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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Le langage de l’intelligible

8 Octobre 2011, 04:51am

Publié par Father Greg

 

 

The_Agnew_Clinic_1889.jpgVouloir des actes rapides, efficaces exige l’emploi d’un langage intelligible. Il ne s’élaborera que par l’établissement entre les êtres d’une sorte de neutralité de la vie sensible, trop solidaire du particulier, en creusant par-delà le mouvant, pour atteindre le sol dur et sec, le tuf. Elaguer, sacrifier jusqu’au moment où résonne ferme, sous le choc interrogateur de la pensée, la base commune à tous des connaissances, indemne du jeu affectif et de son interprétation, dégager ce qu’on pourrait appeler le dénominateur commun de la vie mentale, voilà le but.

Cette ossature inamovible, terrain d’accord quasi-total sur la définition, sera l’idée même et son vêtement, le mot. Mot et idée sont donc un effort vers le banal, c’est-à-dire sans nuance péjorative, vers ce que chacun peut comprendre identiquement et sans recours aux hasards intuitifs. La vie sensible, suspectée, réprimée, s’effacera devant la vie abstraite (ab-trahere dit l’étymologie) extraite, au sens propre, de la riche confusion originelle du subjectif. Chacun pourra garder pour son for intérieur la première ; les usages sociaux requièrent la seconde.

Il en sera des ressources que chacun possède en soi comme de celles qui existent dans le monde. Il y a longtemps que la société a renoncé à échanger celles-ci, à obliger le paysan à trainer devant cet artisan ses sacs de blé pour le troc d’un meuble. Elle a inventé de retirer aux richesses réelles tout ce qui faisait leur particularité pour n’en conserver qu’une, neutre et se bornant à être une balance entre les autres : la monnaie. Elle l’a même voulue fictive, plus exclusivement abstraite ; elle en fait le crédit, le billet de banque. Il a pour prix conventionnel celui que fixe notre consentement mutuel, mais il permet des échanges rapides et incontestés. De même les idées, vêtues de mots, facilitent le commerce de ce qui, sans elles, resterait inexprimable, mais au prix de quel sacrifice : celui de la substance réelle ! Gagées par le trésor des expériences sensibles que l’on ne vérifie plus (là aussi le cours forcé  et l’inflation sont d’usage !) elles facilitent maniement et roulement, et, par un accord tacite, suppléent les valeurs réelles, intransférables. Dispensant de la connaissance effective, ressentie, éliminant de nos représentations le facteur personnel, ou le rendant du moins superflu, les idées ont marqué un progrès immense dans la voie de la précision et de la vitesse.

Le civilisé a donc fait un usage croissant de l’abstraction. Que d’avantages compensaient l’appauvrissement affectif ! Pouvoir manier le résultat d’expériences que l’on n’avait ni vécues, ni éprouvées, dont il suffisait d’enregistrer le résultat, le résidu transmis par d’autres ! Les hommes, remplaçant le sentiment d’une réalité par sa désignation, mot ou même signe, peuvent sans cesse porter plus loin leur disponibilité créatrice. Tout ce qui a été effectivement constaté une fois peut être mis en réserve, en conserve dans la mémoire, remplacé par cette étiquette abrégée qui le supplée, et l’acuité de la recherche se reporte à sa pointe la plus opportune. E-T Bell a souligné par exemple, que les mathématiques progressaient à mesure qu’elles devenaient plus abstraites, c’est-à-dire plus dépourvues d’un contenu positif, susceptible d’éveiller et d’arrêter l’imagination sensible par une survivance concrète.

L’instrument qu’attendait cette civilisation, c’était le livre. Dès que l’imprimerie parut et permit de multiplier le mot et l’idée, dès qu’elle les fit pénétrer de plus en plus largement dans les masses qui vivaient encore abritées par leur tradition sensibles, la « civilisation du livre » donna son plein. Un nombre croissant d’idées fut jeté aux individus, qui vécurent sur elles, se modifiant sous leur action.

Un homme nouveau prit forme dont la sensibilité était forcément desséchée, mais dont les mécanismes mentaux étaient infiniment enrichis ; ils étaient même souvent engorgés de notions entrées dans le langage mais dépourvues de contenu pour beaucoup de ceux qui les maniaient : la coque close était la même pour tous sans qu’il fut possible de savoir d’emblée ceux qui en préservaient la substance intérieure et ceux qui l’utilisaient vide, dans son « inanité sonore » comme aurait dit Mallarmé.

 

René Huygues, Dialogue avec le visible