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Articles avec #peinture

Le bol du pélerin

8 Avril 2015, 06:11am

Publié par Grégoire.

Le bol du pélerin

[...] ces paysages de Morandi sont, à les bien regarder, très étranges. Tous, rigoureusement, « sans figures », et si la plupart comportent des maisons, celles-ci ont souvent des fenêtres aveugles : on les dirait fermées, sinon vides.

Ce serait une erreur pourtant d'y voir l'image d'un monde désert, d'une « terre vaine », comme celle du poème d'Eliot ; je ne crois pas que, même sans le vouloir ou sans en être conscient Morandi ait fait de cette partie de son œuvre une déploration sur la fin des campagnes.

 

   Certains critiques ont noté que le peintre aimait à laisser se déposer, quand il ne le faisait pas lui-même, une légère couche de poussière sur les objets de ses natures mortes : était-ce encore une couche de temps qui devait les protéger et les rendre plus denses ? Sur ses paysages aussi, on a souvent cette impression d'un voile de poussière. Il me vient l'image puérile du « marchand de sable », parce que son office est d'apaiser, d'endormir. Je pense même à la « Belle au bois dormant » ; on pourrait nommer ainsi la lumière égale, jamais scintillante ou éclatante, n'opérant jamais par éclairs ou trouées, qui les baigne ; même aussi claire que l'aube, avec des roses et des gris subtils, elle est toujours étrangement tranquille. Paysages « aux lieux dormants ».

Philippe Jaccottet, Le bol du pèlerin (Morandi), La Dogana, 2006, p. 45-46.

 

 

Philippe Jaccottet (né en 1925) est une figure incontournable de la poésie en Suisse. Son ouvrage, est un long poème qui rend hommage à Giogio Morandi (1890-1964). Sur le thème de la rencontre entre une toile, un dessin et son contemplateur, Jaccottet propose un parcours très personnel pour tenter «d’approcher l’énigme». Sous l’influence évidente de Paul Cézanne, Morandi a presque invariablement peint des natures mortes. Jaccottet s’interroge sur ce qui les rend exceptionnelles. «Chez ce peintre-ci : ces trois ou quatre bouteilles, vases, boîtes et bols sempiternels, quelle apparente insignifiance, quelle dérision...» écrit-il, «Comment oser prétendre que cela vous parle un langage plus convaincant que la plupart des œuvres d’aujourd’hui ?». 

Pour l’auteur, un véritable mystère émane du peintre. La vie monacale de Morandi le rapproche de son contemporain Alberto Giacometti (1901-1966). Autre analogie, leur force de concentration dans leur travail. « À croire que, chez l’un comme chez l’autre, tout, absolument tout : vie et travail, devait œuvrer contre la dissipation». Pouvoir qui transparaît même dans un portrait de Morandi par Herbert List, reproduit dans ces pages. L’artiste est penché sur des éléments qu’il va mettre sur une toile, une formidable attention brille dans son regard. Par ailleurs, chez Giacometti comme chez Morandi, Jaccottet remarque une exclusivité du sujet, l’un la forme humaine l’autre les objets. L’écrivain tente ensuite de trouver des réponses dans les lectures du peintre. Ses auteurs de chevet étaient Pascal et Leopardi. Deux vies recluses dont Morandi a pu se sentir proche. Deux œuvres bâties sur un fond noir, selon Philippe Jaccottet, «la conscience très lucide et très douloureuse, de la misère de l’homme, de l’impossibilité du bonheur pour lequel pourtant il semble fait...». 

 

Plus loin, le poète observe avec subtilité les paysages du peintre «rigoureusement sans figures». Ils semblent, comme ses natures mortes, légèrement recouverts d’un voile de poussière. Jaccottet les qualifie de paysages «aux lieux dormants». Les bouquets de fleur lui évoquent des roses des sables. Il revient sur les natures mortes, pour lesquelles il préfèrerait utiliser l’expression allemande : «vies silencieuses». Le mot «patience» lui vient alors à l’esprit. Celle «qui signifie avoir vécu, avoir peiné, avoir tenu : avec modestie, endurance, mais sans révolte...». Il remarque aussi qu’au fil des années le nombre d’objets a diminué. Par exemple, une simple théière en 1963. «Comme si les premières toiles étaient déjà trop peuplées...». Enfin, les aquarelles l’enthousiasment. Les couleurs disparaissent et les formes s’évanouissent : «Comme si le peintre avait très patiemment frayé un passage à la lumière...». 

 

 

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Giorgio Morandi

13 Mars 2015, 09:39am

Publié par Grégoire.

Giorgio Morandi

"L'oeuvre d'art est processus de réminiscence : le temps retrouvé. La vision de ce qui n'est plus simplement dans le temps, mais qui a le temps en lui, comme temps accompli, intemporalité, éternité. Il ne s'agit pas de la projection d'une mémoire volontaire mais de l'acte de dévoilement, par lequel quelque chose se rend manifeste, devient visible en devenant lumière.(...) grâce à sa transfiguration par cette méditation du peintre. Plus il s'absorbe dans les choses, moins elles sont disponibles, et plus elles apparaissent comme des réalités immatérielles et spirituelles.

Un temps qui passe et ne passe plus d'être passé : dans le tremblé des contours…"

"Morandi" - Lumière et mémoire par Youssef Ishaghpour. (éditions Léo Scheer - farrage)

 

 

"Maintenant je m'aperçois que ma vie ressemble déjà à ce que j'ai écrit, comme si c'était scénarisé d'avance, il me suffit juste de le fixer sur le papier. Un peu comme un des peintres que je préfère, Morandi, qui peignait ses natures mortes très rapidement avec une vivacité terrible, mais qui passait des heures avant à mettre les objets en place, à trouver la véritable lumière sur ses fioles, bocaux, vases, jusqu'à ce que la réalité ressemble déjà à du Morandi... Après, il n'avait plus qu'à la peindre."

Marc-Édouard Nabe, Coups d'épée dans l'eau.

"Avec Morandi, la nature calme-silencieuse (dite "morte") n'a jamais mieux mérité son nom. Un souffle monte incessant de ces amphores ramenées d'on ne sait quelle vase. La pâte fine et rapide décape les formes, dans une touche violente d'une délicatesse inconcevable. Nous sommes au fond des océans depuis des milliards d'années."

Marc-Édouard Nabe, Flacons, bocaux et fioles grises.

 

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