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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Occupation des failles et du rien...

26 Juin 2015, 05:27am

Publié par Grégoire.

Occupation des failles et du rien...

« …Au cœur de ma révolte dormait un consentement » A.Camus

 

« Nous ne connaitrons jamais d’autre perfection que celle du manque » Ch.Bobin

 

Sans forcément les comprendre dans un premier temps, ces phrases me parlent. Est-ce parce qu’elles portent en elles une contradiction, une portée poétique, une confidence personnelle, une affirmation simple et posée, une clé enfin possible du trousseau ?

 

L’idée de l’absurdité si présente chez Camus ne peut être supportée et vécue sans une forme d’acceptation transformée, celle du temps que prend Sisyphe lorsqu’il redescend de la montagne cherchant son rocher dans la vallée, celle de cet espace de liberté que les Dieux ne peuvent lui contester, celle de la graine de « choisir » plantée dans la tourbe du subir. Les efforts, la souffrance, l’inimaginable peine à perpétuité, l’absurdité, ne peuvent être consentis, je ne dirai pas compris ou acceptés, que par cet espace-temps qu’il parcourt du pas léger de sa descente. Lorsque le poids des jours se fait trop lourd, j’imagine sa course éolienne. Cet assentiment né de la situation d’absurdité comme le blues nait de l’esclavage peut alors faire le lit d’un consentement permis, nourrissant paradoxalement la révolte. « Il faut imaginer Sisyphe heureux » semble la seule solution, malgré tout fataliste, à laquelle se range Camus, pour accepter de vivre, le seul miroir qu’il nous tend.

 

Introduire une acceptation, voire du bonheur dans l’absurde, comme le fragile s’introduit dans la vie, jusqu’à devenir invincible, c’est d’une certaine façon ce que Bobin répète aussi : « Il est possible que les épreuves soient une chance accordée ». Chercher jusque dans une malédiction divine une forme de bonheur caché, même infime, mais fissurant alors l’absurdité nous ramène à Sisyphe. Seule la fêlure de l’absurdité permet qu’elle soit envisageable. L’absurdité infaillible n’est pas supportable et pousse au suicide. Le travail de la Création même est d’avoir créé des failles dans le néant absurde puis d’avoir ouvert des mers pour lui échapper, mis en place des guides pour en trouver la sortie, d’avoir fissuré celui-ci de béatitudes, d’avoir glissé l’espoir dans la faille, comme un coin dans la densité invivable de l’absurde…

 

Considérer la sensation de manque comme la perfection absolue, c’est aller encore plus loin. Je rajouterai « volontairement » à la notion de manque car il faut que la démarche soit choisie et non imposée. Dans un monde où pour certains, tout semble possible et où pour d’autres tout semble absurde et révoltant, choisir l’ascétisme ou la voie de manquer plutôt que de posséder est une constance minoritaire de toutes cultures. Le vide du renoncement est plénitude, puisque de nous dépendant et non périssable. La quête durien est la seule qui ne peut nous être volée. Ce dégagement de notre espace le plus souvent encombré crée un vide qui attire. Il permet d’occuper cet espace en nous que le monde ou les Dieux ont oublié, comme ce temps durant lequel le rocher dévale la pente, et de se débarrasser de ce dont nous avons pu nous libérer, sans regrets ni mémoire. Même les murs n’ont alors plus lieu d’être. N’est ce pas la définition de la liberté ? La perfection du manque est alors là, finie et totale ; contrairement à la recherche de possession jamais assouvie. Consentir au rien, faille lumineuse… Déménager avec pour seul fourgon deux poches vides me semble proche de cette perfection. Certains l’osent vivants, tous le feront morts.

 

Jean-François Debargue (Procédures et modes d’emplois)