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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

poesie

Ton rire...

22 Décembre 2014, 08:10am

Publié par Fr Greg.

Ton rire...

 

Tu peux m’ôter le pain, m’ôter l’air, si tu veux : ne m’ôte pas ton rire.

 

Ne m’ôte pas la rose, le fer que tu égrènes ni l’eau qui brusquement éclate dans ta joie ni la vague d’argent qui déferle de toi.

 

De ma lutte si dure je rentre les yeux las quelquefois d’avoir vu la terre qui ne change mais, dès le seuil, ton rire monte au ciel, me cherchant et ouvrant pour moi toutes les portes de la vie.

 

A l’heure la plus sombre égrène, mon amour, ton rire, et si tu vois mon sang tacher soudain les pierres de la rue, ris : aussitôt ton rire se fera pour mes mains fraîche lame d’épée.

 

Dans l’automne marin fais que ton rire dresse sa cascade d’écume, et au printemps, amour, que ton rire soit comme la fleur que j’attendais, la fleur guède, la rose de mon pays sonore.

 

Moque-toi de la nuit, du jour et de la lune, moque-toi de ces rues divaguantes de l’île, moque-toi de cet homme amoureux maladroit, mais lorsque j’ouvre, moi, les yeux ou les referme, lorsque mes pas s’en vont, lorsque mes pas s’en viennent, refuse-moi le pain, l’air, l’aube, le printemps, mais ton rire jamais car alors j’en mourrais.

 

Pablo Neruda, Ton rire

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LE CRÉPUSCULE DE LA LIBERTÉ (Сумерки свободы)

20 Décembre 2014, 08:11am

Publié par Fr Greg.

LE CRÉPUSCULE DE LA LIBERTÉ (Сумерки свободы)

Glorifions, frères, le crépuscule de la liberté,

La grande année crépusculaire.

La forêt lourde des rets

Plonge dans les eaux bouillantes de la nuit

C’est dans des années sourdes

Que tu te lèves, peuple-juge !

 

Glorifions le fardeau fatal de la puissance

Porté par le chef de tribu en pleurs.

Glorifions le fardeau ténébreux de la puissance,

Son joug indicible.

Celui, en qui bat un cœur, doit sentir, ô Temps,

Comme ton navire plonge.

 

Nous avons lié les hirondelles

En des légions guerrières.

Et le soleil n’est plus. Tout l’élément

Gazouille, bouge, vit.

À travers les rets serrés du crépuscule

Plus de soleil, et la terre vogue.

 

Tentons-le pourtant : un tour énorme,

Grinçant et gauche de gouvernail.

La terre vogue. Courage, humains !

Rayant l’océan comme avec une charrue,

Nous nous souviendrons même dans la froidure du Léthé

Que la terre nous coûta dix — ciels.

 

Ossip Mandelstam

(Мандельштам Осип Эмильевич)

1891 – 1938

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Il était dans sa parole comme la neige en plein été...

17 Décembre 2014, 08:16am

Publié par Fr Greg.

Il était dans sa parole comme la neige en plein été...

J'ai vu un jour ce qu'on ne voit jamais. J'ai vu quelqu'un mourir d'amour. C'était dans un café, un automne à Paris. La jeune femme qui me parlait venait d'être abandonnée par un homme au cœur d'or. Ils avaient partagé le pain de dix années entières. Il l'a quittée comme on cesse de lire un livre, gagné en une seconde par un sommeil analphabète. Un geste avait suffi que rien n'annonçait et cette jeune femme s'était découverte aussi vaine qu'un livre jeté sur le parquet d'une chambre. Depuis elle allait comme un fantôme dans les rues surpeuplées de visages inutiles. Le couteau de la séparation s'était enfoncé dans son cœur et le manche en bougeait à chaque respiration. Elle ne maudissait ni ne geignait. Elle cherchait à comprendre ce que même les anges, affolés autour d'elle comme des abeilles ayant perdu le chemin de la ruche, ne pouvaient comprendre. Elle ne savait plus que parler de son ami, aucun mot n'étant trop beau pour dire sa grandeur et son intelligence. Il était dans sa parole comme la neige en plein été, quand il semble qu'une telle magie blanche ne reviendra plus. Le monde où nous vivons est enchanté par l'amour et sans cet enchantement nous n'y séjournerions pas une seconde. Nous sommes jetés dès notre naissance dans un réduit où nous ne pourrions que dépérir, s'il n'y avait la lucarne du cœur donnant sur le ciel. Il n'y a que le cœur de réel dans cette vie, alors pourquoi nous entêtons-nous à rêver d'autre chose? Les vagues sentimentalités par lesquelles les gens se réchauffent les uns aux autres sont comme les brindilles qui servent à allumer un feu: cela brûle et meurt aussitôt. La flambée qui donnait aux visages de cette femme et de son ami le rouge et or d'une peinture de Georges de La Tour se nourrissait d'un aliment bien plus beau. Dieu se promenait émerveillé dans leurs paroles comme un paysan dans son champ. Si Dieu n'est pas dans nos histoires d'amour, alors nos histoires ternissent, s'effritent et s'effondrent. Il n'est pas essentiel que Dieu soit nommé. Il n'est même pas indispensable que son nom soit connu de ceux qui s'aiment: il suffit qu'ils se soient rencontrés dans le ciel, sur cette terre. Cette femme avait connu cette grâce, et cette grâce lui était retirée. Dans un café où je l'écoutais ce jour-là, elle parlait du ciel et de son ami, de leur fuite commune, et sa parole était comme deux mains plaquées contre une plaie par où la lumière giclait à flots. La salle où nous étions assis était atroce de même que la ville alentour, énervée et bruyante -comme si on avait mis une musique criarde dans une chambre d'agonie. Si nous ne respirons plus dans le ciel, alors nous suffoquons dans le néant: c'est aussi simple et net.

Christian Bobin, Ressusciter.

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A l'amour...

15 Décembre 2014, 08:24am

Publié par Fr Greg.

A l'amour...

Reprends de ce bouquet les trompeuses couleurs,

Ces lettres qui font mon supplice,

Ce portrait qui fut ton complice ;

Il te ressemble, il rit, tout baigné de mes pleurs.

 

Je te rends ce trésor funeste,

Ce froid témoin de mon affreux ennui.

Ton souvenir brûlant, que je déteste,

Sera bientôt froid comme lui.

 

Oh ! Reprends tout. Si ma main tremble encore,

C'est que j'ai cru te voir sous ces traits que j'abhorre.

Oui, j'ai cru rencontrer le regard d'un trompeur ;

Ce fantôme a troublé mon courage timide.

 

Ciel ! On peut donc mourir à l'aspect d'un perfide,

Si son ombre fait tant de peur !

Comme ces feux errants dont le reflet égare,

La flamme de ses yeux a passé devant moi ;

 

Je rougis d'oublier qu'enfin tout nous sépare ;

Mais je n'en rougis que pour toi.

Que mes froids sentiments s'expriment avec peine !

Amour... que je te hais de m'apprendre la haine !

 

Eloigne-toi, reprends ces trompeuses couleurs,

Ces lettres, qui font mon supplice,

Ce portrait, qui fut ton complice ;

Il te ressemble, il rit, tout baigné de mes pleurs !

 

Cache au moins ma colère au cruel qui t'envoie,

Dis que j'ai tout brisé, sans larmes, sans efforts ;

En lui peignant mes douloureux transports,

Tu lui donnerais trop de joie.

 

Reprends aussi, reprends les écrits dangereux,

Où, cachant sous des fleurs son premier artifice,

Il voulut essayer sa cruauté novice

Sur un coeur simple et malheureux.

 

Quand tu voudras encore égarer l'innocence,

Quand tu voudras voir brûler et languir,

Quand tu voudras faire aimer et mourir,

N'emprunte pas d'autre éloquence.

 

L'art de séduire est là, comme il est dans son coeur !

Va ! Tu n'as plus besoin d'étude.

Sois léger par penchant, ingrat par habitude,

Donne la fièvre, amour, et garde ta froideur.

 

Ne change rien aux aveux pleins de charmes

Dont la magie entraîne au désespoir :

Tu peux de chaque mot calculer le pouvoir,

Et choisir ceux encore imprégnés de mes larmes...

 

Il n'ose me répondre, il s'envole... il est loin.

Puisse-t-il d'un ingrat éterniser l'absence !

Il faudrait par fierté sourire en sa présence :

J'aime mieux souffrir sans témoin.

 

Il ne reviendra plus, il sait que je l'abhorre ;

Je l'ai dit à l'amour, qui déjà s'est enfui.

S'il osait revenir, je le dirais encore :

Mais on approche, on parle... hélas ! Ce n'est pas lui !

 

Marceline DESBORDES-VALMORE 

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Ophélie

25 Septembre 2014, 09:43am

Publié par Fr Greg.

Ophélie
 
Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
- On entend dans les bois lointains des hallalis.
 
Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir.
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.
 
Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.
 
Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile :
- Un chant mystérieux tombe des astres d'or.
 
II
 
Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
- C'est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté ; 
 
C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rêveur portait d'étranges bruits ;
Que ton coeur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits ;
 
C'est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux ;
C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux !
 
Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l'Infini terrible effara ton oeil bleu !
 
III
 
- Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
 
Rimbaud

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