Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

vivre est une chose simple : il suffit d'y consacrer chaque seconde de sa vie

15 Avril 2013, 00:48am

Publié par Fr Greg.

GBPIX_photo_545886.jpg

 

Vous n'aimez pas beaucoup les explications. Dans L'Homme-Joie, vous promenant dans l'exposition, magnifique, consacrée au peintre Pierre Soulages à Montpellier, vous écrivez ceci, en parlant de sa peinture : "Je ne peux rien expliquer. Expliquer n'éclaire jamais." Mais alors, qu'est-ce qui éclaire, d'où vient la vraie lumière?

La vraie lumière vient de ce que l'on ressent. Un enfant, même privé de mots, comprend ce que disent les grands : il regarde les visages, entend les inflexions des voix. Si on lui ment, il le sent ; si on lui dit la vérité, il le sent ; si on est bienveillant envers lui, il le sent. Ce savoir n'est pas explicable mais il nous porte tout au long de notre vie. C'est une intelligence muette que la vie a d'elle-même. 

Revenons à ce détachement... Vous évoquez, dansL'Homme-Joie, le moment de sa vie où Glenn Gould, ce génie de l'interprétation et du piano, décide de quitter la scène. Pourquoi ce moment-là ? Faut-il y voir un éloge de la démission ?

Oui, c'est une démission mais c'est aussi une entrée dans quelque chose qui est la pensée pure, c'est-à-dire la vie même. Imaginez un homme dans la jeunesse de ses forces, applaudi dans le monde entier, à qui, tout d'un coup, les applaudissements donnent une sorte de migraine, l'empêchant de mener sa vie au mieux, c'est-à-dire de tendre vers ce point qu'il cherche toujours et qu'on l'entend chercher dès qu'il joue... C'est un point de silence, une sorte de précision, de pureté cristalline, un état du monde et des étoiles. Gould lâche alors ces facilités que sont les approbations et les applaudissements pour revenir à sa tanière, pour ne plus se consacrer qu'à une seule chose. J'essaie de mettre des mots sur cette chose. Il va vers son coeur. Il déserte. Mais s'il déserte, c'est pour gagner la bataille. 

Dans le monde actuel, comment faire pour garder intacte notre capacité d'émerveillement ?

Toujours ramener la vie à sa base, à ses nécessités premières : la faim, la soif, la poésie, l'attention au monde et aux gens. Il est possible que le monde moderne soit une sorte d'entreprise anonyme de destruction de nos forces vitales - sous le prétexte de les exalter. Il détruit notre capacité à être attentif, rêveur, lent, amoureux, notre capacité à faire des gestes gratuits, des gestes que nous ne comprenons pas. Il est possible que ce monde moderne, que nous avons fait surgir et qui nous échappe de plus en plus, soit une sorte de machine de guerre impavide. Les livres, la poésie, certaines musiques peuvent nous ramener à nous-mêmes, nous redonner des forces pour lutter contre cette forme d'éparpillement. La méditation, la simplicité, la vie ordinaire : voilà qui donne des forces pour résister. Le grand mot est celui-là : résister. 

A vous lire, à vous écouter, on a l'impression que vivre est une chose simple : il suffit d'y consacrer chaque seconde de sa vie ! Dans vos livres, vous semblez dire que si nous avons pratiqué ces actes de résistance et même si la vie nous submerge, ce n'est pas grave...

C'est lié à la joie. Il faut savoir perdre. Et trouver la joie dans la défaite. Je vais vous donner un exemple que tout le monde va comprendre tout de suite. Quand on a trente ans à peu près, l'âge des bandes d'amis, et que c'est l'été, cette saison incroyablement belle, et que l'on tente de traverser une rivière sans trop se mouiller, que fait-on ? On passe d'un galet à l'autre. On peut gagner, c'est-à-dire arriver sur l'autre rive indemne. Mais on peut aussi perdre tout d'un coup, glisser brusquement, tomber, se mouiller... et s'apercevoir que perdre, c'est encore plus drôle que de gagner, et que ce n'est pas grave ! Ce qui comptait, ce n'était pas d'atteindre l'autre rive indemne mais d'être ensemble, vivant, de se réjouir de petits riens comme ceux-là. 

Et vous, vous avez beaucoup perdu ?

On ne parvient pas à un certain âge sans avoir perdu. Beaucoup, oui. Ce que j'ai perdu est irrattrapable. Je ne parle ni des objets ni des biens ni même de l'argent mais des êtres. J'ai perdu des êtres qui étaient pour moi des sources de soleil. Ce soleil a été mis en terre. Apparemment mis en terre. Moi, je pense que je continue à en recevoir les rayons. Mais je sais aussi, en même temps, que c'est une perte et qu'elle est irrattrapable. Je sais les deux choses. Que dire de plus? 

 

Avec l'aimable autorisation de France Inter 

Commenter cet article