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La dernière tentation- Nikos Kazantzaki

30 Avril 2019, 00:55am

Publié par Grégoire.

 La dernière tentation- Nikos Kazantzaki

Jésus de Nazareth, le fils de l’Homme, le Messie, Jésus-Christ… Autant de noms pour ce prophète connu de tous dont l’histoire, considérée comme réelle pour les uns et fictives pour les autres, est le berceau d’un mouvement religieux aux nombreuses ramifications. Nikos Kazantzaki, auteur crétois qui a consacré sa vie à l’écriture, la philosophie et qui a été confronté à la cohabitation entre le corps et l’esprit tout au long de son cheminement spirituel et personnel, retrace ce parcours emblématique dans La dernière tentation.
Cette dualité est fortement prononcée dans l’intégralité de son oeuvre, ainsi qu’un anticléricalisme fort et une philosophie de vie oscillant entre le terrestre et ses goûts simples et accessibles et la quête de la rédemption par la souffrance. Que ses textes soient de style autobiographique ou fictif, ce fil rouge se déroule de page en page, poussé par une écriture spectaculaire à la fois poétique et profonde.

Il était donc logique que Nikos Kazantzaki, bercé par les lectures des Saintes écritures qu’il faisait à sa mère lorsqu’il était enfant, ait écrit un roman sur sa propre vision de la vie de Jésus-Christ: publié en 1954, La dernière Tentation a soulevé un débat monumental et une polémique qui a pris une telle ampleur qu’ils ont value des menaces d’excommunication à son auteur.
Car ce grand monsieur, cet homme qui a marqué ma vision du monde et de l’appréhension de la vie, a littéralement revisité le parcours du Christ tout en s’appuyant sur l’ancien et le nouveau testament, mais surtout en faisant de Jésus un homme luttant avec ses désirs et ses pulsions naturelles.

“Le vieux Zébédée le vit s’éloigner, secoua sa grosse tête:
– J’en suis pour mes frais avec mes fils, dit-il. L’un a poussé trop doux, trop pieux, l’autre trop querelleur, partout où il va il ramène la bagarre; j’en suis pour mes frais. Aucun des deux n’est un homme complet -un peu doux, un peu grincheux, tantôt bon, tantôt chien-enragé, moitié ange, moitié démon, un homme, quoi!”

33 chapitres, numéro on ne peut moins anodin renvoyant à l’âge où est mort le Christ, durant lesquels on suit le chemin tortueux de Jésus, jeune charpentier qui réalise des croix pour que les romains crucifient les prophètes, vivant avec son père Joseph que la foudre a rendu totalement paralysé et sa mère Marie, qui subi son triste quotidien et cherche à savoir les raisons pour lesquelles Dieu l’a mise face à une réalité aussi dure. Souvent, Jésus est en proie à des excès de folie qu’il décrit comme des serres qui s’enfoncent dans sa cervelle, lui labourant l’esprit. Ces griffes acérées sont celles de Dieu, qui s’agrippent à l’âme de cet homme choisit pour le détourner de l’existence paisible qu’il souhaite. Car sous la plume de Nikos Kazantzaki, Jésus est avant tout un homme mortel qui souhaite être heureux, se marier et procréer. Ce personnage est avant tout divinement humain, il possède ses forces mais surtout ses faiblesses, ressent de la haine, de la colère, de la joie, de l’envie.

A la manière de l’auteur, il oscille et lutte, déchiré entre son côté humain et sa part divine qui se disputent son être, véritable incarnation de la duplicité entre le corps et l’esprit.
Détesté par les gens de son village qui le voient comme un traitre pactisant avec l’ennemi, se rendant compte du malheur qu’il procure à sa pauvre mère qui se lamente de voir son fils errer dans un état second et ne pas profiter des fruits de la vie, Jésus décide de partir en retraite loin de tout au coeur du désert. Peu à peu, il se rend compte que chacun de ses pas le rapproche de sa mission réelle, du but que Dieu lui a fixé. Sa rencontre avec Jean, Pierre, André, Judas et les autres personnages qui formeront ses Disciples le mènera de villages en villages, répendant tout d’abord des paroles affectueuse et réconfortante: selon lui, Dieu est amour. Ses dires vont ébranler les croyances ancrées autour de prophètes vociférant que Dieu est flamme, qu’il frappe avec le feu et la foudre pour mener les hommes sur le chemin de la rédemption.
Puis cette quête le mène lui et ses compagnons à Jean-Baptiste, l’homme armé de la hache divine qui baptise les âmes pour leur permettre d’atteindre la porte des cieux. Cette rencontre change radicalement Jésus, qui part s’exiler dans le désert où il subira les tentations du démon, les vaincra et accueillera l’âme de Jean-Batiste, sa fougue et sa hache en lui.
C’est un Messie plus soucieux et sombre qui ressortira de ces dunes arides, porteur d’un message plus ténébreux: celui de la fin du monde. Il porte sur ses épaules le fardeau que lui a confié Dieu, celui de prêcher l’apocalypse et de choisir les élus qui seront sauvés du déluge. Mais cette fois l’arche ne voguera pas sur une étendue immense d’eau, mais sur une mer de flamme qui s’abattra sur Terre.

 

“André suivait le nouveau Maître et de jour en jour pour lui le monde s’adoucissait. Non pas le monde, son coeur. Manger et rire n’était plus une faute, la terre sous lui s’affermissait et le ciel se penchait sur elle comme un père. Et le jour du Seigneur n’était plus un jour de colère et d’incendie, ce n’était pas la fin du monde, c’était la moisson, les vendanges, les noces, la danse. C’était l’innocence du monde sans cesse renouvelée. Chaque jour qui se levait voyait la terre renaître et Dieu lui donnait encore sa parole de la garder dans sa sainte main.” 

“Les Disciples riaient dans leur barbe. Ils savaient que Pierre était un peu gai et plaisantait, mais au fond d’eux-mêmes, en secret, ils roulaient les mêmes pensées, seulement ils n’étaient pas encore assez ivres pour les avouer. Des titres de noblesse, des honneurs, des habits de soie, des anneaux d’or, des repas plantureux, c’était cela le royaume des cieux.”

Ponctué de références biblique, de psaumes et de prières délicatement insérés sous formes de dialogues ou de réflexions, La dernière tentation a ce souffle particulier des livres qui marque de façon indélébile. En effet, Nikos Kazantzaki y démontre de nouveau son incroyable talent de conteur de l’âme.
Pour certain, ce livre est la vie rêvée de Jésus Christ par l’auteur, mais celui-ci relève le fait qu’il ait écrit ce roman pour retracer le parcours de Jésus, à ses yeux « exemple suprême de l’homme qui lutte ». N’en faisant pas un personnage saint et immaculé mais un mortel, un homme d’argile, il appuie la théorie selon laquelle tout peut être vaincu: aussi bien la souffrance, la tentation que la mort.
Jésus parle par parabole, ne séduit pas tout son public, se fait des ennemis et des alliés. Son chemin est semé d’embuche dés sa naissance et pas uniquement au moment du chemin de la croix. Dieu le teste, lui laisse connaitre Marie-Madeleine sans qu’il puisse y toucher, met sa famille à rude épreuve. Il le place à la frontière entre l’humain et le divin et le regarde trouver sa voie et sauver les hommes. Le Jésus de Nikos Kazantzaki n’est pas uniquement un saint, c’est la personnification de la victoire de l’âme sur le corps, thématique plus que précieuse à l’auteur.

“Rome trône au-dessus des nations, tenant grands ouverts ses bras tout-puissants et insatiables, et elle reçoit les vaisseaux, les caravanes, les dieux et les récoltes de toute la terre et de toute la mer. Elle ne croit en aucun dieu et reçoit sans crainte, avec une condescendance ironique, tous les dieux à sa cour- de la Perse lointaine, adoratrice du feu, le fils d’Ahoura Mazda, Mithra, dont le visage est un soleil, monté sur le taureau sacré que l’on va égorger; du pays du Nil aux mamelles fécondes, Isis qi cherche au printemps, au-dessus des champs fleuris, les quartiez morceaux d’Osiris, son frère et son époux, qu’ont écartelé les Typhons; de la Syrie, au milieu de lamentations déchirantes, le merveilleux Adonis; de la Phrygie, étendu sur un suaire, recouvert de violettes fanées, Atis; de l’impudique Phénicie, Astarté aux milles-époux- tous les dieux et tous les démons de l’Asie et de l’Afrique; et de la Grèce l’Olympe au sommet neigeux et le noir Hadès.”

La dernière tentation est un texte qui a marqué, fait polémique et qui a même été catalogué de blasphématoire. 
Pour les néophytes des Saintes écritures comme pour les personnes croyantes, ce livre est tout d’abord un magnifique ouvrage qui transcende à chaque page. C’est un conteur qui a marqué ma vision de la littérature et du monde, un écrivain qui décrit aussi bien l’Homme que le monde avec amour et philosophie. La dernière tentation nous emmène dans des déserts arides, aux bords de lacs et de mers étranges, dans les ruelles de villes saintes et aux bords des murs de citées maudites. C’est un voyage où chaque page s’ouvre sur un nouveau paysage physique et spirituel.

Nikos Kazantzaki

Auteur d’une œuvre considérable, qui embrasse tous les genres – romans, essais philosophiques, théâtre et poésie – Nikos Kazantzaki est incontestablement l’une des figures les plus marquantes de la littérature grecque moderne. Né en Crète en 1883, il étudie d’abord le droit à Athènes avant de se tourner vers la philosophie – il consacre une thèse à Nietzsche et est l’élève de Bergson, dont les idées l’influenceront durablement. Animé par une forte aspiration spirituelle, qu’il nourrit à la fois aux sources orientales (il s’intéresse au bouddhisme) qu’occidentales, Kazantzaki développe une puissante réflexion éthique, qui explore toutes les dimensions de l’expérience humaine.

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