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Leviathan -ou Job chez les soviets- Chef-d'oeuvre !

26 Février 2015, 07:28am

Publié par Fr Greg.

Ma Palme d'or 2014 !

Ma Palme d'or 2014 !

Kolia habite une petite ville au bord de la mer de Barents, au nord de la Russie. Il tient un garage qui jouxte la maison où il vit avec sa jeune femme Lylia et son fils Romka qu’il a eu d’un précédent mariage.

 

Vadim Sergeyich, le Maire de la ville, souhaite s’approprier le terrain de Kolia, sa maison et son garage. Il a des projets. Il tente d’abord de l’acheter mais Kolia ne peut pas supporter l’idée de perdre tout ce qu’il possède, non seulement le terrain mais aussi la beauté qui l’entoure depuis sa naissance. Vadim Sergeyich devient alors plus agressif...
Leviathan -ou Job chez les soviets- Chef-d'oeuvre !

Fresque intimiste
Dès les premiers plans l'envoûtement opère. Avec ces vues d'une baie de la mer de Barents, au nord de la Russie, sur une musique de Philip Glass, aux dominantes de cordes profondes. La suite enchaîne sur une dramaturgie parfaitement maîtrisée, dans l'aube opaline d'un paysage non moins chaotique. A l'image d'un pays, d'un semi continent, la Russie, gangrénée par la corruption. A travers l'histoire de ce garagiste exproprié par une municipalité mafieuse, c'est tout un pays que stigmatise Andreï Zvyagintsev. Mais combien d'autres ? Et au-delà, la condition humaine mise à la solde d'Etats qui n'en ont plus que le nom.
Sur un scénario original d'Andreï Zvyagintsev et de son complice Oleg Negin, le cinéaste concocte une œuvre majeure du cinéma contemporain, à l'instar d'un Orson Wells en son temps. Une fresque épique sur un destin emblématique de notre époque, avec des fulgurances de la mise en scène rares et constamment renouvelées. Dieu sait si ce 67e Festival a été ponctué de films longs (3h16, 2h35, plus de 2h00…). Tous, même le très beau film de Xavier Dolan, "Mommy", avaient quelque chose de trop, facilement 20 à 30 minutes à élaguer. Sur ses 2h21, "Léviathan" tient constamment la route et pour dire vrai on en redemande.

Corruption métaphysique
Andreï Zvyagintsev atteint l'accord parfait. Un équilibre entre scénario, dramaturgie, et mise en images d'un niveau exceptionnel qui laisse pantois. Il prend comme sujet la situation d'un personnage lambda, victime d'une corruption "commune", pour en déduire un constat universel sur nos régimes politiques, qui font preuve d'une compétitivité olympique dans cette catégorie. Tous les bulletins d'information en témoignent au quotidien (encore aujourd'hui, l'affaire Isabelle Balkany en France, même si elle est présumée innocente). Tout est corrompu dans le film : les épaves dans la baie, les voitures cabossées, les maisons lépreuses… et bien sûr, les hommes.
Cet exposé des plus pessimistes ne laisse pas moins place à un humour des plus jouissifs et ravageurs dans plus d'une scène, notamment celle d'une fête d'anniversaire d'anthologie. Mais le tragique domine. La dramaturgie, toute anecdotique, atteint non seulement l'universel, mais le métaphysique. L'importance du religieux, par l'interaction entre le maire corrompu et le pope de la paroisse, aboutit à un discours final de l'ecclésiastique faisant figure d'oxymore, entre son discours et ce que l'on sait de sa théologie oisive, exposée quelques minutes auparavant. Le titre "Léviathan" renvoie à l'Apocalypse de Saint-Jean et désigne ouvertement la corruption comme la plaie fatale de régimes gangrénés par l'argent qui dominent le monde, au détriment des peuples. Les images puissantes d'un squelette de baleine échoué sur la plage, celle de la bosse d'un de ces Léviathan à la surface de l'eau devant les yeux d'une femme adultérine, culpabilisée, sont des moments de cinéma inoubliables.

Enfin, le destin de Kollia (Alexeï Serebriakov), martyr d'une politique qui n'en est plus une, broyé par une machine étatique devenu financière, égoïste et plénipotentiaire, dénonce un état du monde allant à la dérive. Coup de chapeau final à tous les acteurs du film qui mériteraient un Prix d'interprétation collectif, tant ils sont tous remarquables. Mais ne nous leurrons pas, c'est loin d'être acquis. Tout comme la Palme, qui revient de droit à ce film incroyable, d'une actualité brulante et prophétique. "Leviathan" n'en demeurai pas moins le chef-d'œuvre inattendu de la 67e édition du festival de Cannes.

Entretient avec ANDREI ZVIAGUINTSEV

La question profonde de votre cinéma n’est-elle pas celle de la nature humaine ? 

 ANDREI ZVIAGUINTSEV : Il y a une telle violence dans l’absence de justice, de principes, que le film aurait pu être centré uniquement sur le combat du personnage principal, Nicolaï (Kolia), contre le maire qui veut l’exproprier et le spolier. Mais j’ai effectivement ajouté d’autres trahisons à ce récit. Pour en venir à la grande question : si on m’enlève tout, que me reste-t-il ? Qui suis-je, donc, au fond ?

 La notion de faute, très présente dans votre cinéma, l’est encore davantage dans  Léviathan. Pourquoi ? 

Dans une scène du film, un personnage dit : « C’est de ma faute, tout ça. » Un autre lui répond : « Personne n’est responsable de tout. Chacun est forcément responsable de quelque chose. » Ce qui m’intéresse, c’est la faute de l’un, couplée à celle de l’autre, puis à celle d’un troisième… Cette manière de voir est très ancrée dans la philosophie russe, qui puise essentiellement à la source de Dostoïevski. Cependant, l’ambivalence de l’homme, qui reste en perpétuel devenir, doit être mise en perspective. 

Je suis très sensible à cette métaphore de Pic de La Mirandole : après avoir attribué une place sur Terre aux animaux, aux arbres, rochers et cours d’eau, Dieu en vient à l’homme et lui dit : « Toi, tu chercheras éternellement ta place en ce monde. » Seul « animal » doué de raison, l’homme peut, avec ses fautes, ses responsabilités, faire en sorte de se transformer au fur et à mesure de son existence.

 Mais cet homme est aussi sujet, dans votre film, à un écrasement inéluctable, qui renvoie au sentiment de fatalité… 

Un philosophe contemporain de Dostoïevski, Vladimir Soloviev, estimait qu’Adam pouvait redevenir ce qu’il était avant la faute originelle, s’extraire de sa nature vile et retourner au Paradis. Dostoïevski, qui se trouvait en total désaccord avec lui, a écrit un récit fantastique, Le Rêve d’un homme ridicule, dans lequel un suicidé se retrouve sur une planète ressemblant au Paradis, où des hommes vivent en harmonie. Hélas, il amène avec lui sa nature profonde, et la haine finit par contaminer ce lieu préservé. L’homme peut-il se bonifier pour accéder au Paradis ou n’en sera-t-il jamais capable ? L’auteur de Crime et châtiment était un grand connaisseur de la nature humaine…

 Léviathan soulève une autre question passionnante : celle de la preuve. « Qui apportera la preuve ? » , répète un personnage… 

Dans le contexte du film, cet avocat évoque un « trésor », c’est-à-dire des documents compromettants sur le maire, qui sont censés lui permettre d’installer un rapport de force avec lui. Mais si l’on parle plus généralement de la corruption dans mon pays aujourd’hui, je suis convaincu que la question de la preuve est vaine. Le phénomène est tellement installé, depuis au moins deux siècles, qu’il est devenu invincible. Quelles que soient les preuves que vous pourrez apporter, vous ne pourrez jamais l’endiguer. 

Il faut bien comprendre qu’en Russie, la loi qui prévaut est celle du plus fort. Elle ne s’applique qu’aux individus dont le comportement déplaît au pouvoir. Cela va de Mikhaïl Khodorkovski (NDLR :ancien oligarque russe, opposant à Vladimir Poutine, emprisonné de 2004 à 2013, aujourd’hui en exil en Suisse) jusqu’au niveau le plus modeste de la société.

Le film dénonce aussi une collusion entre le pouvoir politique et la hiérarchie de l’Église orthodoxe. N’avez-vous pas peur de provoquer des réactions très hostiles ? 

Le film n’est pas encore sorti en Russie et, pour le moment, nous ne savons pas quand cela sera possible. Dès l’écriture du scénario en 2012, nous avions prévu que l’accueil serait plus que délicat. La société va être divisée en deux, avec un abîme entre les deux parties. Et je pense que la partie qui recevra le film de manière négative sera la plus forte.

Je ne sais pas quelle sera la réaction dans les hautes sphères du pouvoir – à eux de voir avec leur conscience. Au-delà de ces considérations, ce sont les spectateurs qui m’intéressent : le film fera-t-il naître des idées, des espoirs, des désirs de changement ?

 Vous faites apparaître deux religieux dans  Léviathan. L’un d’eux est un prélat. L’autre est un prêtre pauvrement vêtu, qui tente de réconforter le personnage principal. Qu’était-il important pour vous   de souligner  ? 

Cette figure permet de conserver un équilibre auquel nous tenions beaucoup. Ce prêtre est un homme habité par la foi. Il est simple, pur et sincère. Il parle de Dieu pour tenter d’aider Nicolaï : tout le contraire d’un pharisien.