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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

L'épanchement d'une confiance

18 Juin 2016, 05:34am

Publié par Grégoire.

L'épanchement d'une confiance
"L'amitié vit par elle-même et par elle seule ; libre dans sa naissance, elle le demeure dans son cours. Son aliment est une convenance immatérielle entre deux âmes, une ressemblance mystérieuse entre l'invisible beauté de l'une et de l'autre, beauté, que les sens peuvent apercevoir dans les révélations de la physionomie, mais que l'épanchement d'une confiance qui s'accroît par elle-même manifeste plus sûrement encore, jusqu'à ce qu'enfin la lumière se fasse sans ombres et sans limites, et que l'amitié devienne possession réciproque de deux pensées, de deux vouloirs, de deux vertus, de deux existences libres de se séparer toujours et ne se séparant jamais.
 
L'âge ne saurait affaiblir un tel commerce ; car l'âme n'a point d'âge. Supérieure au temps, elle habite le lieu éternel des esprits, et, tout attachée qu'elle est au corps qu'elle anime, elle n'en connaît pas, si elle le veut, les défaillances et les souillures. Et même, par un privilège admirable, le temps confirme l'amitié. A mesure que les événements passent sur a vie de deux amis, leur fidélité s'affermit par l'épreuve. Ils voient mieux l'unité de leurs sentiments au choc qui aurait pu la détruire ou l'ébranler. Comme deux rochers suspendus au bord des mêmes vagues et leur opposant une résistance qui ne fléchit jamais, ainsi regardent-ils le flot des années attaquer en vain l'immuable correspondance de leurs coeurs. Il faut vivre pour être sûr d'être aimé." 

 

Marie Madeleine Lacordaire.

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“Ce qu'on sait de quelqu'un empêche de le connaître.”

16 Juin 2016, 05:00am

Publié par Grégoire.

“Ce qu'on sait de quelqu'un empêche de le connaître.”

" Chanter c'est confier sa voix à la vérité d'un silence, à la justesse d'un souffle, tremblant dans son envol, lumineux dans son déclin. Dans le chant, la voix passe de l'ombre à la lumière, de la chair à l'esprit. L'esprit est une partie du corps, un fragment plus subtil de la chair- comme on dit d'un vin qu'il est subtil, d'une absence qu'elle est longue."

Christian Bobin, la part manquante

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Il manque à ce monde cadavérique le scandale de la poésie !

15 Juin 2016, 05:03am

Publié par Grégoire.

Il manque à ce monde cadavérique le scandale de la poésie !

Jamais le monde n’a été aussi fort. Le terrorisme tel qu’on le connaît historiquement ne réussit qu’à renforcer le système qu’il prétend attaquer, bien que certains de ses membres aient pu avoir des têtes d’anges. Jamais la négation de l’âme n’a été aussi forte et tranquille. L’esprit n’est plus même nié, c’est plus sournois qu’une négation. Nous sommes comme des prisonniers dont le corps seul aurait le droit de sortir.

L’âme va rester vingt-quatre heures sur vingt- quatre en prison : le reste, le clinquant, c’est seulement cela qui est libre. Cette société ne croit plus qu’à elle-même, c’est-à-dire à rien. C’est donc une lutte infernale de chacun contre tous, car s’il n’y a qu’un seul monde autant y être le premier : il y a presque une logique là-dedans. C’est le meurtre légal, accepté. Aujourd’hui, il n’y a plus d’obstacles. On est dans une sorte de progression négative dont on ne voit pas le terme et qui est comme d’avancer dans une nuit vide de tout. On a déclenché quelque chose qui est sans pitié, comme un fou qui aurait libéré sa folie. Il faudra que tout soit atteint pour qu’on commence à réfléchir. Le nihilisme porte un coup de boutoir à ce qui nous nourrit, et ce sont toutes les nourritures qui sont atteintes : on nous fait manger de mauvais mots, on nous fait avaler de terribles sourires. Il faudrait tout passer au jet, même les mots, même les religions (…) 

La religion est devenue une nourriture fade, qui ne nourrit plus personne, et quand elle parle du cœur, c’est sans talent, parce qu’elle ne croit plus à ce mot. Seule la poésie garde un ferment actif de révolte. Je ne crois pas que les grands poètes nous parlent seulement de papillons quand ils en parlent : ils nous apportent aussi un premier secours.

Christian Bobin, La lumière du monde.

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Je veux de l'inconfort...

14 Juin 2016, 05:06am

Publié par Grégoire.

Je veux de l'inconfort...

 

Je veux de l'inconfort,

Du vertige.

Je veux du désaccord,

Des débats à n'en plus finir.

Je veux du partage,

Fuir la frilosité de la propriété.

Je veux du mélange,

Des arcs-en ciel de peau humaine.

Je veux du changement,

Et pas ce quotidien qui éteint.

Je veux du désordre,

Un joyeux fouilli qui me dit que je vis.

Je veux la chair de poule,

Pas ces habitudes qui roucoulent.

Je veux de la passion,

Je l'aime peut-être autant que la déraison.

Je veux vibrer,

Ne jamais être réconfortée.

Je veux la liberté,

La croquer pour ceux qui en sont privés.

Je veux de la folie,

Car c'est à travers elle je crois,que le plus on vit....

Et tout ce que je ne veux pas

Je vous laisse le vivre pour moi.

                                                                    Laure Renaud

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La vocation divine de l'homme

12 Juin 2016, 05:08am

Publié par Grégoire.

La vocation divine de l'homme

Les Racines du ciel
Émission du 9 juin 2013 par Frédéric Lenoir et Leili Anvar sur France Culture.

Annick de Souzenelle, auteur et conférencière, ancienne infirmière anesthésiste, elle a fait des études de mathématiques, de théologie chrétienne orthodoxe et d'Hébreu biblique. Nous l'avions reçu en 2011 dans les racines du ciel pour parler des anges et nousla recevons aujourd'hui pour son dernier livre

«Va vers toi-même: la vocation divine de l'homme" paru chez Albin Michel.

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Je sais que je dois vous crier...

10 Juin 2016, 05:09am

Publié par Grégoire.

 

«  Ceux qui ont pris tout le plat dans leur assiette, laissant les assiettes des autres vides et qui, ayant tout, disent avec une bonne figure, une bonne conscience : "Nous, nous qui avons tout, on est pour la paix", je sais que je dois leur crier à ceux-là, les premiers violents, les provocateurs de toutes violences, c'est vous !

Et quand le soir, dans vos belles maisons, vous allez embrasser vos petits enfants, avec votre bonne conscience, au regard de Dieu, vous avez probablement plus de sang sur vos mains d'inconscient que n'en aura jamais le désespéré qui a pris des armes pour essayer de sortir de son désespoir … » 

L'abbé Pierre.

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Poulettes de luxe...

9 Juin 2016, 11:01am

Publié par Grégoire.

Toutes ressemblances avec des personnes existantes ou ayant existé seraient purement fortuites...

Toutes ressemblances avec des personnes existantes ou ayant existé seraient purement fortuites...

Des haciendas du Yucatan aux excentriques de Los Angeles en passant par les copistes du Louvre ou les jardins, ce photographe se laisse guider par une envie : découvrir un nouveau monde et le faire partager. Aussi, lorsqu’il tombe sur la photo d’un “coq incroyable”, il décide de réhabiliter poules et poulets et se lance dans cet étonnant projet “Coq & Roll”.

Les stars de la basse-cour

« J’ai voulu rendre hommage à ces animaux qui ont les deux pattes dans le fumier et que l’on regarde à peine alors que le coq est à la fois une bête universelle et le symbole de la France… J’ai photographié ces poules comme des oeuvres exceptionnelles de la nature », raconte Eric Sander. En effet, tous les poulets ne finissent pas rôtis : certaines races n’existent que pour être admirées.

« “Rod Stewart” (un coq hollandais argenté à liserés bleus, sur la photo ci-dessous) est mon préféré, c’est le plus rock’n roll… »

 
 

Un casting de mannequins

« Je suis allé dénicher mes spécimens dans les foires, d’abord en Californie où j’habitais, puis en France. Je choisissais les “tronches” qui me plaisaient : un vrai casting, en somme ! Ces bêtes ne prennent évidemment pas la pose, elles bougent sans arrêt. J’ai à peu près 15 secondes pour faire leur portrait. Avant de commencer, j’ai tout préparé dans mon petit studio, la lumière, le matériel… »

Ci-dessous : « Anémone », poule Padoue naine frisée couleur chamois.


 

Des poules et des hommes

Ce qui surprend, c’est combien ces poules et coqs nous ressemblent, notamment par leurs attitudes : ils ont le regard fier, la moue dédaigneuse… « Leur allure presque humaine vient aussi du fait que, cadrés ainsi, on perd les repères des pattes et des ailes. » Mais n’est-ce pas cette même attitude qu’on leur connaît dans nos poulaillers ?

Ci-dessous : « Portrait de famille », poule Faverolles (allemande) saumoné foncé.


 

Des poules qui donnent des ailes

« La beauté est partout, il suffit de la cueillir. Ces poules et coqs représentent la diversité. Ils poussent chacun de nous à regarder mieux et différemment autour de soi », raconte le photographe dont la quête est de « mettre en valeur la beauté du monde ».

Ces bêtes nous amusent aussi, et on n’est pas étonné que ce travail soit celui qui, parmi tous ceux d’Eric Sander, déclenche le plus de sourires… Voici « La Douairière », coq hollandais nain bleu à huppe blanche.


 

Belles bêtes

La palette de couleurs des plumes, la touche de rouge des crêtes ou des barbillons, les “chevelures” hirsutes ou au contraire comme sorties d’une permanente… Photographiés sur fond noir, poules et coqs se révèlent de vrais sujets graphiques, étonnamment gracieux. « Les bêtes ne sont ni toilettées, ni “coiffées”. Et aucune photo n’est retouchée », précise Eric Sander.

Ci-dessous : « Punk de face », coq hollandais doré. 


 

Site : Eric Sander

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A british apparition..

8 Juin 2016, 05:34am

Publié par Grégoire.

A british apparition..

 

Un dimanche au Brompton Oratory, deux heures de "spectacle" au milieu des ors et de la pompe londonienne catholique; lectures et chants en latin, je ne comprends rien, je cherche le Christ derrière les volutes d'encens, je ne le vois pas, je ne l'entends pas non plus… d'ailleurs je n'en même pas le gout, ni le désir.. 

J'écoute le prêtre parler de cette pécheresse Marie Madeleine à qui le Christ s'adresse sévèrement avec ces mots violents « Noli me tangere je ne suis plus de ce monde. » Moi, je l'entends lui murmurer tendrement, doucement « Ma chérie, je t'offre le plus bel amour qui soit, la communion éternelle de nos deux âmes, comme un mariage mystique, je serai sans cesse près de toi, en toi, a jamais, ne pleure pas ». Mais pas trop le temps de rêver, ici on se lève, on s’agenouille, on s’assoit.. épuisant. j'ai mal à la cheville, je rêve d'une bière anglaise dans petit pub…. Et puis c'est fini, ouf ! franchement…

Dehors c'est le vrai ciel bleu, pas celui de tous les tableaux baroques de cette église qui cache la vue de Dieu dans des nuées d'angelots et de coton.. Une envie de chanter, de marcher, de danser, de respirer… Alors je retourne à Green park, je passe devant celui qui depuis trois jours m'offre des glaçons pour ma cheville qui me fait souffrir… On est devenu des amis, des vrais, pas à la Facebook, et quand il me voit, il quitte sa petite baraque à frites et coca et m'offre sa glace avec ce même regard que les Rois mages devant la Crèche.. ça frôle l'idolâtrie mais grâce à lui je marche presque normalement, j'esquisse même  un pas de danse pour le rassurer… Et puis soudain, je comprends que le Christ m'avait donnée rendez vous la ce matin, et non dans cette église perdue au milieu des beaux quartiers. mais si j'ai la foi, je le sens, Il me cherche sans se lasser, avec une patience et une tendresse folle...

Il y a une petite fille qui marche dans les herbes hautes de Green Park, elles lui arrivent presque aux épaules...pour elle c'est la jungle totale,..sa Birmanie à elle,..elle prend sa respiration pour tenter d'aller retrouver ses parents, je la regarde, totalement émerveillée et là aussi je vois le Christ sourire de la haut.. d'ici bas...je sais plus trop ou est le bas, ou est le haut en fait...! J'ai croisé ce matin deux poètes, deux artistes, deux éclats de lumière divine..

SRD

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" L'inépuisable est à notre porte..."

5 Juin 2016, 12:19pm

Publié par Grégoire.

280 personnes à Annecy mardi 1er mai.

280 personnes à Annecy mardi 1er mai.

Comment résister à la prometteuse invitation de quelqu’un qui soutient que “l’inépuisable est à notre porte” ? N’y a-t-il pas, bien vivant en chacun de nous, un instinct de sublimation que nous n’osons revendiquer, tant le cynisme matérialiste moderne tient pour rien ce qui appartient au monde invisible ?

C’est ce “rien” qui fait toute l’originalité de l’œuvre de Christian Bobin, lequel, de son propre aveu, aurait rêvé d’être gardien d’un brin d’herbe et d’en faire même son métier ! Bobin s’immisce subrepticement dans les interstices de nos mélancolies. Il va même plus loin… Il nous demande de regarder le monde en délivrant les choses de leur pesanteur, en les épurant, en n’en retenant que l’essence, le parfum. « Parfois, il suffit de regarder une seule petite chose pour découvrir Dieu au fond, caché, comme un enfant craintif ».

Il faudrait se souvenir de cette curiosité inapaisée de l’enfant qui colle son nez au carreau et pulvérise la distance (millimétrique si l’on en croit l’épaisseur du verre, mais rendue considérable par notre fatale propension à la cécité) entre le dehors et le dedans. 

Grégoire Plus incarne cet enfant à merveille. Tour à tour confident, facétieux, grave, étonné, bouleversé, véhément, dansant, éperdu, jubilant, il nous convie, nous interpelle, nous prend à partie, nous invite à passer un moment au coin du feu de l’enthousiasme, qui se nourrit des petites choses du quotidien, dans cette douceur un peu hors du temps où, simplement, l’on se sent bien. 

« La théologie est inutile. Chaque rose est un livre saint qui ouvre le cœur de celui qui le lit. » Le monde, à ce degré de raffinement, peut sembler tout entier spiritualisé. Grégoire Plus, par sa présence scénique dépourvue de toute théâtralité, donne au phrasé si particulier de Bobin, parfois presque éthéré, un ancrage, une incarnation, une stupéfiante vitalité. Et si nous nous laissons volontiers “embobiner”, c’est parce que les adjectifs et les métaphores superlatives dont on pourrait parfois reprocher à Bobin la surabondance sont agencés de manière telle par le talent oratoire et la parfaite diction de Grégoire Plus, qu’ils finissent par couler de source et que nous nous laissons emporter avec délice par ce flot. Nous quittons le registre du spectacle pour atteindre à un genre inclassable, qui emprunte à la liturgie, tant les allusions au divin et au monde invisible sont omniprésentes. Et Grégoire Plus fait preuve d’une magnifique prodigalité en offrant un spectacle dépouillé, sans artifice, d’une saisissante intériorité. Cet homme-là n’est pas dans la comédie, mais dans la vérité, dans une ferveur brûlante liée à la folie de vouloir transmettre l’intransmissible. On le sent à son regard fiévreux, à sa manière de goûter les silences, de laisser courir les points de suspension ou de sertir un mot avec la justesse intuitive et le naturel rigoureux des âmes en quête. Son rôle est celui d’un passeur de lumière. C’est ce qui provoque dans la salle, ce silence presque religieux où le spectateur, qu’il le veuille ou non, est transformé en témoin, en fidèle, en veilleur, en explorateur de l’indicible, là où il n’est plus de frontière entre la parole et le silence, entre la présence et l’absence, entre la terre et le ciel.   

« Il n'y a que le grave et l'inattendu qui peuvent offrir à nos âmes captives une ouverture sur la vie pure, et c'est ce que le monde, instinctivement, immédiatement, déteste. » 

Le miracle opéré par Bobin et son complice Grégoire Plus (dont le patronyme, à lui seul, en dit long sur la valeur ajoutée qu’il opère), c’est que ce monde poétique, si éloigné des préoccupations contemporaines, nous est accessible immédiatement, comme si nous étions sortis par inadvertance de l’autoroute de nos obligations et de nos hâtes pour rejoindre illico un arrière-pays familier, dont nous regrettons d’avoir déserté les saveurs.

On ressort de cette expérience poétique comme si l’on était passé clandestinement de l’autre côté du miroir et qu’on nous avait jeté à la figure « un verre rempli de lumière »… 

Les leçons de poésie et de silence qui nous sont prodiguées (comme on prodigue des soins), sont là pour faire abdiquer “la bruyante lumière des volontés” et pour qu’une douce et bienfaisante mélancolie monte aux yeux des vivants que nous sommes, qui sentons bien que notre présence sur terre est un exil. Et que la merveille n’est pas au bout du monde ou dans une autre vie, mais ici et maintenant, au fond de nos yeux. Si nous apprenons à regarder.

François Garagnon

 

" L'inépuisable est à notre porte..."

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Egarements. Le moine enfant.

4 Juin 2016, 05:08am

Publié par Grégoire.

Egarements. Le moine enfant.

 

Un bol de thé à la main, je monte au grenier chercher une phrase dont je ne me souviens qu'à moitié. Les livres sont en piles. J'en ouvre plusieurs. L'un d'eux me chuchote quelque chose d'incroyable. Je lis accroupi comme l'enfant devant l'escargot. Le temps retient son souffle. Hélas il faut redescendre. Plus tard, après l'avoir cherché partout, je remonte prendre dans le grenier le bol oublié. Nous sommes contents de nous revoir. Chaque matin, il donne à mes mains serrées autour de ses cannelures framboise la force d'un livre saint. La brûlure du bol transmise à mes mains me prouve l'existence de Dieu. La sensation peut être aussi bien celle d'une pluie giflant la pierre de mon front. Ou d'autres chocs élémentaires entre le monde et ma chair : Dieu est à cette jointure. Le corps se souvient d'un coup qu'il est mortel. L'éternité arrive par une piqûre de rose. Le bol oublié au grenier est froid. Aucune sensation dans les mains. Dieu n'est plus par instants. C'est la plus subtile de ses façons d'être. Ne rien sentir, c'est traverser des anges sans le savoir. Eux le savent et sourient de nous voir vivre aussi peu. La sensation d'être vivant est si profonde que dix mille ans de pensée ne suffiraient pas pour entrevoir le paradis qu'elle contient. Le bol aux cannelures framboise rend mes mains attentives. Il apparaît à mon réveil. Les vaisselles usent son cratère blanc. Brave compagnon. Il n'a rien de remarquable et c'est en ça qu'il est remarquable. Il est au tout début du monde, avant qu'il y ait des livres. Il a pour grande soeur la table dans la chambre, avec ses taches d'encre. Quand le moine japonais Ryokan perd son bol à aumônes en jouant avec les enfants, il en éprouve du chagrin. Ce chagrin lui donne un poème. Ce poème lui redonne son bol. Nous sommes tous frères pour avoir connu un jour ce léger chagrin de perdre une chose sans importance. Sans importance, vraiment ? Perdue, vraiment ? Partout sur terre des enfants en bas âge - qui est l'âge de la grande théologie - traînent avec eux un ours fatigué. Qu'ils l'égarent, et Dieu s'en va - jusqu'au prochain clin d'oeil du soleil derrière une vitre sale. J'ai réveillé plein de livres. Je n'ai jamais retrouvé la phrase que je cherchais. Dans le bol vide, tout l'univers. La vie imparfaite est la vie parfaite. 

Christian Bobin.

http://www.lemondedesreligions.fr/papier/2016/77/egarements-le-moine-enfant-28-04-2016-5489_224.php

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Le français ? une langue animale...

2 Juin 2016, 05:00am

Publié par Grégoire.

Le français ? une langue animale...

 

Que vous soyez fier comme un coq

Fort comme un bœuf

Têtu comme un âne

Malin comme un singe

Ou simplement un chaud lapin

Vous êtes tous, un jour ou l'autre

Devenu chèvre pour une caille aux yeux de biche

Vous arrivez à votre premier rendez-vous

Fier comme un paon 

Et frais comme un gardon

Et là ... Pas un chat !

Vous faites le pied de grue

Vous demandant si cette bécasse vous a réellement posé un lapin

Il y a anguille sous roche

Et pourtant le bouc émissaire qui vous a obtenu ce rancard

La tête de linotte avec qui vous êtes copain comme cochon

Vous l'a certifié

Cette poule a du chien

Une vraie panthère !

C'est sûr, vous serez un crapaud mort d'amour 

Mais tout de même, elle vous traite comme un chien

Vous êtes prêt à gueuler comme un putois

Quand finalement la fine mouche arrive

Bon, vous vous dites que dix minutes de retard

Il n'y a pas de quoi casser trois pattes à un canard

Sauf que la fameuse souris

Malgré son cou de cygne et sa crinière de lion

Est en fait aussi plate qu'une limande

Myope comme une taupe

Elle souffle comme un phoque

Et rit comme une baleine 

Une vraie peau de vache, quoi !

Et vous, vous êtes fait comme un rat

Vous roulez des yeux de merlan frit

Vous êtes rouge comme une écrevisse

Mais vous restez muet comme une carpe

Elle essaie bien de vous tirer les vers du nez

Mais vous sautez du coq à l'âne

Et finissez par noyer le poisson

Vous avez le cafard

L'envie vous prend de pleurer comme un veau 

(ou de verser des larmes de crocodile, c'est selon)

Vous finissez par prendre le taureau par les cornes

Et vous inventer une fièvre de cheval

Qui vous permet de filer comme un lièvre

C'est pas que vous êtes une poule mouillée

Vous ne voulez pas être le dindon de la farce

Vous avez beau être doux comme un agneau

Sous vos airs d'ours mal léché

Faut pas vous prendre pour un pigeon

Car vous pourriez devenir le loup dans la bergerie

Et puis, ç'aurait servi à quoi

De se regarder comme des chiens de faïence

Après tout, revenons à nos moutons

Vous avez maintenant une faim de loup

L'envie de dormir comme un loir

Et surtout vous avez d'autres chats à fouetter.

 

 de Jean D'ORMESSON.

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Être libre ?

31 Mai 2016, 05:00am

Publié par Grégoire.

Être libre ?

Certaines revendications de liberté sont immatures et pulsionnelles : faire enfin ! ce que l’on veut, être délivré de toute contrainte. Certaines aspirations sont légitimes mais secondaires : avoir un choix plus large, avoir les moyens de s’exprimer qui nous conviennent ; d’autres sont déterminantes politiquement, mais pas encore essentielles à la personne : droit d’expression, d’association, de contestation. Une seule liberté est fondatrice : celle de pouvoir s’affranchir de nos représentations. Elle conditionne toutes les autres. Nul carcan n’est aussi doux et profondément aliénant que celui des représentations et des idées dans lesquelles nous enferment nos opinions vite faites sur tout ce qui nous entoure. Sur mesure, elles sont nos camisoles invisibles et les armes redoutables par lesquelles nous anéantissons toute relation vraie.

 

Difficile libération

Mais comment s’affranchir de ces miroirs inconscients et de ces chimères d’existence ? C’est la question originelle de la philosophie et de la recherche spirituelle, quand elles vont au-delà du confort des explications idéologiques ou religieuses. Paradoxalement, notre monde qui se veut libéré de tout asservissement à des représentations politiques, morales ou religieuses a inventé l’aliénation suprême : l’enfermement dans celles que l’on se fabrique individuellement, mazouté par le raz de marée de la pensée commune. Nul n’est plus totalitaire que le relativisme puisqu’il néantise la possibilité d’une vérité au-delà de l’opinion, de l’image ou de l’idée.

 

Espérances

L’information qui dénonce le discours approximatif de la rumeur ou de l’opinion publique, l’école comme lieu d’apprentissage de l’émerveillement sur le mystère de l’existence et de ce que sont les êtres au-delà de leurs apparences immédiates, le lycée et l’enseignement supérieur comme terrain d’entraînement à l’ascèse d’une réflexion critique positive et d’une exigence d’incessant questionnement : tels devraient être nos lieux de formation à la liberté. Mais le voulons-nous vraiment ce face à face, cet ajustement permanent à ce qui est au-delà de nos ressentis, de nos projets de maîtrise et d’utilisation égocentrée de toute chose ?

 

La foi comme accueil –sans autre effort que l’humilité confiante – d’une réalité et d’une vérité autres, trop proches parce que transcendantes, n’est-elle pas un raccourci étonnant proposé aux modernes que nous sommes pour renaître à l’étonnement d’être ?

 

Samuel Rouvillois, fsj.

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Voilà où j'ai puisé la force d'être seul ce Noël, et pourtant sans inquiétude ni tristesse.

29 Mai 2016, 05:29am

Publié par Grégoire.

Voilà où j'ai puisé la force d'être seul ce Noël, et pourtant sans inquiétude ni tristesse.

… Mais peut-on lire une lettre le soir de Noël ; et avant tout : comment écrire quatre jours auparavant une lettre qui puisse être lue ce soir-là ?

… rien, rien ne peut m’empêcher d’être auprès de vous de telle sorte que cela vous soit sensible ; et si j’étais réellement là les autres fois, il n’y en avait pas moins toujours (à l’exception de notre premier Noël à Westerwede) toute une part de moi qui n’était que reproches ; qui, sinon au dernier moment, du moins une heure avant encore, eût aimé être seule, très loin, dieu sait où. Ce visage qui rencontrait le tien et que les bonnes petites mains de Ruth avaient tenu quelquefois contre une joue gaie, ferme et chaude, ce visage, même ce soir-là, se sentait terriblement inachevé ; et il l’était. Ce visage avait besoin de rester dans la solitude, aux creux de ses mains, longtemps, dans l’obscurité. Il avait besoin de n’être là que pour ses pensées et de ne voir, en ressortant, personne, de trouver un coin de ciel, un arbre, un chemin, une chose simple par quoi il pût commencer, quelque chose qui ne lui fût pas trop difficile ; que de fois, quand vous le regardiez… aura-t-il été un visage distrait dans son inachèvement, un visage qui n’était pas allé assez profond au-dedans ni assez loin au-dehors, un visage resté à mi-chemin, comme un miroir incomplètement étamé dont certaines parties reflètent et d’autres sont restées transparentes ; jamais vous n’y avez vu la grandeur de votre confiance et la totalité de votre amour, incapable qu’il était de les accueillir. Mais s’il doit vous être rendu plus tard, meilleur, il faut encore y travailler longtemps, jour et nuit. Pour ce Noël, il n’a pu être prêt. Mais il est en de bonnes mains, ce sera un peu comme un Noël ; même au cœur de l’année.

Te rappelles-tu… nos deux Noëls manqués (celui de la rue de l’Abbé-de-l’Épée, celui de Rome, au studio al Ponte, l’un et l’autre beaucoup moins vrais, du fait qu’aucun de nous ne pouvait être au côté de Ruth chez qui tout se fait Noël spontanément, le moment venu) ? Alors, déjà, nous avions senti que nous devons nous identifier si profondément à notre travail que les fêtes, nos véritables fêtes, naissent toutes seules de ses jours ouvrables. Tout le reste n’est qu’emploi du temps à l’école : de l’organisation, les cases vides pour les dimanches, Noël et Pâques, que l’on remplit de quelque chose qui doit être le contraire des autres jours, du programme.

Ainsi avons-nous continué d’accueillir comme des espèces de vacances ces périodes-là du calendrier, en les consacrant au divertissement et en en ajournant toujours volontiers la fin, bien que nous eussions déjà le pressentiment de ces autres fêtes nées du cœur : celles-ci n’étant ni le contraire des semaines qui les apportent discrètement, ni un divertissement, ni un vague intermède trainé en longueur. Une seule fois peut-être depuis que nous sommes ensemble, les deux choses ont coïncidé. Tu sais quand.

Le 12, j’ai revécu intensément l’inexprimable atmosphère de Noël qui remplit alors notre maison solitaire, de plus en plus prégnante, au point qu’on aurait cru qu’elle devait s’étendre déjà bien plus loin, jusque dans les jours froids, les longues nuits de l’Avent ; qu’elle devait être visible même pour ceux qui passaient à distance, en avoir produit un tel changement que des gens viendraient de loin pour le voir. Mais personne n’est venu, il n’y avait là qu’une petite maison accablée d’un énorme toit étanche, banale pour des yeux humains, mais dont les anges savaient peut-être qu’elle détenait les mesures justes, celles dont eux-mêmes mesurent le grand espace qui l’entourait. Elle était comme la plus petite partie de ce mètre infini, l’unité de mesure qui revient sans cesse et avec laquelle on peut aller jusqu’au bout sans lui ajouter jamais autre chose qu’elle-même.

Tu sais… ce que Noël a été pour moi dans ma première enfance ; même quand l’école militaire m’eut rendu l’image d’une vie dure, sans miracle, mais d’une incompréhensible malveillance, si crédible qu’à côté de cette réalité imméritée, aucune autre ne me parut plus possible ; même alors, Noël resta réel, resta cela qui approchait, riche d’un exaucement qui passait tous les vœux ; et à peine avait-il passé les vœux suprêmes, les jamais formés, cela, qui d’abord avait marché seulement, déployait ses ailes et volait, volait jusqu’à ce qu’on le perdit de vue et n’en devinât plus que la direction, dans le ruissellement de la lumière.

Tout cela, toujours, avait gardé son pouvoir sur moi. Chaque fois que je préparais pour nous ou pour Ruth un Noël, je méprisais un peu mes préparatifs d’être si inférieurs à ce miracle dont je savais qu’il avait grandi librement, spontanément, dans ma rêverie : tels avaient été chaque fois sa grandeur et son mystère.

Ainsi, le 12, suis-je resté longtemps dans mon fauteuil à songer ; à songer à ce temps de grâce profonde que nos cœurs ont alors connu. J’ai revécu la veille au salon ; le matin, d’abord le petit matin, à la bougie, où l’inconnu montait comme une inondation, répandant l’inquiétude et la crainte, puis le matin plus avancé, dans la lumière hivernale, avec son ordre battant neuf, son impatience, son attente, cette tension que les petits exaucements momentanés, tangibles, ne faisaient qu’aggraver ; puis toute cette matinée abrupte, une montagne à gravir vite, beaucoup trop vite, et enfin dans tout cet incertain, cet inimaginable, ce pas possible : quelque chose de réel, une réalité si étrangement mêlée au merveilleux qu’on l’en distinguait à peine, sans qu’elle cessât d’être réelle. Plus tard enfin, peu à peu déployé, un soulagement, accueilli d’abord comme celui qui se produit quand une souffrance s’interrompt, et qui était pourtant autre chose, et durable, comme il apparut ensuite. Tout à coup, une vie sur laquelle on pouvait faire fond, qui vous portait, et en vous portant, avait conscience de votre présence. Que serais-je sans la tranquillité qui descendit alors en moi, sans cette expérience où réalité et merveille s’étaient confondues ; sans ces semaines où pour la première fois, je m’abandonnais sans me perdre ; sans ces humbles offices qui éveillaient en moi une disponibilité ignorée ; sans ces veilles nocturnes : quand la nuit, la nuit d’hiver, se posait, froide, sur mes yeux que je fermais, attirant ainsi en moi une lointaine étoile, à travers les vrilles de la vigne ; quand il n’y avait plus que le silence, silence de ce plus grand silence que je ne connaissais pas encore, tandis que sur ce fond les moindres bruits nouveaux, mystérieux, se détachaient avec netteté.

Jamais peut-être quelqu’un d’oisif n’aura vécu de veilles aussi légitimes, aussi passionnées, aussi intensément immobiles que je ne l’ai fait alors, dans ces nuits où c’était sur moi, je l’ai compris maintenant, que le travail se faisait. Comme une plante destinée à devenir arbre, je fus alors précautionneusement extrait de mon petit récipient (un peu de terre tomba, un rayon de lumière blessa mes racines), et transplanté ) ma place définitive, que je devrai plus quitter jusqu’à ma vieillesse, dans la grande terre réelle et totale.

Et continuant, ce même jour, à songer, je songeai qu’ensuite Noël était venu, l’image de ce Noël l’emporta, je ne vis plus que le plancher si vaste, montant, en clair-obscur, jusqu’au grand arbre lumineux dont tu t’approchas un instant, vite, avec une incertitude qui était de nouveau celle d’une jeune fille, qui était plus jeune fille que toute autre chose, serrant la petite tête contre ton beau visage et les baignant tous deux dans la lumière que vous ne pouviez pas voir, chacune comblée de sa propre vie et de celle de l’autre.

Alors seulement, j’ai compris que ce Noël était encore présent pour moi ; non pas comme une chose qui a eu lieu puis est passée, mais comme une fête de Noël permanente, éternelle, vers laquelle le visage intérieur pourra se retourner aussi souvent qu’il en aura besoin. Tout à coup, la joie, le bonheur, l’attente des autres Noëls se trouvèrent éclipsés ; comme s’ils avaient été davantage les Noëls de mon cher et bon père, la vraie fête de son cœur soucieux et plein de sollicitude. Mais celui-là était le mien : dans son clair-obscur, son silence, sa pure singularité.

Voilà où j’ai puisé la force d’être seul ce Noël, et pourtant sans inquiétude ni tristesse. Je cesse maintenant d’écrire, je ne ferai plus que songer, et vous le sentirez…

Rainer Maria Rilke.

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Quand on aime quelqu'un, on a toujours quelque chose à lui dire ou à lui écrire, jusqu'à la fin des temps.

27 Mai 2016, 05:00am

Publié par Grégoire.

Quand on aime quelqu'un, on a toujours quelque chose à lui dire ou à lui écrire, jusqu'à la fin des temps.

 

" Dans le moulin de ma solitude, vous entriez comme l'aurore, vous avanciez comme le feu. Vous alliez dans mon âme comme un fleuve en crue.

Et vos rives inondaient toutes mes terres.

Quand je rentrais en moi, je n'y retrouverais rien : là où tout était sombre, un grand soleil tournait.

Là où tout était mort, une petite source dansait.

Une femme si menue qui prenait tant de place : je n'en revenais pas.

Il n'y a pas de connaissance en-dehors de l'Amour.

Il n'y a dans l'amour que de l’inconnaissable."

 

Christian Bobin, une petite robe de fête.

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Jouir du grand bonheur de perdre son temps...

26 Mai 2016, 10:12am

Publié par Grégoire.

Jouir du grand bonheur de perdre son temps...

 

" L’enfant compose avec la peur comme il compose avec la nuit, avec les ombres, avec l’insuffisance des parents, comme il compose avec tout. La peur est une donnée matérielle du monde, parmi des dizaines d’autres. Il faut savoir que la nuit noire accélère les battements du cœur rouge. Etre seul dans un chagrin ou dans le vert d’une forêt, c’est effrayant. Il faut le savoir mais cela ne concerne pas l’esprit, le dedans, cela donne une information sur le monde. Alors tu l’apprends et puis tu l’oublies, comme dans l’enfance, on oublies aussitôt ce qu’on sait pour aller jouer un peu plus loin, pour continuer de perdre son temps, de jouir du grand bonheur de perdre son temps.

C’est une chose que les parents ont du mal à comprendre, cette jouissance-là. Ne reste pas désœuvré, fais quelque chose, prends un livre.  Même le jeu, ils voudraient que ce soit éducatif (pas que pour jouer, pas que pour rien). C’est que les parents sont des adultes et que les adultes sont des gens qui ont peur, qui se soumettent à leur peur, qui la connaissent d’une connaissance servile, sombre. La peur n’est plus comme hier dans le monde, à certains endroits du monde, dans les dorures d’une légende ou dans les recoins d’une rue. Elle est maintenant dans l’esprit des adultes. Dans le sang de leur sang, dans le cœur de leur cœur. Elle les mène de part en part, elle est enfin venue à bout de l’enfance infatigable. Elle fait les mariages tristes, par peur de la solitude. Elle fait les travaux de force, par peur de la pauvreté. Elle fait les vies absentes, par peur de la mort.  

Quand elle descend sur l’enfance, la peur s’évapore aussitôt. Quand elle descend sur les adultes, elle reste, elle s’entasse. On dirait de la neige, une neige qui ne tomberait pas sur le monde, mais sur l’esprit. La peur qui entre dans le cœur adulte rejoint la peur qui y était déjà. Elle s’effondre en elle-même,  elle s’ajoute à elle-même comme de la neige grise. Alors tu ne bouges plus. Alors tu t’interdis de bouger sous la neige sale, tu ne sors plus de chez toi, de ton mariage, de ton travail, de tes soucis. En resserrant ta vie, tu cherches à diminuer le champ de la peur, à ralentir l’avalanche grise. Tu es comme ces animaux soudain pétrifiés, incapables d’aucun mouvement, empêchés d’aller plus loin qu’eux-mêmes. Comment sortir d’une telle misère. Comment sortir de ce dans quoi on ne souvient pas être entré. L’enfance n’a ni début ni fin. L’enfance est le milieu de tout. Comment rejoindre le milieu de tout ? Cela se fait sans votre volonté.  Cela se fait sans vous, par la grâce d’un amour plus rapide que vous-même, plus rapide que votre peur ou que le bruit du vent dans les branches. Oui, c’est comme ça que vous êtes enfin venu à elle, après longtemps d’attente, longtemps de peur. D’un seul coup. D’un jour au jour suivant. Et maintenant vous ne pouvez plus vous passer d’elle. On vous dit : tu sais, tu ne devrais pas aller si loin, elle peut tuer quand même. Mais vous ne le croyez plus, ou plutôt vous répondez : qu’elle fasse ce qu’elle veut de moi. Ses jouissances sont trop grandes pour que je les quitte. Comment ai-je pu passer tant d’été sans elle. Bien sûr il y avait les livres. La lecture est ce qui lui ressemble le plus. D’ailleurs vous vous approchez d’elle avec une poignée de livres, que vous n’ouvrirez pas. Elle est si adorable, tellement plus adorable que les plus beaux des livres. Cet été là, vous allez la voir tous les jours, vers la fin d’après-midi.

Vous dites, bon, je vais me baigner. Mais il serait plus juste de dire : excusez-moi, j’ai rendez-vous, j’ai rendez-vous avec l’eau, avant je la craignais, à présent je ne désire plus qu’elle, elle est comme une femme, vous comprenez, et même un peu mieux qu’une femme, oui, nettement mieux. Plusieurs chemins mènent à votre amour. Vous pouvez suivre un canal rempli d’ombre ou traverser une campagne creusée de lumière. D’où que vous arriviez, c’est le bonheur : l’immensité de l’étang, là, à deux pas. Long, mince, entouré d’arbres. Une eau même pas jolie, parfois terreuse. Vous y entrez sans précaution, vous filez droit au cœur, droit au milieu de l’étang, à égale distance des deux rives. Le visage à peine tendu vers le ciel, le corps glissant sous l’eau comme une soie légère. La peur n’est plus là. Elle est partie avec la pensé. La pensée n’est plus dans votre esprit. Elle n’est plus dedans mais dehors : vous allez dans l’eau comme dans une pensée qui se penserait toute seule, d’elle-même, sans vous. Vous nagez longtemps dans la pensée extérieure, dans l’eau du monde.  (…) cet étang, vous le connaissiez dans l’enfance. Puis vous l’aviez oublié. Depuis vous aviez avec l’été un problème : vous ne saviez pas quoi en faire. Vous étiez devant l’été, devant les vacances, comme devant le mariage, comme devant un travail : sachant comment ça fonctionne, ignorant à quoi ça sert. Maintenant vous savez : l’été ça ne sert à rien, comme l’amour, comme la joie. Vous ne trouvez plus le temps de lire, d’écrire, de répondre aux invitations. Vous ne pensez plus qu’à l’eau. Quand elle est là, vous vous y perdez. Quand elle n’est plus là, vous attendez l’instant de la revoir. Ce serait comme une histoire d’amour sauf qu’il n’y aurait pas d’histoire. Mais l’amour est bien là. Il n’a pas de forme, il n’a pas de visage, il n’a pas de nom. Mais il est bien là. Il est venu comme arrive tout amour, après la fin des temps, fin de la mort, fin de la peur. "

Christian Bobin, l'inéspérée.

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Dieu est-il fou ?

25 Mai 2016, 05:04am

Publié par Grégoire.

Dieu est-il fou ?

Dieu a-t-il de l'ordre ? Pourquoi un tel désordre? 

Voilà, je pense, une sacrée question, c’est le cas de le dire, et crânement posée on en conviendra.

Je connais des bourgeois réellement forts [...], sincèrement épris de vérité, qui déplorent de bonnes foi et avec grande tristesse le désordre effrayant de l’œuvre de Dieu. Ils voient, pour s’en affliger profondément, que rien n’est à sa place, ni les choses ni les hommes, à commencer par eux-mêmes et qu’il est infiniment regrettable que le Créateur ait négligé de les consulter. [...]

La Création laisse beaucoup à désirer. Elle est, disons-le, ratée et même sabotée. Dieu n’a pas fait ce qu’on attend de lui et c’est fort injustement qu’il exige un salaire d’adoration. [...] sans insister sur ces guerres calamiteuses dont il est impossible de prévoir l’issue et qui peuvent déterminer soudainement des désastres financiers ; sans rien dire non plus de certaines famines inopinées qu’on a pas eu le flair d’organiser à l’avance et qui surprennent si péniblement parfois les capitalistes engagés dans d’autres affaires  d’un rendement inférieur ; oui, même en faisant table rase de tout cela, que penser des aberrations despotiques de la prétendue morale chrétienne ? 

[...] “Au surplus et pour couper court” dira le philosophe bourgeois, “n’est-il pas écrit dans les livres soi-disant sacrés qu’on dit inspirés de l’Esprit Saint, que le Fils de Dieu venu pour sauver le monde a choisi la folie et a enseigné la folie ?” Il ne manquera pas d’ajouter que cet aveu est concluant et que le désordre divin est manifeste et que la question posée tout à l’heure est parfaitement oiseuse”.

 

Léon Bloy, Exégèse des Lieux Communs, 1913

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Je n'ai jamais rien vu de vrai que la vie blessée, rougie de maladresse.

24 Mai 2016, 10:33am

Publié par Grégoire.

Je n'ai jamais rien vu de vrai que la vie blessée, rougie de maladresse.

 

La douceur n'est rien de gentil ni d'accommodant. La vie est violente. L'amour est violent. La douceur est violente. Si nous sommes tant surpris par la rudesse de la mort, c'est peut-être que nous avons mis nos vies dans des zones trop tempérées, tièdes, presque fausses.

Christian Bobin, la plus que vive.

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Je tiens pour un miracle de voir des choses très pauvres

23 Mai 2016, 05:02am

Publié par Grégoire.

Je tiens pour un miracle de voir des choses très pauvres

"Tous ceux que je rencontre me font de la peine. Je vois une ombre - un chagrin, une absence, un manque - traverser leurs yeux même quand ils rient,  comme un petit lézard qui se faufilerait entre deux pierres, tremblant d'être aperçu. 

Et moi je suis  pareil à eux. Mon coeur bat dans le noir. La vie s'attriste de ne pouvoir nous atteindre que très rarement.  Elle est comme une mère qui donnerait son coeur à manger à ses enfants, et ses enfants ne voudraient même pas goûter à cette nourriture sublime,  ils ne voudraient même pas en entendre parler.  L'éclat des primevères pour m'arriver avait dû déchirer la nuit qui entoure mon coeur. 

Je tiens pour un miracle de voir des choses très pauvres. Je ne me lasse pas de ces miracles et suis bien incapable d'expliquer pourquoi parfois il n'y a rien, pourquoi parfois il y a tout. Le paradis, ce serait de vivre une journée entière comme une seule de ces primevères." 

Christian.Bobin,  Ressusciter

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Personne ne quitte sa maison à moins...

22 Mai 2016, 05:14am

Publié par Grégoire.

Personne ne quitte sa maison à moins...
   
 

Personne ne quitte sa maison à moins
Que sa maison ne soit devenue la gueule d'un requin
Tu ne cours vers la frontière
Que lorsque toute la ville court également
Avec tes voisins qui courent plus vite que toi
Le garçon avec qui tu es allée à l'école
Qui t'a embrassée, éblouie, une fois derrière la vieille usine
Porte une arme plus grande que son corps
Tu pars de chez toi
Quand ta maison ne te permet plus de rester.
Tu ne quittes pas ta maison si ta maison ne te chasse pas
Du feu sous tes pieds
Du sang chaud dans ton ventre
C'est quelque chose que tu n'aurais jamais pensé faire
Jusqu'à ce que la lame ne soit
Sur ton cou
Et même alors tu portes encore I'hymne national
Dans ta voix
Quand tu déchires ton passeport dans les toilettes d'un aéroport
En sanglotant à chaque bouchée de papier
Pour bien comprendre que tu ne reviendras jamais en arrière
Il faut que tu comprennes
Que personne ne pousse ses enfants sur un bateau
A moins que I'eau ne soit plus sûre que la terre-ferme
Personne ne se brûle le bout des doigts
Sous des trains
Entre des wagons
Personne ne passe des jours et des nuits dans l'estomac d'un camion
En se nourrissant de papier-journal à moins que les kilomètres parcourus
Soient plus qu'un voyage
Personne ne rampe sous un grillage
Personne ne veut être battu
Pris en pitié
Personne ne choisit les camps de réfugiés
Ou la prison
Parce que la prison est plus sûre
Qu'une ville en feu
Et qu'un maton
Dans la nuit
Vaut mieux que toute une cargaison
D'hommes qui ressemblent à ton père
Personne ne vivrait ça
Personne ne le supporterait
Personne n'a la peau assez tannée
Rentrez chez vous
Les noirs
Les réfugiés
Les sales immigrés
Les demandeurs d'asile
Qui sucent le sang de notre pays
Ils sentent bizarre
Sauvages
Ils ont fait n'importe quoi chez eux et maintenant
Ils veulent faire pareil ici
Comment les mots
Les sales regards
Peuvent te glisser sur le dos
Peut-être parce que leur souffle est plus doux
Qu'un membre arraché
Ou parce que ces mots sont plus tendres
Que quatorze hommes entre
Tes jambes
Ou ces insultes sont plus faciles
A digérer
Qu'un os
Que ton corps d'enfant
En miettes
Je veux rentrer chez moi
Mais ma maison est comme la gueule d'un requin
Ma maison, c'est le baril d'un pistolet
Et personne ne quitte sa maison
A moins que ta maison ne te chasse vers le rivage
A moins que ta maison ne dise
A tes jambes de courir plus vite
De laisser tes habits derrière toi
De ramper à travers le désert
de traverser les océans
Noyé
Sauvé
Avoir faim
Mendier
Oublier sa fierté
Ta survie est plus importante
Personne ne quitte sa maison,jusqu'à ce que ta maison soit cette petite voix dans ton oreille
Qui te dit
Pars
Pars d'ici tout de suite
Je ne sais pas ce que je suis devenue
Mais je sais que n'importe où
Ce sera plus sûr qu'ici

Warsan Shire (Poétesse)

POEME D’UNE IMMIGREE SOMALIENNE

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Comme un noyau de larmes coincé dans un engrenage de l’orchestre et qui le réduit au silence tant qu’il n’est pas dissous

21 Mai 2016, 05:10am

Publié par Grégoire.

Comme un noyau de larmes coincé dans un engrenage de l’orchestre et qui le réduit au silence tant qu’il n’est pas dissous

On nous disait, vous vaincrez quand vous vous soumettrez.


Nous nous sommes soumis et nous avons trouvé la cendre. On nous disait vous vaincrez quand vous aurez aimé. Nous avons aimé et nous avons trouvé la cendre.
On nous disait vous vaincrez quand vous aurez abandonné votre vie.
Nous avons abandonné notre vie et nous avons trouvé la cendre.

 

Nous avons trouvé la cendre. Il ne nous reste qu’à retrouver notre vie maintenant que nous n’avons plus rien. J’imagine que celui qui retrouvera la vie, malgré tant de papiers, de luttes, de sentiments, d’enseignements, sera quelqu’un comme vous et moi, avec une mémoire juste un peu plus tenace. Pour nous, c’est difficile, nous nous souvenons encore de ce que nous avons donné. Lui, ne se rappellera que ce qu’il aura gagné par chacun de ses dons. Que peut se rappeler une flamme ? Si elle se rappelle un peu moins qu’il ne faut, elle s’éteint. Si elle se rappelle un peu plus qu’il ne faut, elle s’éteint. Si elle pouvait nous enseigner, tant qu’elle brûle, à nous souvenir avec justesse ! Moi j’ai fini. Il y a des moments où j’ai l’impression d’avoir atteint le but et que toutes les choses sont à leur place, prêtes à chanter en choeur. La machine sur le point de se mettre en marche. Je peux l’imaginer, vivante, en mouvement, incroyablement neuve. Mais il reste un obstacle infime, un grain de sable qui diminue, diminue sans jamais tout à fait s’anéantir. Je ne sais ce que je dois dire ni ce que je dois faire. Cet obstacle, il m’apparaît parfois comme un noyau de larmes coincé dans un engrenage de l’orchestre et qui le réduit au silence tant qu’il n’est pas dissous. Et j’ai l’intolérable sentiment que toute la vie qui me reste à vivre ne suffira pas pour abolir cette goutte dans mon âme. Et la pensée me hante que cet instant têtu sera le dernier à se rendre, si l’on me brûlait vif.

Qui aurait pu nous aider ? Une fois — je travaillais encore sur les bateaux — je me suis trouvé un midi de juillet tout seul sur une île, infirme sous le soleil. La brise légère de la mer faisait naître en moi de tendres pensées quand vinrent s’asseoir un peu plus loin, une jeune femme à la robe transparente qui laissait deviner son corps de biche, mince et ferme, et un homme silencieux qui la regardait sous les yeux, à quelque distance. Ils parlaient une langue que je ne comprenais pas. Elle l’appelait Jim. Mais leurs paroles étaient sans poids et leurs regards immobiles  et confondus, laissaient leurs yeux aveugles. Je pense toujours à eux : ils sont les seuls êtres rencontrés dans ma vie à n’avoir pas cette expression rapace ou traquée qu’ont tous les autres. Cette expression qui les range dans la foule des loups ou dans celle des agneaux. Je les revis le même jour dans une de ces petites chapelles des îles qu’on découvre toujours au hasard pour les perdre dès qu’on en sort. Ils se tenaient à la même distance puis ils se rapprochèrent et s’embrassèrent. La femme devint une image incertaine et s’effaça tant qu’elle était petite… Savaient-ils qu’ils étaient délivrés des filets du monde ?

Il est temps que je parte. Je connais un pin qui se penche sur la mer. À midi, il offre au corps fatigué une ombre mesurée comme notre vie, et le soir, à travers ses aiguilles, le vent entonne un chant étrange comme des âmes qui auraient aboli la mort à l’instant de redevenir peau et lèvres. Une fois, j’ai veillé toute la nuit sous cet arbre. À l’aube, j’étais neuf comme si je venais d’être taillé dans la carrière.

Si seulement l’on pouvait vivre ainsi ! Peu importe.

Londres, 5 juin 1932

Georges Séféris, extrait de Cahiers d’Études 

[Stratis le marin décrit un homme]

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Exiland

19 Mai 2016, 05:13am

Publié par Grégoire.

Ce peuple Sahraoui a quelque chose de biblique. Treize d'entre eux sont en grève de la faim depuis le 1er mars dans les prisons marocaines....  Près de cent cinquante mille vivent dans des camps en plein désert depuis 40 ans et environ autant, restés au Sahara Occidental souffrent d'être la dernière colonie d'Afrique.

Ce peuple Sahraoui a quelque chose de biblique. Treize d'entre eux sont en grève de la faim depuis le 1er mars dans les prisons marocaines.... Près de cent cinquante mille vivent dans des camps en plein désert depuis 40 ans et environ autant, restés au Sahara Occidental souffrent d'être la dernière colonie d'Afrique.

 

Seuls ses yeux dévorent son visage. Le reste de son corps n’a pas vraiment l’occasion de dévorer quoique ce soit. Ce petit garçon de cinq ans en parait à peine trois ; ce que les pédiatres appellent ici sans rire « un retard de croissance harmonieuse ». A ses côtés, sa maman, née elle aussi dans les camps,rongée d’anémie, en attendant qu’un diabète ou un cancer ne viennent squatter « une avance de vieillesse inattendue ».

Sur une table ronde de plastique toute juste assez grande pour passer l’encadrement de porte sans porte, une coupelle est devenue enclos . « 3 vaches qui rit » y pataugent dans un peu d’huile, attendant d’être attrapées dans leur minuscule coral par quelques bouts de pain.

La jeune future vieille femme Sahraouie me tend un petit saladier rempli de lait humanitaire reconstitué. Excédent d’un autre continent, le lait de chamelle local étant devenu hors de portée...A quand leur nécessaire en place de notre excédent ? Je l’incline à peine, mouillant par plaisir le dessus de ma lèvre supérieure. Face à moi, descendant le rebord opposé, une mouche effrontée, boit, avec la même délectation.

Dehors le vent de sable s’est transformé en tempête orangée. Les tôles inquiètes tremblent sur le toit et , forçant l’hospitalité, une part fatiguée de sable se pose, drapée sur le sol. Nous nous réfugions dans la pièce la plus petite, celle qui sert de remise à quelques valises qui rêvent d’être faites depuis 40 ans.

Sur le plateau où le sable finit par s’inviter, Raïbi prépare le thé. En un étrange défilé, six verres à thé martellent le plateau transformé en Hamada, peu à peu emplis de mousse comme d’un éphémère espoir. En ce jour du quarantième anniversaire de la république Sahraouie, réfugiée dans cette toute petite pièce au milieu du Sahara, exilée dans la tempête, une jeune femme perdue dans ses songes et au milieu des valises fredonne un vieux chant Sahraoui à son fils endormi. Un vieux chant qui parle d’un pays volé. 

Les rêves se transmettent malgré tout en milieu hostile, devenant alors actes de résistance…

Jean-François Debargue
Ferme de l'Eglise 14100 St Pierre des Ifs, France

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Le réel n’entre que pour peu dans nos vies

18 Mai 2016, 08:34am

Publié par Grégoire.

Le réel n’entre que pour peu dans nos vies

 

" Nous sommes devant la vie comme devant un messager qui frapperait chaque matin à notre porte. Nous l’invitons à entrer, nous le faisons asseoir et nous commençons à lui confier nos espérances et à lui faire part de nos plaintes, avant de lui proposer de partager notre repas et de nouveau la litanie des plaintes, le bavardage des espérances, à présent c’est le soir, nous le raccompagnons à la porte et nous le saluons sans avoir pensé une seconde à lire cette lettre qu’il agitait tout ce temps sous nos yeux...

Il faudrait accomplir toutes choses et même les plus ordinaires, surtout les plus ordinaires – ouvrir une porte, écrire une lettre, tendre une main – avec le plus grand soin et l’attention la plus vive, comme si le sort du monde et le cours des étoiles en dépendaient, et d’ailleurs il est vrai que le sort du monde et le cours des étoiles en dépendent.

Nous envoyons notre ombre en ambassade, loin devant nous. Nous la regardons parler à d’autres ombres, leur serrer la main et parfois se battre avec elles. Nous regardons tout ça de loin et le réel n’entre que pour peu dans nos vies – dans l’effraction d’une joie ou d’une douleur auxquelles nous commençons par refuser de croire."

C.B L'éloignement du monde.

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Il faut beaucoup de souvenirs pour faire une expérience

17 Mai 2016, 05:33am

Publié par Grégoire.

Il faut beaucoup de souvenirs pour faire une expérience

 

On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant ; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas, comme certains croient, des sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences.

Pour écrire un seul vers, il faut avoir beaucoup vu de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela.

Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups.

Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge.

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L'homme joie...

15 Mai 2016, 05:22am

Publié par Grégoire.

L'homme joie...

Lorsque je dis que la parole est le cœur, je parle de quelque chose de rude, de cette partie la plus dure de la vie que parfois seul le jet de la mort vient ouvrir. Je fais simplement le pari qu’il peut s’ouvrir avant : dans la façon que nous avons de parler les uns avec les autres, de se réjouir d’être en face les uns des autres, d’aimer les choses qui sont belles et bonnes, et vivantes et qui pour une fois ne nous parle pas d’économie ou du devenir terrible de ce monde dans lequel je suis comme vous embarquez.

Ce que j’entends par Homme-Joie, c’est notre capacité à chacun à être traversé par quelque chose dont nous ne sommes pas les possesseurs, dont nous ne sommes même pas la cause. C’est comme un courant d’air qui advient, quelqu’un a oublié de fermer la porte ou un visage a brisé la fenêtre. C’est juste cet air qui rentre, ce fracas silencieux en nous. C’est tout simplement la vie surprise à nouveau à son point de naissance quel que soit l’âge que l’on a. J’ai vu passé dans les yeux de mon père, vieil homme, des lumières de jeunesse incroyable. L’Homme joie n’a pas d’âge, pas de lieu, pas de nom propre. C’est juste notre capacité à ressentir un peu plus loin que nous.

Christian Bobin.

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La vie...?

13 Mai 2016, 05:17am

Publié par Grégoire.

La vie...?

 

Ce que j’appelle la vie, c’est le surgissement de quelqu’un ou de quelque chose dans une parole, dans un geste ou dans un état amoureux, comme un état de baptême pour les chairs et la pensée, comme un état de résurrection aussi. C’est ce que j’ai cherché dans les livres et que je continue de chercher. Mais j’ai compris que cela peut se trouver n’importe où… Mes écoles de vie sont devenues multiples : les fleurs, les animaux, les nuages, les morts aussi et puis bien sûr les livres.

Christian Bobin.

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