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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Chris d’Alger

9 Décembre 2018, 02:05am

Publié par Grégoire.

Chris d’Alger

 

Le petit se jeta dans mes bras. J’accueillis sa demande de réfugié en les nouant autour de lui. Petit Ivoirien ayant vécu depuis huit mois dans un camp de réfugiés au Togo, Chris Evan a quatre ans et vient de traverser le Sahara. Nous nous étions rencontré la veille et d’une petite voix émoussée par la bronchite, il demanda avec une pointe d’inquiétude : «Bonjour»? Sous une pluie froide nous cherchions dans les allées de l’hôpital Mustapha le service de radiologie. Accompagnés de Fahrida, notre ange gardien, médecin sans clefs nous ouvrant toutes les portes, nous sortions de l’auscultation et attendions de passer la radio.

Un enfant mongolien sortit de la pièce en nous saluant un à un joyeusement, regagnant la salle des pas perdus où un jeune homme agressif tournait sans cesse, insultant les personnes à qui il tendait une main sur laquelle reposait sa carte d’identité et une pièce de dix dinars. Nous étions transportés au beau milieu de la cour des miracles espérés, juste au bord du monde.

Nous traversâmes deux pièces, Chris Evan et moi, pour arriver dans une petite salle, lépreuse et blafarde. Une femme voilée, revêtue d’un lourd tablier de plomb m’ordonna d’enlever le pull trop grand de l’enfant et sa chemisette trop petite. Nous lui avions trouvé cet assemblage disparate la veille, ses jeunes parents et lui ayant été détroussés quelques jours auparavant en traversant le désert. 

La femme saisit Chris Evan, torse nu et le posa en équilibre sur un tabouret de bois où s’accrochaient vaille que vaille quelques traces de peinture. Elle l’adossa debout, contre la plaque froide et lui mit les bras en croix. Pour la première fois inquiet, l’enfant tourna sa tête vers moi, et murmura «papa». Ma main droite saisit le bout de ses petits doigts. Dans son armure de soldat romain, la radiologiste passa derrière la vitre sale de sa guérite pendant quelques secondes d’où elle annonça:«C’est fini!»

C’était avant-hier. Il est 4h30 et nous sommes à l’aube du troisième jour. Il continue de pleuvoir et la terre vient de trembler à Alger. 

Le regard de Chris posé au dessus de ces deux syllabes m’empêche de dormir. Dans le sous sol de cet hôpital où chacun vient présenter sa souffrance et sur lequel un ciel déchiré comme un rideau usé laisse tomber son fardeau de pluie, un fils appelle son père qui n’est pas Dieu, pas même son père;  je revois Chris Evan, tout petit sur son échafaud branlant; je vois son suaire radiographique d’os de moineau, petite cage thoracique si fragile accrochée au fil tendu de ses bras, portée vers la lumière comme une offrande par le médecin. Je ne peux désormais m’empêcher de voir un enfant migrant crucifié dans chaque église. 

 

Le 23 novembre 2011 

Jean-François Debargue

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