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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Y-a-t-il un autre réel accessible?

5 Mars 2011, 00:54am

Publié par Father Greg

 

 

535 « Lorsque l’on est âgé et que l’on ne voit plus bien, et que l’on a du loisir pour ruminer ses souvenirs et s’interroger sur leur sens, de telles impressions plus ou moins complètes ou riches, mais toujours tellement plus lumineuses que la réalité familière, vous obligent à  rêver au pourquoi des choses. Une paille, me dira-t-on. Chercher le pourquoi des choses est toujours ambitieux. Mais est-ce une raison pour reculer ? Après tout, il vient un moment où il faut bien se poser les questions même déroutantes. Et les petites expériences qui m’ont frappée sont, en fait, indiscutables et posent vraiment un problème ; on forme une hypothèse, qui semble audacieuse, et l’on ne peut pas ne pas se demander : « Et si c’était là une vérité ? Si vraiment nous avions un moment, bref mais lumineux, accès à autre chose ? »

 

 

 

On peut en effet imaginer que ce que nous vivons s’inscrit tout ensemble dans le cadre mouvant du présent et son évolution rapide, plus ou moins voués à l’oubli, mais aussi dans un domaine autre, auquel nous n’avons pas normalement accès, mais où se conservent, de façon durable, ces impressions que nous pensions fugitives parce que nous n’avions qu’une vue partielle des choses. On pourrait appeler cet aspect durable et normalement inconnu de nous tout simplement l’éternité.

 


 

Naturellement, cela paraît fort déraisonnable, et peut-être un peu fou. Ce n’est pas là l’orientation habituelle de ma pensée, en général fort rationnelle. Mais, après tout, cela est pensable. Je sais bien que nous vivons dans le temps ! Et, à mon âge, avec la mort en perspective, comment pourrais-je en douter ? Les scènes que nous avons vécues au cours de notre vie se situaient dans le temps et ont disparu avec le temps : elles ne reviennent à nous que par la mémoire qui est, elle-même, un moyen de dominer le temps. C’est vrai, et je le sais. Mais il y a des moments qui revêtent une autre dimension. Et le temps, au fond ne saurait être défini en ramenant tout aux impressions un peu simples de notre expérience quotidienne.


Les savants ont, depuis un certain temps, introduit un temps qui est relatif : c’est ce que l’on appelle la relativité. Il se mélange avec l’espace, et se présente d’une façon toute différente de ce que nous pouvons percevoir ; et je me suis laissé dire (mais je n’ai peut-être pas tout compris, loin de là) que des jumeaux, nés en même temps (cela va de soi !), s’ils sont placés dans des endroits différents de l’univers, peuvent au bout d’un délai suffisant présenter des différences d’âge très nettes entre l’un et l’autre. Nous voilà bien avec notre temps quotidien sagement mesuré ! D’ailleurs, on peut bien dire que, si l’on fait attention à la science, on éprouve un sentiment de défiance à l’égard de nos perceptions immédiates. Cela vaut même pour l’espace : n’avons-nous pas maintenant l’habitude de voir réuni en un endroit pas plus gros qu’une noisette le contenu de tous les livres et de toutes les bibliothèques ? Je sais bien que ce lieu si petit est encore dans l’espace : même si c’était un point dans l’espace ; mais ce n’est pas l’espace de notre perception et cela jette un malaise, sème en nous l’idée qu’il y a peut-être autre chose, un monde autre que ce que nous percevons naïvement dans notre univers bien ordonné de tous les jours.


 

Et c’est pourquoi je me dis qu’il y a peut-être du vrai dans cette impression de revoir les souvenirs non pas comme on revoit, habituellement, les autres souvenirs, mais comme si on avait soudain accès à un monde différent, situé ailleurs, durable, continu et existant indépendamment de nous – si j’ose dire, un monde existant à tout jamais.

 

Jacqueline de Romilly, Les révélations de la mémoire.