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Rien ne demeure que la gloire écrite de nos jours pauvres.

17 Février 2016, 11:52am

Publié par Grégoire.

Rien ne demeure que la gloire écrite de nos jours pauvres.

 

Les rues de Nevers — des veines d’où le sang serait parti depuis des siècles. J’entre dans une église comme dans ce palais dont parle Rimbaud, d’où l’on a vidé tous les meubles « pour ne pas voir une personne aussi peu digne que vous ». Sous une cloche de verre, Bernadette Soubirous, comme un insecte pris dans l’ambre, dort de son sommeil de cire. Les saintes sont de drôles de filles. Le silence qui règne ici, à quoi le comparer : à la poussière de craie dans la rainure des tableaux à l’école – quelque chose de sec, qui fait tousser et qui ennuie. Le plus vivant est le bruit d’une chaise raclée par un fidèle. On dirait le grognement de Dieu dans son sommeil. Je reprends le chemin de la gare. Le ciel repeint les jardins. Le vent tourmente les roses trémières au long cou de décapitées. Dans les villes inconnues marche quelqu’un qui a notre visage, notre âge et notre nom, quelqu’un qui est nous mais ayant épousé une autre vie. J’ouvre un livre dans le train. Lire est un adieu au monde. Un à un les voyageurs s’endorment, touchés par la baguette féérique d’une fatigue. Le train longe la vieille usine du Creusot. C’est donc là que je suis né, dans cette ville noble d’être pauvre. En vérité, ce n’est pas là mais dans un livre, devant une histoire qui me serrait la gorge. Il s’agissait d’épargner à une reine une mort injurieuse. Arrivé à la fin de ma lecture, je n’avais pu sauver la soupçonnée et c’est sans doute que le livre était mal écrit. À l’instant de descendre du train, je découvre les seuls passagers éveillés : une mère et sa fille. L’enfant regarde fascinée un nuage dans le ciel. La mère contemple en souriant le petit visage captif des anges. On dirait un poème sans auteur. Le sourire est un trésor aztèque. Nos âmes, ce sont nos actes. L’âme d’un poète, c’est son haleine sur la vitre de papier blanc, celle d’un assassin, c’est le deuil qu’il porte de lui-même. Les saintes sont des tanks. Un sourire est plus puissant qu’une colonne de chars. Le Creusot est un bloc de prose. C’est par sa dureté que j’ai tout compris de la poésie. À trois ans, j’ai levé les yeux et j’ai vu la ville éternelle au-dessus de la ville, ses anges en bleu de chauffe et ses jardins de nuages. J’ai commencé mon vrai métier : attendre. C’est un métier qui exige beaucoup. L’attente pure est celle qui ne sera jamais comblée. Le manque est la lumière donnée à tous. La poésie est le nom laïc de la sainteté. La sainteté est l’accord intuitif, fragile, avec la vie sauvage – rien qui tienne sous verre ou sous dogme. Le train repart avec sa cargaison d’ensommeillés. Le poème de la petite fille au nuage glisse sur les rails, s’éloigne, s’efface. Tout passe. Rien ne demeure que la gloire écrite de nos jours pauvres. 

Christian Bobin.