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Articles avec #temoignages

Penser aux gestes-barrières, penser sans barrière

1 Avril 2020, 01:45am

Publié par Grégoire.

Penser aux gestes-barrières, penser sans barrière

Il y a 3 mois à peine nous nous souhaitions une belle année et une bonne santé. 

-Qui aurait alors songé qu’une dissuasion bien plus inquiétante que des forces de l’ordre et de tirs de LBD ferait plier des gilets jaunes manifestant depuis une année ? 

-Quel urgentiste en grève depuis de nombreux mois, sur banderoles mais pas sur le terrain, aurait osé penser que malgré le manque de moyens, il vivrait une situation bien pire que celle dénoncée tout en étant pourtant mieux compris ? 

-Quel laissé pour compte par la société aurait imaginé la double peine d’être abandonné à la fois par l’Etat et par les associations bénévoles ? 

-Enfin, quel citoyen aurait cru qu’au nom du civisme, à défaut de tout autre moyen mobilisable, il aurait l’obligation de s’enfermer en s’autorisant cependant à sortir sous conditions ? Qui aurait pu imaginer que le respect du confinement « confinerait » au courage et qu’on enverrait, nous défendant en première ligne, un corps médical d’autant plus héroïque que désarmé ? 

-Quel gouvernement aurait osé penser plier devant un ennemi invisible remettant en cause en quelques jours ses choix et ses principes fondamentaux ? 

 

On nous parle de situation de guerre, de médecine de guerre. L’utilisation de la sémantique guerrière accentue la dramaturgie communicante et le communautarisme patriotique, ce n’est pas nouveau. Les médecins humanitaires savent la différence entre opérer sous les bombes ou dans les décombres et soigner dans des conditions dégradées directement issues des choix d’une économie ultra-libérale, délocalisée et mondialisée, de priorités financières spéculatives (pardon pour le pléonasme), de flux tendus et d’imprévoyance. 

Nous ne sommes pas en situation de guerre mais de catastrophe. Nous sommes dans un pays en paix, contrairement à d’autres oubliés, qui peine à protéger sa population tout en figurant parmi les plus puissantes au monde, bien présente notamment sur le podium des ventes d’armes…Là, il est permis de parler d’effort de guerre ! 

Le préambule de la Constitution Suisse stipule que : « La force d’une communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres ». Ça y est nous y sommes, nous sommes arrivés à l’heure du tri des plus faibles. Qu’en auraient pensé les rescapés des camps, les échappés du tri, s’ils avaient été aujourd’hui, dans leur grand âge, hospitalisés ? Dieu merci, à quelques années près ils n’auront pas à vivre cette situation. 

Les curseurs des notions de soins palliatifs doivent-ils être révisés en fonction des moyens quantitatifs et qualitatifs plus ou moins accordés à la médecine ou définis éthiquement à une limite thérapeutique optimale et décente au-delà de laquelle on verse dans l’acharnement ? Autrement dit, celui qui aurait été sauvé hier sans acharnement thérapeutique, est-il acceptable qu’il bénéficie aujourd’hui de soins palliatifs, eux-mêmes au rabais pour cause d’urgence de libération de lits, sans même l’accompagnement de familles ou d’associations, au nom de l’imprévoyance ? Faut-il rappeler que « gouverner, c’est prévoir » ? 

L’état déclaré de guerre peut réclamer l’unité et l’obéissance. L’état de catastrophe réclame l’unité, la solidarité et la capacité à s’interroger. 

Alors je ne fais que poser des questions. On nous dit qu’il sera temps après d’analyser, qu’il pourrait être indécent de le faire maintenant... On voit où mène le manque d’analyses avant. Après les drames, la place est à la résilience et à l’oubli le plus souvent, voire au révisionnisme et au négationnisme, comme le montrent les expériences passées. Sans misanthropie, je ne nourris pas trop d’illusions sur la nature humaine. 

Lorsqu’il s’agit de vie ou de mort, réfléchir, se questionner et interroger le monde est un droit immédiat et inaliénable. Et pas uniquement dans les cas d’urgence sanitaire, mais également environnementale ou sociétale. Sans doute certaines questions portent en elles clairement les réponses. 

D’autres interrogent sur la place de l’homme, variable d’ajustement d’une finalité économique ou au cœur d’une société respectueuse de sa place et de son environnement, en commençant par les plus faibles? 

 

Jean-François Debargue 

28 mars 2020

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J'ai téléphoné juste pour entendre une voix .. je suis déjà tombé amoureux d'un sourire ..

31 Mars 2020, 06:59am

Publié par Grégoire.

J'ai téléphoné juste pour entendre une voix .. je suis déjà tombé amoureux d'un sourire ..

 

Je suis désolé, mais je ne veux pas être empereur, ce n'est pas mon affaire. Je ne veux ni conquérir, ni diriger personne. Je voudrais aider tout le monde dans la mesure du possible, juifs, chrétiens, païens, blancs et noirs. Nous voudrions tous nous aider si nous le pouvions, les êtres humains sont ainsi faits. Nous voulons donner le bonheur à notre prochain, pas lui donner le malheur. Nous ne voulons pas haïr ni humilier personne. Chacun de nous a sa place et notre terre est bien assez riche, elle peut nourrir tous les êtres humains. Nous pouvons tous avoir une vie belle et libre mais nous l'avons oublié.

 

L'envie a empoisonné l'esprit des hommes, a barricadé le monde avec la haine, nous a fait sombrer dans la misère et les effusions de sang. Nous avons développé la vitesse pour nous enfermer en nous-mêmes. Les machines qui nous apportent l'abondance nous laissent dans l'insatisfaction. Notre savoir nous a fait devenir cyniques. Nous sommes inhumains à force d'intelligence, nous ne ressentons pas assez et nous pensons beaucoup trop. Nous sommes trop mécanisés et nous manquons d'humanité.

 

Nous sommes trop cultivés et nous manquons de tendresse et de gentillesse. Sans ces qualités humaines, la vie n'est plus que violence et tout est perdu.

 

Les avions, la radio nous ont rapprochés les uns des autres, ces inventions ne trouveront leur vrai sens que dans la bonté de l'être humain, que dans la fraternité, l'amitié et l'unité de tous les hommes.

 

En ce moment même, ma voix atteint des millions de gens à travers le monde, des millions d'hommes, de femmes, d'enfants désespérés, victimes d'un système qui torture les faibles et emprisonne des innocents.

 

Je dis à tous ceux qui m'entendent : Ne désespérez pas ! Le malheur qui est sur nous n'est que le produit éphémère de l'habilité, de l'amertume de ceux qui ont peur des progrès qu'accomplit l'Humanité. Mais la haine finira par disparaître et les dictateurs mourront et le pouvoir qu'ils avaient pris aux peuples va retourner aux peuples. Et tant que des hommes mourront pour elle, la liberté ne pourra pas périr.

 

Soldats, ne vous donnez pas à ces brutes, à une minorité qui vous méprise et qui fait de vous des esclaves, enrégimente toute votre vie et qui vous dit tout ce qu'il faut faire et ce qu'il faut penser, qui vous dirige, vous manœuvre, se sert de vous comme chair à canons et qui vous traite comme du bétail.

 

Ne donnez pas votre vie à ces êtres inhumains, ces hommes machines avec une machine à la place de la tête et une machine dans le cœur.

 

Vous n'êtes pas des machines.

 

Vous n'êtes pas des esclaves.

 

Vous êtes des hommes, des hommes avec tout l'amour du monde dans le cœur.

 

Vous n'avez pas de haine, sinon pour ce qui est inhumain, ce qui n'est pas fait d'amour.

 

Soldats ne vous battez pas pour l'esclavage mais pour la liberté.

 

Il est écrit dans l'Evangile selon Saint Luc « Le Royaume de Dieu est au milieu de vous », pas dans un seul humain ni dans un groupe humain, mais dans tous les humains, mais en vous, en vous le peuple qui avez le pouvoir, le pouvoir de créer les machines, le pouvoir de créer le bonheur. Vous, le peuple, vous avez le pouvoir, le pouvoir de rendre la vie belle et libre, le pouvoir de faire de cette vie une merveilleuse aventure.

 

Alors au nom même de la Démocratie, utilisons ce pouvoir. Il faut tous nous unir, il faut tous nous battre pour un monde nouveau, un monde humain qui donnera à chacun l'occasion de travailler, qui apportera un avenir à la jeunesse et à la vieillesse la sécurité.

 

Ces brutes vous ont promis toutes ces choses pour que vous leur donniez le pouvoir : ils mentaient. Ils n'ont pas tenu leurs merveilleuses promesses : jamais ils ne le feront. Les dictateurs s'affranchissent en prenant le pouvoir mais ils font un esclave du peuple.

 

Alors, il faut nous battre pour accomplir toutes leurs promesses. Il faut nous battre pour libérer le monde, pour renverser les frontières et les barrières raciales, pour en finir avec l'avidité, avec la haine et l'intolérance. Il faut nous battre pour construire un monde de raison, un monde où la science et le progrès mèneront tous les hommes vers le bonheur.

Soldats, au nom de la Démocratie, unissons-nous tous !

 

Charlie Chaplin 

 

 

"J'ai pardonné des erreurs presque impardonnables, j'ai essayé de remplacer des personnes irremplaçables et oublié des personnes inoubliables. J'ai été déçu par des gens que j'en croyais incapables, mais j'ai déçu des gens aussi. J'ai tenu quelqu'un dans mes bras pour le protéger. Je me suis fait des amis éternels. J'ai ri quand il ne le fallait pas. J'ai aimé et je l'ai été en retour, mais j'ai aussi été repoussé. J'ai crié et sauté de tant de joies, j'ai vécu d'amour et fait des promesses éternelles, mais je me suis brisé le coeur, tant de fois !

J'ai pleuré en écoutant de la musique ou en regardant des photos. J'ai téléphoné juste pour entendre une voix, je suis déjà tombé amoureux d'un sourire. J'ai déjà cru mourir par tant de nostalgie. J'ai eu peur de perdre quelqu'un de très spécial (que j'ai fini par perdre). Mais j'ai survécu ! Et je vis encore ! Et la vie, je ne m'en lasse pas. Et toi non plus tu ne devrais pas t'en lasser. Vis ! Ce qui est vraiment bon, c'est de se battre avec persuasion, embrasser la vie et vivre avec passion, perdre avec classe et vaincre en osant... parce que le monde appartient à celui qui ose ! La vie est beaucoup trop belle pour être insignifiante!"

Charlie Chaplin 

 

 

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«Ecrire sur la fin d’un monde»

30 Mars 2020, 00:50am

Publié par Grégoire.

«Ecrire sur la fin d’un monde»

 

Une fois prononcé, le mot devient une parole. Une voix, ou même une langue. Une fois dit, le mot évolue. Il se transforme, s’adapte, transmue. Il se propage. Tout simplement le mot devient un virus de communication. Un virus qui a besoin de l’oreille de quelqu’un pour prospérer. Mais une fois écrit, le mot peut devenir tout et n’importe quoi: la déclaration des droits de l’homme, Don Quichotte, une recette «simplifiée» de tartiflette, une lettre d’amour, Magna Charta Libertatum ou un rapport policier… Une chose est sûre. Posé sur le papier, le mot reste. Tel un signe graphique de notre émotion. Une fois écrit, notre mot sort du silence et de sa solitude. Il devient alors une expérience collective, appelée aussi lecture.

 

***

J’ai 55 ans et par un malentendu géopolitique je suis né en Yougoslavie. Je ne suis pas mort à la guerre, ni dans les camps. Je suis survivant. Réfugié. J’ai eu la chance d’échanger la fin du communisme pour le crépuscule du capitalisme. De passer de l’éducation collective à l’individu. Du nous au moi. A posteriori, je me demande quelle aurait été la réaction du pouvoir yougoslave face à la propagation du Covid-19. Pour les pays, disons, démocratiques, les résultats sont aussi discutables. Avouons-le, c’est très compliqué en France, comme en Suisse. Je simplifie un peu mais il me semble que pour la première fois l’homme occidental doive réfléchir collectivement. Faire le chemin opposé au mien, du moi aller vers le nous.

Notre société si moderne et connectée est très, très fragile. Arrêtée net par le coronavirus. Un grand coup de pied dans notre univers peuplé de citoyens du monde. Une société dans laquelle, soudainement, le mot partager commence à devenir synonyme de contagion. Le Village Global de Marshall McLuhan est fiévreux et éternue. Et nous n’avons pas l’antidote, pour l’instant.

***

 

Les différences entre totalitarisme et démocratie sont essentielles. Dans un pays totalitaire, nous n’avons aucune information sur rien. En démocratie, nous en avons, mais trop. Sous les dictatures, la réponse à toute question politique ou sociale est: je ne sais rien. Ici en Occident: tout le monde sait tout. Quel enfer est-il plus insupportable? Vivre sans ou avec trop d’informations? Dans le silence et les non-dits ou dans la cacophonie? Le vrai ou faux?

Notre monde est à l’arrêt. Démocratie et pandémie sont-ils compatibles? La sacro-sainte liberté – de sortir, de circuler, d’aller voter – ou le confinement dur à la chinoise? Ici, nous avons l’impression que nos élites nous mentent. En attendant, notre macrocosme et notre macroéconomie sont confinés. Les requins de l’ultralibéralisme triomphant et sans bornes sont claustrés dans un tout petit bocal d’aquarium. Chez nous en Bosnie, on dit: un petit marécage et beaucoup de crocodiles.

Avec un vrai danger.

Que notre mémoire ne devienne celle des poissons rouges.

Une dizaine de secondes environ.

***

Alors, certes, il nous reste la littérature. Mais comment écrire en temps de pandémie? Un blog, un post sur Facebook, un tweet, un journal (au secours!!!!) d’écrivain confiné? Quoi dire?

Par sa forme et son essence la littérature refuse la modernité. Les vrais écrivains demandent du temps et du silence tandis que l’écriture dans l’urgence ou sur la Toile réclame immédiatement la scène, la foule, le bruit et la fureur, le sang et les larmes, les likes et les dislikes… Faire une littérature grossiste qui distille les émotions collectives, les peurs, les joies. Une écriture d’affirmation et pas de questionnements.

Celui qui croit en tout est fou. Identique à celui qui ne croit en rien. Les temps cruels nous imposent un vocabulaire particulier, urgent et sérieux. Les grandes pensées et les mots savants. Les phrases «définitives». Dans le genre: la fin de l’humanité ne signifie pas la fin du monde. Ou: la repentance est bonne, mais l’innocence est encore meilleure.

Il n’y a rien de pire que la prise de conscience ultérieure. Alors écrire ou pas dans un monde malade? Rester romancier ou devenir chroniqueur? S’inscrire dans le durable ou l’éphémère?

Tant de questions sans réponses pour un «homme de lettres».

Une chose est certaine.

Les histoires durent plus que les hommes.

***

Le monde malheureusement, dixit l’aveugle clairvoyant Borges, est réel, et moi malheureusement je suis Borges. La pandémie actuelle ne nous apprend rien de nouveau. L’homme est un être étonnant. Il a besoin des mots et d’un vaccin en même temps. De se sentir bien et d’une voix rassurante qui lui dise: eh oui, tout va bien.

Plus que jamais, un écrivain a une tâche responsable. Trouver le bon, le vrai mot. Tout en sachant qu’il n’y a rien de plus discutable que nos certitudes. Souvenons-nous, pendant plusieurs siècles l’homme marchait sur une terre plate. Et c’était une certitude, claire et sûre, de celles que vous n’avez pas besoin de vérifier.

Comme nous tous, j’ai plus souvent regretté la parole que le silence. Tout est possible sauf deux choses. Remettre le dentifrice dans le tube. Et retirer la parole prononcée. Ce qui a été dit.

Il faut alors, dans les limites de notre intelligence et de nos possibilités, faire attention aux mots. A la parole. Les manipuler comme quelque chose de beau et de précieux. Et de dangereux comme de la nitroglycérine. Avec précaution. Mais pas avec peur. Juste de la Prudence.

Sur la Toile comme dans la vraie vie.

Devant les êtres vivants et encore plus devant un écran.

La prudence ne signifie pas nécessairement l’intelligence. Juste faire attention. Et ne jamais oublier que la littérature ne peut pas être meilleure que la planète. Plus belle, mieux conçue et mieux «réalisée» oui. Mais pas meilleure. Le monde, malheureusement, est réel.

Enfin, même le bon Dieu a écrit deux fois son testament.

Velibor Čolić

P.-S.: C’est une femme qui dit à son mari: «Ecoute Raymond, on va poster sur Facebook qu’on a le coronavirus. Comme ça les voisins vont croire qu’on est allé à Venise.»

Velibor Čolić est né en Bosnie en 1964. Il vit en France depuis 1992. Il a écrit plusieurs romans en bosniaque avant de choisir le français. «Manuel d’exil, réussir son exil en 35 leçons» lui a valu un large succès. Dernier titre paru: «Le Livre des départs» (Gallimard, 2020).

https://veliborcolic.wordpress.com

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Il y a un instant où le monde est laissé seul. Abandonné.

27 Mars 2020, 02:46am

Publié par Grégoire.

Il y a un instant où le monde est laissé seul. Abandonné.

 

Un éclair de l’au-delà traverse mon cerveau. C’est une pie, ou un geai, qui vient de passer en rase-mottes dans le pré. Je n’ai pas eu le temps de bien voir ce que c’était, juste celui de savourer la joie du pur éclair. C’était l’entame de ma journée. Après, il y a eu la lumière qui franchissait l’obstacle des rideaux sales et tombait sur le carrelage de la cuisine.

 

La lumière est une lettre ouverte. Elle me dit chaque fois le plus urgent: « Tiens, puisque tu me vois, puisque tu me prêtes attention et que tu m’aimes, c’est que tu es vivant. » Qu’est-ce que « voir »? Aujourd’hui, je dirais: c’est être cueilli; voilà, « cueilli »: quelque chose – un événement, une couleur, une force – vous fait venir à lui, comme les petits enfants prennent une marguerite par le cou, et tirent. La beauté nous décapite. Un oiseau non reconnu et un rideau sale m’emmènent au ciel.

 

Vous êtes derrière cette lettre que je vous écris. Vous êtes très difficile à atteindre. Il me semble que si je prends le plus banal, le secret que nous avons en commun d’avoir à mourir un jour, si j’empoigne un peu de lumière sale et que je la jette sur la page, vous serez là soudain, nous serons réunis par la même joie simple.

 

L’oiseau, c’était un geai, je crois. Quand je mets mes yeux dans les yeux des bêtes, tous les anges défilent devant moi. Plus tard, vers le milieu de l’après-midi, un silence s’est fait partout dans le pré. Plus d’oiseau, pas de vent, rien. Je pensais à cette lettre. Elle n’avançait pas. Le ciel soudain a pâli comme quelqu’un à qui on vient d’annoncer une mort. Les lumières ont tourné au gris, suffoquées. Il n’y avait plus rien. Des pensées, oui, mais des pensées sans force, aucune qui arrache le temps comme une vieille affiche pour découvrir la lumière éternelle par-dessous. Et puis le ciel s’est rallumé, tout a repris son cours.

 

C’est quelque chose qui arrive très souvent, vers le milieu de l’après-midi. On s’en aperçoit peu. Il faut être prisonnier ou malade, ou assis devant une table, en train d’écrire, pour s’en apercevoir: l’étoffe du jour est trouée. Par les trous, on voit le diable – ou, si vous préférez ce mot plus calme, le néant.

 

Il y a un instant où le monde est laissé seul. Abandonné. C’est comme si Dieu reprenait son souffle. Un intervalle de néant entre deux domaines de la lumière.

Oui, cette fois, j’en suis sûr, c’était un geai. Je reconnais ces oiseaux à leur lourdeur qui fait leur grâce. Quand ils déploient leurs ailes, on dirait un jeu de cartes en éventail avec que des as. J’ai entendu un paysan se plaindre d’eux, de leurs larcins. Les geais et les mendiants appartiennent à la même confrérie décriée.

 

L’oiseau avait traversé le néant, était ressorti de l’autre côté, faisant le lien entre deux domaines lumineux. Et comme le travail du geai ne suffisait pas et que la nature contrairement à Dieu ne nous abandonne jamais, la lumière est venue à la rescousse dans la cuisine, la lumière périssable a traversé le rideau sale de mon âme et m’a parlé de la lumière éternelle afin qu’à mon tour, je vous en parle, à vous.

 

Christian Bobin.

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Les contemplatives, «maîtresses de la vie cachée et heureuse»

24 Mars 2020, 15:28pm

Publié par Grégoire.

Les contemplatives, «maîtresses de la vie cachée et heureuse»

Dans une lettre adressée aux religieuses contemplatives italiennes, l'évêque d'Avellino rappelle leur rôle essentiel dans cette période difficile de confinement, même si elles vivent loin des regards.

 

 

Lettre écrite depuis le désert

 

«Nous nous tournons vers vous, sœurs « en clôture », pour demander votre prière, pour soutenir vos bras levés, comme ceux de Moïse sur la montagne, en ce temps particulièrement dangereux et pénible pour nos communautés éprouvées : notre résilience et la victoire future dépendent de votre résistance dans l’intercession.

 

Vous êtes les seules Italiennes à ne pas remuer un muscle facial devant la pluie de décrets et de dispositions restrictives qui nous tombent dessus en ces jours parce que ce qui nous est demandé pour quelque temps, vous le faites déjà depuis toujours et ce que nous subissons vous l’avez choisi.

 

Enseignez-nous l’art de vivre contentes de rien, dans un petit espace, sans sortir, et cependant engagées dans des voyages intérieurs qui n’ont pas besoin d’avions ni de trains.

« Donnez-nous de votre huile » pour comprendre que l’esprit ne peut pas être emprisonné, et que plus l’espace est étroit, plus large s’ouvre le ciel. Rassurez-nous : on peut vivre de peu et être dans la joie, rappelez-nous que la pauvreté est la condition inéluctable de chaque être parce que, comme disait Don Primo Mazzolari, « il suffit d’être homme pour être un pauvre homme ».

 

Redonnez-nous le goût des petites choses, vous qui souriez en voyant un lilas fleuri devant la fenêtre de votre cellule et saluez une hirondelle qui vient annoncer que le printemps est de retour, vous qui êtes émues face à une douleur et qui exultez encore devant le miracle d’un pain qui dore au four.

 

Dites-nous qu’il est possible d’être ensemble sans être amassés, de correspondre de loin, de s’embrasser sans se toucher, de s’effleurer par la caresse d’un regard ou d’un sourire, simplement… de se regarder.

 

Rappelez-nous que la parole est importante si elle est pensée, tournée et retournée dans le cœur, si elle a pris le temps de lever dans la huche à pain qu’est notre âme, si on l’a vue fleurir sur les lèvres d’un autre, dite à voix basse sans être criée et aiguisée pour blesser.

 

Mais, encore plus, enseignez-nous l’art du silence, de la lumière qui se pose sur le rebord de la fenêtre, du soleil qui se lève « comme un époux qui sort de la chambre nuptiale » ou qui se couche « en colorant le ciel de feu », l’art de la quiétude du soir, de la bougie allumée qui projette de l’ombre sur les murs du chœur.

 

Racontez-nous qu’il est possible d’attendre pour se serrer dans les bras même toute la vie car « il y a un temps pour s’embrasser et un temps pour s’abstenir » dit Qohélet.

 

Le Président Conte a dit qu’à la fin de ce temps de dangers et de restrictions, nous nous embrasserons encore dans un climat de fête… pour vous il y a encore peut-être vingt, trente, quarante ans à attendre !

 

Apprenez-nous à faire les choses lentement, avec solennité, sans courir, en faisant attention aux détails  car chaque jour est un miracle, chaque rencontre un don, chaque pas une avancée majestueuse vers la salle du trône, un mouvement de danse ou une symphonie.

 

Murmurez-nous qu’il est important d’attendre, de remettre à plus tard un baiser, un don, une caresse, une parole, parce que l’attente d’une fête en augmente la lumière et « le meilleur doit encore advenir ».

 

Aidez-nous à comprendre qu’un accident peut être une grâce et qu’une contrariété peut cacher un don, qu’un départ peut accroître l’affection et qu’un éloignement peut finalement préparer une rencontre.

 

A vous, maîtresses de la vie cachée et heureuse, nous confions notre embarras, nos peurs, nos remords, nos rendez-vous manqués avec Dieu qui nous attend toujours, vous prenez tout dans votre prière et nous le rendez en joie, en bouquets de fleurs et en jours de paix.

Amen »

 

Mgr Arturo Aiello

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Comment ne pas entendre cet homme dont l’honneur est de ne jamais chercher son intérêt ?

5 Mars 2020, 05:52am

Publié par Grégoire.

Comment ne pas entendre cet homme dont l’honneur est de ne jamais chercher son intérêt ?

 

La parole du pape François va plus vite que la balle qui le menace. C’est assez facile somme toute de dire ce que cet homme a d’extraordinaire. Ce n’est pas son royaume d’opérette. On dirait un éclat du rocher de Monaco en plein milieu de Rome, une miette tombée de la tartine d’un ange – de la confiture de marbre. Ce ne sont pas non plus ses ancêtres, les précédents chefs de bureau. Leur lignée, dit-on, remonte à saint Pierre. L’éternité est une gamine qui joue aux osselets avec les reliques des saints. Ce n’est pas plus ses costumes époustouflants de blancheur, ni ceux crème de framboise des cardinaux qui parfois l’encerclent, rêvant de l’étouffer.

Écartons tout pour bien voir la magie de cet homme, sa manière incroyable de mordre le réel, de nous mordre le cœur pour qu’il se remette à battre. L’Église catholique est une rentière avec à son cou plissé de jaune (trop de bons repas, trop de cholestérol) le collier des notes de Jean-Sébastien Bach, et à ses doigts les bagues de Rembrandt : ambre et mystère. Siestes théologiques, double anniversaire à Pâques et à Noël, la vieille dame est gâtée, gâteuse. Pour voir ce que l’héritier, le plus que jeune François, a de sublime, enlevons toutes ces images, faisons un feu de jardin avec toutes ces richesses. Voilà : ce qu’il reste c’est la parole de cet homme. Ce qu’elle a d’unique c’est qu’elle est humaine dans un monde qui ne sait plus ce qu’est l’humain. Le prodige est aujourd’hui d’être doué de bon sens, et d’un cœur rayonnant.

 

Au premier soir de son élection il souhaite une bonne soirée aux milliards d’incrédules qui le regardent sur leur écran. La plupart n’ont pas eu droit à une bienveillance aussi vraie (la vérité s’attrape à l’oreille) depuis leurs premiers jours sur terre. Il fait aussi cette chose héroïque : il demande qu’on prie pour lui puis se tait une minute, imposant au monde assourdissant une minute de suspension de souffle, de silence angélique. Tels furent ses débuts : un peu de calme aux enfers. Une toute petite fleur blanche sur la place Saint-Pierre. Depuis il n’arrête pas d’être ordinaire et profond – un homme très simplement, à lui seul une espèce en voie de disparition. Voyez les visages des politiques : ils fuient comme de l’eau et du mensonge. Voyez son visage à lui : un sourire un brin voyou, le treizième apôtre qui traverse un champ de blé à la suite de son maître insensé. Il a dans les yeux une joie soucieuse. Il sait que, pour obéir à l’essentiel, il faut rompre avec les lois. Une des lois puissantes de notre monde c’est la révérence envers le nombre et l’argent. La mafia italienne (et pas seulement elle : toutes les mafias de l’économie) ne veut pas seulement régner, elle veut qu’on la bénisse. Les tueurs vont à la messe cachés parmi les pauvres. Les tueurs veulent un nimbe d’or, une approbation du Dieu qu’ils imaginent tout-puissant et un peu gras – leur modèle en somme, l’architecte milliardaire du paradis. Et de passage dans une ville tuméfiée par la mafia, ce pape dit très crûment, très clairement : la mafia pue. Il n’accorde pas de bénédiction à ceux qui font rentrer la drogue dans les veines, et la peur dans les âmes. Hoquets de scandale, étouffement des mafieux. Personne ne se scandalise mieux qu’un bourgeois.

 

Un « réseau » couvre le monde. Une « toile ». Nous devrions faire plus attention aux mots. Cette « toile », est-ce celle de l’araignée ou est-ce celle de l’oiseleur qui attrape les migrateurs, les âmes de passage ? Tout parle à personne, jour et nuit. Les réseaux sont plus enflammés que des reins malades. La toile a des mailles de plus en plus serrées. La lumière passe de moins en moins. Quelqu’un qui nous parle, c’est très rare. Quelqu’un qui nous parle c’est quelqu’un qui nous arrête et soudain change notre vie. Cet homme sur son balcon, ce tout-blanc, par sa parole il déchire les écrans, les voiles. La toile. C’est inoubliable, une vraie parole. Elle seule peut changer le monde. L’Église, cette vieille dame sur sa fin, riche et puante de morale – voilà que par la gaieté de ce pape elle récupère une jeunesse, ressemble de plus en plus à une gitane deux fois millénaire, prête à danser. Des cardinaux méchants, véreux, assoupis, ont élu à leur tête un poète – car c’est être poète que toucher les cœurs par quelques mots lancés comme du pain aux moineaux. Cet homme est un poète. Ce poète est un penseur. Il parle aux enfants et aux génies. Il est de la même race dure.

Il n’y a que le pape pour être pape. Le lieu, la fonction et le nom qu’il habite sont les plus conventionnels du monde. Chaque fois qu’il parle ou même qu’il sourit, il pulvérise cette convention mortifère. Aux cardinaux congestionnés, rouges verrues sur le visage du Christ, il reproche leur « Alzheimer spirituel », la maladie de leurs « mornes visages », la lèpre de leur science inutile. Comment ne pas croire celui qui, à chaque mot qu’il prononce, fait trembler son propre pouvoir ? Comment ne pas entendre cet homme dont l’honneur est de ne jamais chercher son intérêt, sa parole qui, sur notre mort mondialisée, fait passer le souffle purifiant de Palestine, le vent léger et bleu du lac de Tibériade ? 

 

Christian Bobin

 

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La plus belle musique est celle qui donne le maximum d’intensité à un instant de silence. Simone Weil

1 Mars 2020, 05:12am

Publié par Grégoire.

La plus belle musique est celle qui donne le maximum d’intensité à un instant de silence. Simone Weil
 
La pianiste Zhu Xiao-Mei a été déportée cinq ans en Mongolie. Jean-Sébastien Bach est venu en personne la délivrer : elle s'est dans son exil souvenue des partitions apprises par cœur. Elle les jouait en appuyant ses doigts sur le clavier de l'air. Il y a un flux dans la vie qui est toute la vie. Une onde lumineuse. Quelque chose qui tremble. 
 
Il faut, dit-elle, quand on joue Bach, porter «chaque phrase comme on le ferait d'une bougie qu'on ne veut pas voir s'éteindre un soir de vent."
 
C'est une jolie façon de parler de la musique. Jolie et juste. Parler par images, c'est s'adosser à l'arbre de Vie. La poésie capture les choses telles que Dieu les voit à l'instant où il les crée et où elles lui glissent des mains. Cette pointe de feu dans le langage — les chiffres s'en écartent. 
 
La pianiste, sortie du camp de rééducation, vit dans l'Occident riche où, dit-elle, tout est beaucoup plus dur que dans un camp. Personne ne veut entendre cette parole-là. Les hommes fermés ont fait main basse sur le langage. Les chiffres avancent, avancent. Les ordinateurs doivent étre très malades pour qu'on s'occupe autant d'eux. Les chiffres grignotent les poutres du monde. Ils avancent, ils avancent. Un jour il ne restera plus que la poésie pour nous sauver. Je ne parle pas ici d'un genre littéraire ni d'un bricolage sentimental. Je parle de la déflagration d'une parole incarnée. Seuls rendent habitable le monde les bégaiements d'une parole qui ne doit rien à la  triste perfection d'un savoir-faire. Un jour nous lèverons la tête vers le ciel et nous ne verrons plus qu'un panneau d'affichage avec les prix d'entrée pour le paradis. C'est une maladie mortelle que d'être professionnel jusqu'au bout des ongles. Qu'est-ce que l'humain, sinon ce qui ne supporte pas les chiffres, le terrible savoir-faire ? Dans les tableaux du peintre De La Tour, la flamme d'une bougie représente l'âme. Elle éclaire des mains qui ont l'intelligence de ne rien faire. Des mains qui réfléchissent, on les dirait en cire.
 
Le monde moderne n'est qu'une tentative de moucher la chandelle de l'âme, afin que brille dans le noir la seule brillance hypnotisante des chiffres. L'âme, vous savez, cette pianiste qui joue toujours la note d'à côté, que le monde ne veut pas engager parce qu'elle manque d'habileté et dont il dit .. « Enlevez-moi ça, tout ira mieux sans elle. "
 
Christian Bobin 

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Pas de plus grande gloire que de vivre seul et ignoré

28 Janvier 2020, 01:36am

Publié par Grégoire.

Pas de plus grande gloire que de vivre seul et ignoré

15 septembre

Au cloître de San Francesco à Fiesole, une petite cour bordée d’arcades, gonflée de fleurs rouges, de soleil et d’abeilles jaunes et noires. Dans un coin, un arrosoir vert. Partout, des mouches bourdonnent. Recuit de chaleur, le petit jardin fume doucement. Je suis assis par terre et je pense à ces franciscains dont j’au vu les cellules tout à l’heure, dont je vois maintenant les inspirations, et je sens bien que, s’ils ont raison, c’est avec moi qu’ils ont raison. Derrière ce mur où je m’appuie, je sais qu’il ya a la colline qui dévale la ville et cette offrande de tout Florence avec ces cyprès. Mais cette splendeur du monde est comme la justification de ces hommes. Je mets tout mon orgueil à croire qu’elle est aussi la mienne et celle de tous les hommes de ma race (qui savent qu’un point extrême de pauvreté rejoint toujours le luxe et la richesse du monde). S’ils se dépouillent, c’est pour une plus grande vie (et non pour une autre vie). C’est le seul sens que je consente à entendre dans le mot « dénuement ». « Etre nu » garde toujours un sens de liberté physique et cet accord de la main et des fleurs, cette entente amoureuse de la terre et de l’homme délivré de l’humain, ah, je m’y convertirais bien si elle n’était déjà ma religion.

            Aujourd’hui je me sens libre à l’égard de mon passé et de ce que j’ai perdu. Je ne veux que ce resserrement, cet espace clos (cette lucide et patiente ferveur). Et comme le pain chaud qu’on presse et qu’on fatigue, je veux seulement tenir ma vie entre mes mains, pareils à ces hommes qui ont su renfermer leur vie entre des fleurs et des colonnes. Ainsi encore de ces longues nuits de train où l’on peut se parler et se préparer à vivre, soi devant soi, et cette admirable patience à reprendre ses idées, à les arrêter dans leur fuite, puis à avancer encore. Lécher la vie comme un sucre d’orge, la former, l’aiguiser, l’aimer enfin, comme on cherche le mot, l’image, la phrase définitive, celui ou celle qui conclut, qui arrête, avec quoi on partira et qui fera désormais toute la couleur de notre regard. Je puis bien m’arrêter là, trouver enfin le terme d’un an de vie effrénée et surmenée. Cette présence de moi-même à moi-même, mon effort est de la mener jusqu’au bout, de la maintenir devant tous les visages de ma vie (même au prix de la solitude que je sais maintenant si difficile à supporter). Ne pas céder : tout est là. Ne pas consentir, ne pas trahir. Toute ma violence m’y aide et le point où elle me porte mon amour m’y rejoint et avec lui la furieuse passion de vivre qui fait le sens de mes journées.

            Chaque fois que l’on (que je) cède à ses vanités, chaque fois que l’on pense et vit pour « paraître », on trahit. A chaque fois, c’est toujours le grand malheur de vouloir paraître qui m’a diminué en face du vrai. Il n’est pas nécessaire de se livrer aux autres mais seulement à ceux qu’on aime. Car alors ce n’est plus se livrer pour paraître mais seulement pour se donner. Il y a beaucoup plus de force dans un homme qui ne paraît que lorsqu’il le faut. Aller jusqu’au bout, c’est savoir garder son secret. J’ai souffert d’être seul, mais pour avoir gardé mon secret, j’ai vaincu la souffrance d’être seul. Et aujourd’hui je ne connais pas de plus grande gloire que de vivre seul et ignoré. Ecrire, ma joie profonde ! Consentir au monde et au jouir (mais seulement dans le dénuement). Je ne serais pas digne d’aimer la nudité des plages si je ne savais demeurer nu devant moi-même. Pour la première fois, le sens du mot bonheur ne me paraît pas équivoque. Il est un peu le contraire de ce qu’on entend par l’ordinaire « je suis heureux ».

            Une certaine continuité dans le désespoir finit par engendrer la joie. Et les mêmes hommes qui, à San Francesco, vivent devant les fleurs rouges, ont dans leur cellule le crâne de mort qui nourrit leurs méditations, Florence à leur fenêtre et la mort sur la table. Pour moi, si je me sens à un tournant de ma vie, ce n’est pas à cause de ce que j’ai acquis, mais de ce que j’ai perdu. Je me sens des forces extrêmes et profondes. C’est grâce à elles que je dois vivre comme je l’entends. Si aujourd’hui me trouve si loin de tout, c’est que je n’ai d’autre force que d’aimer et d’admirer (…).

 

                                                                                              Albert Camus, Carnets, 1917

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Sympathie pour le diable

21 Janvier 2020, 11:09am

Publié par Grégoire.

Ce diable est une drogue dont on ne peut se défaire. La vie des gens heureux paraît ensuite si fade.

Ce diable est une drogue dont on ne peut se défaire. La vie des gens heureux paraît ensuite si fade.

 

 

Il fait froid, il n’y a ni électricité ni eau courante. Surtout, dès que l’on sort dans la rue, ou même que l’on s’approche d’une fenêtre, on est à la merci d’un tireur embusqué. Pourquoi alors venir s’enfermer dans une ville quotidiennement bombardée, sans avoir été conscrit, sans être né dans le camp des assiégés ? Sympathie pour le diable voudrait percer ce mystère, mettant en scène les dernières semaines du séjour de Paul Marchand, journaliste français, à Sarajevo, pendant le premier hiver du siège de la ville par les forces serbes.

 

 

 

 

Entre portrait du reporter de guerre en gloire et réflexion sur la place d’un observateur en enfer, ce premier long-métrage du réalisateur canadien Guillaume de Fontenay cherche avec opiniâtreté la juste distance face à son fascinant sujet, des réponses convaincantes aux interrogations légitimes que suscite le scénario. A l’image de la vanité du travail des journalistes, qui n’ont jamais mis fin à une guerre, le travail du cinéaste reste inabouti, mais après tout, de prestigieux aînés l’ont précédé dans cette impasse – Oliver Stone ou Michael Winterbottom.

 

 

Sympathie pour le diable a été tourné en hiver, à Sarajevo, dans des couleurs froides, en un format qui inspire la claustrophobie, le 4:3 des images télévisées de l’époque. Dans les rues dévastées de la ville, on reconnaît la voiture de Paul Marchand : non seulement elle arbore les lettres « TV » mais aussi un autocollant qui proclame l’immortalité du conducteur. Et la silhouette de Paul Marchand est tout aussi identifiable, bonnet de marin enfoncé sur la tête, cigare cubain au bec. On dirait qu’il a accordé à sa mise le soin qu’une costumière mettrait à définir un personnage de cinéma.

 

 

Avec un photographe (Vincent Rottiers), avec ses collègues américains et européens, il cavale de charnier en barrages de miliciens, recevant en cours de film le renfort de Boba (Ella Rumpf), une jeune Serbe qui a choisi de rester à Sarajevo. Elle l’aide à passer les lignes, il l’aide à survivre au dénuement quotidien. Cette routine périlleuse et absurde (dès les premières séquences, l’indifférence du monde à ce qui se passe à Sarajevo est établie) est entrecoupée de heurts entre le protagoniste et ses collègues : refusant de faire un pas en arrière pour mieux voir, Paul Marchand défend un engagement qui le conduit non seulement à aider les nécessiteux, mais à choisir, en actions, son camp dans le conflit en cours.

 

 

Tout, dans la mise en scène, dans le jeu fiévreux, teinté de dandysme, de Niels Schneider, veut amener le spectateur à se rendre aux arguments de Paul Marchand. On peut prendre tel quel ce plaidoyer pour un journalisme d’aventure, exercé comme un sport de l’extrême, puisque la voix qui le porte est séduisante. Mais au lieu de l’inscrire dans une dialectique fructueuse, qui s’interrogerait entre autres sur la place que s’arrogent les journalistes dans la vie (et la mort) de ceux qu’ils observent, qui sont ici à peine représentés, Sympathie pour le diable emprunte la voie du thriller. La trajectoire du héros prend le pas sur le tragique de l’histoire.

 

https://www.lemonde.fr/international/article/2019/11/26/paul-marchand-reporter-en-guerre_6020502_3210.html

 

 

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LETTRE À HELGA

17 Janvier 2020, 07:28am

Publié par Grégoire.

LETTRE À HELGA

« Allez savoir pourquoi, certains livres agissent sur vous comme des aimants, qu'ils vous collent tant à la peau, tant au corps, tant à l'âme, qu'il vous est impossible de vous en dégager. Cette LETTRE À HELGA a cette évidente beauté. Une lettre magique à l'humanité sensible, indispensable. Cher Bjarni, Voilà, je viens de finir ta lettre à Helga et comment te dire ? Je crois que tu as bien été capable de me tirer quelques larmes. J'ai caché mon mouchoir, mais ils ont bien vu que j'avais les yeux rouges. Oh, évidemment, j'ai protesté pour la forme, comment laisser croire qu'un vieil éleveur islandais de moutons pourrait m'émouvoir alors que, entre nous, j'en ai lu bien d'autres des romans. Oui, mais des comme le tien, en fait, je ne crois pas. Marteinn a bien fait de te sortir de la maison de retraite pour l'été, de te ramener sur les terres que tu fréquentais gamin, puis jeune homme, puis homme tout court. Et si la vue de ta chambre n'avait pas donné sur la ferme d'Helga et d'Hallgrìmur, est-ce que cela te serait venu de l'écrire, cette si longue lettre d'amour à celle que tu n'as jamais cessé d'aimer.

Oui, je sais, marié à Unnur, était-ce bien raisonnable de t'enticher d'Helga ? Mais je te comprends, doit-on s'étonner que certaines choses arrivent ? Quand tu rappelles ce jour de décembre où tu as aidé Helga à mener les brebis au bélier, on devine qu'il y avait, dans ton esprit, un peu plus que de la camaraderie saine entre éleveurs. D'ailleurs, tu ne t'es pas longtemps caché, et quand elle t'a dit tout tranquillement que tu étais un expert palpeur, tu ne t'es pas mis à rougir, espèce de garnement, mais elle si, et c'est parfois juste comme ça que commencent les grandes histoires d'amour. J'avoue que parfois, dans ta lettre, tu ne prends pas de gants de soie pour appeler un chat un chat. Tu me rétorqueras certainement que la géographie des lieux n'incite pas tous les matins à la poésie.

Du côté de Kolkustadir, quand souffle le vent du Nord, on trouve plus d'attraits à se calfeutrer dans le foin, et quand le soleil nous réchauffe à courir jusqu'aux Mamelons d'Helga. D'ailleurs, avant de mourir, pourrais-tu me dire où ils se cachent vraiment du côté de Göngukleif ? Parce que l'ennui avec vous, les éleveurs islandais, à force d'être nourri dès le biberon de sagas interminables, on se demande parfois s'il est réellement possible de démêler le vrai de l'écheveau que vous tissez ! Ce dont je suis certain, après avoir lu et relu ta lettre, c'est que tu devais sacrément l'aimer la douce Helga ! Et comme je sais que tu sauras garder ta langue, j'ai bien envie de te faire une confidence. Surtout, ne le prends pas mal, de toute manière, il y a prescription, mais si tu savais comme, moi aussi, je suis tombé amoureux d'elle, d'elle et jaloux de vous deux. Il n'y a pas d'évidence à l'amour, parce qu'il ne s'écrit pas toujours comme on le souhaiterait. On est maladroit, on espère qu'il suffit simplement de poser les mots les uns après les autres. Et bien non, ce que tu nous as raconté, mon cher Bjarni, c'est bien plus qu'une simple histoire d'amour, c'est un peu de l'histoire de l'humanité, à ta sauce islandaise, et je te le dis comme je le pense, elle est sacrément réussie, et la sauce, et l'histoire. Mais là où tu dois être parti désormais, tu ne m'écoutes plus, alors embrasse Helga bien fort pour moi… »

https://www.zulma.fr/coups-coeur-libraires-la-lettre-a-helga-572074.html

LETTRE À HELGA

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Traversé

18 Décembre 2019, 10:52am

Publié par Grégoire.

Traversé

 

Djanet, Tassili n’ajjer, novembre 2019.

 

Imaginer une forêt de pierres en plein désert, mots jetés sur une page de sable par un Dieu amoureux et poète. Des troncs pétrifiés en mégalithes plantés dans le sable. Une forêt de conte que le souverain d’un royaume aurait minéralisé comme d’immortels visiteurs du soir. Chacun de ces arbres est un penseur silencieux auquel le temps et son érosion ont donné des profils fantastiques. Dans quelques failles on peut voir danser leurs pensées.

 

 

Certains portent ensemble ou séparément, dans un équilibre fragile et une fuite immobile, des baluchons semblant tombés du bleu du ciel, d’autres pleurent des larmes de pierres roulant à leurs pieds, certains se soutiennent dans un écroulement mêlé. Dans chacun bat un cœur que passent remonter des moula-moula et autres petits passereaux du désert. Je me suis couché au pied d’un de ces migrants pétrifiés, fuyant dans un de ces cauchemars où la course se fige. Au loin, une armée au garde à vous met en joue la voie lactée. Quelqu’un là-haut a détaché d’un coup de serpe lunaire le manteau d’étoiles. Dans cet infiniment grand, naviguant aux étoiles, l’infiniment petit sort alors inscrire son histoire et déplier ses cartes dans les grains du sable. Dans un décor de clairière sableuse, des corps abandonnés caressés d’absolu, statues grattant l’azur sourd de prières muettes.

 

J’ai vu tant de pierres dressées dans la hamada de Tindouf, de l’autre côté du désert, autour des camps sahraouis. Les pépinières d’âmes semées deviennent elles à leur tour forêts de pierre ?

 

 

Le ciel est d’un bleu de faïence profondément innocent, d’un bleu qui regarde ailleurs. Il a pourtant dû pleuvoir des pierres. Autour de chacune d’elles, un trou dans le sable semble l’attester. De quelle table céleste sont elles tombées, de quelle nappe ont-elles été secouées ? Qui a refermé cette porte qu’effleurent quelques motifs nuageux et dans laquelle un œil de bœuf laisse entrevoir l’omniprésence d’un œil de feu. Nos esprits encombrés cherchent des comparaisons pour exprimer l’indicible du simplement beau.

 

 

 

Quelques herbes pliées sous le souffle du vent sont devenues compas, dessinant sur le sable des cercles à brins levés. Un insecte, sans doute attiré par la marionnette végétale, s’est trouvé enfermé dans cette prison circulaire à ciel ouvert et y a tracé une folle cartographie de mers et de continents. Les prisons élaborent les rêves, les voyages, cette part de nous en liberté conditionnelle. Sur ses pointes de saphir une danseuse chorégraphie son ballet et grave dans les sillons le chant du vent. Certaines de ces herbes, trop sèches, ont fini par se couper à la base et à s’envoler, laissant des cercles parfaits et anonymes, pupilles regardant les nôtres, comme des points d’interrogation au bout de phrases effacées. Danses de vie, en cercles circonscris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au loin, à flanc de sable et de pierre, des tombeaux millénaires dessinent leurs motifs de serrures, priant le ciel d’en accorder les clefs. Compas réclamant compassion.

De quelles âmes les herbes sèches sont-elles les scribes ? De quelles prières tremblantes le vent les agite elles, fragiles aiguilles affolées de sismographe, petits derviches tourneurs de clefs ?

Danses de mort, en cercles circonscris.

 

 

L’espace et le temps, dans l’infiniment vaste et l’infiniment petit, dans la pérennité et l’éphémère, dans le silence tumultueux des dunes et des pierres, gravent et effacent dans un même mouvement imperceptible et perpétue, dans l’érosion du grès ou l’ondulation des barkanes sableuses l’histoire minérale, végétale, animale.

Le désert est le testament de Dieu. Un testament vivant, sans cesse modifié. Nos empreintes sont ses dernières volontés dans la mémoire des sables, paraphes boiteux de nos pas ou trace d’un front y déposant sa prière.

 

 

 

Pourquoi, gavés d’images, courir et s’ébahir devant des traces ocrées parfois difficilement discernables ou des gravures taillées sur la pierre ? Entre gavé et gravé, il manque l’r.

L’air de l’enfant curieux d’un trésor à trouver, l’air soufflé en buée sur nos yeux pour en éclaircir la vision. L’air respirable, tout simplement, celui qui va nous manquer, parce que nous ne gravons plus l’essentiel pour nous gaver de superflu.

 

Une trainée vue de loin sur la roche est parfois une veine qui fait palpiter les nôtres de la même façon que l’image peinte ou gravée qu’on finit par voir, « là juste devant tes yeux » après d’interminables secondes de recherche. En les découvrant enfin, nos yeux basculent en nous, révulsés dans la conversion. Ces peintures ou ces gravures ont la modernité d’un temps millénaire qui bouscule nos idées reçues.

 

Comment ces hommes ont-ils été retenus par la roche d’où ils semblent vouloir s’extraire ?  Comment ces coureurs de fond ont-ils pu transformer les mètres en années, l’espace en temps ? Comment ces véritables artistes ont-ils su s’arrêter à l’essentiel d’une vie quotidienne tout en croquant une esquisse divine ?

 

 

 

Scènes de chasse, d’élevage, de nomadisme, de regards timides ou de mains effleurées, éternelles. Nous avons depuis inventé puis chassé et expatrié nos Dieux dans des livres sacrés, la religion, le culte et les symboles, le cléricalisme. Les hommes d’il y a 10 000 ans ignoraient en être simplement habités, lorsque leurs mains traçaient ou gravaient des larmes aux yeux des vaches ou de minuscules danseurs étonnants et émouvants. Savaient ils qu’ils convertiraient nos yeux à voir cette part divine en nous reléguée ?

 

 

Autour du cercle d’une case ou d’une caverne ronde comme une terre où dorment des enfants et que veillent des mères assises, une autre personne en garde l’entrée. Autour, quelques vieillards appuyés sur des bâtons sont assistés de personnes marchant à leur côté. Dans un troisième horizon, femmes et hommes courent en « grand jetés », pour assurer la vie. Ronds concentriques dans la mémoire d’une eau évaporée. Quelle image de nous demain ?

 

 

 

 

 

 

On croit traverser le désert. C’est lui qui vous traverse.

 

Son immensité s’infiltre par les yeux, son infiniment petit pénètre en vent de sable par les pores de la peau. Une part d’inexpliqué s’installe en vous, une page oubliée mais qui vous appartient, qui va vous revenir, comme un nom, sur le bout de la langue.

 

Vous devenez un voyageur troué, à jamais irréparable. Une érosion vous transforme, des graffitis apparaissent à vos frontons, des pigments sur vos mains, votre équilibre défie les lois. Vous devenez le bivouac d’une nuit d’étoiles, ce minuscule point sur l’horizon d’où le soleil choisira de surgir, cette arche sous laquelle son ombre passera, cette guelta qui se baigne dans votre reflet, cette figurine nomade oxydée qui danse l’éternité.

 

 

 

 

Jean-François Debargue

 

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Les femmes et Dieu (II)

31 Mars 2019, 20:24pm

Publié par Grégoire.

Les femmes et Dieu (II)

 «Nous ne devons pas avoir peur de la bonté, et même pas non plus de la tendresse » François, Pape.

Ayant grandi dans la patrie de la sainte de Lisieux, j’ai fait mien depuis longtemps ces passages que tous ses dévots répètent sans souvent rien comprendre de leur sublime insolence : « dans le cœur de l’Eglise, ma mère, je serais l’amour ». Ah oui, rien que ça ? Oui, pas seulement quelqu’un qui aime, mais l’amour lui-même ! Maintenant qu’elle a été diagnostiquée plus grande sainte des temps modernes on lit ces mots sans broncher, mais à l’époque où elle les écrit, c’était sinon insolent, du moins culotté !  C’est à cause de son sens de l’amour qui nous prend tout entier qu’elle se compare à Marie Madeleine « Voyez la Madeleine : elle en a consommé des hommes, jusqu'à rencontrer "à hauteur de cavalier", celui qui a su parler à son coeur. Et alors, mort ou vivant, elle ne le lâche plus… » rappelant que si elle n’avait pas été attirée au Carmel elle en aurait sûrement consommés plus que Marie Madeleine…*

Sacrée bonne femme qui d’une tout autre manière rappelle l’orgueil insolent de la pucelle d’Orléans qui tint tête à ce Cauchon, évêque de Lisieux, clamant à chaque début des jours de son procès : « je viens de Dieu et j’y retourne ». Manière de lui faire savoir : « bas les pattes mon coco, tu touches à moi, tu touches à Dieu ! » Malheureusement, ce Cauchon devait avoir autant de crainte de Dieu qu’une truie de se salir… C’est toujours la pauvreté d’esprit et le sens des femmes qui a fait défaut chez les hommes d’Eglise. Ou peut-être est-ce le même manque ? C’est certain que devant ce que Dieu a proclamé être son chef-d’œuvre, la raison masculine préfère souvent rester dans sa pusillanimité que de s’avouer ignorant. Faut pas charrier après tout, on était quand même là avant elles ! Eternel orgueil du droit d’aînesse ! Pourtant c’est trop souvent d’elles que viennent les plus profondes lumières : par exemple cette lettre que devrait apprendre chaque personne se réclamant de l’évangile et dont certains psychiatres admirent la finesse d’intelligence : « plus on est faible, sans vertus ni désirs, plus on est propre aux opérations de cet amour consumant et transformant...  il faut consentir à rester toujours pauvre et sans force, et voilà le difficile, car le véritable pauvre d'esprit, où le trouver ? (Pas) parmi les grandes âmes, mais bien loin, c'est-à-dire dans la bassesse, dans le néant... Ce qui plaît au bon Dieu, c'est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c'est l'espérance aveugle que j'ai en sa miséricorde... Voilà mon seul trésor …». Bref, aimer simplement ses nullités et attendre d’être de plus en plus faible ! Pas très sexy ! Pourtant source de joie. Et, parce que ces lieux où on n’est plus capable de coopérer sont en nous les vraies portes ouvertes à l’action de l’Invisible : « toute notre vie n’est faite que d’échecs et ces échecs sont des carreaux cassés par où l’air entre ». Et enfin, y-a-t-il autre chose que l’amour qui mette à nu nos fragilités et vulnérabilités et qui nous rendent donc évangéliques ? « Vous tous qui m’écoutez, moi je vous dis : aimez ! » 

C’est certainement la première conversion que le monde attend -inconsciemment- de l’Eglise. Spécialement au pays de Nabilla et de ‘ses anges’.  Mais, peut-être faudrait-il que l’on arrête de seulement écouter les femmes que Dieu envoie, pour enfin les laisser nous prendre la main et nous montrer le chemin ? « Pour aller là où tu ne sais pas il faut passer par où tu ne sais pas » disait St Jean de la Croix

 

Grégoire Plus.

 

* "Cette femme (Marie Madeleine) a toujours exaspéré certaines catégories de gens. Aujourd’hui, elle exaspère les puritains, les intellectuels et les exégètes, comme jadis elle a exaspéré les pharisiens et, parmi les apôtres, Judas. Elle est trop grande, elle est trop près du Christ, elle comprend trop bien tout, elle aime trop, elle ne dit rien pourtant ou presque, mais elle offusque, elle scandalise. D’ailleurs, elle ne scandalise pas que les pharisiens ou les prêtres, par dessus tout elle porte sur les nerfs des médiocres. Elle voit grand, elle aime grand, elle ne frappe qu’aux portes dont le marteau est à hauteur de cavaliers » RL BRUCKBERGER, Histoire de Jésus-Christ, Paris 1965 p. 565 

 

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Les femmes de Dieu.

25 Mars 2019, 12:45pm

Publié par Grégoire.

Les femmes de Dieu.

Pérégrinations d'un cherchant-Dieu.. suite.

 

Messe chez les MC’s ou sœurs de Mère Teresa. J’aime bien ces filles que j’ai longuement fréquentées aux Philippines, en Papouasie, en Inde… dévouées aux plus pauvres d’entre les pauvres. Impressionnantes. Je reconnais dans leurs yeux une certaine tristesse liée à leur formation un peu trop volontariste et, surtout, à cette peur de l’affectivité humaine qu’on leur a trop souvent inculquée. Chez elles, très peu de manifestations d’affection à travers des gestes. Une maladie occidentale qu’on a exportée chez ces filles venues souvent de pays pauvres, mais pourtant riches de gestes et de tendresse. « Ça pourrait tellement vite déraper » m’avait-on dit. Ah oui ? Et après ? Vaut-il mieux prendre le risque de déraper ou bien de terminer avec un cœur sec comme un manche à balai ? Thomas d’Aquin n’avait-il pas clamé en son temps : « l’Esprit saint n’aime que ceux qui aiment ! » L’amour n’est-il pas au cœur de l’Evangile ? Et on s’en méfie encore ? Parce qu’on veut tout maîtriser et que, manque de chance, l’amour nous échappe ? Il est à la fois le lieu précis de la surabondance, de l’excès, toujours de trop et en même temps ce qui nous laisse pauvre, démuni. Mais surtout, si « il n'y a pas de connaissance en dehors de l'amour… (mais surtout) il y a quelque chose de plus terrible que la mort : une vie sans amour » . Pourquoi cette méfiance maladive vis à vis de nos sentiments ?  de notre affectivité ? Est-ce parce que l’amour est toujours inchoatif, imparfait, blessant, avide, possessif, mêlé de passion et d’instinct animal…? Et que le primat de l’intelligence rationnelle, celle qui veut se faire mesure, rend tout débordement, toute souffrance insupportables…? Bizarre que le chemin que le Christ propose soit celui d’un amour crucifiant, et qu’encore plus bizarrement on appelle encore cela « LA Passion ». 

Ce n’est peut-être pas pour rien que l’évangile ait été en fait d’abord communiqué à une femme, Marie. C’est peut-être pour cela que l’évangile de Jean est à la fois le plus profond et aussi le plus historique. Parce que c’est l’évangile de Marie. Et les hommes s’en sont emparés. La femme, n’est-elle pas celle qui éveille l’amour et le renouvelle ? Pour ce faire elle peut-être aussi une grande manipulatrice. Toujours un peu dans les extrêmes. Alors que les hommes sont plutôt des extrémistes dans leur médiocrité… Mais alors, la parole du Christ pouvait-elle être gardée dans son intention première par des hommes ? « je prétends que la première voix féminine du monde, le premier homme à avoir parlé d'une voix féminine, c'était Jésus-Christ. La tendresse, les valeurs de tendresse, de compassion, d'amour, sont des valeurs féminines et, la première fois, elles ont été prononcées par un homme qui était Jésus. Or il y a beaucoup de féministes qui rejettent ces caractéristiques que je considère comme féminines. En réalité, on s'est toujours étonné du fait qu'un agnostique comme moi soit tellement attaché au personnage de Jésus. Ce que je vois dans Jésus, dans le Christ et dans le christianisme, en dépit du fait qu'il est tombé entre les mains masculines, devenues sanglantes et toujours sanglantes par définition, ce que j'entends dans la voix de Jésus, c'est la voix de la féminité en dehors de toute question de religion et en dehors de toute question d'appartenance catholique que je puis avoir techniquement. (…) si on me demande de dire quel a été le sens de ma vie, je répondrai toujours - et c'est encore vraiment bizarre pour un homme qui n'a jamais mis les pieds dans une église autrement que dans un but artistique - que cela a été la parole du Christ dans ce qu'elle a de féminin, dans ce qu'elle constitue pour moi l'incarnation même de la féminité. Je pense que si le christianisme n'était pas tombé entre les mains des hommes, mais entre les mains des femmes, on aurait eu aujourd'hui une toute autre vie, une toute autre société, une toute autre civilisation.*» 

Face aux soeurs, je me désole que ces femmes, qui déjà ont offert leur capacité de jouir physiquement, d’être mère, de recevoir la tendresse de leurs enfants, s’interdisent de prendre une main, d’embrasser un homme, de recevoir un geste de tendresse, un baiser. Jusqu’à quand le refus de toute incarnation, de tout geste ? Jusqu’à quand la manifestation dans la chair de nos affections humaines sera-t-elle liée à un interdit culpabilisant pour des consacrés ? Puisqu’on sait que les rejets sont pires que certaines déviances qu’on essaye de prévenir ? Jusqu’à quand cette peur manichéenne de ces parties du corps que l’on cache parce qu’on ne sait pas quoi en faire, alors que l’on se gave l’esprit de nourriture malsaine ou débile dans des curiosités puériles, des conversations mondaines ou en surfant désespérément sur le web… ? 

Grégoire Plus.

*Romain Gary.

 

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Pérégrinations d'un cherchant-Dieu

23 Mars 2019, 01:44am

Publié par Grégoire.

Pérégrinations d'un cherchant-Dieu

L’historien Pierre Chaunu a montré combien l’excessive ‘spiritualisation’ des théologiens de la fin du moyen-âge a engendré un retour de bâton matérialiste et faussement libérateur au temps de la dite Renaissance, qui s’est épanoui et a fleuri avec la Réforme, puis la Révolution française et l’athéisme des Lumières. Descartes en est le trop clair exemple ; lui qui -et c’est une bêtise qui n’a pas beaucoup d’égale dans l’histoire de la pensée- voulut prouver mathématiquement que Dieu existe, d’une manière telle qu’après lui plus personne ne soit athée. On a tendance à oublier que ce généreux monsieur était d’abord un théologien, qui comme chacun sait, cherche la certitude de la foi et non l’évidence de l’expérience. Ensuite, le raisonnement mathématique ne fait que déduire des choses qui y sont déjà présentes. Bref, juste la pétition de principe qui a abouti à l’effet inverse : un refus généralisé de la question de Dieu. 

Ensuite, la formalisation morale des mœurs, la culpabilisation à outrance de la chair et le faux renouveau spirituel au XIXe dérivé de certaines formes du jansénisme catholique ou des doctrines puritaines protestantes a donné naissance aux idéologies matérialistes du XXe siècle, des systèmes totalitaires ou du capitalisme fondu dans l’eau tiède démocratique qui perdure aujourd’hui. L’exaltation de l’esprit pour lui-même –sous couvert d’élévation spirituelle- a appelé des vengeances sans concession de la matière : « Pas de race plus inhumaine sous le soleil que celle qui croit représenter le Bien. Pour donner à la vie son goût le plus amer, il suffit donc de la remettre entre les mains des bien-pensants. » 

Voilà pourquoi, sans jeter la pierre sur des personnes en particulier, je ne veux pas être l’héritier de monstruosités dont les plus pauvres payent aujourd’hui encore, et terriblement, les conséquences. Le mal entre souvent dans nos vies sous des airs faussement spirituels, modestement, l’air de rien, on pourrait presque dire : avec un humble sourire. Le mal s’insinue dans l’air comme de l’eau sous une porte. D’abord presque rien. Juste un peu d’humidité. Celle du bon sens raisonnable, de la prudence des gens dits normaux. C’est étonnant que peu s’inquiètent des non-compétences ou des discours faussement spirituels de leur clergé. Le défaut le plus flagrant est souvent une paresse savamment organisée de ceux qui n’ayant pas de profession officielle, finissent par ne pas travailler beaucoup. Oh, ils sont occupés, croyez le bien. Mais, le papillonnage et l’activisme ne sont pas pour autant du travail. Et si le manque de labeur était la vraie plaie des institutions de croyants ? Les grandes idéologies du XXe siècle tournent autour de la question du travail. Et c’était déjà un des lieux de remise en cause de l’ancien régime. Avant d’enseigner, le Christ avait bossé 30 ans comme charpentier. Pourquoi ? Et ceux censés le représenter ou parler en son nom n’auraient qu’à lire des livres pieux ? « Qui veut faire l’ange fait la bête » soulignait Aristote. Alors, jusqu’à quand cet esprit étriqué qui voudrait qu’on se sauve en annihilant toute passion ou déviance morale dans un stoïcisme névrotique? Jusqu’à quand nos idées vont tenir lieu de réel auquel notre corps doit se soumettre ? D’où vient qu’aujourd’hui le corps est réduit à n’être qu’une machine, insupportable lorsqu’elle nous empêche d’atteindre ces canons idéaux qu’on nous vend ou des perfections spirituelles in-atteignables ? D’où vient cette tension d’être des propriétaires acharnés de notre autonomie, cette compulsion à s’auto-regarder comme des tours de contrôles permanentes, et cela, spécialement chez ceux qui désirent le ciel ? Quel est le grand labeur qui nous fera accepter que notre corps n’est pas du maîtrisable, que la matière oblige à l’abandon et que notre vie nous échappe ? Quand aurons-nous fait assez d’œuvres pour toucher que notre vie n’en n’est pas une ? Enfin, et surtout, que certains prélats ne le vivent pas est une chose, mais enseigner en chaire des tyrannies morales parce qu’on ne s’est jamais retroussé les manches, engendre des refoulements, des tsunamis spirituels, des séismes civilisationnels des plus terribles. Là, il n’y a pas de pitié pour ces faux prophètes ! « Malheur à vous qui avez enlevé la clef de la science ! Vous-même n’y êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer vous les en avez empêchés ! ».

L’ordination à Santa Clara en dit long sur cette Église qui, malgré son environnement plus que défavorable, est loin d’être martyre dans son Institution. Des séminaristes en soutanes romaines noires impeccables, cheveux gominés, un embonpoint à faire pâlir des femmes enceintes ; une liturgie plastique et longue dans une cathédrale aux bondieuseries d’un goût douteux : d’un kitsch dévotionnel, imposant des Jésus crucifiés tordus délicatement dans une nudité d'hortensia pâle ou de lilas crémeux, et, décortiqués aux genoux et aux épaules, d'identiques plaies vineuses pour faire pleurer, ou encore, des saintes vierges en robes de premières communiantes, ‘genre italien’ disent les marchands de glace. Devant cela je préfère d’habitude aller prier devant un nu de Botticelli, du Titien ou d’Ingres ou devant le baiser de Rodin. Là, au moins, il y a de l’incarnation ! De la chair ! Pas des trucs de fiottes. La procession s’élance. Tous bien propres et bien rangés. Un troupeau d’oies ! On sent de loin ceux qui cherchent à se placer et à faire carrière, me glisse un prêtre qui connaît bien le français et vit dans une pauvreté des plus sommaires ! J’aime bien ce prêtre. Aucun signe distinctif sur lui sinon un large sourire. Et un je ne sais quoi de bonté sans limite transpire de son visage. Une tendresse paternelle qui n’effraierait pas des oiseaux. Des yeux pétillants d’enfants. Tout ça respire l’évangile : le souci des personnes, le respect des chemins et des interrogations, et une disponibilité sans concession. Son temps ne lui appartient plus. On sent un homme prêt à faire l’effort de tout redécouvrir chaque matin. Ne pas avoir de frigo doit aider à ne pas faire de conserves spirituelles. Par contre, j’ai dû louper ce passage de l’Evangile où il est dit qu’il faut faire carrière. Comme celui où Jésus réclame d’être à cheval sur la liturgie, de ne pas exercer son intelligence ou d’obéir comme un cadavre à l’Institution… Où est le Christ délinquant spirituel qui s’est dressé contre les grands prêtres trop sûrs d’eux-mêmes ? « Comment pouvez-vous croire vous qui recevez votre gloire les uns des autres ? (…) Si vous reconnaissiez être aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais vous dites : ‘nous voyons’ ! Eh bien, votre péché demeure ! » Il faut de l’ordre et des chorales qui chantent bien. On demande aux chrétiens d’être gentils, souriants et de donner à la quête. Point. De souriants crétins quoi. 

Ceci explique en partie le non-rebondissement de l’Eglise-Institution au passage de Jean-Paul II en 1998. Le vieux Lion polonais qui s’était payé plusieurs fois la barbe de Fidel sans retour de bâton, avait obtenu des jours de congé pour les cubains : Noël et le vendredi saint. Mais le Cardinal de la Havane, Jaimé Ortega, a choisi ensuite de continuer à faire profil bas face au régime. Il a, pour sa défense, été emprisonné et envoyé en camp de travail forcé en 1966, peu après son ordination. La visite de Benoit XVI fut un pétard mouillé. Pour subsister, l’Institution s’est faite distante, mais huileuse et tiède. Leur soumission au régime ? La docilité du bétail trop châtié, trop puni, qui redoute les coups. Bon mais mollo, qu’aurais-je fait à leur place ? Et puis, qui a dit que l’Institution allait nous sauver ? Ou que l’Institution c’était l’Eglise ? « La partie principale c’est le tout » dit Thomas d’Aquin. Et la partie principale, dans l’Eglise, ce sont les cherchants, les criants vers Dieu, les brûlants, les pauvres et les misérables. Ceux qui ne peuvent plus croire en eux-mêmes. Ce sont eux les saints cachés, les martyrs, les broyés, les petits, ceux qui n’ont pas assez de qualités pour être curés ou du moins prélats. Ce sont eux qui ont la foi. Ce sont eux qui sauvent Cuba. Les autres, ils ont parfois la foi, mais ils ont surtout leur soutane. Ils ont la foi, oui, le temps d’un sermon. Et puis, ils sont occupés à tellement d’autres choses… Et d’abord, vous en connaissez beaucoup d’évêques ou de prélats qui sont saints ? Mis à part les martyrs qui ont été, dirons-nous, un peu forcés, combien de saints parmi les prélats issus du goutte à goutte du quotidien… ?

Grégoire Plus.

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Pérégrinations d'un cherchant-Dieu

19 Mars 2019, 01:56am

Publié par Grégoire.

Pérégrinations d'un cherchant-Dieu

Névrose Ecclésiastique.

 

12 août. Ordination à Santa Clara. Arturo, l’évêque, est un homme simple et bon. Il vient de perdre un nouveau prêtre envoyé se former à Rome. Les froufrou de la cité -dite Sainte- séduisent les mulâtres, telles les verroteries rutilantes des conquistadors offertes aux indiens réduits ensuite en esclaves. 

Cet évêque est une exception. Aucun trait commun avec ceux que je peux connaitre, qui sont facilement timorés ou tyranniques, en tout cas, trop souvent moralistes avec un petit coté dictateur. Un de leur grand sport est de chercher des poux dans les histoires de mœurs de ceux qu’ils administrent, comme si l’évangile était d’abord une histoire de morale et d’interdit sexuel. Combien de personnes l’Institution a-t-elle égarées en réduisant la plus grande nouvelle que l’humanité ait entendue à des règles intenables d’infaillibilité morale ? Depuis quand le salut proposé par le Christ n’est en fait qu’une histoire de slip ? On a beau dire, mais les plus obsédés des hommes ne sont pas nécessairement ceux qui font la une des journaux ou qui se font surprendre dans un Sofitel ! Ah oui mais, « pas vu pas pris » ! Sans faire de généralité, chez nous, la race de ceux qui ne savent qu’affirmer en prenant la voix de Dieu le Père –et leurs rejetons laïcs parfois plus catholiques que le pape- avancent en laissant derrière eux une bave qui stérilise tout ; L’habitude de sermons déteint sur leur prise de parole : ces messieurs font la leçon. Pire, avec les meilleures intentions, en défendant les petits, ils enseignent la prétention trop facile d’être du côté du Bien, de s’être fait seuls propriétaires et interprètes du message du Christ. Et cette assurance de la robe donne l’impression d’une arrogance facile, celle de la bonne conscience pharisaïque satisfaite d’elle-même. Les discours-fleuves de Fidel Castro sont à leur image et à leur ressemblance. On sait où il a été formé. Ou déformé.

Comment en est-on arrivé là ? Je n’ai pas de réponse toute faite. J’ai toujours reçu les premières paroles du Christ, après son curieux silence de 30 ans -question marketing c’est pas pro, surtout si on a un ‘message’ à faire passer, un business à démarrer…- comme une invitation à ne jamais cesser de chercher la lumière : « que cherchez-vous ? Venez et voyez.» Jamais de réthorique, de volonté de convaincre ou d’abus de pouvoir. Dans la droite ligne de Socrate : interrogation et expérience par soi-même. Respect absolu du chemin de l’autre. Comment ne pas entendre alors que les coup d’éclats moralisants engendrent très souvent des réactions virulentes mais saines, d’hommes et de femmes qui refusent cette mise sous tutelle de leur intelligence et de leur bon sens ?

« Jamais l’humanité n’avait entendu ces paroles : “Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés… Aimez vos ennemis…” Qu’apporta à l’humanité cette doctrine de paix et d’amour? Les tortures de l’Inquisition, la lutte contre les hérésies, la guerre entre les protestants et les catholiques… Telle est la destinée terrible, qui laisse l’esprit  en cendres, de la doctrine la plus humaine de l’humanité… ». Pire même, c’est une tradition dans l’Eglise catholique de se faire les ardents défenseurs de la loi, de l’application du droit canon, d’excommunier, et tout compte fait, de ne pas trop abuser de la miséricorde. Or, quand on se prétend chrétien, comment peut-on mettre des limites au pardon ? Qu’il soit difficile à donner est une chose, mais l’avoir remplacé par une application pointilleuse de la loi est juste monstrueux. Ce primat de la loi sur les personnes se retrouve de manière trop criante dans les régimes totalitaires. Car leur source est bien chez ceux qui devaient être les plus charitables des hommes ! Ils passent leur temps à faire des signes de croix -signe de Celui qui, innocent, a pris la place de tous sans rien dire- mais eux s’en servent trop souvent pour crucifier avec bruit et fracas ceux qui ne sont pas selon leur conception ! C’est vrai, c’est trop dangereux de faire une confiance absolue à l’homme ! Dieu s’est évidemment trompé clame le grand inquisiteur de Dostoïevski. Dieu est évidement fou de ne pas vouloir éduquer l’homme, et de l’avoir ‘puni’ en se donnant encore plus à lui, en silence, sans rien exiger en retour ! Et comment le Christ a-t-il pu manquer autant de respect du sacré en se laissant toucher et prendre par des gens qui ne devaient pas s’être confessé, qui n’étaient pas en règle…? 

Comment des hommes dits ‘de Dieu’ peuvent-ils ramener ceux qui leur sont confiés à ce qu’ils ont compris de ce qui les dépasse ? Qu’un homme puisse être médiocre. Soit. Qu’il se fasse sa propre mesure. Passons. Mais un homme dit ‘de Dieu’ ? Un prélat, une éminence, un « mon père » ? Si le désir le plus profond d’une personne est de dévoiler d’où il vient, sa vraie source, celle-ci lui échappe toujours. Cela exige de constamment faire l’effort de dépasser ce qu’il peut en avoir compris. La seule préoccupation de l’homme consacré à Celui qui est sa source ne devrait-il pas être de maintenir éveillé en lui une quête permanente ? D’où les monstruosités du cléricalisme –quand l’autorité spirituelle est transformée en pouvoir ou domination temporelle- et les manques de confiance dans l’intelligence des personnes. Elles ont eu des effets politiques que nous mesurons peu aujourd’hui. Pourtant certains retours de bâtons et les différentes persécutions anticléricales auraient dû nous mettre la puce à l’oreille.  (...)

Grégoire Plus.

 

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Pérégrination d'un cherchant-Dieu

17 Mars 2019, 11:47am

Publié par Grégoire.

Pérégrination d'un cherchant-Dieu

Parti un mois à Cuba en 2014, je me suis retrouvé avec le handicap de ne pouvoir dialoguer. Je n’avais pas appris l’espagnol à l’école. Internet étant peu disponible, le téléphone n’en parlons pas, je me retrouvais vite comme enfermé dans une solitude nouvelle. Je me suis mis à écrire. Assez vite du reste. Je n’en avais pas le projet. C’était plus, je crois, pour pouvoir parler à quelqu’un. Un peu comme Robinson. Ce livre a été mon Vendredi.

 

 

Cuba, pays athée ?

Place de la révolution : le Che trône sur un immeuble froid. Une architecture stalinienne. Du béton gris qui fait écho à l’uniforme vert métallique des Castro et des F.A.R. (Forces Armées Révolutionnaires), au pouvoir depuis 1959. Des fous sanguinaires ? Non, non, des croyants. Kundera en Tchécoslovaquie l’avait très bien compris : « Ceux qui pensent que les régimes communistes sont exclusivement la création de criminels laissent dans l’ombre une vérité fondamentale : les régimes criminels n’ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d’avoir découvert l’unique voie du paradis. » Un gouvernement religieux, messianique, investi d’une mission divine. Ces apôtres, fervents nostalgiques du paradis, n’ont pas eu d’ambition moindre que de l’établir sur terre ! Dévouant leur vie à cette cause et y faisant entrer tout un peuple, ils s’y sont donné sans relâche, tels des missionnaires quittant tout dans un don incomparable d’eux-mêmes. Le paradis en marche, ils sont devenus des liturgistes obséquieux, des canonistes rigoristes, de grands théologiens de cette foi ignorée alors de tous. Cette nouvelle religion a fait des cubains les dignes héritiers des vertus évangéliques de pauvreté, d’obéissance et d’amour du parti. Un peuple uni vénérant son messie vivant et pour lequel tout est mis en commun. Ici, tous sont égaux. Sauf certains, qui sont plus égaux que les autres.

Vraiment, des croyants ? Ce système mis en place n’est de fait pas sans rappeler les débuts de l’église Calviniste, à Genève par exemple, où la surveillance policière de la vie individuelle était si forte que certains y ont reconnu un des fondements des totalitarismes modernes ! Ce que l’Inquisition avait timidement ébauché, les puritains l’avaient réalisé : ils ont poussé la religiosité dans des extrêmes idéologiques et pratiques jamais atteint jusque là: pureté morale excessive, fidélité sans faille à la communauté, application de la doctrine à la lettre, recherche active des hérétiques et autres associés du diable… De même, la théologie puritaine se focalisa sur la relecture de certains points de l’Evangile délaissant le reste comme des enfants absorbés par une mouche et oubliant l’assiette sous leurs yeux. La richesse devint ainsi le vrai danger ; et s’il était insensé de la rechercher pour elle-même, il devint moralement coupable de s’y attacher. Le marxisme-léninisme en fera son beurre. De même, pour les puritains, l’intention de la providence voulait la division du travail. Adam Smith -fils de calviniste- souligna combien la spécialisation devait permettre le développement de l’habileté et l’accroissement de la quantité de la production, servant ainsi le bien général. Le bien commun est en effet, pour les calvinistes, le sommet de la charité. Rechercher un bien personnel revient à idolâtrer la créature. Digne héritier de l’idéalisme de Platon. Le philosophe Grec fut le premier a formaliser le communisme des biens, des femmes et des enfants. Enfin, dans leur conception, Dieu avait voulu expressément la pauvreté pour certains afin d’éviter qu’ils ne soient tentés et qu’ils ne perdent leur obéissance religieuse. Il fallait donc maintenir ces masses dans la pauvreté pour suivre la volonté divine. Prenez cette doctrine, remplacez Dieu par l’Etat-providence-omniprésent, seul dispensateur de lumière, surveillant ses fidèles avec l’instinct d’une mère capricieuse désirant que ses enfants entrent tous dans les ordres, et vous avez… El paradisio del Cuba ! Un état religieux, croyant dans son inspiration divine, avec son messie vivant, son inquisition efficace, sa curie bien huilée, ses liturgies ferventes, son haut clergé, ses sacristains, ses enfants de chœur, ses cours de catéchisme, ses prisons pour hérétiques… Alors, ce régime dit athée, est-ce en fait une secte ou bien, mieux encore, un enfant bâtard de ceux qui se veulent la grande famille des rachetés mais qui vivent trop souvent comme des parfaits à qui on ne peut rien reprocher ? 

Bref, je viens de débarquer dans une prison à ciel ouvert. Les touristes qui ont pris l’avion avec moi la visiteront dans des bus air-con comme on visite le zoo de Thoiry. Ils en garderont quelques photos cartes postales, des odeurs de Rhum et de cigares mélangées aux images des atrocités en Irak, à une pub pour shampoing et au dernier bulletin météo. Certains iront même me soutenir ou plutôt m’expliquer –au cours de repas dans des restaurants exclusivement réservés pour étrangers- qu’en fait, les cubains ne sont pas si mal lotis : quasi-gratuité des soins, de l’éducation et de la culture etc…

Bien lotis les cubains ? Pétard, mais qu’est-ce que ça peut-être con un touriste ! Ça ose vraiment tout comme dirait Audiard! Et l’avènement du tourisme de masse leur donne un semblant de justification : « une industrie qui prend les gens comme ils sont, individualisés, atomisés, incultes, pas curieux, désirant vivre dans le régime de la distraction, au sens pascalien du terme, c'est-à-dire le désir d'être hors de soi. Le tourisme contemporain est l'accomplissement du divertissement pascalien, c'est-à-dire le désir d'être hors de soi plutôt que celui de s'accomplir. Promener sa Game boy à 10 000 kilomètre de la maison, si ce n'est pas s'oublier, qu'est-ce c’est ? » D’autant que plus ils se croient instruits avec leur guide en poche, plus ils éprouvent le besoin d’emmerder le monde. La connerie a ceci de différent de la maladie que quand on est con, ce sont les autres que ça indispose. Une société complètement corrompue où tout ce qui est gratuit implique des compensations en nature : est-ce être bien lotis? Même les animaux dans nos zoos sont mieux nourris et en plus tous les jours, ils ont des médecins et sont protégés de la pluie, eux. Des gens qui ne peuvent se nourrir de viande parfois qu’une à deux fois par semaine, qui logent dans des immeubles terriblement dégradés, et dans une promiscuité effarante, qui se battent pour du pain, qui vivent dans la peur de la dénonciation, et qui -pour certains- laissent leurs enfants se prostituer… bien lotis? Sans commentaire.

Grégoire Plus.

 

 

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Chaque vie, chaque existence est sacrée !

2 Février 2019, 01:47am

Publié par Grégoire.

Rien ne justifie notre inhumanité, rien !

Rien ne justifie notre inhumanité, rien !

Mgr Benoist de Sinety, vicaire général du diocèse de Paris, en appelle dans un ouvrage à une conduite digne envers les migrants. Son plaidoyer est à la hauteur de son inquiétude.

Votre témoignage est un texte de combat ?

Mgr de Sinety : « J'ai surtout voulu lancer un appel à la réflexion. Cette société où on ne réfléchit plus à ce que nous voulons vivre ensemble me navre. Nous sommes tellement soumis à des processus qui nous dépassent, que nous oublions ce qui fait sens, les valeurs humaines qui nous relient. »

Comment expliquez-vous le manque de mobilisation des intellectuels face à l'accueil réservé aux migrants ?

« Ce silence me frappe. Voici vingt ou trente ans, les situations de campements sauvages, par exemple l'occupation de l'église Saint-Bernard de la Chapelle en 1997, mobilisaient les artistes, les intellectuels, les médias. Récemment avec Mgr Aupetit, archevêque de Paris, nous sommes allés rencontrer les réfugiés qui campent à la Villette dans des conditions lamentables. Six sanisettes et huit robinets pour 2 000 personnes. C'est indigne. Et pourtant, là où nous aurions vu jadis une nuée de caméras, il n'y avait personne. L'indifférence est totale. Or rien ne justifie l'inhumanité réservée aux migrants.»

L'église elle-même se montre discrète. Hormis Mgr Malle, l'évêque de Gap qui lance un appel à la solidarité nationale, et vous grâce à ce livre, il y a peu de prises de paroles publiques

« Encore récemment lors de la Conférence des évêques de France, puis au Collège des Bernardins devant le président de la République, un traitement digne des migrants a été réclamé. Toutefois, je reconnais que ce sujet véhicule des peurs dans une société angoissée, peurs qui sont partagées par les chrétiens et dont les clercs ne sont pas exempts. »

Sur quel socle s'appuie cette indifférence au sort des migrants ?

« J'ai le sentiment que les quelques voix qui s'élèvent, dont celles du Défenseur des Droits, Jacques Toubon, ne portent pas. Cette absence de réaction stupéfiante me préoccupe aussi pour ce qu'elle nous dit de la société française. Mon livre vise à provoquer une réaction, à inciter les lecteurs à prendre leur responsabilité. J'ai le sentiment que les Français ne sont pas prêts à accueillir quelques milliers de personnes. Je ne veux pas stigmatiser ceux qui sont inquiets, simplement provoquer leur écoute. On ne doit pas s'interdire de réfléchir. »

Vous établissez un parallèle avec la politique d'accueil plus généreuse de l'Allemagne

« Que la France avec ses 67 millions d'habitants ait du mal à recevoir quelques milliers de réfugiés, cela me paraît fou ! Ou alors, cela revient à considérer que notre société est si fragile, qu'elle ne peut pas s'augmenter de ces personnes. Il est temps de réfléchir à ce que nous voulons ensemble. »

La crainte de l'islam ne renforce-t-elle pas cette frilosité ?

« C'est le grand tabou qui pèse sur la question des migrants. Parce que des petits-fils d'immigrés peinent à s'intégrer dans des banlieues difficiles, on en déduit qu'il est impossible d'accueillir d'autres personnes musulmanes. Alors que les deux situations sont sans rapport. »

Au-delà de la communauté chrétienne, qu'attendez-vous de vos concitoyens ?

« D'avoir le courage de s'affranchir des pensées préfabriquées. Il est nécessaire de s'interroger individuellement et collectivement, d'aller à la rencontre des migrants, de découvrir qu'ils ne sont ni une entité, ni des chiffres, mais des individualités, des personnes. Dès que l'on peut parler, échanger, les peurs s'estompent. Il faut avoir la sagesse de la réflexion. Je n'ai pas de solution politique à apporter. Ce n'est pas mon domaine. Je ne donne aucune leçon. Ma démarche, individuelle, espère une prise de conscience afin que l'on tende la main. Si cela pouvait susciter le débat, inciter à aller vers l'autre, à avoir un geste.. ».

"Il faut que des voix s'élèvent" Mgr Benoist de Sinety. Flammarion

Propos recueillis par Frédérique Bréhaut.

 

«Je ne suis pas prêtre pour donner des leçons, ni pour faire la morale, je suis devenu prêtre pour que tout homme puisse entendre cette bonne nouvelle : chaque existence est infiniment aimée de Dieu.

Ce qui me navre aujourd’hui, ce qui me met en colère lorsque j’observe les conditions de vie de ceux qui arrivent sur notre territoire et les réponses que nous leur apportons, ce sont ces discours qui atrophient nos cœurs. Chacun doit chercher des solutions pour faire une place à celui qui est sur notre sol. Il s’agit de dignité. De la leur. De la nôtre aussi.

C’est à la société civile – où les religions, et bien sûr l’Église catholique, ont une place singulière – de prendre le relais pour défendre le droit des migrants. Il faut que des voix s’élèvent...»

 

« On ne peut dire de personne qu’il soit insignifiant, puisqu’il est appelé à voir Dieu sans fin. » 

Marguerite Porete. Le miroir des âmes simples et anéanties.

 

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Parce que l’oubli finit par gommer l’inacceptable...

31 Janvier 2019, 01:59am

Publié par Grégoire.

Parce que l’oubli finit par gommer l’inacceptable...

« L’ennui est comme ces vents de sable dont on ne sait quand ils vont enfin s’arrêter. On n’imagine pas si on ne l’a pas vécu pendant plusieurs mois. Comme le font les prisonniers dans leurs cellules, pour ne pas craquer, les sahraouis rythment la journée autour du thé, de la prière, des distributions alimentaires ou de bouteilles de gaz, de corvées de nettoyage, de la lessive du vendredi. J’ai vu des femmes, au lever du jour balayer le désert devant leur tente, comme Sisyphe roulant son rocher. » JF Debargue.

Jean-François Debargue, éleveur, a quitté son exploitation normande pour vivre dans le camp de réfugiés Sahraouis d’El Ayoun, en Algérie, entre 2008 et 2018 et coordonner sur place la création de jardins familiaux. Une expérience relatée dans «Journal d’un camp Sahraoui, le cri des pierres» éditions Karthala.

Lecture inédite par Grégoire Plus mercredi 27 février 2019 à 20h

 

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Pour l'amour de Bethléem : ma ville emmurée

12 Janvier 2019, 01:54am

Publié par Grégoire.

Pour l'amour de Bethléem : ma ville emmurée

Casque jaune vissé sur la tête, elle avance d’un pas décidé dans les rues désertes et sombres de la petite ville italienne de Norcia, au centre de la péninsule, durement frappée par un violent tremblement de terre quelques semaines plus tôt. En ce mois de décembre, le froid est mordant.

De part et d’autre de la voie, les vitrines des commerces laissent entrevoir les chaises renversées, des objets éparpillés sur le sol. Arrivée sur la place centrale de la commune, considérée comme l’un des plus jolis bourgs du pays, Vera Baboun stoppe net, visiblement émue. Sous ses yeux, la place Saint-Benoît semble un champ de ruines. De la basilique médiévale, il ne reste que la façade.

Sa vie bascule en septembre 1990, trois ans après le début de l’Intifada

« Cette ville a été éprouvée, comme l’est la mienne, je ne pouvais pas repartir chez moi sans manifester ma proximité dans la souffrance des Italiens frappés par cette tragédie. » Chez elle, c’est Bethléem, ville palestinienne dont elle est maire depuis 2012, loin de l’Italie où elle est en déplacement ce jour-là à l’invitation de la mairie d’Assise, liée par un jumelage à sa ville.

Des épreuves, cette femme, vêtue sobrement, coiffée et maquillée avec soin, en a aussi traversé avant de devenir la première femme à occuper ce poste, comme elle le raconte dans son livre Pour l’amour de Bethléem. Ma ville emmurée, écrit avec Philippe Demenet et paru chez Bayard en novembre (1).

En septembre 1990, trois ans après le début de l’Intifada, le soulèvement palestinien contre Israël (2), sa vie bascule. Vera se souvient de cette nuit du 19 septembre comme si c’était hier. « Ils ont frappé à minuit quinze. » Plusieurs soldats israéliens en armes sont à la porte. « Ils ont réclamé mon mari, par son nom, Johnny », explique-t-elle. « Je leur ai simplement demandé de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller mes enfants : je ne voulais pas qu’ils restent avec cette image, qui les aurait traumatisés à vie. »

« Lorsqu’ils ont fermé la porte de notre petit appartement, j’ai dit à mon mari, qu’ils emmenaient, comme c’est l’usage en arabe : que Dieu te garde, poursuit-elle. Je n’avais aucune idée de ce qui était en train de se passer. »

« Quelque chose s’était brisé dans son regard »

Johnny incarcéré pour faits de résistance – non violente, elle tient à le préciser –, la jeune femme de 26 ans se retrouve seule avec trois enfants en bas âge, et sans nouvelles de lui pendant plusieurs semaines.

Un jour, alors que les soldats repassent chez elle pour récupérer une clé dans le garage automobile que dirigeait son mari, ils lui proposent, comme une faveur, de venir le voir. « Il attendait, menotté dans une voiture un peu plus haut. Je l’ai vu par la fenêtre. Ses yeux étaient toujours aussi bleus et aussi beaux, mais quelque chose s’était brisé dans son regard. »

Désemparée, Vera sait qu’elle ne peut pas baisser les bras. Alors qu’elle cherche un emploi pour subvenir aux besoins de sa famille, on lui propose d’enseigner l’anglais à l’université de Bethléem qui vient de rouvrir après avoir été fermée durant la « guerre des pierres ». Bientôt, elle se rend compte que ce salaire ne peut suffire, et pour parvenir à un poste plus important, décide de commencer un master à l’Université hébraïque de Jérusalem.

« Les bénédictions et les grâces se cachent au cœur des souffrances »

« Vous imaginez ? En pleine Intifada, une Palestinienne se rendant à Jérusalem pour des études dans un établissement israélien ! », lance-t-elle l’index levé, comme étonnée de sa propre audace. D’où lui est venue cette force ? « J’ai cru en moi, même quand j’étais la seule à le faire. »

Ces trois années séparées de son mari seront fondatrices. Un jour, alors qu’elle revient avec ses enfants d’une visite à la prison, Vera se souvient d’une phrase entendue des années auparavant, dans une homélie prononcée par un prêtre à Sainte-Catherine, l’église latine adjacente à la basilique de la Nativité. « Les bénédictions et les grâces se cachent au cœur des souffrances. » Elle en fera sa devise.

À sa sortie de prison, Johnny souffre de plusieurs problèmes de santé, liés au stress et aux conditions de détention. Mais le couple se soutiendra encore plusieurs années dans la maladie – Vera subira elle aussi une importante opération – et dans l’éducation des enfants – deux autres naîtront entre-temps –, jusqu’à sa mort, en 2007. La douleur est vive. Mais là encore, elle ne peut abandonner. « Je lui dois bien ça ; Johnny a tant donné pour sa famille et pour son pays… »

« Les pires des murs, ce sont ceux que nous intériorisons »

Aujourd’hui, de son bureau, elle contemple au quotidien la place de la Mangeoire, où se trouve la basilique qui abrite le lieu identifié comme celui de la naissance du Christ. « J’y puise mon courage, l’envie de continuer de me battre pour Bethléem et pour la Palestine, dit-elle. Ici, c’est tous les jours Noël, car nous vivons avec ce mystère de l’Incarnation sous notre regard en permanence, mais chaque jour porte aussi son lot de difficultés. »

Encerclée par le mur de séparation érigé par Israël à partir de 2002 et cernée par de nombreuses colonies, la ville souffre de l’étranglement économique, entraînant chômage et exil. « Les pires des murs, clame-t-elle pourtant, ce sont ceux que nous intériorisons. »

Résister. Encore et toujours. Y compris contre « la haine qui pourrait naître dans son peuple ». Comme un leitmotiv, ce mot revient dans la vie de cette femme aux traits énergiques, où apparaissent ponctuellement des expressions de douceur.

Femme, chrétienne, palestinienne

« Nous sommes un peuple résilient, mais cela ne doit pas se transformer en acceptation d’une situation injuste. » Elle poursuit : « Il faut nous aimer nous-mêmes, aimer nos corps, que l’occupation voudrait contraindre, aimer nos bras, nos jambes, nos voix, tout ce qui nous constitue. »

Femme, chrétienne, palestinienne. Femme dans un monde où le pouvoir appartient aux hommes, chrétienne dans une ville à majorité musulmane, Palestinienne et donc citoyenne d’un pays occupé : autant d’identités qui auraient pu l’enfermer, à l’image de ce mur « qui défigure nos collines ».

Avant de partir pour Norcia, Vera Baboun a voulu saluer les clarisses. Après s’être entretenue avec elles au parloir, elle passe dans l’église Sainte-Claire, qui conserve notamment le célèbre crucifix de saint Damien, celui qui, selon la tradition, s’adressa au « Poverello » pour lui demander de « rebâtir sa maison en ruines ».

« Ma famille est toujours passée avant ma vie professionnelle »

Même si le temps presse, elle veut se recueillir quelques instants. Elle tombe à genoux. La femme orientale, la foi chevillée au corps, prend le dessus. « C’est dans la Croix que je me ressource, sans elle, il n’y a pas de salut. »

Peu après, en voiture sur les routes vallonnées de l’Ombrie, elle évoque sa famille. « J’ai élevé mes enfants et je crois ne m’être pas trop mal débrouillée », sourit-elle, malicieuse, en évoquant ses trois filles et ses deux garçons. « Ma famille est toujours passée avant ma vie professionnelle, sans cela, rien n’a de sens, mais maintenant qu’ils sont adultes, je peux servir dans une autre mission. »

Une mission qu’elle n’aurait jamais envisagée. Devenue directrice d’un établissement scolaire après la mort de son mari, Vera Baboun se rapproche du Fatah, le parti du président Mahmoud Abbas, dont elle apprécie « les efforts diplomatiques » pour défendre la cause palestinienne, ayant abouti à la reconnaissance d’un État par l’ONU en 2012.

Faire entendre sa voix

Mais quelle n’est pas sa surprise lorsqu’elle reçoit une lettre lui demandant de représenter cette formation politique aux élections municipales ! En dépit des réticences initiales de sa famille, elle relève le défi, mène campagne et remporte la victoire, il y a maintenant quatre ans.

« Toute ma vie a été un apprentissage pour construire mon langage, faire entendre ma voix, afin de pouvoir m’exprimer librement et d’être actrice dans la société. »

Fière, elle porte son histoire en bandoulière, mais attend d’« être jugée sur son action politique, pas sur ce qu’elle représente ». « Je n’ai pas la prétention de changer les choses, précise cette battante, mais je veux être un facteur de changement. »

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coups de cœur

Un auteur : Toni Morrison

« Au cours de mes études en littérature anglophone, l’auteur qui m’a le plus rejointe a été sans aucun doute l’Afro-Américaine Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993. Dans son roman Beloved, chaque mot me touche au cœur. Elle parle d’esclavage et de libération, de conscience de soi, de son corps, de féminité et de voix qui ne se laissent pas étouffer.

C’est grâce à elle que j’ai souhaité me spécialiser en littérature afro-américaine puis, plus tard, que j’ai voulu mener des recherches universitaires sur le genre, pour que les étudiantes palestiniennes puissent devenir elles aussi maîtresses de leurs voix et de leurs choix. »

Un paysage : la mer

« J’aime la mer, où qu’elle se trouve. J’aime l’odeur de l’air marin, et m’asseoir au bord de l’eau. À Bethléem, les côtes ne sont pas loin à vol d’oiseau, mais la situation les fait paraître inaccessibles. La mer, c’est l’ouverture vers le large, c’est un symbole de liberté. »

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bio express

1964. Naissance à Bethléem dans une famille catholique.

1990. Son mari, Johnny, est arrêté par Israël pour résistance. Elle commence à travailler comme professeur d’anglais à l’université de Bethléem un mois plus tard.

1993. Johnny Baboun sort de prison, grandement affaibli.

1995. Vera obtient son master en littérature américaine.

2000. Début de la deuxième Intifada. Vera est élue assistante du doyen des étudiants de l’université de Bethléem.

2010. Devient directrice d’un établissement scolaire de Bethléem.

2012. Victoire aux élections municipales de Bethléem sous les couleurs du Fatah.

2013. Lance les travaux de restauration de la basilique de la Nativité, inscrite la même année au patrimoine mondial de l’Unesco.

2014. En tant que maire, elle accueille le pape François lors de son voyage apostolique 
en Terre sainte.

Marie Malzac

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Seules les grandes épreuves, les grandes chutes, les grandes réussites et les grandes chances font un homme grand.

31 Août 2018, 00:45am

Publié par Grégoire.

Seules les grandes épreuves, les grandes chutes, les grandes réussites et les grandes chances font un homme grand.

« Ce que je crois de toute mon âme c'est que, se voyant mourir comme il l'avait voulu, après avoir vécu comme il l'avait fait, libre de toute compromission, pur de toute souillure, n'ayant fait qu'aimer, combattre, rire et souffrir, [...] Jean Mermoz connut le sacre de la vérité. On ne peut être certain d'elle que sur le pas de la mort."

« La puissance de l'argent, la fausseté des salons, la félonie des hommes en place, l'avaient terrifié et surtout, chez la plupart des êtres, l'indifférence, l'atonie, le manque de passion, le contentement d'une existence de ruminants.
Mais dans ce marécage, il avait aussi surpris quelques belles lueurs, quelques tristes et nobles voix. Même là on pouvait trouver du désintéressement, du sacrifice, de l'amitié, de la douleur. Même chez les plus secs et les plus avides et les plus peureux, perçait tout à coup un feu vraiment humain. Le monde n'était pas à aimer ou à rejeter d'un bloc. La vie n'était ni transparente, ni facile[...] Il fallait l’étudier honnêtement, la comprendre, se révolter contre elle pour l'embellir, mais en gardant pour tous ceux qui en portaient le joug une indulgence, une pitié infinies. »

« Mais je sais que seules les grandes épreuves, les grandes chutes, les grandes réussites et les grandes chances font un homme grand. Une vie nourrie par elles ne peut tout de même pas être considérée comme une série de hasards heureux. La foudre ne tombe pas toujours à la même place. Pour l’attirer, il faut une substance propice. Le danger et le triomphe ne vont qu'à des têtes choisies et c'est elles seules qu'ils couronnent. »

Joseph Kessel, « Mermoz »

 

 

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L’éternité reçue

25 Août 2018, 00:34am

Publié par Grégoire.

L’éternité reçue
Le fil rouge qui traverse ce livre tient en quelques lignes. La mort est inéluctable, mais c’est la vie qui est première. Comment alors y donner sens à la mort? Les «petites morts» qui jalonnent la vie – échecs, maladies, limites de toutes sortes – peuvent être le lieu d’une croissance, d’un surplus de vie, d’une ouverture à un réel qui nous dépasse. Et la mort, par laquelle notre vie s’achève, peut alors être comprise comme le franchissement de la limite ultime, au-delà de laquelle nous pouvons recevoir ce que Dieu seul peut donner: la vie en plénitude.
 
Cependant, résumer ainsi le propos de l’auteur, c’est perdre la riche réflexion à travers laquelle il nous conduit. Essayons de voir comment, en quatre étapes, il propose «une autre lecture de notre finitude». La démarche de Martin Steffens est philosophique, inspirée par la phénoménologie, mais elle est aussi éclairée par la foi en un Dieu-amour. Il cite ou évoque de nombreux auteurs, en particulier Simone Weil, dont les intuitions trouvent chez lui un large écho.
 
Vivre d’abord
 
Un constat, au départ: «La mort est pour la vie chose impossible, certes, mais elle est. Nous n’avons d’autre choix que d’apprendre ce que nous pouvons en faire». Aussi, pour pouvoir dire quelque chose de la mort, il faut «vivre d’abord», mais sans évacuer cette «impossibilité» de la mort. Dans la première partie du livre, Martin Steffens évoque diverses attitudes possibles face à la mort, et il en montre les limites. La sagesse «stoïcienne» des philosophes pas plus que la «sagesse de camomille (…) que les hommes concoctent pour obtenir, dès cette vie, un sommeil (…) pour s’habituer à mourir et laisser pénétrer la mort au cœur de la vie» ne sont une vraie réponse. Car, «de même que justifier le mal, c’est contaminer le bien, de même tenter de comprendre la mort, cela ne se peut sans prendre le risque de contaminer la vie».
 
Aux consolations un peu faciles de certains discours pieux, il faut préférer la douleur révoltée de Rachel, «qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée» (Jr 31,15 et Mt 2,18). Martin Steffens récuse également les pensées qui voient dans la mort d’une personne une sorte de mécanisme «naturel», qui s’inscrit dans un «Tout» cohérent. «Puisque ce n’est jamais une partie du Tout qui meurt, mais toi, lui, moi, alors toute mort est unique (…) La mort révèle le caractère insubstituable de la personne. A la lettre, chaque mort est inconsolable».
 
Mourir parfois
 
Ayant ainsi «marché à reculons» devant diverses manières insatisfaisantes d’expliquer ou comprendre la mort, Martin Steffens fait vers elle «un premier pas qui [est] celui d’un vivantOr, ce que le vivant va rencontrer, bien avant la mort qui le tuera, ce sont des ‘petites morts’, épreuves et blessures. Le paradoxe étant que, plus il est vivant, moins les épreuves lui seront épargnées». Dans cette deuxième étape, l’auteur se demande ce que l’homme, qui est «fait pour la vie» peut faire de ces «petites morts», en repérant, dans notre vie, «ces épreuves qui, n’étant certes pas encore la mort, ont d’elle le trait distinctif d’être ‘comme une chose impossible’».
 
Cet impossible, nous le rencontrons d’abord dans le rapport à autrui et, en particulier, dans l’amour. «Quand, par exemple, j’aime un être de toute ma force, je le veux pour moi (…) tout entier… mais l’absorption de cet être par l’amour que je lui porte serait aussi sa négation (…) Aimer, c’est en même temps aspirer et renoncer à posséder». De sorte que la relation avec l’être aimé est sans cesse, bien qu’inconsciemment, «travaillée par le deuil de sa perte».
 
C’est aussi dans notre rapport au monde que nous sommes mis face à nos «petites morts». Ainsi «le désir de faire de sa vie quelque chose rencontrera l’imprévu qui, indésirable et inconnaissable comme tel, est pourtant déjà inscrit dans le projet». En effet, le réel «résiste à ce qu’on veut en faire». Cette limite se manifeste de manière particulièrement évidente dans le projet politique. Enfin, le rapport à soi-même n’échappe pas à ses limites. L’auteur cite ici le mystique rhénan Angelus Silesius qui écrit: «Ce que je suis, je ne le sais pas. Ce que je sais, je ne le suis pas».
 
Ainsi, l’homme est confronté à de continuels renoncements, à des contradictions, à des obstacles, qui sont autant de «petites morts». «La question n’est pas de savoir comment [les] éviter, mais ce qu’on peut en faire…». Car ces impossibilités auxquelles se heurte notre désir sont «l’occasion d’une plus grande ouverture de la vie au réel». Mais la Modernité, dont nous sommes partie prenante, ne voit en la vie qu’une lutte pour l’existence, une affirmation de soi. Au contraire, «l’usage de la contradiction» nous fait percevoir qu’il y a dans notre vie plus que ce que nous nous efforçons d’y enfermer.
 
Nous ne sommes pas tout, et en prendre conscience est «un bienfait». Faire l’expérience de la beauté, par exemple, est consentir à se laisser traverser par plus grand que soi, «à recevoir, mais sans jamais pouvoir posséder ce qu’on a reçu». Ou, dans un autre registre, «patienter au cœur de la souffrance – ce qui ne signifie pas se rendre insensible à elle –, c’est faire dans le ‘moi’ une incise pour qu’il lui arrive autre chose que soir ».
 
Mourir
 
Nos «petites morts» sont donc l’occasion de s’ouvrir à un réel que nous ne comprenons pas mais que nous pouvons apprendre à aimer. Alors, «la mort n’est-elle pas aussi, elle surtout, l’avènement à une vie d’autant plus parfaitement donnée qu’elle sera plus radicalement déprise d’elle-même?» Prendre ce chemin, c’est, pour Martin Steffens, «posséder par la dépossession», car «on ne reçoit que ce qui ne nous appartient pas». Evoquant Maître Eckhart, il ajoute: «Si donc, d'une part, aimer c'est laisser être une chose pour elle, ou bien savoir que la jouissance que j'ai d’elle ne m’est jamais ni acquise ni due; si d'autre part mourir, c'est être empêché de toute jouissance et laisser le monde aller sans moi; alors peut-être y a-t-il un lien entre l'amour et cette mort ultime qui nous enlèvera tout».
 
Mourir serait donc être vide pour tout recevoir, «posséder la totalité de l’objet aimé, parce qu’on le reçoit d’ailleurs». Les petits renoncements, les petites morts, sont de «petites grâces» qui nous préparent au dessaisissement total, qui sera une «grâce parfaite». «Quand ma vie ne m’appartiendra plus, elle pourra m’être absolument redonnée. Je pourrai ressusciter (…) je serai pour Dieu l’occasion de faire de moi ce qu’Il veut. Or, ce que Dieu veut, c’est ce qu’Il est. Et ce qu’Il est, c’est la Vie».
 
Ressusciter
 
Accueillir la résurrection comme une promesse, c’est aussi découvrir que l’éternité commence «à l’instant où nous commençons de distinguer ce qui, en notre vie ne mourra pas». Mais en quoi consistera notre résurrection? On peut d’abord dire ce qu’elle ne sera pas: «ni un commencement absolu, ni la parfaite continuité de la vie présente, ni l’advenue d’un monde totalement différent de notre ici-bas». Martin Steffens développe alors ce qui constitue la partie la plus originale de l’ouvrage. Pour lui, le «jugement» par lequel s’inaugure la résurrection n’est autre que le «récit que Dieu fera de la vie que, par ma mort, je lui ai remise». Cette mort, il l’a accueillie comme un cri que je lui adresse. Alors, «me ferait-il ressurgir de la mort si c’était seulement pour mettre au jour mes secrets minables?» Car le jugement de Dieu est un jugement de salut. Il sera «rencontre de moi-même à travers l’écoute de Celui qui me sauve».
 
Refermons le livre sur ce que nous dit l’auteur du regard nouveau que nous ouvre la résurrection: «Quand alors on sera définitivement libéré de cette peur de perdre, quand devant soi il n’y aura plus que la vie reçue en Dieu, on prendra doucement le temps d’y regarder de plus près: ces liens invisibles qu’on appelle amitié, amour, affection, confiance, on verra comme ils soutenaient discrètement le monde. On s’émerveillera. Voyant enfin à l’endroit ce qu’on voit ici-bas à l’envers, on s’étonnera: malgré tout le mal qu’on introduit dans le monde, comme tout cela est bien fait!»
 
Fiodor

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Franchir un talus

23 Août 2018, 00:33am

Publié par Grégoire.

Franchir un talus

 J’ai ouvert cette page blanche. J’y ai vu au bord de la marge un mot échappé d’un petit troupeau de phrases, telle une brebis  broutant goulûment l’herbe des talus. La brebis ne s’éloigne que pour un meilleur ; dans cette échappée belle  le plus souvent de courte durée, il faut concentrer un appétit de vie dont seule une brebis est capable.

 Les bergers savent  qu’elle doit « trouver sa vie » dans chaque journée de pâturage. L’herbe du talus est bien plus que de la cellulose quotidienne, c’est déjà  deux pieds en dehors du monde autorisé et la tête dans un paradis de graminées et de fleurs. Cet instant, cet endroit, cet instant dans l’endroit, c’est la 24eme minute du Requiem de Fauré, ce passage prophétique de l’Agnus Dei à Lux Aeterna.

 Nous ne nous échappons pas assez, nous n’osons pas suffisamment nous approcher du talus, nous ne trouvons pas tous les jours nos vies dans chaque journée. Et surtout pas suffisamment «une vie de talus ».

 Le talus est une frontière, un chemin de contrebande, une petite crête qu’il faut suivre chaque jour. En le longeant on lui trouve des ruptures ; d’une coulée braconnière discrète au passage charretier officialisé d’une barrière. Les talus, comme les frontières ont une histoire. On les a tenus, comme des tranchées, on s’y est abrité, on s’y est reposé, embrassé, parfois. La brebis se régale de cette mémoire de tiges et de pétales, parfois protégée de quelques ronces. En échange de quoi parfois, quelques brins de laine en gage donnés.

 Et de l’autre côté, l’herbe y est forcément meilleure. Juste le temps qu’il faut pour se rendre compte qu’après tout, non… Au-delà du talus, le plus souvent, la déception…

C’est la simple démarcation du talus, qui suscite l’imagination, la volonté d’aller plus loin, la transgression, la joie piégée qu’on respire dans l’air au passage des cols.

 

Un mirage de quelques  dizaines de centimètres

de flores et de senteurs nouvelles, découvert par une meneuse

ou un mot d’ordre aventurier que rejoindra dans une grégarité bêlante le troupeau

ou la piétaille des mots, pour peu qu’un berger-poète soit lui-même perdu sur un talus, en marge de ses pensées.

 

Jf Debargue (Procédures & modes d’emploi-inédit)

                                 

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« Le cléricalisme est une composante de la crise des abus sexuels dans l’Église »

18 Août 2018, 11:02am

Publié par Grégoire.

« Le cléricalisme est une composante de la crise des abus sexuels dans l’Église »

Le Père Stéphane Joulain, psychothérapeute, décrypte le cléricalisme, régulièrement dénoncé par le pape François, et qui a conduit les diocèses de Pennsylvanie à nier et à dissimuler pendant des années des crimes commis par des prêtres.

Spécialisé dans le traitement des abus sexuels, ce père blanc a suivi en thérapie près de 200 pédophiles et donne dans différents pays de nombreuses formations en matière d’éducation et de prévention.

 

La Croix: Le cléricalisme, que le pape François ne cesse de pourfendre depuis le début de son pontificat, est-il en cause dans la faillite de l’Église catholique en Pennsylvanie?

Père Stéphane Joulain: Oui, c’est une de ses composantes. Comme tous les groupes sociaux, les prêtres partagent une même culture, avec ses codes, ses valeurs. Le cléricalisme commence lorsque cette culture cléricale dérive en corporatisme: lorsque les prêtres s’accordent des privilèges, et lorsque la protection des intérêts de leur groupe prend le pas sur celle de l’intégrité physique et psychologique des enfants.

Ce que dénonce le pape, ce sont ces prêtres qui mettent leur pouvoir et leur autorité à leur profit, qui se reconnaissent une sorte de supériorité en tant que pasteurs les mettant sur un piédestal. Lorsque l’on commence à se sentir spécial, on est vite tenté de s’accorder des privilèges spéciaux… Or, pour le pape, c’est l’inverse: l’autorité et le pouvoir ne sont confiés par l’Église à ses pasteurs que pour qu’ils se mettent au service de la communauté, jusqu’à « connaître l’odeur de leurs brebis ».

Le problème ne vient-il pas aussi des laïcs et de l’autorité qu’ils reconnaissent aux prêtres?

S. J.De fait, le cléricalisme ne peut s’instaurer que s’il est imposé par des prêtres et accepté par les laïcs. Traditionnellement, les prêtres jouissent d’une forme de respectabilité liée à la conviction, entretenue chez les fidèles, qu’ils travaillent à leur sainteté. Mais ce respect ne vaut que pour les prêtres dans leur ensemble, pas individuellement.

Considérer que, parce que l’on a été ordonné, on a droit à une forme de révérence est une erreur, dont certains n’hésitent pas à abuser… La culture d’un pays, son histoire jouent un rôle là-dedans: aux États-Unis, mais aussi en Afrique où je travaille en ce moment, les laïcs sont dans une grande soumission aux prêtres. Certains fidèles – cités dans le rapport – racontent que lorsqu’un prêtre venait chez eux, c’est comme si Dieu lui-même entrait…

Comment bien comprendre le sacrement de l’ordre dont on dit qu’il « configure » le prêtre au Christ?

S. J.: La transformation « ontologique » de la personne par le sacrement de l’ordre est une formule à manier avec prudence. D’abord parce que cette transformation n’est pas biologique: les désirs qui étaient présents avant restent présents après: il ne s’agit pas, pour les prêtres, de nier leur humanité.

Par le sacrement de l’ordre, le prêtre s’ouvre à la présence du Christ pour devenir à son tour un signe de sa présence; pas un autre Christ. Et pour comprendre cette « spécificité » du prêtre, il suffit de revenir à l’Évangile: « Je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir », dit Jésus (Matthieu, 20-28).

Comment faire pour lutter contre le cléricalisme?

S. J.Comme toujours, il faut allier prévention, sanction et éducation. Pour prévenir, la première chose à faire est d’encadrer le pouvoir des clercs, de les obliger à rendre des comptes sur la manière dont ils font usage de leur autorité. Un pouvoir qui n’est pas encadré devient dictatorial et le risque est encore accru quand il est d’origine divine.

La convocation des évêques chiliens à Rome, l’acceptation par le pape de la démission de certains d’entre eux mais aussi du cardinal McCarrick, archevêque émérite de Washington, sont des signes forts qui montrent que cette autorité que leur confie l’Église ne les rend pas intouchables.

Quant aux sanctions, il est évident qu’un évêque doit réagir dès qu’il est alerté et ne pas se contenter d’attendre ou de déplacer le prêtre. À mes yeux, c’est une erreur que de créer des centres de traitement spéciaux pour les prêtres auteurs d’abus sexuels car on entretient le symptôme: ils doivent être traités comme les autres délinquants sexuels.

Enfin, les futurs prêtres doivent être éduqués à une bonne gestion de leur sexualité et de leur autorité. L’idéal serait que tout ceci s’appuie aussi sur un travail théologique, en ecclésiologie – comment l’Église se perçoit-elle: comme un corps parfait ou comme une communauté humaine qui essaie d’être fidèle à l’appel de son Seigneur? –, en théologie morale, etc.

Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner, La Croix.

https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/Monde/Le-clericalisme-composante-crise-abus-sexuels-lEglise-2018-08-17-1200962394

 

https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/Monde/Abus-sexuels-la-conversion-spirituelle-ne-suffit-plus-2018-08-17-1200962388?id_folder=1200819732&from_univers=lacroix&position=0

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 A genoux 

17 Août 2018, 00:51am

Publié par Grégoire.

  A genoux 

-Elle dessine avec un charbon de bois sur le mur extérieur de la pièce. Petite fille à genoux dans la poussière, elle marque les contours de son ombre puis finit par poser sur la frêle silhouette un petit coeur et une grosse tête de monstre triste. La Belle et la Bête perdues dans le décor minimaliste d’un camp de réfugiés, sans château, sans royaume. Petite fille à genoux devant la bête, devant sa vie d’otage. Pour toute signature j’ai vu ses doigts charbonneux dessiner à leur tour sous ses yeux noirs une piste de suie qu’une caravane de larmes traversait. 

-Maigre sur des jambes de coton tordues, une serviette sale autour du cou, il bave ; c’est son unique langage, adressé à sa seule solitude. De place en place il jette son amarre liquide, agenouillé tel un petit priant. Passager d’une barque dérivant avec pour seules rames ses jambes tordues et un gouvernail perdu, il peut avoir cinq à six ans et va sans succès d’un groupe d’enfants à un groupe d’adultes. Il pleure rarement mais quand il pleure c’est jour et nuit, jusqu’à l’épuisement. Le reste du temps par le coin de son sourire s’échappe une salive sans fin. Chaque jour une fuite dans sa tête s’essore dans la sècheresse d’un camp oublié. 

Les milliers d’enfants nés depuis trois générations dans les camps sahraouis ont quelque chose de plus. Parce qu’ils n’ont rien. Sortis du ventre de mères anémiées pour le ventre vide du désert, passant d’une apesanteur insouciante à une gravité suffocante, nés reclus, nés exclus, mis à genoux parce que nés là. Une part de liberté non confisquée vogue encore au fond de leurs yeux noirs, un mélange de reproche, d’interrogation, de colère aussi. 

Dès qu’ils sont en âge de se mettre debout ils apprennent qu’ils ne sont pas d’où ils sont nés. Qu’ils sont fils de nuages aux semelles de vent. Et que les nuages ne vivent pas à genoux. 

Leur seul bien est de le savoir. Et de le transmettre. A d’autres qu’à leurs enfants… 

Jean-François Debargue 

Août 2018 

 

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Notre corps : pour faire quoi et pour être qui ?

15 Août 2018, 00:34am

Publié par Grégoire.

Nous rêvons nos vies et brodons des histoires aux franges de nos désirs, nos corps eux sont là au présent, silencieux, innocents et disponibles. Et s'ils étaient le chemin vers ce que nous sommes, voués à l'aventure de la rencontre d'autrui ... et pourquoi pas de Dieu ?

https://parvis-avignon.fr/

https://twitter.com/parvisavignon

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