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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

La racine de la vie c'est la contemplation (II)

26 Juin 2014, 07:28am

Publié par Fr Greg.

La racine de la vie c'est la contemplation (II)

Que vous ont appris les philosophes sur le bonheur ?

Ils m’ont d’abord rendu heureux de les lire. Ils ne m’ont pas appris au sens d’un savoir qui pourrait être mis sur un tableau ou résumé comme ça. J’ai eu une jubilation à les lire. Les philosophes fabriquent des boîtes à outils mais le problème, c’est que ça ne marche que pour eux. C’est comme si le plombier, ses outils ne marchaient que pour lui. Les deux philosophes que j’ai le plus aimés, et que je continue à aimer, sont Kierkegaard et Spinoza. Ils sont de tonalité très différente l’un et l’autre.


Spinoza est quelqu’un de paisible, patient, lumineux, méthodique. Kierkegaard est quelqu’un d’écorché, de brutal, de vif et d’un petit peu voyou. C’est la même chose que j’aime à travers leurs différences. Ils ont tous les deux une manière très humaine de parler du spirituel, qui fait même comprendre finalement que le spirituel n’est que l’humain à son maximum, à son ouverture maximum. Ce que je pense aujourd’hui, c’est que l’esprit, ce sont deux personnes qui se parlent, mais qui se parlent vraiment. Deux personnes passantes sur cette Terre et qui se parlent. Et se parler, ça peut aussi parfois être s’affronter. L’esprit, c’est l’avènement de la plus grande humanité possible. Il ne faut pas chercher le ciel dans le ciel, il faut chercher le ciel dans le lien entre les humains, dans un courage à vivre. Le courage est important, même très important, c’est une composante essentielle d’une vie heureuse, me semble-t-il. On pourrait en nommer une autre, la patience. La patience et le courage, voilà.


Et la foi ?

Je ne sais pas trop ce que c’est. C’est un mot qui est encombré de beaucoup de choses. Je sais que cette vie n’est pas vaine et qu’elle n’est pas vouée au néant, aux ténèbres : ça serait là toute ma croyance. Cest-à-dire que par la parole, par une certaine présence à la vie, tout peut être ressuscité, tout peut être repris à la mort qui la avalé. Cest ce que je crois, est-ce une foi ? Dès qu’on met les mots de « foi », les mots de « Dieu », on se trouve tous assis dans des fauteuils Louis XV et on est un petit peu gênés aux entournures. On ne sait plus trop comment faire. J’essaie de nommer ces choses-là mais avec d’autres mots, pour les ranimer.


Je crois que c’est un devoir d’avoir un langage toujours vivant, le plus vivant possible. Je ne parle pas d’une quête désespérée et désespérante de la singularité, d’être à tout prix original, parce que cela, ce n’est rien, tout le monde peut être original. Je dis simplement qu’il n’y a aucune distinction entre le langage et le cœur. Si on éteint le langage, on éteint le cœur aussi. Et je crois que pour traverser cette vie, il faut un cœur battant et pour ça, il faut avoir un langage vif, présent, sans cesse ranimé. Ce serait peut-être un des travaux, la mission de la poésie. Peut-être, je ne sais pas si ce serait une mission, je n’aime pas trop ce mot. Ce serait une de ses fonctions : laver le langage.

Cette vie ne va pas comme un carrosse qui aurait perdu ses chevaux, elle ne roule pas dans les fossés du noir. Je le sais, je le sens, je l’éprouve et certaines pages de certains livres, certains visages, et des petits prophètes comme le merle sur son cerisier non-fleuri me confirment dans ce que je sais : les choses sont peut-être vouées à disparaître, mais elles sont aussi vouées à réapparaître autrement et à jamais.

Christian Bobin