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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

L'intelligence face au réel (II)

2 Mai 2012, 02:15am

Publié par Father Greg

 

 

2.jpgLa première chose à faire, si nous voulons entreprendre une recherche philosophique, est donc de savoir lequel de ces points de départ nous allons prendre. On nous dira peut-être que l'acceptation de tel ou tel point de départ est un choix a priori, en ce sens que ce choix présuppose une position philosophique. Or la vraie philosophie ne doit-elle pas être sans aucun a priori? Le philosophe n'est-il pas celui qui, progressivement, rejette tous les a priori pour être de plus en plus capable de saisir tout ce qui peut le conduire à la vérité? Tout a priori n'est-il pas une limitation qui nous enferme en nous-mêmes et nous empêche d'écouter l'autre, de le comprendre en ce que, précisément, nous ne sommes pas?

Pour éviter tout a priori, il faut découvrir comme point de départ ce qu'il y a de plus radical et ce qui s'impose à notre connaissance comme excluant tout choix possible (tout choix, en effet, implique un aspect volontaire et, à ce titre, constitue un a priori pour notre connaissance). Autrement dit, le point de départ d'une philosophie réaliste— d'une philosophie qui refuse tout a priori—ne peut être que celui qui est plus radical que les autres et qui, par le fait même, ne peut être contenu par les autres. II faut donc que ce point de départ n'en présuppose aucun autre, sans pour autant les exclure, mais en les situant à leur place, selon leur valeur propre. Car le propre de la connaissance philosophique est d'être la plus radicale qui soit, la plus exhaustive, une connaissance primordiale et en même temps ultime, celle au-delà de laquelle on ne peut aller. Elle est donc ce qui correspond aux exigences les plus profondes de notre intelligence humaine, comme intelligence.

Si nous regardons dans cette lumière les divers points de départ de la philosophie occidentale, il semble évident que le point de départ de la philosophie ne peut être que l'expérience au sens le plus fondamental, celle qui est le fruit de l'alliance de notre intelligence et de nos sens externes. Une telle expérience implique le jugement d'existence, par où nous reconnaissons que telle réalité existe, qu'elle est, qu'elle s'impose à nous comme une véritable réalité existante, non seulement autre que notre intelligence, mais aussi autre que nous-mêmes dans notre propre existence. Notre intelligence, dans ce jugement d'existence, est capable de reconnaître cette réalité comme existante et comme pouvant lui apporter une nouvelle détermination.

Ce point de départ n'exclut pas l'expérience interne, mais il permet de comprendre que cette expérience, si intéressante qu'elle soit, n'est pas première au niveau de la recherche de la réalité. Car l'expérience interne peut seulement nous dévoiler une certaine manière d'exister, une manière d'exister toute relative, ayant un mode «intentionnel 2» —qu'il s'agisse de l'intentionnalité de la connaissance intellectuelle et sensible, ou de l'affectivité volontaire et passionnelle, ou encore de celle de l'imaginaire. Certes, L’expérience intérieure a le privilège de nous permettre de saisir immédiatement ce que nous vivons au niveau spirituel: notre amour libre (amour de choix) à l'égard de notre ami, notre connaissance intellectuelle. Elle nous livre donc bien quelque chose d'unique, elle nous donne un contact intime avec quelque chose de spirituel. C'est ce qui explique qu'elle puisse si facilement nous séduire et que, si facilement, nous la considérions comme l'expérience privilégiée qui nous introduira immédiatement dans le domaine de l'esprit, tandis que l'expérience qui se fait par le moyen des sens externes, et qui porte sur le monde sensible, demeure liée aux réalités matérielles. Mais si nous cherchons à connaître la réalité en ce qu'elle a de plus «elle-même», nous devons constater que seule l'expérience qui se réalise à l'aide des sens externes permet au jugement d'existence de découvrir une réalité existante autre que nous-mêmes, et de la saisir dans sa propre existence actuelle; tandis que le jugement d'existence présent dans notre expérience intérieure ne nous fait pas découvrir une réalité autre que nous: il nous met en présence de l'existence réelle de nos actes de connaissance et d'amour, actes qui n'existent que selon un mode intentionnel. Si intéressantes et révélatrices qu’elles soient, nos expériences internes ne peuvent être premières au sens fort, dans une recherche philosophique qui se veut radicale. Elles sont certes plus proches de « nous », de notre réflexion, mais non de la réalité existante.

MDP, Lettre à un ami.