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apprendre à lire ce qui nous est présenté chaque jour...

5 Janvier 2017, 05:52am

Publié par Grégoire.

apprendre à lire ce qui nous est présenté chaque jour...

Une histoire que j’ai trouvé chez Simone Weil. elle n’a pas de titre, appelons là l’histoire des deux mères. Deux mères le même jour reçoivent la même lettre qui évoquent la mort pour chacune, de leur fils, mort à la guerre. La première mère ouvre l’enveloppe, prend la lettre et s’effondre en larmes, est incapable de dire quoi que ce soit, n’est plus que détresse, n’est plus qu’un abîme, n’est plus qu’un coeur qui perd tout son sang et toutes ses étoiles. L’autre mère reste absolument imperturbable. C’est que la seconde mère ne sait pas lire. La nouvelle ne lui ai pas parvenu.

Ce qui manque, me semble-t-il, pour que la hache de la vie fende notre coeur, et pour qu’en sorte les larmes mais aussi la joie qu’il contient, qui y sont captifs, c’est d’apprendre à lire ce qui nous est présenté chaque jour. Non seulement bien sûr des livres, des journaux ou des lettres, mais aussi des visages, des gestes, des lumières, qui traversent la vitre sans la briser.

La lecture, comment dire cela, la lecture, est la vitalité de l’âme, la certitude que nous sommes en vie, et que les ténèbres n’ont pas mis leurs mains sur nous. La lecture est le peu de feu dont nous disposons réellement en cette vie. Ce qui peut nous aider à lire, qu’on m’excuse de citer ce terme qui est aujourd’hui méprisé, minorité, ou tout simplement oublié, c’est la poésie. Qu’on entende pas par poésie, dans ma parole, une chose qui serait enterré dans les petits tombeaux des livres, et sur lesquels nos lectures viendraient y déposer quelques fleurs. Il s’agit de bien plus que de ça. 

Par exemple, dans le dictionnaire de Furetière, écrit au 17e siècle, où qu’on aille on trouve des miracles. C’est un dictionnaire de voleurs : Furetière fait partie de l’académie française a ses débuts, et trouvant que ses collègues ne vont pas assez vite, déjà à l’époque, il décide d’en faire un tout seul, avec les trouvailles merveilleuse de la langue de son époque où elle n’a peut-être jamais été aussi belle, aussi fraiche, aussi risquée.

Au mot fraise, on trouve cette définition : « petit fruit, blanc ou rouge, qui croît, dans les jardins, ou dans les bois. Il est semblable au bout des mamelles des nourrices. »

La poésie fait une greffe : elle prend une chose qui est là, sous les yeux, et elle fait venir à coté une autre chose, qui pour l’instant n’est pas là. Et les deux tout d’un coup s’enflamment de se découvrir soudainement mariées.  La poésie n’en fini pas de fiancer le visible au visible, le visible à l’invisible. Tout à tout. La poésie est la grande maitresse de la lecture, on peut dire que elle seule n’oublie personne, et elle seule sait lire les lettres des épreuves, que la vie parfois terrible nous adresse. 

Il n’y a rien de réel que le poétique. 

Un visage zébrée par les nuages des soucis. On le nomme, et là on le tire du flux du néant de chaque seconde, on le tire comme on sauverait quelqu’un qui est en train de se noyer et on l’amène sur la rive paisible et éternelle du langage. 

Christian Bobin, textes inédits. © Grégoire Plus