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Où fabriquer des Saints ?

21 Décembre 2017, 04:50am

Publié par Grégoire.

Où fabriquer des Saints ?

 Il marchait devant moi, tenant son dromadaire au bout d’une longe passée dans l’anneau nasal. Il y a dix ans, la chose m’aurait parue normale ; J’étais alors en plein Hoggar entre Tamanrasset et l’Assekrem. Nos guides Touaregs marchaient avec la même prestance, le même détachement, à côté de leurs méharis. Nous regardions où nous posions le pied, eux posaient le regard sur l’horizon.

 Mais aujourd’hui nous étions en plein Tamanrasset. Je venais de traverser l’Oued, derrière les échoppes d’un marché, croisant des enfants fouillant les ordures entassées là, des femmes mendiantes, des hommes errants, des migrants attendant une embauche qui n’arriverait plus à cette heure trop tardive. Dans cette rue défoncée et encombrée, il marchait comme au milieu d’une piste. Tout de bleu vêtu, avec un chèche indigo déteignant sur la limite de sa peau tannée exposée au soleil. Au côté gauche de sa ceinture de cuir un sabre dans son fourreau battait sa jambe. Dans sa main gauche, une lance, droite comme lui, avait accroché un éclat de soleil, comme une tâche de sang. Il était là, anachronique. Ou bien était ce le monde qui tout d’un coup le devenait autour de lui ?

Je venais quelques minutes auparavant de croiser le chemin d’un acacia magnifique, poussé là Dieu seul sait comment. Sur trois côtés, des murs avaient du essayer en le cernant de le dompter et il tentait de fuir par le haut, les trompant à force de lenteur. Des centaines de sacs plastiques le fleurissaient de blanc, bleu, jaune, vert. Deux mondes se mélangeaient, bruissant d’un même étonnement. Rappelant à qui passait là que le vent peut aussi polliniser  la folie des hommes.

S’il existe des fabriques de Saints, Tamanrasset possède tous les facteurs pour en devenir une. Les ingrédients nécessaires y sont présents, misère, injustice, violence…. Et pourtant des cœurs battent à Tam, batatam, batatam…

Les Saints sont les quelques anticorps de passage dans ces zones de non droit. Charles de Foucauld ne s’y était pas trompé. Prophétique, sa mort l’attendait si patiemment qu’elle avait même eu le temps de se fabriquer un alibi, choisissant un jeune assassin apeuré. 

Le touareg en apparat et l’acacia en fleurs égarés mesuraient ce jour là la démesure du monde, d’un regard horizontal, d’une envolée verticale, releveurs d’un cadastre d’un Dieu dépossédé de sa création. De cette dépossession naît le Saint. 

Jean-François Debargue

 

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