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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

poesie

Il n'y a jamais de mauvaise journée...

2 Juin 2018, 01:37am

Publié par Grégoire.

Il n'y a jamais de mauvaise journée...

(...) Il n'y a jamais de mauvaise journée... Je peux traverser des épreuves comme tout le monde, mais même dans une telle journée je sais que quelque chose fleurira, tôt ou tard. Les mauvais jours, il faut les aimer encore plus que les autres parce qu'ils sont très discrédités : un peu comme la pluie contre laquelle on peste...

Les mauvais jours… peut-être que notre âme est un petit enfant sur une balançoire : de temps en temps  ses pieds touchent le ciel  et de temps en temps ses pieds frôlent le sol. Quelle est la main qui nous pousse pour nous donner notre élan et pour le raffermir ? Ce serait peut-être la main des épreuves La main bénie des épreuves qui nous envoie tout d'un coup au ciel et qui nous empêche aussi parfois de tomber, qui fait qu'il n'y a pas vraiment de position stable dans cette vie qu’il n'y a pas de point fixe -comme dans un berceau,  on est dans une extrême faiblesse indestructible :  le bébé est dépendant de tout, absolument vulnérable et en même temps il y a quelque chose qui sort du berceau : lumière contre laquelle personne ne peut rien.. Autant essayer de ruiner le soleil à coups de pioches ! La vraie puissance c'est d'être exposé à tout comme le nouveau-né !

Le nouveau-né c’est celui qui ressent un monde invisible, que les choses sont plus que ce qu’elles paraissent, que les gens sont plus que ce qu’ils croient être. Le nouveau-né c’est celui qui regarde ce qui tombe de la poche de Dieu et le ramasse.

La première connaissance de Dieu dans la vie est une connaissance amère et sucrée, engloutie avec les premiers aliments d’enfance. L’enfant lèche Dieu, il le boit, il le frappe, il lui sourit, il crie après lui et finit par dormir dans ses bras, repu au creux de l’ombre. C’est une connaissance immédiate, offerte aux nouveau-nés, refusé aux gens d’Église, refusé à ceux qui connaissent Dieu d’une connaissance maigre, séparé de ce qu’elle connait. 

 

Christian Bobin.

 

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Ce que j'appelle printemps...

27 Mai 2018, 01:51am

Publié par Grégoire.

Ce que j'appelle printemps...

(...) Le printemps n’est rien de compréhensible -c’est même ce qui lui permet de tenir dans trois fois rien : un bruit, un silence, un rire...  à l’école où je travaillais il y avait une petite fille dont la maman était morte dans un incendie. J’aimais regarder son visage pendant les récréations. Dans ses yeux il y avait un peu de gravité et beaucoup de rires.  Elle n’avait connu sa mère que quatre ans et ces quatre ans avaient été à l’évidence plus gorgés d’amour que quatre siècles. Telle était ma pensée devant ce visage : la mère de son vivant a du versé une coupe de champagne dans l’âme de son enfant  -d’où le pétillement dans les yeux de la petite fille cette pensée que j’avais alors était une pensée printanière; Il n’y a rien à en conclure. Le printemps se moque de conclure…  

Ce que j’appelle printemps ne va pas sans déchirure Si nous regardions bien si nous regardions calmement nous serions effrayés par la souveraineté de la moindre pâquerette : elle est là  toute bête toute jaune Pour être là toute menue elle a dû traverser des morts et des déserts  Pour être là,  toute menue, elle a dû livrer des guerres sans pitié ce que j’appelle printemps est une chose du même ordre  une chose qui brille comme une pâquerette ou comme un lutteur couvert de sueur... 

Les esprits grincheux vont encore dire : « c’est mièvre : Pourquoi l’éloge d’une marguerite dans un pré ? 

Mais la réponse est très simple : nous n'avons que ça ! Nous n'avons que la vie la plus pauvre la plus ordinaire la plus banale : Nous n'avons en vérité  que ça !  De temps en temps parce que nous sommes dans un âge plus jeune ou parce que la fortune, les bonnes faveurs du monde viennent à nous nous revêtons un manteau de puissance et nous nous moquons de cette soi-disant "mièvrerie" Mais le manteau de puissance va glisser de nos épaules  tôt ou tard... Non  je ne suis pas mièvre, je parle de l'essentiel  tout simplement Et l'essentiel,  c'est la vie la plus nue,  la plus rude,  celle qui nous reste quand tout le reste nous a été enlevé : La marguerite dans son pré, le plâtrier qui siffle, les planètes lointaines : voilà  au contraire  quelque chose qui est rude, émerveillant, parce que ces choses résistent à tout.

 

Christian Bobin.

 

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La sensation d’une présence entière et imprévue

23 Mai 2018, 02:22am

Publié par Grégoire.

La sensation d’une présence entière et imprévue

Je ne sais pas ce que c’est que Dieu. J’ai la sensation d’une présence entière et imprévue qui m’empêche de m’en remettre d’être sur cette terre. Ce n’est pas le Dieu enfermé dans les consignes automatiques des Eglises, ni celui des peuples qui se le lancent au visage comme des enfants se jettent des cailloux. Ce Dieu là est aussi raide, aussi dur aussi menaçant qu’une pierre; c’est plutôt leur forces, leur croyance mortifère en eux-mêmes qu’ils adorent et se balancent à la face. 

Pour moi, Dieu est lié à ce qu’il y a de plus faible dans cette vie mais est aussi invincible qu’un courant d’air. Il se présente dans tout ce qui nous sort de nos petites affaires; c’est un dérangeant qui rentre dans les têtes pierreuses et les vies bétonnés de certitudes. Et là ou ça fait joli d’en parler, je ne crois pas non plus qu’il y ait Dieu.

« ça n’arrive jamais à Dieu d’être le plus fort » ce n’est pas contraire à la toute puissance paternelle: j’ai connu ça, j’ai eu un père extraordinairement bienfaisant, ses yeux étaient deux boulangers, il sortait sans arrêt du bon pain de ce regard là, sans arrêt sans arrêt. La vraie toute puissance paternelle n’est pas écrasante, c’est une puissance qui nous soulève, qui nous nourrit; d’ailleurs ce qui reste de mon père ce sont les instants ou il était le plus démuni, fragile, une présence pure. 

Christian Bobin.

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La vie dans sa plus belle robe

21 Mai 2018, 01:52am

Publié par Grégoire.

La vie dans sa plus belle robe

Quand quelqu’un annonce qu’il va lire de la poésie, on cherche la sortie: c’est devenu une punition, quelque chose de desséchée, de décoratif, d’inutile, ça devrait être l’inverse. Je ne sais pas par quel artifice ce mot de poésie est devenu absent, vieillot, couvert de poussières et souvent synonyme d’ennuis.

Remplaçons, si vous voulez, ce mot de "poésie" par celui de « parole amoureuse » je n'attends, je ne cherche que cette parole, je ne désire et ne veux fréquenter qu'elle. Où qu'elle soit. Elle peut fleurir n'importe où dans la vie. La poésie est parole aimante, parole émerveillante, pétales d'une voix tout autour d'un silence. Toujours en danger de n'être pas entendue. Toujours au bord du ridicule, comme sont toutes les paroles d'amour. Elle ne s'écrit pas avec des mots: sa matière première, son or pur, son noyau d'ombre, ce n'est pas le langage mais la vie.

La poésie, elle est venue à partir du moment ou j’ai compris que je n’étais pas capable de vivre dans le plein jour du monde, d’avoir une activité normale; Avec un peu de patience, j'aurais fait un assez bon idiot du village. C'est un métier que plus personne n’exerce: trop difficile sans doute. Il est plus aisé de devenir médecin, ingénieur ou même écrivain. Plus aisé et gratifiant aux yeux du monde.

J’ai compris peu à peu, que ce que l’on appelle la poésie, ce n’est pas un genre littéraire, c’est pas un truc joli, un truc gentil, c’est de ré-habiter le monde et l’apprivoiser à nouveau et c’est aujourd’hui que j’arrive à la regarder dans les yeux: elle est aussi dure à fixer que le soleil. Se faire silencieux, se rendre attentif, s’étonner, vivre, aimer, souffrir, ce sont des actes qui n'en font qu'un seul. Si la poésie n'est pas la vie dans sa plus belle robe, alors ce n'est rien. Le travail d'un troubadour, c'est quoi? être amoureux, porter l'amour et le chant de château en château, de buisson en buisson, foutre le feu à la forêt de vivre.

La poésie, serais-ce une fantaisie de repus? la poésie est d’un autre sang, d’un autre rang, mais, la définir ce serait la tuer. Un poème c’est quelque chose entre un meurtre lumineux et des fiançailles éternelles, quelque chose comme une déclaration de vie, l’allié de la délicatesse: c’est une histoire de coeur qui déborde du temps, un engouffrement d’infini, un ruissellement de lumières…

La poésie c’est ce qui salue la vie dans tout ce qu’elle a de plus perdu, dans ce qu’elle a de plus infâme, de plus malfamé; la poésie c’est ce qui fait d’une gueuze une reine: dans son monde tout est renversé: la reine c’est celle qui n’a plus rien, c’est celle qui est retirée et dans ce retrait elle a commencé a recueillir toute les étoiles qui tombent du ciel. Ce qui nous y fait entrer ce sont les choses infimes et même infirmes, muettes, auxquelles on ne prête plus attention, ce sont les choses mauvaisement nommés ‘petites’.

C Bobin.

 

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L’amour, ce gueux, ce mendiant, cette aurore qui gagne en nous comme un incendie

19 Mai 2018, 01:21am

Publié par Grégoire.

L’amour, ce gueux, ce mendiant, cette aurore qui gagne en nous comme un incendie

Qui nous garde, qui nous protège et de quoi? Au bout du compte la mort, si tard qu’elle vienne, nous fera tomber. Il aura fallu auparavant se faire attentif, recueillir sa voix dans une nuit secrète, épurer sa clarté, inventer son chant. Donner à sa parole la souveraineté des rivières, filant sans trêve jusqu’au silence surabondant pour s’y jeter et s’y perdre. Ainsi, parfois la nuit commence avec le jour. Et, personne à appeler, personne à qui délivrer cette parole, toujours vraie, de plus en plus vraie: rien. Je ne veux rien. S’en remettre au jour qui passe. Comme un voyageur, faire preuve d’aucune hâte, d’aucune impatience. Rien jamais ne sera acquis. Aucun savoir ne peut résoudre l’étonnement de notre vie. Aucune illusoire maîtrise ne peut détourner le cours de l’insouciant ruisseau qui va en nous et ne sait où il va, accédant à des instincts en friche, bouleversant des terres sans âge, dont le soulèvement se confond alors avec la douleur qui nous en vient, insupportable, radieuse. 

Ainsi avais-je appris ma leçon, oubliant tout le reste qui méritait d’être oublié et que les écoles infligent aux enfants assombris. Leçon ancestrale, coutume venue de la nuit des temps : attendre infiniment, mais sans rien attendre de personne. Inventer dans le silence d’une rêverie mes propres contemporains : cette franchise d’une étoile, cette pure mélodie d’un feuillage, cet atome de lumière sur le mur. Couper et tailler les plus souples branches de l’âme, puis les confier au quatuor de l’air, du feu, de la terre et de l’eau, afin que toute chose vienne en moi éprouver leur résonance, dans l’anonymat de mon nom, dans l’oubli de toute appartenance. Regarder se lever l’arc-en-ciel sur la page rafraîchie par l‘ondée d’une absence. Et, surtout, fuir la persuasion des raisons, la douceur des consolations, la bienveillance des maîtres. Ne servir que ce maître-mot : l’amour. Ce gueux, ce mendiant, cette aurore qui gagne en nous comme un incendie, de proche en proche embrasant la forêt endormie dans l’arrière-pays de nos pensées, là où nous ne savons plus, là où nous arpentons, dans la dissolution de tous repères, une vie crue, sauvage et d’un seul tenant. 

Reconnaître cette allure gauche qui est la sienne, à tenir dans le creux de ses mots une rose d’eau vive et à trébucher souvent sur le chemin inégal, sans jamais rien en perdre. Entendre la lenteur de son pas : comme elle est nécessaire. Comme folle serait l’impatience…

C Bobin.

 

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Le monde est rempli de visions qui attendent des yeux

15 Mai 2018, 02:14am

Publié par Grégoire.

Le monde est rempli de visions qui attendent des yeux

Les présences sont là, mais ce qui manque ce sont nos yeux. Qui la voit cette petite fougère prise dans une branche épineuse ? Le vent la connaît, le vent lui parle.

Je ne pense pas que la nature connaisse la solitude terrible dans laquelle nous pouvons nous trouver. Je suis parfois soufflé par la conversation incessante du pré qui fait face à la fenêtre devant laquelle j'écris. Je regarde, je n'entends rien, la fenêtre est fermée, et quand bien même serait-elle ouverte, aucune rumeur ne me parviendrait, mais je vois très bien l'agitation des brins. Ils sont comme huilés par la lumière. Si j'avais le talent de regarder à fond — un talent qui me manque trop souvent —, je verrais, parce que je le sens, que chaque brin est différent du brin voisin. Ils sont sans arrêt pris dans un événement. Dans l'événement de la brise, de la pluie, dans l'événement des lumières qui vont, qui viennent, qui s'affairent on ne sait trop à quoi, du jour qui s'en va, du froid qui remonte de la terre. Est-ce qu'il y aura encore un autre jour ? Le pré est rempli de mille questions qui sont sans impatience d'une réponse. Quand j'écris avec la vision de ce pré, je suis devant le plus grand concurrent qui soit. Je suis devant un maître écrivain, un des plus grands poètes, qui n'a pas de nom, pas de visage, mais qui travaille jour et nuit. 

Il est possible que, par l'attention aux choses menues, très simples, très pauvres, je trouve peut-être ma place dans ce monde. Il y a quelque chose de la suave tyrannie des techniques qui commence à être défaite dans un instant de contemplation pure qui ne demande rien, qui ne cherche rien, même pas une page d'écriture. La plupart du temps, je regarde, je ne note pas, je n'écris pas. La contemplation est ce qui menace le plus, et de manière très drôle, la technique hyperpuissante. Et pour une raison très simple, c'est que les techniques nous facilitent la vie apparemment. Mais c'est un dogme d'aujourd'hui qu'on ait la vie facilitée. Qui a dit que la vie devait être facile et pratique ?

Christian Bobin.

 

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Il n'y a rien de nécessaire dans cette vie, sauf d'être là, à chaque instant, de plus en plus.

13 Mai 2018, 03:45am

Publié par Grégoire.

Il n'y a rien de nécessaire dans cette vie, sauf d'être là, à chaque instant, de plus en plus.

La perfection d’un verre rempli d’eau sur une table en bois m’anéantis. J’essaye de faire le même travail clair de présence. J’essaye d’atteindre par l’écriture à cette plénitude du verre, du bois et de l’eau. 

Les iris éclairent le mur près du garage. Je suis un piètre jardinier. Je laisse les ronces et les fleurs à leurs aventures. Je n’interviens pas dans leur drame. Hier le ciel s’est mis à tourner autour de la flamme mauve des iris. L’univers, avec ses astres, trouvait asile dans leur bourgeon durcit pareil à des ongles laqués de noir. Une fleur venait d’éclore, ses trois pétales dressées, légèrement gluant. Je me suis agenouillée devant la reine mendiante. J’ai regardé cette larme qui coulait sur sa joue. Je cherchais à en savoir plus. 

Prenez une fleur, une seule fleur, passez des heures à la contempler, a pensez à elle quand vous êtes loin d’elle, et vous verrez descendre vers vous les étoiles, les morts aimés et les grandes promesses de l’enfance. Et peut-être, avec un peu de chance et d’obstination, Dieu qui n’est rien. Combien précieux ce rien. Combien inestimable.

Les modernes meublent la maison de l’âme quand c’est la contraire qu’il faudrait : la vider, n’y laisser que deux, trois présences élémentaires. Un verre d’eau plus profond que le cerveau de Pascal, un iris avec la raideur doctorale de sa tige, et tout en haut la fleur, un crachat de pleine lune, une bave angélique. 

Ils disparaitront avant moi ces iris, et ils reviendront après. La nature est un grand bégaiement. Elle me défie d’écrire une phrase aussi nécéssaire qu’un verre d’eau, aussi pure que la souillure immortelle de l’iris. J’ai pensé à toi, et que cela faisait longtemps que je n’étais pas allé dans le pays où tes os se reposent. Par la pensée j’ai fait quelques pas sur le pont rouge où tu aimais te promener, et j’ai jeté un iris dans l’eau. Il ira vers toi. Toutes les rivières filent vers ceux que nous aimions voir marcher dans la lumière. 

Le bourgeon gagné de vers, pointu comme une lame noire, j’ai cru un instant comprendre sa dureté, et qu’elle protégeait une éternité de douceur, qu’elle rayait la vitre entre les vivants et les morts. Et puis cette pensée s’en est allé comme les autres. Restait le Dieu appuyé contre la porte du garage, et l’énigme de son silence mauve. Rien ne ressemble plus aux fleurs couleurs de nuit que les yeux des enfants mendiants qui vous barrent le chemin espérant une pièce ou une phrase parfaite porteuse d’un soleil pur. 

 

C Bobin, 17.08.2014 

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Je ne peux rien sur ma vie, surtout pas la mener..

9 Mai 2018, 02:52am

Publié par Grégoire.

Je ne peux rien sur ma vie, surtout pas la mener..

Il y a une chose qui manque à cette vie très souvent et dont on aura jamais assez, c’est l’intelligence. Quand j’entend l’intelligence, j’entend par là non pas quelque chose qui se diplôme, qui s’étudie, qui s’achète, non rien de tout ça. C’est plus proche du bon sens, c’est simplement la pointe du diamant de la vie, du présent de la vie, c’est la facette la plus exposé au soleil de la vie, l’intelligence. Tout le monde peut ou devrait théoriquement l’avoir et l’a par naissance. C’est une simple question de bon sens et je dirai même d’improvisation. 

Il y a une musique dont la matière même est d’improvisation c’est le jazz. Et, c’est une musique ou les gens vieillissent très bien d’ailleurs si on regarde. Les vieillards les plus  vivants, les plus beaux, les plus réjouissants à voir, ce sont souvent des pianistes, ou des saxophonistes. A croire que cette musique là fait traverser le temps comme un jeu d’enfant, ou comme on joue à la marelle, en sautant et en riant d’une case à l’autre jusqu’a la mort comprise.

Le ressort même de la vie c’est improviser. Pas de règles, pas de lois, connu en tout cas. Il y a des lois mais très difficile à trouver parce que très simple, et ce qui est le plus simple est toujours le plus difficile. Il n’y a pas vraiment de règles et c’est à vous de les découvrir. On vous donne juste, exactement comme en Jazz, on vous donne un tempo, on vous donne un thème, et puis là dessus c’est à vous et vous seul de vous débrouiller, d’improviser, d’inventer, de diminuer le rythme, de presque vous taire, comme Miles Davis  pouvait faire qui, en jouant une note tout les quart d’heure emplissait le temps, largement, amplement. 

La vérité de la vie n’est peut-être pas musicale, mais a coup sur elle emprunte au savoir très enfantin, très gamin des joueurs de jazz quand ils sont à leur meilleurs, c’est à dire quand ils oublient qu’on les écoute et quand ils sont tous en train de se chahuter dans une petite formation à trois ou quatre comme ces gosses qui sortent de l’école et qui se lancent des boules de neige ou qui jouent à s’attraper et qui poursuivent quelque chose peut-être de surement de plus grand qu’eux. Je ne sais pas comment la dire cette chose, le… l’évidence d’une fête, le réel peut-être, le dieu du réel qui passe en se moquant de nous, et dont on peut toucher parfois le manteau, pour peut que l’on bouge très vite, pour peut que l’on sache se réjouir et surtout surtout improviser, très vite, pour toucher le manteau incroyablement lumineux et doré de ce dieu là, qui déjà s’éloigne et s’en va et nous condamne à ré-improviser, à réinventer, à parler à nouveau comme si on ne l’avait jamais fait, comme si jamais personne au monde ne l’avait fait. Le monde vient d’apparaitre, c’est ça qu’on peut entendre dans la musique classique quand elle est joué avec l’attention qu’il faut, et dans le jazz, quand il est joué avec une joie non commerçante et non machinale. Le monde vient d’apparaitre, tu peux non pas mettre la main dessus -ce ne serait plus vivant mais la marque de la mort- mais tu peux juste frôler le manteau du dieu invisible. Improvise, surtout improvise. 

Christian Bobin. 

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Django. Un prophète.

5 Mai 2018, 02:49am

Publié par Grégoire.

Django. Un prophète.

Nul n'est bon que mon père, s'irrite le Christ qu'on voulait flatter, laissez-moi tranquille avec vos fables. Et tournant brusquement les talons, il bouscule au passage une branche de lilas qui parfumait le ciel. La bonté est la seule énigme. Nul ne sait ce qu'il fait, qui il est.

Django Reinhardt croyait jouer de la guitare, rien de plus. Sur son cercueil, dessous la croix vissée au bois, avant que la terre l'embrasse et l'entoure de ses mille bras, on posa sa guitare : jamais le Christ n'aura été aussi parfaitement consolé. Et jamais une guitare n'aura aussi précisément révélé ce qu'elle était, qui elle servait. La musique de Django, ce sont les bandelettes défaites du dieu.

J'ai depuis toujours du mal à sortir de ma chambre. On a mis ma chambre dans mon crâne pour que je n'en sorte jamais. Je suis si loin des gitans que je ne peux que les aimer profondément, viscéralement. Ce qu'ils trouvent dans l'air, je le trouve dans les poèmes.

La musique de Django est un bijou de quatre sous hors de prix. Précieux autant que l'air dans nos poumons. La gaieté qui passe est un carrosse, une lettre d'un prophète, une main tendue à nos naufrages. L'univers est fait de cordes. Dieu qui s'est brûlé la main les tend, les retend, les gratte pour faire sortir la joie qui est la matière de la matière. Une mélodie et ça part comme une allumette : les visages s'enflamment.

Il n'y a qu'une parole pour balayer le parvis d'un visage à ce point, le désencombrer de ses ombres. La parole de ce gitan est d'or et de cordes. La vitesse du jeu est celle d'une bonne nouvelle pour venir au coeur. Chaque note amène un problème que la note suivante résout. La gaieté est la solution. Il pleut du bleu. C'est l'aube aux joues timides dans la nuit qui traîne encore. En route vers une gaieté d'enfant avec un courage d'enfant. Joie du vagabondage de deux notes dans l'air qui s'ennoblit de les accueillir.

L'âme est une gitane. Le papier d'Arménie en brûlant purifie une chambre. Cette musique fait de même pour le coeur. Elle ne brûle pas plus longtemps, deux, trois minutes. C'est Dieu qui passe sa main dans les cheveux de l'air, c'est le sublime de vivre une vie où l'on ne comprend rien et le bonheur d'une rasade de rires. Vivre comme une fille défait ses cheveux !

Dans la vie, un souci chasse le souci précédent comme des cartes à jouer qui s'abattent sur la table, l'une recouvrant l'autre à peine apparue. J'ai quitté la table de jeu. J'ai regardé le présent. J'avais au coeur une musique si simple que même ma mort n'aurait pu la faire taire. 

Christian Bobin.

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tout nous est donné au départ, mais il faut faire les travaux les plus épuisants pour retrouver une simplicité première

3 Mai 2018, 02:28am

Publié par Grégoire.

tout nous est donné au départ, mais il faut faire les travaux les plus épuisants pour retrouver une simplicité première

"Écrire est une drôle d'expérience: il faut mourir mille fois pour retrouver la fraîcheur des violettes qu'on avait au départ. On pourrait même en rire : tout nous est donné au départ, mais il faut faire les travaux les plus épuisants pour retrouver une simplicité première. Cette première simplicité part comme le visage de l'enfance se modifie, parce qu'elle est seulement naturelle. Elle vient une première fois et puis elle est perdue, et il faut beaucoup de travail pour la retrouver. 

Il faut toute une vie pour retrouver une fraîcheur qui en devient surnaturelle. L'acuité, la bienveillance et la tension du regard sont les mêmes chez un enfant et chez un vieux génie. Dans les yeux tous ronds des touts-petits, il y a une confiance qui n'est pas encore entamée, et c'est ça qui roule sans arrêt, c'est ça qu'on peut retrouver chez un homme très âgé, tremblant et à moitié aveugle, et c'est miraculeux de le retrouver. On peut comprendre qu'un tout-petit ait confiance parce qu'il n'a jamais été trahi, mais que la même confiance folle roule à nouveau dans les yeux d'un vieillard est le même mystère devenu abyssal. 

Ce qui scintille dans les regards, c'est la croyance que tout est possible, même l'impossible, c'est à dire la bonté. 

Cela me donne la même émotion que devant une fleur toute fraîche qui va vers la mort. C'est comme si, dans la confiance qu'on peut trouver dans un regard âgé, la vie contredisait ce qu'elle nous avait appris de la trahison et du malheur, comme si elle nous disait : " Tu vois, ce n'était pas inévitable, que je me perde. "   

Il y a une eau fraîche et chantante dans les yeux des nouveau-nés, et c'est très étonnant de voir que quelqu'un est parvenu à traverser toute sa vie en transportant un peu d'eau dans ses mains jointes sans en perdre la moindre goutte. C'est comme dans un conte. J'ai vu deux ou trois visages comme ça dans ma vie, et c'est déjà énorme : cela suffit pour que, malgré l'immensité du malheur, l'espérance soit intacte."

Christian Bobin, La lumière du monde.

 

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Kintsugi

1 Mai 2018, 02:33am

Publié par Grégoire.

Kintsugi

"J'ai lu dans un livre traitant de l'Orient que mon père avait dans sa bibliothèque qu'au Japon, quand une poterie est cassée, plutôt que de masquer l'endroit où on l'a réparée, on la recolle avec une laque saupoudrée d'or, pour mettre la fêlure en beauté. On appelle cela la jointure de l'or. La poterie porte alors les signes de son histoire. Et plus elle a de fêlures, plus elle est appréciée, parce que l'or la traverse comme un fleuve riche et abondant."

 

Diane Ducret, les indésirables.

 

 

" Cet art (de "kin" qui signifie l'or et "tsugi", les jointures) est pratiqué au Japon depuis le 15ème siècle. Il consiste à réparer les objets brisés avec une laque recouverte de poudre d'or pour que les cicatrices restent apparentes. Une philosophie de l'acceptation de l'imperfection qui incite à aborder les échecs, blessures et autres maux de la vie d'une nouvelle manière"

cf Céline Santini, Kintsugi, l'art de la résilience.

 

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Un défaut panique d'attention

29 Avril 2018, 03:08am

Publié par Grégoire.

Un défaut panique d'attention

La racine du mauvais monde dans lequel nous nous trouvons, c'est la négligence, c'est le défaut d'attention, un manque d'attention, c'est que ça. C'est peut-être pour ça que la poésie est une chose vitale, parce que la poésie est une pierre à aiguiser l'attention, une sorte de pierre de sel, pour se frotter les yeux, pour se frotter les paupières, pour revoir le jour enfin, pour revoir ce qui se passe, pour revoir le jour et les nuits et la mort en face, cachée derrière le soleil, voir tout ça. Le voir s'en trop s'en inquiéter, s'en trop s'en alarmer. C'est ça je crois la racine du mal d'aujourd'hui qui est grande, c'est juste un défaut panique d'attention, qui suffit pour engendrer tous les pires désordres et les maux les plus terribles. Juste ça, l'attention.

Ca ne sert à rien de se plaindre, tout le monde va vous dire que c'est insupportable, tout le monde va vous dire ça, mais tout le monde y participe. Juste faire attention aux siens, faire attention à ce qui se trouve mêlé à nous dans la vie banale. Ceux qui sont là, pas ceux qui sont à dix milles kilomètres  et avec lesquels on fait semblant de parler à travers un écran, ça n'a pas de poids ça. Mais simplement faire en sorte que les gens qui nous entourent ne dépérissent pas, et peut-être même les aider, les conforter...Voilà...Faire simplement attention au plus faible de la vie, parce que c'est le plus faible qui est le plus réel et parce que c'est ça qui est digne de vivre, et qui vivra toujours d'ailleurs. Recueillir ces choses là, porter soin, prendre soin, faire attention, voilà. Ce sont  des pauvres verbes mais ce sont des verbes comme des armées en route si vous voulez, ce sont des verbes de grande résistance, et ce qui pour moi est en oeuvre dans ce qu'on appelle la poésie.

La poésie pour moi, c'est pas une chose désuète, c'est pas un napperon  de dentelle sur la table, c'est pas un vieux genre littéraire.... C'est la saisie la plus fine possible de cette vie qui nous est accordée, et un soin de regard porté à cette vie. Voilà, c'est ça la poésie. C'est pas une chose qui même est tout de suite dans les livres, c'est pas une chose de littérature en tout cas, c'est simplement chercher à avoir un coeur sur- éveillé. Sur-éveillé!

Christian Bobin.

 

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J’ai en moi une immense confiance. Non pas la certitude de voir la vie extérieure tourner bien pour moi, mais celle de continuer à accepter la vie et à la trouver bonne, même dans les pires moments.

27 Avril 2018, 03:14am

Publié par Grégoire.

J’ai en moi une immense confiance. Non pas la certitude de voir la vie extérieure tourner bien pour moi, mais celle de continuer à accepter la vie et à la trouver bonne, même dans les pires moments.

Dans son Journal, une nuit de juin 1942, elle écrit :

« Pour humilier il faut être deux. Celui qui humilie et celui qu'on veut humilier, mais surtout: celui qui veut bien se laisser humilier. Si ce dernier fait défaut, en d'autres termes si la partie passive est immunisée contre toute forme d'humiliation, les humiliations infligées s'évanouissent en fumée. Ce qui reste, ce sont des mesures vexatoires qui boule versent la vie quotidienne, mais non cette humiliation ou cette oppression qui accable l'âme. (. . . ) On a bien le droit d'être triste et abattu, de temps en temps, par ce qu'on nous fait subir ; c'est humain et compréhensible. Et pourtant, la vraie spoliation c'est nous-mêmes qui nous l'infligeons. Je trouve la vie belle et je me sens libre. »

Etty Hillesum, par Sylvie Germain.

 

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Les contemplatifs sont les vrais guerriers !

23 Avril 2018, 02:05am

Publié par Grégoire.

Les contemplatifs sont les vrais guerriers !

Et (ré)habiter poétiquement le monde c’est s’opposer à l’habiter techniquement dit l’homme-joie. C’est abrupt. C’est imparable. Et habiter poétiquement le monde, « c’est l’habiter aussi et d’abord en contemplatif« . Et là les esprits forts deviennent franchement indignés:

« La contemplation, ce qu’on appelle la poésie, c’est le contraire précisément. C’est le contraire même de ce qu’on entend trop souvent par poésie. Ce n’est pas une décoration, ce n’est pas une joliesse, ce n’est pas quelque chose d’esthétique, c’est comme mettre sa main sur la pointe la plus fine du réel. 

Et en le nommant, de le faire advenir. Le réel est du côté de la poésie et la poésie est du côté du réel. Les contemplatifs, quels qu’ils soient, peuvent être des poètes connus comme tels, mais ça peut être aussi un plâtrier en train de siffler comme un merle dans une pièce vide, ou une jeune femme qui pense à autre chose tout en repassant du linge. Les instants de contemplation sont des instants de grand répit pour le monde, car c’est dans ces instants-là que le réel n’a plus peur d’arriver à nous. Il n’y a plus rien de bruyant dans nos cœurs ou dans nos têtes. Les choses, les animaux, les fantômes qui sont très réels, tout ce qui est de l’ordre du vivant se rapproche de nous et vient trouver son nom, vient mendier son nom.

Habiter poétiquement, ce serait peut-être d’abord regarder en paix, sans intention de prendre, sans chercher même une consolation, sans rien chercher. Regarder presque avec cette attention flottante dont parlent les psychanalystes. »

Christian Bobin.

 

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Ordonner au soleil de se coucher

21 Avril 2018, 02:49am

Publié par Grégoire.

Ordonner au soleil de se coucher

 J’ignore comment il avait pu monter sur le toit de tôle. Comment il ne brûlait pas ses pieds nus. Mais il était là, dressé sur cette pièce de toub comme à la proue d’un navire, devant une mer déjà retirée. Un œil fermé, le bras droit tendu et son regard armé dessus, il était là, défiant le soleil couchant sur l’horizon, intimant du doigt à l’astre de fuir à son tour. Il a posé le bout de son index sur le cercle rouge et, imperceptiblement, appuie dessus, sans trembler. Comme une cerise sur une nappe, le soleil explose sur l’horizon, sous le doigt de l’enfant. Quelques nuages, serviles janissaires, tentent d’en éponger les éclaboussures. Chaque soir, faute de mieux, un enfant paré de loques et de poussière met un terme à sa journée de réfugié, et à celle du camp, du bout de son doigt. Chaque soir un tout petit enfant exilé du Sahara convoque l’astre royal à la barre de son tribunal de tôle ondulée et intime au despote de disparaître de son occident. Chaque soir un enfant sahraoui éteint le plomb fondu du jour et plonge son peuple, pour quelques heures, dans un songe de liberté.

Jean-françois Debargue

(Procédures & mode d’emploi)

Lorsqu'en 1991 le Front Polisario signe après 16 ans de guerre le cessez le feu per-mettant à la mission mandatée par l'ONU, la Minurso, d'organiser un référendum d'auto-détermination au Sahara Occidental, personne n'imagine que près de 20 ans plus tard la République arabe sahraouie démocratique (RASD) sera encore une république en exil, celle du peuple sahraoui, réfugié en plein désert algérien dans ces camps de l'oubli.
Pourquoi rien ne bouge au Sahara Occidental, dernière colonie d'Afrique, depuis plus de trois décennies ? Pourquoi continue-t-on à faire de l'aide d'urgence ou à mettre en place éducation et formations qualifiantes pour un avenir hypothéqué par le gel du processus de la décolonisation ? "Qu'avons-nous de moins que les espèces animales et végétales que vous protégez ?" me demandait une amie sahraouie.
Humanitaire, je fais partie de ceux qui entendent ou se posent ces questions et doivent les relayer à qui de droit. J'ai choisi de le faire, avec les armes émoussées de la parole et de l'écriture. Transmettre, c'est aussi vouloir être contagieux de soi-même. Vivant depuis deux ans dans mes familles d'accueil, j'ai voulu témoigner de la vie quotidienne par le récit, par les portraits esquissés, par la poésie, de cette réalité oubliée ou ignorée depuis 35 années.
De mes notes prises chaque jour est né peu à peu un journal lors de mes retours à Alger. Ce " Cri des pierres ", puisque les hommes font preuve d'un silence assourdissant, est entre vos mains aujourd'hui.

Berger puis éleveur d'ovins et technicien agricole, Jean-François Debargue a choisi de quitter sa ferme d'Auge pour coordonner deux projets en tant que volontaire bénévole dans un camp de réfugiés sarhaouis, en plein désert saharien. Il y vit depuis fin 2007 et partage la vie quotidienne des familles dans l'un des quatre principaux camps de cette république exilée en Algérie.

 

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Le platrier siffleur

17 Avril 2018, 03:06am

Publié par Grégoire.

Le platrier siffleur

« Les contemplatifs, quels qu'ils soient, peuvent être des poètes connus comme tels, mais ça peut être aussi un plâtrier en train de siffler comme un merle dans une pièce vide, ou une jeune femme qui pense à autre chose tout en repassant du linge ».

Ce texte est issu d'une conversation dans la forêt. Il a pour auteur les sapins austères et les fougères lumineuses. Il y est question, mieux que dans un salon, de nos manières de vivre, c'est-à-dire de perdre. Le nom merveilleux de cette perte est la poésie - ou si l'on veut : l'humain.

« C’est très petit, ce que je fais. J’essaye de recueillir des choses très pauvres, apparemment inutiles, et de les porter dans le langage. Parce que je crois qu’on souffre d’un langage qui est de plus en plus réduit, de plus en plus fonctionnel. Nous avons rendu le monde étranger à nous-mêmes, et peut-être que ce qu’on appelle la poésie, c’est juste de réhabiter ce monde et l’apprivoiser à nouveau. » 

 

« J’ai entendu, il n’y a pas longtemps, un plâtrier siffler, mais – comment dire…? – il avait mille rossignols dans sa poitrine, il était dans une pièce vide, il enlevait un vieux papier peint, il était seul depuis des heures à cette tâche et il sifflait. Et cette image m’a réjoui et j’ai eu comme intuition que cette humeur là rinçait la vie, la lavait, comme si cette gaieté de l’artisan réveillait jusqu’à la dernière et la plus lointaine étoile dans le ciel. Ça, vous voyez, ce sont des riens, des moins que rien, des micro-événements, des choses minuscules, mais ce sont ces événements qui fracturent la vie, qui la rouvrent, qui l’aident à respirer à nouveau. Lorsque de tels événements adviennent, croyez-moi, vous le savez. Vous le savez parce qu’une sorte de gaieté vous vient. C’est sans valeur marchande, la gaieté, sans raison, sans explication! Mais c’est comme si, tout d’un coup, la vie elle-même passait à votre fenêtre avec une couronne de lumière un peu de travers sur la tête. »  

Christian Bobin.

 

 

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" J'étais gai, insouciant. J'étais en accord avec tout et je vous ignorais. Le bonheur est un meurtre."

15 Avril 2018, 02:07am

Publié par Grégoire.

" J'étais gai, insouciant. J'étais en accord avec tout et je vous ignorais. Le bonheur est un meurtre."

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Pour écrire un seul vers...

13 Avril 2018, 04:49am

Publié par Grégoire.

Pour écrire un seul vers...

Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin.

Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas ( c’était une joie faite pour un autre ), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela.

Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent.

Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

Rainer Maria Rilke – Pour écrire un seul vers (1910), Les Cahiers de Malte --

 

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La mort n’est rien, elle se traverse comme un pré

9 Avril 2018, 01:40am

Publié par Grégoire.

La mort n’est rien, elle se traverse comme un pré

Dans la boutique de livres anciens où je feuilletais un livre de Marceline Desbordes Valmore, un clochard édenté aux yeux mauvaisement bleus inquiétait le libraire. Les trous entre les dents du clochard communiquaient avec les enfers. Le libraire et lui avaient même corpulence, même gouaille, même goût dangereux pour la joute oratoire. Chacun était le diable de l’autre. Deux miroirs mis face à face font exploser l’univers. Le clochard avait l’ivresse savante. Serrant entre ses mains un livre rare de saint Just, il entreprit avec le libraire une orageuse discussion autour du mot « décollation ». Le bleu roulant dans ses yeux laissait craindre le pire - et pourquoi pas la tête du libraire « décollée » et roulant dans la sciure populaire du soleil d’été.

Le clochard était un de ces Goliath que la fronde d’une seule parole, pour peu qu’elle soit bienveillante, suffit à renverser. Je trouvai cette parole. Les deux diables s’apaisèrent et rirent avec moi. Je revins à Marceline Desbordes Valmore. Du livre, s’élevait du bleu qui ennoblissait la librairie tapissée d’or. Les poèmes tremblaient entre mes mains comme un moineau ressuscité. La beauté est de la digitaline pour le cœur.

Dans le Livre des morts tibétain, on trouve des paroles destinées à être lues à l’oreille du mort, afin de lui faire prendre conscience que le monde n’est que sa création : il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais que l’âme éternelle engendrant par son vide toutes les apparitions. Le libraire et le clochard étaient moins réels que les poèmes de Marceline dont je sentais le souffle à mon visage, comme d’un soleil lointain. Le livre datait de 1820. Il avait sa reliure dite « d’attente », un cartonnage blanc plâtre, marbré de bleu. Les pages avaient la douceur du chiffon. La voix de Marceline me sautait au visage, la mort n’est rien, elle se traverse comme un pré.

Les livres anciens avec leurs chairs adoucies et leurs délicates rousseurs m’émeuvent de revenir triomphants des ténèbres. Selon le Livre tibétain, la grande illumination s’empare du mort puis, peu à peu, les fantômes des sous-bois psychiques s’avancent, colères, envies et peurs. Si le mort ne peut résister à ses propres créations, il s’éloigne de la lumière incréée, rechute et entame un nouveau cycle, éprouvant une fois de plus l’inextricable mélange de clair et d’obscur qu’est toute vie. La voix de Marceline Desbordes Valmore éclatait dans le cœur comme dans une chambre de cristal. Le recueil de poèmes était hors de prix. Je l’ai remis sur son rayonnage. Je suis sorti dans la rue en pente. J’avais entrevu la lumière décisive, celle qui bondit du fourré de la très haute poésie. Maintenant je rechutais, j’entamais un nouveau cycle, sortant de cette librairie parisienne dont je découvrais le nom en me retournant : « Poussière du Temps ». Le soleil avalait le bleu. La voix de Marceline passait en rivière rafraîchissante sous tous les bruits de la rue. Je continuais de l’entendre - un murmure à l’oreille de l’errant que j’étais, éberlué par le monde illusoire et par le bleu affolé dans les yeux d’un clochard bibliophile.

Christian Bobin.

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Dans la cellule du maître à l’esprit serein

5 Avril 2018, 04:17am

Publié par Grégoire.

Dans la cellule du maître à l’esprit serein

Une allée secrète à l’écart, couverte de mousse verte
Sur le jeune feuillage une légère rosée
On récite les soutras au milieu des bambous luxuriants
Dans la chambre spacieuse, seul je ferme la porte
Au milieu des arbres je me repose, 
admirant les crêtes brumeuses
J’écoute les oiseaux qui se réjouissent
Dans les rayons du matin
Me laissant aller au plaisir de la quiétude
Des affaires du monde de poussière, d’emblée, je m’éloigne.

Wei Ying-wu (poète chinois, 737-792)

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La solitude épure la vue, elle nous dit que nos jours passent plus vite que le vent sur les eaux, que notre âme est plus pauvre que l'ombre sur la terre...

3 Avril 2018, 01:01am

Publié par Grégoire.

La solitude épure la vue, elle nous dit que nos jours passent plus vite que le vent sur les eaux, que notre âme est plus pauvre que l'ombre sur la terre...
" C'est dans l'émerveillement de paroles vraies que je découvrais une autre vie possible, cachée dans cette vie même. Cette vision très vite se refermait. Chaque fois qu'on m'emmenait dans de la famille éloignée, j'étais saisi par une angoisse semblable à celle qui vient aux bêtes qu'on emmène à l'abattoir, quand elles ont l'intuition foudroyante qu'elles ne reverront plus jamais le ciel changeant et les herbes parfumées : la convention - cette interdiction faite à l'âme de respirer - régnait. Les paroles comme des mouches s'agglutinaient sur le ruban collé des convenances. Les cadeaux pesaient comme de la fonte. Les repas duraient des siècles. La vie était une mendiante que des serviteurs avaient la consigne de laisser à la porte. C'était comme si on m'avait enlevé le coeur pour le poser sur une plaque de marbre froid - et l'oublier là.
 
Je pensais à la solitude de ma chambre comme à un paradis, que je ne reverrais plus. Je me demande comment j'ai pu survivre à tant d'absence. Du fond de leur cercueil les morts devaient connaître plus de fantaisie que je n'en trouvais dans ces salles à manger où j'ignorais quel bois était le plus dur, celui des tables basses ou celui des visages.
 
Un rayon de soleil sur un coin de table me donnait plus de joie qu'à Napoléon l'annonce d'une victoire sur une armée ennemie."
 
C.Bobin, Prisonnier au berceau

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L'Homme-Joie

1 Avril 2018, 00:13am

Publié par Grégoire.

L'Homme-Joie

Lorsque je dis que la parole est le cœur, je parle de quelque chose de rude, de cette partie la plus dure de la vie que parfois seul le jet de la mort vient ouvrir. Je fais simplement le pari qu’il peut s’ouvrir avant : dans la façon que nous avons de parler les uns avec les autres, de se réjouir d’être en face les uns des autres, d’aimer les choses qui sont belles et bonnes, et vivantes et qui pour une fois ne nous parle pas d’économie ou du devenir terrible de ce monde dans lequel je suis comme vous embarqué.

Ce que j’entends par Homme-Joie, c’est notre capacité à chacun à être traversé par quelque chose dont nous ne sommes pas les possesseurs, dont nous ne sommes même pas la cause. C’est comme un courant d’air qui advient, quelqu’un a oublié de fermer la porte ou un visage a brisé la fenêtre. C’est juste cet air qui rentre, ce fracas silencieux en nous. C’est tout simplement la vie surprise à nouveau à son point de naissance quel que soit l’âge que l’on a. J’ai vu passer dans les yeux de mon père, vieil homme, des lumières de jeunesse incroyable. L’Homme joie n’a pas d’âge, pas de lieu, pas de nom propre. C’est juste notre capacité à ressentir un peu plus loin que nous.

Christian Bobin.

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L’absence d’un mort nous inonde de sa présence

31 Mars 2018, 02:14am

Publié par Grégoire.

L’absence d’un mort nous inonde de sa présence

Au cours d’une promenade au cimetière, j’ai vu sur une tombe ces mots inscrits : « Ici repose untel, en attendant le jour de sa Résurrection. » Cette phrase était plus dure que la pierre sur laquelle elle était inscrite. C’est parce que aujourd’huitout est perdu que la résurrection peut commencer enfin : tout ce qui était sacré est atteint comme le seraient des arbres après le travail d’un vent noir. Le motrésurrection trouve un appui réel dans cette perte enfin presque totalement réalisée aujourd’hui. De même que l’absence d’un mort nous inonde de sa présence et nous le rend encore plus cher, on sait ce qu’est un arbre quand on le découvre accablé et la face contre terre. 

(...) à une messe de Pâques, au moment de la communion, les gens se levaient en silence, gagnaient le fond de l'église par une allée latérale, puis revenaient à petits pas serrés dans l'allée centrale, s'avançant jusqu'au chœur où l'hostie leur était donnée par un prêtre barbu portant des lunettes cerclées d'argent, aidé par deux femmes aux visages durcis par l'importance de leur tâche – ce genre de femmes sans âge qui changent les glaïeuls sur l'autel avant qu'ils ne pourrissent et prennent soin de Dieu comme d'un vieux mari fatigué. Assis au fond de l'église et attendant mon tour pour rejoindre le cortège, je regardais les gens – leurs vêtements, leurs dos, leurs nuques, le profil de leurs visages. Pendant une seconde ma vue s'est ouverte et c'est l'humanité entière, ses milliards d'individus, que j'ai découverte prise dans cette coulée lente et silencieuse : des vieillards et des adolescents, des riches et des pauvres, des femmes adultères et des petites filles graves, des fous, des assassins et des génies, tous raclant leurs chaussures sur les dalles froides et bosselées de l'église, comme des morts qui sortaient sans impatience de leur nuit pour aller manger de la lumière. J'ai su alors ce que serait la résurrection et quel calme sidérant la précéderait. Cette vision n'a duré qu'une seconde. À la seconde suivante la vue ordinaire m'est revenue, celle d'une fête religieuse si ancienne que le sens s'en est émoussé et qu'elle ne demeure plus que pour être vaguement associée aux premières fièvres du printemps.

C Bobin.

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Un jour, je saurai voir en chacun le suaire de Turin, l'ombre du Dieu couché

29 Mars 2018, 03:43am

Publié par Grégoire.

Un jour, je saurai voir en chacun le suaire de Turin, l'ombre du Dieu couché

 

Le Christ s’est servi du langage comme d’une hache de lumière pour fendre le bois mort de nos âmes puis il a jeté cette hache au fin fond des étoiles où St Jean l’a reprise pour écrire son évangile. Certaines de ses paroles me sont insupportables. Je refuse d’y entrer car je sais qu’alors il me faudra quitter beaucoup de choses. C’est surtout rien de plus que le parfait récit d'une vie humaine qui se déploie et qui échoue.

Le Christ, par son échec plus glorieux que toutes les réussites, est ce qui a jamais été vécu de mieux sur terre : une inlassable quête des âmes vivantes, un soleil traversant des épaisseurs de mort. Il est le fleurissant par surprise, l’attaquant par grâce, l’incroyable insurrection du rouge de l’esprit dans notre coeur éteint. Le spirituel est une guerre et une paix – les deux indissolublement.

Le Christ est un guerrier sans armes. Un tigre de douceur, aussi frêle qu’un coquelicots que pour leur profit, les hommes veulent arracher de la terre. Ceux qui entrevoient sa pureté ne comprennent pas sa faiblesse.  Ce n'est pas un modèle ni un idéal. Les modèles sont décourageants, les idéaux sont des fantômes. C'est un soleil voilé par les nuages de nos ambitions et de nos soucis. Il suffit d'être humain pour entrer dans le royaume dont le Christ est le gardien bienveillant. Ses yeux ont la fièvre des yeux des pauvres. Un soleil qui n'attend que notre regard pour courir toute la vie d'un seul coup. Il veut traverser nos vies comme un feu de forêt.

Aucune intelligence n’égale la sienne, sa pensée fait des bonds de tigre. Elle renverse tous les sages comme si ils étaient des quilles. Et c’est parce qu’ils ne pouvaient pas lui répondre qu’ils l’ont tués. Ce qu’il leur refuse, il le donne sans compter aux timides.

C’est le feu de l’esprit. Il n’a besoin pour prendre que d’un bois sec, c’est-à-dire d’un cœur ferme. La lumière du monde ne vient pas du monde : elle vient de l’embrasement de ces cœurs purs, épris plus que d’eux-mêmes de la simplicité radicale du ciel bleu, d’un geste généreux ou d’une parole fraîche. Le Christ est comme un amour qu’on attend et qui est déjà là, dans cette attente qu’on en a.

 

Je pense à toi, Christ guérisseur

A ta salive lumineuse pleine de soleil, lucioles et autres fées

Remèdes contre la lassitude

Prends dans ta bouche, Christ sorcier, ma maigre vie 

Et le peu d’amour qui y grelotte

Serre la petite herbe de mon âme

Entre tes dents de feu

Et apprends-moi à rire dans ta langue maternelle

Christian Bobin.

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Un travail de présence pure

25 Mars 2018, 03:23am

Publié par Grégoire.

Un travail de présence pure

La perfection d’un verre rempli d’eau sur une table en bois m’anéantis. J’essaye de faire le même travail clair de présence pure. J’essaye d’atteindre par l’écriture à cette plénitude du verre, du bois et de l’eau. 

Les iris éclairent le mur près du garage. Je suis un piètre jardinier. Je laisse les ronces et les fleurs à leurs aventures. Je n’interviens pas dans leur drame. Hier le ciel s’est mis à tourner autour de la flamme mauve des iris. L’univers, avec ses astres, trouvait asile dans leur bourgeon durcit pareil à des ongles laqués de noir. Une fleur venait d’éclore, ses trois pétales dressées, légèrement gluant. Je me suis agenouillée devant la reine mendiante. J’ai regardé cette larme qui coulait sur sa joue. Je cherchais à en savoir plus. 

Prenez une fleur, une seule fleur, passez des heures à la contempler, a pensez à elle quand vous êtes loin d’elle, et vous verrez descendre vers vous les étoiles, les morts aimés et les grandes promesses de l’enfance. Et peut-être, avec un peu de chance et d’obstination, Dieu qui n’est rien. Combien précieux ce rien. Combien inestimable.

Les modernes meublent la maison de l’âme quand c’est la contraire qu’il faudrait : la vider, n’y laisser que deux, trois présences élémentaires. Un verre d’eau plus profond que le cerveau de Pascal, un iris avec la raideur doctorale de sa tige, et tout en haut la fleur, un crachat de pleine lune, une bave angélique. 

Ils disparaitront avant moi ces iris, et ils reviendront après. La nature est un grand bégaiement. Elle me défie d’écrire une phrase aussi nécéssaire qu’un verre d’eau, aussi pure que la souillure immortelle de l’iris. J’ai pensé à toi, et que cela faisait longtemps que je n’étais pas allé dans le pays où tes os se reposent. Par la pensée j’ai fait quelques pas sur le pont rouge où tu aimais te promener, et j’ai jeté un iris dans l’eau. Il ira vers toi. Toutes les rivières filent vers ceux que nous aimions voir marcher dans la lumière. 

Le bourgeon gagné de vers, pointu comme une lame noire, j’ai cru un instant comprendre sa dureté, et qu’elle protégeait une éternité de douceur, qu’elle rayait la vitre entre les vivants et les morts. Et puis cette pensée s’en est allé comme les autres. Restait le Dieu appuyé contre la porte du garage, et l’énigme de son silence mauve. Rien ne ressemble plus aux fleurs couleurs de nuit que les yeux des enfants mendiants qui vous barrent le chemin espérant une pièce ou une phrase parfaite porteuse d’un soleil pur. 

 

C Bobin.

… 

 

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