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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Guerre sainte.

22 Septembre 2014, 09:24am

Publié par Fr Greg.

Guerre sainte.

Ma main droite vole le long de la bibliothèque comme une hirondelle remontant le long d’un mur. Prendre un livre entre ses mains est un des gestes les plus tendres de cette vie, presque aussi tendre que serrer la main abandonnée, devenue nuage au bord de se déchirer, d’une très vieille personne, ou soulever quelques tissus au marché, frôler un peu de soie ou de coton puis ne se décidant sur aucune prise, battre l’air pur. Les livres sont des fidèles gardes du corps, des alliés sûrs dans la guerre à mener chaque jour. Je me suis battu avec un poète à coup de fleurs. Je lui avais envoyé un livre où il était question de pivoines. Il m’a répondu que si les fleurs parlaient du ciel, cela ne les empêchait pas de pourrir. Je me suis fâché et lui ai fait parvenir un bouquet d’anémones. Un mot d’accompagnement, rédigé par les fleurs elles-mêmes, clamait leur désaccord et que leur joie jamais ne pourrit. La couleur des fleurs se détache de leur mort, de même que le sourire de ceux qu’on aime ou ces gestes qui faisaient leur âme. Pour revoir cette jeune femme morte il y a seize ans, il me suffit de penser au mouvement qu’elle donnait à sa main pour souligner une parole : une soudaine façon de casser le poignet en bec de cygne avant de le retourner et laisser les doigts s’envoler. Seize ans après, la lumière de cette image me gagne. La joie donnée survit à ce qui la cause. Très peu ressuscite tout. J’écris pour rendre à ce très peu sa force atomique. Je soulève quelques tissus de langage, de la main la plus légère possible. La désertion, même momentanée, d’un poète est insupportable : qui alors pour défendre la vie souffrante ? Un ami rend chaque mois visite à une vieille femme affaiblie par la maladie de l’oubli. Elle vit à l’étouffée dans une maison de retraite. Un jour il fait si beau que mon ami persuade cette femme de sortir dans la cour rajeunie de soleil. Assis à côté d’elle, il dit à voix haute le début du poème écrit par Verlaine dans sa prison de Mons : « Le ciel est par-dessus le toit, si bleu, si calme. » Et voici que le poème fleurit au fond des yeux de la malade, qu’elle en récite à lèvres tremblées toute la suite sans oublier un mot : Verlaine sorti de la forêt du temps venait au secours d’une vivante, prenait sa main. La poésie est une condensation explosive du langage – une parole pure, précise, qui fait revenir en nous la grande respiration, un air qui ne doit plus rien au monde. Quelqu’un m’a demandé un jour ce que c’était que « croire ». Je lui ai répondu que je ne voyais aucune différence entre croire et respirer. Je ne sais si ma réponse l’a satisfait. Nos questions et nos réponses ne se promènent jamais sur le même chemin. Après avoir reçu les anémones, le poète incrédule m’a envoyé une lettre où quelque chose enfin vibrait – l’intuition que vivre n’était pas qu’une histoire à la chute triste. Nous nous étions battus à coups de fleurs comme les enfants se battent à coups de polochons. À présent un duvet de phrases calmes descendait sur la terre. Les anémones avaient gagné la guerre.

Christian Bobin.