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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Qu’était-ce que Dieu...?

24 Juin 2015, 05:09am

Publié par Grégoire.

Qu’était-ce que Dieu...?

Je me rappelai alors comment notre pasteur parlait de Dieu, dont la petite chambre était un défi à la beauté, une défense dérisoire contre la pression du vrai monde : comme un sous-ordre eût parlé d’un patron exceptionnellement vertueux et capable, disposant sur ces ouvriers des pleins pouvoirs comme il eût parlé de lui devant des ouvriers assez peu soucieux qu’existât ou non ce lointain personnage, plutôt gênés simplement par sa venue éventuelle, irrités d’avance à l’idée qu’il pourrait leur faire une remarque désagréable sur leur tenue, ou même sur leur conduite en dehors des heures. De ces propos, de l’ennui dont ils étaient imprégnés et qu’ils dispensaient, je ne pouvais me souvenir sans dégoût.

S’il fallait parler de Dieu, que ce fût comme en avaient parlé les prophètes, enveloppés, emportés par sa puissance : si le moindre vent du sud pouvait nous retourner le cœur, qu’était-ce que Dieu, sinon un vent capable d’absorber ce vent par sa seule approche ? Et, dès lors, comment était-il permis d’en parler sur le ton d’un maître d’école évoquant un grand capitaine entre un bâillement et un coup de férule ? Ou que ce fût comme en parlaient les saints : perdant le souffle, comprenant, ou plutôt éprouvant dans le fond de leur être qu’ils ne pouvaient en parler, qu’ils pouvaient seulement chercher des mots qui fussent comme des flèches lancées vers le lieu même qu’ils étaient sûrs de ne jamais pouvoir atteindre.

Il me semblait, peut-être à tort, que n’importe quelle insouciance de Dieu était préférable à ce glacial et placide usage de son nom, entre quatre murs qu’il ne pouvait habiter, pas plus que le feu ne brûle dans un réceptacle clos. Que n’ouvrait-il donc un passage, cet homme qui s’était voué au service de l’Absolu, dans ces cloisons aux trop suaves tapisseries ! C’était cela qu’il devait faire, et déchirer, meurtrir, détruire ; précipiter ces âmes trop paisibles, trop sérieuses aussi, dans un passage où s’engouffrerait, avec d’autant plus d’impétuosité que celui-ci serait plus étroit, le souffle de l’Esprit.

Comment ces hommes, s’ils ont l’assurance de Dieu, ne sont-ils pas pleins à craquer de bonheur, comment se fait-il, s’ils savent d’expérience profonde, indubitable, qu’ils n’accomplissent ici qu’un exercice d’éternité, comment se peut-il qu’ils aient cet air timidement contristé de croque-morts ? Ou alors, s’efforçant de regagner les masses, et particulièrement les êtres jeunes, pleins de force, qu’ils prennent ces airs de chef scout, de représentant en bonne humeur ? Comme si leur sérieux et leur jovialité étaient également forcés, comme si ces défenseurs assermentés de la vie intérieure avaient fini par se réduire à un uniforme.

 

Philippe Jaccottet, Eléments d’un songe (L’encre serait de l’ombre, notes, proses et poèmes choisis par l’auteur)

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