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" Le rêve d’un monde meilleur. Même si ce rêve est obscène et turbulent "

22 Janvier 2020, 04:59am

Publié par Grégoire.

" Le rêve d’un monde meilleur. Même si ce rêve est obscène et turbulent "
« Dans le souffle chaud des explosions, dans l’odeur solennelle du sang et de la poudre, j’étais enfin chez moi. Chaque matin j’appareillais vers la mort dans mon voyage de destruction. Journaliste, je devais raconter avec des mots de ruines, dans une langue inachevée, que les guerres ne sont rien d’autre qu’un peu de bruit sur beaucoup de silence, un fracas passager quand le silence devient trop insupportable… Un rêve de monde meilleur, même si le rêve est obscène et turbulent. »
Paul Marchand, Sympathie pour le diable.
 
 

  Les guerres. Il ne les évoquait pas : il les vivait de l'intérieur, il les incarnait, et comme dans une passion Christique, il les portait en stigmates, jusque dans ce bras réduit en charpie sur la route de l'aéroport de Sarajevo, ce bras reconstruit et suturé, qui était comme sa marque de fabrique, son privilège et son fardeau.

 

La mort était son sujet, son obsession, son choix pour des raisons que son métier de reporter de guerre n'explique pas seulement, et dont j'ai compris bien plus tard, en fait le jour de ses obsèques, la portée personnelle, familiale : « Je n'ai pas couvert la guerre, je l'ai éprouvée, absorbée, vécue. »

 

Je ne pourrais pas dire qu'il n'y a pas de fascination morbide chez lui, une écriture hantée qui déploie ses adjectifs comme autant de tentacules pour saisir le réel, mais cette fascination ne le mettait pas à distance. Au contraire, elle le collait à la boue du réel.

Je n'aurais jamais eu le courage de faire ce qu'il a fait ni d'écrire ce qu'il a écrit.

 

Il ne supportait pas cette « paix végétative avec ses langueurs amères, ses nostalgies du déluré, ses pénitences.

 

Il ne supportait pas de vivre l'émolliente existence de tout un chacun, dans un pays sans tragédie, nanti de la sécurité sociale, de l'école républicaine, des ruses du milieu littéraire. Il gardait en lui, invisible pour l'interlocuteur rationnel, le goût irrépressible de la mort.

« Un bon correspondant de guerre est avant tout un amoureux des morgues, des cimetières, des fosses communes.»

 

Paul, l'effronté qui roulait à tombeau ouvert dans Sarajevo, l'ami du sniper qui philosophe sur la ligne de démarcation entre l'est et l'ouest de Beyrouth, la mort coexistait en lui avec ce goût de rire et de blasphémer.

 

« Entre mes dents, sous mes ongles, dans ma moelle, dans mes rêves, dans mes tentations. L'insertion de la mort : jusque dans les bras des femmes, où dans leur chaleur il fallait bien tenter de l'oublier. Partout la mort, fidèle, pareille a un nerf dénudé, travaillé à la lime. »

 

Lire Sympathie pour le diable, plus de trente ans après la guerre civile du Liban, plus de vingt ans après la guerre fratricide de Sarajevo, c'est éprouver à nouveau le charivari des mots, leur danse obsédante sur la peau parcheminée des cadavres, leur obscénité à décrire l'indescriptible : la putréfaction d'un charnier, « les corps ressemblaient à des végétations pétrifiées et pourries », la visite quotidienne et nocturne à la morgue, comptabilité macabre qu'il revendiquait, ou cette scène qu'aurait pu filmer Quentin Tarantino, une gesticulation démantibulée au volant de sa Ford immobile, écoutant à fond les Rollings Stones, sous l'œil des tireurs. Une scène hallucinée qui serait de la fiction à Hollywood, si ce n'était du réel, du réel payé en cash, « une transe sanguine en saccades lascives ».

 

Je ne pouvais pas y croire. J'y voyais des mots, des mots de fiction, des pétarades, des phrasesfusées, de la mythologie guerrière dans la tradition du journalisme à la Lucien Bodard, là où Paul le reporter avait vu les atrocités que ma génération biberonnée au « plus jamais ça » ignorait.

 

C'était à deux heures de Paris. C'était sous les yeux et les caméras du monde entier, c'était et cela est encore une source de discorde quant aux responsabilités des uns et des autres, comme s'il avait pourtant filmé le au moindre quotidien.doute possible sur »la mort en direct », voilà le regard de Méduse qui nous hypnotisait. On ne s'en détachait pas, mais que pouvait-on faire ? Paul le dit : le journaliste nourrit notre besoin de savoir le malheur ailleurs.

 

Paul l'a soutenu, ce regard, et il en a gardé comme une rigidité, une impossibilité à vivre, un soupçon que la vraie vie n'était pas dans la vie, mais dans la mort.

Il a bien dit que les journalistes étaient les historiens de cette guerre, « nous les journalistes qui déambulons, intrigués et curieux, sur le champ de bataille ».

 

On doit relire, à l'heure des fake news et des mensonges d'état, ce grand livre malade qui est aussi, mais pas seulement, un hommage aux reporters, qui sont nos envoyés, comme on les nomme si bien, sur le terrain de mort où nous ne voulons pas aller, et sur lequel souvent, s'arrête à peine notre incroyablement égoïste regard.

Paul était revenu, mais il y était resté.

 

Manuel Carcassonne, éditeur. Préface.

 

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