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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Pérégrinations d'un cherchant-Dieu

23 Mars 2019, 01:44am

Publié par Grégoire.

Pérégrinations d'un cherchant-Dieu

L’historien Pierre Chaunu a montré combien l’excessive ‘spiritualisation’ des théologiens de la fin du moyen-âge a engendré un retour de bâton matérialiste et faussement libérateur au temps de la dite Renaissance, qui s’est épanoui et a fleuri avec la Réforme, puis la Révolution française et l’athéisme des Lumières. Descartes en est le trop clair exemple ; lui qui -et c’est une bêtise qui n’a pas beaucoup d’égale dans l’histoire de la pensée- voulut prouver mathématiquement que Dieu existe, d’une manière telle qu’après lui plus personne ne soit athée. On a tendance à oublier que ce généreux monsieur était d’abord un théologien, qui comme chacun sait, cherche la certitude de la foi et non l’évidence de l’expérience. Ensuite, le raisonnement mathématique ne fait que déduire des choses qui y sont déjà présentes. Bref, juste la pétition de principe qui a abouti à l’effet inverse : un refus généralisé de la question de Dieu. 

Ensuite, la formalisation morale des mœurs, la culpabilisation à outrance de la chair et le faux renouveau spirituel au XIXe dérivé de certaines formes du jansénisme catholique ou des doctrines puritaines protestantes a donné naissance aux idéologies matérialistes du XXe siècle, des systèmes totalitaires ou du capitalisme fondu dans l’eau tiède démocratique qui perdure aujourd’hui. L’exaltation de l’esprit pour lui-même –sous couvert d’élévation spirituelle- a appelé des vengeances sans concession de la matière : « Pas de race plus inhumaine sous le soleil que celle qui croit représenter le Bien. Pour donner à la vie son goût le plus amer, il suffit donc de la remettre entre les mains des bien-pensants. » 

Voilà pourquoi, sans jeter la pierre sur des personnes en particulier, je ne veux pas être l’héritier de monstruosités dont les plus pauvres payent aujourd’hui encore, et terriblement, les conséquences. Le mal entre souvent dans nos vies sous des airs faussement spirituels, modestement, l’air de rien, on pourrait presque dire : avec un humble sourire. Le mal s’insinue dans l’air comme de l’eau sous une porte. D’abord presque rien. Juste un peu d’humidité. Celle du bon sens raisonnable, de la prudence des gens dits normaux. C’est étonnant que peu s’inquiètent des non-compétences ou des discours faussement spirituels de leur clergé. Le défaut le plus flagrant est souvent une paresse savamment organisée de ceux qui n’ayant pas de profession officielle, finissent par ne pas travailler beaucoup. Oh, ils sont occupés, croyez le bien. Mais, le papillonnage et l’activisme ne sont pas pour autant du travail. Et si le manque de labeur était la vraie plaie des institutions de croyants ? Les grandes idéologies du XXe siècle tournent autour de la question du travail. Et c’était déjà un des lieux de remise en cause de l’ancien régime. Avant d’enseigner, le Christ avait bossé 30 ans comme charpentier. Pourquoi ? Et ceux censés le représenter ou parler en son nom n’auraient qu’à lire des livres pieux ? « Qui veut faire l’ange fait la bête » soulignait Aristote. Alors, jusqu’à quand cet esprit étriqué qui voudrait qu’on se sauve en annihilant toute passion ou déviance morale dans un stoïcisme névrotique? Jusqu’à quand nos idées vont tenir lieu de réel auquel notre corps doit se soumettre ? D’où vient qu’aujourd’hui le corps est réduit à n’être qu’une machine, insupportable lorsqu’elle nous empêche d’atteindre ces canons idéaux qu’on nous vend ou des perfections spirituelles in-atteignables ? D’où vient cette tension d’être des propriétaires acharnés de notre autonomie, cette compulsion à s’auto-regarder comme des tours de contrôles permanentes, et cela, spécialement chez ceux qui désirent le ciel ? Quel est le grand labeur qui nous fera accepter que notre corps n’est pas du maîtrisable, que la matière oblige à l’abandon et que notre vie nous échappe ? Quand aurons-nous fait assez d’œuvres pour toucher que notre vie n’en n’est pas une ? Enfin, et surtout, que certains prélats ne le vivent pas est une chose, mais enseigner en chaire des tyrannies morales parce qu’on ne s’est jamais retroussé les manches, engendre des refoulements, des tsunamis spirituels, des séismes civilisationnels des plus terribles. Là, il n’y a pas de pitié pour ces faux prophètes ! « Malheur à vous qui avez enlevé la clef de la science ! Vous-même n’y êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer vous les en avez empêchés ! ».

L’ordination à Santa Clara en dit long sur cette Église qui, malgré son environnement plus que défavorable, est loin d’être martyre dans son Institution. Des séminaristes en soutanes romaines noires impeccables, cheveux gominés, un embonpoint à faire pâlir des femmes enceintes ; une liturgie plastique et longue dans une cathédrale aux bondieuseries d’un goût douteux : d’un kitsch dévotionnel, imposant des Jésus crucifiés tordus délicatement dans une nudité d'hortensia pâle ou de lilas crémeux, et, décortiqués aux genoux et aux épaules, d'identiques plaies vineuses pour faire pleurer, ou encore, des saintes vierges en robes de premières communiantes, ‘genre italien’ disent les marchands de glace. Devant cela je préfère d’habitude aller prier devant un nu de Botticelli, du Titien ou d’Ingres ou devant le baiser de Rodin. Là, au moins, il y a de l’incarnation ! De la chair ! Pas des trucs de fiottes. La procession s’élance. Tous bien propres et bien rangés. Un troupeau d’oies ! On sent de loin ceux qui cherchent à se placer et à faire carrière, me glisse un prêtre qui connaît bien le français et vit dans une pauvreté des plus sommaires ! J’aime bien ce prêtre. Aucun signe distinctif sur lui sinon un large sourire. Et un je ne sais quoi de bonté sans limite transpire de son visage. Une tendresse paternelle qui n’effraierait pas des oiseaux. Des yeux pétillants d’enfants. Tout ça respire l’évangile : le souci des personnes, le respect des chemins et des interrogations, et une disponibilité sans concession. Son temps ne lui appartient plus. On sent un homme prêt à faire l’effort de tout redécouvrir chaque matin. Ne pas avoir de frigo doit aider à ne pas faire de conserves spirituelles. Par contre, j’ai dû louper ce passage de l’Evangile où il est dit qu’il faut faire carrière. Comme celui où Jésus réclame d’être à cheval sur la liturgie, de ne pas exercer son intelligence ou d’obéir comme un cadavre à l’Institution… Où est le Christ délinquant spirituel qui s’est dressé contre les grands prêtres trop sûrs d’eux-mêmes ? « Comment pouvez-vous croire vous qui recevez votre gloire les uns des autres ? (…) Si vous reconnaissiez être aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais vous dites : ‘nous voyons’ ! Eh bien, votre péché demeure ! » Il faut de l’ordre et des chorales qui chantent bien. On demande aux chrétiens d’être gentils, souriants et de donner à la quête. Point. De souriants crétins quoi. 

Ceci explique en partie le non-rebondissement de l’Eglise-Institution au passage de Jean-Paul II en 1998. Le vieux Lion polonais qui s’était payé plusieurs fois la barbe de Fidel sans retour de bâton, avait obtenu des jours de congé pour les cubains : Noël et le vendredi saint. Mais le Cardinal de la Havane, Jaimé Ortega, a choisi ensuite de continuer à faire profil bas face au régime. Il a, pour sa défense, été emprisonné et envoyé en camp de travail forcé en 1966, peu après son ordination. La visite de Benoit XVI fut un pétard mouillé. Pour subsister, l’Institution s’est faite distante, mais huileuse et tiède. Leur soumission au régime ? La docilité du bétail trop châtié, trop puni, qui redoute les coups. Bon mais mollo, qu’aurais-je fait à leur place ? Et puis, qui a dit que l’Institution allait nous sauver ? Ou que l’Institution c’était l’Eglise ? « La partie principale c’est le tout » dit Thomas d’Aquin. Et la partie principale, dans l’Eglise, ce sont les cherchants, les criants vers Dieu, les brûlants, les pauvres et les misérables. Ceux qui ne peuvent plus croire en eux-mêmes. Ce sont eux les saints cachés, les martyrs, les broyés, les petits, ceux qui n’ont pas assez de qualités pour être curés ou du moins prélats. Ce sont eux qui ont la foi. Ce sont eux qui sauvent Cuba. Les autres, ils ont parfois la foi, mais ils ont surtout leur soutane. Ils ont la foi, oui, le temps d’un sermon. Et puis, ils sont occupés à tellement d’autres choses… Et d’abord, vous en connaissez beaucoup d’évêques ou de prélats qui sont saints ? Mis à part les martyrs qui ont été, dirons-nous, un peu forcés, combien de saints parmi les prélats issus du goutte à goutte du quotidien… ?

Grégoire Plus.

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