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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

tragedie humaine oubliee

« En Inde, le confinement le plus gigantesque et le plus punitif de la planète »

8 Avril 2020, 08:12am

Publié par Grégoire.

« En Inde, le confinement le plus gigantesque et le plus punitif de la planète »

Tribune.

 

Qui peut utiliser aujourd’hui l’expression « devenu viral » sans l’ombre d’un frisson ? Qui peut encore regarder un objet – poignée de porte, carton d’emballage, cabas rempli de légumes – sans l’imaginer grouillant de ces blobs invisibles, ni morts ni vivants, pourvus de ventouses prêtes à s’agripper à nos poumons ? Qui peut penser embrasser un étranger, sauter dans un bus, envoyer son enfant à l’école sans éprouver de la peur ? Ou envisager un plaisir ordinaire sans peser le risque dont il s’accompagne ?

 

Qui de nous ne s’intitule du jour au lendemain épidémiologiste, virologiste, statisticien et prophète ? Quel scientifique, quel médecin ne prie sans se l’avouer qu’un miracle se produise ? Quel prêtre ne s’en remet à la science, serait-ce secrètement ? Et au même moment, alors que le virus se répand, qui ne serait transporté par le crescendo des chants d’oiseaux dans les villes, la danse des paons aux carrefours de bitume, le silence des cieux ?

 

 

A l’heure où j’écris, le nombre de cas détectés dans le monde frôle dangereusement le million. Près de 50 000 personnes sont décédées de la maladie. Des projections suggèrent qu’elles seront des centaines de milliers, peut-être plus. Le virus s’est déplacé librement le long des voies du commerce et du capital mondialisés, et la terrible maladie qu’il a propagée dans son sillage a confiné les humains à l’intérieur de leurs frontières, de leurs villes et de leurs foyers.

 

« Les mandarins qui gèrent l’épidémie aiment à parler de guerre (…) Pourtant, s’il s’agissait réellement de guerre, qui mieux que les Etats-Unis y eût été préparé ? »

 

Contrairement au flux du capital, ce virus ne cherche pas le profit, mais la prolifération. Ce faisant, il a renversé par inadvertance, dans une certaine mesure, le sens du courant. Il se joue des contrôles d’immigration, de la biométrie, de la surveillance numérique et de toute sorte d’analyse de données. Il a frappé le plus durement – jusqu’ici, du moins – les nations les plus riches et les plus puissantes, forçant le moteur du capitalisme à un arrêt brutal. Temporaire, peut-être, mais assez long pour que nous puissions soumettre les composants du système à l’examen et en dresser une évaluation avant de décider si nous voulons contribuer à sa réparation ou en chercher un meilleur.

 

 

Les mandarins qui gèrent l’épidémie aiment à parler de guerre. Ils font même du terme un usage littéral et non métaphorique. Pourtant, s’il s’agissait réellement de guerre, qui mieux que les Etats-Unis y eût été préparé ? Si, au lieu de masques et de gants, leurs soldats avaient eu besoin de bombes surpuissantes, de sous-marins, d’avions de chasse et de têtes nucléaires, aurait-on assisté à une pénurie ?

 

Nuit après nuit, aux antipodes de l’Amérique, nous sommes plusieurs à regarder la diffusion des annonces à la presse du gouverneur de New York, Andrew Cuomo, avec une fascination difficile à expliquer. Nous suivons les statistiques, nous entendons parler d’hôpitaux états-uniens submergés, d’infirmières sous-payées et surmenées qui en sont réduites à se fabriquer des équipements de protection dans des sacs-poubelles et de vieux imperméables, prenant tous les risques pour secourir les malades. D’Etats forcés de se disputer des respirateurs aux enchères, de médecins acculés au dilemme de choisir entre les patients qui en seront équipés et ceux qu’ils devront laisser mourir. Et nous nous écrions en nous-mêmes : « Mon dieu, l’Amérique, c’est ça ! »

 

La tragédie est là, au présent, épique. Elle se déroule sous nos yeux dans sa réalité. Mais elle n’est pas nouvelle. C’est le déraillement d’un train qui roule en vacillant sur les rails depuis des années. Qui n’a gardé en tête les vidéos où l’on voit des malades, encore vêtus de leur seule chemise d’hôpital, postérieur à l’air, jetés discrètement à la rue ?

 

Aux Etats-Unis, les portes des hôpitaux sont trop souvent fermées aux citoyens les plus démunis, quels que soient le stade de leur maladie et l’étendue de leur souffrance. Du moins en était-il ainsi, car aujourd’hui, à l’ère du virus, la pathologie d’un individu pauvre est susceptible d’affecter la santé de toute une société prospère. Et pourtant, encore aujourd’hui, on considère comme déplacée, jusque dans son propre parti, la candidature à la Maison-Blanche du sénateur Bernie Sanders, qui défendait infatigablement dans sa campagne l’accès à la santé pour tous.

 

L’Inde, entre caste et capitalisme

 

Et que dire de l’Inde, mon pays, mon pays pauvre et riche, suspendu quelque part entre féodalisme et fondamentalisme religieux, castes et capitalisme, gouverné par des nationalistes hindous d’extrême droite ?

 

En décembre [2019], tandis qu’en Chine le virus faisait irruption, le gouvernement de l’Inde était aux prises avec le soulèvement de centaines de milliers de ses concitoyens protestant contre la loi sur la citoyenneté, éhontément discriminatoire, qu’il venait de promulguer après son adoption par le Parlement.

 

Le premier cas de Covid-19 détecté en Inde a été annoncé le 30 janvier, quelques jours après que l’invité d’honneur de la parade du Jour de la République, Jair Bolsonaro [le président brésilien], dévorateur de la forêt amazonienne, négateur du Covid-19, a quitté Delhi.

Mais le parti au pouvoir avait un agenda bien trop chargé en février pour y réserver une place au virus. Il y avait la visite officielle de Donald Trump, prévue la dernière semaine du mois. On avait appâté le président des Etats-Unis avec la promesse d’un public de 1 million de spectateurs dans un stade de l’Etat du Gujarat. Tout cela nécessitait de l’argent et beaucoup de temps. Ensuite venaient les élections législatives de Delhi, perdues d’avance pour le Bharatiya Janata Party [BJP, au pouvoir], à moins qu’il ne passe à la vitesse supérieure, ce qu’il a fait en déchaînant une campagne nationaliste haineuse, dominée par la menace de recourir à la violence physique et d’abattre les « traîtres ».

 

Il n’en a pas moins perdu. Il a donc fallu infliger un châtiment aux musulmans de Delhi, à qui l’on imputait l’humiliation de la défaite. Des bandes armées de miliciens hindous soutenues par la police ont attaqué les musulmans des quartiers ouvriers du nord-est de Delhi. Maisons, boutiques, mosquées et écoles ont été incendiées. Les musulmans, qui s’étaient attendus à cet assaut, ont répliqué. Plus de cinquante individus, musulmans et hindous, ont été tués. Des milliers de personnes ont trouvé refuge dans les cimetières avoisinants. On extirpait encore des cadavres mutilés du réseau d’égouts putrides à ciel ouvert le jour où les autorités gouvernementales ont tenu leur première réunion sur le coronavirus, le jour où la plupart des Indiens ont découvert l’existence d’un nouveau produit : le désinfectant pour les mains.

 

 

Le mois de mars a été bien rempli, lui aussi. Les deux premières semaines ont été consacrées à renverser le Parti du Congrès au pouvoir dans l’Etat de l’Inde centrale du Madhya Pradesh, afin de le remplacer par un gouvernement BJP. Le 11 mars, l’OMS a haussé le développement du Covid-19 du niveau d’épidémie à celui de pandémie. Le 13, le ministère indien de la santé déclarait que le coronavirus ne représentait pas une « urgence sanitaire ».

 

« “Distanciation sociale”, concept aisément assimilable par une société rompue aux pratiques de la caste »

Enfin, le 19 mars, le premier ministre, Narendra Modi, s’est adressé à la nation. Il n’avait pas beaucoup planché sur ses dossiers, calquant ses stratégies sur celles de la France et de l’Italie. Il a parlé de la nécessaire « distanciation sociale » (concept aisément assimilable par une société rompue aux pratiques de la caste) et appelé la population à respecter un « couvre-feu populaire » le 22 mars.

 

Au lieu d’informer les gens des mesures qu’allait prendre son gouvernement pour faire face à la crise, il leur a demandé de sortir sur leurs balcons, de sonner des clochettes et de taper sur des ustensiles de cuisine pour rendre hommage aux soignants. Il n’a pas mentionné le fait que l’Inde avait continué jusqu’alors à exporter du matériel de protection et des équipements respiratoires au lieu de les conserver pour le personnel de santé des hôpitaux et d’autres structures.

 

« Les méthodes de Narendra Modi donnent vraiment l’impression que le premier ministre de l’Inde voit les citoyens de son pays comme une force hostile »

 

Sans surprise, la requête de Narendra Modi a soulevé l’enthousiasme. On a assisté à des marches de percussions domestiques, à des danses traditionnelles, à des processions. Peu de distanciation sociale. Les jours suivants, on a vu des hommes sauter à pieds joints dans des barils de bouse sacrée et des partisans du BJP organiser des fêtes arrosées à l’urine de vache. Afin de ne pas se trouver en reste, maintes associations musulmanes ont déclaré que le Tout-Puissant était la réponse au virus et appelé les croyants à s’assembler en grand nombre dans les mosquées.

 

Le 24 mars à 20 heures, Modi est passé à la télévision pour annoncer qu’à partir de minuit, l’Inde tout entière entrait en confinement. Les marchés seraient fermés. Tous les moyens de transport publics et privés étaient interdits. Cette décision, a-t-il ajouté, il ne la prenait pas seulement en tant que premier ministre, mais en tant qu’aîné de la famille que nous formons.

Qui d’autre, sans consulter le gouvernement de chacun des Etats qui allaient devoir en affronter les conséquences, aurait pu décider qu’une nation d’un milliard trois cent quatre-vingts millions d’habitants allait être confinée sous quatre heures sans la moindre préparation ? Ses méthodes donnent vraiment l’impression que le premier ministre de l’Inde voit les citoyens de son pays comme une force hostile qu’il est nécessaire de prendre en embuscade, par surprise, et à laquelle il ne saurait être question de faire confiance.

 

 

 

 

Ainsi nous sommes-nous retrouvés confinés. De nombreux professionnels de la santé et épidémiologistes ont applaudi cette mesure. Ils ont peut-être raison en théorie. Mais nul doute qu’aucun d’entre eux n’aurait pu donner son aval au manque calamiteux d’anticipation et à l’impréparation qui ont changé le confinement le plus gigantesque et le plus punitif du globe en l’opposé exact de ce qu’il est censé accomplir.

Le grand amateur de spectacles a créé le plus formidable de tous les spectacles.

 

Insensibilité à toute souffrance

 

Sous les yeux effarés du monde, l’Inde a révélé son aspect le plus honteux, son système social inégalitaire, brutal, structurel. Son indifférence et son insensibilité à toute souffrance. Le confinement a agi à la façon d’une réaction chimique mettant d’un seul coup en lumière des éléments cachés. Tandis que boutiques, restaurants, usines et chantiers fermaient leurs portes et que les classes aisées se claquemuraient dans leurs colonies résidentielles encloses, nos villes et nos mégapoles se sont mises à rejeter leurs ouvriers et travailleurs migrants comme autant d’excédents indésirables.

 

Des millions de personnes appauvries, affamées, assoiffées, congédiées, pour un grand nombre d’entre elles, par leurs employeurs et propriétaires, jeunes et vieux, hommes, femmes, enfants, malades, aveugles, handicapés n’ayant plus nulle part où aller, sans moyen de transport public en vue, entamèrent une longue marche de retour vers leurs villages. Ils ont marché des jours durant à destination de Badaun, Agra, Azamgarh, Aligarh, Lucknow, Gorakhpur – à des centaines de kilomètres de leur point de départ. Certains d’entre eux sont morts en cours de route.

 

En rentrant chez eux, ils savaient pouvoir s’attendre à y mourir lentement de faim. Peut-être même se savaient-ils porteurs potentiels du virus, susceptibles de contaminer leur famille, leurs parents et leurs grands-parents une fois arrivés, mais ils avaient désespérément besoin d’un semblant de toit, de relations familières et de dignité aussi bien que de nourriture, sinon d’amour.

 

En chemin, certains ont été brutalement frappés et humiliés par la police chargée de faire respecter scrupuleusement le couvre-feu. Des jeunes hommes ont été forcés à s’accroupir et à avancer en sautillant comme des grenouilles sur la route. Un groupe, arrêté aux environs de Bareilly, a été rassemblé et aspergé collectivement de désinfectant chimique au tuyau d’arrosage. Quelques jours plus tard, inquiet à l’idée que cette population puisse répandre le virus dans les campagnes, le gouvernement a donné l’ordre de fermer les frontières interétatiques, y compris aux piétons, et ceux qui marchaient depuis si longtemps ont été obligés de rebrousser chemin vers des camps dans les villes qu’ils avaient été forcés de quitter.

 

 

 

 

 

Pour certains des plus âgés, la situation rappelait la Partition, ce transfert de populations qui a eu lieu en 1947 quand la division de l’Inde britannique a donné naissance au Pakistan. A la différence près que l’exode de 2020 n’était pas une affaire de religions, mais de divisions de classes. Il ne s’agissait pas pour autant des citoyens les plus pauvres. Ils avaient (du moins jusqu’alors) un travail à la ville et un foyer où retourner.

 

Quant aux sans-emploi, aux sans-abri et aux désespérés, ils étaient restés là où ils étaient, dans les villes comme dans les villages où une profonde détresse allait se creusant depuis longtemps, bien avant que survienne cette tragédie. Tout au long de cette période horrible, Amit Shah, le ministre de l’intérieur, est resté totalement absent de la scène publique.

 

« Les voies principales peuvent bien être vides, les pauvres sont enfermés dans des espaces exigus à l’intérieur de bidonvilles et de baraquements »

 

Quand la marche a commencé au départ de Delhi, je suis partie en voiture, munie d’un laissez-passer délivré par un magazine dans lequel j’écris souvent, pour Ghazipur, à la frontière entre le territoire de Delhi et l’Uttar Pradesh.

 

C’était une vision biblique. Ou peut-être pas. La Bible n’aurait su connaître de telles multitudes. Le confinement destiné à assurer la distanciation sociale a eu le résultat inverse : la contiguïté physique à une échelle inconcevable.

 

Le même phénomène se produit dans les villes grandes et petites de l’Inde. Les voies principales peuvent bien être vides, les pauvres sont enfermés dans des espaces exigus à l’intérieur de bidonvilles et de baraquements.

 

 

 

Le virus inquiétait chacun des marcheurs à qui j’ai parlé. Mais il était moins préoccupant, moins présent dans leurs vies que le manque de travail, la faim et la violence policière qui les guettaient. J’ai parlé à un grand nombre de personnes ce jour-là, y compris à un groupe de musulmans qui avaient réchappé à peine quelques semaines plus tôt au pogrom anti-musulman. Les paroles de l’un d’entre eux m’ont particulièrement troublée. C’était un charpentier du nom de Ramjeet, qui avait prévu de marcher jusqu’à Gorakhpur, près de la frontière népalaise.

 

« Peut-être que quand Modiji a décidé ça, personne ne lui avait parlé de nous. Peut-être qu’il ne sait pas ce que nous vivons », m’a-t-il dit. Par « nous », il faut entendre environ 460 millions de personnes.

 

Un narcissisme dérangeant

 

En Inde (tout comme aux Etats-Unis), les gouvernements des Etats ont fait preuve de plus de cœur et de compréhension dans cette crise. Syndicats, citoyens, collectifs distribuent nourriture et rations d’urgence. Le gouvernement central a été lent à réagir à leurs demandes désespérées d’aide financière. Il s’avère que le Fonds de secours national manque d’argent disponible. A sa place, les dons des bonnes volontés se déversent dans les caisses passablement opaques du PM-CARES, le nouveau fonds attaché à la personne du premier ministre. Des repas préemballés à l’effigie de Modi ont fait leur apparition, tandis que le premier ministre partage ses vidéos de yoga nidra [yoga du sommeil, NDT] dans lesquelles un avatar à tête de Modi et au corps de rêve exécute des postures pour aider ceux qui le regardent à combattre le stress de l’isolement.

 

Ce narcissisme est profondément dérangeant. Peut-être Modi devrait-il inclure à ses asanas une posture « requête » par laquelle il en appellerait au premier ministre français pour qu’il annule le très embarrassant contrat signé pour l’achat de chasseurs Rafale, dégageant ainsi 7,8 milliards d’euros pour venir en aide d’urgence à quelques millions d’affamés. Nul doute que les Français se montreraient compréhensifs.

 

 

 

 

Tandis que l’on entre dans la deuxième semaine de confinement, les chaînes d’approvisionnement sont rompues, les médicaments et les fournitures essentielles se raréfient. Des milliers de camionneurs sont immobilisés le long des autoroutes, avec un accès limité à la nourriture et à l’eau potable. Les récoltes prêtes à être moissonnées pourrissent sur pied. La crise économique est là, la crise politique se poursuit.

 

Les médias grand public ont attelé le Covid-19 à la campagne anti-musulmane venimeuse qu’ils mènent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le Tablighi Jamaat, une association qui a tenu une réunion à Delhi avant le confinement, est montré du doigt et étiqueté « super-contaminateur », qualificatif par lequel on entend stigmatiser et diaboliser les musulmans. La tonalité générale suggère que ce sont les musulmans qui ont inventé le virus pour le propager délibérément dans une forme de djihad.

 

Les hôpitaux incapables de faire face

 

La crise du Covid-19 reste à venir. Ou pas. Nous n’en savons rien. Si et quand elle éclatera, nous pouvons être sûrs qu’elle sera traitée avec tous les préjugés de religion, de caste et de classe intacts et bien en place.

 

Aujourd’hui (2 avril), en Inde, il y a près de 2 000 cas confirmés et 58 morts. Ces chiffres sont probablement inexacts, étant donné le nombre dramatiquement bas de tests effectués. L’opinion des experts connaît des variations vertigineuses. Certains prédisent des millions de morts, d’autres beaucoup moins. Nous ne connaîtrons peut-être jamais les courbes de la crise, même lorsqu’elle nous frappera de plein fouet. La seule chose que nous savons, c’est que la ruée vers les hôpitaux n’a pas encore commencé.

 

Les hôpitaux et les dispensaires sont incapables de faire face au million, ou presque, d’enfants qui meurent chaque année de diarrhée et de dénutrition, aux centaines de milliers de tuberculeux (un quart des cas mondiaux), à la vaste population de mal-nourris et d’anémiques, vulnérables à toutes sortes d’affections mineures qui, dans leurs cas, se révèlent mortelles. Il leur sera impossible d’affronter une crise du même ordre de gravité que celle à laquelle sont confrontés aujourd’hui l’Europe et les Etats-Unis.

 

Tous les soins sont plus ou moins suspendus, moyens et personnel des hôpitaux ayant été mis au service de la lutte contre le virus. Le centre de traumatologie du légendaire All India Institute of Medical Sciences (AIIMS) de Delhi a fermé, les centaines de patients cancéreux connus sous le nom de « réfugiés du cancer » qui vivent sur les trottoirs devant l’énorme hôpital en sont chassés comme du bétail.

 

Des gens tomberont malades et mourront chez eux. Nous ne connaîtrons peut-être jamais l’histoire de chacun d’eux. Sans doute n’entreront-ils même pas dans les statistiques. Notre seul espoir est que l’hypothèse de scientifiques (qui fait débat) selon laquelle le virus aime le froid se confirme. Jamais peuple n’a souhaité aussi ardemment et avec autant d’irrationalité un été torride et impitoyable.

 

« Nos pensées se précipitent encore dans un va-et-vient, rêvant d’un retour à la normale, tentant de raccorder le futur au passé, de les recoudre ensemble, refusant d’admettre la rupture »

 

Quelle est cette chose qui nous arrive ? Un virus, certes. En tant que tel, il ne constitue ni ne véhicule aucun message moral. Mais c’est aussi, indubitablement, plus qu’un virus. Certains croient qu’il s’agit de l’instrument de Dieu par lequel Il nous rappelle à la raison. Pour d’autres, c’est le fruit d’une conspiration de la Chine pour prendre le contrôle du monde.

 

Quoi qu’il en soit, le coronavirus a mis les puissants à genoux et le monde à l’arrêt comme rien d’autre n’aurait su le faire. Nos pensées se précipitent encore dans un va-et-vient, rêvant d’un retour à la normale, tentant de raccorder le futur au passé, de les recoudre ensemble, refusant d’admettre la rupture. Or la rupture existe bel et bien. Et au milieu de ce terrible désespoir, elle nous offre une chance de repenser la machine à achever le monde que nous avons construite pour nous-mêmes. Rien ne serait pire qu’un retour à la normalité. Au cours de l’histoire, les pandémies ont forcé les humains à rompre avec le passé et à réinventer leur univers. En cela, la pandémie actuelle n’est pas différente des précédentes. C’est un portail entre le monde d’hier et le prochain.

 

Nous pouvons choisir d’en franchir le seuil en traînant derrière nous les dépouilles de nos préjugés et de notre haine, notre cupidité, nos banques de données et nos idées défuntes, nos rivières mortes et nos ciels enfumés. Ou nous pouvons l’enjamber d’un pas léger, avec un bagage minimal, prêts à imaginer un autre monde. Et prêts à nous battre pour lui.

Traduit de l’anglais par Irène Margit.

 

© Arundhati Roy 2020. Ce texte a été publié pour la première fois dans le « Financial Times ».
Il est publié, en France, par « Le Monde », et fera l’objet d’une parution numérique dans la collection « Tracts de crise » des éditions Gallimard.

 

Arundhati Roy, écrivaine et militante indienne, est l’auteure, entre autres, des romans « Le Dieu des Petits Riens » (Gallimard, 1997) et « Le Ministère du Bonheur Suprême » (Gallimard, 2018), ainsi que de plusieurs essais politiquement engagés, dont « Au-devant des périls. La Marche en avant de la nation ­hindoue », texte sur Narendra Modi paru le 19 mars ­(Gallimard, « Tracts », 64 p., 3,90 € ; numérique 3,50 €).

 

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Penser aux gestes-barrières, penser sans barrière

1 Avril 2020, 01:45am

Publié par Grégoire.

Penser aux gestes-barrières, penser sans barrière

Il y a 3 mois à peine nous nous souhaitions une belle année et une bonne santé. 

-Qui aurait alors songé qu’une dissuasion bien plus inquiétante que des forces de l’ordre et de tirs de LBD ferait plier des gilets jaunes manifestant depuis une année ? 

-Quel urgentiste en grève depuis de nombreux mois, sur banderoles mais pas sur le terrain, aurait osé penser que malgré le manque de moyens, il vivrait une situation bien pire que celle dénoncée tout en étant pourtant mieux compris ? 

-Quel laissé pour compte par la société aurait imaginé la double peine d’être abandonné à la fois par l’Etat et par les associations bénévoles ? 

-Enfin, quel citoyen aurait cru qu’au nom du civisme, à défaut de tout autre moyen mobilisable, il aurait l’obligation de s’enfermer en s’autorisant cependant à sortir sous conditions ? Qui aurait pu imaginer que le respect du confinement « confinerait » au courage et qu’on enverrait, nous défendant en première ligne, un corps médical d’autant plus héroïque que désarmé ? 

-Quel gouvernement aurait osé penser plier devant un ennemi invisible remettant en cause en quelques jours ses choix et ses principes fondamentaux ? 

 

On nous parle de situation de guerre, de médecine de guerre. L’utilisation de la sémantique guerrière accentue la dramaturgie communicante et le communautarisme patriotique, ce n’est pas nouveau. Les médecins humanitaires savent la différence entre opérer sous les bombes ou dans les décombres et soigner dans des conditions dégradées directement issues des choix d’une économie ultra-libérale, délocalisée et mondialisée, de priorités financières spéculatives (pardon pour le pléonasme), de flux tendus et d’imprévoyance. 

Nous ne sommes pas en situation de guerre mais de catastrophe. Nous sommes dans un pays en paix, contrairement à d’autres oubliés, qui peine à protéger sa population tout en figurant parmi les plus puissantes au monde, bien présente notamment sur le podium des ventes d’armes…Là, il est permis de parler d’effort de guerre ! 

Le préambule de la Constitution Suisse stipule que : « La force d’une communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres ». Ça y est nous y sommes, nous sommes arrivés à l’heure du tri des plus faibles. Qu’en auraient pensé les rescapés des camps, les échappés du tri, s’ils avaient été aujourd’hui, dans leur grand âge, hospitalisés ? Dieu merci, à quelques années près ils n’auront pas à vivre cette situation. 

Les curseurs des notions de soins palliatifs doivent-ils être révisés en fonction des moyens quantitatifs et qualitatifs plus ou moins accordés à la médecine ou définis éthiquement à une limite thérapeutique optimale et décente au-delà de laquelle on verse dans l’acharnement ? Autrement dit, celui qui aurait été sauvé hier sans acharnement thérapeutique, est-il acceptable qu’il bénéficie aujourd’hui de soins palliatifs, eux-mêmes au rabais pour cause d’urgence de libération de lits, sans même l’accompagnement de familles ou d’associations, au nom de l’imprévoyance ? Faut-il rappeler que « gouverner, c’est prévoir » ? 

L’état déclaré de guerre peut réclamer l’unité et l’obéissance. L’état de catastrophe réclame l’unité, la solidarité et la capacité à s’interroger. 

Alors je ne fais que poser des questions. On nous dit qu’il sera temps après d’analyser, qu’il pourrait être indécent de le faire maintenant... On voit où mène le manque d’analyses avant. Après les drames, la place est à la résilience et à l’oubli le plus souvent, voire au révisionnisme et au négationnisme, comme le montrent les expériences passées. Sans misanthropie, je ne nourris pas trop d’illusions sur la nature humaine. 

Lorsqu’il s’agit de vie ou de mort, réfléchir, se questionner et interroger le monde est un droit immédiat et inaliénable. Et pas uniquement dans les cas d’urgence sanitaire, mais également environnementale ou sociétale. Sans doute certaines questions portent en elles clairement les réponses. 

D’autres interrogent sur la place de l’homme, variable d’ajustement d’une finalité économique ou au cœur d’une société respectueuse de sa place et de son environnement, en commençant par les plus faibles? 

 

Jean-François Debargue 

28 mars 2020

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Sympathie pour le diable

21 Janvier 2020, 11:09am

Publié par Grégoire.

Ce diable est une drogue dont on ne peut se défaire. La vie des gens heureux paraît ensuite si fade.

Ce diable est une drogue dont on ne peut se défaire. La vie des gens heureux paraît ensuite si fade.

 

 

Il fait froid, il n’y a ni électricité ni eau courante. Surtout, dès que l’on sort dans la rue, ou même que l’on s’approche d’une fenêtre, on est à la merci d’un tireur embusqué. Pourquoi alors venir s’enfermer dans une ville quotidiennement bombardée, sans avoir été conscrit, sans être né dans le camp des assiégés ? Sympathie pour le diable voudrait percer ce mystère, mettant en scène les dernières semaines du séjour de Paul Marchand, journaliste français, à Sarajevo, pendant le premier hiver du siège de la ville par les forces serbes.

 

 

 

 

Entre portrait du reporter de guerre en gloire et réflexion sur la place d’un observateur en enfer, ce premier long-métrage du réalisateur canadien Guillaume de Fontenay cherche avec opiniâtreté la juste distance face à son fascinant sujet, des réponses convaincantes aux interrogations légitimes que suscite le scénario. A l’image de la vanité du travail des journalistes, qui n’ont jamais mis fin à une guerre, le travail du cinéaste reste inabouti, mais après tout, de prestigieux aînés l’ont précédé dans cette impasse – Oliver Stone ou Michael Winterbottom.

 

 

Sympathie pour le diable a été tourné en hiver, à Sarajevo, dans des couleurs froides, en un format qui inspire la claustrophobie, le 4:3 des images télévisées de l’époque. Dans les rues dévastées de la ville, on reconnaît la voiture de Paul Marchand : non seulement elle arbore les lettres « TV » mais aussi un autocollant qui proclame l’immortalité du conducteur. Et la silhouette de Paul Marchand est tout aussi identifiable, bonnet de marin enfoncé sur la tête, cigare cubain au bec. On dirait qu’il a accordé à sa mise le soin qu’une costumière mettrait à définir un personnage de cinéma.

 

 

Avec un photographe (Vincent Rottiers), avec ses collègues américains et européens, il cavale de charnier en barrages de miliciens, recevant en cours de film le renfort de Boba (Ella Rumpf), une jeune Serbe qui a choisi de rester à Sarajevo. Elle l’aide à passer les lignes, il l’aide à survivre au dénuement quotidien. Cette routine périlleuse et absurde (dès les premières séquences, l’indifférence du monde à ce qui se passe à Sarajevo est établie) est entrecoupée de heurts entre le protagoniste et ses collègues : refusant de faire un pas en arrière pour mieux voir, Paul Marchand défend un engagement qui le conduit non seulement à aider les nécessiteux, mais à choisir, en actions, son camp dans le conflit en cours.

 

 

Tout, dans la mise en scène, dans le jeu fiévreux, teinté de dandysme, de Niels Schneider, veut amener le spectateur à se rendre aux arguments de Paul Marchand. On peut prendre tel quel ce plaidoyer pour un journalisme d’aventure, exercé comme un sport de l’extrême, puisque la voix qui le porte est séduisante. Mais au lieu de l’inscrire dans une dialectique fructueuse, qui s’interrogerait entre autres sur la place que s’arrogent les journalistes dans la vie (et la mort) de ceux qu’ils observent, qui sont ici à peine représentés, Sympathie pour le diable emprunte la voie du thriller. La trajectoire du héros prend le pas sur le tragique de l’histoire.

 

https://www.lemonde.fr/international/article/2019/11/26/paul-marchand-reporter-en-guerre_6020502_3210.html

 

 

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Traversé

18 Décembre 2019, 10:52am

Publié par Grégoire.

Traversé

 

Djanet, Tassili n’ajjer, novembre 2019.

 

Imaginer une forêt de pierres en plein désert, mots jetés sur une page de sable par un Dieu amoureux et poète. Des troncs pétrifiés en mégalithes plantés dans le sable. Une forêt de conte que le souverain d’un royaume aurait minéralisé comme d’immortels visiteurs du soir. Chacun de ces arbres est un penseur silencieux auquel le temps et son érosion ont donné des profils fantastiques. Dans quelques failles on peut voir danser leurs pensées.

 

 

Certains portent ensemble ou séparément, dans un équilibre fragile et une fuite immobile, des baluchons semblant tombés du bleu du ciel, d’autres pleurent des larmes de pierres roulant à leurs pieds, certains se soutiennent dans un écroulement mêlé. Dans chacun bat un cœur que passent remonter des moula-moula et autres petits passereaux du désert. Je me suis couché au pied d’un de ces migrants pétrifiés, fuyant dans un de ces cauchemars où la course se fige. Au loin, une armée au garde à vous met en joue la voie lactée. Quelqu’un là-haut a détaché d’un coup de serpe lunaire le manteau d’étoiles. Dans cet infiniment grand, naviguant aux étoiles, l’infiniment petit sort alors inscrire son histoire et déplier ses cartes dans les grains du sable. Dans un décor de clairière sableuse, des corps abandonnés caressés d’absolu, statues grattant l’azur sourd de prières muettes.

 

J’ai vu tant de pierres dressées dans la hamada de Tindouf, de l’autre côté du désert, autour des camps sahraouis. Les pépinières d’âmes semées deviennent elles à leur tour forêts de pierre ?

 

 

Le ciel est d’un bleu de faïence profondément innocent, d’un bleu qui regarde ailleurs. Il a pourtant dû pleuvoir des pierres. Autour de chacune d’elles, un trou dans le sable semble l’attester. De quelle table céleste sont elles tombées, de quelle nappe ont-elles été secouées ? Qui a refermé cette porte qu’effleurent quelques motifs nuageux et dans laquelle un œil de bœuf laisse entrevoir l’omniprésence d’un œil de feu. Nos esprits encombrés cherchent des comparaisons pour exprimer l’indicible du simplement beau.

 

 

 

Quelques herbes pliées sous le souffle du vent sont devenues compas, dessinant sur le sable des cercles à brins levés. Un insecte, sans doute attiré par la marionnette végétale, s’est trouvé enfermé dans cette prison circulaire à ciel ouvert et y a tracé une folle cartographie de mers et de continents. Les prisons élaborent les rêves, les voyages, cette part de nous en liberté conditionnelle. Sur ses pointes de saphir une danseuse chorégraphie son ballet et grave dans les sillons le chant du vent. Certaines de ces herbes, trop sèches, ont fini par se couper à la base et à s’envoler, laissant des cercles parfaits et anonymes, pupilles regardant les nôtres, comme des points d’interrogation au bout de phrases effacées. Danses de vie, en cercles circonscris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au loin, à flanc de sable et de pierre, des tombeaux millénaires dessinent leurs motifs de serrures, priant le ciel d’en accorder les clefs. Compas réclamant compassion.

De quelles âmes les herbes sèches sont-elles les scribes ? De quelles prières tremblantes le vent les agite elles, fragiles aiguilles affolées de sismographe, petits derviches tourneurs de clefs ?

Danses de mort, en cercles circonscris.

 

 

L’espace et le temps, dans l’infiniment vaste et l’infiniment petit, dans la pérennité et l’éphémère, dans le silence tumultueux des dunes et des pierres, gravent et effacent dans un même mouvement imperceptible et perpétue, dans l’érosion du grès ou l’ondulation des barkanes sableuses l’histoire minérale, végétale, animale.

Le désert est le testament de Dieu. Un testament vivant, sans cesse modifié. Nos empreintes sont ses dernières volontés dans la mémoire des sables, paraphes boiteux de nos pas ou trace d’un front y déposant sa prière.

 

 

 

Pourquoi, gavés d’images, courir et s’ébahir devant des traces ocrées parfois difficilement discernables ou des gravures taillées sur la pierre ? Entre gavé et gravé, il manque l’r.

L’air de l’enfant curieux d’un trésor à trouver, l’air soufflé en buée sur nos yeux pour en éclaircir la vision. L’air respirable, tout simplement, celui qui va nous manquer, parce que nous ne gravons plus l’essentiel pour nous gaver de superflu.

 

Une trainée vue de loin sur la roche est parfois une veine qui fait palpiter les nôtres de la même façon que l’image peinte ou gravée qu’on finit par voir, « là juste devant tes yeux » après d’interminables secondes de recherche. En les découvrant enfin, nos yeux basculent en nous, révulsés dans la conversion. Ces peintures ou ces gravures ont la modernité d’un temps millénaire qui bouscule nos idées reçues.

 

Comment ces hommes ont-ils été retenus par la roche d’où ils semblent vouloir s’extraire ?  Comment ces coureurs de fond ont-ils pu transformer les mètres en années, l’espace en temps ? Comment ces véritables artistes ont-ils su s’arrêter à l’essentiel d’une vie quotidienne tout en croquant une esquisse divine ?

 

 

 

Scènes de chasse, d’élevage, de nomadisme, de regards timides ou de mains effleurées, éternelles. Nous avons depuis inventé puis chassé et expatrié nos Dieux dans des livres sacrés, la religion, le culte et les symboles, le cléricalisme. Les hommes d’il y a 10 000 ans ignoraient en être simplement habités, lorsque leurs mains traçaient ou gravaient des larmes aux yeux des vaches ou de minuscules danseurs étonnants et émouvants. Savaient ils qu’ils convertiraient nos yeux à voir cette part divine en nous reléguée ?

 

 

Autour du cercle d’une case ou d’une caverne ronde comme une terre où dorment des enfants et que veillent des mères assises, une autre personne en garde l’entrée. Autour, quelques vieillards appuyés sur des bâtons sont assistés de personnes marchant à leur côté. Dans un troisième horizon, femmes et hommes courent en « grand jetés », pour assurer la vie. Ronds concentriques dans la mémoire d’une eau évaporée. Quelle image de nous demain ?

 

 

 

 

 

 

On croit traverser le désert. C’est lui qui vous traverse.

 

Son immensité s’infiltre par les yeux, son infiniment petit pénètre en vent de sable par les pores de la peau. Une part d’inexpliqué s’installe en vous, une page oubliée mais qui vous appartient, qui va vous revenir, comme un nom, sur le bout de la langue.

 

Vous devenez un voyageur troué, à jamais irréparable. Une érosion vous transforme, des graffitis apparaissent à vos frontons, des pigments sur vos mains, votre équilibre défie les lois. Vous devenez le bivouac d’une nuit d’étoiles, ce minuscule point sur l’horizon d’où le soleil choisira de surgir, cette arche sous laquelle son ombre passera, cette guelta qui se baigne dans votre reflet, cette figurine nomade oxydée qui danse l’éternité.

 

 

 

 

Jean-François Debargue

 

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Agounia

23 Novembre 2016, 04:54am

Publié par Grégoire.

Agounia

 

Un grand jardin de parcelles en damier fait un pied de nez au désert. Depuis trois générations une famille le cultive dans la daïra d’Agounia, à l’intérieur du camp de réfugiés Sahraouis d’El Ayoun.

Agounia, ton nom sonne comme une agonie. Enfants des nuages ne les poursuivant plus pour mener les troupeaux en transhumance, mais fuyant leur brulure de phosphore. Peuple ne traversant plus la surface du désert, mais la creusant en tombes où s’enterrer vivants pour échapper aux bombes et aux tirs, se mettant à creuser pour fabriquer des briques de toub pour s’abriter, la grattant pour pouvoir se nourrir, et la creusant, encore et encore en tombes où enterrer ses enfants, ne pouvant échapper à la mortelle absence de solution négociée.

Agounia, agonie silencieuse. Pendant que d’autres creusent ton pays, volent tes richesses naturelles, raclent tes fonds marins, enfouissent les Droits Humains au fond des geôles, trois générations cultivent les seules parcelles qu’on veut bien leur laisser. Celles d’une situation mise en jachère par l’ONU, d’une injustice comme autant d’adventices invasives tolérée par des pays  coupables et complices, d’une assistance déculpabilisante, celle d’une négociation dont les semences seraient stériles.

Agounia, agonie n’en finissant pas. Et toujours aucun germe d’espoir. Pourtant cette année riche en évènements exceptionnels aurait du faire craqueler cette terre d’exil :

- Les inondations de novembre 2015 et d’Août 2016 offrant une fois de plus le choix d’un provisoire Sahraoui de toub ou de tente à consolider, ou bien d’un avenir algérianisé de parpaings.

-La mort du Président Sahraoui le 31 mai 2016 et quarante jours plus tard l’élection d’un nouveau Président à la fois combattant de la première heure et diplomate chevronné permettra t’elle de sortir de l’impasse ? « Chaque jour je me dis qu’aujourd’hui n’est pas un bon jour pour combattre et qu’il fallait combattre hier. Chaque jour », me disait un ami Sahraoui….

-Les provocations marocaines de chasser la Minurso, pour l’emploi de l’euphémisme « d’occupation », d’expulser à tour de bras, journalistes, avocats et défenseurs des Droits Humains, de transgresser le mur de leur honte  dans la zone d’Alguergarat, ces provocations n’ont jamais été aussi nombreuses et n’ont  toujours pas entamé l’indifférence ou dérangé les intérêts de quelques « Etats voyoux ». Dans ce monde où la provocation et l’outrance mènent  au pouvoir, la place des Sahraouis restera t’elle l’exil et la prison ?

Agounia, agonie négociée. Malgré ces évènements inédits depuis un an, la terre n’a pas bougé, l’espoir ne germe pas. Cette part d’humanité légitime d’un pays viable, ces hommes en attente de justice ne sont ils destinés qu’à devenir part d’humus d’une terre d’exil désertique et définitive ?

Agounia, c’est pourtant sous une de tes tentes que sans me connaitre on m’offre les seules richesses, une couverture pliée dans un coin, pour  réchauffer corps et âme, du thé et du lait pour que je cesse de m’altérer. Je n’ai vécu cela que sous les tentes de réfugiés. Le « si peu » est offert sans délai et sans hésitation. « Celui que tu accueilles aujourd’hui, peut être t’abritera t’il ce soir ? »

L’agonie, cette bataille perdue par le froid du cœur, par qui est elle vraiment livrée ?

Jean-François Debargue,10 novembre 2016, Agounia.

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Comment 6 millions de morts peuvent-ils être placés sous silence médiatique ?

15 Novembre 2016, 05:50am

Publié par Grégoire.

Comment 6 millions de morts peuvent-ils être placés sous silence médiatique ?

Un génocide est en cours, plus de 6 millions de personnes (dont pour la moitié des enfants de moins de 5 ans !) ont été massacrées dans l'indifférence générale et avec l'appui des États-Unis et de l'Europe ! Des centaines de milliers de femmes et de filles ont été violées et mutilées par les armées d'occupation. Et tout cela pour une raison principale : s'emparer des richesses minières exceptionnelles dont recèle le sous-sol du pays…

 

On connait la méthode, on amplifie certaines nouvelles et on en dissimule d'autres tout aussi horribles. On parle beaucoup de la crise des migrants et du moyen orient en ce moment, avec la lutte contre le terrorisme ( ?), lutte assez inquiétante avec l'entrée de la Russie, appelée par al Assad, qui ne fera pas dans la dentelle, en ciblant (tous ?) les adversaires du président syrien. Pendant ce temps on occulte volontairement ce qui se passe au Congo, pourtant, quitte à émouvoir les bonnes âmes promptes à pleurer sur le sort monté en épingle de pauvres migrants, il faudrait garder quelques larmes pour un génocide en cours, dont on ne parlera pas dans vos médias préférés, qui semblent faire dans les lamentations sélectives.

Un génocide dont ont été complices nos dirigeants et la communauté internationale

En plein centre de l'Afrique, le Congo est un pays riche, rempli de matières premières (diamants, or, étain, gaz, pétrole, uranium, coltan…), de forêts, d'eau, de femmes et d'hommes, d'une multitude de tribus rassemblées sous une nation dessinée par les colons, et qui ne correspond historiquement à pas grand-chose. Suite au génocide au Rwanda, les pays voisins ont de plus profité du flou politique et institutionnel au Congo (limitrophe du Rwanda) pour attaquer de toutes parts ce gigantesque pays rempli de trésors.

Et les Occidentaux dans tout cela ? La culpabilité des dirigeants américains et européens quant au génocide au Rwanda les a poussé à mener une politique pro-Rwanda, laissant les rebelles rwandais passés du côté congolais libre de faire ce qu'ils voulaient, aidés par des alliés ougandais et du Burundi…

Mais surtout, les nombreuses richesses naturelles en RDC sont vitales pour les économies occidentales, notamment pour les secteurs automobile, aéronautique, spatial, les hautes technologies et l'Électronique, la joaillerie… Le coltan surtout (dont le Congo détient au moins 60 % des ressources mondiales) est essentiel dans la fabrication des composants électroniques que l'on retrouve dans les TV, les ordinateurs, les smartphones mais aussi certaines armes comme les missiles ! La RDC subit aussi des déforestations massives. Les principaux importateurs ? USA, Europe, Chine. Pas étonnant.

Mais puisque l'intrusion guerrière semble interne à l'Afrique, personne ne peut accuser les USA et les autres puissances occidentales de profiter des ressources et des richesses du Congo en intervenant directement. Non, c'est encore plus pratique de laisser les peuples se descendre entre eux. Parallèlement, les USA soutiennent les dictatures qui se succèdent au Congo et les milices rwandaises et ougandaises. Joyeux.

Pauvreté entretenue et conditions de vie abjectes, viols incessants (et un taux de SIDA atteignant les 20 % de la population dans les provinces de l'est), déplacements de population, outrages, épidémies… : une stratégie de déshumanisation est en place afin de rendre les victimes impuissantes, une situation terrible sur laquelle il n'y a pas de mots assez durs.

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″Tant que l'opinion publique abdique, le Congolais reste le ″nègre″ de l'Afrique″. Baloji, Tout ceci ne vous rendra pas le Congo

Les dirigeants occidentaux sont-ils assoiffés de richesses au point de laisser perpétrer un nouveau génocide ? Oui, au point de laisser perpétrer et même couvrir un nouveau génocide. Avec des armes, des entrainements militaires venant de nos élites. Une chose : ce qui se passe au Congo, des affaires politiques et économiques au génocide, n'est pas déterminé par les Congolais seuls, mais aussi par les puissances carnassières, avides de richesses et sans considération pour les peuples.

La situation au Congo sera résolue par les Congolais eux-mêmes. Mais la communauté internationale doit instamment cesser de soutenir Rwandais, Ougandais et toutes les milices perpétuant cet état de guerre insupportable leur permettant de mettre la mains sur les richesses d'un pays sans avoir de compte à rendre personne.

6 millions de morts. Dont la moitié d'enfants en bas âge. Le monde dit ″libre″ – nous – doit impérativement regarder en face ce que sa ″liberté″ laisse faire. Pourquoi tant de violence et si peu de bruit de la part des médias ?  

Est-ce inintéressant pour les européens ? N'est-ce pas assez sensationnel, ce massacre qui se compte en millions de personnes ? Est-ce trop loin de ″chez nous″, appliquent-ils une fois encore cette odieuse ″Loi de proximité″ ? Pourquoi aucune réaction, aucun impact dans l'imaginaire collectif, ni indignation, ni colère, ni émotion ?

Notre devoir en tant que citoyens du monde est donc de faire passer le message. Que le monde sache. Avant que le monde bouge. Il y a des coupables en Europe comme il y en a en Afrique. Le silence des puissants tue autant que le bruit des mitraillettes. Mettons tous les assassins face à leurs responsabilités.

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Solubilité de l’espoir dans l’oubli ?

28 Décembre 2015, 05:15am

Publié par Grégoire.

Solubilité de l’espoir dans l’oubli ?

Ma sœur Sahraouie Nuena me l’a dit une nouvelle fois : « Ce que tu lis tu l’oublies, ce que tu entends tu l’oublies. Mais ce que tu vois, tu ne peux l’oublier ». Nuena est une spécialiste, défenseure des oubliés, oubliée elle-même.

 

Nuena, à 40 ans d’intervalle, la même détermination

 Bien sûr je pourrais décrire les murs effondrés, les toits au sol, les vieilles tentes montées en toute hâte le long du camp de Smara, la moitié des habitations de banko d’Aousserd détruites, Dakhla redevenue sable à 80%. Bien sûr, je pourrais raconter une dizaine de jours passée avec ma famille d’accueil dans une petite serre à tomates de quatre mètres sur deux transformée en tente de poche, à quatre dont un jeune enfant malade et quelques centaines de mouches.

  

Mais qui pourra raconter les fêlures de ces êtres humains encore étonnamment debout, les fissures profondément inscrites dans leur vie d’exil, les blessures infligées par 40 années d’épreuves ?

Qu’on ne s’y trompe pas ; la luminosité dont certains font preuve passent aussi par ces failles dont ils sont lézardés :

 Dounda, qui fait l’admiration de ses professeurs a donné sans compter à Fatma, sa petite sœur lourdement handicapée plusieurs années de son adolescence et de sa scolarité. Cette année, brusquement, leur papa est mort. Cet homme dans la force de l’âge, en d’autres lieux , ne vous rendait qu’avec regret la main qu’il vous serrait, une fois prisonnière de la sienne. Je sais aujourd’hui qu’il y mettait l’intensité d’un pressentiment d’urgence. Du jour de sa mort, Fatma n’a plus ouvert la bouche, pour manger, pleurer ou sourire. Elle s’est laissé mourir une semaine après son père. Comme s’il avait usé d’une ultime  grâce paternelle pour la délivrer et l’accueillir. Qui décèlera les fêlures  sillonnant déjà la courte vie de Dounda ?

 

Dounda et Fatma

Et Ghalia, dont le sourire peine à cacher la fatigue et l’anémie, prête à accoucher de son troisième enfant, elle qui déclarait adolescente ne pas vouloir donner vie dans ces camps où elle est née, qui dira la fragilité de ce qu’elle à finit d’accepter de construire?

Et cette femme assise dans la poussière, pleurant sur, croyais-je, les gravats et ses maigres biens éparpillés autour d’elle et qui , nous l’apprimes par une voisine devenait folle d’avoir perdu sa fille… Quel homme, même s’arrogeant les pouvoirs d’un despote de Droit Divin pourra en réparer la brêche?

Combien sont ils à se composer une façade digne et résistante face à l’usure du temps, à un assistanat déshumanisant, à l’injustice de l’application de leurs Droits. Combien sont ils encore  à héberger l’espoir dans ce provisoire qu’ils finissent eux mêmes par devenir?

 

 Ironie des mots et de l’histoire! Les premiers responsables du Polisario voulurent détruire les quelques habitations en dur laissées par des bédoins de passage et que voulaient utiliser les nouveaux réfugiés  arrivés en exil à Dakhla il y a 40 ans. La tente, symbole du provisoire, rappelait et devait rappeler chaque jour le retour espéré. Aujourd’hui, la plupart des responsables du Polisario habitent Tindouf… Ces dix dernières années les plus avisés analysaient que l’espoir d’un changement ne viendrait plus des camps mais des territoires occupés. Mais après l’intinfada, l’espoir écrasé de Gdeim Izik et l’emprisonnement de la relève générationnelle Sahraouie à l’encontre de tous les Droits, seule la recherche de solutions familiales ou personnelles semble devenir prioritaire. L’espoir peut il survivre à un provisoire de quatre décennies? S’éteindra t’il dans une sédentarisation rampante?                                                                                                                                                    

Demain la quatrième génération vivra gratuitement mal dans ces camps, buvant coca-cola, mangeant PAM, fumant American Legend, en regardant des Soap Opera turcs et en se face-bouquant. Ils ne pouvaient pas espérer mieux que cette extinction annoncée, ceux qui vont fêter l’anniversaire des quarante ans de la trompeuse “marche verte”,paravent civil d’une invasion militaire, tout en omettant le rapport de la Cour Internationale de Justice du 15 octobre 1975 déboutant le Maroc de ses arguments de souveraineté sur le Sahara Occidental et autorisant le Peuple Sahraoui à faire valoir son droit à l’autodétermination.

J’ai vu les petits enfants des “enfants des nuages” jouer dans des lacs boueux et plus provisoires que leur avenir, ignorant qu’on leur avait volé une mer.

 

 J’ai vu leurs grands parents ayant jadis suivi les bienfaits de la pluie dans leurs transhumances nomades faire des rigoles pour protéger des mêmes nuages  cet exil honni.

 

 J’ai vu grandir malgré leur “retard de croissance harmonieuse”les enfants Sahraouis, je les ai vu jouer sans jouets, étudier sous les néons défaillants des camps, continuer d’apprendre dans d’autres pays pour… revenir faire des briques de sable. Ces vies difficilement construites, se soutenant solidairement je les vois fragiles et fissurées, dernier abri d’un espoir légitime, menacées de la pluie fine et persistante de notre oubli.

 

Jean-François Debargue

Le 02 novembre 2015

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