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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

la parole de pure intelligence est celle qui ne saisit rien...

2 Mai 2019, 01:56am

Publié par Grégoire.

la parole de pure intelligence est celle qui ne saisit rien...

L'Occident exsangue, au bord de se dévorer lui-même, s'en va depuis quelques temps voler aux Orientaux ce qu'il croit être leur « sagesse ». Dans ce pillage il le dénature, le change en cela seulement qu'il comprend : des techniques, des recettes, des savoirs. Mais la parole incompréhensible de maître Dogen est pure intelligence : elle ne saisit rien. Elle s'enroule autour de l'inconnu comme des liserons autour d'une barrière. Le verre éteint des yeux d'un mort, le feu sans flamme des yeux d'un nouveau-né - on ne peut les fixer que quelques secondes. Ces quelques secondes sont celles qui font le printemps, l'été, l'automne, l'hiver, le vrai, le faux. Ce que nous mesurons, devant celui qui est toute rigidité comme devant celui qui est toute souplesse, c'est le principe de délicatesse en quoi se déploie toute la vie.

Le mort n'est plus touché par le monde, le bébé ne l'est pas encore. Tous deux sont comme des fleurs qui n'ont pas de raison d'être, qui passent, qu'il convient d'honorer avec des paroles fraîches - celles des poètes ou des prophètes. Je sais qu'une pensée est juste quand elle me tape sur le coeur, qu'elle bourdonne à mes tempes.

De grandes choses dorment en nous, toujours, d’un sommeil qu’agite un peu plus la longueur accrue des jours. Quelque chose manque, toujours. A tout ce que nous pouvons faire et dire et vivre, quelque chose manque, toujours.

On peut vouloir passer outre, s’arranger. Ce qui n’est qu’un seul et inépuisable jour on peut l’oublier, on peut l’amoindrir en jours, en semaines, en mois. S’occuper. 
Parler et croire que l’on parle. Faire des choses et croire que l’on fait quelque chose.
Tout s’en va. Tout glisse doucement – les voix, les regards – tout glisse doucement sur le côté, sans heurts, comme indépendamment de tout vouloir, comme un glissement de terrain.

Et tout se poursuit aussi bien. Les mêmes choses, toujours. Apparences du travail, apparences des conversations, apparences des mouvements divers. Vie apparente. Je suppose que c’est là chose banale.  Je suppose qu’il est possible de vivre ainsi longtemps, sur un long temps. Dans cette mort merveilleuse de l’indifférence.

Dans cette horrible aptitude à vivre en l’absence de tout, dans la plus silencieuse des absences. Sans âge. Sans plus vieillir, sans plus souffrir de rien. Sans doute est-ce là cette vie, que l’on dit ordinaire.

Christian Bobin.

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fifi 02/05/2019 12:00

Une image qui semble contredire : "la parole de pure intelligence est celle qui ne saisit rien" ? Dans ce paysage chaotique et triste, ses deux petites mains qui accaparent le petit chien semblent plutôt d'un l'ordre vital, d'une tendresse instinctive à saisir pour avoir envie de vivre, d'une douceur, d'une chaleur nécessaire pour rendre ce monde acceptable. :-)
J'aime beaucoup cette image !