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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Mon visage et le sien

21 Décembre 2018, 02:40am

Publié par Grégoire.

Mon visage et le sien

Où trouver un sens à l'existence ? En croyant dans la vie éternelle gagnée au prix d'une espérance bien réglée ? En explorant toute la carte des différentes traditions spirituelles ? Alexis Jenni propose plutôt de réaliser que tout est déjà là, sous nos pas, dans la marche fluide d'un corps en mouvement porté par son désir, guidé par son goût. Dans cet essai vif, nourri par une foi chrétienne redécouverte tard, Alexis Jenni mêle à une réflexion profonde le récit d'expériences où le sens surgit d'un détail. Il traque l'au-delà sur le sol ferme de nos sensations. Car tel est le sens du verbe croire, tel est son effet, lorsqu'il se conjugue avec nos cinq sens. Croire n'est pas savoir, c'est sentir (voir, écouter, sentir, goûter et toucher). C'est aussi ressentir plus intensément chaque instant, c'est encore aimer. Le visage aimé sera ainsi le lieu où il saisira cette présence vive, lorsque le chemin qui mène à soi est celui qui relie à un autre.

À un certain moment de ma vie, je crois que je cherchais noise à mon corps, et l'été j'allais vélo dans tous les reliefs que je pouvais trouver, en plein midi toujours, et torse nu, cherchant la côte et la gravissant, sans hâte mais avec une détermination de forgeron. Je cherchais alors noise à mon corps, je crois, je lui cherchais querelle, je lui cherchais bruit, je l'assourdissais d'efforts et de chaleur, je laissais le soleil vissé en son zénith cogner sur mon dos nu, doré et luisant comme le bronze d'une cloche, et il cognait, et je n'entendais plus rien dans ce vacarme ; tête baissée, je grimpais.

J'allais souvent dans le Mâconnais où les côtes sont courtes mais raides, et les étés brûlants. Sur les routes bordées de vignes et de calcaire, le thermomètre explose, le soleil joue des cymbales à grands gestes, le coeur bat directement dans les oreilles où il fait comme un gros tambour; il ne s'agissait pas de souffrance, mais d'excès : je cherchais un excès physique dans les quelques heures que me laissaient les tâches obligées d’une vie très banale.

Ce jour-là dont je veux parler, errant sur la d'une carte approximative, je me perdis sur les crêtes, passai par des forêts sèches, et entrai dans un village que je ne connaissais pas, un village de pierre blanche, désert comme sont les villages l'été à cette heure-là, et au milieu s'élevait une église romane massive, presque sans ouvertures, comme taillée dans un seul roc. Dans cet état d'éblouissement et d'assourdissement voulu où je m'étais mis, ruisselant de sueur, j'eus idée qu'elle pouvait contenir, cette masse de pierre immobile, une grotte pleine d'ombre et de silence. J'entrai. L'ombre fraîche me fit frissonner, et tout s'arrêta. Mon corps à qui je cherchais noise dans ce brusque silence se ralentit et se tut. Le silence était parfait. Une lueur douce glissait par les ouvertures étroites, effleurait les murs nus et leur donnait un calme d'éternité géologique, ce qui pour nous, êtres animés, trop agités, trop vite périssables, se confond avec l'éternité tout court. La nef épurée, courbe de pierre blanche, tenait debout par douze piliers énormes, les plus gros que j'aie jamais vus, gros comme des tilleuls de trois cents ans. Leur puissance tranquille, leur poids manifeste, donnait à rêver d'un soutien invincible, comme ces mythes qui racontent que monde repose sur le dos de trois éléphants. Les piliers seraient leurs pattes, trois éléphants très calmes, attentifs, cosmophoriques, et il émanait d'eux une éternelle stabilité. En ces douze piliers on pouvait avoir confiance, et en cette voûte, et en cette lumière douce qui n'éblouissait plus, filtrée par de fines ouvertures, enfin accueillante. (...)

Alexis Jenni, mon visage et le sien.

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