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Abandon. L'éveil des vagabonds

18 Septembre 2015, 05:03am

Publié par Grégoire.

Abandon. L'éveil des vagabonds

 

Dans l'herbe écrasée qui fait comme un berceau, un chat sauvage dort. Son sommeil est une lampe que les anges ont oublié d'éteindre, dont les rayons vont sans bruit à l'infini. Je le regarde avec autant d'attention qu'une peinture. J'appuie mes yeux sur la montagne noire de son ventre, je surveille les allées et venues de sa respiration. J'y accorde la mienne. La signature est illisible, mais c'est incontestable : je suis devant un chef-d'oeuvre. La vie, parfaite de n'être plus rêvée. Le sommeil de ce chat est un lac de confiance. Sa bénédiction sauvage inonde le monde. Son pelage est noir. Le vent qui le retrousse découvre une peau de velours gris. Cet amas noirci de songes et de puces me fait penser à Benoît Labre qui frappait en vain aux portes des monastères, chassé par une Église que sa mise pouilleuse et son absence surnaturelle de prétention rebutait. Personne ne voulait de lui. Toujours en chemin, le brin d'une louange entre les dents, il devenait une légende dans le peuple des orties. Aller d'un manque à un autre est un mouvement joyeux, vital. Un vagabond rempli de joie, c'est le seul milliardaire. Il est mort à Rome sous un escalier, face au Vatican - cette cabane en marbre où Dieu range ses outils et son chapeau. La rumeur de sa sainteté a commencé alors à se répandre. Le chat qui a senti ma présence ouvre un oeil. La mort entrera en nous aussi vite qu'un chat bondit du sommeil à l'éveil. Elle donnera à notre âme cette légèreté que nous demandions à l'amour. « Passe, passe, tu es pur », disent les dieux égyptiens à bec d'or aux morts qui les interrogent. Benoît Labre n'est pas mort. Il s'est simplement si enfoncé en lui-même qu'il y a trouvé Dieu. Les yeux du chat sont d'un vert délavé comme le bois d'une barque rongé par l'humidité. Ses dents, acérées comme des diamants. Tout est souplesse chez l'éveillé. La cymbale d'un bouton d'or vibre, heurtée par la masse noire qui file et disparaît. Les fleurs et les yeux mouillés des chats sont porteurs de la même révélation. J'ai aimé une glycine. C'était il y a longtemps. Elle débordait d'un portique en bois, en face de la dernière maison de ma mère. Une avalanche bleue passée à la craie blanche. La poussière en suspension de l'éternel. Je donnerais tous mes livres pour la faire revivre sur le papier et que mes mots aient la souplesse de cette chevelure bleue neige, bougeant doucement quand le vent y passait la main. Quelque chose qui serrait le coeur comme le sourire d'un nouveau-né ou l'écho d'une voix perdue. Le monde est traversé par les messagers de l'éternel. Ils viennent de loin. Ils dorment sur place.

Christian Bobin, le monde des religions.