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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

J'ai toujours cru que la mort était une fenêtre

1 Avril 2015, 06:26am

Publié par Grégoire.

Dans son dernier essai, Tous les hommes naissent et meurent le même jour, l'écrivain Christian Combaz tente de percer le mystère de la vie après la vie.

Dans son dernier essai, Tous les hommes naissent et meurent le même jour, l'écrivain Christian Combaz tente de percer le mystère de la vie après la vie.

Dans votre dernier essai, Tous les hommes naissent et meurent le même jour, vous cherchez à percer le secret de la mort. Avez-vous toujours cru à la vie après la vie? Comment votre vision de l'au-delà s'est-elle formée?

J'ai toujours cru que la mort était une fenêtre. Or depuis quarante ans, quoi qu'on dise, grâce à la réanimation, grâce à l'IRM, grâce à des protocoles précis de contrôle neurologique on a fait des progrès dans l'examen de la fenêtre, on voit que de la lumière s'en échappe, on distingue quelque chose par la fente des volets.

 

Votre livre est une véritable enquête fondée notamment sur différents témoignages. Comment avez-vous procédé, notamment pour distinguer le vrai du faux?

Les sites internet voués à la probabilité d'une conscience après la mort sont très nombreux. J'ai utilisé un chalut logiciel nommé Outwit, du même type que celui exploité par Edward Snowden et qui ratisse, automatiquement, les profondeurs du Net, pendant plusieurs jours, sur un ensemble de mots-clés que vous lui fournissez.

 

Vous dégagez d'abord quelques grands thèmes, par exemple la Lumière, le Tunnel, le passage en revue des événements de la vie, la présence divine tutélaire, la rencontre avec des proches disparus. Vous remplissez différents paniers sémantiques en plusieurs langues. Vous écartez le vocabulaire d'image pieuse. Les anges, les démons, le péché, l'enfer, la référence explicite à Jésus, l'or et l'argent, le cristal etc, le rose et le bleu, les mots qui gravitent autour de la rédemption et de la damnation. Vous sautez les témoignages où il est question d'énergies (au pluriel!) et d' «amour inconditionnel», cette dernière expression est tellement commune qu'elle sert d'indicateur pour reconnaître une pensée sous influence. À la fin il vous reste une centaine de récits qui emportent ou non votre intime conviction. Dans un feuilleton policier il y a toujours un flic qui tend son crayon pour dire du témoin le plus obscur: «je crois qu'il dit la vérité». Je suis ce flic-là. Je suis sûr d'avoir repéré des témoins sincères et un tronc commun d'observations plausibles.

Votre prose est nettement plus poétique que celle des frères Bogdanoff. Cela dit, j'avoue ne pas toujours avoir tout saisi… Comment tous les hommes peuvent-ils naître et mourir le même jour?

 

Supprimons la matière. Imaginez-vous seul, dans le noir, dans le silence absolu, dans un mutisme total, vous n'avez plus de corps, vous n'êtes même plus un cerveau qui pense, vous êtes une pensée immobile et désincarnée, une contemplation, une intuition permanente, une conscience qui ne va nulle part et qui ne désire rien. Sans matière, sans événement, sans un cri poussé dans le noir, sans le toucher, sans la vue, sans votre respiration, sans une seule intention, y a t-il un avant et un après? Quitter la matière (l'espace), c'est donc quitter le temps. Si vous quittez le temps, vous le quittez à la même seconde que tout ceux qui l'ont quitté avant vous et vous concevez le temps accompli, refermé. La dernière seconde est la même pour tous. Le jugement dernier, c'est à chaque instant. Le mourant vous voit mort à peine le seuil franchi. Le sens de l'univers (d'après les témoignages) vous apparaît dans une cohérence instantanée.

 

La création serait donc une immense symphonie…

Une symphonie possède un écoulement, un mouvement, là nous parlons plutôt d'un immense accord, d'une clameur.

 

S'il existe un monde idéal, auprès duquel le nôtre est imparfait, pourquoi ne pas le rejoindre immédiatement?

Les gourous et les illuminés ont répondu «oui en effet pourquoi pas» à travers toute l'histoire à leur façon, ce qui leur a valu de gros ennuis avec les pouvoirs temporels, lesquels ont besoin de sujets et de citoyens, pas de philosophes. Imaginez une fourmi qui fait de l'astronomie, elle n'a pas la même vision de la reine et de ses collègues ouvrières.

 

Votre vison de la vie après la vie est finalement assez rationnelle. Où sont la métaphysique et la morale?

Si notre physique n'est qu'une couche infime du réel, l'idée d'une métaphysique devrait nous suivre partout. Quant à la morale, la plupart des témoignages intelligents insistent non pas sur la vanité de nos réalisations, mais sur la beauté et la valeur de nos efforts. Je serais assez du même avis. La morale consiste à regarder l'effort et non le résultat ce qui est légitime puisque tout le monde sur terre n'a pas les mêmes armes pour obtenir un résultat, et que de surcroît le résultat est toujours imparfait et transitoire.

 

Quel rapport entretenez-vous avec la religion? Êtes-vous chrétien?

Je crois que nous sommes à la fois suivis, et précédés. Je suis chrétien parce que je crois à l'immanence d'un jugement porté sur nos intentions, nos pensées (et non nos réalisations, qui sont souvent le fruit de conjonctions favorables et seront détruites un jour ou l'autre). Le regard que nous portons sur nous-mêmes et sur les autres est le seul refuge de notre liberté. Nous ne naissons ni égaux, ni libres. On peut nous contraindre, nous museler, nous rendre aveugles, mais on ne peut pas nous rendre différents de ce que nous pensons. Être chrétien, c'est rester quelqu'un par la pensée quoi qu'il advienne.

 

Vous révélez l'existence d'une substance illégale le DMT qui permettrait de lever un coin du voile sur l'au-delà. De quoi s'agit-il exactement?

De la «molécule de l'esprit», diméthyl-tryptamine une substance qui n'est pas illégale en Hollande dans un cadre religieux et rituel, dont les ingrédients ne le sont pas, et qui ne saurait d'ailleurs être illégale en elle-même nulle part puisque le cerveau humain la secrète. On la trouve chez les mammifères et dans de nombreuses plantes. Comment peut-on rendre illégale une sécrétion comme la bile ou les endorphines? En revanche sa concentration et sa synthèse le sont devenues dans la plupart des pays. Pourquoi? Le DMT procure, sans addiction, sans bouleversement du métabolisme, cinq minutes d'une bourrasque mystique effarante dont les chamanes de l'Amazonie avaient déjà le secret depuis des millénaires sous la forme du breuvage ayahuasca. On trouve sur internet une bonne cinquantaine d'heures de témoignages qui vont de l'adolescent du Minnesota au professeur de physique nucléaire. Les athées qui ont fait ce voyage reviennent effrayés d'avoir failli rater l'essentiel. Et certains jours on regrette que les fondamentalistes religieux n'en fassent pas autant. Il faudrait en vaporiser sur les champs de bataille.

 

En avez-vous vous-même consommé?

Je brandis, à deux mains, un joker acheté entre deux cartes postales dans une boutique d' Amsterdam.

 

Ne craignez-vous pas qu'on vous accuse de faire l'apologie des drogues? En quoi le DMT pourrait aider à mieux mourir aujourd'hui?

Je fais l'apologie de la transcendance et l'éloge de l'Au-delà, ce qui n'est pas encore interdit mais il faut se dépêcher au train où vont les choses. Certaines substances illégales procurent un plaisir, un oubli. D'autres déclenchent les mêmes mécanismes cérébraux que la prière, l'extase mystique ou l'expérience dite «de mort imminente». Les mourants qui voient s'approcher l'échéance dans la peur du noir auraient certainement besoin de ce rai de lumière que réclament les enfants à l'extinction des feux.

 

Votre livre est également un réquisitoire contre la médecine moderne. Que lui reprochez-vous exactement?

Elle va chercher la vie jusque chez les prématurés de cinq mois, au risque de leur infliger des dommages neurologiques sévères, et elle prolonge la flamme chez les centenaires et les incurables au moyen de sondes gastriques et d'une batterie de techniques absurdes. Est-ce par amour de la vie? Non, c'est à cause d'une névrose devant la mort. La médecine moderne préfère trop souvent le moniteur au patient.

 

Quel regard portez-vous sur le débat autour de l'euthanasie?

Il y a trente ans j'ai écrit dans «Eloge de l'âge»: «à force de prendre des pilules pour dormir, notre civilisation prendra un jour des pilules pour mourir». Nous y sommes. L'euthanasie n'est pas une solution d'éveil. Je crois sincèrement que la fin de vie doit être précédée d'un éveil. S'il existe une substance facile à synthétiser qui permette au patient en phase terminale de concevoir la certitude d'un éblouissement, il est ridicule de lui laisser croire que c'est le néant qui l’attend.

 

Parallèlement à cet essai, vous sortez un roman intitulé Votre serviteur. Vous êtes sans doute aujourd'hui l'un des derniers écrivains classiques. Quel regard portez-vous sur la littérature contemporaine française? Le roman français est-il mort?

Le roman français, oui probablement (mais le roman tout court, le roman international, non). Dans un monde écrasé par le goût américain il n'y a de place que pour les blockbusters qui vont de la saga policière hyper-cruelle au roman vicieux et déjanté, voire à l'enquête-journal intime façon Naipaul (ce qu'il y a de mieux en ce moment dans ce domaine en France c'est probablement le discours moral ultra-sensible d'Emmanuel Carrère ou le radar à triple balayage de Renaud Camus).

Mais une certaine dramaturgie intérieure à la française a bien du mal à se faire entendre au milieu de tous ces gens qui écrivent tantôt avec un porte-voix, tantôt avec un cure-dents et qui semblent habiter à la télévision. Le roman français il y a peu, c'était Debussy, Saint-Saëns, Delibes. Aujourd'hui c'est Gainsbourg. Vocabulaire de quai de métro, fragments pompés un peu partout, autodérision, esthétique du sale, du pornographique, du négligé surtout sur les plateaux, dédain total de la postérité qui vous inspire de commenter la cravate de Pujadas ou le journal de Jean Pierre Pernaut à longueur de chapitres. En même temps, référence constante aux grands aînés pour «revisiter» (façon art contemporain, en mettant les pieds sur la table) l'histoire littéraire, avec des Rayban sur le front, un sweater à capuche . Bref une littérature d'adolescents ricaneurs qui hurlent «ouarf-ouarf» à l'arrière du bus, pour qui il n'existe plus rien de digne, de solennel, de sensé de sacré. Souvenez-vous de ce que je disais tout à l'heure sur les Chrétiens: on a beau parler plus fort qu'eux, ils savent que c'est un murmure qui aura le dernier mot. C'est vrai aussi pour les écrivains.

 

Alexandre Devecchio pour le Figaro.

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