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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

presse

Une femme extraordinaire dans un quotidien complètement ordinaire

13 Mai 2020, 01:47am

Publié par Grégoire.

Stéphane Bern nous emmène dans la Normandie du XIXe siècle à la découverte de Thérèse Martin, plus connue sous le nom de Sainte Thérèse de Lisieux, l'une des saintes les plus populaires des catholiques, connue et aimée dans le monde entier. Née en 1873 à Alençon, en Normandie, la petite Thérèse Martin est animée par une ambition peu commune : devenir une grande sainte ! À 15 ans, elle remue ciel et terre pour entrer au Carmel de Lisieux, un couvent des plus austères. Au point d'aller jusqu'à Rome, au Vatican, pour solliciter le pape en personne ! Devenue religieuse, Thérèse est confrontée aux défis de la vie au sein d'une communauté cloîtrée, confinée pour la vie !

 

 

« Ce qui plaît au bon Dieu, c'est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvretéc'est l'espérance aveugle que j'ai en sa miséricorde... Voilà mon seul trésor ».

« Pour aimer Jésus, être sa victime d'amour, plus on est faible et misérable, plus on est propre aux opérations de cet amour consumant et transformant... Le seul désir d'être victime suffit; mais il faut consentir à rester toujours pauvre et sans force, et voilà le difficile, car le véritable pauvre d'esprit, où le trouver? Il faut le chercher bien loin, dit l'auteur de l'Imitation... Il ne dit pas qu'il faut le chercher parmi les grandes âmes, mais bien loin, c'est-à-dire dans la bassesse, dans le néant... Ah ! restons donc bien loin de tout ce qui brille, aimons notre petitesse, aimons à ne rien sentir; alors nous serons pauvres d'esprit, et Jésus viendra nous chercher, si loin que nous soyons ; il nous transformera en flammes d'amour!...C'est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l'Amour... »

Je dois donc m'aimer telle que je suis, avec toutes mes imperfections"

Thérèse de l’enfant-Jésus

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« En Inde, le confinement le plus gigantesque et le plus punitif de la planète »

8 Avril 2020, 08:12am

Publié par Grégoire.

« En Inde, le confinement le plus gigantesque et le plus punitif de la planète »

Tribune.

 

Qui peut utiliser aujourd’hui l’expression « devenu viral » sans l’ombre d’un frisson ? Qui peut encore regarder un objet – poignée de porte, carton d’emballage, cabas rempli de légumes – sans l’imaginer grouillant de ces blobs invisibles, ni morts ni vivants, pourvus de ventouses prêtes à s’agripper à nos poumons ? Qui peut penser embrasser un étranger, sauter dans un bus, envoyer son enfant à l’école sans éprouver de la peur ? Ou envisager un plaisir ordinaire sans peser le risque dont il s’accompagne ?

 

Qui de nous ne s’intitule du jour au lendemain épidémiologiste, virologiste, statisticien et prophète ? Quel scientifique, quel médecin ne prie sans se l’avouer qu’un miracle se produise ? Quel prêtre ne s’en remet à la science, serait-ce secrètement ? Et au même moment, alors que le virus se répand, qui ne serait transporté par le crescendo des chants d’oiseaux dans les villes, la danse des paons aux carrefours de bitume, le silence des cieux ?

 

 

A l’heure où j’écris, le nombre de cas détectés dans le monde frôle dangereusement le million. Près de 50 000 personnes sont décédées de la maladie. Des projections suggèrent qu’elles seront des centaines de milliers, peut-être plus. Le virus s’est déplacé librement le long des voies du commerce et du capital mondialisés, et la terrible maladie qu’il a propagée dans son sillage a confiné les humains à l’intérieur de leurs frontières, de leurs villes et de leurs foyers.

 

« Les mandarins qui gèrent l’épidémie aiment à parler de guerre (…) Pourtant, s’il s’agissait réellement de guerre, qui mieux que les Etats-Unis y eût été préparé ? »

 

Contrairement au flux du capital, ce virus ne cherche pas le profit, mais la prolifération. Ce faisant, il a renversé par inadvertance, dans une certaine mesure, le sens du courant. Il se joue des contrôles d’immigration, de la biométrie, de la surveillance numérique et de toute sorte d’analyse de données. Il a frappé le plus durement – jusqu’ici, du moins – les nations les plus riches et les plus puissantes, forçant le moteur du capitalisme à un arrêt brutal. Temporaire, peut-être, mais assez long pour que nous puissions soumettre les composants du système à l’examen et en dresser une évaluation avant de décider si nous voulons contribuer à sa réparation ou en chercher un meilleur.

 

 

Les mandarins qui gèrent l’épidémie aiment à parler de guerre. Ils font même du terme un usage littéral et non métaphorique. Pourtant, s’il s’agissait réellement de guerre, qui mieux que les Etats-Unis y eût été préparé ? Si, au lieu de masques et de gants, leurs soldats avaient eu besoin de bombes surpuissantes, de sous-marins, d’avions de chasse et de têtes nucléaires, aurait-on assisté à une pénurie ?

 

Nuit après nuit, aux antipodes de l’Amérique, nous sommes plusieurs à regarder la diffusion des annonces à la presse du gouverneur de New York, Andrew Cuomo, avec une fascination difficile à expliquer. Nous suivons les statistiques, nous entendons parler d’hôpitaux états-uniens submergés, d’infirmières sous-payées et surmenées qui en sont réduites à se fabriquer des équipements de protection dans des sacs-poubelles et de vieux imperméables, prenant tous les risques pour secourir les malades. D’Etats forcés de se disputer des respirateurs aux enchères, de médecins acculés au dilemme de choisir entre les patients qui en seront équipés et ceux qu’ils devront laisser mourir. Et nous nous écrions en nous-mêmes : « Mon dieu, l’Amérique, c’est ça ! »

 

La tragédie est là, au présent, épique. Elle se déroule sous nos yeux dans sa réalité. Mais elle n’est pas nouvelle. C’est le déraillement d’un train qui roule en vacillant sur les rails depuis des années. Qui n’a gardé en tête les vidéos où l’on voit des malades, encore vêtus de leur seule chemise d’hôpital, postérieur à l’air, jetés discrètement à la rue ?

 

Aux Etats-Unis, les portes des hôpitaux sont trop souvent fermées aux citoyens les plus démunis, quels que soient le stade de leur maladie et l’étendue de leur souffrance. Du moins en était-il ainsi, car aujourd’hui, à l’ère du virus, la pathologie d’un individu pauvre est susceptible d’affecter la santé de toute une société prospère. Et pourtant, encore aujourd’hui, on considère comme déplacée, jusque dans son propre parti, la candidature à la Maison-Blanche du sénateur Bernie Sanders, qui défendait infatigablement dans sa campagne l’accès à la santé pour tous.

 

L’Inde, entre caste et capitalisme

 

Et que dire de l’Inde, mon pays, mon pays pauvre et riche, suspendu quelque part entre féodalisme et fondamentalisme religieux, castes et capitalisme, gouverné par des nationalistes hindous d’extrême droite ?

 

En décembre [2019], tandis qu’en Chine le virus faisait irruption, le gouvernement de l’Inde était aux prises avec le soulèvement de centaines de milliers de ses concitoyens protestant contre la loi sur la citoyenneté, éhontément discriminatoire, qu’il venait de promulguer après son adoption par le Parlement.

 

Le premier cas de Covid-19 détecté en Inde a été annoncé le 30 janvier, quelques jours après que l’invité d’honneur de la parade du Jour de la République, Jair Bolsonaro [le président brésilien], dévorateur de la forêt amazonienne, négateur du Covid-19, a quitté Delhi.

Mais le parti au pouvoir avait un agenda bien trop chargé en février pour y réserver une place au virus. Il y avait la visite officielle de Donald Trump, prévue la dernière semaine du mois. On avait appâté le président des Etats-Unis avec la promesse d’un public de 1 million de spectateurs dans un stade de l’Etat du Gujarat. Tout cela nécessitait de l’argent et beaucoup de temps. Ensuite venaient les élections législatives de Delhi, perdues d’avance pour le Bharatiya Janata Party [BJP, au pouvoir], à moins qu’il ne passe à la vitesse supérieure, ce qu’il a fait en déchaînant une campagne nationaliste haineuse, dominée par la menace de recourir à la violence physique et d’abattre les « traîtres ».

 

Il n’en a pas moins perdu. Il a donc fallu infliger un châtiment aux musulmans de Delhi, à qui l’on imputait l’humiliation de la défaite. Des bandes armées de miliciens hindous soutenues par la police ont attaqué les musulmans des quartiers ouvriers du nord-est de Delhi. Maisons, boutiques, mosquées et écoles ont été incendiées. Les musulmans, qui s’étaient attendus à cet assaut, ont répliqué. Plus de cinquante individus, musulmans et hindous, ont été tués. Des milliers de personnes ont trouvé refuge dans les cimetières avoisinants. On extirpait encore des cadavres mutilés du réseau d’égouts putrides à ciel ouvert le jour où les autorités gouvernementales ont tenu leur première réunion sur le coronavirus, le jour où la plupart des Indiens ont découvert l’existence d’un nouveau produit : le désinfectant pour les mains.

 

 

Le mois de mars a été bien rempli, lui aussi. Les deux premières semaines ont été consacrées à renverser le Parti du Congrès au pouvoir dans l’Etat de l’Inde centrale du Madhya Pradesh, afin de le remplacer par un gouvernement BJP. Le 11 mars, l’OMS a haussé le développement du Covid-19 du niveau d’épidémie à celui de pandémie. Le 13, le ministère indien de la santé déclarait que le coronavirus ne représentait pas une « urgence sanitaire ».

 

« “Distanciation sociale”, concept aisément assimilable par une société rompue aux pratiques de la caste »

Enfin, le 19 mars, le premier ministre, Narendra Modi, s’est adressé à la nation. Il n’avait pas beaucoup planché sur ses dossiers, calquant ses stratégies sur celles de la France et de l’Italie. Il a parlé de la nécessaire « distanciation sociale » (concept aisément assimilable par une société rompue aux pratiques de la caste) et appelé la population à respecter un « couvre-feu populaire » le 22 mars.

 

Au lieu d’informer les gens des mesures qu’allait prendre son gouvernement pour faire face à la crise, il leur a demandé de sortir sur leurs balcons, de sonner des clochettes et de taper sur des ustensiles de cuisine pour rendre hommage aux soignants. Il n’a pas mentionné le fait que l’Inde avait continué jusqu’alors à exporter du matériel de protection et des équipements respiratoires au lieu de les conserver pour le personnel de santé des hôpitaux et d’autres structures.

 

« Les méthodes de Narendra Modi donnent vraiment l’impression que le premier ministre de l’Inde voit les citoyens de son pays comme une force hostile »

 

Sans surprise, la requête de Narendra Modi a soulevé l’enthousiasme. On a assisté à des marches de percussions domestiques, à des danses traditionnelles, à des processions. Peu de distanciation sociale. Les jours suivants, on a vu des hommes sauter à pieds joints dans des barils de bouse sacrée et des partisans du BJP organiser des fêtes arrosées à l’urine de vache. Afin de ne pas se trouver en reste, maintes associations musulmanes ont déclaré que le Tout-Puissant était la réponse au virus et appelé les croyants à s’assembler en grand nombre dans les mosquées.

 

Le 24 mars à 20 heures, Modi est passé à la télévision pour annoncer qu’à partir de minuit, l’Inde tout entière entrait en confinement. Les marchés seraient fermés. Tous les moyens de transport publics et privés étaient interdits. Cette décision, a-t-il ajouté, il ne la prenait pas seulement en tant que premier ministre, mais en tant qu’aîné de la famille que nous formons.

Qui d’autre, sans consulter le gouvernement de chacun des Etats qui allaient devoir en affronter les conséquences, aurait pu décider qu’une nation d’un milliard trois cent quatre-vingts millions d’habitants allait être confinée sous quatre heures sans la moindre préparation ? Ses méthodes donnent vraiment l’impression que le premier ministre de l’Inde voit les citoyens de son pays comme une force hostile qu’il est nécessaire de prendre en embuscade, par surprise, et à laquelle il ne saurait être question de faire confiance.

 

 

 

 

Ainsi nous sommes-nous retrouvés confinés. De nombreux professionnels de la santé et épidémiologistes ont applaudi cette mesure. Ils ont peut-être raison en théorie. Mais nul doute qu’aucun d’entre eux n’aurait pu donner son aval au manque calamiteux d’anticipation et à l’impréparation qui ont changé le confinement le plus gigantesque et le plus punitif du globe en l’opposé exact de ce qu’il est censé accomplir.

Le grand amateur de spectacles a créé le plus formidable de tous les spectacles.

 

Insensibilité à toute souffrance

 

Sous les yeux effarés du monde, l’Inde a révélé son aspect le plus honteux, son système social inégalitaire, brutal, structurel. Son indifférence et son insensibilité à toute souffrance. Le confinement a agi à la façon d’une réaction chimique mettant d’un seul coup en lumière des éléments cachés. Tandis que boutiques, restaurants, usines et chantiers fermaient leurs portes et que les classes aisées se claquemuraient dans leurs colonies résidentielles encloses, nos villes et nos mégapoles se sont mises à rejeter leurs ouvriers et travailleurs migrants comme autant d’excédents indésirables.

 

Des millions de personnes appauvries, affamées, assoiffées, congédiées, pour un grand nombre d’entre elles, par leurs employeurs et propriétaires, jeunes et vieux, hommes, femmes, enfants, malades, aveugles, handicapés n’ayant plus nulle part où aller, sans moyen de transport public en vue, entamèrent une longue marche de retour vers leurs villages. Ils ont marché des jours durant à destination de Badaun, Agra, Azamgarh, Aligarh, Lucknow, Gorakhpur – à des centaines de kilomètres de leur point de départ. Certains d’entre eux sont morts en cours de route.

 

En rentrant chez eux, ils savaient pouvoir s’attendre à y mourir lentement de faim. Peut-être même se savaient-ils porteurs potentiels du virus, susceptibles de contaminer leur famille, leurs parents et leurs grands-parents une fois arrivés, mais ils avaient désespérément besoin d’un semblant de toit, de relations familières et de dignité aussi bien que de nourriture, sinon d’amour.

 

En chemin, certains ont été brutalement frappés et humiliés par la police chargée de faire respecter scrupuleusement le couvre-feu. Des jeunes hommes ont été forcés à s’accroupir et à avancer en sautillant comme des grenouilles sur la route. Un groupe, arrêté aux environs de Bareilly, a été rassemblé et aspergé collectivement de désinfectant chimique au tuyau d’arrosage. Quelques jours plus tard, inquiet à l’idée que cette population puisse répandre le virus dans les campagnes, le gouvernement a donné l’ordre de fermer les frontières interétatiques, y compris aux piétons, et ceux qui marchaient depuis si longtemps ont été obligés de rebrousser chemin vers des camps dans les villes qu’ils avaient été forcés de quitter.

 

 

 

 

 

Pour certains des plus âgés, la situation rappelait la Partition, ce transfert de populations qui a eu lieu en 1947 quand la division de l’Inde britannique a donné naissance au Pakistan. A la différence près que l’exode de 2020 n’était pas une affaire de religions, mais de divisions de classes. Il ne s’agissait pas pour autant des citoyens les plus pauvres. Ils avaient (du moins jusqu’alors) un travail à la ville et un foyer où retourner.

 

Quant aux sans-emploi, aux sans-abri et aux désespérés, ils étaient restés là où ils étaient, dans les villes comme dans les villages où une profonde détresse allait se creusant depuis longtemps, bien avant que survienne cette tragédie. Tout au long de cette période horrible, Amit Shah, le ministre de l’intérieur, est resté totalement absent de la scène publique.

 

« Les voies principales peuvent bien être vides, les pauvres sont enfermés dans des espaces exigus à l’intérieur de bidonvilles et de baraquements »

 

Quand la marche a commencé au départ de Delhi, je suis partie en voiture, munie d’un laissez-passer délivré par un magazine dans lequel j’écris souvent, pour Ghazipur, à la frontière entre le territoire de Delhi et l’Uttar Pradesh.

 

C’était une vision biblique. Ou peut-être pas. La Bible n’aurait su connaître de telles multitudes. Le confinement destiné à assurer la distanciation sociale a eu le résultat inverse : la contiguïté physique à une échelle inconcevable.

 

Le même phénomène se produit dans les villes grandes et petites de l’Inde. Les voies principales peuvent bien être vides, les pauvres sont enfermés dans des espaces exigus à l’intérieur de bidonvilles et de baraquements.

 

 

 

Le virus inquiétait chacun des marcheurs à qui j’ai parlé. Mais il était moins préoccupant, moins présent dans leurs vies que le manque de travail, la faim et la violence policière qui les guettaient. J’ai parlé à un grand nombre de personnes ce jour-là, y compris à un groupe de musulmans qui avaient réchappé à peine quelques semaines plus tôt au pogrom anti-musulman. Les paroles de l’un d’entre eux m’ont particulièrement troublée. C’était un charpentier du nom de Ramjeet, qui avait prévu de marcher jusqu’à Gorakhpur, près de la frontière népalaise.

 

« Peut-être que quand Modiji a décidé ça, personne ne lui avait parlé de nous. Peut-être qu’il ne sait pas ce que nous vivons », m’a-t-il dit. Par « nous », il faut entendre environ 460 millions de personnes.

 

Un narcissisme dérangeant

 

En Inde (tout comme aux Etats-Unis), les gouvernements des Etats ont fait preuve de plus de cœur et de compréhension dans cette crise. Syndicats, citoyens, collectifs distribuent nourriture et rations d’urgence. Le gouvernement central a été lent à réagir à leurs demandes désespérées d’aide financière. Il s’avère que le Fonds de secours national manque d’argent disponible. A sa place, les dons des bonnes volontés se déversent dans les caisses passablement opaques du PM-CARES, le nouveau fonds attaché à la personne du premier ministre. Des repas préemballés à l’effigie de Modi ont fait leur apparition, tandis que le premier ministre partage ses vidéos de yoga nidra [yoga du sommeil, NDT] dans lesquelles un avatar à tête de Modi et au corps de rêve exécute des postures pour aider ceux qui le regardent à combattre le stress de l’isolement.

 

Ce narcissisme est profondément dérangeant. Peut-être Modi devrait-il inclure à ses asanas une posture « requête » par laquelle il en appellerait au premier ministre français pour qu’il annule le très embarrassant contrat signé pour l’achat de chasseurs Rafale, dégageant ainsi 7,8 milliards d’euros pour venir en aide d’urgence à quelques millions d’affamés. Nul doute que les Français se montreraient compréhensifs.

 

 

 

 

Tandis que l’on entre dans la deuxième semaine de confinement, les chaînes d’approvisionnement sont rompues, les médicaments et les fournitures essentielles se raréfient. Des milliers de camionneurs sont immobilisés le long des autoroutes, avec un accès limité à la nourriture et à l’eau potable. Les récoltes prêtes à être moissonnées pourrissent sur pied. La crise économique est là, la crise politique se poursuit.

 

Les médias grand public ont attelé le Covid-19 à la campagne anti-musulmane venimeuse qu’ils mènent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le Tablighi Jamaat, une association qui a tenu une réunion à Delhi avant le confinement, est montré du doigt et étiqueté « super-contaminateur », qualificatif par lequel on entend stigmatiser et diaboliser les musulmans. La tonalité générale suggère que ce sont les musulmans qui ont inventé le virus pour le propager délibérément dans une forme de djihad.

 

Les hôpitaux incapables de faire face

 

La crise du Covid-19 reste à venir. Ou pas. Nous n’en savons rien. Si et quand elle éclatera, nous pouvons être sûrs qu’elle sera traitée avec tous les préjugés de religion, de caste et de classe intacts et bien en place.

 

Aujourd’hui (2 avril), en Inde, il y a près de 2 000 cas confirmés et 58 morts. Ces chiffres sont probablement inexacts, étant donné le nombre dramatiquement bas de tests effectués. L’opinion des experts connaît des variations vertigineuses. Certains prédisent des millions de morts, d’autres beaucoup moins. Nous ne connaîtrons peut-être jamais les courbes de la crise, même lorsqu’elle nous frappera de plein fouet. La seule chose que nous savons, c’est que la ruée vers les hôpitaux n’a pas encore commencé.

 

Les hôpitaux et les dispensaires sont incapables de faire face au million, ou presque, d’enfants qui meurent chaque année de diarrhée et de dénutrition, aux centaines de milliers de tuberculeux (un quart des cas mondiaux), à la vaste population de mal-nourris et d’anémiques, vulnérables à toutes sortes d’affections mineures qui, dans leurs cas, se révèlent mortelles. Il leur sera impossible d’affronter une crise du même ordre de gravité que celle à laquelle sont confrontés aujourd’hui l’Europe et les Etats-Unis.

 

Tous les soins sont plus ou moins suspendus, moyens et personnel des hôpitaux ayant été mis au service de la lutte contre le virus. Le centre de traumatologie du légendaire All India Institute of Medical Sciences (AIIMS) de Delhi a fermé, les centaines de patients cancéreux connus sous le nom de « réfugiés du cancer » qui vivent sur les trottoirs devant l’énorme hôpital en sont chassés comme du bétail.

 

Des gens tomberont malades et mourront chez eux. Nous ne connaîtrons peut-être jamais l’histoire de chacun d’eux. Sans doute n’entreront-ils même pas dans les statistiques. Notre seul espoir est que l’hypothèse de scientifiques (qui fait débat) selon laquelle le virus aime le froid se confirme. Jamais peuple n’a souhaité aussi ardemment et avec autant d’irrationalité un été torride et impitoyable.

 

« Nos pensées se précipitent encore dans un va-et-vient, rêvant d’un retour à la normale, tentant de raccorder le futur au passé, de les recoudre ensemble, refusant d’admettre la rupture »

 

Quelle est cette chose qui nous arrive ? Un virus, certes. En tant que tel, il ne constitue ni ne véhicule aucun message moral. Mais c’est aussi, indubitablement, plus qu’un virus. Certains croient qu’il s’agit de l’instrument de Dieu par lequel Il nous rappelle à la raison. Pour d’autres, c’est le fruit d’une conspiration de la Chine pour prendre le contrôle du monde.

 

Quoi qu’il en soit, le coronavirus a mis les puissants à genoux et le monde à l’arrêt comme rien d’autre n’aurait su le faire. Nos pensées se précipitent encore dans un va-et-vient, rêvant d’un retour à la normale, tentant de raccorder le futur au passé, de les recoudre ensemble, refusant d’admettre la rupture. Or la rupture existe bel et bien. Et au milieu de ce terrible désespoir, elle nous offre une chance de repenser la machine à achever le monde que nous avons construite pour nous-mêmes. Rien ne serait pire qu’un retour à la normalité. Au cours de l’histoire, les pandémies ont forcé les humains à rompre avec le passé et à réinventer leur univers. En cela, la pandémie actuelle n’est pas différente des précédentes. C’est un portail entre le monde d’hier et le prochain.

 

Nous pouvons choisir d’en franchir le seuil en traînant derrière nous les dépouilles de nos préjugés et de notre haine, notre cupidité, nos banques de données et nos idées défuntes, nos rivières mortes et nos ciels enfumés. Ou nous pouvons l’enjamber d’un pas léger, avec un bagage minimal, prêts à imaginer un autre monde. Et prêts à nous battre pour lui.

Traduit de l’anglais par Irène Margit.

 

© Arundhati Roy 2020. Ce texte a été publié pour la première fois dans le « Financial Times ».
Il est publié, en France, par « Le Monde », et fera l’objet d’une parution numérique dans la collection « Tracts de crise » des éditions Gallimard.

 

Arundhati Roy, écrivaine et militante indienne, est l’auteure, entre autres, des romans « Le Dieu des Petits Riens » (Gallimard, 1997) et « Le Ministère du Bonheur Suprême » (Gallimard, 2018), ainsi que de plusieurs essais politiquement engagés, dont « Au-devant des périls. La Marche en avant de la nation ­hindoue », texte sur Narendra Modi paru le 19 mars ­(Gallimard, « Tracts », 64 p., 3,90 € ; numérique 3,50 €).

 

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Sympathie pour le diable

21 Janvier 2020, 11:09am

Publié par Grégoire.

Ce diable est une drogue dont on ne peut se défaire. La vie des gens heureux paraît ensuite si fade.

Ce diable est une drogue dont on ne peut se défaire. La vie des gens heureux paraît ensuite si fade.

 

 

Il fait froid, il n’y a ni électricité ni eau courante. Surtout, dès que l’on sort dans la rue, ou même que l’on s’approche d’une fenêtre, on est à la merci d’un tireur embusqué. Pourquoi alors venir s’enfermer dans une ville quotidiennement bombardée, sans avoir été conscrit, sans être né dans le camp des assiégés ? Sympathie pour le diable voudrait percer ce mystère, mettant en scène les dernières semaines du séjour de Paul Marchand, journaliste français, à Sarajevo, pendant le premier hiver du siège de la ville par les forces serbes.

 

 

 

 

Entre portrait du reporter de guerre en gloire et réflexion sur la place d’un observateur en enfer, ce premier long-métrage du réalisateur canadien Guillaume de Fontenay cherche avec opiniâtreté la juste distance face à son fascinant sujet, des réponses convaincantes aux interrogations légitimes que suscite le scénario. A l’image de la vanité du travail des journalistes, qui n’ont jamais mis fin à une guerre, le travail du cinéaste reste inabouti, mais après tout, de prestigieux aînés l’ont précédé dans cette impasse – Oliver Stone ou Michael Winterbottom.

 

 

Sympathie pour le diable a été tourné en hiver, à Sarajevo, dans des couleurs froides, en un format qui inspire la claustrophobie, le 4:3 des images télévisées de l’époque. Dans les rues dévastées de la ville, on reconnaît la voiture de Paul Marchand : non seulement elle arbore les lettres « TV » mais aussi un autocollant qui proclame l’immortalité du conducteur. Et la silhouette de Paul Marchand est tout aussi identifiable, bonnet de marin enfoncé sur la tête, cigare cubain au bec. On dirait qu’il a accordé à sa mise le soin qu’une costumière mettrait à définir un personnage de cinéma.

 

 

Avec un photographe (Vincent Rottiers), avec ses collègues américains et européens, il cavale de charnier en barrages de miliciens, recevant en cours de film le renfort de Boba (Ella Rumpf), une jeune Serbe qui a choisi de rester à Sarajevo. Elle l’aide à passer les lignes, il l’aide à survivre au dénuement quotidien. Cette routine périlleuse et absurde (dès les premières séquences, l’indifférence du monde à ce qui se passe à Sarajevo est établie) est entrecoupée de heurts entre le protagoniste et ses collègues : refusant de faire un pas en arrière pour mieux voir, Paul Marchand défend un engagement qui le conduit non seulement à aider les nécessiteux, mais à choisir, en actions, son camp dans le conflit en cours.

 

 

Tout, dans la mise en scène, dans le jeu fiévreux, teinté de dandysme, de Niels Schneider, veut amener le spectateur à se rendre aux arguments de Paul Marchand. On peut prendre tel quel ce plaidoyer pour un journalisme d’aventure, exercé comme un sport de l’extrême, puisque la voix qui le porte est séduisante. Mais au lieu de l’inscrire dans une dialectique fructueuse, qui s’interrogerait entre autres sur la place que s’arrogent les journalistes dans la vie (et la mort) de ceux qu’ils observent, qui sont ici à peine représentés, Sympathie pour le diable emprunte la voie du thriller. La trajectoire du héros prend le pas sur le tragique de l’histoire.

 

https://www.lemonde.fr/international/article/2019/11/26/paul-marchand-reporter-en-guerre_6020502_3210.html

 

 

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« Une société sans oubli est une société tyrannique »

14 Janvier 2020, 02:21am

Publié par Grégoire.

« Une société sans oubli est une société tyrannique »
"La prescription interdit à l’homme mortel de conserver une haine immortelle". Homère.

 

 

C’est un mot que les amoureux des droits de l’homme, jadis, chérissaient, mais qui suscite aujourd’hui de fortes réserves chez ceux qui s’en réclament. Par un étrange mouvement de balancier, la prescription, qui était autrefois considérée comme un pilier incontournable des droits de la défense, est devenue, aux yeux de certains militants contre les violences sexuelles, une entrave intolérable à l’œuvre de justice : dans l’affaire Polanski comme dans celle du père Preynat, elle est perçue comme « un abandon par la justice de ses devoirs, un signe d’indifférence envers les victimes et un manquement au devoir de mémoire », résume l’avocat Jean Danet dans la revue Archives de politique criminelle (n° 28, 2006).

 

La prescription, qui interdit au procureur de la République de poursuivre un délinquant au-delà d’un délai fixé par la loi, vient du latin praescribere – tracer, par un acte écrit, une limite dans le temps. Comme l’amnistie ou la grâce, elle appartient à la grammaire de l’oubli. « La prescription suspend automatiquement le cours de la justice au bout d’un certain temps, souligne Mathieu Soula, professeur d’histoire du droit à l’université Paris-Nanterre. Elle est distincte de la grâce, qui est un geste personnel de pardon émanant d’un souverain ou un président, mais aussi de l’amnistie, qui consiste à effacer volontairement certaines infractions par la loi. »

 

L’emportement d’une société tout entière

 

Parce qu’elle garantit, au terme de longues années, l’oubli du crime, la prescription est aujourd’hui accusée d’être l’alliée voire la complice des délinquants – au point que certaines associations de victimes plaident en faveur de l’imprescriptibilité de la délinquance sexuelle. Cette idée qui aurait été spontanément associée, il y a quelques années, à la droite, voire à l’extrême droite, séduit une figure de la gauche comme Ariane Ascaride. « Pourquoi y aurait-il prescription ?, s’insurgeait l’actrice, le 22 novembre, sur France Inter, en évoquant la délinquance sexuelle. Je ne suis pas d’accord. Il ne faut pas qu’il y ait prescription, c’est tout ! »

L’emportement d’Ariane Ascaride est celui d’une société tout entière. « Depuis une trentaine d’années, un mouvement d’opinion très puissant cherche à faire mémoire en remettant en cause les délais, voire le principe de la prescription », observe le magistrat Denis Salas, président de l’Association française pour l’histoire de la justice. Au fil des ans, ce mouvement a fini par déplacer les frontières légales de l’oubli. « S’il est une tendance essentielle à relever en droit comparé, en France comme dans le monde entier, c’est le recul de la prescription », résumait en 2018 le magistrat Jean-Paul Jean dans la revue Histoire de la justice.

 

En 2017, le législateur a en effet doublé les délais de prescription inscrits en 1808 dans le code d’instruction criminelle de Napoléon : le procureur peut désormais poursuivre les délits pendant six, et non plus trois ans ; les crimes pendant vingt, et non plus dix ans. A cette réduction générale de la prescription, s’est ajoutée une foule d’« exceptions en tous genres », selon le mot de l’avocat Jean-Pierre Choquet. Pour protéger la parole des mineurs, les viols peuvent ainsi être poursuivis trente ans après la majorité de la victime : un enfant agressé peut porter plainte jusqu’à l’âge de 48 ans.

 

Cette refonte du calendrier de l’oubli a permis au législateur de définir une nouvelle échelle de gravité du crime : en allongeant la prescription de la délinquance sexuelle, il a placé ces infractions au sommet de la hiérarchie du mal. « La force symbolique du droit permet de réagencer les catégories de l’excusable et de l’inexcusable, souligne le juriste Mathieu Soula. Au cours des dernières décennies, le législateur a installé les infractions sexuelles sur les mineurs au bord de l’inoubliable : ce geste politique permet de proclamer haut et fort que la défense de l’enfance structure désormais notre ordre social. »

 

« Empilement indigeste d’exceptions »

 

Les exceptions sont cependant devenues si nombreuses que les juristes rivalisent de métaphores pour décrire le capharnaüm de la prescription : le magistrat Christian Guéry le compare à un cauchemar de Kafka, le professeur de droit Michel Véron à la cour chaotique du roi Pétaud – expression qui a inspiré le terme de « pétaudière ».

 

« Depuis quelques années, cet empilement indigeste d’exceptions nous a fait perdre de vue la raison d’être de la prescription, regrette Carole Hardouin-Le Goff, maître de conférences en droit privé à l’université Paris-II-Panthéon-Assas. Nous refusons de l’abolir mais nous faisons tout pour l’empêcher d’advenir : nous avons oublié le rôle salutaire et salvateur de l’oubli. »

 

Si la justice est mémoire – le procès consigne le souvenir du crime, le casier judiciaire celui de la condamnation –, elle ne peut en effet se concevoir sans éclipses.

 

« Le système de la vengeance privée et la justice privée ont longtemps permis à la victime, parfois même à ses descendants, de poursuivre l’agresseur jusqu’à la fin des temps, poursuit la juriste Carole Hardouin-Le Goff. L’Etat de droit a mis un terme à ce cycle infini de la vengeance : si le trouble engendré par l’infraction a disparu, si le climat social s’est apaisé, il n’y a aucune raison de rouvrir les plaies en déclenchant l’action pénale. Le droit répressif moderne est un droit raisonné : il n’est pas là pour punir à tout-va. Une société sans oubli est une société tyrannique. » 

 

Le pouvoir de devenir meilleur

 

Au nom de cette philosophie, le juriste et homme de lettres italien Cesare Beccaria (1738-1794) défendait au XVIIIe siècle le principe de la prescription – même s’il la réservait alors aux délits « ignorés et peu considérables ». « Il faut fixer un temps après lequel le coupable, assez puni par son exil volontaire, peut reparaître sans craindre de nouveaux châtiments. En effet, l’obscurité qui a enveloppé longtemps le délit diminue de beaucoup la nécessité de l’exemple et permet de rendre au citoyen son état et ses droits, avec le pouvoir de devenir meilleur. » Un siècle plus tard, le jurisconsulte Faustin Hélie (1799-1884) proposait d’étendre la prescription aux infractions les plus graves. « Le temps amène l’oubli et la miséricorde, et la peine trop longtemps attendue prend quelque chose de cruel, et même d’injuste. »

 

Plus près de nous, le doyen Jean Carbonnier (1908-2003) aimait, lui aussi, célébrer les vertus de la prescription. Si l’oubli est encadré, il ne met pas en péril l’ordre social, affirmait-il en 1969 dans Flexible droit. « C’est défigurer la réalité humaine qui s’exprime dans les systèmes juridiques modernes que de n’en retenir qu’un besoin d’ordre, de régularité, partant de ponctuelle et totale effectivité des règles de droit. » Au bout d’un certain temps, il n’est plus temps, résume Denis Salas : il faut que la société respire. « La fatigue de trop punir creuse les sommeils de la justice, estime-t-il. Dans La Mémoire, l’histoire, l’oubli (Seuil, 2000), Paul Ricœur souligne très justement que la société ne peut pas être en colère contre elle-même en permanence. »

 

A cet éloge de l’apaisement du temps, se sont ajoutées, pour justifier la prescription, des considérations procédurales. Certains ont affirmé que le dépérissement des preuves et la fragilité des témoignages pouvaient, dans un procès trop tardif, engendrer des erreurs judiciaires. D’autres ont souligné que la prescription permettait de sanctionner la négligence du ministère public, qui n’avait pas su exercer les poursuites en temps et en heure. D’autres, enfin, ont estimé que le temps passant, la personnalité du délinquant changeait, voire qu’il purgeait, avec les années, une peine « naturelle » nourrie par le remords et la crainte d’être démasqué.

Parce que la justice a toujours été pensée en relation étroite avec l’oubli, la prescription est très ancienne : elle apparaît pour la première fois, dans le droit romain, au début de notre ère. Sous le règne d’Auguste, la loi julia de adulteriis (en 18 ou 17 avant Jésus-Christ) instaure ainsi une prescription pour certains delicta carnalia (« délits de la chair ») comme l’adultère. En France, au Moyen Age, la prescription relève plus des coutumes que de la loi – même si la charte d’Aigues-Mortes, renouvelée par Saint Louis en 1246, interdit à la justice d’enquêter sur un crime après une période de dix ans.

 

Il faut attendre la Révolution pour que le principe de la prescription figure dans la loi. « Cette idée qui imprègne le droit de l’Ancien Régime est inscrite pour la première fois dans le code pénal de 1791, raconte le juriste Mathieu Soula. Les révolutionnaires estiment alors que la justice doit assurer la stabilité de l’ordre politique et social, mais qu’elle doit aussi être la gardienne des libertés individuelles. La prescription permet de protéger les citoyens des poursuites ad vitam aeternam : c’est une manière de limiter l’action de l’Etat. Les révolutionnaires veulent éviter que la justice exerce une emprise sans fin sur les individus. »

 

Une vingtaine d’années plus tard, le code d’instruction criminelle de Napoléon (1808) consacre un chapitre entier à la prescription. « La paix sociale semble demander que la vindicte publique ne demeure pas irrévocablement armée et agissante, qu’elle se calme et s’arrête dans certains cas, après un cours de temps plus ou moins long selon les circonstances, estime, en 1808, le rapporteur Louvet en soulignant les bienfaits du temps, ce « grand modérateur des choses humaines ». « De là vient, Messieurs, que les peuples les plus renommés par leur sagesse ont, en général, et après un temps donné, consacré l’oubli des injures dont la répression appartient à la loi. »

 

Une quête permanente du souvenir

 

Ces considérations paraissent aujourd’hui bien lointaines. Eloge du devoir de mémoire, multiplication des journées commémoratives, organisation de marches blanches : nous vivons, affirme la juriste Carole Hardouin-Le Goff, dans un monde « hypermnésique ». « Nos sociétés se mobilisent autour d’une quête permanente du souvenir : elles considèrent, notamment dans le domaine de la justice, que la mémoire est vertueuse et l’oubli détestable, estime-t-elle. C’est dans ce contexte que l’espace public a ouvert grand ses portes aux résurgences de la mémoire : les victimes y prennent de plus en plus souvent la parole. Elles affichent leur histoire, elles suscitent la compassion, elles deviennent des icônes. »

 

La prise de parole des victimes est le fruit d’une petite révolution : depuis le milieu du XXe siècle, la justice accorde de plus en plus de place à cette figure longtemps négligée du droit pénal. « Le procès était jadis centré sur l’accusé et la défense de l’ordre social, constate Mathieu Soula. Mais depuis une quarantaine d’années, l’Etat, en France comme dans beaucoup de pays occidentaux, a été confronté à une demande de reconnaissance émanant des victimes. Il a donc voulu construire une justice plus conforme aux aspirations sociales. Aujourd’hui, elles peuvent se porter partie civile, prendre un avocat, avoir accès au dossier et demander des investigations. »

 

 

Pour le magistrat Denis Salas, ce sacre de la victime est lié à l’avènement de la « société des individus ». « Notre époque est caractérisée par une attention à ce que le sociologue et historien Pierre Rosanvallon appelle la “particularité souffrante”. Aujourd’hui, le crime ne se réduit pas à sa matérialité : les magistrats qui jugent un braqueur s’intéressent autant, voire plus, à la dévastation psychique de l’employé qu’au montant du butin. Selon Rosanvallon, cette valeur accordée à la souffrance de chacun est le signe d’une mutation de la société démocratique : aujourd’hui, la solidarité est à la fois un principe d’organisation sociale et une promesse d’attention à la vulnérabilité des individus. »

 

Cette nouvelle donne a bouleversé le débat sur l’oubli judiciaire. Les victimes contestent en effet les vertus apaisantes du temps invoquées, depuis le XVIIIe siècle, par les partisans de la prescription : nombre d’entre elles racontent au contraire la permanence du traumatisme, la lenteur de la guérison, l’impossibilité de l’oubli. « Elles remettent en cause le sens traditionnel de la prescription : pour elles, le temps attise la souffrance au lieu de la calmer, constate Denis Salas. Voyez les affaires de prêtres pédophiles : le fait que l’autorité chargée de la protection des enfants ait assuré l’impunité au criminel a souillé plus encore les victimes. Avec les années, le scandale, loin de s’atténuer, s’est finalement accru. »

 

La question de l’imprescriptibilité

 

Les victimes accusent en outre la prescription d’entraver leur droit au procès. Parce que l’amnésie, la culpabilité, la peur, la sidération ou la honte freinent l’émergence de la parole, beaucoup de femmes et d’enfants violés trouvent porte close lorsqu’ils se tournent vers la justice car les délais de prescription sont dépassés. Une situation d’autant plus inacceptable que les progrès de la police scientifique permettent aujourd’hui de conserver les preuves pendant de très longues années. Au nom de la protection des victimes, certaines associations demandent donc que les crimes et les délits sexuels deviennent imprescriptibles : l’agresseur pourrait, dans ce cas, être poursuivi jusqu’à sa mort.

 

Si nul ne conteste que les victimes de délinquants sexuels ont besoin de temps pour énoncer le crime, cette demande laisse bien des avocats perplexes. Beaucoup craignent en effet que l’imprescriptibilité, en bousculant la savante horlogerie du procès pénal, finisse par menacer les droits de la défense. Le droit pénal français, soulignent-ils, a mis longtemps à se défaire de son héritage inquisitorial et policier : en prolongeant indéfiniment les procédures, le législateur pourrait mettre en péril le droit de l’accusé à un procès « équitable » dans un délai « raisonnable », selon les termes de la Convention européenne des droits de l’homme de 1950.

 

« La justice pénale ne doit pas devenir le bras armé des victimes, résume Carole Hardouin-Le Goff, auteure de L’Oubli de l’infraction (LGDJ, 2008). Elle est au service de la société tout entière. »

 

Bien des juristes mettent en outre en garde contre la symbolique de cette nouvelle morale politique. Aucun d’entre eux ne nie l’horreur des agressions sexuelles, tous se félicitent de la prise de parole salutaire des victimes, mais beaucoup redoutent que l’imprescriptibilité fasse des violeurs des condamnés à part. « Une catégorie criminelle échapperait désormais au droit commun de l’oubli, souligne le juriste Mathieu Soula. Les délinquants sexuels seraient donc considérés à jamais, non pas comme des condamnés qui peuvent un jour se racheter, mais comme des monstres incorrigibles et inamendables – comme si, en matière de viols ou d’attouchements, le temps ne pouvait en aucun cas faire son œuvre. »

 

L’exception du crime contre l’humanité

 

Une seule infraction échappe aujourd’hui à l’implacable loi de l’oubli : le crime contre l’humanité. En vertu d’une loi adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale en 1964, il a été solennellement déclaré imprescriptible par « nature ». Les coupables ne se contentent en effet pas d’assassiner, de déporter ou d’asservir leurs semblables : ils nient leur humanité en les excluant à jamais de la communauté des hommes. « L’imprescriptibilité a forgé un ordre commun autour de la condamnation de ce crime situé loin, très loin, au-dessus de tous les autres », précise Mathieu Soula.

 

Si la délinquance sexuelle échappait à la prescription, elle serait, elle aussi, consacrée par cette « atemporalité » qui permet de penser « un exceptionnel voué à ne jamais pouvoir devenir normal », selon le mot de l’historienne Sophie Wahnich. Les viols et les agressions sexuelles s’installeraient au sommet de la hiérarchie du mal aux côtés des déportations de masse de la seconde guerre mondiale et des génocides du XXe siècle. Ce compagnonnage quelque peu étrange ne choque pas la présidente de l’Association nationale pour la reconnaissance des victimes, Marie-Ange Le Boulaire-Verrecchia : il ne faut pas, estime-t-elle, créer une « échelle de valeurs » entre les crimes contre l’humanité et les autres.

 

Cette profession de foi méconnaît cependant le sens même de l’imprescriptibilité. « Les agressions sexuelles, aussi abjectes soient-elles, sont des atteintes à la personne, constate Carole Hardouin-Le Goff. Les crimes contre l’humanité sont en revanche des atteintes à l’espèce humaine, ce qui est très différent : les victimes des génocides sont déportées, violées ou exterminées parce que leurs oppresseurs contestent leur appartenance même à l’humanité. C’est pour cette raison que ces crimes qui s’inscrivent à jamais dans la mémoire collective ont un régime de prescription singulier. » Cette distinction n’enlève rien à l’horreur des crimes sexuels : elle énonce simplement que les criminels contre l’humanité sont des ennemis, non seulement des victimes, mais aussi du genre humain.

 

Anne Chemin

 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/01/10/la-prescription-ou-les-limites-de-l-oubli_6025372_3232.html

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Bobin en Savoie...

29 Octobre 2014, 10:00am

Publié par Fr Greg.

Journal "la Savoie" 23.10.2014.

Journal "la Savoie" 23.10.2014.

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