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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Puissance d'une mère

23 Octobre 2013, 08:15am

Publié par Fr Greg.

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Le miracle d’une parole véritable ouvre souvent la porte à un second miracle, plus pur encore. Ce soir là le jeune Hamza partit au combat, cédant son lit à Genet. Au milieu de la nuit, après avoir frappé à la porte, la mère du guerrier entra sans un mot, découvrant derrière elle, comme une traîne de tulle doré, le fourmillement de la nuit étoilée. La Palestinienne déposa une tasse de café turc près du lit. Pour mieux savourer cette invitation, le vieil orphelin fit semblant de dormir. Quand elle sortit, il but le café brûlant à petites lampées. On frappa à nouveau à la porte puis la femme entra, ramassa le plateau avec la tasse vide, et, toujours sans un mot, quitta la pièce où Genet mimait le sommeil comme un enfant simule une fièvre pour attirer sur son front la main paradisiaque de sa mère.

 

Personne n’est plus puissant qu’une mère, mais la puissance de celle qui abandonne son enfant concurrence celle de Dieu. Genet avait élevé celle qui l’avait trahi sur un trône de jade, au rang des sept merveilles de l’invisible. Comme celle de  Dieu, son absence équivalait à une présence absolue. Toute sa vie , il suffira qu’une branche duveteuse frôle sa joue ou qu’un rosier appuie sa lumière pourpre sur ses paupières pour qu’il éprouve soudain la brutale nostalgie des caresses maternelles. Or, cette nuit là , comme dans une scène des Actes des apôtres, sa prison intérieure s’était ouverte sans bruit : un ange avait marché à pas de tourterelle au–dessus du gouffre de son âme. Tout se passa avec tant d’adresse qu’il comprit avoir été au centre rayonnant d’un rite éternel : la mère de Hamza venait chaque nuit du fond de son amour apporter à son fils une tasse de café turc. Le noir épais de ce café fut plus lumineux que le lait translucide aspiré par les petites lèvres crevassés des nourrissons : le temps de le boire, Genet avait rompu avec son destin d’enfant abandonné.

 

Si Dieu est la réponse la plus humaine à la solitude la plus profonde, c’est dans  la chambre de Hamza que Genet le rencontra vraiment. Une Palestinienne de cinquante ans avait eu ce simple génie, refusé aux savants et aux théologiens, de lui apporter le ciel sur un plateau de cuivre roux, gravé d’arabesques. Comme un calque posé sur la nuit de son abandon, cette scène laissait transparaître celle du nourrisson assommé de chagrin qui avait entendu se refermer sur lui la porte de l’Assistance publique.

Toute sa vie aux aguets, allongé dans un petit lit de détresse, Genet avait  attendu que cette porte se rouvre. Le miracle avait eu lieu. Ce que la religion avec ses cardinaux aux tuniques gorgées de pourpre n’avait pas pu faire, une mère de famille, vêtue d’une simple robe de coton noir, l’avait accompli. A l’instant même où la mère de Hamza avait doucement frappé à la porte de la chambre, elle avait remis en mouvement son cœur gelé…

  Lydie Dattas, La chaste vie de Jean Genet.