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"Le miroir des âmes simples et anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d'amour..."

9 Mars 2016, 06:05am

Publié par Grégoire.

 "Le miroir des âmes simples et anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d'amour..."

Chef-d'oeuvre de la littérature mystique française, Le Miroir des âmes simples et anéanties révèle une richesse spirituelle qui place Marguerite Porete, dans la lignée de saint Bernard, Maître Eckhart ou Hadewijch d'Anvers. Du coeur de l'expérience religieuse la plus radicale - Dieu est Amour -, Marguerite Porete pose les questions de l'Évangile : l'Amour vrai est-il soumis à autre chose qu'à lui-même ? Fût-ce à la morale ? À la religion ? La force et l'audace de ces interrogations, qui en 1310 conduiront Marguerite Porete au bûcher de l'Inquisition, traversent les siècles à la rencontre de tous ceux qui, aujourd'hui comme hier, "fin Amour demandent".

 

 

 

"Penser ici ne vaut plus rien, ni oeuvrer, ni parler.

Amour me tire si haut (penser ici ne vaut plus rien)  par ses divins regards, que je n'ai nul désir.

Penser ici ne vaut plus rien, ni oeuvrer, ni parler.

Amour m'a fait, en sa noblesse trouver les vers de ma chanson.

Elle chante la pure divinité dont Raison ne saurait parler, et mon unique bien-aimé :

Il n'a point de mère mais il est issu de Dieu le Père, et aussi de Dieu le Fils.

Son nom est le Saint Esprit :

Mon coeur lui est tellement uni qu'il me fait vivre dans la joie.

Le bien-aimé, en ce qu'il m'aime, me donne ici sa nourriture.

Je ne veux rien lui demander, car ce serait grande malice.

Je dois plutôt toute me fier en cet amour de mon amant..."

 

 

XXII

 

Comment cette Âme est comparable à l’aigle et comment elle prend congé de Nature

 

Amour

 

     Adonc est cette Âme comparable à l’aigle, parce qu’elle vole haut et très haut, plus haut encore qu’aucun autre oiseau, car elle est empennée de Fine Amour. Elle regarde plus clairement la beauté du soleil, le rais du soleil, la splendeur du soleil et du rais qui lui donne nourriture de la moelle du haut cèdre [4]. […]

 

XXIII

 

Comment cette Âme a deux potences et comment elle est ivre de ce que oncques elle ne boit 

 

Amour

 

    Cette Âme affranchie s’appuie sur deux potences, l’une à droite, l’autre à gauche. De ces deux potences, l’Âme est forte contre ses ennemis, comme château sur motte de mer, que l’on ne peut miner. L’une de ces potences, qui tient l’Âme forte contre ses ennemis et qui lui garde les dons de sa richesse, c’est la vraie connaissance qu’elle a de la pauvreté de soi-même. La potence de gauche sur laquelle elle s’appuie en tout temps, c’est la force. Et celle de droite est la haute connaissance que l’Âme reçoit de la Divinité pure.

 

     Sur ces deux potences, l’Âme est appuyée, grâce à quoi elle n’a garde de ses ennemis, ni à droite ni à gauche, car elle est si ébahie de la connaissance de sa pauvreté qu’elle semble parfaitement stupide au monde et à elle-même. Et elle est tellement ivre de la connaissance de l’Amour et de la grâce de la Divinité pure, qu’elle est toujours ivre de connaissance et remplie de louange de l’amour divine. Et ivre non seulement de ce qu’elle a bu, mais très ivre et plus qu’ivre de ce que oncques ne but ni jamais ne boira.

 

Raison

 

     Ah ! pour Dieu, Amour ! qu’est-ce à dire que cette Âme est ivre de ce que oncques elle ne but ni jamais ne boira ? Il semble, à ce que je puis entendre de ces paroles, qu’il est plus important, pour cette Âme, de s’enivrer de ce que son ami a bu et boira de la divine boisson de sa bonté même, que de ce qu’elle a bu et boira de la divine boisson de ce même tonneau.

 

Amour

 

     C’est exact : le plus la rend ivre, non qu’elle ait bu de ce plus, ainsi qu’il a été dit ; mais il en est ainsi parce que son ami en a bu, car, entre lui et elle, par la transformation de l’amour, il n’est pas de différence, quoi qu’il en soit de leurs natures. Amour fait en sorte que cette transformation, qui a entraîné l’ivresse de l’Âme, ne soit jamais autre. Il advient bien qu’il y a plusieurs bondes sur un tonneau, mais le plus clair vin et le plus nouveau et le plus profitable et le plus délectable et le plus enivrant est le vin de la bonde de dessus. C’est la boisson souveraine, de laquelle nul ne boit sinon la Trinité. Et de cette boisson, sans qu’elle en boive, l’Âme anéantie se trouve ivre et ivre l’Âme oubliée, mais très ivre et plus qu’ivre de ce que oncques ne but ni jamais ne boira.

 

LXXIII

 

Comment il faut que l’esprit meure afin qu’il perde sa volonté

 

Raison

     Mais dites-moi, pour Dieu, dame Amour, je vous en prie, pourquoi faut-il que l’esprit meure pour perdre sa volonté.

 

Amour

    Parce que l’esprit est tout plein de volonté spirituelle et que nul ne peut vivre de vie divine aussi longtemps qu’il a volonté, ni avoir satisfaction s’il n’a perdu volonté. Et l’esprit n’est pas parfaitement mort tant qu’il n’a pas perdu le sentiment de son amour et que sa volonté n’est pas morte, laquelle lui donnait vie, et c’est dans cet abandon que le vouloir se trouve plein de satisfaction du plaisir divin. Et en cette mort croît la vie supérieure qui toujours est libre ou glorieuse. [5] […]

 

 

Marguerite Porete, Le Miroir des simples âmes anéanties, Éditions Jérôme Millon, Collection Atopia, 1991, rééd. 2001, pp. 79-80-81-82-153-154.