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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Bivouac

1 Février 2020, 02:45am

Publié par Grégoire.

Bivouac

 

Le soleil soulevait chaque matin le couvercle du jour d’une lame orangée, trahissant d’un reflet sa venue dans le miroir de l’horizon opposé, éclairant du halo de sa lampe frontale sa destination.

 

pastedGraphic.png  Le désert tendait alors comme une supplication ses vieilles paumes ridées vers l’uniforme bleu du ciel. Comme un mendiant, guettant l’aumône. Comme un enfant pris en faute, pierres en mains, devant le vitrail céleste. Comme un calice tendu, attendant l’eau. Le ciel indifférent pouvait y lire ses lignes de vie comme autant de vaguelettes échouées.

 

 

 

 

Au bord des gueltas, des tessons de vases de sable et d’argile devenues coupelles hérissées retenaient quelques herbes sèches, vestiges de bouquets oubliés. C’est ici que le soleil a choisi de s’immoler depuis des milliers d’années, déversant chaque jour sa pâleur dans les mains ouvertes du désert, s’éclaboussant chaque soir sur leur pourtour.

 

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Au front des touaregs quelques grains de sable trahissaient l’échange de prières à peine enfouies. Le feu du bivouac se nourrissait du bois sec ramassé dans la journée. La paume du désert continuait d’accueillir le feu, léchant la paume de nos mains en couvercle. Dès la tombée du jour nous tendions le remerciement de nos mains, à l’image du désert tendant la supplication des siennes.

D’une branchette, un touareg décapita lentement la tête enflammée du feu, la déposant de côté. Sur l’emplacement de cendres et de braises, il enfouit avec précaution une dernière prière, soleil modelé dans la pâte. Une heure plus tard la résonnance d’un bâton sur la cendre sableuse révélait la cuisson du pain. Le soleil blafard était devenu pleine lune dorée, relevée de ses cendres.

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Quelques minutes plus tard la taguela s’émiettait en étoiles entre les doigts des touaregs. Lié d’un fil d’or de thé nous mangions alors quelques étoiles nées d’une pleine lune surgie des sables et d’un soleil reposant dans ses braises. L’homme et les astres partageaient alors leurs éclats.

 

 


Nous mangeons l’univers à même le sable. Demain les passereaux du désert en picoreront les miettes et sauront le chanter en un ruissellement bondissant aux failles des rochers.

Aux creux des mains ouvertes du désert, le ciel endeuillé de sa nuit, plus compatissant s’approchait, écarquillant ses milliards d’yeux. Discrètement, en cachette du jour, il déposait une fine cape d’humidité sur les élytres dépliées des scarabées, leur offrant une journée de vie à venir. A chaque espèce de quoi survivre jusqu’au drapé du prochain soir jeté sur le jour. Au reste végétal du désert une caresse de consolation, larme bue. Aux pierres, le craquement de l’érosion thermique, fêlure libérant l’ombre.

 

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La nuit couvre d’un fragile voile protecteur la vie du désert. Un lait caillé d’étoiles égouttait sa clarté dans le tamis d’un linceul mité, prêt à céder. De temps en temps quelques étoiles le traversaient, filantes. D’autres, plus hardies, bravaient la distance de sécurité, s’écartant du sillage du vaisseau fantôme.

 

De sa main d’enfant joueur le vent saisissait un brin d’herbe, unique rayon d’un astre s’ignorant et d’un coup de compas traçait les notes d’une nocturne à interpréter. Un orchestre d’insectes répétait sa partition, croisant leurs textes.

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D’autres nuits les sillons circulaires deviennent planètes autour desquels les scarabées tracent des voies lactées. De minuscules voies ferrées désaffectées, des chemins de traverses, des impasses sur l’immensité, des carrefours de rencontres, d’improbables frontières cartographient une géographie éphémère.

 

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Nous dormons à même le sable sur l’oreiller de nos songes que nous oublierons là. Un renard des sables viendra s’y rouler, en souvenir d’un temps où des princes questionnaient leur sagesse.
Au matin, tout ce qui vit dissimulé a écrit sur le sable son requiem ou sa ligne de vie et peut rêver du prochain lever de nuit.

Jean-François Debargue
(crédit photos 3-4-5 : Luc Feillée)

 

 

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