, je les corrige. Je n’ai pas internet pour l’instant. Je dis pour l’instant parce que bientôt j’y serai contraint.

Comment les mots viennent ?

C’est très simple. Si vous vous retournez… Mais vous ne le verrez pas d’ici. Il y a un églantier autour d’un arbre. Il y a quelque temps, je passe et je suis porteur d’un souci, d’une ombre. Tout d’un coup, je me sens comme interpellé par une fleur de l’églantier en raison de sa perfection. Et sa perfection, c’était sa mortalité. Elle était réussie et demain elle serait déchiquetée par le vent. Sa fragilité était celle d’une reine. Je me suis approché et j’ai regardé. J’ai vu le blanc du calice, les pétales formés et surtout le rose du pourtour. Et c’est marrant parce que je me suis relevé et je n’avais plus de souci, d’ombre. Ça m’a tellement touché que j’ai pensé que j’écrirais dessus. Ça vient comme ça l’écriture. Quand quelque chose ou quelqu’un m’interpelle. Ça vient du dehors, ça rentre en moi et c’est porteur de tellement de choses que pour les voir, ces choses, je suis obligé de les démêler. Écrire c’est les démêler. J’écris pour voir clair dans l’éblouissement que j’ai eu. Et paradoxalement de façon à ce que cet éblouissement arrive au lecteur ensuite. C'est-à-dire que la chose reste vivante. Il y a des perceptions qui sont mortifères, il y a des soins qui peuvent être inappropriés. Il ne faut pas évidemment que ce que vous avez vu soit sur la page comme un papillon transpercé par une épingle. Ce n’est pas intéressant. Pour moi, l’air doit passer entre les mots et entre les phrases. L’air doit rentrer dans le langage et le faire bouger un petit peu comme l’étoffe. Voilà. Alors, je ne prends pas de notes et je suis tellement touché que je pense que je vais écrire et peu importe si je ne le fais pas tout de suite. Ça peut être le lendemain, ça peut être une semaine après. L’impression continue de donner son timbre à l’intérieur de moi. Je continue à l’entendre. Si j’attends trop, les choses vont se diluer, se perdre mais pendant quelques jours, je sais que, à n’importe quel moment, je peux me mettre là et la chose va revenir. Mais je n’ai pas de plan, surtout pas, pas d’idée préconçue. Je veux juste transmettre quelque chose qui m’a traversé. Ce qui m'intéresse, c'est de transmettre un orage mais avec ses lueurs beaucoup plus qu’avec ses grondements. Si vous voulez, le feutre ça devient un sismographe. Ça transmet - idéalement car ça ne fait pas toujours ça - les tremblements de l’âme. Les tremblements de l’émotion que vous avez eue.

Quand vos livres paraissent en poche, par exemple, vous les relisez ?

Non. Ça m’arrive de reprendre un livre mais pour très peu de temps, juste pour vérifier que je ne suis pas en train de retrouver la même image. 

Et quand bien même...

Ce serait un peu gênant parce que je pense avec Grosjean - c’est une belle phrase de lui dans Clausewitz - que "le saint, le stratège et le poète ont le devoir de toujours surprendre". Je trouve que c’est vrai.

Est-ce qu’on peut vous définir comme un chercheur de merveilles ?

Non. Je ne suis pas chercheur. Je ne cherche pas.

À propos de ce beau texte sur Marylin: "Même dans l’enfer, et nous y sommes, il y a des merveilles" (8)...

C’est bien d’avoir relevé "et nous y sommes". Oui, c’est ça qui est étonnant. Nous vivons dans un enfer. La merveille est toujours à côté du terrible et parfois elle est dedans. Et si je mets plus l’accent sur l’une que sur l’autre, on va dire que c’est par courtoisie ou même par ce que je qualifierais d’élégance ou par désir d’élégance. Aujourd’hui, la coutume et la bien-pensance veulent que l’on insiste sur les ténèbres, et que, puisque tout est noir, on va rajouter une couche de noir. On va prendre une laque pour que ce soit bien plus solide. Notre monde est peut-être plus terrible qu’il n’a jamais été d’ailleurs. Mais je me dis: "Faisons le travail de celui qui va regarder, qui va trouver quelques lueurs au fond de cette cave". L’autre travail, qui est celui des fossoyeurs, ils sont tous candidats pour ça. Ils n’ont même pas assez de pelles et de pioches. Je préfère, par goût, pour des raisons même qui m’échappent, d’enfance, de tempérament, aller de ce côté-là. Mais je sais que l’autre côté existe, évidemment. Je creuse et quand je trouve quelque chose, c’est toujours sur un fond dur. Peut-être que si je n’avais pas eu cette ombre un peu forte sur mes épaules, je n’aurais pas vu cette lumière donnée par la fleur d’églantier.

C'est peut-être grâce à votre regard d'enfant. Vous êtes toujours en enfance ?

Alors écoutez... Tout à l’heure, j’ai cherché des photographies et je suis tombé sur ma tête de bébé. Ça m’embête un petit peu de le dire mais je n’ai pas beaucoup bougé (grand éclat de rire). J’ai vu une tête d’argile sur laquelle pouvaient se mettre toutes les émotions, un grand front, des yeux à la fois étonnés et inquiets. Je me suis dit: "Eh bien, je n’ai pas beaucoup avancé. ça m’a presque gêné" (grand rire). Oui, parce que si vous êtes un nouveau-né dans le monde, il va vous arriver des problèmes (rire).

Moi, je trouve que c’est une qualité. Par rapport à tous ceux qui pensent qu’ils vont faire tellement bouger, qu’ils sont devenus des seigneurs et des rois…

L'enfance est partout dans vos livres, l'amour aussi. Il est dévalué? Votre but c’est quoi, lui redonner sa pureté ?

Sa force, sa vigueur.

On vous l’a reproché parfois...

Oui. Mais ce n’est pas grave. Là-dessus, sur les critiques qui peuvent être très féroces, qui vont parfois très loin parce que ce sont des combats de boxe. On se paye la personne. Ça, c’est éternel. Freud disait: "Quand vous rencontrez de la résistance, c’est le signe que vous avez bien travaillé". Donc je n’ai pas trop mal travaillé parce que parfois je rencontre des résistances très fortes.

La psychanalyse vous intéresse? Vous citez Freud.

Tous les hommes qui ont cherché à réfléchir m’intéressent sans que j’épouse leur cause. Je n’ai pas suivi de psychanalyse, je n’en suivrai pas.

L’écriture est une psychanalyse.

C’est plutôt un dévoilement du monde que de soi. Curieusement, je m’enferme pour sortir. C'est-à-dire, j’écris donc je m’enferme à ce moment là, mais c’est pour sortir, de moi déjà. C’est pour prendre l’air. Moi qui ne voyage jamais, j’écris pour prendre l’air.

Vous ne voyagez pas, vous paraissez être quelqu’un qui est coupé du monde…

Non. Pourquoi? Je parais coupé du monde?

Vous suivez l'actualité?

Un peu oui. Il n’y a pas de jour où je ne lise pas de journaux. C’est peut-être une maladresse qui se trouve dans mon langage mais il faut distinguer le monde et les gens. J’aime les gens et je n’aime pas le monde. Et c’est parce que j’aime les gens que je n’aime pas le monde. C’est ce que le monde fait des gens que je n’aime pas. Donc ce qu’il se passe m’intéresse, bien sûr.

On a pensé à vous au moment de la désignation du nouveau pape. François est dans la droite ligne du Très-bas?

Oui. De François d’Assises, en tout cas.

Vous l’avez regardé comment, ce pape ?

Je l’ai trouvé magnifique. J’ai vu la cérémonie après son élection. Je l’ai vu s’avancer sur ce balcon et j’ai entendu la simplicité de ses mots... Et j’ai vu aussi qu’il a réussi ce tour de force d’imposer le silence à tous les médias pendant une minute à peu près. Voilà un dompteur de lions. J’aime beaucoup cet homme. J’aime sa… Il a une sorte de radicalité bonhomme. C’est un faux simple.

On a dit qu’il était le disciple de François d’Assise. Vous pensez qu’il le mérite?

Ça, c’est le temps…

Vous qui avez bien connu François d’Assise. D'ailleurs, il est peut-être venu s’asseoir ici. Ou alors il viendra demain…

(Rire). Oui, il y a du passage, ici! Il y a du monde! (Rire). Qu'il le mérite? C’est le temps qui révèle les gens. Pour ce pape, on verra.

Est-ce qu’il y a des jeunes écrivains actuels que vous suivez particulièrement ?

Non. Pas vraiment. Je lis peu de choses d’aujourd’hui.

Ceux dont on parle, qui ont des prix…

Non. Je n’ai pas d’appétit pour ça. Je lis beaucoup de poésie. La poésie fait son propre ménage. La poésie fait son propre prix. C'est-à-dire que vous pouvez faire illusion aujourd’hui avec un roman parce que vous aurez pour vous la force, le culot de l’histoire. Vous ferez illusion pendant quelque temps. Mais un poème, c’est comme une fleur. Si ça ne tient pas dans l’eau, ça fane tout de suite. Comme les hortensias que vous m'avez apportés et qui ont l’air d’avoir bien supporté le voyage. On verra.

Propos recueillis par Didier POBEL et Bernard REVEL

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Un guerrier contemplatif...

14 Mars 2015, 10:12am

Publié par Grégoire.

Un guerrier contemplatif...

Interview de Christian Bobin dans la revue Esprit.

 

Vous êtes vraiment à l'écart ici. Depuis quand vivez-vous là?

Mes infirmités sont nombreuses et l’une d’elles, c’est que les calendriers brûlent dans ma tête, les dates se mélangent. Je suis resté jusqu’à trente ans chez mes parents et j'ai habité ensuite dans un logement à côté, avenue de Gaulle, jusqu’à trente-trois ans à peu près. Après, j’ai émigré du Creusot au Creusot dans une rue qui s’appelait Traversière où je me suis laissé tutoyer par un tilleul qui était devant la fenêtre. Puis, avec mon amie [l'écrivain Lydie Dattas], on est venu ici. Cela fait six ou sept ans qu’on est là, dans la forêt. C’est à dix minutes du Creusot. Ce qui nous a décidés, avant même la maison, c’est le chemin.

Quand on cherche, ce n’est pas…

Oui, j’aurais dû vous le dire. Il ne faut pas se fier au nom du village où je me trouve. Ce sont les bizarreries de l’administration. Je suis comme en exil dans ma propre commune.

Vous dites que vous n’avez pas beaucoup voyagé, que vous êtes allé du Creusot au Creusot. Au fond, votre pays, c'est la page blanche?

Oui, de plus en plus. Mon pays c’est l’écriture. C’est un pays qui pourrait se comparer à la Terre promise. C'est-à-dire qu’on n’y arrive pas. Il existe et il n’existe pas. C’est un pays en apesanteur, un pays qu’on espère. Il est passé et à venir. Il est beaucoup plus à venir que passé d’ailleurs. Je n’ai pas de nostalgie.

Mais quand vous dites "Je me souviens du 12 mai 1944" à propos de Jünger (1). C’est quand même le passé…

Non, ce n’est pas le passé à ce moment-là. Quand je lis un livre qui me touche, la personne n’est pas morte. Elle est là, assise à table, voyez. Hier, je lisais un poète russe qui s’appelle Mandelstam. Chaque poète a sa singularité de même que chaque champignon a sa forme, sa couleur. Il y a des variétés innombrables et toutes ne sont pas répertoriées. La spécificité de Mandelstam, qui est sans doute le plus grand poète russe et qui est mort dans un camp sibérien en 1938, c’est que ses poèmes arrivent à attraper quelque chose que je croyais inattrapable. À savoir l’air que l’on respire. Il qualifie cette chose invisible qui passe entre les gens, qui est secrètement teintée par l’air du temps, les atomes de l’air. Ses poèmes sont extrêmement respirants pour le lecteur. Quand je lisais, il était sur la chaise, là. Il était à votre place.

On a bien fait, alors, de ne pas venir hier...

(Rires) On aurait mis un couvert et une tasse de plus. Il y a de la place pour tout le monde. J’attends des amis gitans, mon amie va les accueillir.

Quand vous lisez Mandelstam, c'est en traduction?

Oui, je ne connais pas le russe. Je prends plusieurs traductions. Évidemment, il y a une déperdition. Mais, comment dire, la parole poétique c’est la main dans le feu, c’est la main qui va chercher des morceaux du feu. Elle n’a pas le temps de se refroidir complètement quand elle nous arrive, même traduite. Donc, j’arrive à voir des brillances, des lueurs originelles. Cela dit, je me doute qu'un Russe qui ne connaîtrait que sa propre langue perdrait beaucoup de choses en lisant Rimbaud. Je regarde plusieurs traductions. Certaines sont un peu ampoulées. Certaines qui veulent aller dans le poétique poétique... Ce qui est la définition de l’horreur. Et il y en a d’autres, je sens qu’il y a quelque chose de libre, de vivant qui passe. J’arrive à voir, à travers l’interprète, le fantôme qu’il y a derrière lui, fantôme ô combien vivant.

 

Vous travaillez à quoi en ce moment?

Je travaille depuis quelques jours à un texte sur mon père. Il n’est plus là depuis 1999. Mais il n’y a pas la séparation. Je ne vis pas cette séparation entre les vivants et les morts ou, du moins, la démarcation ne se fait pas pour moi là où on la met, avec un peu de marbre et un peu d’oubli. Pas du tout. Jünger, Kierkegaard, Jean Grosjean sont des gens à jamais vivants. Ils ont frôlé quelque chose qui s’appelle l’esprit. Et le fait de l’avoir frôlé les a nimbés, protégés à jamais, a protégé leurs paroles et leurs livres. Ils sont à jamais vivants. Pour peu que nous, nous consentions à être vivants, ils le sont. Dès qu’on ouvre leurs livres, si on sort de nos routines, ces vivants absolus nous parlent.

A travers nous ?

C’est plus fort que ça. Il y a des gens qui sont d’aujourd’hui… Quand je prends le train - je ne veux pas faire de généralités mais je suis obligé de radicaliser pour faire voir - quand je vois des hommes d’affaires dans le train, je vois de plus en plus des visages qui diminuent dans l’humain. C’est comme si on enlevait une pellicule du visage. Le terrible, c’est que ce sont les gens eux-mêmes qui enlèvent l’humain de leur visage. Ils enlèvent l’humain comme on enlevait les masques jadis. Mais le problème c’est que derrière il n’y a plus rien. Il y a quelqu’un de très correct, de très poli, de lisse et qui a sur sa chair un peu blette des reflets bleutés d’électronique. Parfois, un contemporain me sera dix mille fois plus loin que Ronsard ou quelques autres.

Mais nous parlions de votre père...

Mon père, il est omniprésent. Il continue même de faire son travail d’éducateur en moi. J’ai été engendré par un soleil. Je suis comme un fils du soleil. Mon père était un homme simple et profond. Il avait l’intelligence la plus belle, celle qui vient de l’instinct et du cœur. Il était ouvrier, ensuite il a enseigné le dessin technique dans les usines Schneider. Ça, c’est sa fonction sociale. L’essentiel, j’aurais du mal à le dire mais c’est une confiance irraisonnable et merveilleuse dans la vie, qu’il m’a transmise, pas par les mots mais simplement parce que je l’ai vu faire.

Il lisait vos livres ?

Oui.

Et alors, vous en parliez ?

Ah, c’était beau. C’était beau parce que vers la fin, par exemple, quand cette maladie a posé sa main sur son épaule…

Alzheimer…

Oui. Comme souvent dans ce genre de maladie, on ne voit pas tout de suite ce qu’il se passe. On sent, on entend des choses un peu étranges, on voit des choses un peu particulières. Mon père a lu La folle allure (2), une histoire qui se passe dans un cirque en partie. J’ai appris qu’après avoir lu le livre, il s’est tourné vers ma mère et lui a dit : "Mais qu’est-ce qu’il raconte Christian, on n’a pas grandi dans un cirque!". Il avait pris le récit, une histoire inventée, pour une histoire réelle. C’est assez joli d’ailleurs. Autre chose m’a étonné à propos de cette maladie. Elle est beaucoup plus profonde et étrange qu’on ne le dit. Dans les premiers temps - ce n’est qu’après que je m’en suis rendu compte -, mon père marquait un étonnement de plus en plus vif sur tout. Il était étonné, de cet étonnement qui est pour moi la racine même de la poésie. Il est possible que la poésie qui est pour moi la santé absolue soit comme une sorte de maladie mais une maladie lumineuse. Mon père allait faire ses courses dans les endroits toujours les mêmes, auprès des mêmes commerçants, traversant les mêmes rues, et tout d’un coup il revenait à la maison et disait: "Je ne comprends pas, tout est neuf. Je regarde, et partout où je regarde c’est la première fois. Les arbres, les lieux, tout est neuf". J’ai trouvé ça émerveillant. Après coup, j’ai compris que le bateau du cerveau avait commencé à rompre les amarres… De mon père, je pourrais parler infiniment.

Et de votre mère ?

Elle était un peu plus énigmatique.

Elle était centenaire lors de son décès...

Oui. Elle est morte en mars de l’an dernier. Elle n’était pas très loin de sa cent-unième année.

Vous en parlez moins dans vos livres.

Je peux vous faire une réponse là-dessus. Jünger, qui est un écrivain que j’aime beaucoup, on lui a dit: "Mais vous ne parlez jamais de votre mère". Il a rétorqué: "Est-ce qu’on parle de l’air que l’on respire?"

Que vous aimiez Jünger, ça peut étonner quand même. Peut-être pour ses derniers livres... Mais Orages d’acier(3), par exemple...

Quand j’aime quelqu’un, je ne fais pas de détail. Je le prends dans mes bras et je l’emporte à jamais. Je lui ouvre une petite chambre dans la maison rouge du cœur. Avec ses défauts, avec sa jeunesse, les choses imprécises, les choses maladroites, tout ça. Orages d’acier, c’est quelque chose qui me plaît aussi. Très jeune, Jünger a une sorte de bravoure, il est comme enivré. Il a écrit un livre qui est un drôle de livre: La guerre comme expérience intérieure(4). Il faut bien entendre le titre. C’est un livre un peu nietzschéen, un livre épris du combat. Avec le temps son esprit s’est adouci. Moi je le tiens pour un écrivain aussi grand que Montaigne. C’est un Montaigne du XXe siècle. Il a la même vertu que Montaigne. Quand j’ouvre un de ses livres - je pense notamment aux journaux parisiens -, quand il est dans Paris occupé, quand son esprit vagabonde comme il l’a toujours fait, il a un soin pour la matière, pour les gens, pour les nuages, pour les livres, le même soin profond, très humain. C’est le soldat le moins militariste que je connaisse. Et c’est l’homme le plus fraternel pour la vie fragile. Quand il croise la première femme portant une étoile jaune dans les rues de Paris, il lui fait un salut militaire. Ce salut qu’on ne rend qu’aux vainqueurs, il le donne d’instinct aux martyrs. Son livre Sur les falaises de marbre(5) est sans doute le livre anti-hitlérien, antitotalitaire le plus radical. Il a failli lui coûter cher. C’est un homme, s’il est ivre c’est de songes mais pas de sang. C’est un homme de merveilleuse, de très bonne compagnie. Croyez-moi car moi je me sens en paix. Sauf si je pense que le tissu de la vie est la guerre, mais pas la guerre qui se pratique en Syrie.

C'est-à-dire...

Le tissu de la vie est une confrontation. On peut dire que c’est une guerre paisible. C’est une confrontation sans cesse. Quelque chose ou quelqu’un vient à votre rencontre et vous avez affaire à cette chose, à cette personne. Il faut faire émerger quelque chose, si possible, de pur, de lumineux. Alors qu’une fleur ou un arbre qui vient à votre rencontre c’est peut-être plus facile, encore faut-il avoir les yeux pour le voir. L’éternel est un peu captif de ce monde. Il faut l’en arracher. C’est pour ça qu’il faut avoir quelque chose de guerrier. L’idéal serait d’avoir une âme contemplative et guerrière en même temps. Un guerrier contemplatif, si vous voulez. C’est ce que j’aimerais être.

.../...

Interview de Christian Bobin

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