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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Ambitieux pantins

6 Mars 2012, 04:04am

Publié par Father Greg

titien-cain-et-abelLà encore, je veux tout, tout de suite…. Ou ça veut tout, tout de suite, en moi, car, si je saisis votre raisonnement, c’est toujours le vouloir qui tient le premier rôle. Pour vous, il constituerait « la clé de l’énigme du monde ». A vous croire, nous nous méprenons lorsque nous imaginons être l’auteur de nos désirs. Et si, comme vous l’affirmez, le libre arbitre n’existe pas, nous ne choisissons pas de vouloir ce que nous voulons puisque notre volonté, intégralement déterminée, nous dirige comme des pantins.

 

Si je vous suis plus avant, prétendre que le monde est notre volonté et notre représentation suppose que jamais nous n’accédons au réel. Le monde se réduit en fait à ce que j’en perçois, à ce que m’en livrent les sens et l’intellect. Mais l’expérience intime de mes désirs, de mes envies, peut m’apprendre que l’essence de l’univers est à chercher dans le vouloir, pulsion absolue, infinie et vorace qui imprime partout une tension permanente et fait de nous des êtres de volonté.

Que puis-je concrètement en tirer ? Je comprends d’abord que je réduis le monde à ma volonté en jugeant tout à l’aune de mes désirs et de mes convictions, à telle enseigne que ce qui m’agrée est bon, bénéfique, heureux, favorable, et ce qui me contrarie mauvais, inutile, nuisible. Je conçois aussi que tout dépend du regard que nous portons sur la réalité. Vous dites à ce sujet que pour qui a dans la bouche un goût de fiel, même le vin le plus délicat perd tout son charme. Vous prenez encore l’exemple d’un beau paysage qui vient gâcher le brouillard. Que de brumes interdisent de jouir du monde. Elles se nomment préjugés, avidité, tristesse, craintes, mécontentement, dégoût de soi, égoïsme et lassitude.

Oui, la lassitude ou la déception peuvent succéder à la lutte. Et je me surprends à lâcher parfois un «Tous ces efforts pour ça ! » Le vouloir exige perpétuellement du nouveau et rien ne le contrarie davantage que la routine. Il nous plairait que le temps apporte à chaque instant un fruit. Et bien qu’il nous le prodigue, dans notre empressement, nos yeux ne savent le découvrir. Nous n’avons pas la patience d’attendre qu’arrive la récolte tant notre avidité, en réclamant son dû séance tenante, ne souffre aucun délai. De même, je remarque qu’une modalité du vouloir déconsidère systématiquement ce qui se présente et, en dénigrant la réalité, nous entraîne sans relâche vers un ailleurs. Mais si le constat peut atterrer, il me réjouit, car je prends conscience de l’inévitable insatisfaction du vouloir-vivre et entends désormais sauver mes forces pour les diriger vers le possible, l’essentiel, ce qui reste disponible. Surtout, je ne veux plus les dilapider dans un combat perdu d’avance.

Vous m’ôtez une exigence redoutable et vaine : je n’assouvirai jamais le vouloir absolu qui me tiraille. Mais en abandonnant l’illusion de rassasier définitivement une faim qui brigue l’absolu, la stabilité, bref qui demande tout, j’accueille ce qui vient dans l’imparfait du présent.

Quand un souhait se lève, je m’applique à m’interroger sur sa véritable origine, car je crois, avec Spinoza, que le désir est l’essence de l’homme et qu’il s’agit de composer avec lui, de le délivrer. Je sais que, pour vous, l’individu s’apparente plutôt à une marionnette dont les ficelles seraient tirées par le vouloir-vivre qui veut en lui. Et, souvent, je me comporte bel et bien comme un automate. Dès que se fait sentir un appétit, je m’empresse de le satisfaire. Après coup, je m’aperçois qu’il m’a été dicté par l’extérieur, par le regard de l’autre, la peur, la comparaison… J’agis alors pour compenser un manque et non pour me réaliser dans une action pleinement choisie.

En examinant l’ardeur de la volonté, je me suis avisé qu’elle est attisée par l’importance démesurée que je concède à mes envies. Je crois naïvement que, si je les réalise, je me rapprocherai du bonheur. Dès lors, je me jette dans une aventure sans jamais éprouver une véritable satisfaction. Et la réalité me paraît fade en proportion du résultat escompté. Il me plaît pour ne pas en rester aux symptômes de repérer les jugements qui se cachent derrière mes désirs : si je considère qu’un château est indispensable à la félicité, je ne la trouverai pas. Si j’impose au bonheur des conditions qui ne dépendent pas de moi, je me destine à une âcre déconvenue.

Si j’ai à l’excès ligoté mon bonheur aux défis, aux progrès, j’aimerais maintenant établir le centre de gravité en moi et non dans des chimères. Le vouloir plus, la volonté de progresser, je le sens bien, habitent toujours le cœur de ma vie. Mais ces complices risquent de devenir tyranniques s’ils n’occupent pas leur juste place. En multipliant de dérisoires projets, nous étouffons la vie tout en justifiant notre ma-être : « Quand je serai comme les autres, je serai heureux ». Mais la disparition des manques, l’absence de souffrance ne tiennent même pas lieu de bonheur puisqu’ils ne sauraient être qu’une pure négation. Où donc trouver le bonheur ?

 

                                                 La Construction de Soi  Alexandre Jollien

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