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Le pire des relativisme: relativiser la miséricorde !

26 Octobre 2014, 10:39am

Publié par Fr Greg.

Le pire des relativisme: relativiser la miséricorde !

 

Le gouvernement de Dieu sur les hommes est caractérisé par la miséricorde. L’économie chrétienne de la grâce – les mystères de l’Incarnation, de la Rédemption, des sacrements... – rendent cela presque tangible[i] . Cependant, ce n’est pas le propre de la grâce chrétienne. Saint Thomas d’Aquin affirme que la Providence de Dieu est toujours juste et miséricordieuse, mais avec une primauté accordée à la miséricorde puisque rien n’est dû à la créature[ii]. La miséricorde est caractérisée par cette gratuité absolue et elle est première. La considérer comme seconde serait la réduire à une dérogation faite à la justice, une exception.

Ce point est important d’un point de vue pratique si nous cherchons à vivre du commandement du Christ : « Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux »[iii]. Cette primauté accordée à la miséricorde devrait caractériser l’agir chrétien et tout « gouvernement » qui se veut animé de l’esprit de l’évangile. Tant de saints, depuis Marie-Madeleine et le bon Larron, ont témoigné dans l’Église de ce primat de la miséricorde ; et on sait combien, durant ces dernières décennies, l’accent est mis dans l’Église sur la miséricorde. Le Concile Vatican II pourrait être appelé le Concile de la miséricorde : premier Concile à ne pas formuler d’anathème. Jean Paul II fut le Hérault de la miséricorde divine à un titre très particulier. Certaines initiatives de Benoît XVI semblent répondre au même appel de l’Eprit Saint[iv]. Mais on sait aussi que les tentations sont nombreuses aujourd’hui – comme elles l’ont souvent été – de relativiser l’absolu de la miséricorde. L’histoire de l’Église abonde tristement  en exemples de cette tentation : toutes les hérésies relativisant la primauté de la grâce bien sûr (pélagianisme, jansénisme…), mais aussi l’Inquisition, les tentations de compromission avec le pouvoir temporel sous toutes ses formes, la corruption de l’autorité des pasteurs du troupeau du Christ en un pouvoir tyrannique, la séduction de la gloire humaine et de la bonne réputation… La liste serait longue.

 

Notre propos n’est pas ici de remuer la boue des siècles, mais bien de chercher à préciser quels sont les enjeux et les défis d’une miséricorde qui va jusqu’au bout[v] pour les disciples du Christ. On sait que le verset du psaume : « Les hommes ont diminué la vérité »[vi] faisait pleurer Saint Thomas d’Aquin à l’Office divin. L’une des formes que prend aujourd’hui cette tentation de diminuer la vérité – dans le monde et dans l’Église – est de diminuer la miséricorde en la ramenant à une espèce d’indulgence, de faiblesse, ou en considérant plus ou moins explicitement qu’elle relève de l’exception (la justice étant la règle). L’Évangile nous montre bien que la règle, c’est la miséricorde… et la justice ; mais la miséricorde d’abord ![vii] Toutes les rencontres du Christ, et la manière dont il choisit ses Apôtres, sont ici particulièrement significatives. La miséricorde n’est-elle pas caractérisée par une qualité de relation personnelle ? Pensons à l’appel de Matthieu le publicain[viii], à la femme pècheresse de Luc VII, à l’adultère de Jean VIII, au dialogue de Jésus avec la Samaritaine[ix]. Avant les guérisons et les miracles, ce sont bien toutes ces rencontres personnelles où Jésus rejoint la misère du cœur de l’homme qu’il faudrait regarder.

 

Jésus nous indique cet ordre quand il commence par dire au paralytique : « Tes péchés sont pardonnés », avant de dire : « Lève-toi et marche »[x]. Saint Thomas d’Aquin dans son traité de la charité nous montre que la première aumône est la prière, puis l’enseignement (communication de la vérité), bien avant les aumônes temporelles [xi]. Le dialogue de Jésus avec Simon-Pierre[xii] après la résurrection est caractéristique de cette primauté d’une miséricorde personnelle à la base de l’Église dans sa dimension pétrinienne. Pour entendre : « Pais mes brebis », Simon-Pierre a dû passer par le reniement, l’expérience de sa propre faiblesse, et le triple questionnement du Christ. La tentation de celui qui a autorité n’est-elle pas d’oublier qu’il est lui-même objet de la miséricorde divine d’une manière particulière, et par conséquent de durcir l’exercice de son autorité en une justice fausse parce qu’impersonnelle ?

 

Nous touchons ici à ce qui semble être un fondement humain, une disposition, pour vivre du mystère de la miséricorde chrétienne : le sens de la personne. A titre d’exemple, le Bienheureux Jean Paul II et le P. Marie-Dominique Philippe, OP, qui tous deux étaient doués d’un grand sens de la personne humaine – comme philosophes et comme apôtres – furent des témoins de la miséricorde s’il en est ; témoins souvent incompris, critiqués, voire combattus. La rencontre du sens de la personne et de la miséricorde n’est sans doute pas un hasard. Ces deux « amis de l’Agneau » nous montrent le chemin de la miséricorde chrétienne, de cet amour qui va jusqu’au bout sans avoir peur des persécutions, du qu’en dira-t-on ou, simplement, du désordre…

 

Ce chemin implique une dimension directement théologale ; c’est le mystère de la Croix : accepter de donner sa vie jusqu’au bout, accepter d’être « assis à la table des pécheurs [xiii] », d’y laisser sa peau. Il n’y a pas de vraie miséricorde sans cela, comme il n’y a pas de vraie suite du Christ. Ce chemin implique aussi un profond respect de la personne de l’autre, et plus qu’un respect, un amour personnel. Le « sens de la personne » est, bien sûr, davantage de l’ordre d’une disposition. Mais dans le contexte actuel, où beaucoup sont marqués, voire manipulés par des idéologies subjectivistes qui amputent la personne humaine sous prétexte de l’exalter, il devient crucial. Le réalisme du lavement des pieds est certes celui de l’amour divin, mais il est aussi fondamentalement celui d’une rencontre personnelle. Ce dernier est présupposé à tout exercice de miséricorde, cette miséricorde qui est la note caractéristique de toute communauté chrétienne. Le P. Marie-Dominique Philippe, OP, résumait cela en une distinction très pratique, disant qu’il y a deux manières de gouverner une communauté : pour le bien de chacune des personnes qui la composent, ou bien pour la propreté du tout. La première peut devenir un vrai gouvernement de miséricorde ; la seconde, sous prétexte de justice et de sens du bien commun, se corrompt rapidement en une espèce de « tyrannie des bien-pensants ». La première est celle du Christ, la seconde celle des Pharisiens.

 

Jean Paul II, dépassant toutes les fausses dialectiques entre justice et miséricorde, disait, d’un mot inspiré que toutes les personnes exerçant l’autorité – à plus forte raison dans l’Église – devraient garder constamment présent à l’esprit : « Il n’y a pas de justice sans pardon [xiv] ».

 

Frère Charbel, csj – Pondichéry, Inde

© www.les-trois-sagesses.org


[i] « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie ; car la Vie s'est manifestée: nous l'avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue » (1 Jn 1, 1 sq).

[ii] « L’œuvre de la justice divine présuppose toujours une œuvre de miséricorde et se fonde sur elle. Car rien n’est dû à la créature, si ce n’est en raison de quelque chose qui préexiste en elle, ou que l’on considère tout d’abord en elle ; et si cela est dû à la créature, ce sera en raison d’un présupposé encore antérieur. Ne pouvant aller ainsi à l’infini, on doit arriver à quelque chose qui dépend de la seule bonté de la volonté divine, laquelle est la fin ultime. Comme si l’on disait qu’avoir des mains est dû à l’homme en vue de son âme raisonnable ; avoir une âme lui est dû pour qu’il soit un homme, mais être un homme, cela n’a pas d’autre raison que la bonté divine. En toute œuvre de Dieu apparaît donc, comme sa racine première, la miséricorde. » Somme Théologique, I, q. 21, a. 4.

[iii] Lc 6, 36

[iv] Par exemple, la levée de l’excommunication  des quatre évêques consacrés par Mgr Lefebvre, geste d’une miséricorde pastorale qui a valu au pape d’être si critiqué. D’aucuns auraient voulu que sa justice soit inflexible, il s’en explique : « Si donc l’engagement ardu pour la foi, pour l’espérance et pour l’amour dans le monde constitue en ce moment (et, dans des formes diverses, toujours) la vraie priorité pour l’Église, alors les réconciliations petites et grandes en font aussi partie. Que l’humble geste d’une main tendue soit à l’origine d’un grand tapage, devenant ainsi le contraire d’une réconciliation, est un fait dont nous devons prendre acte. Mais maintenant je demande: Était-il et est-il vraiment erroné d’aller dans ce cas aussi à la rencontre du frère qui "a quelque chose contre toi" (cf. Mt 5, 23 s.) et de chercher la réconciliation? La société civile aussi ne doit-elle pas tenter de prévenir les radicalisations et de réintégrer – autant que possible – leurs éventuels adhérents dans les grandes forces qui façonnent la vie sociale, pour en éviter la ségrégation avec toutes ses conséquences? Le fait de s’engager à réduire les durcissements et les rétrécissements, pour donner ainsi une place à ce qu’il y a de positif et de récupérable pour l’ensemble, peut-il être totalement erroné? Moi-même j’ai vu, dans les années qui ont suivi 1988, que, grâce au retour de communautés auparavant séparées de Rome, leur climat interne a changé; que le retour dans la grande et vaste Église commune a fait dépasser des positions unilatérales et a atténué des durcissements de sorte qu’ensuite en ont émergé des forces positives pour l’ensemble. Une communauté dans laquelle se trouvent 491 prêtres, 215 séminaristes, 6 séminaires, 88 écoles, 2 instituts universitaires, 117 frères, 164 sœurs et des milliers de fidèles peut-elle nous laisser totalement indifférents? Devons-nous impassiblement les laisser aller à la dérive loin de l’Église? Je pense par exemple aux 491 prêtres. Nous ne pouvons pas connaître l’enchevêtrement de leurs motivations. Je pense toutefois qu’ils ne se seraient pas décidés pour le sacerdoce si, à côté de différents éléments déformés et malades, il n’y avait pas eu l’amour pour le Christ et la volonté de L’annoncer et avec lui le Dieu vivant. Pouvons-nous simplement les exclure, comme représentants d’un groupe marginal radical, de la recherche de la réconciliation et de l’unité? Qu’en sera-t-il ensuite? Certainement, depuis longtemps, et puis à nouveau en cette occasion concrète, nous avons entendu de la part de représentants de cette communauté beaucoup de choses discordantes – suffisance et présomption, fixation sur des unilatéralismes etc. Par amour de la vérité je dois ajouter que j’ai reçu aussi une série de témoignages émouvants de gratitude, dans lesquels était perceptible une ouverture des cœurs. Mais la grande Église ne devrait-elle pas se permettre d’être aussi généreuse, consciente de la grande envergure qu’elle possède; consciente de la promesse qui lui a été faite? Ne devrions-nous pas, comme de bons éducateurs, être aussi capables de ne pas prêter attention à différentes choses qui ne sont pas bonnes et nous préoccuper de sortir des étroitesses? Et ne devrions-nous pas admettre que dans le milieu ecclésial aussi des discordances se sont fait entendre? Parfois on a l’impression que notre société a besoin d’un groupe au moins, auquel ne réserver aucune tolérance ; contre lequel pouvoir tranquillement se lancer avec haine.Et si quelqu’un ose s’en rapprocher – dans le cas présent le Pape – il perd lui aussi le droit à la tolérance et peut lui aussi être traité avec haine sans crainte ni réserve. Chers Confrères, durant les jours où il m’est venu à l’esprit d’écrire cette lettre, par hasard, au Séminaire romain, j’ai dû interpréter et commenter le passage de Ga 5, 13-15. J’ai noté avec surprise la rapidité avec laquelle ces phrases nous parlent du moment présent: "Que cette liberté ne soit pas un prétexte pour satisfaire votre égoïsme; au contraire mettez-vous, par amour, au service les uns des autres. Car toute la Loi atteint sa perfection dans un seul commandement, et le voici: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde: vous allez vous détruire les uns les autres !" J’ai toujours été porté à considérer cette phrase comme une des exagérations rhétoriques qui parfois se trouvent chez saint Paul. Sous certains aspects, il peut en être ainsi. Mais malheureusement ce "mordre et dévorer" existe aussi aujourd’hui dans l’Église comme expression d’une liberté mal interprétée. Est-ce une surprise que nous aussi nous ne soyons pas meilleurs que les Galates? Que tout au moins nous soyons menacés par les mêmes tentations? Que nous devions toujours apprendre de nouveau le juste usage de la liberté? Et que toujours de nouveau nous devions apprendre la priorité suprême : l’amour? » Lettre de Benoit XVI aux évêques, le 10 mars 2009

[v] «  Il les aima jusqu'à la fin » Jn 13, 1.

[vi] Ps 12, 2 (Vulgate).

[vii] Mt 9, 13 : « Allez donc apprendre ce que signifie: Je veux la miséricorde et non le sacrifice. Car je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. “ et Lc 11, 42 : « Mais malheur à vous, Pharisiens, parce que vous payez la dîme de la menthe, de la rue et de tout légume, et que vous laissez de côté la justice et l'amour de Dieu! Il fallait pratiquer ceci, sans négliger cela. »

[viii] Mt 9.

[ix] Jn 4.

[x] Lc 5, 17-26.

[xi] Saint Thomas distingue les différentes aumônes spirituelles : « Pareillement, on subvient aux déficiences spirituelles par des actes spirituels de deux façons. D’abord en implorant le secours de Dieu, à quoi correspond la prière; en second lieu, par l’octroi d’un secours humain qui, lui-même, peut viser trois choses : un défaut de l’intelligence, auquel on remédie par l’enseignement s’il s’agit d’un défaut de l’intellect spéculatif, et par le conseil quand le défaut concerne l’intellect pratique ; – un défaut affectant la puissance appétitive : le plus grand est ici la tristesse, à laquelle on porte remède par la consolation ; – un défaut tenant à un acte déréglé, lequel peut lui-même être considéré au triple point de vue : 1° de celui qui pèche, pour autant que l’acte procède de sa volonté déréglée ; le remède approprié est alors la correction ; 2° de celui contre qui on pèche ; s’il s’agit de nous, nous y portons remède en pardonnant l’offense ; mais s’il s’agit de Dieu et du prochain, "il ne nous appartient pas de pardonner", dit S. Jérôme dans son Commentaire sur S. Matthieu ; 3° des conséquences de l’acte déréglé, qui, même sans que les pécheurs l’aient voulu, affectent péniblement ceux qui vivent avec eux ; le remède consiste alors dans le support de celui qui pèche par faiblesse, selon cette parole de S. Paul (Rm 15, 1) : "Nous devons, nous qui sommes forts, porter les faiblesses des autres." Et il faut le faire, non seulement selon qu’ils sont faibles, ou difficiles à cause de leurs actes déréglés, mais encore pour tout ce qu’il peut y avoir chez eux de pénible à supporter, selon cette autre parole de l’Apôtre (Ga 6, 2) : "Portez les fardeaux les uns des autres."” (Somme Théologique, II-II, q. 32, a. 2). A l’article suivant, il explique en quoi l’aumône spirituelle est supérieure à l’aumône temporelle.

[xii] Jn 21.

[xiii] Comme Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus accepte d’y être spirituellement, cf. Derniers Entretiens.

[xiv] Cf. Message de Jean-Paul II pour la célébration de la journée mondiale de la paix, 1er janvier 2002 : « Le pardon ne s'oppose d'aucune manière à la justice, car il ne consiste pas à surseoir aux exigences légitimes de réparation de l'ordre lésé. Le pardon vise plutôt cette plénitude de justice qui mène à la tranquillité de l'ordre, celle-ci étant bien plus qu'une cessation fragile et temporaire des hostilités: c'est la guérison en profondeur des blessures qui ensanglantent les esprits. Pour cette guérison, la justice et le pardon sont tous les deux essentiels. (…)Mais que signifie concrètement pardonner? Et pourquoi pardonner? Quand on parle du pardon, on ne peut éluder ces interrogations. Reprenant une réflexion que j'ai déjà eu l'occasion d'exposer pour la Journée mondiale de la Paix de 1997 (« Offre le pardon, reçois la paix »), je voudrais rappeler que le pardon réside dans le cœur de chacun avant d'être un fait social. C'est seulement dans la mesure où l'on proclame une éthique et une culture du pardon que l'on peut aussi espérer en une « politique du pardon », qui s'exprime dans des comportements sociaux et des institutions juridiques dans lesquels la justice elle-même puisse prendre un visage plus humain. (…) En effet, le pardon comporte toujours, à court terme, une perte apparente, tandis qu'à long terme, il assure un gain réel. La violence est exactement le contraire: elle opte pour un gain à brève échéance, mais se prépare pour l'avenir lointain une perte réelle et permanente.Le pardon pourrait sembler une faiblesse; en réalité, aussi bien pour l'accorder que pour le recevoir, il faut une grande force spirituelle et un courage moral à toute épreuve. Loin de diminuer la personne, le pardon l'amène à une humanité plus profonde et plus riche, il la rend capable de refléter en elle un rayon de la splendeur du Créateur.(…) Il n'y a pas de paix sans justice, il n'y a pas de justice sans pardon: voilà ce que je veux rappeler à ceux qui ont entre leurs mains le sort des communautés humaines, afin qu'ils se laissent toujours guider, dans les choix graves et difficiles qu'ils doivent faire, par la lumière du bien véritable de l'homme, dans la perspective du bien commun. »