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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

poesie

Anémones..

26 Octobre 2018, 00:02am

Publié par Grégoire.

Anémones..

Se faire ensorceler — il n'y a rien de plus simple. C'est un des plus vieux trucs du printemps et de la terre : les anémones. Qui sont inattendues, d'une certaine manière. Elles surgissent des frémissements brunis de l'année écoulée, en des lieux négligés où sinon le regard ne s’arrêterait jamais. Elles flambent et elles planent, oui, c'est ça, elles planent, ce qui est dû à la couleur. Cette ardente teinte violacée qui n'a plus de poids à présent. Car ici, c'est l'extase, même si elle est assourdie. La « carrière » — autre chose déplacée ! « Le pouvoir » et la « publicité » — choses ridicules. Certes, ils avaient arrangé une grande réception, là-haut à Ninive, fait ripaille et moult ribotes. Rutilants — au-dessus des têtes, les lustres en cristal flottaient, tels des vautours de verre. À la place d'une pareille impasse, encombrée et bruyante, les anémones ouvrent un couloir secret vers une fête authentique, d'un silence absolu.

Tomas Transtrômer

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Le ciel a des susceptibilités de biche.

22 Octobre 2018, 01:06am

Publié par Grégoire.

Photo by @yanni_rawat

Photo by @yanni_rawat

Le ciel a des susceptibilités de biche.

Les jouets de notre enfance sont des petits bossus qui s’essoufflent à nous suivre. Un jour ils s’effacent, nous regardent nous éloigner, continuer une vie plus belle de ne s’appuyer sur rien. Sur rien, vraiment ? Nos livres savants et nos musiques profondes sont des poupées adultes.

 

J’écoute le bruit que fait l’araignée d’eau courant sur l’étang. Je frissonne au passage d’un ange pressé de rentrer chez lui. 

Les enfants sont les vrais moines : ils adorent l’invisible dont ils perçoivent chaque respiration. Regarder attentivement chaque escargot qui s’en va en carrosse à Versailles, c’est leur ascèse. Et puis ils renoncent. On dit qu’ils grandissent. En vérité ils lâchent leur dieu. Quelques-uns poursuivent, traversent le monde en tenant dans le creux de leurs mains une pensée scintillante d’être puisée à la source du cœur. Toute la sainteté de la vie consiste à garder intacte cette chose qui n’a pas de nom, devant quoi même notre mort recule. Une pensée, mais non exprimable. Un amour, mais non sentimental.

Christian Bobin, la nuit du coeur.

 

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À la mesure de l'univers

20 Octobre 2018, 01:54am

Publié par Grégoire.

À la mesure de l'univers

«Et maintenant, il est trop tard, répond Ari, pétri de remords. Anna esquisse un sourire, elle lui caresse à nouveau la main et lui dit, quelle sottise, il n’est jamais trop tard tant qu’on est en vie. Aussi longtemps que quelqu’un est vivant.» 

Après plusieurs années d'absence, Ari rentre en Islande. Il est devenu éditeur et a récemment quitté sa femme. À Keflavík, la neige recouvre tout mais les souvenirs affleurent. Dans ce village de pêcheurs interdits d’océan, marqué par la présence d’une base militaire américaine, Ari retrouve de vieilles connaissances. Lâchetés, trahisons et amours du passé resurgissent alors que le père d’Ari se meurt. 

Poursuivant le diptyque commencé avec D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, Jón Kalman Stefánsson entremêle les destins singuliers des habitants de cette île immuable et mélancolique.

Jón Kalman Stefánsson, À la mesure de l’univers. Trad. de l’islandais par Éric Boury. Gallimard, 438 p.

 

" Combien de jours vivons-nous sur cette planète, qui, au fil d'une vie, comptent réellement, de jours où des choses sont susceptibles d'advenir, qui rendent notre existence plus lumineuse et plus pleine le soir qu'elle l'était le matin — combien de jours ? "

"... il hésite en voyant une pancarte qui propose en anglais et en Islandais Massage. Nudd.
Une vague de chaleur lui parcourt le corps. 
Il ferme les yeux.
Pourquoi faut-il que nous soyons si démunis  face au désir sexuel, pourquoi ne pouvons-nous  pas simplement le ranger dans notre poche pour ne l'en sortir qu'au moment approprié ? Quand la  machine immémoriale du désir se met en route chez Ari, comme elle le fait régulièrement chez  tout le monde sans se soucier de l'heure, du jour, ou de l'endroit où nous sommes dans l'existence, pour emplir notre sang de l'envie d'une chose   excitante, exaltante, d'un objet tout en vulgarité ou en délices charnels, il est arrivé qu'Ari aille sur Internet et qu'il entre les termes erotic massage dans le moteur de recherche, cela explique peut-être la gêne qu'il ressent à la vue de cette  pancarte innocente qui annonce Massage — Nudd.  Ari ouvre les yeux, il pose sa main sur la poignée, entend le chauffeur accélérer brutalement comme pour se mettre à l'abri, comme pour n'être pas témoin de cette chose-là, puis il disparaît en bas de Hafnargata. La porte est fermée à clef. Ouf, se dit Ari, soulagé, mais c'est alors, qu'une voix  rauque et masculine rompt le silence : Tu as rendez-vous, l'ami ? " ...

— à quel moment vit-on vraiment, et pourquoi l'amour se change-t-il en une habitude qui apporte à l'être humain plus de sécurité que de bonheur ? Oui, comment se fait-il qu'avec les années, on ait de plus en plus de mal à discerner l'amour de l'habitude tu ne trouves pas ça terrifiant, doit-on simplement l'accepter ? S'il y a une chose qui devrait être évidente, c'est bien l'amour, non ? D'ailleurs, n'est-ce pas ce que vous, les poètes, êtes censés nous aider à comprendre  — et vous pourriez peut-être nous expliquer,  comme ça, en passant, pourquoi les gens peinent tellement à être heureux ; je veux dire, à quoi servent les poètes s'ils ne sont pas capables de nous aider à vivre ?

Jón Kalman Stefánsson, À la mesure de l’univers.

Trilogie exceptionnelle de ce poète Islandais..
Trilogie exceptionnelle de ce poète Islandais..
Trilogie exceptionnelle de ce poète Islandais..

Trilogie exceptionnelle de ce poète Islandais..

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la sensation d'une bienveillance tramée dans le tissu parfois déchiré du quotidien...

18 Octobre 2018, 01:44am

Publié par Grégoire.

la sensation d'une bienveillance tramée dans le tissu parfois déchiré du quotidien...

C’est toujours très délicat de trouver un titre à un livre, surtout à une époque où les livres sont en danger de disparaitre. Le titre c’est le visage, et pour trouvez le titre la plus part du temps je vais chercher à l’intérieur du manuscrit.

Un assassin blanc comme neige, c’est tout simplement le nom de baptême que j’ai donné à Dieu c’est à dire à celui auquel je pense quand je découvre un oiseau mort, à  celui aussi auquel je pense quand me revienne en tête les visages de mon père disparu, d’une amie sous la terre depuis une 15aine d’années, et ainsi de suite.. parce que celui qui a fait le monde, et qui n’arrête pas de le faire, de le tenir à bout de bras, à chaque seconde qui passe, c’est aussi celui qui le défait, qui le détricote; l’auteur de la vie est aussi l’auteur de la mort, et en tant que tel, il mérite aussi le nom d’assassin, mais pour être aussitôt disculpé, je le qualifie de blanc comme neige, c’est à dire, on pourrait résumé en disant c’est un assassin innocent, on pourrait dire en allant un peu plus loin, qu’il n’y a pas de mal dans la mort. 

ça va très loin de dire ça, l’intérêt de l’écriture c’est d’aller très très très loin, et d’être comme défait par sa propre pensée, ou par la saisie de quelque chose qui n’était pas prévu.. et je redis ce que je viens de dire : il n’y a aucun mal dans la mort, et aucune peur a en avoir… plus le temps passe avec son jeu d’épreuve si je puis dire, plus j’entrevois un fond d’extrême bienveillance dans le cours des choses, dessous le temps, dessous la douleur, dessous la dureté, dessous le mal, je vois, un peu comme quelqu’un qui marche dans un sous-bois, et qui n’aurait plus accès direct au soleil, mais qui en percevrait la petite monnaie de tache d’or sur les feuilles, sur le chemin, un peu partout, voir même sur ses mains ou sur son visage, je vois l’or qui est au fond, qui fait le fond même de cette vie, la substance dorée, lumineuse, qui fait le fond de cette vie, une substance, au fond qui me semble tenir en 1 seul mot, c’est celui de Bonté  … par bonté j’entend quelque chose de très précis, de très ferme, de non sentimental, de perpétuellement agissant, alors qu’on peut dans cette vie, chacun de nous peut se penser abandonné. 

Christian Bobin.

 

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Nous sommes tous des naufragés de l’éternel...

16 Octobre 2018, 00:50am

Publié par Grégoire.

Nous sommes tous des naufragés de l’éternel...

Tout se passe dans cette vie comme s’il nous fallait avaler l’océan…

La mort tombe dans la vie comme une pierre dans un étang : d’abord, éclaboussures, affolements dans les buissons, battements d’ailes et fuites en tous sens. Ensuite, grands cercles sur l’eau, de plus en plus larges. Enfin, le calme à nouveau, mais pas du tout le même silence qu’auparavant, un silence, comment dire : assourdissant.

Les arrachements nous lavent. La mort a beaucoup de vertus, notamment celle du réveil: une porte s’ouvre en nous, que notre inattention maintenait fermée. la mort brise la fenêtre vers laquelle nous n’approchions plus et elle fait venir de l’air, un ressouvenir du ciel.

Quand quelqu’un disparait, le silence de la mort révèle d’un coup ce qui était comme un secret en plein jour, toutes ces choses qui rôdent dans l’éclat d’un regard, d’un rire, qui faisaient que la personne était unique. Ceux qui ont disparus mêlent leur regard au nôtre, comme si la vie ne finissait pas, comme si elle était un livre dont aucun lecteur ne pourra jamais dire: « ça y est, je l’ai lu ». 

Les cimetières sont des zones de friches entre le présent et l’éternel. Lieux apaisés, ils sont les moins morbides qui soient, moins qu’un Mac Do : ces endroits voué au commerce rude. Dans les cimetières, le commerce c’est fini. Les sourires plastiques, c’est fini. Il ne reste plus qu’une vérité déchirante et très douce, réellement nourricière, des fleurs qui fanent sur des tombes magnifiquement ordinaire et goûtent à une mort non tragique.

Christian Bobin.

 

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Rien que le présent, blanc, vide.....

14 Octobre 2018, 00:49am

Publié par Grégoire.

Rien que le présent, blanc, vide.....

N'apprends qu'avec réserve. Toute une vie ne suffit pas pour désapprendre, ce que naïf, soumis, tu t'es laissé mettre dans la tête — innocent ! — sans songer aux conséquences.

Henri Michaux

Rien que le présent, blanc, vide.....
Rien que le présent, blanc, vide.....

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L'INSTANT

10 Octobre 2018, 00:36am

Publié par Grégoire.

L'INSTANT

Dieu n'a rien de plus en abomination que le conventionnel, rien, ni l'hérésie ni le péché. Et tu peux le comprendre sans peine : en effet, comme Dieu est une personne, tu conçois combien il lui répugne de voir qu'on veut lui fermer la bouche à coups de formules, en le régalant d'officielles solennités, de formules conventionnelles, etc. En vérité, justement parce que Dieu est une personne, au sens plein du mot, il lui est infiniment plus répugnant d'être l'objet de l'officiel qu'il ne l'est à une femme de voir qu'on la demande en mariage en suivant la formule des convenances.

Sôren Kierkegaard

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La nuit du cœur

4 Octobre 2018, 00:56am

Publié par Grégoire.

La nuit du cœur

Tout commence à Conques dans cet hôtel donnant sur l’abbatiale du onzième siècle où l’auteur passe une nuit. Il la regarde comme personne et voit ce que, aveuglés par le souci de nous-mêmes et du temps, nous ne voyons pas. Tout ce que ses yeux touchent devient humain – vitraux bien sûr, mais aussi pavés, nuages, verre de vin. C’est la totalité de la vie qui est embrassée à partir d’un seul point de rayonnement. De retour dans sa forêt près du Creusot, le poète recense dans sa solitude toutes les merveilles «rapportées» : des visions, mais également le désir d’un grand et beau livre comme une lettre d’amour, La nuit du cœur
C’est ainsi, fragment après fragment, que s’écrit au présent, sous les yeux du lecteur, cette lettre dévorée par la beauté de la création comme une fugue de Jean-Sébastien Bach.

 

1

" La chambre numéro 14 de l’hôtel Sainte Foy à Conques est percée de deux fenêtres dont l’une donne sur un flanc de l’abbatiale. C’est dans cette chambre, se glissant par la fenêtre la plus proche du grand lit, que dans la nuit du mercredi 26 juillet 2017 un ange est venu me fermer les yeux pour me donner à voir.

 

Dans l’abbatiale, on donnait un concert. Je regardais la nuit d’été par la fenêtre, ce drapé d’étoiles et de noir. Un livre m’attendait sur la table de chevet. Mon projet était d’en lire une dizaine de pages, puis de glisser mon âme sous la couverture délicieusement fraîche de la Voie lactée.

 

Mais.

 

Mais en me penchant pour fermer les volets de bois, je vis les vitraux jaunis devenir plus fins que du papier et s’envoler. Le plomb, le verre et l’acier qui les composaient, plus légers que l’air, n’étaient plus que jeux d’abeilles, miel pour les yeux qui sont à l’intérieur des yeux. Des lanternes japonaises flottant sur le noir, épelant le nom des morts. À cette vue je connus l’inquiétude apaisante que donne un premier amour.

 

[…]

Christian Bobin, la nuit du coeur.

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L'arrière-pays de Christian Bobin

26 Septembre 2018, 01:57am

Publié par Grégoire.

Avec les carnets inédits de Christian Bobin... !!

Avec les carnets inédits de Christian Bobin... !!

L'arrière-pays de Christian Bobin
"Je pense que nous pouvons être des miracles les uns par rapport aux autres, et je pense qu'un moine ce n'est pas extraordinaire, un saint ce n'est pas extraordinaire. C'est la vie qui est extraordinaire"

 

L'ÉTAT D'ENFANCE OU L'ART DE N'ÊTRE RIEN

Ces textes de Christian Bobin, il faut s'en imprégner petit à petit. Après les avoir lus on ne regarde plus de la même façon un nuage ou des "gouttes de pluie sur la vitre", celles qui "ont un bombement argenté et une bordure laiteuse". C'est qu'avec "Un bruit de balançoire", il nous initie. À "cette chose impondérable qu'est la vérité de notre présence". Il nous ouvre la voie de l'intime et du vrai. Il y a quelque chose de radical chez lui - ce mot "rien" qui revient souvent - et en même temps d'une infinie douceur. Il écrit: "Je n'ai rien fait de ma vie, rien, juste bâti un nid d'hirondelle sous la poutre du langage."
 

"Vous ouvrez la fenêtre, un jour, parfois, vous voyez du linge qui flotte. Vous ouvrez la fenêtre et puis vous voyez votre vie qui passe. Elle n'est plus en vous elle est en dehors de vous. Et vous acceptez qu'elle passe et vous ne trouvez rien de plus beau tout d'un coup. Vous ne lui lui reconnaissez rien de plus beau que ce passage. Ce rien, c'est la pensée peut-être la plus pure qu'on puisse avoir sur la vie. Elle est difficile à préciser."

 

Les textes de Christian Bobin n'ont rien de mièvre, au contraire, ils parlent de la densité des choses et des êtres.Dans un chapitre de son livre "Un bruit de balançoire", il écrit à un "Cher penseur". Une réponse à quelqu'un qui aurait reproché au poète Jean Grosjean (1912-2006) une simplicité de langage. Bobin de répondre: "Cette simplicité est la source des éclairs."Il conclut par: "Le poème s'écrit avec rien - et c'est le contraire de Flaubert avec son bourgeois désir d'écrire sur rien."

L'ENFANT ET LE LIVRE

D'où vient que la quête de l'esprit d'enfance aille si bien avec la lecture? La terrasse où Christian Bobin reçoit Thierry Lyonnet est à côté d'un jardin en friche, et près de lui l'orée d'une forêt elle-même située dans un couloir aérien. Et si le bruit d'un avion vient déranger l'échange, en fait il n'en est rien, car ce vrombissement de l'appareil au décollage vient à point nommé illustrer le propos du poète. Le bruit d'un "fer à repasser sur un linge bleu".
 

"Je vois la totalité de la vie comme un livre, je la ressens, chaque journée est une page entière enluminée. La plupart du temps je préfère me taire, regarder passionnément comme un affamé."

 

Le poète confie: "Je vois les correspondances entre les choses." Dans son livre, à sa mère, il demande: "Comment as-tu modelé mon cerveau de façon à ce qu'un jour une phrase m'affole?"
 

APPRENDRE À ÊTRE, AVEC SOI ET LES AUTRES

Poète de l'émerveillement, Christian Bobin n'élude en rien la souffrance. Et sa lettre aux "Jeunes gens de Lodz" est empreinte de gravité. Il y a pourtant une indicible espérance dans ses propos, constante. "Même quand nous sombrons, il y a quelque chose ou quelqu'un qui nous maintient la tête, le menton, hors de l'eau, il y a une main ferme dans cette vie. Et ne rien faire c'est avoir confiance en cette main, du secours vient, tout le temps. Surtout dans les moments les plus durs."
 

"Je pense que nous pouvons être des miracles les uns par rapport aux autres, et je pense qu'un moine ce n'est pas extraordinaire, un saint ce n'est pas extraordinaire. C'est la vie qui est extraordinaire et si nous nous mettons dans son flux nous pourrions obtenir des choses... Silencieusement, sans morale, juste avec une empathie brûlante de l'autre, une compréhension de l'incompréhensible."

 

Poète du XXIè siècle, Bobin s'interroge par exemple sur la fabrication en série des bols (dans le chapitre "Mon pauvre bol") ou sur la disparition programmée de l'écriture manuscrite. Dans notre société de surconsommation et où le temps s'accélère, son propos - et c'est le rôle du poète - est de faire voir l'indispensable. Il nous propose un autre temps, un autre regard, la contemplation, la richesse de la rencontre, la quête du mystère. "Écrire pour moi c'est appeler dans le noir."

 

ÉMISSION ENREGISTRÉE EN AOÛT 2017

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Les honnêtes gens ne mouillent pas à la grâce...

22 Septembre 2018, 01:24am

Publié par Grégoire.

Les honnêtes gens ne mouillent pas à la grâce...

" Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée.

On a vu les jeux incroyables de la grâce pénétrer une mauvaise âme et même une âme perverse et on a vu sauver ce qui paraissait perdu. Mais on n’a pas vu mouiller ce qui était verni, on n’a pas vu traverser ce qui était imperméable, on n’a pas vu tremper ce qui était habitué.

Les cures et les réussites et les sauvetages de la grâce sont merveilleux et on a vu gagner et on a vu sauver ce qui était perdu. Mais les pires détresses, les pires bassesses, les turpitudes et les crimes même sont souvent les défauts de l’armure de l’homme, les défauts de la cuirasse par où la grâce peut pénétrer dans la cuirasse de la dureté de l’homme. Mais sur cette inorganique cuirasse de l’habitude tout glisse, et tout glaive est émoussé.

Ou si l’on veut dans le mécanisme spirituel les pires détresses, bassesses, crimes, turpitudes, le péché même sont précisément les points d’articulation des leviers de la grâce. Par là elle travaille. Par là elle trouve le point qu’il y a dans tout homme pécheur. Par là elle appuie sur le point douloureux. On a vu sauver les plus grands criminels. Par leur crime même. Par le mécanisme, par l’articulation de leur crime. On n’a pas vu sauver les plus grands habitués par l’articulation de l’habitude, parce que précisément l’habitude est celle qui n’a pas d’articulation.

On peut faire beaucoup de choses. On ne peut pas mouiller un tissu qui est fait pour n’être pas mouillé. On peut y mettre autant d’eau que l’on voudra, car il ne s’agit point ici de quantité, il s’agit de contact. Il ne s’agit pas d’en mettre. Il s’agit que ça prenne ou que ça ne prenne pas. Il s’agit que ça entre ou que ça n’entre pas en un certain contact. C’est ce phénomène mystérieux que l’on nomme mouiller. […] Les honnêtes gens ne mouillent pas à la grâce.

C’est pour cela que rien n’est contraire à la grâce que ce qu’on nomme la morale. La morale enduit l’homme contre la grâce.

Et rien n’est aussi sot, que de mettre comme ça ensemble la morale et la grâce. Rien n’est aussi niais. On peut presque dire au contraire que tout ce qui est pris par la grâce est pris sur la morale. Et que tout ce qui est recouvert par la nommée morale est en cela même recouvert de cet enduit que nous avons dit impénétrable à la grâce."

 

Charles Péguy.

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Qu'est-ce qui nous est dû ?

20 Septembre 2018, 00:19am

Publié par Grégoire.

Qu'est-ce qui nous est dû ?

Vous demandez quelque chose qui vous manque, et parce qu'elle vous manque vous en parlez comme si elle vous était due. Vous me faites penser à cette phrase entendue l'autre jour dans le rue : "elle veut être aimée, quelle imbécilité!". Cette parole est dure, mais la vérité a parfois des dents de loup. 

L'imbécilité en question est dans la croyance que notre volonté nous ouvre un droit sur ce dont nous avons besoin, y pose déjà une légère griffe. Mais franchement, qu'est ce qui mérite en nous d'être aimé? J'ai beau chercher je ne vois rien. L'imbécilité n'est pas de demander mais de changer sa demande en plainte et bientôt en exigence. 

Je sais bien, vous ne parlez pas de cela, mais c'est sur ce ton que vous en parlez et la vérité est dans le souffle avant d'être dans les mots. J'écoute vos raisons et je n'entends que votre dépit. Mais je n'ai jamais trouvé une once de vérité dans l'amertume. Je n'y ai jamais entendu que la misère d'un amour-propre déçu. 

Je ne reconnais l'éclat du vrai que dans la joie et dans cette conscience de nous-mêmes qui l'accompagne toujours, cette conscience radieuse de n'être rien - et dès lors comment prétendre à quoi que ce soit, pourquoi s'entêter dans une demande qui ne sait trop ce qu'elle veut et ne sait que le vouloir! 

L'amour ne vient que par la grâce et sans tenir compte de ce que nous sommes. 

D'ailleurs, si c'était le cas, il ne viendrait jamais.

Rassurez-vous : si je dis ces choses, je suis loin d'en être digne. Du moins je ne cesse de les contempler comme sur la route pleine d'ombre on regarde à l'horizon les montagnes que l'on atteindra pas encore aujourd’hui.

 

Christian Bobin, l'éloignement du monde.

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Comme la lune au milieu de l'eau...

18 Septembre 2018, 01:37am

Publié par Grégoire.

Comme la lune au milieu de l'eau...

Je connais maître Dogen par la traduction que Yoko Orimo fait de ses paroles, et je connais Yoko Orimo par la manière dont maître Dogen lui parle. Entre le XIIIe siècle et le XXIe, il y a une fenêtre. Il m'est arrivé de voir maître Dogen passer devant, d'entendre le bruit de ses pas sur des aiguilles de pin. Le travail de Yoko Orimo est de maintenir ouverte cette fenêtre dans la muraille du temps. Le Japon est un pays ni ancien, ni moderne.

Ce n'est pas un pays, mais une façon paradoxale d'apprivoiser le tigre de l'éternel en tirant ses moustaches éphémères. Moi, petit Occidental, nouveau-né de 67 ans, je sais que les fleurs sont les temples du monde, avec leur coeur vide et la pâleur qui les change à l'automne en fantômes.

Je ne sais pas d'où je le sais. Je retrouve cette illumination dans les éternuements de maître Dogen ou, non séparable, dans l'ascétique recherche de Yoko Orimo. La métaphysique des bébés est la seule qui ne trahisse ni la terre, ni le ciel. Elle les tripote, les agglomère entre ses fins doigts roses. L'ombre et la lumière sont soeurs jumelles. Le réel et l'irréel sont comme la fleur et la couleur de la fleur. Nos métaphysiques occidentales n'ont d'autre origine que celle d'une avidité, elle-même issue d'une angoisse infernale, d'un manque de confiance envers le vent sur les brins d'herbe.

L'Occident exsangue, au bord de se dévorer lui-même, s'en va depuis quelques temps voler aux Orientaux ce qu'il croit être leur « sagesse ». Dans ce pillage il le dénature, le change en cela seulement qu'il comprend : des techniques, des recettes, des savoirs. Mais la parole incompréhensible de maître Dogen est pure intelligence : elle ne saisit rien. Elle s'enroule autour de l'inconnu comme des liserons autour d'une barrière. Le verre éteint des yeux d'un mort, le feu sans flamme des yeux d'un nouveau-né - on ne peut les fixer que quelques secondes. Ces quelques secondes sont celles qui font le printemps, l'été, l'automne, l'hiver, le vrai, le faux. Ce que nous mesurons, devant celui qui est toute rigidité comme devant celui qui est toute souplesse, c'est le principe de délicatesse en quoi se déploie toute la vie.

Le mort n'est plus touché par le monde, le bébé ne l'est pas encore. Tous deux sont comme des fleurs qui n'ont pas de raison d'être, qui passent, qu'il convient d'honorer avec des paroles fraîches - celles des poètes ou des prophètes. Je sais qu'une pensée est juste quand elle me tape sur le coeur, qu'elle bourdonne à mes tempes. Le travail de Yoko Orimo me donne, souvent, cette migraine bienheureuse, la joie d'avoir tout trouvé et de ne pouvoir rien dire de ce tout.   

Christian Bobin, 

http://www.lemondedesreligions.fr/papier/2018/89/comme-la-lune-au-milieu-de-l-eau-art-et-spiritualite-du-japon-par-yoko-orimo-24-04-2018-7168_242.php

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Un coeur las.

16 Septembre 2018, 01:19am

Publié par Grégoire.

Un coeur las.

"Nous connaissons tous des heures où rien ne nous parle plus, où les paroles saintes arrivent essoufflées devant notre maison, meurent sur le seuil. Acédie : c'est ainsi que les moines nomment ce tremblement du coeur lassé de méditer. Un gant retourné, une gifle des enfers : l'acédie. Assez dit. Les livres de poésie sont les plus résistants, sans doute parce que la vraie poésie a déjà fait l'épreuve de l'acédie. Un grand poème, pour l'écrire, son auteur va le chercher aux enfers. Celui qui remonte de l'abîme, on ne peut que le croire. Il sait que Dieu se moque de nos accroche-coeurs, qu'il n'est ni ceci, ni cela, qu'il n'est rien et que ce rien seul a la puissance de nous sauver. 

J'ai parfois un dégoût pour le mot « spirituel », ce châle pour les fraîches nuits d'été. Les ronces me semblent plus vraies que les roses. Je vais alors chez Léon Bloy. Je me suis longtemps méfié de cet homme qui tirait sur le langage comme un chien fou sur sa chaîne, passait sa vie à condamner, maudire, édifier un bûcher sur lequel finalement il se retrouvera seul, applaudi par les flammes. Je l'ai compris un jour, en moins d'une seconde : il enrage de voir la vraie douceur humiliée. S'il crie, ce n'est pas plus violent que le chuchotement des violettes dans les sous-bois, gardiennes farouches du secret de vivre une vie humble et rayonnante. Il pense des choses étranges, Léon Bloy - mais n'est-ce pas là, précisément, « penser » ? Il écrit comme une montagne se soulève. Une de ses plus belles visions est que l'univers est un seul instant, que dans l'oeil de Dieu il n'y a que cet instant où les morts, les vivants et les êtres à venir sont contemporains, agissent les uns sur les autres. Ainsi le geste de bonté d'une petite fille de 5 ans, qui naîtra dans trois siècles, est ce qui a permis de gagner avant-hier une bataille vitale. 

Léon Bloy avait ses habitudes dans un café où il jouait au billard. Plus encore que pour ses prophéties, je l'adore pour cette petite misère, ce goût enfantin pour le jeu, repos donné à son coeur. Un matin d'acédie, j'ai fait une partie de billard avec lui. Ses yeux étaient ceux d'un enfant. Les archanges les plus intraitables savent avoir les plus fins sourires. Dieu était de retour à la maison, ce dieu dont la racine la plus profonde est l'amour du temps perdu à rire et jouer comme des enfants. La sainte rivière des jours très ordinaires transporte toutes sortes de bois mort - mais de si belles lumières parfois. L'acédie n'est qu'une grosse mouche bleue. Il suffit d'ouvrir la fenêtre pour qu'elle s'en aille. 

 

Bobin, Le Monde des Religions, Août 2018

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Les féeries de la vie ordinaire ne se donnent qu'à celui qui ne cherche rien....

14 Septembre 2018, 01:40am

Publié par Grégoire.

Les féeries de la vie ordinaire ne se donnent qu'à celui qui ne cherche rien....

"Le monde nous habitue à des expériences très grossières, pour des raisons mercantiles on force le bruit, les couleurs, les images, on force l’énergie, la vitalité devient mauvaise, la volonté se durcit.

À l’opposé, on peut faire des expériences d’une incroyable finesse. Les anges passeraient là mais sans ressembler à l’imagerie habituelle ou à la peinture très belle d’un Fra Angelico. Ce sont les moments où notre cœur a une délicatesse de dentelle de Bruges, où l’on sent quelque chose d’aussi délicat et étrangement invincible. C’est ainsi que je les vois aujourd’hui."

Bobin (entretien)

 

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Comme un très faible et très sur sourire...

12 Septembre 2018, 04:40am

Publié par Grégoire.

Comme un très faible et très sur sourire...
" Pour être dans une solitude absolue il faut aimer d'un amour absolu. La plupart des écrivains mentent là-dessus. Ils font comme s'il n'y avait personne dans la pièce à côté, dans le fond sans fond de leur cœur. Ce n'est pas vrai. Ce n'est jamais vrai. Je ne dis pas qu'il s'agit nécessairement d'une présence visible, consciente. Peut-être même est-elle toujours plus profonde que tout visage connu, nommé. Mais il y a toujours quelqu'un aux côtés du solitaire, une présence sur laquelle il appuie en secret chacune de ses phrases, une lumière unique et nécessaire. "
Christian Bobin, Un désordre de pétales rouges. 

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Mortsauf....

10 Septembre 2018, 01:59am

Publié par Grégoire.

Mortsauf....

« Quand j'étais petit [...] j'étais amoureux de Madame de Mortsauf. Madame de Mortsauf c'est l'héroïne d'un roman de Balzac [...] Elle a un drôle de nom, cette dame. Dans son nom il y a le mot "mort" et il y a "sauf".

[...] Elle est mariée, elle a deux enfants. Elle rencontre un homme plus jeune qu'elle, elle s'en éprend puis finalement se sacrifie - je ne sais plus trop pour qui : pour tout le monde sans doute. Pour les enfants, pour le jeune homme et - pourquoi pas- pour le mari. Bref elle meurt, de langueur amoureuse. D'amour de l'amour.

Si je la rencontrais maintenant, je lui dirais : ne vous sacrifiez pas Madame. Ne vous sacrifiez pour personne. Ce n'est pas un très bon service à rendre à qui que ce soit, que de se sacrifier pour lui. Vraiment. C'est l'enfermer dans les plombs de votre mort, dans les caves de votre tristesse. »

Christian Bobin, La merveille et l'obscur.

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Le désert met l'âme à nu...

8 Septembre 2018, 01:39am

Publié par Grégoire.

Le désert met l'âme à nu...

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Tout le monde est occupé... à .. ?

6 Septembre 2018, 01:28am

Publié par Grégoire.

Tout le monde est occupé... à .. ?

"Les lumières s’attardent. La noirceur des arbres quand la nuit les enserre est moins grande, moins dure. De grandes choses dorment en nous, toujours, d’un sommeil qu’agite un peu plus la longueur accrue des jours. Quelque chose manque, toujours. A tout ce que nous pouvons faire et dire et vivre, quelque chose manque, toujours. 
Cette conscience-là, tôt venue, irréductible.

On peut vouloir passer outre, s’arranger. Ce qui n’est qu’un seul et inépuisable jour on peut l’oublier, on peut l’amoindrir en jours, en semaines, en mois. S’occuper. 
Parler et croire que l’on parle. 
Faire des choses et croire que l’on fait quelque chose.

Je préfère pour ma part ne rien faire. 
Je préfère en rester à ce premier âge du monde, de la nuit, du froid. De cette épaisseur de la nuit, de l’ombre, du gel, je n’ai rien à dire, je ne pense rien. En penser quelque chose serait déjà s’en éloigner.

C’est à l’intérieur de cette nuit, de cette non lumière de la vie que je vous écris, mais ce n’est pas d’elle que je vous parle, c’est de tout le reste, de tout ce qui en elle s’abîme, les gestes, les choses, les visages, les mots.

Tout s’en va. 
Tout lentement s’approche puis lentement s’éloigne. 
Tout glisse doucement – les voix, les regards – tout glisse doucement sur le côté, sans heurts, comme indépendamment de tout vouloir, comme un glissement de terrain.

Et tout se poursuit aussi bien. 
Les mêmes, choses, toujours. 
Rien n’est empêché.

Apparences du travail, apparences des conversations, apparences des mouvements divers. Vie apparente.

Je suppose que c’est là chose banale.Je suppose qu’il est possible de vivre ainsi longtemps, sur un long temps. Dans cette mort merveilleuse de l’indifférence.

Dans cette horrible aptitude à vivre en l’absence de tout, dans la plus silencieuse des absences. Sans âge. Sans plus vieillir, sans plus souffrir de rien. Sans doute est-ce là cette vie, que l’on dit ordinaire.

On peut y mourir. On sait qu’on peut y mourir. On sait aussi que mourir est impossible. 
On sait tout cela et bien d’autres choses encore, toutes aussi inutiles, toutes aussi encombrantes.

Parfois aussi la grâce d’une blessure vient congédier cette somme fabuleuse de savoirs sur tout, ce fatras."

Christian Bobin, Souveraineté du vide.

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La fragilité, la lenteur, le temps perdu... nous attendent craintifs..

4 Septembre 2018, 01:26am

Publié par Grégoire.

La fragilité, la lenteur, le temps perdu... nous attendent craintifs..

" Cette société que l’on dit molle, éteinte, consensuelle, est en guerre. Elle est en guerre contre les plus faibles et donc contre le meilleur d’elle-même. Cette guerre est menée contre les pauvres, les enfants, les amoureux, les femmes, les vieillards.
Le discours sur l’exclusion participe de cette guerre, par sa gentillesse qui est le contraire de la bonté. La gentillesse est une des premières vertus du commerce, une des règles de base dans la représentation : pour gagner le portefeuille, calmer les cœurs, flatter les enfants et les chiens et tout ce qui passe à portée de mains. La bonté est l’inverse de cette politique là. On n’y vend rien, on n’y achète rien. On apprend à y nommer ce qui est réel dans cette vie et à résister au nom de cette chose réelle.
On n’y parle pas de SDF, on y parle de pauvres - et mieux encore : on ne parle pas des pauvres en général, on n’est pas dans l’attendrissement sociologique des catégories. On parle de celui-ci, puis de celui-là, puis de cet autre encore.Ce qui est « exclu » de nos sociétés, c’est ce qui en est le centre, le meilleur : le rire des enfants, le songe des amants, la patience des misérables, le génie des mères.
Parler d’exclus c’est donc se tromper de mot. Quand ce qui est exclu est au centre, au cœur, alors il ne faut pas parler d’exclusion, terme bien trop flou pour décrire un cœur qui a cessé de battre. Il ne s’agit pas d’inclure les pauvres dans une société morte, il s’agit de faire revenir le sang dans le tout de cette société. Il faut un « traitement » non seulement « social » mais politique et spirituel : quelque chose entre résurrection et insurrection."

Christian Bobin

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Seules les grandes épreuves, les grandes chutes, les grandes réussites et les grandes chances font un homme grand.

31 Août 2018, 00:45am

Publié par Grégoire.

Seules les grandes épreuves, les grandes chutes, les grandes réussites et les grandes chances font un homme grand.

« Ce que je crois de toute mon âme c'est que, se voyant mourir comme il l'avait voulu, après avoir vécu comme il l'avait fait, libre de toute compromission, pur de toute souillure, n'ayant fait qu'aimer, combattre, rire et souffrir, [...] Jean Mermoz connut le sacre de la vérité. On ne peut être certain d'elle que sur le pas de la mort."

« La puissance de l'argent, la fausseté des salons, la félonie des hommes en place, l'avaient terrifié et surtout, chez la plupart des êtres, l'indifférence, l'atonie, le manque de passion, le contentement d'une existence de ruminants.
Mais dans ce marécage, il avait aussi surpris quelques belles lueurs, quelques tristes et nobles voix. Même là on pouvait trouver du désintéressement, du sacrifice, de l'amitié, de la douleur. Même chez les plus secs et les plus avides et les plus peureux, perçait tout à coup un feu vraiment humain. Le monde n'était pas à aimer ou à rejeter d'un bloc. La vie n'était ni transparente, ni facile[...] Il fallait l’étudier honnêtement, la comprendre, se révolter contre elle pour l'embellir, mais en gardant pour tous ceux qui en portaient le joug une indulgence, une pitié infinies. »

« Mais je sais que seules les grandes épreuves, les grandes chutes, les grandes réussites et les grandes chances font un homme grand. Une vie nourrie par elles ne peut tout de même pas être considérée comme une série de hasards heureux. La foudre ne tombe pas toujours à la même place. Pour l’attirer, il faut une substance propice. Le danger et le triomphe ne vont qu'à des têtes choisies et c'est elles seules qu'ils couronnent. »

Joseph Kessel, « Mermoz »

 

 

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" Archange glorieux, neurasthénique profond, mystique résigné, païen éblouissant, amoureux de la vie, incliné vers la mort, enfant et sage, tout cela était vrai chez Mermoz, mais tout cela était faux si l'on isolait chacun de ces éléments. Car ils étaient fondus dans une extraordinaire unité. "

27 Août 2018, 00:28am

Publié par Grégoire.

" Archange glorieux, neurasthénique profond, mystique résigné, païen éblouissant, amoureux de la vie, incliné vers la mort, enfant et sage, tout cela était vrai chez Mermoz, mais tout cela était faux si l'on isolait chacun de ces éléments. Car ils étaient fondus dans une extraordinaire unité. "

" Quand j’étais triste, découragé, sans goût ni estime pour personne et surtout pour moi-même, quand j’étais prêt à renoncer à l’effort, à me laisser vivre facilement, petitement, bassement, je me disais : « Il y a Mermoz … il va revenir par-dessus l’Atlantique… De lui, de lui seul, j’aurai honte, Il va revenir, il ne me refusera pas un peu de sa vertu. » 
Et je recommençais la sourde bataille que tout homme se doit de mener, jusqu’à sa mort, contre lui-même… "

 

" J'ai demandé une fois à Mermoz s'il avait peur dans ses luttes avec la mort.
- Peur ?avait-il répété pensivement.Non ça ne peut pas s'appeler ainsi. Je ne peux pas te l'expliquer. Les camarades seuls pourraient comprendre. C'est une affaire entre nous.
Il réfléchit quelques secondes et ajouta :
- Vois tu la vraie peur, la sale peur, je l'ai éprouvé sur le pavé de Paris, quand j'étais clochard, à l'idée de ne plus pouvoir voler, c'est à dire vivre ma seule vie possible."

 

Joseph Kessel, Mermoz.

 

 

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Franchir un talus

23 Août 2018, 00:33am

Publié par Grégoire.

Franchir un talus

 J’ai ouvert cette page blanche. J’y ai vu au bord de la marge un mot échappé d’un petit troupeau de phrases, telle une brebis  broutant goulûment l’herbe des talus. La brebis ne s’éloigne que pour un meilleur ; dans cette échappée belle  le plus souvent de courte durée, il faut concentrer un appétit de vie dont seule une brebis est capable.

 Les bergers savent  qu’elle doit « trouver sa vie » dans chaque journée de pâturage. L’herbe du talus est bien plus que de la cellulose quotidienne, c’est déjà  deux pieds en dehors du monde autorisé et la tête dans un paradis de graminées et de fleurs. Cet instant, cet endroit, cet instant dans l’endroit, c’est la 24eme minute du Requiem de Fauré, ce passage prophétique de l’Agnus Dei à Lux Aeterna.

 Nous ne nous échappons pas assez, nous n’osons pas suffisamment nous approcher du talus, nous ne trouvons pas tous les jours nos vies dans chaque journée. Et surtout pas suffisamment «une vie de talus ».

 Le talus est une frontière, un chemin de contrebande, une petite crête qu’il faut suivre chaque jour. En le longeant on lui trouve des ruptures ; d’une coulée braconnière discrète au passage charretier officialisé d’une barrière. Les talus, comme les frontières ont une histoire. On les a tenus, comme des tranchées, on s’y est abrité, on s’y est reposé, embrassé, parfois. La brebis se régale de cette mémoire de tiges et de pétales, parfois protégée de quelques ronces. En échange de quoi parfois, quelques brins de laine en gage donnés.

 Et de l’autre côté, l’herbe y est forcément meilleure. Juste le temps qu’il faut pour se rendre compte qu’après tout, non… Au-delà du talus, le plus souvent, la déception…

C’est la simple démarcation du talus, qui suscite l’imagination, la volonté d’aller plus loin, la transgression, la joie piégée qu’on respire dans l’air au passage des cols.

 

Un mirage de quelques  dizaines de centimètres

de flores et de senteurs nouvelles, découvert par une meneuse

ou un mot d’ordre aventurier que rejoindra dans une grégarité bêlante le troupeau

ou la piétaille des mots, pour peu qu’un berger-poète soit lui-même perdu sur un talus, en marge de ses pensées.

 

Jf Debargue (Procédures & modes d’emploi-inédit)

                                 

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 A genoux 

17 Août 2018, 00:51am

Publié par Grégoire.

  A genoux 

-Elle dessine avec un charbon de bois sur le mur extérieur de la pièce. Petite fille à genoux dans la poussière, elle marque les contours de son ombre puis finit par poser sur la frêle silhouette un petit coeur et une grosse tête de monstre triste. La Belle et la Bête perdues dans le décor minimaliste d’un camp de réfugiés, sans château, sans royaume. Petite fille à genoux devant la bête, devant sa vie d’otage. Pour toute signature j’ai vu ses doigts charbonneux dessiner à leur tour sous ses yeux noirs une piste de suie qu’une caravane de larmes traversait. 

-Maigre sur des jambes de coton tordues, une serviette sale autour du cou, il bave ; c’est son unique langage, adressé à sa seule solitude. De place en place il jette son amarre liquide, agenouillé tel un petit priant. Passager d’une barque dérivant avec pour seules rames ses jambes tordues et un gouvernail perdu, il peut avoir cinq à six ans et va sans succès d’un groupe d’enfants à un groupe d’adultes. Il pleure rarement mais quand il pleure c’est jour et nuit, jusqu’à l’épuisement. Le reste du temps par le coin de son sourire s’échappe une salive sans fin. Chaque jour une fuite dans sa tête s’essore dans la sècheresse d’un camp oublié. 

Les milliers d’enfants nés depuis trois générations dans les camps sahraouis ont quelque chose de plus. Parce qu’ils n’ont rien. Sortis du ventre de mères anémiées pour le ventre vide du désert, passant d’une apesanteur insouciante à une gravité suffocante, nés reclus, nés exclus, mis à genoux parce que nés là. Une part de liberté non confisquée vogue encore au fond de leurs yeux noirs, un mélange de reproche, d’interrogation, de colère aussi. 

Dès qu’ils sont en âge de se mettre debout ils apprennent qu’ils ne sont pas d’où ils sont nés. Qu’ils sont fils de nuages aux semelles de vent. Et que les nuages ne vivent pas à genoux. 

Leur seul bien est de le savoir. Et de le transmettre. A d’autres qu’à leurs enfants… 

Jean-François Debargue 

Août 2018 

 

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On peut parler des heures sans dire un mot...

13 Août 2018, 23:08pm

Publié par Grégoire.

On peut parler des heures sans dire un mot...

" Je n'aimais pas le monde. Je ne l'avais jamais aimé. J'avais passé mon enfance à le fuir, reclus dans ma chambre entre quatre murs de papier peint sur lesquels le même cygne sauvage, volant à des dizaines d'exemplaires, portait sur son dos deux enfants, un garçon et une fille. Mon esprit s'enfonçait pendant des heures dans ce ciel de papier que jamais ne réussirent à traverser les deux enfants, autant que dans le ciel vrai et bleu, découpé par la fenêtre.


Mais plus que tout, les livres étaient ma ligne de fuite. Je les ouvrais avec une lenteur religieuse et, vite, je me glissais dedans comme un petit animal traqué bondit dans son terrier. Chaque phrase m'était l'amorce d'une galerie où je m'enfonçais avec délice.


Au fond de la terre, à l'extrémité du livre, il y avait une salle où je savais trouver mon chagrin le plus pur avec son antidote, deux flacons posés l'un à côté de l'autre sur une table d'air. Mais peut-être n'y avait-il qu'un seul flacon : nommer au plus près l'inconsolable - ce que devaient faire tous les livres - n'est-ce pas la formule même de la consolation ? Je lisais donc beaucoup - trop, jugeaient mes parents qui, pour réduire cette sauvagerie qui croissait en moi et habillait mon cœur de vigne vierge, m'envoyèrent plusieurs étés de suite, dès que j'eus sept ans, dans des colonies de vacances, J'y découvris ce que l'école avait commencé de me montrer : l'horreur absolue de toute société. "


Christian Bobin, Louise Amour

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Sans elle, je suis incomplet, une ombre privée de son corps. Le plus étrange est que cette faiblesse me remplit de joie."

9 Août 2018, 00:43am

Publié par Grégoire.

Sans elle, je suis incomplet, une ombre privée de son corps. Le plus étrange est que cette faiblesse me remplit de joie."

Un journaliste suisse m'a dit que mon oeuvre établissait un lien original entre âme et sexe. Je cherche, en effet, l'alliance de la joie des sens et de l'espérance de l'âme que tant de siècles et tant de théologiens ont séparées. Je heurte à la fois les chrétiens puritains et les matérialistes. Tant pis. Le sexe aiguise l'espérance de l'âme. L'étreinte appelle le sacré.

Dans son livre Ces maîtres que Dieu m'a donnés qui paraît dans la collection des éditions du Cerf où j'ai publié La Différence créatrice mon très cher confrère le Père Carré cite cette étonnante phrase de Thomas d'Aquin : « Pardonner aux hommes, les prendre en pitié, c'est oeuvre plus grande que la création du monde. » Et il ajoute lui-même : « La miséricorde est le propre de Dieu. Elle apparaît en toutes ses œuvres " comme la première racine ". Toutefois chacun de nous la reçoit en même temps que la vie divine; elle est la plus haute des vertus. »

Le christianisme n'est pas une morale mais une mystique. C'est à partir de la mystique de l'amour que le feu chrétien reprendra. Sinon le christianisme se diluera dans une morale sociale que rien ne distinguera plus de la morale laïque des instituteurs de la belle époque. Et la mystique, on ira la chercher dans l'Orient extrême. C'est déjà commencé.

Le Diable est l'être pur par excellence. Lucifer, horrifié Par le projet divin de l'Incarnation, se révolta au nom de la Pureté. Les cathares ont senti cela, mais sont tombés dans le Piège. Le Mal, ce n'est pas la chute dans la matière, c'est le refus de la chair. L'angélisme est l'autre nom du satanisme. Qui méprise le corps cherche à l'avilir. Le puritain est un sadique, un bourreau en puissance. Le vrai mystique sait que le sexe rejoint le sacré comme le fleuve la mer.

J. Bourbon Busset, Bien plus qu'au premier jour.

 

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