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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Lettre ouverte à toi qui aimes différemment.

30 Mars 2016, 04:23am

Publié par Grégoire.

Lettre ouverte à toi qui aimes différemment.

Parce que la France s'est coupée en deux, ou en trois (si l'on compte ceux qui s'en fichent), et s'est plu à jeter à la rue arguments en tous genres, masculin, féminin, et autres mixtes… Parce que j'ai vu ton visage attristé par un débat où les mots – égalité, reconnaissance, couple, adoption – se couraient derrière et faisaient mauvais ménage… Parce que la loi est passée non comme une lettre à la poste mais comme un colis suspect… Parce que la haine en a profité pour tirer à bout portant à droite, à gauche, sur le clocher, sur la mairie, et en plein cœur des pour et des contre, je me décide à t'écrire pour t'exprimer ce que je crois saisir de ce mariage accordé.

 

Autant le dire tout de suite: j'ai tout pour te déplaire. Je suis prêtre de l'Église catholique désormais reléguée par l'opinion au rang d'instance morale internationale, ce qui est un malheur de confusion quand on sait que l'Église est avant tout un Corps, celui du Christ, et de plus, mystique. Aussi, peut-être m'enverras-tu paître avec mes brebis, et pourtant, j'espère, mieux, je te demande la grâce de lire ma lettre, toi qui vis dans ta chair et jusque dans ton esprit ce que les Grecs appelaient avec intelligence, loin de notre vocabulaire devenu si peu subtil, « l'amitié de similitude ». Cette particularité de moins en moins particulière, inrayable sur la carte des civilisations, présente aux tréfonds d'êtres aussi divers qu'inattendus, avant de s'imposer au monde, ou du moins de vouloir qu'il en soit ainsi, s'impose, mais on ne sait comment, à celui-ci ou à celle-là, et c'est tombé sur toi. En cet état, normalement, rien de choisi, tout est reçu. Dès lors, qui prétendrait éradiquer ce réel aussi vrai que le désir ne trompe pas, frapperait de la tête contre un mur, par endroits, qu'on le veuille ou non, richement décoré sur plusieurs millénaires. Il faut donc en convenir: Tolstoï a bien résumé la chose en révélant que « s'il y a autant d'opinions que de têtes, il y a autant de façons d'aimer qu'il y a de cœurs ». À cette évidence, le monde se rendait peu à peu, à mesure que la conscience faisait un pas en direction de la complexité de l'âme humaine. Et c'était un bien. Et ce bien ne cessait d'ailleurs de grandir… quand soudain… de ses gros sabots, le politique est venu piétiner l'harmonie en marche pour des raisons qui lui sont propres ou sales, brandissant la noble égalité qui se demande encore ce qui lui arrive. Mais qui ne le sait et désormais ne le voit: dans le champ des mentalités, on ne passe pas de force, et en exacerbant, on ne règle rien.

 

Ici – mais ce n'est pas étrange car le parallèle est aisé bien que le sujet soit autre –, je repense à la lettre VII que Rilke adressa au jeune poète et dans laquelle il écrivit en prophète que « la jeune fille et la femme, dans leur développement propre, n'imiteront qu'un temps les manies et les modes masculines, n'exerceront qu'un temps des métiers d'homme. Une fois finies ces périodes incertaines de transition, on verra que les femmes n'ont donné dans ces mascarades souvent ridicules, que pour extirper de leur nature les influences déformantes de l'autre sexe. Un jour, la femme sera. Et ce mot femme ne signifiera plus seulement le contraire du mâle, mais quelque chose de propre, valant en soi-même. » Ces mots visionnaires non encore accomplis me ramènent curieusement vers toi qui, je l'espère, demain, mais ce pourrait être aujourd'hui, continueras de donner sa propre couleur, et j'oserais dire, sa propre grâce, avec la sensibilité qui est la tienne, sans aller chercher à la table d'en face des formes de vie qui, parce qu'il faut les tordre dans tous les sens pour les faire servir à des vues de l'esprit, montrent déjà qu'elles résistent au plus simple bon sens.

 

En vérité, en vérité, je te le dis: dans cette affaire où le singulier veut rejoindre le commun, où l'originalité rêve au conventionnel, où tout un chacun veut la même alliance au même doigt et des enfants à tout prix, je crains fort que le monde ne s'appauvrisse, et que tout s'abîme sous l'uniformité désolante, y compris ce que tu es. Il n'est pourtant pas impossible d'être soi et de jouer sa vie sur sa propre portée, surtout lorsque l'on sait que le Christ et Marie, de la hauteur où ils se trouvent, enserrent de leur compréhension chaque être, autrement dit, l'être particulier. Ah! Si le monde – le tien mais aussi celui d'en face – était plus discret et moins voyeur, et au fond plus pudique à force d'être intelligent, tout rentrerait dans l'ordre et l'amour en sortirait vainqueur.

 

Voilà, cher Toi, très aimé de Dieu, ce que je voulais te dire aujourd'hui avec mon cœur de prêtre. Sers de près ton chemin. Il a ses limites et ses croix, comme celui de tous, mais il n'est pas sans avenir. Désormais, sois toi. Et seulement toi. Je t'embrasse comme un père.

 

Michel-Marie ZANOTTI-SORKINE