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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

T'as le mouv' Bro'?

14 Mars 2016, 06:05am

Publié par Grégoire.

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Miséricorde !

13 Mars 2016, 06:11am

Publié par Grégoire.

Miséricorde !

L'enjeu de la miséricorde, c'est accepter de se laisser chercher d'une manière accrue par notre Père qui veut se donner à vivre et à connaitre; car la « miséricorde » est la manière dont Dieu est tourné vers nous, nous gouverne et nous attire à Lui pour nous faire vivre de ce qu'il est  :

 

La manière dont Dieu est vers moi, c’est ce qu’on appelle la miséricorde, et c’est pour nous d’abord cet acte créateur, cet acte actuel de Dieu qui me fait apparaitre à partir de rien, qui me fait exister. Dieu me fait ‘apparaitre en lui en m’aimant. C’est un acte actuel: Dieu me porte actuellement, dans mon être, de l’intérieur. C’est donc un amour créateur qui s’impose à nous sans notre consentement. C’est un amour substantiel qui réalise quelqu’un d’une manière définitive, sans condition ni coopération…

 

Dans l’incarnation du Christ, cet amour va plus loin puisqu’il nous recrée: la rédemption est une recréation, qui là encore s’impose à nous sans notre consentement ! Dieu ne nous a pas demandé la permission pour s’incarner; même à Marie: « tu vas enfanter un fils! point ! »- ça s'impose !

(cf Vat II, Gaudium et spes n°22. Cf Somme Théologique, IIIa pars, Q1 & Q2.) De fait ça c’est assez insupportable pour notre conscience d’enfants de consommateur du XXIe siècle, qui absolutisent leur choix de destination de vacances ou de couleurs des murs… ça s’impose ! C’est notre marque propre d’être second : je suis par un autre, « ab alio » comme dit Thomas d’Aquin.

 

Cette vie divine qui déjà est là, en nous, en germe, vivre à la taille de Dieu -car c’est ça la vie chrétienne- cela réclame notre bonne volonté : puisque c’est un don qui nous dépasse, je dois re-choisir constamment de mendier sa lumière (foi), ses désirs sur moi (espérance) et me laisser déborder par son amour (charité) qui est l’épreuve la plus forte que nous puissions connaitre : son don actuel nous rend pauvre, aveugle et sans efficacité ou résultats apparent. Son attraction sur nous nous fait hostie, agneau, holocauste, blé à moudre… bref, nous mets dans la situation la plus inconfortables qui soient, tout le contraire d’une espèce de repos mystico-planant ou d’une soumission stoïcienne volontariste et rigide saupoudré de la bonne conscience satisfaite d’être dans le bon camp !

Ainsi, et malgré ce qu'on croit trop souvent, la liberté humaine n'est pas première: comme on n'est pas libre d'exister, de respirer, d'être homme ou femme, de naitre dans tel pays, à telle époque, dans telle culture, de recevoir telle éducation, d'être telle personne (âme) d'avoir telle capacité physique (corps)…

La miséricorde c’est Dieu qui s’impose comme il veut, selon les voies que lui à choisit : c'est d’abord un don qui nous fait exister et qui dans la rédemption se sert de nos pauvretés pour nous mettre à sa taille, et c'est encore une miséricorde que notre réponse.

C'est pour cela que Dieu permet le péché originel, -et toutes nos médiocrités, nos rapines, nos fautes quelles qu’elles soient- il s'en sert pour nous entrainer dans un don qui va plus loin que la première création: "Ô bienheureuse faute qui nous a valu un tel sauveur!" Être miséricordieux implique donc de porter, de prendre la faute de tout nos frères comme si c’était la notre pour être -nous-mêmes- source de vie divine à travers les blessures qu’elles nous causent !

 

C'est en cela que sa miséricorde ne permettra pas non plus que notre refus soit absolu (dixit St Augustin repris par St Thomas)

 

La miséricorde est donc plus qu'une pitié que certains croyants trop satisfait d'eux-mêmes appellent excès de libéralisme ou plus orgueilleusement ‘manquement à la doctrine’… ceux qui font la volonté de Dieu que Dieu soit d’accord ou non !  La miséricorde, c’est un don excessif, qui est de trop, qui s'impose, au delà de notre conscience et de notre coopération; c'est donc oui complètement ‘anti-éducatif’, ça fait de nous des gens irresponsables et qui doivent être comme pourris de cette miséricorde ! Car c’est l’excès de bonté qui nous corrige, qui brise nos coeurs durs et rigide ! c’est une bonté excessive qui nous fait fondre…! Oui : trop de bonté, trop de gratuité puisque c'est à la taille de Dieu. Et c'est cela la vérité: c'est que Dieu est Père: pure source, pure attraction, pure bonté !

Fr Grégoire.

 

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Le dieu innombrable

11 Mars 2016, 05:54am

Publié par Grégoire.

Le dieu innombrable

Dans la même journée j'avais rencontré Dieu deux fois. La première, dans le métro. Dans les veines de métal, tous ces globules blancs des visages fuyants. Et puis cet homme endormi sur son strapontin. Maigre, jeune, lumineusement noir. Ses tempes - deux petites falaises d'os contre lesquelles battait l'océan du sommeil. Son repos - une ascèse. On aurait dit une statue de bois brûlé, oubliée dans le métro par son créateur - un génie sans doute. Toute présence est divine, mais les présences sont si rares. À quoi tiennent-elles ? Je pensais avant de découvrir ce dormeur que la parole - quand elle se fait plus coupante qu'une lame de rasoir - ou le regard - quand il a la découpe d'un diamant - engendrent ce qu'on appelle une « présence ». Mais là il n'y avait ni parole, ni regard. Juste un prince d'Éthiopie dormant dans sa tenue de maçon. Son sommeil avait de l'altitude. Les textes sacrés parlent de la nécessité d'un éveil, mais l'esprit peut aussi emprunter cette voie d'un sommeil. Quand une mère se penche sur son enfant endormi, elle se penche sans le savoir sur un livre saint. Non, je me trompe. Ce n'était pas une tenue blanche, farineuse de maçon que portait ce sage. Plutôt l'uniforme de tout le monde aujourd'hui : jean, baskets, tee-shirt. Mais son abandon - tête cassée sur sa poitrine, jambes allongées, interminables - était celui d'un dieu de ce pays où Rimbaud, un temps, vendit du café. Des savants situent l'origine de l'humanité en Afrique. Je suis descendu à la Madeleine. J'ai laissé cet Adam noir poursuivre son rêve jusqu'à la fin des temps.

La deuxième vision est arrivée plus tard, gare de Lyon. L'homme, une sorte de Goliath, était allongé sur le sol, ivre mort, le filet d'un sourire à ses lèvres. Quatre policiers harnachés comme des hannetons l'entouraient. Je n'ai jamais vu un corps aussi grand. Il tenait du bûcheron et de l'arbre abattu. Il était à lui seul plus grand que la gare. C'était une autre vision de l'humain, donc du divin. Un homme jeté à terre comme il arrivera à chacun de nous. Les représentants de l'ordre semblaient perdus, chargés d'une mission angélique dont ils n'avaient pas l'habitude. La foule des abeilles voyageuses allait, venait. Je cherche ce qui me sépare de ceux qui, comme moi, lèvent leur visage sur le tableau d'affichage de la gare. Je ne trouve rien. Une quarantaine de moi-même lèvent leurs yeux vers le panneau comme si allait y apparaître l'heure et le quai de leur mort. Un jour, je saurai voir en chacun le suaire de Turin, l'ombre du Dieu couché. Dans la dernière heure, je ne compterai que mes visions - pas ces heures grises qui les séparaient. Ce sera mon trésor pour l'au-delà. Je l'offrirai au dieu innombrable qui prenait parfois forme de prince, d'ivrogne ou de rose trémière.

Christian Bobin.

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Pourquoi les fanatiques religieux saccagent-ils l’art ?

10 Mars 2016, 06:10am

Publié par Grégoire.

 Pourquoi les fanatiques religieux saccagent-ils l’art ?
 Pourquoi les fanatiques religieux saccagent-ils l’art ?

Par Viviane Chocas, Valery de Buchet

 

Pour l’artiste engagé Adel Abdessemed et le magistrat Marc Trévidic, ancien juge antiterroriste, c’est le désir et la mémoire que l’on tue.

 

Madame Figaro. - Adel Abdessemed, vous êtes berbère, vous avez grandi en Algérie et vous êtes de nationalité française. Quel contexte a décidé de votre exil en France à 23 ans ?

Adel Abdessemed. - Ça commence dur… ! J’ai grandi à Batna, une petite ville calme. On ne faisait pas de politique, on ne savait rien, on jouait pieds nus… Je peignais un visage, une plante, dans le silence et la tranquillité. Et soudain, on vous arrache la plus belle chose, le début d’une vie idéale : les terroristes sont venus des grandes villes. Cela a été une prise de conscience, vers 1989. Comme le disait Stefan Zweig, « l’avenir ne nous rendra jamais ce que le passé nous a offert ». J’ai quitté l’Algérie grâce à l’aide de deux religieuses, les sœurs Colette et Françoise, et d’un prêtre français. Je leur dois la vie. J’ai fui après l’assassinat du directeur des Beaux-Arts d’Alger et de son fils. Comme pour beaucoup d’autres morts, c’est une plaie ouverte, car je ne connais pas la vérité. Et cela me poursuit ; j’étais à New York le 11 septembre 2001, j’ai vu la seconde tour tomber… Je pense aussi à tous ces jeunes animés par une pulsion mortifère.

 

Marc Trévidic, le fanatisme a imprégné votre carrière pendant plus de dix ans, notamment quand vous dirigiez le pôle antiterroriste du Parquet de Paris. Comment nourrit-il votre imaginaire, comme le montre votre premier roman, Ahlam (1) ?

Marc Trévidic. - J’ai quitté ma Bretagne, mais mon parcours est beaucoup moins violent. Après plusieurs essais sur le terrorisme, je voulais traiter de la confrontation entre l’art et le fanatisme religieux. Le roman m’a semblé être la meilleure façon de faire. Tout État totalitaire - religieux ou laïque - ne supporte pas l’art, qui est d’abord l’expression d’un individu. On le voit bien dans le fonctionnement du salafisme. Tout ce qui sort du groupe, ce qui différencie, est insupportable. Cela va plus loin : tout régime totalitaire ne supporte pas non plus les relations amoureuses, qui dissocient encore plus du groupe. On comprend mieux alors pourquoi les fondamentalistes rejettent l’art, que ce soit la musique, le chant, la danse, le dessin ou la peinture figurative : parce qu’il fait naître le désir. Ce qui explique le voile intégral également : tout cela est une utilisation de règles prétendument religieuses pour prendre le pouvoir sur des individus.

 

L’artiste pressent les signes de la violence dans le monde.

 

A. A. - L’artiste s’oppose, il va contre. Je pense que plus on est nombreux, plus on devient imbéciles. L’art est une quête et une vérité individuelle contre le groupe même. L’art peut, entre le bien et le mal, rétrécir le temps ou l’étirer, comme une pâte à modeler. Je ne sais pas comment on peut exister sans art, sans imagination…

M. T. - Adel a évoqué quelque chose de très intéressant ; la pulsion de mort. Tous les jeunes que j’ai pu voir sont nourris de l’idée que la mort a plus de valeur que la vie. C’est Merah qui dit aux policiers à sa porte : « J’aime la mort autant que vous aimez la vie. » Il n’est pas étonnant, dès lors, que tout ce qui concerne le désir, l’amour, la création n’ait pas eu beaucoup de valeur à ses yeux.

A. A. - Ces jeunes sont dans un vide absolu. Avec la mort, ces gangstéro-fanatiques adolescents redeviennent maîtres de leur existence.

 

Pourquoi, dans votre travail à tous les deux, l’adolescence est-elle une étape clé ?

A. A. - Parce que c’est l’âge du désir, de l’idéal… C’est Françoise Hardy qui chante : « C’est le temps de l’amour, le temps des copains et de l’aventure… »

M. T. - C’étaient les années 1960, une époque plus insouciante. On ne craignait pas le chômage, des portes s’ouvraient avec le rock, la pilule… Aujourd’hui, notre société se ferme.

 

A. A.- On a peur des épidémies, peur du sida, peur du terrorisme, peur du tsunami, peur du krach économique… On vit dans la peur, comme des animaux toujours en alerte. L’autre jour, je voulais acheter une bouteille d’huile d’olive quand un ami me dit : « Non ! Le FN est derrière cette huile. » Un autre ami arrive chez moi, j’écoutais de la musique et il m’interpelle : « Adel, tu écoutes Wagner ? Il a nourri l’imaginaire des SS ! » Alors je mets Beethoven. Il reprend : « Non, car Beethoven a fait rêver Staline. Il n’écoutait que lui ! » Nous tombons dans la culpabilité. Comme dans « les Frères Karamazov », nous sommes tous coupables, en permanence.

M. T. - C’est aussi la peur de la société moderne qui fait souvent agir les jeunes femmes fanatisées. Ce n’est pas tant la religion qui les attire que l’idée qu’elles n’auront pas à affronter les problèmes de la vie, qu’elles seront prises en charge. Avec un voile intégral, avec un mahram (homme avec lequel il est interdit de se marier, NDLR) qui les accompagne pour sortir de chez elles, avec un site qui leur dira comment éduquer leurs enfants… Elles ne se posent plus de questions, elles abdiquent leur liberté pour un confort. À cet égard, je cite souvent la fable le Loup et le Chien, de La Fontaine. Le chien bien gras se moque du loup efflanqué, mais le loup lui réplique qu’il n’a point de collier...

 

En mars 2001, les talibans détruisent les bouddhas de Bamiyan, en Afghanistan. En juin 2012, les islamistes détruisent des mausolées musulmans de Tombouctou, au Mali. En février 2015, Daech détruit des trésors du musée de Mossoul, en Irak. En août 2015, c’est le début de la destruction de Palmyre, en Syrie. Pourquoi un tel acharnement à saccager les œuvres du passé ?

 

M. T. - C’est le thème de mon livre. Pour les terroristes, ces lieux, ces œuvres sont contre la religion et relèvent de l’idolâtrie. Cette confrontation à la beauté de l’art leur est insoutenable, il leur faut la détruire. En faisant table rase des autres cultures, ils s’imposent plus facilement. Dans 1984, d’Orwell, il est question de refabriquer l’Histoire… Les fanatiques n’en ont pas la capacité, donc ils détruisent.

 

A. A. - Pas seulement. Aujourd’hui, il y a les vendeurs de Daech ! Un réseau international achète les œuvres pillées. Il existe un grand marché, de l’Afrique du Sud à la Chine en passant par la Turquie. Les fanatiques connaissent parfaitement la valeur de ces œuvres.

 

Quelles sont pour vous les solutions ?

M. T. - Cela passe par l’éducation et la culture, Adel l’a dit. Aujourd’hui, on parle beaucoup de déradicalisation. Ceux qui sont vraiment radicalisés ont malheureusement fermé leurs écoutilles. Mais les jeunes qui ont 12-13 ans, on peut et on doit les mettre en garde. Il faut leur donner un bagage intellectuel pour résister à ce copain qui un jour viendra leur dire : « Viens avec moi, c’est tellement mieux là-bas. » Donnons-leur de quoi se défendre. De quoi avoir le réflexe de fermer leur ordinateur sur cette propagande qui les aura horrifiés.

A. A. - Le grand souci, ce sont aussi les prisons françaises. Quels seraient les moyens de les surveiller ?

M. T. - Vous avez raison, on ne se donne pas les moyens d’être efficace. C’est typique de la France. On a basculé d’une solution à l’autre. La première était de faire tourner ceux qui faisaient du prosélytisme en prison entre plusieurs maisons d’arrêt, tous les quatre mois. Ils arrivaient quand même à propager le virus. Seconde pratique : on les regroupe tous. Problème : dans le lot, des jeunes faiblement radicalisés côtoient les plus durs. Pour moi, la solution est à plusieurs étages : il faut que les plus durs soient séparés de la population pénale, que les faiblement radicalisés soient mis dans des structures avec de vrais moyens.

 

Adel Abdessemed, vos œuvres résonnent-elles aujourd’hui différemment pour le grand public ? Par exemple Untitled, cette pièce en lames de cutter qui reproduit une scène d’égorgement entre un père et son fils, montrée en décembre 2014 pour la clôture de la galerie d’Yvon Lambert ?

A. A. - J’ai créé cette œuvre avant que Daech ne diffuse les images de ses exécutions. J’ai fait venir mon père pour le scanner, travailler en 3D… L’artiste pressent les signes de la violence dans le monde. L’art précède les événements. L’art, c’est le secret. C’est indéchiffrable. On est travaillé, dépassé par quelque chose de non dit, une énergie, profonde, intime.

M. T. - Je ne suis pas un artiste, mais je pense que l’artiste a une sensibilité exacerbée, qui se nourrit des cultures, du passé. Et comme l’Histoire se reproduit souvent, l’artiste voit plus tôt que les autres ces signes avant-coureurs d’un passé qui resurgit.

 

Dans votre roman, Marc Trévidic, vous parlez aussi beaucoup de fraternité…

M. T. - Oui, surtout au début. Une amitié naît entre une famille de musulmans qui accueille à bras ouverts le héros, un peintre français chrétien, sur une petite île de Kerkennah, en Tunisie. Enfant, j’y suis allé avec mes parents et j’y ai vécu des moments où un Français chrétien dans un pays musulman ne ressentait aucune appréhension. La religion ne dévorait pas tout. Cela existera encore…

A. A. - Notre époque vit la grande trahison de l’amitié. Entre les peuples, entre les cultures, entre juifs, chrétiens et musulmans. C’est en train de mourir. C’est pour cela que dans mon art j’essaie de revenir à Grünewald (le retable d’Issenheim, de Grünewald, a inspiré « Décor » en 2012, quatre Christ en fil de fer barbelé, NDLR ). Le Christ porte un message de souffrance et la douleur de toute l’humanité. Il parle de nous, dans l’actualité.

M. T. - Dans les pays musulmans, c’est vraiment la femme qui peut sauver les choses. En Tunisie, s’il n’y avait pas eu (après la chute du régime de Ben Ali et la prise du pouvoir par Ennahdha) les femmes pour manifester contre le projet de Constitution voulant faire d’elles le « complément » de l’homme et non plus son égal, c’était fini. L’islam radical n’apporte rien aux femmes.

A. A. - La femme est la porte de sortie, la plus grande porte.

 

Adel Abdessemed, dans un livre d’entretien (2), vous évoquez le moment où votre frère demande à votre mère de se couvrir et votre refus de cela…

A. A. - Il était très gentil, mon grand frère, mais il n’avait ni mon audace ni ma révolte. Je l’ai vu pleurer pour que ma mère mette ce foulard. Chez nous, les larmes sont rares. Moi, j’ai remplacé les larmes par le rire. Ma mère n’est pas religieuse, mais elle a dû se couvrir en Algérie sous la pression sociale, cette même pression qui s’exerce en France dans les quartiers. Il y a dix ans, ma mère est venue en France, je lui ai demandé d’ôter son foulard. C’était une condition pour venir chez moi. Elle l’a fait. Il y a un milliard et demi de musulmans qui excluent la femme. Ils ont beau avoir des ressources énergétiques, ce sont les plus pauvres de la planète. S’ils considèrent la femme à nouveau, peut-être bâtiront-ils quelque chose. Sinon, rien.

 

(1) Ahlam, de Marc Trévidic, éd. JC Lattès.

(2) Entretien avec Pier Luigi Tazzi, d’Adel Abdessemed, éd. Actes Sud. À lire aussi : La Peau du chaos, Correspondance, d’Adel Abdessemed et Adonis, éd. Actes Sud ; et Adel Abdessemed par…, Manuella éditions.

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"Le miroir des âmes simples et anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d'amour..."

9 Mars 2016, 06:05am

Publié par Grégoire.

 "Le miroir des âmes simples et anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d'amour..."

Chef-d'oeuvre de la littérature mystique française, Le Miroir des âmes simples et anéanties révèle une richesse spirituelle qui place Marguerite Porete, dans la lignée de saint Bernard, Maître Eckhart ou Hadewijch d'Anvers. Du coeur de l'expérience religieuse la plus radicale - Dieu est Amour -, Marguerite Porete pose les questions de l'Évangile : l'Amour vrai est-il soumis à autre chose qu'à lui-même ? Fût-ce à la morale ? À la religion ? La force et l'audace de ces interrogations, qui en 1310 conduiront Marguerite Porete au bûcher de l'Inquisition, traversent les siècles à la rencontre de tous ceux qui, aujourd'hui comme hier, "fin Amour demandent".

 

 

 

"Penser ici ne vaut plus rien, ni oeuvrer, ni parler.

Amour me tire si haut (penser ici ne vaut plus rien)  par ses divins regards, que je n'ai nul désir.

Penser ici ne vaut plus rien, ni oeuvrer, ni parler.

Amour m'a fait, en sa noblesse trouver les vers de ma chanson.

Elle chante la pure divinité dont Raison ne saurait parler, et mon unique bien-aimé :

Il n'a point de mère mais il est issu de Dieu le Père, et aussi de Dieu le Fils.

Son nom est le Saint Esprit :

Mon coeur lui est tellement uni qu'il me fait vivre dans la joie.

Le bien-aimé, en ce qu'il m'aime, me donne ici sa nourriture.

Je ne veux rien lui demander, car ce serait grande malice.

Je dois plutôt toute me fier en cet amour de mon amant..."

 

 

XXII

 

Comment cette Âme est comparable à l’aigle et comment elle prend congé de Nature

 

Amour

 

     Adonc est cette Âme comparable à l’aigle, parce qu’elle vole haut et très haut, plus haut encore qu’aucun autre oiseau, car elle est empennée de Fine Amour. Elle regarde plus clairement la beauté du soleil, le rais du soleil, la splendeur du soleil et du rais qui lui donne nourriture de la moelle du haut cèdre [4]. […]

 

XXIII

 

Comment cette Âme a deux potences et comment elle est ivre de ce que oncques elle ne boit 

 

Amour

 

    Cette Âme affranchie s’appuie sur deux potences, l’une à droite, l’autre à gauche. De ces deux potences, l’Âme est forte contre ses ennemis, comme château sur motte de mer, que l’on ne peut miner. L’une de ces potences, qui tient l’Âme forte contre ses ennemis et qui lui garde les dons de sa richesse, c’est la vraie connaissance qu’elle a de la pauvreté de soi-même. La potence de gauche sur laquelle elle s’appuie en tout temps, c’est la force. Et celle de droite est la haute connaissance que l’Âme reçoit de la Divinité pure.

 

     Sur ces deux potences, l’Âme est appuyée, grâce à quoi elle n’a garde de ses ennemis, ni à droite ni à gauche, car elle est si ébahie de la connaissance de sa pauvreté qu’elle semble parfaitement stupide au monde et à elle-même. Et elle est tellement ivre de la connaissance de l’Amour et de la grâce de la Divinité pure, qu’elle est toujours ivre de connaissance et remplie de louange de l’amour divine. Et ivre non seulement de ce qu’elle a bu, mais très ivre et plus qu’ivre de ce que oncques ne but ni jamais ne boira.

 

Raison

 

     Ah ! pour Dieu, Amour ! qu’est-ce à dire que cette Âme est ivre de ce que oncques elle ne but ni jamais ne boira ? Il semble, à ce que je puis entendre de ces paroles, qu’il est plus important, pour cette Âme, de s’enivrer de ce que son ami a bu et boira de la divine boisson de sa bonté même, que de ce qu’elle a bu et boira de la divine boisson de ce même tonneau.

 

Amour

 

     C’est exact : le plus la rend ivre, non qu’elle ait bu de ce plus, ainsi qu’il a été dit ; mais il en est ainsi parce que son ami en a bu, car, entre lui et elle, par la transformation de l’amour, il n’est pas de différence, quoi qu’il en soit de leurs natures. Amour fait en sorte que cette transformation, qui a entraîné l’ivresse de l’Âme, ne soit jamais autre. Il advient bien qu’il y a plusieurs bondes sur un tonneau, mais le plus clair vin et le plus nouveau et le plus profitable et le plus délectable et le plus enivrant est le vin de la bonde de dessus. C’est la boisson souveraine, de laquelle nul ne boit sinon la Trinité. Et de cette boisson, sans qu’elle en boive, l’Âme anéantie se trouve ivre et ivre l’Âme oubliée, mais très ivre et plus qu’ivre de ce que oncques ne but ni jamais ne boira.

 

LXXIII

 

Comment il faut que l’esprit meure afin qu’il perde sa volonté

 

Raison

     Mais dites-moi, pour Dieu, dame Amour, je vous en prie, pourquoi faut-il que l’esprit meure pour perdre sa volonté.

 

Amour

    Parce que l’esprit est tout plein de volonté spirituelle et que nul ne peut vivre de vie divine aussi longtemps qu’il a volonté, ni avoir satisfaction s’il n’a perdu volonté. Et l’esprit n’est pas parfaitement mort tant qu’il n’a pas perdu le sentiment de son amour et que sa volonté n’est pas morte, laquelle lui donnait vie, et c’est dans cet abandon que le vouloir se trouve plein de satisfaction du plaisir divin. Et en cette mort croît la vie supérieure qui toujours est libre ou glorieuse. [5] […]

 

 

Marguerite Porete, Le Miroir des simples âmes anéanties, Éditions Jérôme Millon, Collection Atopia, 1991, rééd. 2001, pp. 79-80-81-82-153-154.

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Loué sois-tu le risque !

8 Mars 2016, 10:33am

Publié par Grégoire.

 

L’homme maitrise comme jamais l’espace et le temps, la puce et le gène.
Et pourtant, il se révèle incapable d’assurer l’avenir harmonieux de la « maison commune » de l’humanité et il manque cruellement de « projet » laissant trop souvent libre cours aux pires des excès des fondamentalismes de toutes espèces.


En 2015, l’encyclique « Laudato si » du pape François, s’adressant au-delà du catholicisme à tous les hommes de bonne volonté, a été l’un des textes les plus forts poussant à la prise de conscience d’une nécessaire gouvernance tant mondiale qu’individuelle.

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Au large

7 Mars 2016, 05:52am

Publié par Grégoire.

Au large

A Marguerite Porete et quelques autres

 

Pensées vives et blanches 

dont le mercure vient doucement corrompre l'or du temps

transparences anéanties des béguines

qui fluent au soleil cramoisi de l'Histoire

libres tant que défaille le pouvoir d'en rien dire

 

Pensées d'un très vieux rouge mêlées à ce sable qui tangue

semblables en leur rondeur lisse et noire à ces olives

d'où se dresse la fierté des algues au flot montant

Pensées blondes et pourtant d'où coule l'obsidienne

de cette nuit si chaude et tendre de l'être qui s'enfuit

électrisant nos ciels de silencieux orages

Le temps emplit nos coupes

 

Rien 

hors boire cette fêlure fée

cette perte

et choyer au foyer de nos corps

le souffle et l'incendie de la conscience

 

Le roi des elfes glisse à la crête des vagues

sous la poudre des siècles luit la noirceur neuve de son regard 

Dans la cendre le joyau mat de l'unité

dans l'évidence ténue des cendres

hors de tout doute

immédiat

vertige de certitude

 

Bref

l'un

que l'on ne saurait dire

Présent pourtant

caresse

à la peau comme à l'âme

inévitable

respiration de certitude

 

Présent

au coeur de vos fragments

présent

dans l'éclair même de la fracture

Inexpugnable

 

Et silence

 

Aussi cette clarté que vous prêtez aux choses

c'est bévue

et quoique multiplient ombres et spectres à l'écran

au fond des choses rien n'est sûr

hors de ce coeur battant de toute preuve

 

Lavez vos yeux, lisez le prisme

Il n'y a là 

voyez

que l'eau de votre histoire,

narquoise qui secoue d'un beau rire

les hoquets de ces cystres où votre sang se perd

 

Confiez aux nuages vos rêveries d'espace1

et soufflez ces fumées

Plus jamais ne reverrez vos mères

 

Les retours ne sont lourds que d'absence

leurs poids sont faux

et leurs mesures mensonges

 

Rien qui revienne ne saurait être amour

 

 

1"Nous avons appelé notre cage l'espace, et ses barreaux déjà ne nous contiennent plus"

                                                                                  Louis Aragon . La nuit de Moscou

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Transports. Fragiles sommeils

5 Mars 2016, 06:43am

Publié par Grégoire.

Transports. Fragiles sommeils

Les rues de Nevers — des veines d’où le sang serait parti depuis des siècles. J’entre dans une église comme dans ce palais dont parle Rimbaud, d’où l’on a vidé tous les meubles « pour ne pas voir une personne aussi peu digne que vous ». Sous une cloche de verre, Bernadette Soubirous, comme un insecte pris dans l’ambre, dort de son sommeil de cire. Les saintes sont de drôles de filles. Le silence qui règne ici, à quoi le comparer : à la poussière de craie dans la rainure des tableaux à l’école – quelque chose de sec, qui fait tousser et qui ennuie. Le plus vivant est le bruit d’une chaise raclée par un fidèle. On dirait le grognement de Dieu dans son sommeil. Je reprends le chemin de la gare. Le ciel repeint les jardins. Le vent tourmente les roses trémières au long cou de décapitées. Dans les villes inconnues marche quelqu’un qui a notre visage, notre âge et notre nom, quelqu’un qui est nous mais ayant épousé une autre vie.

J’ouvre un livre dans le train. Lire est un adieu au monde. Un à un les voyageurs s’endorment, touchés par la baguette féérique d’une fatigue. Le train longe la vieille usine du Creusot. C’est donc là que je suis né, dans cette ville noble d’être pauvre. En vérité, ce n’est pas là mais dans un livre, devant une histoire qui me serrait la gorge. Il s’agissait d’épargner à une reine une mort injurieuse. Arrivé à la fin de ma lecture, je n’avais pu sauver la soupçonnée et c’est sans doute que le livre était mal écrit.

À l’instant de descendre du train, je découvre les seuls passagers éveillés : une mère et sa fille. L’enfant regarde fascinée un nuage dans le ciel. La mère contemple en souriant le petit visage captif des anges. On dirait un poème sans auteur. Le sourire est un trésor aztèque. Nos âmes, ce sont nos actes. L’âme d’un poète, c’est son haleine sur la vitre de papier blanc, celle d’un assassin, c’est le deuil qu’il porte de lui-même. Les saintes sont des tanks. Un sourire est plus puissant qu’une colonne de chars. Le Creusot est un bloc de prose. C’est par sa dureté que j’ai tout compris de la poésie. À trois ans, j’ai levé les yeux et j’ai vu la ville éternelle au-dessus de la ville, ses anges en bleu de chauffe et ses jardins de nuages. J’ai commencé mon vrai métier : attendre. C’est un métier qui exige beaucoup. L’attente pure est celle qui ne sera jamais comblée. Le manque est la lumière donnée à tous.

La poésie est le nom laïc de la sainteté. La sainteté est l’accord intuitif, fragile, avec la vie sauvage – rien qui tienne sous verre ou sous dogme. Le train repart avec sa cargaison d’ensommeillés. Le poème de la petite fille au nuage glisse sur les rails, s’éloigne, s’efface. Tout passe. Rien ne demeure que la gloire écrite de nos jours pauvres. 

Christian Bobin.

 

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Qu'est-ce qu'une vie réussie...?

4 Mars 2016, 06:07am

Publié par Grégoire.

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Quand vous mettez le pied sur une fourmilière, ne soyez pas surpris de voir les fourmis vous envahir

3 Mars 2016, 06:29am

Publié par Grégoire.

Quand vous mettez le pied sur une fourmilière, ne soyez pas surpris de voir les fourmis vous envahir

À propos de la vague de réfugiés en Europe… par le Père Henri Boulad.

" C’est mathématique, comme deux et deux font quatre. Il est étrange de voir qu’une Europe toute pétrie de culture et de rationalité se trouver tout à coup désemparée face au raz-de-marée de réfugiés qui déferle sur son territoire. C’était pourtant prévisible, aussi logique que le principe des vases communicants. On pense toujours que le danger est fictif, éloigné et qu’un pareil scénario est impensable. Mais voilà qu’on est tout à coup rattrapé par la réalité, qui vous frappe de plein fouet.

Que diable êtes-vous venus faire dans notre Moyen-Orient, demandent ces réfugiés ? Quelle mouche vous a piquée ? – L’appât du gain et de territoires à conquérir ? L’odeur du pétrole et du gaz naturel ? Vous pensiez qu’il suffisait de renverser un ou deux dictateurs pour que ces pays tombent dans votre escarcelle. Mais les choses sont bien plus compliquées.

Cessez donc de lorgner vers nos pays pour convoiter leurs richesses. Cessez d’intervenir dans nos affaires et de faire main basse sur nos ressources. Un journaliste occidental demandait un jour à Bachar el-Assad : « Que pouvons-nous faire pour vous aider ? » Sa réponse fut : « Fichez nous la paix, rentrez chez vous et laissez-nous régler nos problèmes entre nous. »

Ces masses qui déferlent aujourd’hui sur votre continent étaient très bien chez elles. Elles vivaient relativement heureuses dans leur maison, leur village, leur ville… avec un confort relatif et une sécurité garantie par des régimes musclés. Appelez-les des dictatures si vous voulez. Mais vos régimes « démocratiques » sont-ils pour autant meilleurs ?

Pour renverser ces dictatures vous avez formé et financé des hordes de barbares. Pour les motiver, vous avez encouragé les idéologies les plus rétrogrades en habillant cette mascarade de grands mots : liberté, démocratie, droits de l’homme… L’hypocrisie et la duplicité ont rarement atteint un tel degré d’effronterie.

Cependant, par un retour de flamme et un effet boomerang, le chaos que vous avez créé chez nous se retourne aujourd’hui contre vous. Tôt ou tard, la justice finit par l’emporter. On parlait autrefois de « justice immanente ». Eh bien oui, il faut y croire : justice sera, justice se fera. Jésus nous a prévenu : « Celui qui use du glaive périra par le glaive ». Cela peut prendre du temps, mais ça finit un jour par arriver.

Quand on vous parlait du Tiers-monde, de sa misère, de ses guerres, de ses famines, c’était pour vous abstrait, lointain, irréel. Vous regardiez cela à la télévision d’un œil distrait et indifférent pour passer aussitôt au match de foot ou au défilé de mode.

A présent, ces populations sont sur vos routes, elles défilent sous vos fenêtres, en attendant d’envahir vos maisons. Vous les entendez taper, hurler, gronder, réclamer, revendiquer. La chose ne se passe plus à des dizaines de milliers de kilomètres par écrans interposés, mais à vos portes, sous votre nez. Vous comprenez tout à coup que ce qui était lointain et hypothétique est devenu une dure et brutale réalité.

Chaque pays a le droit et le devoir de sauver son identité, sa culture, ses valeurs, ses principes, son héritage

Accueillir ces gens dans vos foyers, comme vous y invite le Pape François, n’est qu’un palliatif, une solution provisoire, irréaliste. On ne peut, au nom de grands principes humanitaires, ouvrir ses portes pour accueillir toute la misère du monde. Cependant, entre une ouverture tous azimuts et une fermeture systématique, il y a un juste milieu à trouver, un « seuil de tolérance » à respecter, des limites à ne pas franchir, sous peine de se voir engloutir, submergé. Chaque pays a le droit et le devoir de sauver son identité, sa culture, ses valeurs, ses principes, son héritage.

Il faut donc que l’occident mette au point une juste politique d’accueil et d’intégration. Toute personne ou groupe qui refuse de s’adapter aux normes du pays qui l’accueille devrait être immédiatement exclu. « Tu es le très bienvenu chez nous, mais si tu ne veux pas t’adapter, eh bien, rentre chez toi par le premier avion. »

Ce juste milieu est possible, à condition que chaque pays fixe des lois claires d’intégration et les applique de façon stricte, sans céder à l’intimidation, aux pressions et au « politiquement correct ».

Mais au-delà d’une sage politique d’accueil, il faut chercher plus profond la racine du mal. Celle-ci gît dans l’effrayant déséquilibre qui existe entre une poignée de nantis et le reste du monde, entre pays riches et pays pauvres. Pour tenter d’y remédier, des milliers d’associations d’aide humanitaire et de promotion au développement sont nées. Tout cela n’est encore qu’un palliatif. Ce qu’il faut, c’est une réforme radicale au niveau planétaire. Le monde est à repenser à neuf, sur la base de principes et de valeurs, et non d’intérêts et de profits.

Il faut que ces millions de déracinés se trouvent heureux chez eux, car ils ne le seront pas ailleurs, malgré tous les avantages matériels qu’ils pourraient y trouver. Cet occident qui miroite à leurs yeux n’est finalement qu’un mirage. Transplantés dans une autre culture et une autre mentalité, les réfugiés se trouvent perdus et malheureux. On ne sort pas impunément un poisson de son eau.

Nous sommes dans un monde UN et solidaire. Le bonheur de chacun dépend de celui de tous. D’où l’urgence de mettre en œuvre ce « principe de responsabilité » prôné par Hans Jonas. La mondialisation en cours suppose une nouvelle approche des problèmes. Comme le disait Teilhard de Chardin il y a près de cent ans : « L’âge des nations est passéIl s’agit pour nous, si nous ne voulons pas périr, de secouer les anciens préjugés, et de construire la Terre.” Au lendemain de la deuxième guerre mondiale,  Einstein formulait une idée similaire : « Une nouvelle manière de penser est nécessaire si nous voulons survivre. »

Aujourd’hui, l’urgence des urgences c’est un véritable sursaut, un supplément d’âme, un réarmement moral. Changer les politiques ou les dirigeants ne résout rien. Ce qu’il faut, c’est un réveil de la conscience, une conversion du coeur, une volonté farouche de s’attaquer aux racines du mal qui sont au fond de chacun de nous. Tel devrait être le rôle des religions, à condition que celles-ci ne se dégradent pas en idéologies et ne deviennent pas des vecteurs de fanatisme, de fascisme et d’intolérance."

 © Henri Boulad, sj pour Dreuz.info.

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Etes-vous atteint de "dégradation de l’étonnement"?

1 Mars 2016, 06:27am

Publié par Grégoire.

Etes-vous atteint de "dégradation de l’étonnement"?

"Dès que quelqu’un se sent un peu plus sûr de lui, il commence à s’emparer de facultés qui ne sont pas les siennes, mais celles du Seigneur.

[…] Et si quelqu’un est un ministre de Dieu, il finit par se croire différent du peuple, propriétaire de la doctrine, détenteur d’un pouvoir, fermé aux surprises de Dieu. La « dégradation de l’étonnement » est une expression qui me parle particulièrement.

Parfois, je me suis surpris à penser qu’une bonne glissade ferait du bien à certains personnages si rigides, car ainsi, en se reconnaissant pécheurs, ils rencontreraient Jésus." 

Pape François, Le nom de Dieu est Miséricorde.

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L'habitude est une sorcière....

28 Février 2016, 06:25am

Publié par Grégoire.

L'habitude est une sorcière....

 

"La vie est si curieuse, si surprenante, si nuancée, et chaque tournant du chemin nous découvre une vue entièrement nouvelle. La plupart des gens ont une vision conventionnelle de la vie, or il faut s'affranchir intérieurement de tout, de toutes représentations convenues, de tous les slogans, de toutes les idées sécurisantes, il faut avoir le courage de se détacher de tout, de toute norme et de tout critère conventionnel, il faut oser faire le grand bon dans le cosmos : alors la vie devient infiniment riche, elle déborde de dons, même au fond de la détresse."

 

Etty Hillesum

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Mystique soufi

27 Février 2016, 11:09am

Publié par Grégoire.

Mystique soufi

"Heureux l'instant où nous nous assiérons dans le palais,
toi et moi
Avec deux formes de visages, mais une seule âme, 
toi et moi
Et quand nous entrerons dans le jardin ,
toi et moi 
Les couleurs des feuillages et les voix des oiseaux 
Nous combleront d'immortalité, 
toi et moi 
Et nous resterons unis dans l'extase par les mots par le silence,
toi et moi
Et les oiseaux du ciel couvriront nos fous rires et l'allégresse de nos coeurs, 
toi et moi.
Mais le prodige c'est qu'unis en ce même lieu,
toi et moi
Nous soyons en ce moment même l'un en Irak et l'autre au Khorassan,
toi et moi."


Djâlal al - Dîn Rûmî  

 

1- La manière dont tu vois DIEU est le reflet direct de celle dont tu te vois. Si Dieu fait venir surtout de la peur et des reproches à l’esprit, cela signifie qu’il y a trop de peur et de culpabilité en nous. Si nous voyons Dieu plein d’amour et de compassion, c’est ainsi que nous sommes.

2- La voie de la vérité est un travail de cœur, pas de la tête. Faites de votre cœur votre principal guide ! Pas votre esprit. Affrontez, défiez et dépassez votre nafs avec votre cœur Connaitre votre ego vous conduira à la connaissance de Dieu.

3- Chaque lecteur comprend le Saint Coran à un niveau différent, parallèle à la profondeur de sa compréhension. Il y a quatre niveaux de discernement. Le premier est la signification apparente, et c’est celle dont la majorité des gens se contentent. Ensuite, c’est le batin le niveau intérieur. Le troisième niveau est l’intérieur de l’intérieur. Le quatrième est si profond qu’on ne peut le mettre en mots. Il est donc condamné à rester indescriptible.

4- Tu peux étudier Dieu à travers toute chose et toute personne dans l’univers parce que Dieu n’est pas confiné dans une mosquée, une synagogue ou une église. Mais si tu as encore besoin de savoir précisément où Il réside, il n’y a qu’une place ou Le chercher : dans le cœur d’un amoureux sincère.

5- L’intellect relie les gens par des nœuds et ne risque rien, mais l’amour dissout tous les enchevêtrements et risque tout. L’intellect est toujours précautionneux et conseille :  » Méfie-toi de trop d’extase !  » Alors que l’amour dit : « Oh, peu importe ! Plonge! »

6- La plupart des problèmes du monde viennent d’erreurs linguistiques et de simples incompréhensions. Ne prenez jamais les mots dans leur sens premier. Quand vous entrez dans la zone de l’amour, le langage tel que nous le connaissons devient obsolète. Ce qui ne peut être dit avec des mots ne peut être compris qu’à travers le silence.

7- L’esseulement et la solitude sont deux choses différentes Quand on est esseulé, il est facile de croire qu’on est sur la bonne voie La solitude est meilleure pour nous, car elle signifie être seul sans se sentir esseulé Mais en fin de compte, le mieux est de trouver une personne, la personne qui sera votre miroir N’oubliez pas que ce n’est que dans le cœur d’une autre personne qu’on peut réellement se trouver et trouver la présence de DIEU en soi.

8- Quoi qu’il arrive dans la vie, si troublant que tout te semble, n’entre pas dans les faubourgs du désespoir. Même quand toutes les portes restent fermées, DIEU t’ouvrira une nouvelle voie. Sois reconnaissant ! Il est facile d’être reconnaissant quand tout va bien. Un Soufi est reconnaissant non pas pour ce qu’on lui a donné, mais aussi pour ce qu’on lui a refusé.

9- La patience, ce n’est endurer passivement. C’est voir assez loin pour avoir confiance en l’aboutissement d’un processus. L’impatience signifie une courte vue, qui ne permet pas d’envisager l’issue. Ceux qui aiment Dieu n’épuisent jamais leur patience, car ils savent qu’il faut du temps pour que le croissant de lune devienne une lune pleine.

10 – Est, Ouest, Sud, ou Nord, il n’y a pas de différence. Peu importe votre destination assurez-vous seulement de faire de chaque voyage un voyage intérieur. Si vous voyagez intérieurement, vous parcourez le monde entier et au-delà.

11 – Les sages-femmes savent que lorsqu’il n’y a pas de douleur, la voie ne peut être ouverte pour le bébé et la mère ne peut donner naissance De même pour qu’un nouveau Soi naisse, les difficultés sont nécessaires. Comme l’argile doit subir une chaleur intense pour durcir, l’amour ne peut être perfectionné que dans la douleur.

12 – La quête de l’Amour nous change. Tous ceux qui sont partis à la recherche de l’Amour ont muri en chemin. Dès l’instant ou vous commencez à chercher l’Amour, vous commencez à changer intérieurement et extérieurement.

13 –Il y a plus de faux gourous et de faux maitres dans ce monde que d’étoiles dans l’univers. Ne confonds pas les gens animés par un désir de pouvoir et égocentristes avec les vrais mentors. Un maitre spirituel authentique n’attirera pas l’attention sur lui ou sur elle, et n’attendra de toi ni obéissance absolue ni admiration inconditionnelle, mais t’aidera à apprécier et à admirer ton moi intérieur. Les vrais mentors sont aussi transparents que le verre. Ils laissent la Lumière de Dieu les traverser.

14 – Ne tente pas de résister aux changements qui s’imposent à toi. Au contraire, laisse la vie continuer en toi. Et ne t’inquiète pas que ta vie soit sens dessus dessous. Comment sais –tu que le sens auquel tu es habitué est meilleur que celui à venir ?

15 – Dieu s’occupe d’achever ton travail, intérieurement et extérieurement. Il est entièrement absorbé par toi. Chaque être humain est une œuvre en devenir qui, lentement mais inexorablement, progresse vers la perfection. Chacun de nous est une œuvre d’art incomplète qui s’efforce de s’achever.

16 – Il est facile d’aimer le Dieu parfait, sans tache et infaillible qu’il est. Il est beaucoup plus difficile d’aimer nos frères humains avec leurs imperfections et leurs défauts. Sans aimer les créations de Dieu on ne peut sincèrement aimer Dieu.

17 – La seule vraie crasse est celle qui emplit nos cœurs. Les autres se lavent. Il n’y a qu’une chose qu’on ne peut laver à l’eau pure : les taches de la haine et du fanatisme qui contaminent notre âme. On peut tenter de purifier son corps par l’abstinence et le jeune, mais seul l’amour purifiera le cœur.

18 – Tout l’univers est contenu dans un seul être humain : toi. Tout ce que tu vois autour de toi, y compris les choses que tu aimes guère, y compris les gens que tu méprises ou détestes, est présent en toi à divers degrés. Ne cherche donc pas non plus ton Sheitan hors de toi. Le diable n’est pas une force extraordinaire qui t’attaque du dehors. C’est une voix ordinaire en toi.

19 – Si tu veux changer la manière dont les autres te traitent, tu dois d’abord changer la manière dont tu te traites, Tant que tu n’apprends pas à aimer, pleinement et sincèrement, tu ne pourras jamais être aimée. Quand tu arriveras à ce stade, sois pourtant reconnaissante de chaque épine que les autres pourront jeter sur toi. C’est le signe que, bientôt, tu recevras une pluie de roses.

20 – Ne te demande pas ou la route va te conduire. Concentre-toi sur le premier pas. C’est le plus difficile à faire.

21 – Nous avons tous été créés à son image, et pourtant nous avons tous été créés différences et uniques. Il n’y a jamais deux personnes semblables. Deux cœurs ne battent jamais à l’unisson. Si DIEU avait voulu que tous les hommes soient semblables, Il les aurait faits ainsi. Ne pas respecter les différences équivaut donc à ne pas respecter le Saint Projet de DIEU.

22 – Quand un homme qui aime sincèrement DIEU entre dans une taverne, la taverne devient sa salle de prière, mais quand un ivrogne entre dans la même salle, elle devient sa taverne. Dans tout ce que nous faisons, c’est notre cœur qui fait la différence, pas les apparences. Les soufis ne jugent pas les autres à leur aspect ou en fonction de qui ils sont. Quand un soufi regarde quelqu’un, il ferme ses deux yeux et ouvre le troisième –l’œil qui voit le royaume intérieur.

23 – La vie est un prêt temporaire et ce monde n’est qu’une imitation rudimentaire de la Réalité. Seuls les enfants peuvent prendre un jouet pour ce qu’il représente. Pourtant les êtres humains, soit s’entichent du jouet, soit, irrespectueux, le brisent et le jettent. Dans cette vie, gardez-vous de tous les extrêmes, car ils détruisent votre équilibre intérieur. Les Soufis ne vont pas aux extrêmes. Un Soufi reste toujours clément et modéré.

24 – L’être humain occupe une place unique dans la création de DIEU. « J’ai insufflé Mon esprit en lui », dit DIEU. Chacun d’entre nous sans exception est conçu pour être l’envoyé de DIEU sur terre. Demandez-vous combien de fois vous vous comportez comme un envoyé, si cela vous arrive jamais ? Souvenez-vous qu’il incombe à chacun de nous de découvrir l’esprit divin en nous et de vivre par lui.

25 – L’enfer est dans l’ici et maintenant. De même que le ciel. Cesse de t’inquiéter de l’enfer ou de rêver du ciel, car ils sont tous deux présents dans cet instant précis. Chaque fois que nous tombons amoureux, nous montons au ciel. Chaque fois que nous haïssons, que nous envions ou que nous battons quelqu’un, nous tombons tout droit dans le feu de l’enfer.

26 – « L’univers est un seul être. Tout et tous sont liés par des cordes invisibles et une conversation silencieuse. La douleur d’un homme nous blessera tous. La joie d’un homme fera sourire tout le monde. Ne fais pas de mal. Pratique la compassion. Ne parle pas dans le dos des gens, évite même une remarque innocente ! Les mots qui sortent de nos bouches ne disparaissent pas, ils sont éternellement engrangés dans l’espace infini et ils nous reviendront en temps voulu.

27 – Ce monde est comme une montagne enneigée qui renvoie votre voix et écho. Quoi que vous disiez, bon ou mauvais, cela vous reviendra. En conséquence, quand une personne nourrit des pensées négatives à votre propos, dire des choses aussi mauvaises sur lui ne pourra qu’empirer la situation. Vous vous retrouverez enfermé dans un cercle vicieux d’énergie néfaste. Au lieu de cela, pendant quarante jours et quarante nuits, dites des choses gentilles sur cette personne. Tout sera diffèrent, au bout de ces quarante jours, parce que vous serez différents intérieurement.

28 – Le passé est une interprétation. L’avenir est une illusion. Le monde ne passe pas à travers le temps comme s’il était une ligne droite allant du passé à l’avenir. Non, le temps progresse à travers nous, en nous, en spirales sans fin. L’éternité ne signifie pas le temps infini mais simplement l’absence de temps. Si tu veux faire l’expérience de l’illumination éternelle, ignore le passé et l’avenir, concentre ton esprit et reste dans le moment présent.

29 – Le destin ne signifie pas que ta vie a été strictement prédéterminée. En conséquence, tout laisser au sort et ne pas contribuer activement à la musique de l’univers est un signe de profonde ignorance. Il existe une harmonie parfaite entre notre volonté et l’Ordre de DIEU.

30 – Le vrai Soufi est ainsi fait que, même quand il est accusé, attaqué et condamné injustement de tous côtés, il subit avec patience, sans jamais prononcer une mauvaise parole à l’encontre de ses critiques. Le Soufi ne choisit jamais le blâme. Comment pourrait-il y avoir des adversaires, des rivaux, voire des « autres » alors qu’il n’y a pas de « moi » pour lui ?

31 – Si tu veux renforcer ta foi, il te faudra adoucir ton cœur. A cause d’une maladie, d’un accident, d’une perte ou d’une frayeur, d’une manière ou d’une autre, nous sommes tous confrontés à des incidents qui nous apprennent à devenir moins égoïstes, à moins juger les autres, à montrer plus de compassion et de générosité. Pourtant, certains apprennent la leçon et réussissent à être plus doux, alors que d’autres deviennent plus durs encore. Le seul moyen d’approcher la Vérité est d’ouvrir son cœur afin qu’il englobe toute l’humanité et qu’il reste encore de la place pour plus d’amour.

32 – Rien ne devrait se dresser entre toi et DIEU. Ni imam, ni prête, ni maitre spirituel, pas même ta foi. Crois en tes valeurs et tes règles, mais ne les impose jamais à d’autres. Sois ferme dans ta foi, mais garde ton cœur aussi doux qu’une plume. « Apprends la Vérité, mon ami, mais ne transforme pas tes vérités en fétiches ».

33 – Tandis que chacun, en ce monde, lutte pour arriver quelque part et devenir quelqu’un, alors que tout cela restera derrière eux quand ils mourront, toi, tu vises l’étape ultime de la vacuité. Vis cette vie comme si elle était aussi légère et vide que le chiffre zéro. Nous ne sommes pas différents de pots : ce ne sont pas les décorations au-dehors, mais la vie à l’intérieur qui nous fait tenir droits.

34 – La soumission ne signifie pas qu’on est faible ou passif. Elle ne conduit ni au fatalisme ni à la capitulation. A l’inverse, le vrai pouvoir réside dans la soumission, un pouvoir qui vient de l’intérieur. Ceux qui se soumettent à l’essence divine de la vie vivront sans que leur tranquillité ou leur paix intérieure soit perturbée, même quand le vaste monde va de turbulence en turbulence.

35 – Les opposés nous permettent d’avancer. Ce ne sont pas le similitudes ou les régularités qui nous font progresser dans la vie, mais les contraires. Tous les contraires de l’univers sont présents en chacun de nous Le croyant doit donc rencontrer l’incroyant qui réside en lui. Et l’incroyant devrait apprendre à connaitre le fidèle silencieux en lui Jusqu’au jour où l’on atteint l’étape d’Insan-i Kamil, l’être humain parfait, la foi est un processus graduel qui nécessite son contraire apparent : l’incrédulité.

36 – Ce monde est érigé sur le principe de la réciprocité. Ni une goutte de bonté ni un grain de méchanceté ne resteront sans réciprocité. Ne crains pas les complots, les traitrises ou les mauvais tours des autres. Si quelqu’un tend un piège, souviens-toi, DIEU aussi. C’est Lui le plus grand des comploteurs. Pas une feuille ne frémit que DIEU le sache. Crois cela simplement et pleinement. Quoi que DIEU fasse. Il le fait merveilleusement.

37 – DIEU est un horloger méticuleux. Son ordre est si précis que tout sur terre se produit en temps voulu. Pas une minute trop tôt, pas une minute trop tard. Et pour tous, sans exception, l’horloge est d’une remarquable exactitude. Il y a pour chacun un temps pour aimer et un temps pour mourir.

38 – Il n’est jamais trop tard pour se demander : « Suis-je prêt à changer de vie ? Suis-je prêt à changer intérieurement ? » Si un jour de votre vie est le même que le jour précédent, c’est surement bien dommage. A chaque instant, à chaque nouvelle inspiration on devrait se renouveler, se renouveler encore. Il n’y a qu’un moyen de naitre à une nouvelle vie : mourir avant la mort.

39 – Alors que les parties changent, l’ensemble reste toujours identique. Pour chaque voleur qui quitte ce monde, un autre nait. Et chaque personne honnête qui s’éteint est remplacé par une autre. De cette manière, non seulement rien ne reste identique, mais rien ne change vraiment. Pour chaque Soufi qui meurt, un autre nait, quelque part.

40 – Une vie sans amour ne compte pas. Ne vous demandez pas quel genre d’amour vous devriez rechercher, spirituel ou matériel, divin ou terrestre, oriental ou occidental… L’amour n’a pas d’étiquettes, pas de définitions. Il est ce qu’il est, pur et simple. « L’amour est l’eau de vie. Et un être aimé est une âme de feu ! « L’univers tourne différemment quand le feu aime l’eau ».

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Veiller sur l'enfant en nous : une lutte de titan !

26 Février 2016, 06:16am

Publié par Grégoire.

Veiller sur l'enfant en nous : une lutte de titan !

"S'il y a un lien entre l'artiste et le reste de l'humanité, et je crois qu'il y a un lien, et je crois que rien de vivant ne peut être créé sans une conscience obscure de ce lien là, ce ne peut être qu'un lien d'amour et de révolte. 

C'est dans la mesure où il s'oppose à l'organisation marchande de la vie que l'artiste rejoint ceux qui doivent s'y soumettre: il est comme celui à qui on demande de garder la maison, le temps de notre absence. Son travail c'est de ne pas travailler et de veiller sur la part enfantine de notre vie qui ne peut jamais rentrer dans rien d'utilitaire.

J'aime les enfants de trois ans. Je les vois comme des fous ou des aventuriers du bout du monde. il n'y a que l'enfance sur cette terre. Je la reconnais d'instinct, même chez ceux qui ont cru l'étouffer sous le poids de leur vie morte. Même chez ceux là je devine l'enfant de trois ans et c'est à lui que je parle quand je leur parle et c'est lui seul qui est là pour toujours dans le coeur comme dans une salle de e vide. Pendant quarante ans j'ai appuyé mon coeur sur le coeur d'un enfant de trois ans. Jamais il n'a cédé. Pensées et sensations venaient éprouver leur puissance en s'appuyant sur cette clef de voûte de trois ans d'âge. Lorsque, privé de secours, j'hésitais sur le chemin à prendre, je me tournais vers cette figure ensauvagée pur y trouver le calme. Nous ne ferons jamais assez confiance à cette enfance en nous. Là où les mots font défaut, elle parle. Là où nous ne savons plus, elle tranche.

 

Je crois que l'enfance est pour beaucoup dans ces refus dont nous ressentons la nécessité sans savoir les justifier. Je crois qu'il n' y a qu'elle à écouter. Il m'arrive de demander un avis, pour décider du chemin de telle ou telle phrase ou pour une conduite à tenir dans telle ou telle affaire. Je ne le demande que pour me donner le temps de rejoindre ce qui s'est, au profond de moi, choisi : je ne suis en fait aucun conseil - comme un enfant insupportable de trois ans."

 

Christian Bobin, L'épuisement

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L'ordinaire, le seul bien que nous ayons.

25 Février 2016, 10:17am

Publié par Grégoire.

L'ordinaire, le seul bien que nous ayons.

D’où vient votre foi magnifique dans la vie ?

De tout ce qui apporte une très bonne nouvelle, que mes yeux grossiers ont du mal à déchiffrer, mais dont ils reconnaissent la vérité. Le messager peut être un oiseau, la fleur de l’aubépine, la pensée d’une personne disparue, une phrase dans un livre ou un fragment de lumière. Si je cherche une source plus identifiable, je vous dirai : c’est mon père. Mon père était un sage qui ne savait pas qu’il l’était. Ouvrier dans la grande usine du Creusot, il a ensuite pu devenir enseignant de dessin technique. Je suis sans doute son seul échec scolaire ! Mais il m’a instruit comme, je crois, on instruit vraiment, c’est-à-dire par sa présence, par ce qu’il était plus que par ce qu’il disait. Et je l’ai vu grandir comme je continue à le voir grandir au-delà de sa mort car les choses ne s’arrêtent jamais. Il accueillait tout le monde comme si chacun était unique. Il était attentif aux personnes indépendamment de leur costume, de leur richesse, de leur crédit social. Il aimait les gens profondément. Il pensait aussi que le simple fait de vivre suffisait à tout. Il n’était pas quelqu’un d’écriture ou de longue parole. Pour lui, la vie répondait en silence aux questions que nous pouvions lui poser. J’ai senti sur moi le souffle d’une confiance toujours présente, en moi. Et pour lui, pour cet homme, mon père, j’ai une gratitude, une dette que j’ai la joie de voir grandir tous les jours. D’ailleurs pour moi, écrire c’est juste témoigner de ce qu’on a vu, pas plus, pas moins.

 

Vous parlez souvent de l’ange, une présence familière.

Ce que j’appelle ainsi, ce sont juste les moments les plus subtils de la vie qu’on peut tous connaître. Les anges sont à la pointe de la fleur de la vie, du côté le plus fin, mais parfois aussi piquant. Ils peuvent provoquer un petit retrait si on s’approche trop, mais ce sont des flux de la vie, des passages vitaux très subtils que chacun de nous connaît, comme cette délicatesse qui vient alors aux hommes. Ce que connaissent aussi à merveille les nouveaux-nés, non pas qu’ils soient des anges, mais de leur petite poigne rose ils arrivent à attraper la tunique de Dieu, tant elle est frêle cette main, tant elle est sans prétention. Quelque chose vous parle comme jamais et pourtant ça ne passe pas par des mots. Par exemple en musique, en entrant dans l’intervalle entre deux notes de Bach ou de Mozart : cet intervalle est absolument infini.

Le monde nous habitue à des expériences très grossières, pour des raisons mercantiles on force le bruit, les couleurs, les images, on force l’énergie, la vitalité devient mauvaise, la volonté se durcit. À l’opposé, on peut faire des expériences d’une incroyable finesse. Les anges passeraient là mais sans ressembler à l’imagerie habituelle ou à la peinture très belle d’un Fra Angelico. Ce sont les moments où notre cœur aune délicatesse de dentelle de Bruges, où l’on sent quelque chose d’aussi délicat et étrangement invincible. C’est ainsi que je les vois aujourd’hui. Pour Jean Grosjean, les anges sont des facteurs, ils nous amènent quelque chose, à charge pour nous de savoir le lire.

 

Votre regard plonge au cœur du simple, de l’ordinaire.

En fait c’est le seul bien que nous ayons, tout se trouve là. Je vois ici un verre d’eau sur la table et je ressens la présence incroyable, presque écrasante, de ce verre d’eau parce que ces choses-là, si pauvres, sont les seules qui seront encore là dans les heures épuisantes. Je me souviens d’un rosier dans le noir d’une nuit d’été et d’être comme tué par son parfum. La vie ordinaire ne cesse de vouloir nous aider. Nous sommes fous de vouloir aller dans le spectaculaire, de croire qu’il faut toute une machinerie pour nous émerveiller. Rien de plus émerveillant que le vivant, que l’éphémère, que l’ordinaire.

 

Christian Bobin  

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Essayer sans se lasser

24 Février 2016, 06:14am

Publié par Grégoire.

Essayer sans se lasser

 

"Je rêve de pouvoir faire entendre par les mots le son d’un flocon de neige qui tombe au sol, dans une vibration secrètement joyeuse. Je sais que je n’y arriverai pas, mais ne m’en désole pas. Il convient juste d’essayer. Essayer sans se lasser : n’est-ce pas le maître-mot de toute vie ?" 

 

"Dans cette vie tout peut nous écraser, même un rayon de soleil. Un liseron, jamais."

Christian Bobin

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Christian Bobin en Haute-Tarentaise du 23 au 28 février...

22 Février 2016, 14:32pm

Publié par Grégoire.

présenté lors du FESTIVAL D'AVIGNON 2015

présenté lors du FESTIVAL D'AVIGNON 2015

Christian Bobin en Haute-Tarentaise du 23 au 28 février...

"L’inépuisable est à notre porte, il est là, il est partout. Je le vois aussi dans le métro. Le plus fascinant à Paris, ce sont les visages. Il y en a autant que de champignons dans le sous-bois. Et il y a des milliers d’espèces de champignons… Dans le métro, les gens ne le savent pas, mais ils sont magnifiques. Parfois, ils ont des visages de livres fermés, mais un livre fermé, on peut l’ouvrir.

Je pense que le bateau coule et en même temps, je suis confiant. Il y a quelque chose d’invincible dans l’humain. Malheureusement l’humain s’éloigne ces temps-ci.  L’humain est enlevé même des visages et des regards, mais cela ne peut pas ne pas revenir parce que, tôt ou tard, vous avez à faire à l’inconnu d’aimer, à l’inconnu de mourir, à l’inconnu de perdre quelqu’un ; à des joies, à des amours, à des épreuves qui sont la base même de la vie et devant lesquelles vous vous redécouvrez. Et ce n’est pas uniquement des choses malheureuses, mais la simplicité de l’humain est inaltérable. Elle est recouverte, parfois même détruite, mais elle peut renaître. A tout moment.» 

Christian Bobin

Christian Bobin en Haute-Tarentaise du 23 au 28 février...
Christian Bobin en Haute-Tarentaise du 23 au 28 février...

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Revivre après la mort de son enfant

22 Février 2016, 06:17am

Publié par Grégoire.

Revivre après la mort de son enfant

Ce film donne la parole à des parents qui ont perdu un enfant. A leur tour, par le biais de l'association Jonathan Pierre Vivantes, ils apportent aide et réconfort à d'autres parents confrontés au même drame. Voyage au coeur de la souffrance transfigurée quand elle devient don et source de vie...

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Y-a-t-il un regard chrétien sur l'Islam?

21 Février 2016, 06:14am

Publié par Grégoire.

Y-a-t-il un regard chrétien sur l'Islam?

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Un rire atomique !

19 Février 2016, 06:47am

Publié par Grégoire.

Un rire atomique !

 

Avec son phrasé lumineux et ses accents lyriques, il est le chantre de la beauté des mots en oxymore qui nous conduit dans une expérience poético-mystique. Grand spirituel et empreint de simplicité, Christian Bobin publie tranquillement ses recueils de poésie et ses autres livres dans le respect du temps. "C'est si beau ta façon de revenir du passé, d'enlever une brique au mur du temps et de montrer par l'ouverture un sourire léger. Le sourire est la seule preuve de notre passage sur terre." Voici un fragment extrait de son dernier ouvrage intitulé " Noireclair " (Gallimard). Un seul mot pour signifier un passage, un chemin pour traverser les moments difficiles de notre vie. Rencontre dans cette émission avec cet homme qui vit loin des villes et explore la vie en poète. Puis Nicolas Quinette, photographe, rejoint le plateau pour nous conter son parcours qui le conduit à se rendre en Inde, en Éthiopie ou encore à Naples pour saisir les hommes et femmes au bas de l'échelle de la société qui ressortent en éclat dans des clichés noir et blanc et qui pour lui sont autant de portes qui ouvrent vers une dimension sacrée.
V.I.P. du 09/01/2016.

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Rien ne demeure que la gloire écrite de nos jours pauvres.

17 Février 2016, 11:52am

Publié par Grégoire.

Rien ne demeure que la gloire écrite de nos jours pauvres.

 

Les rues de Nevers — des veines d’où le sang serait parti depuis des siècles. J’entre dans une église comme dans ce palais dont parle Rimbaud, d’où l’on a vidé tous les meubles « pour ne pas voir une personne aussi peu digne que vous ». Sous une cloche de verre, Bernadette Soubirous, comme un insecte pris dans l’ambre, dort de son sommeil de cire. Les saintes sont de drôles de filles. Le silence qui règne ici, à quoi le comparer : à la poussière de craie dans la rainure des tableaux à l’école – quelque chose de sec, qui fait tousser et qui ennuie. Le plus vivant est le bruit d’une chaise raclée par un fidèle. On dirait le grognement de Dieu dans son sommeil. Je reprends le chemin de la gare. Le ciel repeint les jardins. Le vent tourmente les roses trémières au long cou de décapitées. Dans les villes inconnues marche quelqu’un qui a notre visage, notre âge et notre nom, quelqu’un qui est nous mais ayant épousé une autre vie. J’ouvre un livre dans le train. Lire est un adieu au monde. Un à un les voyageurs s’endorment, touchés par la baguette féérique d’une fatigue. Le train longe la vieille usine du Creusot. C’est donc là que je suis né, dans cette ville noble d’être pauvre. En vérité, ce n’est pas là mais dans un livre, devant une histoire qui me serrait la gorge. Il s’agissait d’épargner à une reine une mort injurieuse. Arrivé à la fin de ma lecture, je n’avais pu sauver la soupçonnée et c’est sans doute que le livre était mal écrit. À l’instant de descendre du train, je découvre les seuls passagers éveillés : une mère et sa fille. L’enfant regarde fascinée un nuage dans le ciel. La mère contemple en souriant le petit visage captif des anges. On dirait un poème sans auteur. Le sourire est un trésor aztèque. Nos âmes, ce sont nos actes. L’âme d’un poète, c’est son haleine sur la vitre de papier blanc, celle d’un assassin, c’est le deuil qu’il porte de lui-même. Les saintes sont des tanks. Un sourire est plus puissant qu’une colonne de chars. Le Creusot est un bloc de prose. C’est par sa dureté que j’ai tout compris de la poésie. À trois ans, j’ai levé les yeux et j’ai vu la ville éternelle au-dessus de la ville, ses anges en bleu de chauffe et ses jardins de nuages. J’ai commencé mon vrai métier : attendre. C’est un métier qui exige beaucoup. L’attente pure est celle qui ne sera jamais comblée. Le manque est la lumière donnée à tous. La poésie est le nom laïc de la sainteté. La sainteté est l’accord intuitif, fragile, avec la vie sauvage – rien qui tienne sous verre ou sous dogme. Le train repart avec sa cargaison d’ensommeillés. Le poème de la petite fille au nuage glisse sur les rails, s’éloigne, s’efface. Tout passe. Rien ne demeure que la gloire écrite de nos jours pauvres. 

Christian Bobin.

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Krishnamurti ou l'insoumission de l'esprit

15 Février 2016, 06:34am

Publié par Grégoire.

Krishnamurti ou l'insoumission de l'esprit

 

 

Rares sont les voix qui ne cherchent pas à endormir l'inquiétude, qui affrontent au plus près l'inconfort d'exister. Qui nous parlent de nous, non pas tels que nous devrions être, mais tels que nous sommes - sans jamais voiler notre énigme. Krishnamurti (1895-1986), c'est avant tout la force d'une parole juste, vivante, splendidement insoumise. Parole de haute désobéissance, qui marque les limites du savoir et invite à un bouleversement total du mode d'être. Que serait une nouvelle présence au monde , Une liberté parfaite ? Une sagesse de l'instant ? Un amour infini ? Et - risquons-le - une terre un peu plus fraternelle ? C'est pour creuser, hanter ces questions que ce livre a été écrit. Ni biographie ni étude, mais essai, au plein sens du terme. Attentif à restituer Krishnamurti dans sa lucidité fulgurante, hors normes. Attentif à ne jamais séparer la vie spirituelle de la vie quotidienne. Attentif à notre présent vivant - à notre émerveillante banalité. On ne sait si le siècle qui vient sera métaphysique, mais pour ne pas mourir, il devrait être krishnamurtien. Z.B. Zéno Bianu Né en 1950 à Paris, a publié plusieurs ouvrages de poésie, du Manifeste électrique (1971) à Fatigue de la lumière (1991), adapté des auteurs baroques (Lope de Vega, Marlowe) pour l'Odéon-Théâtre de l'Europe, et traduit nombre d'œuvres dans le domaine des mystiques orientales.

 

L'essence de l'enseignement de Krishnamurti est contenu dans sa déclaration de 1929 où il dit "la Vérité est un pays sans chemin". Aucune organisation, aucune foi, nul dogme, prêtre ou rituel, nulle connaissance philosophique ou technique de psychologie ne peuvent y conduire l'homme. Il lui faut la trouver dans le miroir de la relation, par la compréhension du contenu de son propre esprit, par l'observation et non par l'analyse intellectuelle ou la dissection introspective. L'homme s'est construit des images religieuses, politiques ou personnelles, lui procurant un sentiment de sécurité. Celles-ci se manifestent en symboles, idées et croyances. Le fardeau qu'elles constituent domine la pensée de l'homme, ses relations et sa vie quotidienne. Ce sont là les causes de nos difficultés, car, dans chaque relation, elles séparent l'homme de l'homme. Sa perception de la vie est façonnée par les concepts préétablis dans son esprit. Le contenu de sa conscience est cette conscience. Ce contenu est commun à toute l'humanité. L'individualité est le nom, la forme et la culture superficielle que l'homme acquiert au contact de son environnement. La nature unique de l'individu ne réside pas dans cet aspect superficiel, mais dans une liberté totale à l'égard du contenu de la conscience.

La liberté n'est pas une réaction; la liberté n'est pas le choix. C'est la vanité de l'homme qui le pousse à se croire libre par le choix dont il dispose. La liberté est pure observation, sans orientation, sans crainte ni menace de punition, sans récompense. La liberté n'a pas de motif; la liberté ne se trouve pas au terme de l'évolution de l'homme mais réside dans le premier pas de son existence. C'est dans l'observation que l'on commence à découvrir le manque de liberté. La liberté se trouve dans une attention vigilante et sans choix au cours de notre existence quotidienne.

La pensée est temps. La pensée est née de l'expérience, du savoir, inséparables du temps. Le temps est l'ennemi psychologique de l'homme. Notre action est basée sur le savoir et donc sur le temps, ainsi l'homme se trouve toujours esclave du passé.

Quand l'homme percevra le mouvement de sa propre conscience il verra la division entre le penseur et la pensée, l'observateur et l'observé, l'expérimentateur et l'expérience. Il découvrira que cette division est une illusion. Alors seulement apparaît la pure observation qui est vision directe, sans aucune ombre provenant du passé. Cette vision pénétrante, hors du temps, produit dans l'esprit un changement profond et radical.

La négation totale est l'essence de l'affirmation. Quand il y a négation de tout ce qui n'est pas amour - le désir, le plaisir - alors l'amour est, avec sa compassion et son intelligence.

Cette déclaration a été rédigée, à l'origine par Krishnamurti lui-même le 21 octobre 1980, pour figurer dans le second volume - "Les années d'accomplissement" - de la biographie de Krishnamurti par Mary Lutyens (Editions Arista (1984) , épuisée, pour la traduction française). En la relisant, Krishnamurti a ajouté quelques phrases au texte ci-dessus.

www.kfoundation.org

Seule l'innocence peut être passionnée.

Les innocents ignorent la douleur, la souffrance, même s'ils ont vécu des milliers d'expériences.
Ce ne sont pas les expériences qui corrompent l'esprit, mais les traces qu'elles laissent, les résidus, les cicatrices, les souvenirs. Ils s'accumulent, s'entassent les uns sur les autres, c'est alors que commence la souffrance.

Cette souffrance, c'est le temps. Le temps ne peut cohabiter avec l'innocence.

La passion ne naît pas de la souffrance. La souffrance, c'est l'expérience, l'expérience de la vie quotidienne, cette vie de tortures, de plaisirs éphémères, de peurs et de certitudes. Nul ne peut échapper à ces expériences, mais rien n'oblige à les laisser s'enraciner dans le terreau de notre esprit. Ce sont ces racines qui suscitent les problèmes, les conflits et les luttes incessantes. La seule issue, c'est de mourir chaque jour au jour précédent. Seul un esprit clair peut être passionné.

Sans passion, on ne voit ni la brise qui joue dans le feuillage, ni l'eau scintillante dans le soleil. Sans passion, point d'amour.

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Celui qui n'adore pas s'occupe de planter des choux et d'élever des canards

14 Février 2016, 06:18am

Publié par Grégoire.

Celui qui n'adore pas s'occupe de planter des choux et d'élever des canards

 

"C'est un fait, l'homme qui n'adore pas s'occupe de planter des choux et d'élever des canards : voilà ce dont il s'occupe, et de faire que ces choux produisent le plus d'argent possible, et que les canards également soient bien vendus. Et donc sa finalité reste un bien-être humain temporel, et puis c'est tout ! Et qu'il faut secouer très fort cet homme-là pour qu'il puisse découvrir qu'il y a en lui quelque chose de beaucoup plus profond, si on peut le secouer ! Si on ne peut pas le secouer, on demande à Dieu de le secouer : c'est ce qu'on doit faire, si on aime ses frères.

 

C'est insupportable de voir des gens qui n'adorent pas, c'est insupportable de voir des gens qui limitent leur horizon humain à planter des choux et élever des canards : c'est insupportable, si j'ai tant soit peu le sens de la grandeur, de la dignité de la personne humaine, et donc je fais tout ce que je peux pour le secouer. Et si je ne peux pas, parce que quand même, je ne peux pas faire cela à l'égard d'un chef d'état, c'est difficile de le secouer, il y a la police autour ! Alors, on demande à Dieu de le secouer, et cela je crois qu'on doit le faire, c'est la prière qu'on fait pour les chefs d'état, quand ils ont besoin d'être secoués, parce qu'on est dépendant d'eux, on fait partie d'un pays auquel on est lié avec eux. On peut rien, mais qu'ils soient au moins des êtres humains dignes comme être humain. Je prends tous ceux que nous pouvons connaître, et qui ne pensent qu'à une seule chose : la gloire humaine ou l'argent, ou les deux ensembles !

Alors, qu'est-ce que c'est que l'acte d'adoration ? Quelle expérience avez-vous de l'acte d'adoration? (...) Un pays devrait avoir ce souci de l'éducation religieuse, autrement, il va à sa chute ! Cela, on le verra au terme : comment l'éthique religieuse devient gardienne de l'éthique humaine, tout court. Là, on relève le défi de Marx: 'la religion opium du peuple'. Alors que c'est l'inverse : la religion, éveil du peuple, éveil éthique du peuple, qui permet à l'homme de garder sa dignité. Je crois que, sans éthique religieuse, c'est très difficile pour un homme de garder sa dignité : il aura peut-être une certaine dignité matérielle, il se sera forgé une éthique stoïcienne. L'éthique stoïcienne était religieuse : elle implique un aspect religieux, au moins dans le stoïcisme ultime et dernier.

Alors l'acte d'adoration, c'est l'acte par lequel, consciemment, librement, je reconnais ma dépendance radicale à l'égard de celui qui est mon créateur, de celui qui a créé mon âme spirituelle. Et quand je dis : il a créé, je dois préciser qu'il crée actuellement mon 'âme spirituelle' (ce par quoi le corps est un corps humain, vivant et qui est 1 avec lui, substantiellement), ce qui est, en moi, source de vie, source d'être,  et parce qu'il crée en moi mon âme spirituelle qui m'est donné gratuitement, je dois reconnaître cela  et le remercier, si je suis un être humain correct. C'est une incorrection terrible que de reconnaître qu'on a une âme spirituelle qui nous a été donnée gratuitement et qu'on ne remercie pas le donateur et qu’on n’a aucun souci de savoir qui il est !

C'est une insouciance impardonnable, puisque c'est le don majeur de ma vie. C'est cela qui donne à toute ma vie humaine sa dignité la plus profonde, qui fait que ma vie humaine a quelque chose d'unique : ma vie humaine a vraiment une grandeur que seule, elle peut posséder. Je reconnais ce don et je remercie celui qui me l'a donné : ne pas le remercier, c'est de l'ingratitude, ce n'est pas humain. Ne pas le remercier pour être soi-disant plus tranquille, pour avoir davantage ma petite vie en main et la mener comme je veux, c'est quelque chose qui n'est pas correct, c'est quelque chose qui, loin de m'ennoblir et de me permettre d'être authentique et vrai ; c'est quelque chose qui me referme sur moi-même et qui m'empêche d'aller plus loin. Et je suis responsable de cela dans la mesure où j'ai pris connaissance et conscience qu'il y a un créateur et que ce créateur m'a créé, que maintenant Il me crée.

Je suis responsable d'accepter ou de ne pas accepter cet acte qui consiste à remonter à la source de mon être, non pas d'une manière spéculative, mais d'une manière pratique. Et là, je peux me rappeler très bien ce que dit Péguy : cette manière si forte dont Péguy montre que tout le monde descend le fleuve et très peu remontent à la source...et l'adoration est une manière pratique de remonter à la source, à la source de ma vie, de mon être. Voyez, je crois qu'il faut beaucoup insister sur cette négligence, cette insouciance, cet acte négatif «je ne veux pas le savoir », qui est une attitude commune aujourd'hui chez la plupart des gens. Ils se sont endormis. Je fais de la philosophie actuellement et donc je dois reconnaître que c'est difficile aujourd'hui de faire une éthique religieuse à cause de cet engourdissement, pour des tas de raisons, cette laïcisation, mais dès que j'ai compris l'existence d'un être premier, je dois aller jusqu'au bout des exigences de cela.

Voyez, la philosophie n'est pas une apologétique, la philosophie n'est pas une adaptation, non, l'adaptation vient après, la philosophie est une recherche de vérité, et de vérité pratique, et de vérité spéculative ; et au point de vue pratique, je peux dire, si j'ai découvert l'existence d'un être premier que nous appelons Dieu et qui est notre créateur, que l'acte premier de vérité de tout mon être, c'est de reconnaître cette dépendance radicale à l'égard de Dieu."

 

MD Philippe. Cours d'éthique. 21.11.91

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Comprendre l’islam ou plutôt pourquoi on n’y comprend rien

13 Février 2016, 05:41am

Publié par Grégoire.

Comprendre l’islam ou plutôt pourquoi on n’y comprend rien

 

Adrien Candiard : Comprendre l’islam (ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien)

Une conférence donnée le 21 novembre 2015 par Adrien Candiard que vous pouvez trouvez sur : https://www.facebook.com/notes/adrien-candiard/comprendre-lislam-ou-plut%C3%B4t-pourquoi-on-ny-comprend-rien/10156260954685603

 

Merci à tous d’être venus ce soir, malgré le découragement, malgré la peur, malgré aussi l’avalanche de discours qui nous tombe dessus depuis vendredi. Tout le monde a un avis à donner, tous les experts se précipitent, les micros se tendent, les réseaux sociaux bruissent d’analyses, de coups de gueule, de témoignages poignants, de théories farfelues, d’encouragements poétiques. J’avoue que, malgré une pente naturelle à m’exprimer plus souvent qu’à mon tour, cela me donne surtout envie de me taire. Parce que « tout discours est fatigant », comme dit l’Ecclésiaste ; parce qu’il faut reformer un peu, après un tel bouleversement, son humus intérieur ; parce que je sais qu’il faut du temps pour commencer à penser, et que cinq jours ne sont rien, surtout après un choc pareil ; surtout, enfin, parce que je n’ai pas de solution intelligente à proposer et que je crains d’ajouter encore du bruit au bruit. Comme si nous n’avions pas eu assez de vacarme.

Pourtant, me voilà, et pas seulement pour honorer l’engagement pris après l’amicale invitation du Père Laurent, que j’ai connu quand j’étais lycéen – il était déjà prêtre, en ces temps lointains. Comme islamologue, membre d’un centre de recherche, l’Idéo, spécialisé sur l’islam, je me sens en ces jours une certaine responsabilité. Je n’ai pas la naïveté de penser que l’islam est une clef universelle qui ouvre la serrure de tous nos questionnements angoissés ; mais enfin, il faut que chacun s’y mette dans son domaine : la géopolitique, l’histoire, la sociologie, la psychiatrie mais aussi la théologie musulmane. Car mon domaine, l’islam, n’est sans doute pas le moins opaque.

On ne peut pas dire qu’on n’en parlait pas. Avant l’attentat contre Charlie hebdo et l’hyper-casher en janvier, déjà, il n’était question que d’islam. Depuis des années, nous sommes abreuvés d’informations et d’opinions sur l’islam. L’actualité tragique du monde comme les mutations profondes de la société française, tout ne cesse de pointer vers cet islam auquel journaux, sites Internet et émissions de télévisions consacrent tant de décryptages. Il sortait tous les mois trois essais sur l’islam, et je pense que la concurrence va s’intensifier. Déjà, il ne s’agissait pas de comprendre l’islam parce que le sujet est intéressant, mais parce qu’il inquiète. La vraie question, c’est : faut-il avoir peur ? L’islam, avec son milliard de croyants, en veut-il vraiment à notre mode de vie et à la paix dans le monde ? On comprend que la réponse à cette question soit vitale. J’imagine aussi que certains, parmi nous sans doute ce soir, ne se posent déjà plus la question et écartent d’une main rageuse toutes les finasseries de spécialistes dans mon genre. À quoi bon ? Est-ce que l’islam ne vient pas de révéler son vrai visage ?

Je comprends cette envie d’aller vite, de frapper fort, de ne pas faire nécessairement dans la dentelle. Mais je crois aussi que si nous ne voulons pas ressembler à Daech, alors, passée l’émotion légitime, il faut réfléchir, prendre le temps de comprendre. Or justement, l’islam semble, de ce point de vue, bien difficile à comprendre.

Et c’est là tout le problème : plus on explique, moins on comprend. La masse des pièces à charge et à décharge rend le dossier toujours plus incompréhensible. Les articles et les prises de position semblent ne jamais aboutir au moindre résultat un peu clair. Tous ces gens ont l’air bien informés, et ils ne parviennent pas à se mettre d’accord. Les uns disent que l’islam est une religion de paix, et que les barbares qui s’en réclament la pervertissent évidemment (« cela n’a rien à voir avec l’islam », « ces gens n’ont jamais lu le Coran ») ; ils citent, pour nous en persuader, de beaux versets du Coran qui invitent au respect et à la tolérance, ou qui interdisent la violence. D’autres, avec le même aplomb, nous disent que l’islam est évidemment une religion violente, et ils nous citent des versets insupportables tirés du même Coran. Qui a raison ? Pourquoi ne peut-on pas les départager une bonne fois pour toute, en ouvrant le livre ? Pourquoi peut-on dire sur l’islam tant de choses contradictoires et apparemment fondées ?

Mon ambition ce soir n’est pas de tout vous expliquer. D’abord, malgré quelques années d’études sur la question, je suis très loin d’avoir fait le tour de l’islam. Alors vous promettre que nous pourrions le faire en une heure serait évidemment mensonger. Mais j’aimerais, pour faciliter nos efforts de compréhension, essayer de voir pourquoi il est si difficile de se faire une idée simple sur l’islam. Si nous comprenons pourquoi nous n’y comprenons rien, ce sera déjà une première étape.

 

Je crois d’abord que deux erreurs courantes empêchent d’y comprendre quoi que ce soit. La première, c’est de croire que l’islam existe ; la seconde, de croire qu’il n’existe pas.

Rassurez-vous, je m’explique un peu plus précisément. La première erreur, croire que l’islam existe, c’est croire d’abord que les musulmans ne sont que des musulmans ; que leur identité religieuse recouvre tout le reste : opinions politiques, solidarités nationales ou ethniques, culture, fantaisie… Un ingénieur musulman pense-t-il comme un ingénieur ou comme un musulman ? Tout cela est évidemment plus complexe. J’ai fait profession de suivre le Christ, d’y consacrer ma vie, mais je ne suis pas dupe : mon christianisme est loin de tout expliquer de mes réactions, de mes idées, de mon attitude, parce que je suis quelqu’un de compliqué. Pourquoi les musulmans seraient-ils plus simples ? Quand bien même, comme certains l’affirment, l’islam serait une religion totale, englobant tous les aspects de la vie, quand bien même l’islam aurait cette ambition, elle serait à peu près irréalisable dans la pratique. Milieu familial, déterminisme social, vie sexuelle, disposition nerveuse, les facteurs sont innombrables, et les convictions théologiques n’en sont qu’un parmi d’autres. Même pour les musulmans, même pour les fanatiques – qu’ils le veuillent ou non. Ce serait leur faire trop d’honneur, il me semble, que de les croire sur parole quand ils se disent mus par de simples préoccupations religieuses.

Renoncer à croire que l’islam existe, c’est aussi ouvrir les yeux sur l’extrême diversité des manières de vivre l’islam. La diversité est culturelle, de l’Indonésie au Sénégal, même si l’islam arabe, celui dont nous sommes le plus familier, garde une autorité morale importante. Mais la diversité est aussi théologique. Il y a bien sûr la grande division, qui est aujourd’hui la principale source de violence, entre sunnites et chiites : la séparation est ancienne, mais ce n’est que récemment qu’elle semble atteindre un point de non-retour qui déstabilise tout le monde arabe. Mais cela va plus loin. Les points d’accord entre tous les musulmans du monde sont au fond très peu nombreux : croire qu’il n’y a qu’un Dieu, que Mahomet est son Prophète, que le Coran témoigne d’une manière ou d’une autre de la volonté de Dieu pour les hommes, qu’un Jugement divin nous attend au dernier jour. C’est à peu près tout. Dès qu’on essaie d’entrer dans davantage de détail, d’expliciter un peu une de ces formulations sommaires, la diversité saute aux yeux. Prenez une question comme celle, brûlante, du jihād, la fameuse guerre sainte, incontestablement mentionnée dans les sources islamiques. Un salafiste de Daech vous dira que c’est une obligation individuelle et que chacun doit aller tuer au plus vite tous les mécréants, les non-musulmans comme les faux musulmans (ceux qui ne sont pas de leur groupe), par des attentats au besoin. Un juriste classique vous dira qu’il s’agit d’une obligation collective, et non individuelle, et qu’elle ne peut être accomplie que par l’autorité politique légitime, certainement pas par le premier venu se croyant investi d’une mission ; et il ajoutera le plus souvent que le jihād est défensif, qu’il vise à défendre les territoires musulmans contre les agressions, et non à agresser. Enfin, un soufi vous expliquera que le véritable jihād, c’est la guerre contre le péché, contre nos passions mauvaises, et qu’il s’agit donc d’ascèse et de travail sur soi. Et entre ces trois positions bien distinctes, que de nuances il faudrait présenter (le terroriste ne fait pas l’unanimité, loin de là, chez les salafistes, et certains soufis sont favorables à la lutte armée) ! Qui a raison ? Qui est plus musulman que les autres ? Bien malin qui peut le dire. Notre choix serait dicté par nos préférences (on favorisera le soufi parce que cela nous paraît plus gentil, et nous permet donc de « sauver » l’islam) ou nos angoisses (le salafiste aurait raison, parce qu’ainsi au moins, nous serions fixés). Il faut commencer par ne pas choisir et accepter que cette diversité existe, irréductible.

Vous allez me dire que j’exagère et qu’il y a, tout de même, un islam un peu objectif : celui du Coran. Les musulmans peuvent bien dire ce qu’ils veulent, mais pour découvrir le « vrai visage » de l’islam, pour en capturer l’essence et juger sur pièces du danger qu’il nous fait ou non courir, il suffirait d’aller à la source et de lire les textes fondateurs. Le procédé semble très simple, mais il va vite tourner court. Tout d’abord, le Coran est un texte à peu près incompréhensible. Certains de ses versets sont très clairs, mais le livre lui-même est extrêmement difficile. Le sens même des mots arabes dans ce texte très ancien est, dans beaucoup de cas, absolument conjecturel. Et même lu en traduction, c’est-à-dire après un choix d’interprétation, il reste mystérieux. Ceux qui vous disent que le Coran est très clair ne l’ont manifestement jamais ouvert. Je fais chaque année cette expérience avec des étudiants, non musulmans, que j’invite à lire le Coran comme un roman, sans commentaires ni guide de lecture ; ils sont toujours déboussolés de cette lecture d’un livre à la fois allusif et désordonnés, regorgeant de répétitions et de contradictions.

Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’on puisse absolument tout lui faire dire : impossible de fonder un polythéisme sur le Coran, ou un athéisme ; on n’y trouvera pas la Trinité chrétienne, on n’y trouvera pas non plus la philosophie de Spinoza. On ne peut pas tout lui faire dire, mais reste qu’il a le dos large. Et surtout, il ne parle pas tout seul. Croire qu’un texte, et spécialement un texte considéré comme saint, parle de lui-même et qu’il suffit de l’ouvrir pour le comprendre est une illusion. Tout texte appelle nécessairement une interprétation, et ceux-là même qui en nient la nécessité, qui prétendent pratiquer le littéralisme le plus rigoureux, proposent en fait eux aussi une méthode de lecture et d’interprétation. Soyons plus fins que ces littéralistes et surtout, ne leur donnons pas raison, n’acceptons pas leur définition de l’islam – pas parce qu’elle nous déplaît, mais parce qu’elle est stupide. Penser qu’en ouvrant son Coran, un journaliste français va pouvoir saisir l’essence de l’islam, c’est accepter l’illusion littéraliste. C’est aussi courir à l’échec, car le journaliste en question risque bien de trouver dans le Coran ce qu’il y a aura apporté. S’il travaille pour Valeurs actuelles et veut démontrer que le Coran est un texte dangereux, il trouvera le matériel terrifiant qu’il cherche ; s’il travaille pour Libération et entend souligner combien le Coran est un texte débordant d’humanisme et de tolérance, il y arrivera tout aussi bien. Parce que sur ce point comme sur bien d’autre, le Coran regorge d’affirmations apparemment contradictoires. Ce qui fera l’unité de la lecture, ce qui donnera le sens du texte, et pas d’un verset par-ci par-là, c’est l’interprétation. Et force est de constater que l’islam a proposé historiquement et propose toujours des interprétations très différentes. Impossible de définir laquelle est la plus juste.

Il ne faut pas forcer le trait, évidemment : le Coran fourni un cadre à ces interprétations, mais aussi un imaginaire, et cet imaginaire n’est pas un imaginaire non-violent. Cela interdit-il toute lecture radicalement non-violente du Coran ? Non. Mais à l’inverse, le Coran n’oblige pas à une lecture violente. Pour tenter d’aller un peu plus loin, je dirais que le Coran n’est pas un texte violent, mais qu’il offre une certaine disponibilité à un usage violent. Une comparaison peut être éclairante, si on en ôte l’effet « point Godwin » tout à fait fâcheux : Wagner n’était pas nazi, Nietzsche n’était pas nazi, mais ils ont pu être récupérés par le nazisme ; ce que le nazisme n’aurait jamais pu faire avec la philosophie de Kant ou la musique de Haydn. Faut-il condamner Wagner et Nietzsche pour cette disponibilité ? Je ne le crois nullement. Ils méritent qu’on les connaisse pour eux-mêmes, pas qu’on les condamne par l’usage que des criminels en ont fait.

D’autant qu’il n’y a pas, en matière de texte sacré, que le Coran. L’islam, c’est aussi des dizaines de milliers de ḥadīṯs, ces anecdotes ou propos rapportés du Prophète, sur à peu près tous les sujets imaginables. Le ḥadīṯ a l’avantage d’être nettement plus clair, en général, que le Coran, et son autorité pour les musulmans est considérable. On dit que l’islam, c’est le Coran, et c’est effectivement la théorie ; mais dans la pratique, l’islam, c’est bien plutôt le ḥadīṯ. Mais c’est un corpus colossal, touffu, rempli de contradictions, où tous les textes ne se valent pas, certains étant même au dire de la tradition musulmane elle-même de pures et simples arnaques ; c’est un océan dans lequel les savants musulmans apprennent à naviguer avec un ensemble de règles tout à fait byzantines. Là encore, il y a des écoles, qui ne partagent pas le même corpus. Et quand, aux différentes écoles sur le Coran, vous ajoutez les différentes traditions sur le ḥadīṯ, vous arrivez à une infinité de nuances.

Il n’y a pas, sur ce point comme sur tant d’autre, de « vrai visage » à découvrir : il nous faut admettre qu’il y en a plusieurs. Une essence de l’islam, l’islam réduit à un concept manipulable, ce serait tout à fait commode, mais cela n’existe pas. On a le droit de le regretter, mais pas de l’ignorer.

 

Mais en rester là serait un peu trop facile. Je balaie devant ma porte : dans le monde de l’islamologie, cette diversité est une manière d’avoir la paix quand le questionnement se fait trop pressant. Comme j’en sais plus que la plupart d’entre vous, je peux facilement balayer les arguments d’une salle, en disant « non, les ibadites ont une approche différente » ou « les murjites se sont opposés à cette manière de voir », bref en renvoyant toute affirmation sur l’islam à son irréductible diversité. C’est bien pratique ! On a raison de souligner, bien sûr, que l’islam est divers, qu’il faut toujours parler des islams, que l’essence de l’islam n’existe pas. Mais cela ne suffit pas : si la première erreur était de croire que l’islam existe, la seconde est bien de croire qu’il n’existe pas.

Certains nous l’assurent encore ces jours-ci. Tout ce à quoi nous assistons ne serait que l’effet de la misère sociale, des politiques néo-impérialistes de l’Occident, du passé colonial, de tout ce qu’on voudra, mais c’est évidemment sans lien avec l’islam. C’est aussi absurde que de vouloir tout expliquer par l’islam : la religion n’est qu’un facteur explicatif parmi d’autres. Mais on le rejette au nom d’un aveuglement idéologique stupéfiant, selon lequel le religieux ne peut pas être un moteur historique réel, mais nécessairement le symptôme d’autre chose. Trente-six ans après la Révolution iranienne, cet aveuglement serait comique s’il n’était pas si triste. On songe au mot de Péguy : « Il faut dire ce que l’on voit, et surtout, ce qui est plus difficile, il faut voir ce que l’on voit. »

Autre façon de croire que l’islam n’existe pas : le réduire à sa diversité, comme s’il n’avait aucune forme d’unité. Sa diversité est réelle, mais au moins dans la conscience des musulmans, l’islam, c’est quelque chose, pas un patchwork d’interprétations. Le sentiment est au contraire celui d’appartenir à un mouvement commencé par la révélation prophétique à Mahomet ; les contours de ce mouvement sont mouvants, l’accord ne se fait pas sur les limites, mais précisément : ce désaccord même prouve qu’il y a une aspiration à l’unité, et l’idée que certaines formes d’islam sont plus légitimes que d’autres. C’est ce qui explique qu’un mouvement arabe comme le califat de Daech puisse trouver un écho aux quatre coins de la planète. C’est aussi ce qui provoque la crise actuelle qui déchire l’islam et nous saute au visage. Car à mon sens, la crise de l’islam est d’abord une crise interne, et même une double crise interne : l’opposition sunnites-chiites est chauffée à blanc ; et se fait jour, au sein même du sunnisme, une guerre très dure pour la définition de l’orthodoxie.

 

Je vous propose d’ailleurs, à présent que nous avons admis que rien n’est simple, de ne pas nous arrêter à ce constat et d’entrer un peu dans cette complexité. L’islam sunnite explose parce qu’il se déchire entre au moins deux définitions concurrentes de ce que signifie être musulman.

Ce conflit nous est souvent largement opaque, non seulement parce qu’il touche à des points parfois très techniques, mais parce que nous n’avons pas nécessairement le bon cadre. Nous sommes marqués par un schéma d’explication très européen, celui des Lumières, selon lequel nous assisterions à une opposition au sein de l’islam entre des traditionnalistes rétrogrades, voulant conserver des pratiques totalement médiévales, et des modernisateurs qu’il conviendrait d’épauler dans leur tâche d’avant-garde éclairée. Nous avons en tête, parce que c’est notre arrière-plan culturel, que la tradition est rétrograde et que la modernité est ouverte et rationnelle. Les méchants ne seraient donc qu’une queue de comète menant un combat désespéré, et sans doute d’autant plus violent qu’il est désespéré, contre le progrès. Le problème, c’est que cela n’a rien à voir avec la situation.

Pour résumer les acteurs en présence, et simplifier évidemment, deux forces se disputent la définition de l’orthodoxie musulmane sunnite et s’opposent.

La première, c’est l’islam sunnite traditionnel, l’islam impérial – c’est-à-dire celui qui s’est élaboré dans le cadre des empires arabes et ottoman et qui a servi de cadre religieux, législatif et spirituel à ces empires du passé. Cette longue expérience du pouvoir, et du pouvoir sur des populations très diverses, l’a obligé à élaborer des outils de gestion de la diversité. Pour quiconque travaille sur cet islam classique, la diversité est un élément essentiel, à rebours de ce qu’on imagine souvent sur un islam qui serait obsédé par l’unité et l’uniformité. L’islam impérial ne se contente pas de donner un cadre, évidemment tout à fait dépassé aujourd’hui mais relativement généreux au moyen-âge, pour organiser la diversité confessionnelle dans l’empire, en permettant aux juifs et aux chrétiens de pratiquer leur culte, en trouvant des astuces pour intégrer dans ce cadre d’autres traditions religieuses comme l’hindouisme ; il organise également la diversité en son sein : diversité théologique, diversité juridique (ce n’est pas rien : l’islam classique accepte au moins quatre écoles de droit, qui se reconnaissent entre elles comme légitimes. Quatre manières de comprendre la volonté de Dieu, distinctes mais pouvant cohabiter en bonne intelligence ! Quatre versions de la sharīʿa, dont il est dès lors difficile de faire un absolu), diversité spirituelle aussi.

Cet islam-là a élaboré au fil des siècles une tradition de sagesse pratique. Il est notable par exemple que la fameuse lapidation prévue par les sources musulmanes pour punir les femmes adultères n’ait été, semble-t-il, au cours des quatre siècles qu’a duré l’empire ottoman, mise en pratique qu’une seule fois, à Istanbul ; et les chroniqueurs qui rapportent le fait en sont absolument horrifiés. Les savants musulmans classiques n’avaient en général guère plus d’appétit que nous pour un châtiment aussi barbare qu’ils cherchent à tout prix à éviter et qui, d’ailleurs, ne vient même pas du Coran. La doctrine juridique veut donc que, pour que l’adultère soit établi, on dispose de quatre témoins (c’est ce que demandent les sources) ; et ce témoignage est volontairement compris en son sens le plus fort : les quatre témoins doivent avoir été témoins oculaires de la pénétration elle-même. Cela suppose des conditions particulièrement peu communes. De ce fait, une condamnation à la lapidation pour adultère devient, dans les faits, à peu près impossible. Vous l’aurez compris, je ne mentionne pas là le fait que certains musulmans soient des gens tout à fait généreux et sensibles, mais bien la pratique que l’islam a eu, des siècles durant, de son propre héritage. C’est une manière de vivre l’islam, qui est probablement légitime puisqu’elle a dominé l’essentiel de l’histoire musulmane, et conserve une influence considérable.

Cet islam classique est aussi un islam culturel. Cela ne veut pas dire qu’il n’est pas religieux, mais qu’il s’inscrivait dans un cadre culturel, dans une société, dont il n’était pas facilement dissociable. C’est-à-dire qu’il était possible, dans cet univers, d’être authentiquement musulman sans être constamment mobilisé sur des questions religieuses : le religieux fait partie de la vie, il ne vient pas constamment la bouleverser pour tout le monde. L’islam, à la période classique, ne se prétend pas une doctrine pour une élite de militants sur-engagés. C’est une maison large, ouverte à la société dans son ensemble.

Vous vous en doutez, quand on essaie de démontrer que l’islam est pacifique et tolérant, c’est en général à cet islam-là qu’on va se référer, d’autant plus facilement que ce cadre, l’islam classique et impérial, est celui qui fait référence, ou du moins qui faisait référence jusqu’à récemment.

Car cet islam impérial a connu quelques soucis. Au XIXe siècle, quand la supériorité technique et scientifique de l’Occident est devenue évidente en se doublant d’une supériorité militaire qui a permis la colonisation d’immenses territoires musulmans, on l’a accusé, chez les musulmans eux-mêmes, d’être la cause de la décadence de la civilisation arabo-musulmane, d’avoir trahi, de s’être sclérosé, d’avoir perdu la vigueur de l’islam des origines à force de subtilité juridique et théologique. Des mouvements de réforme sont apparus, qui ont voulu moderniser l’islam ; certains en le laïcisant, en l’occidentalisant, et d’autres en revenant à l’origine.

C’est dans ce dernier mouvement que va apparaître le salafisme. Les « salaf », ce sont les pieux anciens, les premières générations musulmanes, considérées comme un modèle indépassable, encore préservé de la dégradation progressive de la tradition. Cette préoccupation pour l’origine comme source d’un possible renouveau apparaît chez des penseurs qui veulent moderniser l’islam à la fin du XIXe siècle ; et cette volonté modernisatrice va rencontrer sur sa route un mouvement théologique totalement marginal, le wahhabisme, né à la fin du XVIIIe siècle dans une oasis des déserts d’Arabie, qui promeut un islam bédouin à la fois très simple et très rigoriste, loin de la décadence de l’islam des villes. Ces deux mouvements assez différents vont faire, au début du XXe siècle, une forme de jonction inattendue. L’argent du pétrole de la monarchie séoudienne, salafiste par excellence, et la mobilisation du jihād contre les Soviétiques en Afghanistan, qui a rassemblé des musulmans du monde entier, ont permis à cette idéologie de se répandre, au point de devenir, d’une hérésie condamnée et prise de très haut par les autorités musulmanes à ses débuts, un candidat sérieux à la nouvelle orthodoxie.

Le salafisme n’est pas un mouvement traditionnel. C’est même exactement le contraire : il refuse l’islam traditionnel, il refuse la tradition, ce qui se passe de générations en générations, au nom d’un rapport direct à l’origine. Ils jouent leurs arrière-arrière-arrière-arrière-grands-parents contre leurs parents et grands-parents. Ils refusent l’islam qu’ils ont reçu, qui est l’islam traditionnel, classique, impérial, au nom d’un autre islam, jugé plus authentique. Ce n’est pas un mouvement conservateur : au contraire, il cherche à dynamiter le passé, l’héritage, au nom d’un passé nettement plus lointain et donc nécessairement fantasmé.

Car l’ennui, ou l’avantage, avec les arrière-arrière-arrière-arrière-grands-parents, c’est qu’on ne les a pas connus. On peut donc leur faire dire à peu près ce qu’on veut. Les parents et les grands-parents, c’est plus complexe, cela résiste. Mais le passé lointain ouvre de vastes champs à l’imagination.

Cet islam-là n’est pas lesté par des siècles d’expérience historique des responsabilités. Il n’a jamais eu à faire cohabiter des peuples, à appliquer des lois, à se confronter à un réel qui existe, qui résiste et qui oblige à faire aussi de la politique – qui est l’art du compromis avec le réel.

Cet islam-là ne s’embarrasse pas de culture : il est religieux, et rêve que toute la vie des individus soit réglée par des préceptes religieux. Il rêve de musulmans chimiquement purs, qui ne seraient que musulmans et pas en même temps égyptiens, pharmaciens, fans de football, sensibles à la poésie classique et allergiques au poil de chat. Cela atteint des niveaux absurdes. Il y a un grand débat : certains textes disent que le prophète était friand de pastèque, et certains salafistes, de ce fait, en mangent à tous les repas ; d’autres textes affirment qu’il n’en mangeait jamais, et d’autres salafistes, en conséquence, n’en mangent jamais. Le débat théologique fait donc rage : faut-il manger des pastèques ? Le goût personnel n’entre pas en compte.

Cet islam total a un problème, on s’en doute, avec la diversité. Que l’islam classique ait pu admettre quatre écoles de droit, quatre interprétations différentes de la Loi divine (comme il y a quatre évangiles pour un seul Jésus), leur est insupportable. La Loi divine doit être univoque, identique, claire. Elle repose sur un présupposé littéraliste : il suffit d’ouvrir le Coran pour le comprendre. Les plus rigoristes, les plus littéralistes de l’islam classique n’allaient pas jusque-là (Ibn Hanbal reconnaissait que trois hadiths ne pouvaient pas être lus littéralement, dont celui où le Prophète déclare que la Pierre noire est la main de Dieu sur la terre). Ce littéralisme est une illusion grave, qui laisse croire qu’un texte du VIIe siècle écrit en Arabie est immédiatement compréhensible par un musulman français du XXIe, sans place pour le raisonnement, la hiérarchisation, l’élaboration intellectuelle. L’existence de quatre écoles de droit légitimes qui ont irrigué toute l’histoire du sunnisme apparaît comme une bizarrerie incompréhensible et surtout inacceptable : il ne peut y avoir qu’une seule volonté de Dieu, claire et nette, puisque l’accomplir est la seule voie vers le paradis.

Il serait faux de croire que le salafisme, pour autant, soit toujours violent. Les terroristes ne représentent qu’une minorité d’entre eux, la majorité préférant se désintéresser de la politique et prôner la soumission aux autorités, quelles qu’elles soient. Mais guerrier ou non, le salafisme crée les conditions intellectuelles et spirituelles de la violence.

Cet islam-là est-il conforme à l’islam des origines ? Certainement pas. Tout d’abord parce que l’imitation du passé n’est pas le passé : vous pouvez vous poudrer et porter la perruque, vous ne serez jamais à la cour de Louis XIV, ni même comme à la cour de Louis XIV, pour la bonne et simple raison qu’à la cour de Louis XIV, on n’imitait rien. On était soi-même, on était de son temps, on ne vivait pas dans l’obsession du passé – ce qui, peut-être, a permis précisément à ce temps d’être grand. De plus, nous connaissons mal l’islam des origines : les sources sont tardives, et laissent donc tout l’espace à une reconstruction imaginaire digne des remparts de Carcassonne. Le salafisme n’est pas l’islam des origines, mais est-il la vérité de l’islam ? Certainement pas. Ceux qui le répètent aujourd’hui, en nous disant que l’islam est nécessairement littéraliste, hostile à toute diversité, brutal, etc., ne font que reprendre les thèses salafistes. Ils se laissent convaincre par les salafistes. Notre devoir devrait être, au contraire, de résister à ces thèses. Nous n’avons pas à choisir quel est le « vrai visage » de l’islam, mais continuer à tenir qu’il en a plusieurs – pas parce que cela nous fait plaisir, mais parce que c’est vrai.

La crise de l’islam à laquelle nous assistons, c’est donc une crise de modèle, sur fond de concurrence entre ces deux manières bien différentes de vivre l’islam. Longtemps en position écrasante de force, l’islam classique, traditionnel, a d’abord considéré le salafisme naissant comme une hérésie ridicule, un simplisme de Bédouins illettrés. La condamnation du salafisme était alors sans appel. Aujourd’hui, la concurrence est rude entre ces deux conceptions radicalement différentes, et le salafisme parvient à contester au premier son monopole séculaire de définition de l’orthodoxie. L’hérésie semble même en passe, dans beaucoup d’esprit, d’être devenue l’orthodoxie elle-même. Car la frontière, si elle est claire au plan doctrinal, ne l’est pas tant que cela dans les appartenances. Les musulmans ne sont pas, pour la plupart, dans un camp ou un autre ; mais ils en subissent plus ou moins l’influence, et force est de reconnaître que l’influence du salafisme est grandissante, dans le monde arabe comme en Europe.

Ce succès du salafisme profite de la faiblesse déjà ancienne des institutions de l’islam classique. Le discours de ces dernières manque de prises sur le réel depuis des décennies et reste prisonnier, sans créativité, des schémas anciens élaborés patiemment au moyen-âge, avec sagesse et mesure. Depuis trop longtemps, cet islam-là, qui nous est bien plus sympathique que le salafisme, est incapable de répondre avec netteté aux questions posées par la modernité. Démocratie, droits de l’homme, droits des femmes, ces sujets modernes questionnent évidemment les cadres juridiques classiques, mais on attend encore des réponses sérieuses, capables de conjuguer une tradition si riche et les aspirations d’aujourd’hui. Car le salafisme, mouvement moderne, né en réaction à la modernité, a quant à lui des réponses claires à proposer dans tous ces domaines. La démocratie ? C’est non. Une déclaration universelle des droits de l’homme ? C’est non. Des droits des femmes égaux à ceux des hommes ? C’est non. Il est remarquablement plus adapté pour dire, aujourd’hui, ce qu’il faut penser. La réponse qu’il donne aux questions du temps ne nous plaît pas, mais il a au moins le mérite d’en donner. C’est d’ailleurs pour cela que je ne suis pas à l’aise avec le discours fréquent qui nous répète que l’islam doit procéder à son aggiornamento. Il l’a déjà fait, et cet aggiornamento, c’est le salafisme. L’urgence n’est pas, pour l’islam, de rompre avec sa tradition, mais au contraire de retrouver un rapport apaisé, constructif, avec sa tradition.

Ces constats trop schématiques, et pourtant déjà bien longs, nous indiquent également que demander aux autorités musulmanes de se démarquer des terroristes à coup de pancartes « Not in my name ! » et de condamner les attentats est tout à fait insuffisant. Il ne suffit pas non plus de proposer, comme on le demande souvent, un islam « modéré » face aux extrémistes. J’espère n’être pas un chrétien modéré, et je crois que la demande sous-entendue qui est faite par là n’est pas qu’on ait des musulmans modérés, mais des gens modérément musulmans. L’expression suppose que les salafistes sont davantage musulmans que les autres. Quelle efficacité peut avoir, en ce cas, un tel discours de la modération pour des jeunes précisément attirés par la radicalité du discours salafiste. Seul un discours radical peut, en retour, les en détourner. Mais une radicalité plus profonde, plus authentique, qui peut être, comme le proposent certaines voies musulmanes, une radicalité spirituelle : la recherche de Dieu en soi, la rencontre de Dieu dans la prière personnelle plutôt que dans l’attentat-suicide me paraissent une aventure nettement plus radicale, si on la poursuit sérieusement. Dans cette voie, la tradition islamique aurait bien des richesses, aujourd’hui largement inexploitées, à faire valoir. Saura-t-elle le faire dans les années qui viennent ? Ce serait, il me semble, une des rares façons de sortir par le haut de ces luttes sanglantes ; mais la réponse appartient évidemment aux musulmans eux-mêmes.

Adrien Candiard, op.

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Les Innocentes

12 Février 2016, 05:44am

Publié par Grégoire.

un film magistral, dur mais traité avec finesse.

un film magistral, dur mais traité avec finesse.

 

SYNOPSIS

 

En 1945, Mathilde Beaulieu travaille au sein de la Croix rouge française dans un hôpital de fortune en Pologne. Un jour, une nonne d'un couvent voisin lui demande de l'aide. La jeune femme finit par la suivre et découvre que l'une des soeurs est sur le point d'accoucher. Après la naissance de l'enfant, elle découvre que d'autres servantes de Dieu sont également enceintes. Elles ont été violées par des soldats russes. La mère supérieure refuse d'alerter les autorités pour que la réputation du couvent reste intacte. Elle refuse également que Mathilde leur porte secours. Maria, qui a eu une autre vie avant de prendre le voile, se pose des questions sur sa foi après ce qu'il leur est arrivé...

 

Critique

Un couvent polonais, en 1945. Dehors, dans l'hiver, la guerre s'attarde. L'occupant soviétique est partout, ses soldats rôdent dans le froid comme des bêtes affamées. Quelques mois plus tôt, ces loups sont entrés chez les nonnes, laissant derrière eux une trentaine de femmes traumatisées et -- pour quelques-unes -- enceintes.

Anne Fontaine, cinéaste éclectique (de Coco avant Chanel à Perfect Mothers ou Mon pire cauchemar), s'est inspirée d'un fait historique réel et du journal intime d'une Française, médecin pour la Croix-Rouge, seul recours des religieuses isolées. C'est cette série de rencontres que développe le film : la progression d'un apprivoisement mutuel, d'une confiance patiemment tissée, visite après visite. Filmée en quasi-huis clos, dans la grisaille du couvent, cette histoire de naissances et de renaissance, tout en scènes délicates et justes, repose en grande partie sur le talent des interprètes. Lou de Laâge est lumineuse, qu'elle donne la réplique à son collègue et amant Vincent Macaigne (dans le rôle d'un faux cynique amoureux) ou qu'elle se confronte à ses patientes polonaises, dont la bouleversante Agata Buzek.

La jeune doctoresse est moderne, rationaliste, athée. Ses patientes cloîtrées sont repliées sur leur secret, leur honte et leur souffrance. Entre ces femmes si différentes, la cinéaste sait pourtant construire un lien fort, salvateur, le rendre crédible et touchant : une affaire de solidarité féminine et, au-delà, de réponse fraternelle à la ­violence du monde. Un transfert progressif de la foi, vers l'humain. -- Cécile Mury

 

Voir aussi : http://www.la-croix.com/Culture/Cinema/Les-Innocentes-dans-secret-couvent-2016-02-09-1200738721

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