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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

L'indestructible II

24 Décembre 2015, 05:55am

Publié par Grégoire.

L'indestructible II

La chaise vide au monastère du Carmel fait face à une croix. Le vide contemple la douleur. Ce n’est pas une indifférence mais la plus grande concentration. La paille et le bois de la chaise sont pénétrés jusque dans leurs noeuds d’une pensée sans pensée. La petite chaise est une sainte. 

Le vieil instinct ruiné des hommes se rallume à la vue d’un cloître. Il ne s’agit même pas de Dieu -simplement d’une intense façon d’habiter sur Terre. « Le soleil se plaît davantage dans un réfectoire de monastère que dans un restaurant », dit Mandelstam.

 

Je te propose une énigme, dit le Christ : il y a quelque chose qui n’existe pas et pourtant cette chose est la seule qui existe. Tu as trouvé? 

 

Leurs corps sont sculptés dans du silence. Leurs gestes sont sobres, lumineux leurs habits. Parfois leurs esprit boite. Un saint qui ne boiterait pas ne serait pas un saint. 

Les ivrognes de l’absolu ont le vin doux. Leurs imperfections -malgré l’irréprochable qualité des tissus et des lumières- amène notre imperfection, degré par degré jusqu’au ciel.

 

Je pense à leur grand frère tout blanc, le pape François. Son sermon de Noël 2014 aux cardinaux est l’envers nécessaire du sermon sur la montagne. Il parle de « la maladie des visages mornes » et dénonce en poète un « Alzheimer spirituel » atteignant les princes de l’Eglise. C’est qu’aujourd’hui nous n’avons plus le temps de vivre -même les bébés ne l’ont plus. Il faut d’abord qu’on nous parle comme ça, qu’on reçoive une pluie d’eau de javel sur la tête. Les béatitudes viendront après., seulement après. Le cerveau des hommes a été percé. Il en jaillit jour et nuit des images qui nous mènent en enfer. Nous sommes les pères de nos diables. 

 

Une infernale efficacité est devenue notre seule prière: donnez nous nos dollars et notre alcool de vitesse. Faites que nous ne pensions plus à notre vie.

Aux fraternités de Jérusalem une soeur adore à genoux une absence. Nos petits dieux à nous portent une étiquette de prix, brinquebalant à leur poignet.

 

A la chartreuse de la Verne, une fenêtre brûle. Une seule qui suffira pour tout.

Les plus belles mains peuvent se voir dans les monastères, exposées vivantes au milieu des plus chastes lumières. Que les mains des moines s’allègent et s’élancent pour une prière, ou que lourdes, croisées, elles dorment quelques instants sur leur genoux, elles sont l’intelligence absolue de l’abîme.

 

Au couvent des petites soeurs des pauvres en Bretagne, j’ai vu un chapelet -une friture de Jésus Christ, la douleur des enfers prête à connaitre la paix de mains aimantes, grain caramélisé par grain caramélisé.

 

L’enfant qui compte ses billes ne fait rien, comme la religieuse qui égrène son chapelet. Ce rien, béni soit-il, est un trésor. 

La nuit entre au monastère pour s’y laver. Les étoiles s’y refont une beauté. L’univers y revient à sa densité originelle : un seul point d’énergie dont les prières font luire les milles facettes. 

 

Personne jamais n’effacera les gens qui s’effacent.

 

Christian Bobin. La prière silencieuse.

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