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Les joies recues

25 Novembre 2016, 05:59am

Publié par Grégoire.

Les joies recues

Je peux douter de tout, sauf des joies reçues. Elles pèsent le poids d’une pièce en or dans la paume de la main et sont aussi réelles que la mort dont elles adoucissent par avance les ténèbres. Je n’exclue pas de mourir milliardaire.

A l’hiver dernier je gardais dans ma poche une édition racornie des pensées de Pascal comme un morceau de pain en cas de famine, ou d’attente trop longue quelque part. Ma mère était alors à l’hôtel Dieu.

Au sortir de l’épicerie, dans la rue Edith Cavell, le ciel blanc se fait soudain si pressant et le gris des murs si fiévreux que pour accompagner cette féérie et peut-être pour la contrer j’ai lu tout en marchant, un fragment au hasard des pensées. Il y était question : « d’aimer ce qui en nous n’est pas nous ». J’ai remis le livre dans ma poche. Un chien a aboyé derrière une grille. Je ne sais pourquoi j’ai appelé ma mère à l’hôpital. Sa voix était légère, une petite pierre bleu. J’ai raccroché, j’ai repris mon chemin. Les courses sont une image de l’infini : on oublie toujours quelque chose.

Je n’ai jamais été aussi joyeux que cette après midi-là, d’une joie dont je ne saurais jamais la cause : la voix passagèrement délivrée de ma mère ? la clarté un peu sèche de Pascal ? Le gris nacré de la rue Edith Cavell, la fraicheur du ciel bas? Ou bien rien ? Rien est le nom le plus sûr du réel, la pièce en or pesant tout son poids dans la paume de la main. 

Je suis rentré chez moi. J’ai ouvert un livre de Dhotel comme on caresse le pelage d’un chat, j’ai lu au hasard cette phrase : « il ne m’arriverait jamais rien qu’en passant ». J’ai refermé le livre, l’oracle avait parlé.

C Bobin, RTS.