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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Articles avec #poesie

Ici, ça va... J’apprends à ne plus écouter la chanson lancinante de mes plaintes.

24 Septembre 2017, 03:57am

Publié par Grégoire.

« Ici ça va est l’histoire d’une reconstruction, d’une rénovation. D’une remise à jour dans le sens d’un retour à la lumière. C’est l’histoire d’une rivière, d’une maison, de deux personnes qui s’aiment, debout, d’une histoire familiale, d’un homme qui se sert de derrière pour regarder devant. C’est un livre qui a la prétention de l’aube, de l’horizon, du recommencement. Un livre comme certains matins. »

« Ici ça va est l’histoire d’une reconstruction, d’une rénovation. D’une remise à jour dans le sens d’un retour à la lumière. C’est l’histoire d’une rivière, d’une maison, de deux personnes qui s’aiment, debout, d’une histoire familiale, d’un homme qui se sert de derrière pour regarder devant. C’est un livre qui a la prétention de l’aube, de l’horizon, du recommencement. Un livre comme certains matins. »

On entre dans le roman de Thomas Vinau en poussant une porte qui grince et s’ouvre sur l’intérieur silencieux d’une maison inhabitée depuis plusieurs années. L’endroit est assez sain et agréable pour qu’un jeune couple décide de s’y installer.

À eux de rénover la demeure et la cabane attenante, d’y trouver leurs marques et de s’y poser. La démarche s’avère un peu plus délicate, et en même temps, on le comprend très vite, nécessaire, vitale, pour le narrateur qui ne retrouve pas ici un lieu d’habitation ordinaire. C’est dans ces murs, et surtout au dehors, dans les herbes folles, au milieu des vignes, à proximité de la rivière, qu’il a passé son enfance et engrangé des souvenirs heureux jusque ce que la mort brutale de son père ne vienne rompre l’équilibre, donnant libre cours à l’angoisse et à ses crises répétées.

« Il aimait la pêche. Le foot. Il aimait réparer les transistors. C’est ce que ma mère m’a raconté au téléphone quand je l’ai appelé après mes crises. J’avais besoin d’en savoir plus. D’en savoir un peu. De pouvoir l’imaginer. C’est la moindre des choses que de pouvoir imaginer son père. À défaut de le connaître. »

C’est en se réappropriant la part la plus sensible de son histoire qu’il crée, avec patience et lenteur, un présent où l’on perçoit, à chaque instant, une harmonie entre lui et celle qui partage ce quotidien où le travail physique permet au corps d’éprouver, chaque soir, une fatigue salvatrice. Cela n’empêche pas la peur de rôder.

« Je me méfie. J’ai toujours peur que ça ne dure pas. Dès qu’il y a un moment de bonheur, de paix, je me répète que ça ne durera pas. Que le temps est un menteur. Qu’avoir quelque chose c’est commencer à le perdre. C’est comme cela que je fonctionne. C’est ce que la vie m’a appris. »

Ce fatalisme latent n’entrave pas sa volonté de vivre chaque instant avec intensité. C’est sa façon de maintenir la fragilité à distance. C’est aussi ce qui l’incite à confirmer ce que dit le titre du livre : Ici ça va. Ce qui peut laisser penser qu’ailleurs ça n’allait probablement pas. D’où ce besoin de reprendre en main son existence à l’endroit même où elle s’est un jour partiellement arrêtée.

Thomas Vinau mène son roman en multipliant les chapitres très courts. Son écriture est simple et efficace. Il lui faut peu de phrases pour brosser un décor, un pan de paysage, un parcours dans les vignes, une fin de journée paisible, un feu de broussailles... Pas de détails superflus, très peu d’adjectifs. Un tempo vif et une respiration soutenue et maîtrisée, à l’image de celle qu’adoptent les deux personnages que l’on suit, reconstruisant patiemment quelque chose qui s’affirme, au fil des mois, bien plus fort que les murs de leur maison.

« Et puis il y a la lumière. Omniprésente. On dirait parfois qu’elle monte de la terre. Avec le bruit de la rivière. Qui lui sert d’escalier. »

«J’apprends à ne plus écouter la chanson lancinante de mes plaintes. J’apprends à rire plus fort. J’apprends à recommencer.» 

 

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Le paradis c'est d'être là...

19 Septembre 2017, 04:40am

Publié par Grégoire.

Le paradis c'est d'être là...

"Si nous considérons notre vie dans son rapport au monde, il faut résister à ce qu'on prétend faire de nous, refuser tout ce qui se présente, role identités, fonctions (...).

Si nous considérons notre vie dans son rapport à l'éternel, il nous faut lâcher prise et accueillir ce qui vient, sans rien garder en propre. D'un côté tout rejeter, de l'autre consentir à tout : ce double mouvement ne peut être réalisé que dans l'amour où le monde s'éloigne en même temps que l'éternel s'approche, silencieux et solitaire."

Christian Bobin, l'éloignement du monde.
 

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Tout homme, même le plus égaré, est un jour blessé par un éclat de l'éternel

16 Septembre 2017, 04:03am

Publié par Grégoire.

Tout homme, même le plus égaré, est un jour blessé par un éclat de l'éternel

Par la pensée, je fais quelques pas dans le noir avec ton fantôme. Tu me précèdes. Tu parles, tu ris. De temps en temps tu te retournes et c'est à chaque fois le même miracle, le même soleil donné. La galette des rois de ton visage m'a ébloui pour la vie. Ta gaieté faisait toute ma théologie. J'ai sorti cette photographie d'une enveloppe : tu es devant un étang dont une lumière brune mange les roseaux. Tu tiens dans tes bras ton enfant encapuchonnée de blanc. Tu souris. C'est un jour en hiver. L'image a été prise il y a trente ans.

Ce qui brillait à cette époque n'est pas plus loin de moi que la fenêtre dont, en me penchant par-dessus le bureau, je peux agrandir ou diminuer l'ouverture. Le passé est à portée de main. Il n'est que du présent timide. Ce petit étang était comme un livre ouvert avec ses pages d'eau. Nous allions souvent le lire. La promenade le long de ses rives colorait nos âmes. Le ciel mangeait dans nos mains. Les oiseaux écrivaient sur des feuilles d'or. Nos rires ricochaient sur l'eau verte. Le temps a passé. La mort t'a menée dans son cloître où il y a tant de lumière que cela brûle les yeux. Un architecte a fait mon coeur avec une salle vide à l'intérieur - une coupole ceinturée de vitres. C'est là que j'écris.

En tournant mes phrases d'un degré de plus, je pourrais voir au loin l'enfant que j'étais rue du 4-Septembre, captif des roses du voisin. Des roses cramoisies, fusillées par le soleil. Par la fenêtre un merle siffle. Sa longue attente entre deux chants m'apprend cet art de vivre qui ne s'apprend pas. Une pluie fine court comme une petite fille autour de la maison. Elle ne dure pas. Les Japonais appellent « cortège nuptial de la renarde » ces averses qui traversent les beaux jours. Nos mesures du temps sont fausses. Si les saisons reviennent, c'est parce que nous ne comprenons pas ce qu'elles nous disent. Du jour où nous le comprenons, il n'y a plus de temps, plus de saison, plus rien que l'éternité modeste : la renarde et ses invités. Les oiseaux et leurs écrits mystiques. Les roses et leur coup de sang. Je ne suis plus retourné au petit étang. Le paradis n'est pas un lieu, mais une parole dont les ondes vont plus loin que toute raison connue.

Tout homme, même le plus égaré, est un jour blessé par un éclat de l'éternel - saisi par la beauté d'un chant ou d'une fleur qui l'arrache à sa vie pour toujours. Ton visage a eu pour moi cette force. Je le glisse dans l'enveloppe. Je n'ai pas besoin d'image pour le voir : j'ouvre la fenêtre un peu plus. J'entends le merle dont le chant faisait briller tes yeux. 

Christian Bobin.

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Un château suspendu dans les airs

14 Septembre 2017, 03:55am

Publié par Grégoire.

Un château suspendu dans les airs

L'idée de la sainteté. L'idée de la sainteté n'est pas une idée. C'est quelque chose qui passe, et dans ce passage ouvre une voie. Les lumières du printemps filent ainsi. Les clochettes du muguet s'allument comme si on avait appuyé sur un interrupteur, les yeux des fleurs se font cassants. La sainteté est cette électricité qui saisit l'âme et la sidère. Un printemps de l'univers. Le tout premier bal des atomes.

L'Occident a cru cerner la sainteté, l'a mise en cage dans la poitrine en cire de quelques hommes, quelques femmes. Mais la sainteté est le bien commun de tous. Elle peut même effleurer la pensée d'un criminel. Elle est vitale avant d'être religieuse. Quel adolescent n'a pas été, fût-ce une seconde, foudroyé par un rêve de pureté, un élan des reins de l'âme vers le soleil ? Toute sa vie, il restera une trace de ce foudroiement : une zone calcinée dans l'âme, un point où le monde ne vient pas, ni même la pensée. Car la sainteté n'est pas une chose pensable. Elle est l'ennemie intime de l'abstraction. Elle est faite de gestes, de voix, d'une science raffinée du silence, apprise auprès des fleurs ou dans le long cours d'un deuil.

Le paradis des larmes cache un sourire, comme un arbre derrière une pluie fine. La sainteté est ce qui nous empêche d'être des cadavres avant l'heure. Même sa nostalgie est agissante. Le sentiment qu'on pourrait vivre tout à coup - aimer, aider, flâner, perdre. L'Occident a fait de ses saints des grappes d'hommes et de femmes pâles, étranges. L'Orient, là-dessus, en sait plus que nous. Ses saints sont des épouvantails qui dansent. Rumi est un saint - ne serait-ce que parce qu'il se moque de l'être. 

J'ai vu parfois de très beaux accidents dans les yeux des gens. Une falaise qui s'effondre. Un ciel de craie bleue. Un océan de sainteté venait - oh, juste un instant - effondrer leurs certitudes avec leurs angoisses. On voit ça dans les yeux des mères quand ces yeux sont tournés vers leur enfant, et qu'une indulgence les élargit. On peut l'entendre dans le rire des amantes et le chuchotement des fleurs, ce saupoudrage de prières sur les prés. Il n'y a qu'une seule chose infiniment désirable. Ce n'est pas une chose, mais un château suspendu dans les airs. On y entre par le coeur, par la vie, par la mort. Pensez ce que vous voulez. Moi, je ne pense plus. Je regarde la lumière donner ses fêtes sur la terrasse. Un printemps en automne. Un sourire de l'autre monde. La gloire d'être vivant et de donner à boire aux absents. Car la sainteté a soif. Très soif. 

Christian Bobin.

 

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Nos infirmités sont aussi des grâces...

10 Septembre 2017, 03:58am

Publié par Grégoire.

Nos infirmités sont aussi des grâces...

Nos infirmités, définitives ou temporaires, sont des épreuves bien sûr, mais elles sont aussi des grâces, des grâces spirituelles. On pourrait trouver beaucoup d’exemples dans la littérature. Je me souviens il y a quelques années, un livre d’Henri Michaud : ‘bras cassé’. Un poète fait son miel de tout les arbres. Et là, en l’occurence, l’arbre coupé c’était son bras. Il s’était endommagé le bras, qu’on avait mis dans le plâtre, et il en a conçu un petit livre qui est une merveille, où il dit exactement ce que c’est que d’être embarrassé à ce point, que d’être malade de cette façon là, il évoquait un moment le sentiment très sûr d’avoir une armoire Bretonne au bout de son épaule, tellement il avait du mal à bouger son bras. On connait aussi le poème du bateau ivre de Rimbaud et cette étrange prémonition.  « Oh que ma quille éclate, Oh que j’aille à la mer. » On sait par Jean Genet que le mot quille en argot désigne la jambe, et que Rimbaud a terminer sa vie avec une jambe coupée, éclatée.

J’ai reçu un livre qui contient un trésor d’expérience. L’auteur s’appelle Mody Piot ‘mes yeux s’en sont allés’ publié chez L’harmattan. Ce n’est pas un livre de grande littérature mais ce n’est pas important, ce n’est pas grand chose la ‘grande’ littérature. Ce qui compte c’est que quelqu’un nous explique comment il sent et reçoit la vie à la place où il est. ça c’est irremplaçable. Et, c’est le cas de ce livre qui raconte une expérience déchirante de perte de vue. Cette jeune femme explique qu’il y a un troisième état entre celui des voyant et celui des aveugles nés. Il y a celui des gens qui ont eu un jour la vue, qui ont eu le paradis de la vue, et qui l’ont perdue, et qui en ont été chassé. C’est comme un entre deux qu’il est difficile de nommer et que ce livre réussit à nommer. 

« ce week end de l’ascension j’ai décidé de faire une ballade à travers le thym et les cistes des fenouillèdes, contré dont je connais bien les chemins que j’ai souvent arpentés. Il faisait chaud. Le soleil nous regardait d’un air insolent. Le ruisseau noir murmurait sa chansonnette. Le chien marchait d’un pas rapide sur le chemin caillouteux enlacés, s’abreuvait aux sources rencontrés, parfois joutait le harnais pour le laisser gambader, heureux de sa liberté un instant retrouvé. Après 2h de marche au milieu des genêts et des violettes du pâtre j’ai décidé de rebrousser chemin. Mais mes yeux éblouis par la lumière ne pouvait discerner aucun repères. Aller à droite, remonter un autre sentier, prendre à gauche, je ne savais plus où j‘étais. Une petite panique me tenaillait. Je n’allais tout de même pas me perdre et pourtant je devais me rendre à l’évidence, je ne savais plus comment retrouver ma route. Je me suis assise quelques instants. » On peut le deviner, le chien l’aidera à retrouver le chemin du retour. 

Ce qu’elle dit en profondeur m’a fasciné. Elle dit qu’il y a toujours quelque chose ou quelqu’un qui vient nous secourir. L’auteur -aveugle- se trouve éblouis. 

Dans le désespoir, dans la détresse, dans la perte, il y a quelque chose comme une résistance lumineuse, comme un point de lumière invincible. 

Freud raconte cette scène d’un enfant qui est dans une chambre et qui demande à se grand mère dans l’autre pièce de parler le soir. Et elle demande pourquoi. Et il dit, « tant que quelqu’un nous parle, il fait clair. » 

C’est peut-être ce qui se passe dans nos vies, que nous y soyons aveugle par la chair, ou voyant par la chair. Tant que quelqu’un nous parle nous pouvons continuer d’aller et même perdus, nous ne serons pas perdus. 

Nous sommes au fond tous, comme des aveugles dans un palais de lumière, il y a des serviteurs qui viennent à notre rencontre, et qui déplacent les meubles au dernier moment pour nous éviter des chutes. Malheureusement, nous ne pouvons pas connaitre le nom de ces serviteurs. C’est embêtant.

Christian Bobin. Textes inédits.

 

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La vie tendue à se rompre, est-ce la seule vie ?

8 Septembre 2017, 04:40am

Publié par Grégoire.

La vie tendue à se rompre, est-ce la seule vie ?

Cher monsieur qui, un jour dans une librairie où je signais mes livres, m’avez dit qu’il était impossible de vivre dans le monde et d’écrire des poèmes, j’aimerais ici vous répondre. Votre visage était précieux. Il sortait d’un bain d’enfance.

Votre question était vivante - un lézard sur le muret du langage, que j’essaie aujourd’hui d’attraper pour le sentir battre dans ma paume de papier blanc. Voyez-vous, c’est précisément parce que le monde se glace qu’il nous faut pousser la porte en feu de certains livres. Vous étiez debout, un peu voûté par votre gentillesse, et moi j’étais arrimé à ma table de bois brun comme un élève à son bureau. Je n’ai pas su tout de suite vous répondre, et puis les gens attendaient. Alors sans façon j’ai tout pris - votre visage, votre question, l’escalier d’opéra qui coupait la librairie en deux - et j’ai tout ramené chez moi.

Figurez-vous : moi aussi, je suis parfois découragé. Les meurtriers, je les vois et même, par mon inattention, je leur donne un coup de main. Il n’y a pas d’innocents. Il n’y a pas non plus vraiment de coupables. Vous m’aviez dit : imaginons qu’un homme sérieux arrive et vous entende. Il s’exclamerait : mais la poésie, la lenteur qui fleurit, ce n’est rien de solide ! Et il aurait raison : la grâce qui ne supporte aucune tache sur sa robe, la poésie qui dans l’os creux du langage perce quelques trous pour faire une flûte - ce n’est rien de solide. C’est même pour cette fragilité que ça nous parle de l’éternel. Et non seulement les paupières des nouveau-nés, la fleur de sel des poèmes ou la dérive des nuages nous chuchotent quelque chose de l’éternel, mais elles sont cet éternel. Les hommes dont l’âme est cimentée au corps et dont le corps est cimenté au monde qui ne sait où il va ont une lourdeur funèbre. Au fond, les poètes sont les seuls gens vraiment sérieux.

Vivre, c’est une poussière d’or au bout des doigts, une chanson bleue aux lèvres d’une nourrice, le livre du clavier tempéré de Bach qui s’ouvre à l’envers et toutes les notes qui roulent comme des billes dans la chambre. Vivre, c’est aller faire ses courses et croiser un ange qui ne sait pas son nom, ouvrir un livre et se trouver soudain dans une forêt au pied de vitraux vert émeraude, regarder par la fenêtre et voir passer les disparus, les trop sensibles. Vivre est un trapèze. Les dogmes et les savoirs sont des filets qui amortissent la chute. La grâce est plus grande sans eux.

La vraie question sous votre question était celle-ci : qu’est-ce qui est réel ? La réponse ne peut être que simple. Je la trouve chez Corneille, dans les personnages de Suréna que j’entends cette nuit. La langue de Corneille est celle des forces souterraines qui travaillent nos vies. Une actrice va chercher le feu dans ses entrailles. Son cri doré à la feuille d’or est le hurlement d’une gisante du XVIIe siècle soudain réveillée et retrouvant la douleur de vivre. Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir : ce cri m’épouvante et me comble. La paix arrive par ce hurlement. Il est tard, je m’endors par instants dans les tirades de Corneille, puis je me réveille et me rendors trente secondes.

Ma conscience va et vient dans ma fatigue comme l’aiguille dans une étoffe. Je somnole dans un feu primitif, un cercle de silence aux pierres brûlantes. La vie tendue à se rompre, est-ce la seule vie ? Vers une heure du matin, les actrices meurent et je meurs avec elles. Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir : le monde ignore la vérité de ce cri. Il n’y a de réel que l’écriture aveugle de nos âmes. C’est cela que je voulais vous répondre : nous sommes les éléments d’un poème sans auteur. Les nouveau-nés, les saints et les tigres en sont les parts les plus réussies.

Christian Bobin.

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Très peu arrivent à n'être rien...

7 Septembre 2017, 03:28am

Publié par Grégoire.

" Je suis venu sur terre pour n’y rien faire. Je suis venu pour m’émerveiller de mon père fumant et d’un canard traversant aux clous.  Je ne crois pas qu’il y ait quelque chose de plus important à apprendre dans la vie que désobéir. Suivre cette petite voie qui se fait entendre en nous, ici puis plus loin et puis plus du tout. Divaguer mais à chaque fois avec une extrême attention à ce qu’on voit. Non, je le dis mal, il faut tourner la tête de tout les cotés comme un oiseau. Voilà.

Le même jour du canard, je l’ai aussi noté dans le carnet, un employé de la mairie de St Sernin passait au jet la statuette d’un saint. La douche qui lui était donné rendait le saint humain, un peu fragile et fraternel.

Où tout ça nous mène-t-il ? Je ne le sais pas. Ecrire c’est détricoter, tirer sur le fil d’une vision et voir ce qui se passe. Une féérie traverse toutes les vies; pour la voir il faut n’y pas y penser, regarder ici et puis là, sans intentions, ni volontés. C’est un secret que je vous confie : les fééries innombrables de la vie ordinaire ne se donnent qu’a celui qui ne cherche rien. On lève la tête et tout d’un coup apparait un oiseau qui raye le ciel, surgit de nulle part..."

Christian Bobin.

 

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L’explosion lente et silencieuse d’un pissenlit...

5 Septembre 2017, 04:09am

Publié par Grégoire.

L’explosion lente et silencieuse d’un pissenlit...

«Frère nuage,

la vie de mon père a commencé de se défaire comme toi, déchirée doucement, peu à peu, sur les bords. Je me souviens de ses yeux dans la nuit inhabitée de l’Hôtel-Dieu: deux anges en sueur d’avoir triomphé de sa mort à venir.

(…) La vie passe à la vitesse d’un cri d’oiseau. Et puis il y a cette lenteur hypnotique des nuages. Cette poitrine ouverte dans le bleu et ce cœur enneigé qui s’offre à notre cœur./ J’ai le cœur lourd, je danse comme un ours. Ma tête est entre celle du boxeur et du bébé. Mon cœur est un nuage. Il va, il va, il va. Il connait chaque silence des lacs de poèmes au-dessus desquels il plane.

(…) À Crans-Montana au réveil j’ai vu les nuages ceinturer la montagne. Je n’avais plus besoin de rien. Je n’étais plus personne. Il y a en nous une légèreté si grande que, si nous la laissions être, nous n’existerions plus – ou alors comme existent les poèmes et les portes dans les rêves.

Écrire – frapper l’une contre l’autre deux cymbales de silence. Un jour, il nous faudra traverser une vitre sans la briser. L’effort sera terrible, qui changera notre cœur en rayon de soleil. Mourir sans effrois est le privilège des nuages.

(…) Les plus beaux opéras se donnent en secret. Enfant, j’écoutais dans le noir de ma chambre les voix des parents, parlant avec confiance de l’avenir. Aucun chef-d’œuvre ne m’a jamais donné autant de paix – à part toi, petit nuage, à part toi.»

Christian Bobin, un bruit de balançoire.

 

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Attraper l'éternel par les cheveux...

29 Août 2017, 02:25am

Publié par Grégoire.

Attraper l'éternel par les cheveux...

"Le courage n'est pas de peindre cette vie comme un enfer puisqu'elle en est si souvent un : c'est de la voir telle et de maintenir malgré tout l'espoir du paradis.

La bonté, c'est simple : par définition on n'en a pas. Elle n'a pas de place dans le monde. Donc quand elle est là c'est toujours un miracle. Elle fait éclater toutes les pensées mièvres, convenues, sur elle. Elle vient aussi fracasser l'imposture de la sainte culture imposée par notre saint patron Marcel Proust. L'intelligence qu'elle nous donne nous baigne, nous tombe dessus comme une averse printanière mais rude. Cela fait comme un nimbe. C'est la plus grande surprise, tandis que le mal est inscrit au programme depuis toujours. Le mal, c'est la place des ténors, il est la chose la plus banale, ce à quoi je m'attends toujours. Tandis que la bonté, c'est un oiseau égaré parmi les cuivres et les cordes de ce mauvais concert, c'est le grand naturel du coeur qui est à chaque fois inattendu.

Si j'ai fait une erreur, ce n'est donc pas d'avoir trop parlé de l'amour, c'est d'en avoir parlé de façon trop imprécise. Car je crois que l'intelligence cherche toujours quelque chose à aimer, le but étant de devenir à soi-même comme le ciel étoilé. La vie est une fête de sa propre disparition : la neige, c'est comme des milliers de mots d'amour qu'on reçoit et qui vont fondre, les roses sont comme des petites paroles brûlantes qui vont s'éteindre, et celui qui arrive à les déchiffrer doit être d'une précision hallucinante s'il veut être cru, s'il veut parvenir à faire voir à d'autres ce qu'il a vu. "

Christian Bobin, La lumière du monde

 

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Ainsi vont nos vies....

27 Août 2017, 03:32am

Publié par Grégoire.

Ainsi vont nos vies....

" Le soir vient. Une longue patience enveloppe les choses et le sang, plus sûrement que le lierre. C’est le bel instant suspendu au-dessus de l’abîme, c’est l’heure de notre mort qui revient ainsi, chaque soir, comme une feuille baignée d’argent qui se détache d’un arbre, très loin dans la forêt. Ce jour ne reviendra plus. Il était le premier et le dernier de son ordre. Un nouveau monde surgira demain des eaux planantes du sommeil, et tout l’effort de vivre, de voir et de sourire sera à reprendre.

La lumière du matin heurtera les yeux. Il faudra à nouveau regagner son corps, aller vers ce qui, dès le réveil, s’approche de nous- femme, songe ou nuée- et dont nous ne savons rien sinon que cela s’avance vers nous, avec la douce fatigue du jour. La beauté est là, dès l’aube. Levée bien avant nous. Fidèle, elle attend. Son haleine se répand dans le moindre silence, dans l’air autour des amandiers. Elle attend que s’ouvre en nous le chemin où elle pourra venir sans se blesser. Elle attend des heures entières, et le mouvement de son attente est celui du jour qui pointe, fleurit puis décline, mourant à nos pieds, méconnu, délaissé. 

Chaque jour ainsi, quelqu’un vient, quelqu’un qui tient entre ses mains un fin couteau de pluie ou bien un seul pétale de rose, de ceux que l’on glisse entre les pages d’un livre épais, plus léger que l’air, plus léger que l’air sur le ventre des moineaux. C’est une mendiante ou une reine qui est en marche vers nous, peut-être les deux à la fois : nous ne saurons jamais rien de plus, et au fond qu’importent les mots, qu’importent les noms ? Des noms nous en avons mis sur tout, nous en avons mis partout, sur la folie, sur les étoffes et sur les chairs, sur les jeunes femmes qui naissent au printemps dessous les cerisiers, sur les étoiles égarées de la mort et sous le pas des chevaux, nous avons mis des noms sur tout et même sur l’ignorance et nous voilà abrutis par des millénaires de savoir, alourdis par ces noms à dépenser chaque jour, comme ça, pour rien, bonjour, bonsoir, que faites-vous dans la vie et comme vos yeux sont pâles, ce sont les yeux de l’hiver, c’est pour mieux t’ignorer mon enfant, pour mieux te tuer.

Ainsi vont-elles, nos vies, dans une guerre incessante de chacun contre soi, contre tous, et le sommeil revient, et la beauté n’est pas encore aujourd’hui parvenue à ses fins, n’a pas encore touché notre âme brûlante de ses doigts de rosée. A peine aurons-nous entrevu quelque chose, par-delà les soucis et la fumée bleue d’une cigarette."

Christian Bobin, l'homme du désastre.

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Dieu protège les roses !

25 Août 2017, 03:10am

Publié par Grégoire.

Dieu protège les roses !

Quand j’ai pensé à vous écrire cette lettre, je ne savais pas si vous étiez vivant ou mort. Et puis j’ai appris votre mort. Elle était prévisible, annoncée par la délicatesse de votre dernier livre, et surtout de son titre : Dernier dernier nuage. Vous aviez le génie des titres. Un autre ici m’éclaire : Dieu protège les roses ! Les deux livres sont dans un coffre-fort qu’il y a dans la banque des nuages. Je vous ai lu dix fois, ça ne s’éclairait pas, et puis tout d’un coup le soleil a explosé en silence sous mes yeux. J’ai tout compris. Est-ce que « comprendre » est le mot ? Je n’en suis pas sûr. Disons que tout d’un coup je suis rentré dans votre cœur. L’étrangeté des images n’était plus meurtrière. Après tout, les roses ont des épines. Je vous ai vu vivre dans le fil de vos livres et j’ai vu l’eau de la vie passer entre vos mains creusées pour la boire. Ce qu’on arrive à retenir près de nous, ce sont des restes, des rebuts – même s’ils sont en or. Le plus lumineux c’est cette chose qui nous serre à la gorge quand du beau temps arrive. Battant le tambour bleu de l’air, les armées de ce que nous avons aimé et qui n’est plus passent sous nos fenêtres, sans lever la tête vers nous. Rien de plus snob qu’un mort. Alors, voyez-vous, il faut lutter contre la mélancolie, renverser l’adversaire en le saisissant par sa ceinture de roses trémières et de ronces, et le plaquer à terre, sur la terre de la page. Aimer ce qui nous quitte, ce qui nous quittait déjà à l’instant de la rencontre, dont les bras tendus nous traversaient comme si nous étions de l’air, comme si notre vie n’avait aucune épaisseur. Nous réjouir d’avoir un court instant longé le mur qui encercle le paradis. La joie ouvre des brèches dans ce mur. Le cœur, quand il devient ce qu’il est, c’est-à-dire un enfant, arrive ensuite à s’y glisser. Je parle là, vous l’avez compris, de la poésie. Vous avez été un de ses bons ouvriers. La mort, c’est juste une histoire de poser ses outils au fond du jardin et d’aller voir ailleurs. C’est votre existence qui m’arrive à travers vos poèmes. C’est la faiblesse et les miracles d’un homme. Car nous sommes porteurs du miracle de vivre, source de prodiges infinis tels que : serrer la main d’un assassin, essuyer la larme d’une rose, faire sonner dans l’air blanc une parole pure. En même temps qu’on m’apprenait votre mort, on m’apprenait votre vie et combien elle avait été inexperte, dure, tentée par les renoncements. Vous avez veillé pendant une éternité votre mère souffrante. Puis sur le tard vous vous êtes marié et votre femme est vite tombée gravement malade et vous êtes passé sans transition d’une veille à une autre. C’est ce qu’on m’a dit. Je ne crois pas que vous soyez mort. Vous savez pourquoi ? Je ne crois pas que, même mort, vous soyez mort, parce que vos doigts ont frôlé une lumière sur la table d’écriture. Ce qu’un homme touche de beau, ce qu’il en invente fait de lui un fils du soleil. Les titres de vos livres voleront toujours dans l’air printanier. Il y a encore celui-ci : Le Christ est du matin. Par bonheur je relis celui qui à lui seul est un poème : Dieu protège les roses ! Vous vous appeliez Jean-Michel Frank. Vous n’êtes pas mort car, pour avoir nourri le Dieu errant sur terre, votre nom a été consigné dans le grand livre du présent absolu qu’il y a sur une table dans le ciel, là-bas, pas loin, au fond du jardin abandonné aux anges et aux chats pauvres.

Christian Bobin

 

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Voir un vrai visage, c'est voir quelqu'un qui a vu quelque chose de plus grand que lui..

23 Août 2017, 03:08am

Publié par Grégoire.

Voir un vrai visage, c'est voir quelqu'un qui a vu quelque chose de plus grand que lui..

"Aimer quelqu'un, c'est le lire. C'est savoir lire toutes les phrases qui sont dans le coeur de l'autre, et en lisant le délivrer. C'est déplier son coeur comme un parchemin et le lire à haute voix, comme si chacun était à lui-même un livre écrit dans une langue étrangère.

Il y a plus de texte écrit sur un visage que dans un volume de la Pléïade et, quand je regarde un visage, j'essaie de tout lire, même les notes en bas de page. Je pénètre dans les visages comme on s'enfonce dans un brouillard, jusqu'à ce que le paysage s'éclaire dans ses moindres détails. Nos propres actes nous restent indéchiffrables; C'est peut-être pourquoi les enfants aiment tant qu'on leur raconte sans fin tel épisode de leur enfance. Lire ainsi l'autre, c'est favoriser sa respiration, c'est-à-dire le faire exister. Peut-être que les fous sont des gens que personne n'a jamais lus, rendus furieux de contenir des phrases qu'aucun regard n'a jamais parcourues. Ils sont comme des livres fermés. Une mère lit dans les yeux de son enfant avant même qu'il sache s'exprimer.

Il suffit d'avoir été regardé par un nouveau-né pour savoir que le petit d'homme sait tout de suite lire. Il est même comme les grands lecteurs : il dévore le visage de l'autre. On lit en quelqu'un comme dans un livre, et ce livre s'éclaire d'être lu et vient nous éclairer en retour, comme ce que fait pour un lecteur une très belle page d'un livre rare.

Quand un livre n'est pas lu, c'est comme s'il n'avait jamais existé. Ce qui peut se passer de plus terrible entre deux personnes qui s'aiment, c'est que l'une des deux pense qu'elle a tout lu de l'autre et s'éloigne, d'autant qu'en lisant on écrit au fur et à mesure et dont les phrases peuvent s'enrichir avec le temps. Le coeur n'est achevé et fait que quand il est fracturé par la mort. Jusqu'au dernier moment le contenu du livre peut être changé. On n'a pas la pleine lecture de ce qu'on lit tant que l'autre est vivant. Dieu serait le seul lecteur parfait, celui qui donne à cette lecture tout son sens. Mais la plupart du temps, la lecture de l'autre reste très superficielle et on ne se parle pas vraiment. Peut-être que chacun de nous est comme une maison avec beaucoup de fenêtres. On peut appeler de l'extérieur et une fenêtre ou deux vont s'éclairer mais pas toutes. Et parfois, exceptionnellement, on va frapper partout et ça va s'éclairer partout, mais ça, c'est extrêmement rare. Quand la vérité éclaire partout, c'est l'amour."

Christian Bobin, la lumière du monde.

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Mon intelligence est comme un moineau face au réel...

20 Août 2017, 02:24am

Publié par Grégoire.

Mon intelligence est comme un moineau face au réel...

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Simone Weil, livrée pieds et poings liés aux fourches du réel...

18 Août 2017, 02:23am

Publié par Grégoire.

Simone Weil, livrée pieds et poings liés aux fourches du réel...

Les vrais penseurs, les seuls, sont ceux qui n’ont jamais pris la parole nulle part, dans aucune salle de séminaire aux tables vertes, aux lumières assassines. Personne ne leur a jamais demandé leur avis. Ils n’ont même jamais imaginé que ce qu’ils pouvaient sentir, espérer ou souffrir, avait quelques poids sur la route des astres, le cours du monde terrible. Ils se trompaient. Les pauvres, les mourants et les jeunes filles, tous ceux qui sont livrés pieds et poings liés aux fourches du réel, ceux-là sont les purs penseurs de l’éternel. Ils connaissent chaque carat d’une larme. Ils savent que le Dieu sans impatience est endormi dans un quignon de pain sec. Ils ne croient pas aux fables des moralistes et sentent que tout succès dans le monde repose sur un nombre prodigieux de meurtres et d’oublis. Simone Weil a parlé pour ces gens-là. Je crois qu’elle est la seule.

C’est mon père qui m’a appris à penser. Il me l’a appris sans s’en rendre compte, par la générosité sans protection de sa vie. Ma mère par sa mort a aussi taillé le marbre de mon cerveau, une hémorragie de pensée s’est répandue. La pensée c’est quand la gorge vous serre, quand soudain vous comprenez n’avoir presque jamais été à la hauteur de cette vie banale qui est à chacun de nous somptueusement donnée. 

J’ai la gorge sèche en lisant l’insupportable Simone Weil. Quand mes parents m’abandonnaient, car tous les parents, un jour ou l’autre, abandonnent leurs enfants, quand je mourais du monde dans un bus qui me déportait en vacances forcées, les virages de la route me faisaient mal au coeur. On me donnait, pour atténuer la nausée, un sucre imbibée de la liqueur de la grande Chartreuse. Chaque pensée de Simone Weil a ce goût de résine de sapin, de très haute et fière montagne de la grande Chartreuse. 

J’ai loupé ma vie comme tout le monde. Est-ce que vous croyez qu’on peut la réussir? Même le Christ a échoué et ses amis lui ont échappé comme l’eau entre les doigts. La pensée guérisseuse de Simone Weil invite tout à la fois au détachement absolu et à l’amour fou. Tenir ces deux choses en même temps serait réussir sa vie. Mais qui le peut? 

Dans les derniers jours Simone Weil demande qu’on lui fasse une purée comme sa mère lui en faisait « à la française ». Ce souhait misérable, qui ne sera pas exaucé, est pour moi le sommet cristallin de toute pensée, sa montagne magique. C’est par la misère d’avoir faim et froid que nous sommes nobles et que nous commençons à réfléchir vraiment. C’est par ce cri à la mère qui manque. Tout le reste est illusoire. 

Je suis ébloui par Simone Weil. C’est une amoureuse qui me fait peur. Je la vois traverser les champs d’Egypte; les ciels de Grèce. Je la vois dans les usines, ces bagnes très modernes. Elle cherche quelque chose qui résiste à notre besoin incurable d’être comblé. Ce quelque chose c’est la mort. La mort est un amour aux yeux sans fond qui a regardé mon père, puis ma mère, et qui un jour me dévisagera. Un masque d’or qui très lentement se tourne vers chaque nouveau-né. Le jour où je verrai le masque en face, j’aurai l’âme ensanglantée de soleil et je connaîtrai alors ce qui traversait le silence des pauvres et des colères de Simone Weil -cet amour épuisant, non voulu, inaccessible et seul désirable. 

 

Christian Bobin, Cahiers de l'herne.

 

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Celui qui ouvre un livre a décidé qu'il avait tout le temps pour mourir...

16 Août 2017, 02:23am

Publié par Grégoire.

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l'homme... et la femme.

14 Août 2017, 03:59am

Publié par Grégoire.

l'homme... et la femme.
"L’homme est la plus élevée des créatures,
la femme est le plus sublime des idéaux. 

Dieu a fait pour l’homme un trône, 
pour la femme un autel. 
Le trône exalte,
l’autel sanctifie. 

L’homme est le cerveau, 
la femme le coeur. 
Le cerveau fabrique la lumière,
le coeur produit l’Amour. 
La lumière féconde, 
l’Amour ressuscite. 

L’homme est fort par la raison,
la femme est invincible par les larmes. 
La raison convainc, 
les larmes émeuvent. 

L’homme est capable de tous les héroïsmes,
la femme de tous les martyres. 
L’héroïsme ennobli, 
le martyre sublime. 

L’homme a la suprématie, 
la femme la préférence. 
La suprématie signifie la force,
la préférence représente le droit. 

L’homme est un génie, 
la femme un ange. 
Le génie est incommensurable, 
l’ange indéfinissable.

L’aspiration de l’homme, 
c’est la suprême gloire, 
l’aspiration de la femme, 
c’est l’extrême vertu. 
La gloire fait tout ce qui est grand, 
la vertu fait tout ce qui est divin. 

L’homme est un Code, 
la femme un Evangile. 
Le Code corrige, 
l’Evangile parfait. 

L’homme pense , 
la femme songe. 
Penser, c’est avoir dans le crâne une larve, 
songer, c’est avoir sur le front une auréole. 

L’homme est un océan, 
la femme est un lac. 
L’Océan a la perle qui orne,
le lac, la poésie qui éclaire. 

L’homme est un aigle qui vole, 
la femme est le rossignol qui chante. 
Voler, c’est dominer l’espace, 
chanter, c’est conquérir l’Ame. 

L’homme est un Temple, 
la femme est le Sanctuaire. 
Devant le Temple nous nous découvrons, 
devant le Sanctuaire nous nous agenouillons.

"l’homme est placé où finit la terre , 
la femme où commence le ciel »

Victor Hugo       

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Elle est si brève la vie interminable...

9 Août 2017, 03:01am

Publié par Grégoire.

Elle est si brève la vie interminable...

« Que reste-t-il de cet été, du dernier été de la maison bleue. Peu de chose. Du bonheur répandu sur les chemins, dans les cheveux. Des poussières du bonheur qu'on retrouve dans le lit au matin. Des éclats de paysage, des reprises de lumière. Car le chagrin, quand il vous prend, ne vous consume pas toute. C'est même ce qu'on pourrait lui reprocher, au chagrin. De ne pas tout envahir. D'un seul coup, une bonne fois. D'oublier quelques fleurs simples, dans un coin du jardin dévasté. La douleur comme l'amour sont de mauvais ouvriers. Ils ne savent jamais entrer dans l'âme jusqu'en son fond. Mais y a-t-il un fond.

C'est l'histoire d'un ange triste. Il marche depuis toujours dans un jardin. Le jardin est immense, sans clôture. Les herbes sont des flammes. Les pommiers sont en or. Quand on croque un fruit, on se casse une dent qui repousse aussitôt. De temps en temps, l'ange hausse les épaules, perd quelques plumes, soupire profondément : toujours la même chose, quel ennui. Il décide de partir à l'étranger, sur la terre. Oh, pas longtemps. Un siècle ou deux. Il choisit le moyen de transport le plus rapide : le chagrin qui, du ciel à la terre, chemine à la vitesse de l'éclair. Il voyagera donc dans une larme. Le voilà sur un nuage, quelques instants avant l'orage. La descente commence, il s'évanouit. Il se réveille. Devant lui, un bout de pré sec, sans herbes. Il est dans l'œil humide d'un cheval qui s'ennuie de son sort, qui rêve des pâturages éternels, immenses et sans barrières. Des promeneurs regardent l'animal maigre. Ils se moquent de la pauvre bête qui avale une pomme pourrie et accroche, aux branches de l'arbre, ses deux ailes déplumées dans le dos. » 

Christian Bobin, la femme à venir.

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une plaie par où la lumière gicle...

7 Août 2017, 03:49am

Publié par Grégoire.

une plaie par où la lumière gicle...

 

" J'ai vu un jour ce qu'on ne voit jamais. J'ai vu quelqu'un mourir d'amour. C'était dans un café, un automne à Paris. La jeune femme qui me parlait venait d'être abandonnée par un homme au cœur d'or. Ils avaient partagé le pain de dix années entières. Il l'a quittée comme on cesse de lire un livre, gagné en une seconde par un sommeil analphabète. Un geste avait suffi que rien n'annonçait et cette jeune femme s'était découverte aussi vaine qu'un livre jeté sur le parquet d'une chambre. Depuis elle allait comme un fantôme dans les rues surpeuplées de visages inutiles.

Le couteau de la séparation s'était enfoncé dans son cœur et le manche en bougeait à chaque respiration. Elle ne maudissait ni ne geignait. Elle cherchait à comprendre ce que même les anges, affolés autour d'elle comme des abeilles ayant perdu le chemin de la ruche, ne pouvaient comprendre.
.......

Dans un café où je l'écoutais ce jour-là, elle parlait du ciel et de son ami, de leur fuite commune, et sa parole était comme deux mains plaquées contre une plaie par où la lumière giclait à flots."

C. Bobin, Ressusciter.

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J'écris comme on appelle un enfant au loin parce qu'il s'en va trop vite....

3 Août 2017, 03:44am

Publié par Grégoire.

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Maladie infectieuse des sérieux...

28 Juillet 2017, 03:40am

Publié par Grégoire.

Maladie infectieuse des sérieux...

Il y a toujours un peu de folie dans l'amour.

Mais il y a toujours aussi un peu de raison dans la folie.
Et à moi aussi qui aime ce qui vit, il me semble que les papillons ou bulles de savon et les êtres humains qui leur ressemblent sont ceux qui en savent le plus du bonheur.
Voir compter ces âmes légères, un peu folles, fragiles et mobiles - voilà ce qui donne à Zarathoustra envie de larmes et de chansons.
Je ne croirai qu'en un dieu qui s'entendrait à danser. Et lorsque je vis mon diable, je le trouvai grave, minutieux, solennel ; c'était l'esprit de pesanteur -par lui toutes les choses tombent.

On ne tue pas par la colère, mais on tue par le rire.

Allons, tuons l'esprit de pesanteur!

Nietzsche, " Ainsi parlait Zarathoustra.

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«Combien faut-il de souffrance pour mettre au monde un poète ?»

26 Juillet 2017, 04:23am

Publié par Grégoire.

«Combien faut-il de souffrance pour mettre au monde un poète ?»

"Je suis le livre errant, le livre sans auteur. J’écris avec l’aide du vent qui tourne mes pages, avec l’aide du sang pourpre des feuilles des arbres. Je suis l’errance, l’errance qui sait tout. En fait je n’écris pas, je me promène, mes deux cœurs en chaque main, comme des valises spirituelles. Les pays sont devenus si proches qu’il est plus difficile d’enjamber une flaque d’eau que de voyager jusqu’aux Indes. Mes pensées sont des Juifs qui se cachent. Le son de leurs violons est si pur qu’il fait peur aux modernes nuisances sonores.

Que vais-je écrire sur cette page blanche ? On ne sait pas quand l’âme vous force à prendre la plume. C’est une sorte d’esclavagisme spirituel. D’ailleurs pour qui écrire, et qu’écrire puisque l’écriture a déjà tout écrit ? L’admirateur et l’admiré sont morts. Il ne reste plus que quelques branches qui jonchent la chaussée et regardent la vie marcher pieds nus. Je ne suis pas un écrivain, juste le secrétaire de Dieu qui dicta sa pensée. Il sait que je n’ai pas la foi, c’est pour cela que je lui conviens. Que lui importe que je sois inconnu. Il sait qu’une bouche récitera mes poèmes après ma mort.

Le ciel ne s'est pas rasé ce matin. Sa barbe blanche est clairsemée de gris. Je me coupe en épluchant une pomme de terre. Le sang coule le long de mon bras comme un vieux vin éventé. Moi, je suis une antique bouteille de chair oubliée.
Pour mon esprit un grain de sable est plus émouvant qu'un musée. En vérité, je ne m'appartiens pas. Ni mon intelligence ni mes pas ne sont à moi. Le seul don que je mérite, c'est la pensée. Dans une vieille brocante, j'ai trouvé un recueil des poèmes de Rimbaud pour un euro. C'est beau qu'un livre vaille moins qu'une pile électrique, car c'est lui pourtant qui éclaire le monde."

Jean Marie Kerwich, le livre errant.

 

 

 

 

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"il y a quelqu'un?" est la question qui sort sous la pioche des poètes.

24 Juillet 2017, 04:30am

Publié par Grégoire.

"il y a quelqu'un?" est la question qui sort sous la pioche des poètes.

Malheur à vous qui avez fait du Christ un fils de bonne famille. Les saints et les joueurs de jazz ne sont pas des gens convenables, c’est pourquoi les connaître donne tant de joie. La main en suspens au-dessus du clavier, Thelonious Monk appelle en silence. «Il y a quelqu’un?» est la question posée. On entend la même question dans les psaumes. Chaque note est jouée dans l’espérance d’entendre la réponse. Les musiciens de jazz ne vieillissent jamais. Avec le temps, ils deviennent des montagnes sacrées aux vapeurs de tabac anglais, chefs-d’œuvre de joie-sagesse. Monk a fini ses jours dans un appartement new-yorkais, au milieu d’une centaine de chats regardant les étoiles tituber sur les eaux noires de l’Hudson, toute l’Égypte dans leurs yeux. Une baronne l’avait adopté avec son épouse. Isabelle Rimbaud, Dora Diamant, Nadejda Mandelstam: les femmes qui prennent soin des poètes, on devrait comme je le fais ici recopier leur nom, faire en sorte que la mousse du temps ne le recouvre jamais.

Dans les dernières années, Thelonious Monk ne touchait plus aucun piano, ne parlait plus. Ce n’était pas la folie. La folie est un bêlement d’agneau égaré. C’était la paix immense que savent les nouveau-nés. Il avait rejoint ce royaume jadis entrevu entre deux notes. Vivre répond à tout. Oui, sans aucun doute, «il y a quelqu’un». J’ai vu une pauvresse dans une galerie marchande compter ses sous. De sa main droite, elle prélevait une à une les petites pièces en cuivre dans sa main gauche comme on cueille des mûres, en prenant soin de ne pas les écraser. Une lumière sortait de ses mains. Son attention valait celle d’une sainte. Son courage m’éblouissait. Il faut du courage pour tout, même pour ramasser un crayon tombé à terre. Nous sommes des brouillons de poème, les tentatives que fait Dieu pour prendre l’air. La paix intérieure est la seule terre sainte.

J’écoute un hibou dans l’opéra glacé de la nuit. Je ne crois pas à ce qu’on me dit. Je crois à la manière dont on me le dit. Je crois à la vérité inexprimable des souffles. Je crois au Dieu qui fait briller le poil des chats et les yeux des vieux pianistes de jazz. Elle est si brève, la vie interminable. Je donne mon cœur aux vagabonds qui dorment dans les fossés des livres. La vie est un conte de fées avec ses forêts, ses ogres et sa chance ultime. Je ne crois à rien de raisonnable. Les saints surgissent de leurs écrits le visage barbouillé du miel des lumières, comme des ours de l’absolu. Ce qui peut être expliqué ne mérite pas d’être compris. Je crois que nous passons le meilleur de notre vie à construire des fenêtres pour encadrer le vide et que c’est la plus belle partie du conte de fées.

Christian Bobin.

 

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La robe rouge

22 Juillet 2017, 04:03am

Publié par Grégoire.

 

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Un bruit de balançoire

20 Juillet 2017, 03:38am

Publié par Grégoire.

Un bruit de balançoire

Je suivais le cortège funéraire de mon dernier manuscrit. Le chemin était en pente, les cailloux rissolaient. Nous allions de l’été à l’automne comme on passe sans s’en rendre compte une frontière. Non : plutôt comme on marche sans les connaître sur d’anciennes tranchées.

Le sol était rempli de guerres et mon cœurs était en paix. Je suivais le corbillard invisible de mon manuscrit. Je l’avais relu la veille et, comment dire : c’était comme si j’avais regardé passer sur le fleuve de papier des troncs d’arbres flottant, s’entassant et ne bougeant plus.

Mes mots ne donnaient qu’une lumière morte. J’ai ramassé les feuillets, tout jeté. C’est ce cortège que je suivais le lendemain. Les funérailles de mes trouvailles. L’enterrement se terminait au bout du chemin, près de la voiture qui mangeait son foin. Je suis rentré dans la maison où mon enfance m’attendait. Je me suis trouvé devant moi-même à huit ans. Je me suis donné un feutre. Tiens, écris, moi je vais me promener. Je reviendrai te voir quand tu auras fini. L’enfant-moi a souri puis il a plongé la tête, sa grosse tête butée, granitique, picorée de flammes, dans le papier blanc. Je suis sorti. Il m’a semblé qu’il écrivait des lettres. Il ne sait écrire que ça. Sa vie n’est rien qu’écrire. Le panda mange de l’eucalyptus, et lui de l’encre.

Christian Bobin, un bruit de balançoire.

 

Un bruit de balançoire

Pour la première fois, Christian Bobin livre un texte entièrement composé de lettres. Rares et précieuses, elles sont adressées tour à tour à sa mère, à un bol, à un nuage, à un ami, à une sonate. Sous l’ombre de Ryokan, moine japonais du XIXe siècle, l’auteur compose une célébration du simple et du quotidien. La lettre est ici le lieu de l’intime, l’écrin des choses vues et aimées. Elle célèbre le miracle d’exister. Et d’une page à l’autre, nous invite au recueillement et à la méditation.

« J’ai interrogé les livres et je leur ai demandé quel était le sens de la vie, mais ils n’ont pas répondu. J’ai frappé aux portes du silence, de la musique, et même de la mort, mais personne n’a ouvert. Alors j’ai cessé de demander. J’ai aimé les livres pour ce qu’ils étaient, des blocs de paix, des respirations si lentes qu’on les entend à peine. »

https://www.editions-iconoclaste.fr/livres/bruit-de-balancoire/

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Difficile de ressusciter les âmes éteintes dans les corps parfumés.

17 Juillet 2017, 04:29am

Publié par Grégoire.

Difficile de ressusciter les âmes éteintes dans les corps parfumés.

Le mot lâché par le haut-parleur a explosé dans le hall de la gare. Personne n'a survécu. Les journaux du kiosque ont été pris dans le feu invisible provoqué par les ondes du mot. Les touristes et les gens d'affaires, tous ont senti passer sur leurs visages le souffle halluciné de la beauté. La modernité est une sidération. Difficile de ressusciter les âmes éteintes dans les corps parfumés.

Les voyageurs n'ont retenu que la fin de l'annonce : une heure de retard. Le train, en raison de l'accident arrivé du côté de Lyon, aurait une heure de retard. Un dérangement dans la sieste des affairements, rien de plus. Mais j'avais vu, entendu et vu, et je peux en témoigner, les effets produits par le mot. L'explosion atomique de beauté avait détruit l'époque et ses raisons, réduit en poussière le champ de la modernité. La morgue des machines, la tête de serpent du train rapide, les cours de la Bourse, ces psaumes de l'enfer : tout ça, anéanti. Par la grâce d'un mot, un seul. La vie éternelle est traquée par la modernité. Comme une enfant affolée par le bruit des bottes électroniques, elle se terre, essaie de se faire de plus en plus petite, dans l'espérance de n'être pas trouvée puis exterminée. 

Ce matin, la dernière chance de vivre une vie déraisonnable d'amour s'était réfugiée dans le mot « chevreuil » : le train avait heurté un chevreuil et il aurait donc plus d'une heure de retard. Le mot avait déchiré les haut-parleurs qui n'avaient pas été inventés pour le transporter. Une apparition sonore, brune. L'animal offrait sa mort pour nous sauver de la modernité et de ses amours à quartz. Je l'ai vu, entendu et vu à l'annonce du retard, bondir dans le hall, martyr royal, triomphe de la beauté blessée et immortelle. Le meilleur de nous est en dehors de nous, à l'abri dans le ventre doucement respirant des bêtes sauvages, dans l'humilité intraitable des grands poèmes. Le mot « chevreuil » a une si belle vibration dans l'air. Il n'est que légèreté, sursaut d'azur. Quand nous étions tout petits, l'éternel mangeait dans notre main. Nos rires le faisaient rire. Il s'approchait de nous au bruit de nos rêves. Le chevreuil déchiqueté renaissait sous mes yeux. Il se relevait en tremblant, s'appuyant sur ses genoux, Christ des forêts de diamants, lavé du crachat de la mort technologique, archange trempé de fièvre, bondissant du guichet de la gare aux portes automatiques, Noureev de l'invisible, porteur des reliques de l'amour vrai, léger, léger, léger. La gare ne sera jamais reconstruite. Notre enfance est à venir. 

Christian Bobin.

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