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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

L'angoisse: lorsque l'homme se pose comme premier...

13 Octobre 2011, 05:46am

Publié par Father Greg

   Si Dieu n'est pas, c'est donc le relatif qui est premier, donc ce qui peut ne pas être, le possible, l'être en puissance, le devenir, le mouvement, le temps, et donc l'angoisse: l'infini des possibles....  

    

The_Blue_Rigi_Lake_of_Lucerne_Sunrise_1842.jpg De fait, s’il n’existe pas de premier Etre, nous restons face à l’être relatif à un autre, toujours dépendant d’un autre. Par le fait même, la relation est première. Or si la relation est première (en ce sens qu’il n’y a pas de premier en dehors d’elle), il n’y a donc pas de fondement, il n’y a plus que l’intelligence qui connaît cette relation et en vit. Nous en arrivons donc au primat de la connaissance sur la réalité, celle-ci n’étant intéressante que dans la mesure même où elle traduit, d’une façon ou d’une autre, la relation commune par notre intelligence. Par le fait même, nous acceptons que nous ne pouvons pas aller plus loin que la relation, d’où le primat des mathématiques sur tout autre connaissance.

 

Or si nous en arrivons au primat des mathématiques, si la relation devient première, nous sommes devant un monde qui devient nécessairement irrationnel. En effet, la relation ne peut pas être première dans l’ordre de ce-qui-est, elle présuppose toujours quelque chose qui soit antérieure à elle et qui soit son fondement. Si la relation est première, nous nous trouvons devant un être que nous réalisons nous-mêmes, en sachant bien qu’il n’est pas premier, puisque nous en sommes la source, puisque nous le créons. Par conséquent, ou bien l’homme s’affirme premier et crée son monde de relations, sans s’interroger sur ce qu’il est lui-même dans son être, ou bien il affirme qu’il ne peut arriver à se connaître, que lui-même est inconnaissable, puisqu’il est au-delà de la relation et ne peut connaître que la relation.

           

Mais cela s’oppose à toute notre vie. De fait, nous cherchons toujours à connaître ce qu’est l’homme. (…) Toute la philosophie est ordonnée à la connaissance de l’homme, de la personne humaine. Avec le primat de la relation et de la connaissance mathématique, la philosophie première (la découverte du pourquoi ultime de notre existence) elle-même disparaît. Faut-il accepter que nous ne connaissions plus l’homme et que nous ne cherchions plus à le connaître ? En réalité, n’est-ce pas contraire au désir fondamental de l’humanité, qui désire se connaître, savoir ce qu’est l’homme ? Une philosophie qui soit au-delà de la relation est nécessaire pour connaître l’homme. Et ce ne peut être que la philosophie de ce qui est en tant qu’être. En effet, ce qui est premier, en dehors de la relation, c’est ce qui est. La philosophie première analyse et cherche à connaître ce qui est. Elle découvre ce qui est dans ce qu’il a de tout à fait fondamental et premier.

                                                           Père Marie-Dominique Philippe, Retour à la Source II

 

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Soyez inquiets de vous-mêmes, nous suggère-t-il....

11 Octobre 2011, 05:21am

Publié par Father Greg

 

Le Tentateur écrit à son neveu, diable apprenti, afin de lui dispenser quelques conseils pour faire pécher l’homme, son«client ».

 

peter-paul-rubens-deux-satyrs.jpgMon cher neveu (souviens-toi que je t'appelle « cher » à cause de ce que tu me coûtes),

Tu t'inquiètes parce que ton protégé semble se tourner résolument vers la spiritualité. Quel nigaud tu peux faire ! Ne sais-tupas que nous sommes de purs esprits ? Alors le spiritualisme, le spiritisme et tutti quanti, ça nous connaît. Tourne-le donc vers le rayon « spiritualité » des libraires, qu'il y fasse ses emplettes, qu'il se fabrique une mystique à sa sauce, avec un peu de christianisme, de soufisme, de bouddhisme en vrac dans le Caddie de son cœur.

 

Si, par malchance, il tombe sur un livre des malsains du Carmelet commence à vouloir entrer dans l'intimité de l'Ennemi, entraîne-le à se tâter le pouls, à se demander à quel degré d'oraisonil a pu déjà parvenir. Que ses  jambes coincées en lotus l'empêchent d'aller au devant du pauvre à sa porte. Qu'à cause de son besoin de tranquillité intérieure il devienne insupportable avec sa femme. Comment ose-t-ellelui demander de faire la vaisselle ? Ne voit elle pas qu'il est au-delà de ces bassesses ? Comprends bien : si tu n'arrives pas à le noyer dans les tracas de tous les jours, fais-lebrûler dans le feu de l'orgueil.

Enfin, quand il voudra être simple, c'est-à-dire s'abaisser à cette chose dégoûtante qui est d'accueillir chaque être dans la vérité et l'amour, conduis-le à chercher des recettes compliquées de simplification, ainsi que des situations autres que celle qu'il vit sur le moment : qu'il aime le lointain, non le prochain ; qu'il méprise le visage qui se trouve devant lui pour se projeter dans des missions futures.

 

Je ne te dis pas adieu, ni salut, bien sûr.

 

Celui qui, à son propre visage, préfère une légion de masques, le Diable.

 

Fabrice Hadjadj

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L'amour durable...

10 Octobre 2011, 05:04am

Publié par Father Greg

 

A_Lady_and_Two_Gentlemen_detail_ca_1659.jpg  L’amour durable est la chose qui mérite d’être prise au sérieux. C’est pourquoi, de tout temps, le mariage a prêté aux plaisanteries. Et pourtant, comment ne pas ressasser, répéter, marteler que l’amour dans le mariage est l’école de la transparence ? Ainsi que le dit Salomon, « comme le visage se reflète dans l’eau, le cœur de l’homme se retrouve en autrui ». C’est dans la foi de Laurence que je retrempe la mienne, inquiète et insatisfaite. La foi se pense, s’épure, se recommande à l’intelligence ; elle n’est pas la conclusion d’une chaîne de raisonnements. Si l’on accepte qu’il y ait dans le monde du sens, on ne peut refuser l’hypothèse que ce sens se soit incarné. Reste à donner son assentiment à la proposition que Jésus-Christ est l’Amour incarné. Si on le donne, on s’aperçoit bientôt que, comme l’amour, la foi est une fidélité libératrice. Cette formule ne signifie pas que la fidélité, par elle-même, libère. Ce serait jouer sur les mots. Beaucoup de fidélités mortes sont des infidélités permanentes. Il est important avant tout de déterminer le minimum auquel on donne sa foi et de ne pas craindre d’être très restrictif. Peu de fidélités, mais vigoureuses.

……..

Cette traversée sur eaux calmes ou orageuses, mais ce ne sont que troubles de surface qui ne nous troublent guère, cette lente et sûre descente vers la mort, cet acheminement vers la destruction sans doute précédée d’une période de déchéance, cet abandon progressif des diversions, cette clôture dans laquelle nous nous enfermons par goût plus que par nécessité, tout cela pourrait faire une atmosphère confinée et lourde, au contraire cela fait un climat léger, vif, qui pétille comme du champagne. C’est un mystère. Nous sommes sans doute soutenus et conduits. La partie que nous avons engagée est la seule où les inégalités de santé, d’éducation, de fortune ne comptent plus. Tous ceux capables de s’inquiéter pour quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes peuvent entrer dans le jeu. Quel en est donc l’enjeu ? Il s’agit de savoir s’il est possible d’arriver à un point où l’amour humain est, autrement qu’en paroles, plus fort que la mort. J’avoue n’en être pas sûr. J’ai vu mourir assez de tout proches pour savoir à quelle vitesse ils s’éloignent. Quand ils surgissent au détour d’une phrase, d’une allée ou d’un couloir, je reconnais leur pas et leurs gestes d’ombres chinoises qui glissent, ne laissant aucune trace, pas même la poussière légère du tilleul qui entre, avec le soleil et le vent, par le fenêtre où, comme moi, ils s’accoudaient. Certes, mes liens avec mes parents et mes frères avaient, chacun, sa nuance et cette diversité gêne sans doute l’évocation. Dans le cas de Laurence, ce serait différent, mais cette idée m’est odieuse, ce qui démontre la fragilité de l’entreprise, puisque l’issue, je la repousse et la récuse de toutes mes forces.

 

Jacques de Bourbon Busset, l'amour durable.


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" Je suis vous et vous êtes moi..."

9 Octobre 2011, 05:02am

Publié par Father Greg

 

el-papa.jpgChers frères et sœurs,

En pensant aux Bienheureux et à toute la foule des Saints et Bienheureux, nous pouvons comprendre ce que signifie vivre comme des sarments de la vraie vigne qu’est le Christ, et porter beaucoup de fruit. L’Évangile d’aujourd’hui nous a rappelé l’image de cette plante qui est rampante de façon luxuriante dans l’orient et symbole de force vitale, une métaphore pour la beauté et le dynamisme de la communion de Jésus avec ses disciples et amis.

 

Dans la parabole de la vigne, Jésus ne dis pas : « Vous êtes la vigne », mais : « Je suis la vigne ; vous, les sarments » (Jn 15, 5). Ce qui signifie : «  De même que les sarments sont liés à la vigne, ainsi vous m’appartenez ! Mais, en m’appartenant, vous appartenez aussi les uns aux autres ». Et cette appartenance l’un à l’autre et à Lui n’est pas une quelconque relation idéale, imaginaire, symbolique, mais – je voudrais presque dire – une appartenance à Jésus Christ dans un sens biologique, pleinement vital. C’est l’Église, cette communauté de vie avec Lui et de l’un pour l’autre, qui est fondée dans le Baptême et approfondie toujours davantage dans l’Eucharistie. « Je suis la vraie vigne », signifie cependant en réalité : « Je suis vous et vous êtes moi » - une identification inouïe du Seigneur avec nous, son Église.

 

Le Christ lui-même, à l’époque, avant Damas, demanda à Saul, le persécuteur de l’Église : « Pourquoi me persécutes-tu ? » (Ac 9, 4). De cette façon, le Seigneur exprime la communauté de destin qui dérive de l’intime communion de vie de son Église avec Lui, le Christ ressuscité. Il continue à vivre dans son Église en ce monde. Il est avec nous, et nous sommes avec Lui. – « Pourquoi me persécutes-tu ? » - C’est donc Jésus que frappent les persécutions contre son Église. Et, en même temps, nous ne sommes pas seuls quand nous sommes opprimés à cause de notre foi. Jésus est avec nous.

Dans la parabole, Jésus dit : « Je suis la vigne véritable, et mon Père est le vigneron » ( Jn 15, 1), et il explique que le vigneron prend le couteau, coupe les sarments secs et émonde ceux qui portent du fruit pour qu’ils portent davantage de fruit. Pour le dire avec l’image du prophète Ézéchiel, comme nous l’avons entendu dans la première lecture, Dieu veut ôter de notre poitrine le cœur mort, de pierre, pour nous donner un cœur vivant, de chair (cf. Ez 36, 26). Il veut nous donner une vie nouvelle et pleine de force. Le Christ est venu appeler les pécheurs. Ce sont eux qui ont besoin du médecin, non les biens portants (cf. Lc 5, 31sv.). Et ainsi, comme dit le Concile Vatican II, l’Église est le « sacrement universel du salut » (LG 48) qui existe pour les pécheurs, pour leur ouvrir la voie de la conversion, de la guérison et de la vie. C’est la vraie et grande mission de l’Église, que le Christ lui a conférée.


Certains regardent l’Église en s’arrêtant sur son aspect extérieur. L’Église apparaît alors seulement comme l’une des nombreuses organisations qui se trouvent dans une société démocratique, selon les normes et les lois de laquelle le concept «Église » qui est difficilement compréhensible en lui-même, doit ensuite être jugée et traitée. Si on ajoute encore à cela l’expérience douloureuse que dans l’Église, il y a des bons et des mauvais poissons, le bon grain et l’ivraie, et si le regard reste fixé sur les choses négatives, alors ne s’entrouvre plus le mystère grand et profond de l’Église.

 

Par conséquent, ne sourd plus aucune joie pour le fait d’appartenir à cette vigne qui est l’« Église ». Insatisfaction et mécontentement se diffusent, si on ne voit pas se réaliser les propres idées superficielles et erronées sur l’« Église » et les propres « rêves d’Église » ! Alors cesse aussi le cantique joyeux « Je rends grâce au Seigneur qui, par grâce, m’a appelé dans son Église », que des générations de catholiques ont chanté avec conviction.

Le Seigneur continue dans son discours : « Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le sarment ne peut de lui-même porter du fruit s’il ne demeure pas sur la vigne, ainsi vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi, … car sans moi – on pourrait aussi traduire : en dehors de moi – vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 4 ss.).

Chacun de nous est mis face à cette décision. Le Seigneur, dans sa parabole, nous dit de nouveau combien elle est sérieuse : « Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment et il se dessèche ; on les ramasse et on les jette au feu et ils brûlent » (Jn 15, 6). A ce propos, saint Augustin observe : « Il n’y a que deux choses qui conviennent à ces branches : ou la vigne ou le feu ; si elles sont unies à la vigne, elles ne seront pas jetées au feu ; afin de n’être pas jetées au feu, qu’elles restent donc unies à la vigne » (In Joan. Ev. tract. 81,3 [PL 35,1842]).

Le choix demandé ici nous fait comprendre, de façon insistante, la signification existentielle de notre décision de vie. En même temps, l’image de la vigne est un signe d’espérance et de confiance. En s’incarnant, le Christ lui-même est venu dans ce monde pour être notre fondement. Dans chaque nécessité et sécheresse, Il est la source qui donne l’eau de la vie qui nous nourrit et nous fortifie. Lui-même porte sur lui chaque péché, peur et souffrance, et, à la fin, nous purifie et nous transforme mystérieusement en bon vin. Dans ces moments de besoin, parfois nous nous sentons comme finis sous un pressoir, comme les grappes de raisin qui sont pressées complètement. Mais nous savons que, unis au Christ, nous devenons du vin mûr. Dieu sait transformer en amour aussi les choses pesantes et opprimantes dans notre vie. Il est important que nous « demeurions » dans la vigne, dans le Christ. En cette brève péricope, l’évangéliste utilise la parole « demeurer » une douzaine de fois. Ce « demeurer-en-Christ » marque le discours tout entier. A notre époque d’activisme et d’arbitraire où aussi tant de personnes perdent orientation et appui ; où la fidélité de l’amour dans le mariage et l’amitié est devenue si fragile et de brève durée ; où nous voulons crier, dans notre besoin, comme les disciples d’Emmaüs : « Seigneur, reste avec nous, car le soir tombe (cf. Lc24, 29) oui, il fait sombre autour de nous ! » ; ici le Seigneur ressuscité nous offre un refuge, un lieu de lumière, d’espérance et de confiance, de paix et de sécurité. Là où la sécheresse et la mort menacent les sarments, là, il y a avenir, vie et joie dans le Christ.

Demeurer dans le Christ signifie, comme nous l’avons déjà vu, demeurer aussi dans l’Église. La communauté entière des croyants est solidement unie dans le Christ, la vigne. Dans le Christ, tous nous sommes unis ensemble. Dans cette communauté Il nous soutient et, en même temps, tous les membres se soutiennent mutuellement. Ils résistent ensemble aux tempêtes et se protègent les uns les autres. Nous ne croyons pas seuls, mais nous croyons avec toute l’Église.

L’Église en tant qu’annonciatrice de la Parole de Dieu et dispensatrice des sacrements nous unit au Christ, la vraie vigne. L’Église comme « plénitude et complément du Rédempteur » est pour nous gage de la vie divine et médiatrice des fruits dont parle la parabole de la vigne. L’Église est le don le plus beau de Dieu. Par conséquent, dit aussi saint Augustin : « Autant on aime l’Église du Christ, autant on entre en participation de l’Esprit Saint ». Avec l’Église et dans l’Église, nous pouvons annoncer à tous les hommes que le Christ est la source de la vie, qu’Il est présent, qu’Il est la grande réalité après laquelle nous soupirons. Il se donne lui-même. Celui qui croit au Christ a un avenir. Parce que Dieu ne veut pas ce qui est aride, mort, artificiel, qui à la fin est jeté, mais il veut ce qui est fécond et vivant, la vie en abondance.

 

Chers frères et sœurs ! Je souhaite à vous tous de découvrir toujours plus profondément la joie d’être unis au Christ dans l’Église, de pouvoir trouver dans vos besoins réconfort et rédemption et de devenir toujours davantage le vin délicieux de la joie et de l’amour du Christ pour ce monde. Amen.

 

BENOÎT XVI, MESSE À BERLIN, 22.09.2011 

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Le langage de l’intelligible

8 Octobre 2011, 04:51am

Publié par Father Greg

 

 

The_Agnew_Clinic_1889.jpgVouloir des actes rapides, efficaces exige l’emploi d’un langage intelligible. Il ne s’élaborera que par l’établissement entre les êtres d’une sorte de neutralité de la vie sensible, trop solidaire du particulier, en creusant par-delà le mouvant, pour atteindre le sol dur et sec, le tuf. Elaguer, sacrifier jusqu’au moment où résonne ferme, sous le choc interrogateur de la pensée, la base commune à tous des connaissances, indemne du jeu affectif et de son interprétation, dégager ce qu’on pourrait appeler le dénominateur commun de la vie mentale, voilà le but.

Cette ossature inamovible, terrain d’accord quasi-total sur la définition, sera l’idée même et son vêtement, le mot. Mot et idée sont donc un effort vers le banal, c’est-à-dire sans nuance péjorative, vers ce que chacun peut comprendre identiquement et sans recours aux hasards intuitifs. La vie sensible, suspectée, réprimée, s’effacera devant la vie abstraite (ab-trahere dit l’étymologie) extraite, au sens propre, de la riche confusion originelle du subjectif. Chacun pourra garder pour son for intérieur la première ; les usages sociaux requièrent la seconde.

Il en sera des ressources que chacun possède en soi comme de celles qui existent dans le monde. Il y a longtemps que la société a renoncé à échanger celles-ci, à obliger le paysan à trainer devant cet artisan ses sacs de blé pour le troc d’un meuble. Elle a inventé de retirer aux richesses réelles tout ce qui faisait leur particularité pour n’en conserver qu’une, neutre et se bornant à être une balance entre les autres : la monnaie. Elle l’a même voulue fictive, plus exclusivement abstraite ; elle en fait le crédit, le billet de banque. Il a pour prix conventionnel celui que fixe notre consentement mutuel, mais il permet des échanges rapides et incontestés. De même les idées, vêtues de mots, facilitent le commerce de ce qui, sans elles, resterait inexprimable, mais au prix de quel sacrifice : celui de la substance réelle ! Gagées par le trésor des expériences sensibles que l’on ne vérifie plus (là aussi le cours forcé  et l’inflation sont d’usage !) elles facilitent maniement et roulement, et, par un accord tacite, suppléent les valeurs réelles, intransférables. Dispensant de la connaissance effective, ressentie, éliminant de nos représentations le facteur personnel, ou le rendant du moins superflu, les idées ont marqué un progrès immense dans la voie de la précision et de la vitesse.

Le civilisé a donc fait un usage croissant de l’abstraction. Que d’avantages compensaient l’appauvrissement affectif ! Pouvoir manier le résultat d’expériences que l’on n’avait ni vécues, ni éprouvées, dont il suffisait d’enregistrer le résultat, le résidu transmis par d’autres ! Les hommes, remplaçant le sentiment d’une réalité par sa désignation, mot ou même signe, peuvent sans cesse porter plus loin leur disponibilité créatrice. Tout ce qui a été effectivement constaté une fois peut être mis en réserve, en conserve dans la mémoire, remplacé par cette étiquette abrégée qui le supplée, et l’acuité de la recherche se reporte à sa pointe la plus opportune. E-T Bell a souligné par exemple, que les mathématiques progressaient à mesure qu’elles devenaient plus abstraites, c’est-à-dire plus dépourvues d’un contenu positif, susceptible d’éveiller et d’arrêter l’imagination sensible par une survivance concrète.

L’instrument qu’attendait cette civilisation, c’était le livre. Dès que l’imprimerie parut et permit de multiplier le mot et l’idée, dès qu’elle les fit pénétrer de plus en plus largement dans les masses qui vivaient encore abritées par leur tradition sensibles, la « civilisation du livre » donna son plein. Un nombre croissant d’idées fut jeté aux individus, qui vécurent sur elles, se modifiant sous leur action.

Un homme nouveau prit forme dont la sensibilité était forcément desséchée, mais dont les mécanismes mentaux étaient infiniment enrichis ; ils étaient même souvent engorgés de notions entrées dans le langage mais dépourvues de contenu pour beaucoup de ceux qui les maniaient : la coque close était la même pour tous sans qu’il fut possible de savoir d’emblée ceux qui en préservaient la substance intérieure et ceux qui l’utilisaient vide, dans son « inanité sonore » comme aurait dit Mallarmé.

 

René Huygues, Dialogue avec le visible

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Soyez insatiables! Soyez fous!

7 Octobre 2011, 04:26am

Publié par Father Greg

 

 

 

« C’est un honneur de me trouver parmi vous aujourd’hui et d’assister à une remise de diplômes dans une des universités les plus prestigieuses du monde. Je n’ai jamais terminé mes études supérieures. A dire vrai, je n’ai même jamais été témoin d’une remise de diplômes dans une université. Je veux vous faire partager aujourd’hui trois expériences qui ont marqué ma carrière. C’est tout. Rien d’extraordinaire. Juste trois expériences.

« Pourquoi j’ai eu raison de laisser tomber l’université »

La première concerne les incidences imprévues. J’ai abandonné mes études au Reed College au bout de six mois, mais j’y suis resté auditeur libre pendant dix-huit mois avant de laisser tomber définitivement. Pourquoi n’ai-je pas poursuivi ?


Tout a commencé avant ma naissance. Ma mère biologique était une jeune étudiante célibataire, et elle avait choisi de me confier à des parents adoptifs. Elle tenait à me voir entrer dans une famille de diplômés universitaires, et tout avait été prévu pour que je sois adopté dès ma naissance par un avocat et son épouse. Sauf que, lorsque je fis mon apparition, ils décidèrent au dernier moment qu’ils préféraient avoir une fille. Mes parents, qui étaient sur une liste d’attente, reçurent un coup de téléphone au milieu de la nuit : « Nous avons un petit garçon qui n’était pas prévu. Le voulez-vous ? » Ils répondirent : « Bien sûr. » Ma mère biologique découvrit alors que ma mère adoptive n’avait jamais eu le moindre diplôme universitaire, et que mon père n’avait jamais terminé ses études secondaires. Elle refusa de signer les documents définitifs d’adoption et ne s’y résolut que quelques mois plus tard, quand mes parents lui promirent que j’irais à l’université.


Dix-sept ans plus tard, j’entrais donc à l’université. Mais j’avais naïvement choisi un établissement presque aussi cher que Stanford, et toutes les économies de mes parents servirent à payer mes frais de scolarité. Au bout de six mois, je n’en voyais toujours pas la justification. Je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire dans la vie et je n’imaginais pas comment l’université pouvait m’aider à trouver ma voie. J’étais là en train de dépenser tout cet argent que mes parents avaient épargné leur vie durant. Je décidai donc de laisser tomber. Une décision plutôt risquée, mais rétrospectivement c’est un des meilleurs choix que j’aie jamais faits. Dès le moment où je renonçais, j’abandonnais les matières obligatoires qui m’ennuyaient pour suivre les cours qui m’intéressaient.

Tout n’était pas rose. Je n’avais pas de chambre dans un foyer, je dormais à même le sol chez des amis. Je ramassais des bouteilles de Coca-Cola pour récupérer le dépôt de 5 cents et acheter de quoi manger, et tous les dimanches soir je faisais 10 kilomètres à pied pour traverser la ville et m’offrir un bon repas au temple de Hare Krishna. Un régal. Et ce que je découvris alors, guidé par ma curiosité et mon intuition, se révéla inestimable à l’avenir. Laissez-moi vous donner un exemple : le Reed College dispensait probablement alors le meilleur enseignement de la typographie de tout le pays. Dans le campus, chaque affiche, chaque étiquette sur chaque tiroir était parfaitement calligraphiée. Parce que je n’avais pas à suivre de cours obligatoires, je décidai de m’inscrire en classe de calligraphie. C’est ainsi que j’appris tout ce qui concernait l’empattement des caractères, les espaces entre les différents groupes de lettres, les détails qui font la beauté d’une typographie. C’était un art ancré dans le passé, une subtile esthétique qui échappait à la science. J’étais fasciné.

 
Rien de tout cela n’était censé avoir le moindre effet pratique dans ma vie. Pourtant, dix ans plus tard, alors que nous concevions le premier Macintosh, cet acquis me revint. Et nous l’incorporâmes dans le Mac. Ce fut le premier ordinateur doté d’une typographie élégante. Si je n’avais pas suivi ces cours à l’université, le Mac ne posséderait pas une telle variété de polices de caractères ni ces espacements proportionnels. Et comme Windows s’est borné à copier le Mac, il est probable qu’aucun ordinateur personnel n’en disposerait. Si je n’avais pas laissé tomber mes études à l’université, je n’aurais jamais appris la calligraphie, et les ordinateurs personnels n’auraient peut-être pas cette richesse de caractères. Naturellement, il était impossible de prévoir ces répercussions quand j’étais à l’université. Mais elles me sont apparues évidentes dix ans plus tard.


On ne peut prévoir l’incidence qu’auront certains événements dans le futur ; c’est après coup seulement qu’apparaissent les liens. Vous pouvez seulement espérer qu’ils joueront un rôle dans votre avenir. L’essentiel est de croire en quelque chose – votre destin, votre vie, votre karma, peu importe. Cette attitude a toujours marché pour moi, et elle a régi ma vie.

« Pourquoi mon départ forcé d’Apple fut salutaire »

Ma deuxième histoire concerne la passion et l’échec. J’ai eu la chance d’aimer très tôt ce que je faisais. J’avais 20 ans lorsque Woz [Steve Wozniak, le co-fondateur d’Apple N.D.L.R.] et moi avons créé Apple dans le garage de mes parents. Nous avons ensuite travaillé dur et, dix ans plus tard, Apple était une société de plus de 4 000 employés dont le chiffre d’affaires atteignait 2 milliards de dollars. Nous venions de lancer un an plus tôt notre plus belle création, le Macintosh, et je venais d’avoir 30 ans.


C’est alors que je fus viré. Comment peut-on vous virer d’une société que vous avez créée ? C’est bien simple, Apple ayant pris de l’importance, nous avons engagé quelqu’un qui me semblait avoir les compétences nécessaires pour diriger l’entreprise à mes côtés et, pendant la première année, tout se passa bien. Puis nos visions ont divergé, et nous nous sommes brouillés. Le conseil d’administration s’est rangé de son côté. C’est ainsi qu’à 30 ans je me suis retrouvé sur le pavé. Viré avec perte et fracas. La raison d’être de ma vie n’existait plus. J’étais en miettes.

Je restais plusieurs mois sans savoir quoi faire. J’avais l’impression d’avoir trahi la génération qui m’avait précédé – d’avoir laissé tomber le témoin au moment où on me le passait. C’était un échec public, et je songeais même à fuir la Silicon Valley. Puis j’ai peu à peu compris une chose – j’aimais toujours ce que je faisais. Ce qui m’était arrivé chez Apple n’y changeait rien. J’avais été éconduit, mais j’étais toujours amoureux. J’ai alors décidé de repartir de zéro.

Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite, mais mon départ forcé d’Apple fut salutaire. Le poids du succès fit place à la légèreté du débutant, à une vision moins assurée des choses. Une liberté grâce à laquelle je connus l’une des périodes les plus créatives de ma vie.

Pendant les cinq années qui suivirent, j’ai créé une société appelée NeXT et une autre appelée Pixar, et je suis tombé amoureux d’une femme exceptionnelle qui est devenue mon épouse. Pixar, qui allait bientôt produire le premier film d’animation en trois dimensions, Toy Story , est aujourd’hui la première entreprise mondiale utilisant cette technique. Par un remarquable concours de circonstances, Apple a acheté NeXT, je suis retourné chez Apple, et la technologie que nous avions développée chez NeXT est aujourd’hui la clé de la renaissance d’Apple. Et Laurene et moi avons fondé une famille merveilleuse.

Tout cela ne serait pas arrivé si je n’avais pas été viré d’Apple. La potion fut horriblement amère, mais je suppose que le patient en avait besoin. Parfois, la vie vous flanque un bon coup sur la tête. Ne vous laissez pas abattre. Je suis convaincu que c’est mon amour pour ce que je faisais qui m’a permis de continuer. Il faut savoir découvrir ce que l’on aime et qui l’on aime. Le travail occupe une grande partie de l’existence, et la seule manière d’être pleinement satisfait est d’apprécier ce que l’on fait. Sinon, continuez à chercher. Ne baissez pas les bras. C’est comme en amour, vous saurez quand vous aurez trouvé. Et toute relation réussie s’améliore avec le temps. Alors, continuez à chercher jusqu’à ce que vous trouviez.

« Pourquoi la mort est la meilleure chose de la vie »


Ma troisième histoire concerne la mort. A l’âge de 17 ans, j’ai lu une citation qui disait à peu près ceci : « Si vous vivez chaque jour comme s’il était le dernier, vous finirez un jour par avoir raison. » Elle m’est restée en mémoire et, depuis, pendant les trente-trois années écoulées, je me suis regardé dans la gla-ce le matin en me disant : « Si aujourd’hui était le dernier jour de ma vie, est-ce que j’aimerais faire ce que je vais faire tout à l’heure ? » Et si la réponse est non pendant plusieurs jours à la file, je sais que j’ai besoin de changement.

Avoir en tête que je peux mourir bientôt est ce que j’ai découvert de plus efficace pour m’aider à prendre des décisions importantes. Parce que presque tout – tout ce que l’on attend de l’extérieur, nos vanités et nos fiertés, nos peurs de l’échec – s’efface devant la mort, ne laissant que l’essentiel. Se souvenir que la mort viendra un jour est la meilleure façon d’éviter le piège qui consiste à croire que l’on a quelque chose à perdre. On est déjà nu. Il n’y a aucune raison de ne pas suivre son cœur.


Il y a un an environ, on découvrait que j’avais un cancer. A 7 heures du matin, le scanner montrait que j’étais atteint d’une tumeur au pancréas. Je ne savais même pas ce qu’était le pancréas. Les médecins m’annoncèrent que c’était un cancer probablement incurable, et que j’en avais au maximum pour six mois. Mon docteur me conseilla de rentrer chez moi et de mettre mes affaires en ordre, ce qui signifie : « Préparez-vous à mourir. » Ce qui signifie dire à ses enfants en quelques mois tout ce que vous pensiez leur dire pendant les dix prochaines années. Ce qui signifie essayer de faciliter les choses pour votre famille. En bref, faire vos adieux.

J’ai vécu avec ce diagnostic pendant toute la journée. Plus tard dans la soirée, on m’a fait une biopsie, introduit un endoscope dans le pancréas en passant par l’estomac et l’intestin. J’étais inconscient, mais ma femme, qui était présente, m’a raconté qu’en examinant le prélèvement au microscope, les médecins se sont mis à pleurer, car j’avais une forme très rare de cancer du pancréas, guérissable par la chirurgie. On m’a opéré et je vais bien.

Ce fut mon seul contact avec la mort, et j’espère qu’il le restera pendant encore quelques dizaines d’années. Après cette expérience, je peux vous le dire avec plus de certitude que lorsque la mort n’était pour moi qu’un concept purement intellectuel : personne ne désire mourir. Même ceux qui veulent aller au ciel n’ont pas envie de mourir pour y parvenir. Pourtant, la mort est un destin que nous partageons tous. Personne n’y a jamais échappé. Et c’est bien ainsi, car la mort est probablement ce que la vie a inventé de mieux. C’est le facteur de changement de la vie. Elle nous débarrasse de l’ancien pour faire place au neuf. En ce moment, vous représentez ce qui est neuf, mais un jour vous deviendrez progressivement l’ancien, et vous laisserez la place aux autres. Désolé d’être aussi dramatique, mais c’est la vérité.

Votre temps est limité, ne le gâchez pas en menant une existence qui n’est pas la vôtre. Ne soyez pas prisonnier des dogmes qui obligent à vivre en obéissant à la pensée d’autrui. Ne laissez pas le brouhaha extérieur étouffer votre voix intérieure. Ayez le courage de suivre votre cœur et votre intuition. L’un et l’autre savent ce que vous voulez réellement devenir. Le reste est secondaire.


Dans ma jeunesse, il existait une extraordinaire publication The Whole Earth Catalog , l’une des bibles de ma génération. Elle avait été fondée par un certain Stewart Brand, non loin d’ici, à Menlo Park, et il l’avait marquée de sa veine poétique. C’était à la fin des années 1960, avant les ordinateurs et l’édition électronique, et elle était réalisée entièrement avec des machines à écrire, des paires de ciseaux et des appareils Polaroid. C’était une sorte de Google en livre de poche, trente-cinq ans avant la création de Google. Un ouvrage idéaliste, débordant de recettes formidables et d’idées épatantes.

Stewart et son équipe ont publié plusieurs fascicules de The Whole Earth Catalog . Quand ils eurent épuisé la formule, ils sortirent un dernier numéro. C’était au milieu des années 1970, et j’avais votre âge. La quatrième de couverture montrait la photo d’une route de campagne prise au petit matin, le genre de route sur laquelle vous pourriez faire de l’auto-stop si vous avez l’esprit d’aventure. Dessous, on lisait : « Soyez insatiables. Soyez fous. » C’était leur message d’adieu. Soyez insatiables. Soyez fous. C’est le vœu que j’ai toujours formé pour moi. Et aujourd’hui, au moment où vous recevez votre diplôme qui marque le début d’une nouvelle vie, c’est ce que je vous souhaite. Soyez insatiables. Soyez fous. Merci à tous.»


Steve Jobs, CEO d’Apple, remise de diplôme de l’université américaine Stanford, 2005

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Refuge de la vie sensible... (II)

6 Octobre 2011, 04:06am

Publié par Father Greg

 

 

Weda_Cook_1891.jpgQuiconque, au-delà de l’enfance, persévèrera dans une existence dominée par les réactions et les imaginations sensibles deviendra un inadapté, reclus en lui-même, dépassé et souvent broyé par la société moderne. Ou trouver une échappée ?  Il en reste une pour celui qui est doué au surplus d’une faculté créatrice : l’art ou la poésie ! Alors la société l’admet et le respecte, car elle le charge de même que  l’abeille est spécialisée dans la ruche, de ressentir pour les autres et de leur apporter les résultats de son aventure, tout en les dispensant de la vivre réellement. Le poète ou l’artiste, de plus en plus, ne sentent pas seulement « mieux que » les autres, ils sentent « à la place » des autres, qui leur accordent admiration mais aussi, les jugeant « inutiles », secret dédain souvent. La société révère en eux un don qu’elle n’a pas, qu’elle n’a plus mais les considère un peu comme une faiblesse qu’elle se tolère.

Rien de tel chez les primitifs où poésie et art ne sont pas réduits au rôle de jeu, de luxe, de supplément et presque de superflu mais reflète quelque chose de divin. Carl Kriesmeier cite le cas de ce royaume  nègre du Congo Belge où, parmi les conseillers du roi, le plus considéré des représentants des métiers est celui des sculpteurs. Quel ne serait pas notre effarement si l’on nous suggérait  de réserver pareille place aux poètes et aux artistes dans les hautes assemblées qui dirigent nos pays ! Il nous paraît au contraire plus « sérieux » d’y élire des manieurs professionnels d’idées et de mots, les professeurs, les avocats…(…)

            Entendons-nous bien que tout ceci n’est vrai que dans l’Occident, quoique l’Orient, et le reste du monde, s’appliquent maintenant à le rattraper, par marches forcées. Mais l’Occident s’est voulu exclusivement utilitaire, tout entier tourné vers la possession du monde extérieur. Il en est obsédé ; par la science, la recherche des lois physiques, il veut agir sur lui, le domestiquer ; il entend faire de lui l’instrument de ses désirs, être conquérant de l’univers et de ses secrets en même temps que d’espaces et de peuples ! Tels nous sommes : le savoir vaut surtout quand il est pratique, déterminé par une conclusion positive, l’emprise sur les forces qui nous entourent. Quand à la connaissance intérieure, si prisée de l’Oriental, elle nous a si peu retenus, en dehors de son mécanisme efficace, donc surtout logique, que nous y sommes encore dérisoirement novices. Le progrès n’est pour nous qu’un rêve d’extension indéfini de nos pouvoirs, devenu au XIXème siècle la véritable mystique de l’humanité européenne. Le Moyen-Age, encore tout baigné du Christianisme né au seuil de l’Asie, était moins distinct de l’Orient : la fissure s’est surtout élargie, est devenue gouffre, quand la civilisation du livre eut commencé à précipiter notre devenir, gouffre que, par une récente et apparente conversion, les peuples de l’Est tentent de combler précipitamment depuis quelques années.

 

René Huygues, dialogue avec le visible.

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Refuge de la vie sensible...

5 Octobre 2011, 04:00am

Publié par Father Greg

 

 

DAVID_Jacques_Louis_Mars_Disarmed_by_Venus_and_the_Three_Gr.jpgDe la vie sensible qu’advint-il alors ? Elle ne trouve plus son langage qu’en dehors des activités pratiques de la société, dans la poésie et dans l’art, et ce langage sera, non plus rationnel mais suggestif. Si chacun d’entre nous est incommunicable en proportion de sa richesse affective, il ne peut tourner cet obstacle que par la ruse d’une évocation. Quoi de surprenant ? Développerions nous sans frein cette résonnance privée, qui nous fait particuliers, que les échanges deviendraient difficiles ; tout serait confusion. A supposer même que les êtres puissent arriver à entrevoir leurs états intérieurs, comme cela arrive par la poésie et par l’art, il faudrait à leur intuition trop d’approche et trop d’efforts ! Combien de temps pour imaginer autrui et le ressentir à son tour ! La vie sociale ne saurait s’accommoder de cette lenteur, non plus que de cette incertitude, de cette inévitable marge d’erreur.

 

Voilà pourquoi les sociétés évoluées, semblables à l’adulte, ont été amenées à retirer de la circulation la vie émotive ; il a fallu lui substituer la raison, se restreindre aux sensations dépouillées de tout prolongement personnel et soumises aux règles universelles par quoi la logique les associe et les déduit. Tel est le statut social que l’Occident, sous l’impulsion de la Grèce, a mis au point avec une élégance précise. Il a trouvé son couronnement deux mille cinq cents ans plus tard dans la civilisation du XIXème siècle, expérimentale et rationnelle. 

 

René Huygues, dialogue avec le visible.

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Primauté d'un amour qui a de la gueule...

4 Octobre 2011, 05:13am

Publié par Father Greg

L'amour propre et les vices sont le repliement de l'homme sur ce qui est à sa taille; le sacrifice auquel Dieu appelle n'est pas mortifère ou fausse humilité, mais accepter que son désir qui est tellement de trop nous oblige à nous prendre en main et à nous dépasser continuellement, appuyé sur Lui dans un amour fort!

 

Stormy Sea with Dolphins by Joseph Mallord Turner « L’amour est l’âme de toute vie de prière et de toute bonne œuvre. Si elles ne sont pas accompagnées par l’amour, toutes les œuvres de l’homme sont mortes. L’amour est le feu qui enflamme tout. Quand une âme possède ce saint amour, il avive en elle la foi et l’espérance, il pousse à la pratique de toutes les vertus morales.


L’âme qui M’aime court à travers les chemins de la perfection sans se préoccuper des épines qu’elle foule aux pieds. Elle parvient ensuite à voler sans que l’en empêchent les mille obstacles qui s’y interposent. Elle les dépasse par l’ardeur intérieure d’une foi vive et d’une sainte espérance. Les vertus théologales ont leur siège et leur développement dans l’amour. La charité leur communique la vie et les emporte jusqu’au ciel. Le monde n’a pas idée de la grandeur de ces trois vertus théologales qui se fondent sur l’amour divin.


Les âmes ne M’aiment pas. Voilà pourquoi elles se perdent : et, parmi les âmes qui M’aiment et se disent miennes, combien peu sont celles qui Me donnent tout leur cœur ! Je ne reçois, presque toujours, qu’une partie de leur cœur ; tout, c’est si rare ! Pourtant Je veux que l’on M’aime avec « tout son cœur, toute son âme et toutes ses forces » !


Le cœur humain se tourne en partie vers les créatures, vers le monde et vers lui-même. L’amour-propre le remplit pour la plus grande part ; il ne vit et ne respire que pour lui. J’exige, Moi, un amour qui dépasse tout. J’en ai imposé le précepte afin de rendre l’homme heureux et pour le sauver.

 

Malgré cela, combien peu nombreuses, Je le répète, sont les âmes qui accomplissent à la perfection ma souveraine volonté ! Je veux leur bien et elles résistent. Je leur présente un trésor et elles le dédaignent. Je leur donne la vie et elles courent à la mort. Aimer et se sacrifier : voilà l’unique bonheur de l’homme sur la terre. Aimer et jouir : voilà l’éternelle félicité dans le ciel.


Pour arracher les vices et pratiquer les vertus, il est nécessaire de se sacrifier, mais de se sacrifier en aimant. L’âme qui fait cela M’aime avec tout son cœur et Je serai son éternelle récompense.

 

Donne-Moi un amour de ce genre, donne-Moi des âmes qui M’aiment dans la souffrance, qui trouvent leur joie sur la Croix. Mon Cœur a soif d’un tel amour. Je veux un amour pur, un amour désintéressé, un amour qui expie, un amour crucifié, un amour solide, qui n’existe pour ainsi dire plus sur la terre ; et pourtant c’est le seul amour vrai, celui qui sauve, qui purifie et que J’exige dans mes commandements. Tous les autres amours apparents ne Me satisfont pas, tout autre amour est vain, factice, souvent coupable, excepté l’amour dont Je viens de t’entretenir.


Aime-Moi comme Je t’ai aimée, en ma Croix intérieure, depuis le premier instant de mon Incarnation. Aime-Moi dans la souffrance et dans le sacrifice par amour. Aime-Moi parce que Je suis Dieu et uniquement pour Me faire plaisir. C’est vers cet amour que j’aspire, c’est l’amour que Je désire. Heureuse l’âme qui le possède… Je lui promets que dès cette terre, elle commencera à goûter les délices du ciel. »

 

 

                        Conchita Journal spirituel d’une mère de famille

                        Michel-Marie Philipon, o.p.

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Le sourire est une chose sacrée...

3 Octobre 2011, 05:17am

Publié par Father Greg

 

 

           3222joconde_smile.jpg Je crois à l'incroyable. Je crois à l'incroyable pureté de la douleur et de la joie d'un cœur.

Ce sont des choses extrêmement rares et d'une simplicité à  pleurer; J'ai vu sur le visage de mon père mourant un sourire comme un point de source. Un sourire « immortel » me renverrait aux statues des musées, mais dans ce sourire de mon père était maintenu comme une création du monde. C'est dans sa vie épuisée qu'il a dépensé tout l'or de son sourire en une seconde. Cette vérité souriante qui avait traversé sa vie et dont les ondes se sont non seulement maintenues mais même élargies bien après son recouvrement sous la terre, je crois qu'elle m'attend à la dernière heure. Ce à quoi je crois est toujours lié à un attachement et à une personne. Dans cette croyance, je soutiens quelque chose qui à son tour me soutient, et qui continue à vibrer bien après la disparition des êtres, comme cette lumière d'étoiles qui continue à nous parvenir quand elles sont mortes.

 

Je ne pourrai jamais plus rien offrir à ces personnes qui sont mortes, mais on continue à faire alliance. L'autre delà auquel je crois, je le vois ici et maintenant, car dans un sens c'est ici que tout a lieu. Cet au-delà avale le temps entier et le dépasse. Et qu'est-ce que cela change si on me prouve demain qu'il n'y a pas de résurrection et que le Christ n'est qu'un sage parmi tant d'autres, même s'il est le plus grand? Eh bien cela ne changerai pas ma vie ni ma manière de voir, parce que cette espérance est tellement collée à moi, elle fait tellement partie de moi, comme la couleur de mes yeux, que je ne pourrai l'enlever sans m'enlever en même temps le souffle et l'âme. Là je suis dans quelque chose de plus immuable que la pierre.

 

Ce sourire dont je vous parlais, pour aussi évanescent qu'il soit, est pour moi ineffaçable. Un des crimes de notre société, c'est d'avoir dénaturé jusqu' au sourire pour en faire un argument de commerce. Le sourire est une chose sacrée, comme tout ce qui répond par une réponse plus grande que la question. Moi qui suis entêté de solitude, je dis que le plus merveilleux de tout c'est le sourire.

 

C'est une des plus grandes finesses humaines. C'est presque un avant-goût de la vie d'après, comme une fleur de l'invisible. J'irai jusqu'à dire le plus beau des sourires ne peut surgir que sur un visage presque fermé, retiré (…) Un sourire peut être angélique ou faux, mais un vrai sourire, c'est le sourire de quelqu'un qui a tout trouvé: il n'y a plus ni calcul ni séduction..

 

                                                                       Christian Bobin  « La lumière du Monde »

 

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Confiance dans la proximité de Dieu (III)

2 Octobre 2011, 05:13am

Publié par Father Greg

 

 

Coucher-de-soleil-50x50-2005.jpgL’orant, bien qu’au milieu du danger et de la bataille, peut s’endormir tranquille, dans une attitude sans équivoque d’abandon confiant. Autour de lui ses adversaires montent leurs campements, l’assiègent, ils sont nombreux, ils se dressent contre lui, se moquent de lui et tentent de le faire tomber, mais lui en revanche se couche et dort tranquille et serein, certain de la présence de Dieu. Et à son réveil, il trouve encore Dieu à côté de lui, comme un gardien qui ne dort pas (cf. Ps 121, 3-4), qui le soutient, le tient par la main, ne l’abandonne jamais. La peur de la mort est vaincue par la présence de Celui qui ne meurt pas. Et précisément la nuit, peuplée de craintes ataviques, la nuit douloureuse de la solitude et de l’attente angoissée, se transforme à présent : ce qui évoque la mort devient présence de l’Eternel.

A l’aspect visible de l’assaut ennemi, massif, imposant, s’oppose l’invisible présence de Dieu, avec toute son invincible puissance. Et c’est à Lui que de nouveau le Psalmiste, après ses expressions de confiance, adresse sa prière : « Lève-toi, Seigneur ! Sauve-moi, mon Dieu ! » (v. 8a). Les agresseurs « se levaient » (cf. v. 2) contre leur victime. En revanche celui qui « se lèvera », c’est le Seigneur, et il les abattra. Dieu le sauvera, en répondant à son cri. C’est pourquoi le Psaume se conclut avec la vision de la libération du danger qui tue et de la tentation qui peut faire périr. Après la demande adressée au Seigneur de se lever pour le sauver, l’orant décrit la victoire divine : les ennemis qui, avec leur injuste et cruelle oppression, sont le symbole de tout ce qui s’oppose à Dieu et à son plan de salut, sont vaincus. Frappés à la bouche, ils ne pourront plus agresser avec leur violence destructrice et ils ne pourront plus insinuer le mal du doute dans la présence et dans l’action de Dieu : leur parole insensée et blasphème sera définitivement démentie et réduite au silence par l’intervention salvifique du Seigneur (cf. v. 8bc). Ainsi, le Psalmiste peut conclure sa prière avec une phrase aux connotations liturgiques qui célèbre, dans la gratitude et dans la louange, le Dieu de la vie : « Du Seigneur, le salut ! Sur ton peuple, ta bénédiction ! » (v. 9). 

Chers frères et sœurs, le Psaume 3 nous a présenté une supplique pleine de confiance et de réconfort. En priant ce Psaume, nous pouvons faire nôtres les sentiments du Psalmiste, figure du juste persécuté qui trouve en Jésus son accomplissement. Dans la douleur, dans le danger, dans l’amertume de l’incompréhension et de l’offense, les paroles du Psaume ouvrent notre cœur à la certitude réconfortante de la foi. Dieu est toujours proche — même dans les difficultés, dans les problèmes, dans les ténèbres de la vie — il écoute, il répond et il sauve à sa façon. Mais il faut savoir reconnaître sa présence et accepter ses voies, comme David dans sa fugue humiliante de son fils Absalom, comme le juste persécuté dans le Livre de la Sagesse et, en dernier et jusqu’au bout, comme le Seigneur Jésus sur le Golgotha. Et lorsque, aux yeux des impies, Dieu semble ne pas intervenir et que le Fils meurt, c’est précisément alors que se manifeste, pour tous les croyants, la vraie gloire et la réalisation définitive du salut. Que le Seigneur nous donne foi, qu’il vienne en aide à notre faiblesse et qu’il nous rende capable de croire et de prier à chaque angoisse, dans les nuits douloureuses du doute et dans les longs jours de douleur, en nous abandonnant avec confiance à Lui, qui est notre « bouclier » et notre « gloire ». Merci.

Benoit XVI, Sept 2011.

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Confiance dans la proximité de Dieu (II)

1 Octobre 2011, 05:10am

Publié par Father Greg

 

 

bouguereau2.jpgL’orant de notre Psaume est donc appelé à répondre par la foi aux attaques des impies : les ennemis — comme je l’ai dit — nient que Dieu puisse l’aider, et lui, en revanche, l’invoque, l’appelle par son nom, « Seigneur », et ensuite s’adresse à Lui en un tutoiement emphatique, qui exprime un rapport stable, solide, et qui contient en soi la certitude de la réponse divine : « Mais toi, Seigneur, mon bouclier, ma gloire tu tiens haute ma tête. A pleine voix je crie vers le Seigneur ; il me répond de sa montagne sainte » (vv. 4-5).

La vision des ennemis disparaît à présent, ils n’ont pas vaincu car celui qui croit en Dieu est sûr que Dieu est son ami : il reste seulement le « Tu » de Dieu ; aux « nombreux » s’oppose à présent une seule personne, mais beaucoup plus grande et puissante que beaucoup d’adversaires. Le Seigneur est aide, défense, salut ; comme un bouclier, il protège celui qui se confie à Lui, et il lui fait relever la tête, dans le geste de triomphe et de victoire. L’homme n’est plus seul, ses ennemis ne sont pas imbattables comme ils semblaient, car le Seigneur écoute le cri de l’opprimé et répond du lieu de sa présence, de sa montagne sainte. L’homme crie, dans l’angoisse, dans le danger, dans la douleur ; l’homme demande de l’aide, et Dieu répond. Ce mélange du cri humain et de la réponse divine est la dialectique de la prière et la clef de lecture de toute l’histoire du salut. Le cri exprime le besoin d’aide et fait appel à la fidélité de l’autre ; crier signifie poser un geste de foi dans la proximité et dans la disponibilité à l’écoute de Dieu. La prière exprime la certitude d’une présence divine déjà éprouvée età laquelle on croit, qui dans la réponse salvifique de Dieu se manifeste en plénitude. Cela est important : que dans notre prière soit importante, présente, la certitude de la présence de Dieu. Ainsi, le Psalmiste, qui se sent assiégé par la mort, confesse sa foi dans le Dieu de la vie qui, comme un bouclier, l’enveloppe d’une protection invulnérable ; celui qui pensait être désormais perdu peut relever la tête, car le Seigneur le sauve ; l’orant, menacé et raillé, est dans la gloire, car Dieu est sa gloire.

La réponse divine qui accueille la prière donne au Psalmiste une sécurité totale ; la peur aussi est finie, et le cri s’apaise dans la paix, dans une profonde tranquillité intérieure : « Et moi, je me couche et je dors ; je m’éveille : le Seigneur est mon soutien. Je ne crains pas ce peuple nombreux qui me cerne et s’avance contre moi » (vv. 6-7).

Benoit XVI, sept 2011.

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Confiance dans la proximité de Dieu (I)

30 Septembre 2011, 05:08am

Publié par Father Greg

 

536px-1623_Dirck_van_Baburen-_Prometheus_Being_Chained_by_V.jpgChers frères et sœurs,

A l’« école de la prière » que nous vivons ensemble, je commencerais à méditer sur certains psaumes qui, forment le « livre de prière » par excellence. Le premier Psaume est un Psaume de lamentation et de supplication empreint d’une profonde confiance, dans lequel la certitude de la présence de Dieu fonde la prière qui jaillit d’une situation de difficulté extrême dans laquelle se trouve l’orant. Il s’agit du psaume 3, rapporté par la tradition juive à David au moment où il fuit son fils Absalom (cf. v. 1) : il s’agit de l’un des épisodes les plus dramatiques et douloureux de la vie du roi, lorsque son fils usurpe son trône royal et le contraint à quitter Jérusalem pour sauver sa vie (cf. 2 S 15sq). La situation de danger et d’angoisse ressentie par David est donc l’arrière-plan de cette prière et aide à la comprendre, en se présentant comme la situation typique dans laquelle un tel Psaume peut être récité. Dans le cri du Psalmiste, chaque homme peut reconnaître ces sentiments de douleur, d’amertume et dans le même temps de confiance en Dieu qui, selon le récit biblique, avaient accompagné la fuite de David de sa ville.

Le Psaume commence par une invocation au Seigneur : « Seigneur, qu’ils sont nombreux mes oppresseurs, nombreux ceux qui se lèvent contre moi, nombreux ceux qui disent de mon âme : “Point de salut pour elle en son Dieu !” » (vv. 2-3).

 

La description que fait l’orant de sa situation est donc marquée par des tons fortement dramatiques. Par trois fois, on répète l’idée de multitude — « nombreux » — qui, dans le texte original, est exprimée à travers la même racine hébraïque, de façon à souligner encore plus l’immensité du danger, de façon répétitive, presque entêtante. Cette insistance sur le nombre et la multitude des ennemis sert à exprimer la perception, de la part du Psalmiste, de la disproportion absolue qui existe entre lui et ses persécuteurs, une disproportion qui justifie et fonde l’urgence de sa demande d’aide : les oppresseurs sont nombreux, ils prennent le dessus, tandis que l’orant est seul et sans défense, à la merci de ses agresseurs. Et pourtant, le premier mot que le Psalmiste prononce est : « Seigneur » ; son cri commence par l’invocation à Dieu. Une multitude s’approche et s’insurge contre lui, engendrant une peur qu’amplifie la menace, la faisant apparaître encore plus grande et terrifiante ; mais l’orant ne se laisse pas vaincre par cette vision de mort, il maintient fermement sa relation avec le Dieu de la vie et s’adresse tout d’abord à Lui pour rechercher de l’aide. Mais les ennemis tentent également de briser ce lien avec Dieu et de briser la foi de leur victime. Ils insinuent que le Seigneur ne peut intervenir, et affirment que pas même Dieu ne peut le sauver. L’agression n’est donc pas seulement physique, mais touche la dimension spirituelle : « Le Seigneur ne peut le sauver » — disent-ils, — le noyau central de l’âme du Psalmiste doit être frappé. C’est l’extrême tentation à laquelle le croyant est soumis, c’est la tentation de perdre la foi, la confiance dans la proximité de Dieu. Le juste surmonte la dernière épreuve, reste ferme dans la foi et dans la certitude de la vérité et dans la pleine confiance en Dieu, et précisément ainsi, trouve la vie et la vérité. Il me semble qu’ici, le Psaume nous touche très personnellement : dans de nombreux problèmes, nous sommes tentés de penser que sans doute, même Dieu ne me sauve pas, ne me connaît pas, n’en a peut-être pas la possibilité ; la tentation contre la foi est l’ultime agression de l’ennemi, et c’est à cela que nous devons résister, et nous trouverons Dieu et nous trouverons la vie.

Benoit XVI, catéchèse sept 2011

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ce monde intérieur...

29 Septembre 2011, 05:11am

Publié par Father Greg

 

 

bouguereau40.jpg Chacun, selon Musset, porte en lui « un monde ignoré qui naît et qui meurt en silence ». A mesure qu’il veut l’éprouver et y vivre, il lui faut descendre plus profondément dans une absorption qui l’isole d’autrui et le rend incommunicable. Jamais ce problème, cette angoisse ne furent mieux ressentis qu’au XIXème siècle où la culture de l’âme individuelle et sa conscience furent portées à leur apogée par le romantisme. (…) Art et poésie ne sont pas seulement indispensables pour rompre le sceau du secret qui enferme la vie profonde et particulière de chacun, « la partie réelle et incommunicable de nous-mêmes », comme l’appelle Proust, cette manière distincte de vibrer en face de faits ou de notions en apparence identiques. L’indicible n’est pas seulement individuel comme l’a cru surtout le romantisme ; il peut être éprouvé aussi par tout un groupe humain, une collectivité sociale et religieuse, et pourtant excéder la capacité du langage. Il suffit en effet qu’il relève d’un autre domaine que celui de l’intelligible, qu’il soit du ressort de la pure sensibilité ou de cet inconscient, qu’on a seulement découvert depuis un siècle. Domaine inférieur à celui des idées, diront certains, et qui n’a qu’à s’élever jusqu’à elles…

 

  Mais il en est un qui les dépasse et ne saurait y être réduit sans perdre sa valeur profonde : c’est celui de la spiritualité. Si l’esprit trop rationaliste de nos pères a méconnu l’inconscient et ses droits à l’expression, le nôtre, encore trop imbu d’une civilisation positive, conçoit malaisément que le spirituel ne se confonde pas avec l’intellectuel et y soit même irréductible tant il lui est supérieur. A lui appartiennent les sommets de notre vie intérieure, ceux où nous entrevoyons des espaces où la pensée défaille, à la manière dont l’avion, armé de sa mécanique, ne peut plus être porté par l’air trop subtil des hautes altitudes.

            Or inconscient et spiritualité, dont se nourrit la vie intérieure des individus aussi bien que celle des collectivités, sont condamnés au mutisme de par les carences du langage usuel, s’ils ne se libèrent et ne se manifestent par l’art et ses images. Lui seul (ou sa sœur la poésie) peut les extraire du vécu brut et en donner le signe, la traduction extérieure. C’est pourquoi l’art a toujours été le langage élu des révélations religieuses comme des confessions particulières de tout ce qui déborde les évidences sensorielles ou les évidences rationnelles, qui seules appartiennent normalement à la parole.

 

René Huygues, Dialogue avec le visible

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L'art, une nécessité intérieure qui s'impose comme devant être réalisé...

28 Septembre 2011, 05:14am

Publié par Father Greg

 

 

20047-594.1290703334.thumbnail.jpg Il en est ainsi de toutes les impressions : une impression que je ressens, en tant que je la ressens est mienne, une impression que je désire en tant que je la désire est mienne. Ce qui seul n’est pas mien en une impression quelconque, c’est la loi par laquelle je ne puis passer à une autre sans passer par des impressions intermédiaires, étrangères à la fois à celle que je ressens et à celle que je désire ressentir, étrangères les unes aux autres sinon par ceci même que chacune d’elle succède à telle autre, étrangères chacune à n’importe quelle impression.

 

(…) Ce monde se définit par la loi même qu’il m’impose ; si d’instant en instant je suis sans cesse hors de moi-même, c’est que je me heurte à un monde où tout est hors de tout. Si je me dirige vers ce que je désire au lieu d’y être déjà, si ce que je suis ne peut-être lié qu’indirectement à ce que je veux être, c’est que j’ai à surmonter un monde où tout est étranger à tout, où rien n’est lié à rien, où rien n’est dirigé vers rien ; où n’importe quoi peut être en revanche par une action, mais indirectement, lié à n’importe quoi, non pas pourtant par n’importe quel intermédiaire. La seule loi d’un tel monde, c’est la juxtaposition. Ainsi c’est seulement par l’épreuve du travail que me sont donnés, et toujours ensemble, temps et étendue, le temps comme condition, l’étendue comme objet de mon action ; la loi du travail enferme, quant à mon action, qu’elle dire, quant au monde qu’il s’étende. 

 

Concernant cette existence qui m’est étrangère, si je la considère en elle-même, je ne puis rien savoir au-delà ; il n’y a rien même pour moi à chercher au-delà. Mais ces couleurs, ces odeurs, ces impressions émouvantes à l’occasion desquelles toujours m’est donnée l’étendue, encore faut-il que je les perçoive, c'est-à-dire que je rapporte chacune d’elles à l’étendue pour les constituer toute en un monde.

Simone weil, le temps, p 108

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L'amour comme itinéraire vécu... (II)

27 Septembre 2011, 05:22am

Publié par Father Greg

 

 

bouguereau16.jpgAnna, comment te prouver qu’au-delà de toutes ces amours qui remplissent notre vie, il y a l’Amour ? L’Epoux passe par cette rue et par toutes les rues. Comment te prouver que tu es la bien-aimée ? Il faudrait percer une couche de ton âme, comme on creuse la terre d’un sous-bois pour trouver une source dans la verdure de la forêt. Tu l’entendrais dire alors : « Ma chérie, tu ne sais pas à quel point tu fais partie de mon amour et de ma souffrance ». Aimer, c’est donner la vie au-delà de la mort : c’est faire jaillir dans les profondeurs de l’âme une eau vive qui brûle ou couve sans pouvoir se consumer. La flamme, la source !.. Tu ne ressens pas la fraîcheur de la source, Anna, et la flamme te dévore, n’est-ce pas ?

 …..

 

J'ai revu Anna, ce soir. Après tant d'années, elle est encore sous l'effet de sa rencontre avec l'Époux. Elle a pris le chemin de l'amour complémentaire. Elle complète, quand elle donne et quand elle reçoit, et dans d'autres proportions qu'avant. La crise par laquelle elle est passée était très grave, tout menaçait de s'écrouler. S'il n'y avait pas eu la rencontre avec le Bien-Aimé... Le renouveau ne pouvait commencer que grâce à lui. Au début, Anna n'en a ressenti qu'une vive douleur. Peu à peu, l'apaisement est venu. Quelque chose s'est mis à grandir, quelque chose d'insaisissable, qui n'avait pas pour eux le goût de l'amour. Mais ils finiront, je pense, par le trouver. Anna sans doute plus facilement que Stéphane.

 

La cause du drame, il faut la chercher dans le passé. Il y a eu, tout simplement, erreur. Les gens se laissent emporter par un amour qu'ils croient absolu et qui n'a pas les dimensions de l'absolu. Et ils sont tellement victimes de leurs illusions, qu'ils ne ressentent même pas le besoin d'amarrer cet amour à l'Amour qui a ces dimensions. Ce n'est pas la passion elle-même qui les aveugle, mais le manque d'humilité envers l'amour dans son essence véritable. S'ils en sont conscients, ils parent au danger, énorme, car la pression de la réalité est trop forte, l'amour ne peut pas lui résister.

 

Karol Wojtyla, la boutique de l’orfèvre.

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L'amour comme itinéraire vécu... (I)

26 Septembre 2011, 05:17am

Publié par Father Greg

 

J’ai dit à cette femme, à Anna : « Dans quelques instants, le Bien-Aimé passera par ici ». C

0c2b2920-e407-11dd-8047-2d1f49ecea32.jpg   ..... Cela porte à réfléchir sur l’amour humain. Rien ne paraît être autant à la surface de notre vie et rien n’est plus inconnu et secret. L’opposition entre ce qui est apparent dans l’amour et ce qui est mystérieux provoque le drame, l’un des plus poignants de notre existence. La surface de l’amour recèle un courant, vif, chatoyant, versatile ; kaléidoscope d’ondes et de situations d’un charme extrême. Et il est vertigineux, ce courant, au point de vous emporter, hommes et femmes ! Et, une fois emportés, vous vous imaginés avoir percé le mystère de l’amour, alors que vous ne l’avez même pas effleuré. Heureux, durant un temps, vous croyez être parvenus au sommet de l’existence, lui avoir arraché tous les secrets de sorte qu’il ne reste plus rien. Oui, il ne reste rien, passé cet emportement. Il ne reste rien. Et ce n’est pas possible qu’il ne reste rien. Ce n’est pas possible, croyez-moi. L’être humain est un continuum, en tout qui ne finit pas, il est impossible qu’il ne reste rien !…… 

………

L’amour n’est pas une passade. Il a le goût de tout l’être humain, son poids propre et le poids de son destin. Il ne peut pas être un moment. L’éternité passe par lui, il est la dimension de Dieu, car Dieu seul est éternité.

Homme, tourné vers le présent, tu voudrais oublier, tout oublier, rompre avec l’éternité, exister un moment, un instant, maintenant ; prendre tout, l’espace d’un moment, tout reperdre aussitôt. Et maudit soit le moment suivant, maudits soient les moments futurs où tu chercheras le chemin du moment passé afin de le vivre à nouveau et, par-là même, avoir »tout ».

…..

Karol Wojtyla, la boutique de l'orfèvre.

 

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La volonté: efficience du sujet, ou réceptivité au bien...?

25 Septembre 2011, 05:23am

Publié par Father Greg

 

 

25521.jpgParallèlement au développement de la connaissance, notre vie, au niveau de l’esprit, implique un développement affectif volontaire : nos actes d’amour à l’égard d’un bien spirituel, nos actes d’intention à l’égard de la fin : tout ce que nous avons analysé au niveau de la philosophie éthique. Tous ces actes sont volontaires. Ils relèvent d’un appétit spirituel, d’une puissance affective capable d’aimer un bien spirituel, et capable de mobiliser toutes nos énergies pour l’acquérir. Cette puissance est ce que nous appelons la volonté. Cette puissance regarde en premier lieu tout ce qui est bon en tant que cela est bon, mais elle ne peut s’arrêter, se finaliser que dans le bien spirituel : la personne. Cela apparaît très nettement dès que nous analysons les actes d’appétit spirituel les plus caractéristiques. Pensons à l’amour d’amitié que nous avons analysé. L’acte le plus caractéristique de notre appétit spirituel est bien en effet un acte d’amour. Voilà l’éveil le plus profond, le plus radicale de notre volonté. Celle-ci est faite pour aimer, pour rejoindre son bien spirituel, ce qui est capable de perfectionner le vivant spirituel, de le finaliser. Car ce qui est propre à la volonté c’est d’être l’appétit spirituel du vivant dans sa plus profonde originalité ; la volonté est la puissance affective de la personne. Par la volonté, c’est la personne elle-même qui aime, qui se laisse attirer par le bien spirituel, c'est-à-dire par une autre personne capable de la finaliser, de la perfectionner. Il est capital de comprendre que notre volonté est en premier lieu une capacité d’amour spirituel, personnel, et non en premier lieu une puissance d’efficacité, comme l’affirme Descartes. Par le volonté, la personne n’est pas en premier lieu un être capable de commander, de donner des ordres, de dire : « Fais ceci » ; mais en premier lieu un être capable d’aimer, de recevoir l’influence immédiate de bien spirituel, de se laisser attirer par lui et de répondre en se donnant et en l’accueillant affectivement, spirituellement. Voilà le « cœur spirituel », la volonté en ce qu’elle a de plus profond.

 

Le « cœur spirituel », la volonté, est en premier lieu une puissance de réceptivité à l’égard du bien spirituel mais pour que ce bien puisse l’attirer, il faut que le bien spirituel soit connu comme bien spirituel par l’intelligence, qu’il soit connu non pas d’une manière abstraite et universelle, mais d’une manière concrète, dans sa propre existence. Le bien, dans ce qu’il est, implique, en effet l’acte d’être, l’exister (le bien idéal n’est pas le bien proprement dit, et le bien sensible, en tant que connu comme bien sensible, n’est pas atteint dans son exister, mais seulement dans son apparaître, son phénomène ; il n’est donc pas vraiment atteint comme bien). Ce jugement qui dévoile l’exister de ce bien spirituel permet à ce bien de se dévoiler lui-même comme bien, c’est-à-dire en suscitant au plus intime de la volonté un amour ; à partir de là il y a une nouvelle connaissance de ce bien, une connaissance affective, car je puis le connaître de l’intérieur, en tant qu’il est mon bien. C’est le bien-existant lui-même qui détermine mon amour, qui le finalise. La connaissance de l’intelligence permet le contact indispensable, mais elle n’est pas ce qui détermine mon appétit spirituel, ma volonté. Nous l’avons déjà vu au niveau de l’amitié et au niveau de la passion : nous le signalons ici au niveau même de l’éclosion du premier amour spirituel.

           

Ce premier amour spirituel n’est pas, en lui-même et par lui-même, conscient : il ne le sera que dans l’amour d’amitié, dans l’intention et le choix. Mais le philosophe découvre son existence comme fondamentale par rapport à tout le développement de nos opérations volontaires. Ce premier amour est vraiment à la racine de toute notre vie affective spirituelle.

Marie Dominique Philippe, Lettre à un ami.

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Dire cette vie qui habite le corps...

24 Septembre 2011, 05:15am

Publié par Father Greg

 

 

jpg_mains_rodin.jpgL'artiste est celui à qui il revient à partir de nombreuses choses, d'en faire une seule, et à partir de la moindre partie d'une seule chose, de se faire un monde. Il y a dans l'œuvre de Rodin, des mains, de petites mains autonomes qui sans faire partie d'aucun corps sont vivantes.

 

Des mains qui se dressent irritées et méchantes, des mains dont les cinq doigts hérissés paraissent aboyer comme cinq gueules d'un chien des enfers. Des mains qui marchent, des mains qui s'éveillent, des mains criminelles, des mains à l'hérédité chargée, et d'autres qui sont fatiguées, qui ne veulent plus rien, qui se sont couchées dans un coin comme des bêtes malades qui savent que personne ne peut les secourir. Mais les mains sont déjà un organisme complexe un delta ou conflue quantité de vie venue de loin, pour se déverser dans le grand fleuve de l'action. Il y a une histoire des mains, elles ont effectivement leur civilisation à elles leur beauté particulière; on leur reconnaît le droit d'avoir une évolution propre et leurs propres désirs, leurs sentiments, leurs lubies et leurs préférences. Or Rodin sachant par l'éducation qu'il s'est donné que le corps n'est tout entier composé que des théâtres où se joue la vie-une vie capable à chaque endroit de devenir individuelle et  grandiose -a le pouvoir de conférer à n'importe quelle portion de cette vaste surface vibrante , l'autonomie et la plénitude d'un tout. De même que pour lui le corps humain n'est un tout  que pour autant une action commune (interne ou externe) mobilise tous ces membres et toutes ces énergies, de même pour lui les différentes parties de corps différents s'ordonnent aussi inversement en un seul organisme, lorsqu'elles sont jointes ensemble par nécessité intrinsèque.

 

1387044874_9aa449fac1.jpgUn main qui se pose sur l'épaule ou la cuisse d'autrui ne fait déjà plus tout à fait partie du corps dont elle est venue; avec l'objet qu'elle effleure ou empoigne, elle forme une nouvelle chose, une chose de plus qui n'a pas de nom et n'appartient à personne; et c'est de cette chose, avec ses frontières bien déterminées, qu'il s'agit dorénavant. Cette découverte est le fondement du groupement des personnages chez Rodin; c'est d'elle que résulte la façon inouïe dont les figures sont liées les unes aux autres, la cohésion des formes, et leur manière de ne pas se lâcher, à aucun prix. Il ne part pas des figures qui s’enlacent, il n'a pas de modèles qu'il dispose et arrange. Il commence aux endroits où le contact est le plus fort, qui sont autant de sommets de l'œuvre; il attaque à l'endroit où naît quelque chose de nouveau, et tout le savoir de son instrument, il le consacre aux mystérieuses manifestations qui accompagnent le devenir d'une chose nouvelle. Il travaille quasiment à la lueur des éclairs qui jaillissent en ces points, et, de tout le corps il ne voit que les parties qui en sont éclairées (…)

 

On a le sentiment que des surfaces en contact, des ondes partent là dans les corps tout entiers, des frissons de beauté, de pressentiment et d'énergie (…)

 

                                                                                  Rainer Maria Rilke  « Auguste Rodin »

 

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La quête de la lumière, une recherche incessante...

23 Septembre 2011, 10:52am

Publié par Father Greg

17-la-tour-georges-de-christ-in-the-carpenter-s-shopd1.1290Le métier d'homme, art de vivre fatal que chacun pratique au quotidien-souvent sans le savoir-exige par conséquent bien des ressources, une constante ingéniosité déployée pour faire de la vie une victoire, pour assumer sa condition...

Voilà la grande affaire qui motive chacun de nos combats, et guide ma quête. Je veux donc bien, dès l'abord, avouer mon extrême faiblesse. Parler de la souffrance, pire la vivre dans sa chair est une épreuve redoutable que le métier d'homme interdit d'éluder. Une personnalité ne trouve précisément sa quintessence que dans la virtuosité qu'elle déploie pour surmonter le mal.

Pour garder sauf l'entrain qui nous anime, il convient de tirer du quotidien et des mauvais jours quelque féconds outil adapté à l'échec. Cette quête fait de l'homme un apprenti emprunté, placé devant une vertigineuse et obscure obligation: faire de sa vie une œuvre, forger une personnalité digne d'assumer pleinement la totalité de l’existence.

 

Se lancer dans la construction de soi me place devant un abîme car il s'agit avant tout d'exercer sa lucidité, de savoir sur quoi l'on bâtit. Un bref regard sur la condition humaine suffit, en effet, à mettre en lumière son caractère tragique. Alors résignation?


Là précisément, s'amorce ma réflexion sur les blessures, les douleurs, les angoisses, la menace qui un jour finira par se concrétiser. Marguerite Yourcenard place dans la bouche de l'empereur Hadrien un constat qui situe l'homme:

« Quand on aura allégé le plus possible les servitudes inutiles, évité les malheurs non nécessaires, il restera toujours, pour tenir en haleine les vertus héroïques de l'homme, la longue série des maux véritables, la mort, la vieillesse, les maladies non guérissables, l'amour non partagé, l'amitié rejetée ou trahie, la médiocrité d'une vie moins vaste que nos projets et plus ternes que nos songes ».

 

Tel est tôt ou tard, le lot commun, je ne le sais que trop. Mais où chercher même les vertus à même d'adoucir la dureté de l'existence et comment forger l'état d'esprit, l'arme à opposer à l'ennemi?

Peut-être sied-il de partir de l'unique certitude, de la perspective du néant dont nous procédons et vers lequel nous sommes précipités chaque jour? Au coeur même de nos réjouissances, le tragique nous précède, tant que nous vivons. Le nier, c'est en quelque sorte le mettre au premier plan....

On cherche à fuir le tragique dans les jeux, dans l'action; même l'activité la plus modeste vise à nous en éloigner: tout, plutôt que de réaliser que l'homme voué à la mort, n'échappera guère à sa part de souffrance...

 

Devant un tel désarroi et sans prétexte à la souffrance, vais-je tomber dans le nihilisme, abdiqué face à un monde où souffrance et mort triomphent? Entre illusion et cynisme désabusé, je veux laisser la question en suspens et tâcher de vivre- dégagé, tranquille- mais ma vie l'interdit. Il faut s'engager ou au moins consentir, sinon le combat si exigeant tournerait vite court. Le tragique est là, moi aussi! Entre deux tout reste à bâtir. Il n'y a guère le choix. Ni modèle ni solution, ni réponse toute faite, ni mode d'emploi ne sont disponibles. Chacun y va à tâtons, essuyant des échecs, bâtissant sur des ruines....

 

Alexandre Jollien, le métier d'homme.

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Ou Dieu est présent, il y a un futur...

22 Septembre 2011, 08:09am

Publié par Father Greg

 

 

pape« Mon voyage en Allemagne n'est ni tourisme religieux et encore moins un show. De quoi s'agit-il ? Le thème de ces journées le dit bien : " Où Dieu est présent, il y a un futur". Il s'agit du fait que Dieu revienne dans notre horizon, ce Dieu souvent totalement absent, duquel cependant nous avons tant besoin.

Peut-être me demanderez-vous : "Dieu existe-t-il ? Et s'il existe, il s'occupe vraiment de nous ? Nous pouvons nous, arriver jusqu' à Lui ?". Certes, il est vrai : nous ne pouvons pas mettre Dieu sur la table, nous ne pouvons pas le toucher comme un ustensile ou le prendre par la main comme quel qu’autre objet. Nous devons de nouveau développer la capacité de perception de Dieu, la capacité qu'il existe en nous. Nous pouvons comprendre quelque chose de la grandeur de Dieu dans la grandeur du cosmos. Nous pouvons utiliser le monde à travers la technique, parce que celui-ci est construit de manière rationnelle. Dans la grande rationalité du monde, nous pouvons voir l'esprit créateur duquel lui-même provient, et dans la beauté de la création nous pouvons comprendre quelque chose de la beauté, de la grandeur et aussi de la bonté de Dieu. Dans la parole de l'Ecriture Sainte nous pouvons écouter les paroles de la vie éternelle qui ne viennent pas simplement des hommes, mais qui viennent de Lui. Et, en elles, nous écoutons sa voix. Enfin, nous voyons presque Dieu aussi dans la rencontre avec les personnes qui ont été touchées par lui. Je ne pense pas seulement aux grands : de Paul à François d'Assise jusqu'à Mère Teresa. Mais, je pense à tant de personnes simples desquelles personne ne parle. Cependant, lorsque nous les rencontrons, d'elles, émane quelque de bonté, sérénité, joie et nous savons que là est Dieu et qu'Il touche aussi nous-mêmes. Alors, en ces journées, nous voulons nous engager à revenir voir Dieu, afin d'être des personnes par lesquelles entre dans le monde une lumière d'Espérance, qui est lumière qui vient de Dieu et qui nous aide à vivre."

 

Benoit XVI, interview avant le voyage en Allemagne.

  

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Les citations, c'est de la pensée en conserve : c’est pas cher, c'est pas toujours très bon, mais tout le monde en mange...

21 Septembre 2011, 05:57am

Publié par Father Greg

 

 

punaiiiiise

 

 

      Avec le temps qui passe, ceux qui étaient cons le restent, et ceux qui ne l'étaient pas le deviennent. Formidable, non ?

C'est bizarre : - Quand je me moque des juifs, ils m'écrivent des lettres de protestation, quand je me moque des belges également, ainsi que les noirs et les arabes. - Par contre, quand je me moque des cons, personne ne me dit rien, et pourtant ce sont les plus nombreux...

Deux choses sont infinies : l'Univers et la bêtise humaine. Mais, en ce qui concerne l'Univers, je n'ai pas encore acquis la certitude absolue.

Il vaut mieux ne rien dire et passer pour un con que de l'ouvrir et ne laisser aucun doute à ce sujet.

Il vaut mieux être saoul que con, ça dure moins longtemps.

Il n'est pas nécessaire d'être gros pour être un gros con : Il suffit d'être con

Un intellectuel assis va moins loin qu'un con qui marche.

Être traité de con par un autre con ne prouve pas que vous n'en soyez pas un.

Le pire des cons, c'est le vieux con. On ne peut rien contre l'expérience.

Les cons gagnent toujours, ils sont trop.

Si les cons dégageaient de la lumière, il ferait jour même la nuit.

Il vaut mieux être bourré que con, ça dure moins longtemps.

Loin des cons, l'air est pur.

Si la vue d'un con faisait mal aux yeux, nous serions tous aveugles.

Les cons, c'est comme les impôts, y'en a beaucoup trop.

Il est tellement plus facile d'être con, que d'être soit même.

Le con se croit malin quand il est seul.

Si les cons volaient il ferait nuit...

Le con ne perd jamais son temps, il perd celui des autres!

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Mourir, c'est rien. Commence donc par vivre. C'est moins drôle et c'est plus long...

20 Septembre 2011, 05:55am

Publié par Father Greg

 

 

stalker_03.png Ce qu’on appelle l’humanité, ou comme disaient les grecs les mortels : non ceux qui vont mourir (les bêtes meurent aussi) mais ceux qui savent qu’ils vont mourir, sans savoir pourtant ce que cela veut dire et sans pouvoir davantage s’empêcher d’y penser. L’homme est un animal métaphysique, c’est pourquoi la mort est toujours son problème. Il s’agit non de le résoudre, mais de l’affronter.

On rencontre ici la fameuse formule : « Que philosopher c’est apprendre à mourir… » . (…) Cette phrase peut se prendre en deux sens différents, comme Montaigne le remarquait déjà, entre lesquels, peu ou prou toute la vie (et toute une partie de la philosophie) se décide.

Il y a le sens de Platon : la mort, c’est-à-dire ici la séparation de l’âme et du corps, serait le but de la vie, vers lequel la philosophie ferait une espèce de raccourci. Un suicide ? Au contraire : une vie plus vivante, plus pure, plus libre, parce que libérée par anticipation de cette prison (voire de ce tombeau comme le dit le Gorgias) qu’est le corps… « Les vrais philosophes sont déjà morts » écrit Platon, et c’est pourquoi la mort ne les effraie pas : que pourrait-elle leur prendre ?


Et puis il y a le sens de Montaigne : la mort serait non pas le but mais le bout de la vie, son terme, sa finitude (et non sa finalité) essentielle. Il faut s’y préparer, l’accepter, puisqu’on ne peut la fuir, sans la laisser pourtant gâcher notre vie, nos plaisirs. Dans les premiers Essais, Montaigne veut y penser toujours, pour s’y habituer, pour s’y préparer, et pour se roidir, comme il dit, contre elle. Dans les derniers, l’habitude est telle, semble-t-il, que cette pensée devient moins nécessaire, moins constante, moins pressante : l’acceptation suffit, qui se fait, avec le temps de plus en plus légère et douce. (…) l’angoisse ? Ce n’est qu’un moment. Le courage ? Ce n’est qu’un moment. (…) c’est la vie qui vaut, et elle seule. Les vrais philosophes ont appris à l’aimer comme elle est ; pourquoi s’effraieraient-ils qu’elle soit mortelle ?

 

« L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie » écrit Spinoza. La seconde partie de la phrase est aussi évidente que la première semble paradoxale. Comment méditer la vie (c’est-à-dire philosopher) sans méditer aussi sa brièveté, sa précarité, sa fragilité ? Que le sage pense l’être plutôt que le non-être, la vie plutôt que la mort, sa puissance plutôt que sa faiblesse, soit. Mais comment penser la vie dans sa vérité sans la penser aussi dans sa finitude ou sa mortalité ?

D’ailleurs Spinoza corrige dans un autre passage de l’Ethique ce que cette pensée, seule, pourrait avoir de trop unilatéral. Pour tout être fini, explique-t-il, il existe un autre plus fort qui peut le détruire. C’est reconnaître que tout être vivant est mortel, et que nul ne peut vivre ou persévérer dans son être sans résister aussi à cette mort qui de partout l’assaille ou le menace. L’univers est plus fort que nous. La nature est plus forte que nous. C’est pourquoi nous mourrons. Vivre, c’est combattre, résister, survivre, et nul ne le peut indéfiniment. A la fin il faut mourir, et c’est la seule fin qui nous soit promise. Y penser toujours, ce serait y penser trop. Mais n’y penser jamais, ce serait renoncer à penser. Au reste, nul n’est libre absolument : nul n’est sage en entier. Cela laisse à la pensée de la mort de beaux jours ou de difficiles nuits qu’il faut bien accepter.

 

On voudrait bien qu’il y ait une vie après la mort, parce que cela seul nous permettrait de répondre absolument à la question qui la concerne. Mais la curiosité pas plus que l’espérance n’est un argument.           

                                                     André Comte-Sponville, Présentation de la philosophie.


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L'absurde: pertes des schèmes simplistes et attente d'un sens qui nous échappe...?

19 Septembre 2011, 05:14am

Publié par Father Greg

 

 

titien-sisyphe.jpg« Il arrive que les décors s'écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d'usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s'élève et tout commence dans cette lassitude teintée d'étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d'une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l'éveille et elle provoque la suite. La suite, c'est le retour inconscient dans la chaîne, ou c'est l'éveil définitif. Au bout de l'éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement. En soi, la lassitude a quelque chose d'écœurant. Ici je dois conclure qu'elle est bonne. Car tout commence par la conscience et rien ne vaut que par elle. Ces remarques n'ont rien d'original. Mais elles sont évidentes : cela suffit pour un temps, à l'occasion d'une reconnaissance sommaire dans les origines de l'absurde. Le simple « souci » est à l'origine de tout.

De même et pour tous les jours d'une vie sans éclat, le temps nous porte. Mais un moment vient toujours où il faut le porter. Nous vivons sur l'avenir : « demain », « plus tard », « quand tu auras une situation », « avec l'âge tu comprendras ». Ces inconséquences sont admirables, car enfin il s'agit de mourir. Un jour vient pourtant et l'homme constate ou dit qu'il a trente ans. Il affirme ainsi sa jeunesse. Mais du même coup, il se situe par rapport au temps. Il y prend sa place. Il reconnaît qu'il est à un certain moment d'une courbe qu'il confesse devoir parcourir. Il appartient au temps et, à cette horreur qui le saisit, il y reconnaît son pire ennemi. Demain, il souhaitait demain, quand tout lui-même aurait dû s'y refuser. Cette révolte de la chair, c'est l'absurde. Un degré plus bas et voici l'étrangeté : s'apercevoir que le monde est « épais », entrevoir à quel point une pierre est étrangère, nous est irréductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier.

Au fond de toute beauté gît quelque chose d'inhumain et ces collines, la douceur du ciel, ces dessins d'arbres, voici qu'à la minute même, ils perdent le sens illusoire dont nous les revêtions, désormais plus lointains qu'un paradis perdu. L'hostilité primitive du monde, à travers les millénaires, remonte vers nous. Pour une seconde, nous ne le comprenons plus puisque pendant des siècles nous n'avons compris en lui que les figures et les dessins que préalablement nous y mettions, puisque désormais les forces nous manquent pour user de cet artifice. Le monde nous échappe puisqu'il redevient lui-même. Ces décors masqués par l'habitude redeviennent ce qu'ils sont. Ils s'éloignent de nous. De même qu'il est des jours où, sous le visage familier d'une femme, on retrouve comme une étrangère celle qu'on avait aimée il y a des mois ou des années, peut-être allons-nous désirer même ce qui nous rend soudain si seuls. Mais le temps n'est pas encore venu. Une seule chose : cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c'est l'absurde. »

A.Camus, le mythe de Sisyphe.

 

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Aller au-delà du connu...

18 Septembre 2011, 05:32am

Publié par Father Greg

 

 

200px-Sanzio_01_Plato_Aristotle.jpgLa meilleure définition du philosophe, à mon sens, celle à laquelle je reviens toujours, c'est celle de Péguy, qui n'était pas philosophe. C'est la meilleure, non pas d'une manière absolue, mais en ce qu'elle est de plus compréhensible pour les gens. Péguy nous dit, à sa manière, qu'il n'y a que deux espèces de personnes, les gens qui descendent le fleuve et ceux qui remontent à la source; et c'est comme cela qu'il distingue les philosophes des non philosophes. Quantité de personnes descendent le fleuve, et c'est très facile: les morts aussi descendent le fleuve, et même leur cadavre descendent le fleuve plus vite que les autres (à la course de la descente, soyons donc des cadavres!) On fait comme tout le monde, on descend le fleuve. Quand je demande à quelqu'un: « pourquoi faites-vous cela? » et qu'il  me répond: » C'est à la mode aujourd'hui, tout le monde fait cela », je lui dis: « Alors, vous descendez le fleuve? Soyez cadavre cela ira plus vite. C'est à dire ne réfléchissez plus, faites comme tout le monde et puis c'est tout ».

 

  Certains, au contraire, veulent remonter à la source. Et Péguy ajoute: c'est difficile de de remonter à la source, c'est pénible et il faut accepter d'être seul. C'est très juste. Péguy ne donne pas la une définition, mais décrit une attitude intérieure qui consiste à chercher la vérité. Non pas la posséder, mais pour être possédée par elle, pour être pris par elle. C'est pour cela que je définirais assez bien le philosophe comme celui qui lutte contre tous les a priori: politique, moral, bref tous les a priori qu'on peut avoir, et on en a des quantités, et il y en aura tout le temps. Il faut lutter contre cela pour être capable d'être en face d'un autre homme, d'être en face d'un ami, en face d'un saint, en face de la nature, d'une petite violette. J'ai beaucoup aimé un grand peintre qui disait: « Le peintre, c'est celui qui sait regarder une pomme comme s'il n'en avait jamais vu. » J’avais envie de lui dire: cela c'est la philosophie!

 

Marie- Dominique Philippe,« Les Trois Sagesses »

 

 

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