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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

livres

Mon visage et le sien

21 Décembre 2018, 02:40am

Publié par Grégoire.

Mon visage et le sien

Où trouver un sens à l'existence ? En croyant dans la vie éternelle gagnée au prix d'une espérance bien réglée ? En explorant toute la carte des différentes traditions spirituelles ? Alexis Jenni propose plutôt de réaliser que tout est déjà là, sous nos pas, dans la marche fluide d'un corps en mouvement porté par son désir, guidé par son goût. Dans cet essai vif, nourri par une foi chrétienne redécouverte tard, Alexis Jenni mêle à une réflexion profonde le récit d'expériences où le sens surgit d'un détail. Il traque l'au-delà sur le sol ferme de nos sensations. Car tel est le sens du verbe croire, tel est son effet, lorsqu'il se conjugue avec nos cinq sens. Croire n'est pas savoir, c'est sentir (voir, écouter, sentir, goûter et toucher). C'est aussi ressentir plus intensément chaque instant, c'est encore aimer. Le visage aimé sera ainsi le lieu où il saisira cette présence vive, lorsque le chemin qui mène à soi est celui qui relie à un autre.

À un certain moment de ma vie, je crois que je cherchais noise à mon corps, et l'été j'allais vélo dans tous les reliefs que je pouvais trouver, en plein midi toujours, et torse nu, cherchant la côte et la gravissant, sans hâte mais avec une détermination de forgeron. Je cherchais alors noise à mon corps, je crois, je lui cherchais querelle, je lui cherchais bruit, je l'assourdissais d'efforts et de chaleur, je laissais le soleil vissé en son zénith cogner sur mon dos nu, doré et luisant comme le bronze d'une cloche, et il cognait, et je n'entendais plus rien dans ce vacarme ; tête baissée, je grimpais.

J'allais souvent dans le Mâconnais où les côtes sont courtes mais raides, et les étés brûlants. Sur les routes bordées de vignes et de calcaire, le thermomètre explose, le soleil joue des cymbales à grands gestes, le coeur bat directement dans les oreilles où il fait comme un gros tambour; il ne s'agissait pas de souffrance, mais d'excès : je cherchais un excès physique dans les quelques heures que me laissaient les tâches obligées d’une vie très banale.

Ce jour-là dont je veux parler, errant sur la d'une carte approximative, je me perdis sur les crêtes, passai par des forêts sèches, et entrai dans un village que je ne connaissais pas, un village de pierre blanche, désert comme sont les villages l'été à cette heure-là, et au milieu s'élevait une église romane massive, presque sans ouvertures, comme taillée dans un seul roc. Dans cet état d'éblouissement et d'assourdissement voulu où je m'étais mis, ruisselant de sueur, j'eus idée qu'elle pouvait contenir, cette masse de pierre immobile, une grotte pleine d'ombre et de silence. J'entrai. L'ombre fraîche me fit frissonner, et tout s'arrêta. Mon corps à qui je cherchais noise dans ce brusque silence se ralentit et se tut. Le silence était parfait. Une lueur douce glissait par les ouvertures étroites, effleurait les murs nus et leur donnait un calme d'éternité géologique, ce qui pour nous, êtres animés, trop agités, trop vite périssables, se confond avec l'éternité tout court. La nef épurée, courbe de pierre blanche, tenait debout par douze piliers énormes, les plus gros que j'aie jamais vus, gros comme des tilleuls de trois cents ans. Leur puissance tranquille, leur poids manifeste, donnait à rêver d'un soutien invincible, comme ces mythes qui racontent que monde repose sur le dos de trois éléphants. Les piliers seraient leurs pattes, trois éléphants très calmes, attentifs, cosmophoriques, et il émanait d'eux une éternelle stabilité. En ces douze piliers on pouvait avoir confiance, et en cette voûte, et en cette lumière douce qui n'éblouissait plus, filtrée par de fines ouvertures, enfin accueillante. (...)

Alexis Jenni, mon visage et le sien.

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C’est le bordel mais il n’y a pas de problème ! 

19 Décembre 2018, 01:18am

Publié par Grégoire.

à s'offrir de toute urgence !! pour guérir de l’idée de guérison... et faire la peau à la bien-pensance qui nous impose un modèle ou idéal de vie...

à s'offrir de toute urgence !! pour guérir de l’idée de guérison... et faire la peau à la bien-pensance qui nous impose un modèle ou idéal de vie...

Dans la Sagesse espiègle, j’ai eu à coeur d’explorer un grand chantier de l’existence : l’attachement, la dépendance. Accueillir, dire oui au chaos, à ce qui nous dépasse sans couler, sans devenir amers, voilà l’immense défi qui nous est lancé d’instant en instant.

Je suis parti à la recherche d’un art de vivre allègre, d’un gai savoir apte à nous aider à danser au milieu du chaos, au sein même du tragique. Que faire des tenaces blessures, des traumatismes qui résistent? A côté d’une orthopédie de l’âme, d’une discipline stérile et vaine existent mille et une voies pour se délivrer de la dictature du « on », pour s’éloigner des passions tristes et des tiraillements intérieurs et descendre joyeusement au fond du fond.

 
Ce périple qui m’a conduit bien des fois à emprunter des chemins imprévus, j’ai eu la chance de l’entreprendre en compagnie de Chögyam Trungpa, des Stoïciens, de Rousseau, Spinoza, Bukowski et de bien d’autres. Sans oublier bien sûr le bon Nietzsche qui, précisément, écrit, dans Ainsi parlait Zarathoustra : « Il faut encore porter du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse ».
 
Ce livre propose une sorte de traité de sagesse espiègle tout en rapportant, sous la forme d’un journal intime, le récit d’une dépendance, d’un itinéraire chaotique vers un détachement. Car tout peut conduire à la grande santé, au dire oui, à la déprise de soi. Un mantra parcourt ce texte. Il aurait pu en être le titre : « C’est le bordel mais il n’y a pas de problème! » Oui, sur le tragique de l’existence se greffent les psychodrames, les tourments de l’âme. C’est à eux qu’il s’agit de gentiment s’attaquer pour goûter à la paix et se donner inconditionnellement aux autres.
 
Bonne route, bonne lecture !

Alexandre

« A mes yeux, l'essentiel consiste vraiment dans l'intuition que le bonheur n'est pas de l'ordre de l'accumulation mais du dépouillement, du lien à l'autre au-delà des attachements et dans la solidarité. C'est peut-être cela la révolution, la douce rébellion à opposer à l'individualisme : contrecarrer le repli narcissique, l'égoïsme, pour vivre librement ces mille et une rencontres que nous donne la vie pour en faire autant d'occasions au don de soi, à la liberté intérieure et à la générosité. »

Alexandre Jollien.

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À la mesure de l'univers

20 Octobre 2018, 01:54am

Publié par Grégoire.

À la mesure de l'univers

«Et maintenant, il est trop tard, répond Ari, pétri de remords. Anna esquisse un sourire, elle lui caresse à nouveau la main et lui dit, quelle sottise, il n’est jamais trop tard tant qu’on est en vie. Aussi longtemps que quelqu’un est vivant.» 

Après plusieurs années d'absence, Ari rentre en Islande. Il est devenu éditeur et a récemment quitté sa femme. À Keflavík, la neige recouvre tout mais les souvenirs affleurent. Dans ce village de pêcheurs interdits d’océan, marqué par la présence d’une base militaire américaine, Ari retrouve de vieilles connaissances. Lâchetés, trahisons et amours du passé resurgissent alors que le père d’Ari se meurt. 

Poursuivant le diptyque commencé avec D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, Jón Kalman Stefánsson entremêle les destins singuliers des habitants de cette île immuable et mélancolique.

Jón Kalman Stefánsson, À la mesure de l’univers. Trad. de l’islandais par Éric Boury. Gallimard, 438 p.

 

" Combien de jours vivons-nous sur cette planète, qui, au fil d'une vie, comptent réellement, de jours où des choses sont susceptibles d'advenir, qui rendent notre existence plus lumineuse et plus pleine le soir qu'elle l'était le matin — combien de jours ? "

"... il hésite en voyant une pancarte qui propose en anglais et en Islandais Massage. Nudd.
Une vague de chaleur lui parcourt le corps. 
Il ferme les yeux.
Pourquoi faut-il que nous soyons si démunis  face au désir sexuel, pourquoi ne pouvons-nous  pas simplement le ranger dans notre poche pour ne l'en sortir qu'au moment approprié ? Quand la  machine immémoriale du désir se met en route chez Ari, comme elle le fait régulièrement chez  tout le monde sans se soucier de l'heure, du jour, ou de l'endroit où nous sommes dans l'existence, pour emplir notre sang de l'envie d'une chose   excitante, exaltante, d'un objet tout en vulgarité ou en délices charnels, il est arrivé qu'Ari aille sur Internet et qu'il entre les termes erotic massage dans le moteur de recherche, cela explique peut-être la gêne qu'il ressent à la vue de cette  pancarte innocente qui annonce Massage — Nudd.  Ari ouvre les yeux, il pose sa main sur la poignée, entend le chauffeur accélérer brutalement comme pour se mettre à l'abri, comme pour n'être pas témoin de cette chose-là, puis il disparaît en bas de Hafnargata. La porte est fermée à clef. Ouf, se dit Ari, soulagé, mais c'est alors, qu'une voix  rauque et masculine rompt le silence : Tu as rendez-vous, l'ami ? " ...

— à quel moment vit-on vraiment, et pourquoi l'amour se change-t-il en une habitude qui apporte à l'être humain plus de sécurité que de bonheur ? Oui, comment se fait-il qu'avec les années, on ait de plus en plus de mal à discerner l'amour de l'habitude tu ne trouves pas ça terrifiant, doit-on simplement l'accepter ? S'il y a une chose qui devrait être évidente, c'est bien l'amour, non ? D'ailleurs, n'est-ce pas ce que vous, les poètes, êtes censés nous aider à comprendre  — et vous pourriez peut-être nous expliquer,  comme ça, en passant, pourquoi les gens peinent tellement à être heureux ; je veux dire, à quoi servent les poètes s'ils ne sont pas capables de nous aider à vivre ?

Jón Kalman Stefánsson, À la mesure de l’univers.

Trilogie exceptionnelle de ce poète Islandais..
Trilogie exceptionnelle de ce poète Islandais..
Trilogie exceptionnelle de ce poète Islandais..

Trilogie exceptionnelle de ce poète Islandais..

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La nuit du cœur

4 Octobre 2018, 00:56am

Publié par Grégoire.

La nuit du cœur

Tout commence à Conques dans cet hôtel donnant sur l’abbatiale du onzième siècle où l’auteur passe une nuit. Il la regarde comme personne et voit ce que, aveuglés par le souci de nous-mêmes et du temps, nous ne voyons pas. Tout ce que ses yeux touchent devient humain – vitraux bien sûr, mais aussi pavés, nuages, verre de vin. C’est la totalité de la vie qui est embrassée à partir d’un seul point de rayonnement. De retour dans sa forêt près du Creusot, le poète recense dans sa solitude toutes les merveilles «rapportées» : des visions, mais également le désir d’un grand et beau livre comme une lettre d’amour, La nuit du cœur
C’est ainsi, fragment après fragment, que s’écrit au présent, sous les yeux du lecteur, cette lettre dévorée par la beauté de la création comme une fugue de Jean-Sébastien Bach.

 

1

" La chambre numéro 14 de l’hôtel Sainte Foy à Conques est percée de deux fenêtres dont l’une donne sur un flanc de l’abbatiale. C’est dans cette chambre, se glissant par la fenêtre la plus proche du grand lit, que dans la nuit du mercredi 26 juillet 2017 un ange est venu me fermer les yeux pour me donner à voir.

 

Dans l’abbatiale, on donnait un concert. Je regardais la nuit d’été par la fenêtre, ce drapé d’étoiles et de noir. Un livre m’attendait sur la table de chevet. Mon projet était d’en lire une dizaine de pages, puis de glisser mon âme sous la couverture délicieusement fraîche de la Voie lactée.

 

Mais.

 

Mais en me penchant pour fermer les volets de bois, je vis les vitraux jaunis devenir plus fins que du papier et s’envoler. Le plomb, le verre et l’acier qui les composaient, plus légers que l’air, n’étaient plus que jeux d’abeilles, miel pour les yeux qui sont à l’intérieur des yeux. Des lanternes japonaises flottant sur le noir, épelant le nom des morts. À cette vue je connus l’inquiétude apaisante que donne un premier amour.

 

[…]

Christian Bobin, la nuit du coeur.

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Prenez soin de votre âme

2 Octobre 2018, 00:56am

Publié par Grégoire.

Prenez soin de votre âme

Mal-être, souffrances psychiques, sexualité en berne, dépendance aux écrans, rapport démesuré au travail, perte de sens, solitude… Ces manifestations pointent toutes vers la souffrance de notre âme. Or si les psychothérapies et la pharmacologie sont précieuses, elles ne permettent pas de la « guérir ». Et pour cause, tous ces troubles ont leur origine au plus profond de nous, au-delà de notre biologie et de notre mental. Ils renvoient à des tensions intérieures que les plus grandes traditions spirituelles de l’humanité ont identifiées, explorées et accompagnées. Leur soin relève non pas tant d’un traitement que d’une Sagesse de vie.
Dès les premiers siècles du christianisme, les Pères du désert ont développé une véritable « pharmacie de l’âme » dont la vertu est de contribuer à la santé spirituelle. Leur médecine, considérée comme « l’art des arts et la science des sciences », est faite de sobriété, de pratiques méditatives et d’hospitalité.

 

Elle apparaît d’une urgente actualité et d’une étonnante pertinence.
Pour apprendre à mieux vivre, laissez-vous guider par ces thérapeutes, véritables médecins de l’intériorité. Alors, vous prendrez soin de votre âme et vous cultiverez votre écologie intérieure.

 

Psychanalyste et biologiste médical, ancien interne des hôpitaux de Paris et diplômé de l’Institut Pasteur, Jean-Guilhem Xerri a intégré dans sa pratique de thérapeute la méditation. Il a participé à diverses missions nationales sur la santé et l’exclusion. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont À quoi sert un chrétien (2014) qui a reçu le prix de l’Humanisme chrétien.

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L'arrière-pays de Christian Bobin

26 Septembre 2018, 01:57am

Publié par Grégoire.

Avec les carnets inédits de Christian Bobin... !!

Avec les carnets inédits de Christian Bobin... !!

L'arrière-pays de Christian Bobin
"Je pense que nous pouvons être des miracles les uns par rapport aux autres, et je pense qu'un moine ce n'est pas extraordinaire, un saint ce n'est pas extraordinaire. C'est la vie qui est extraordinaire"

 

L'ÉTAT D'ENFANCE OU L'ART DE N'ÊTRE RIEN

Ces textes de Christian Bobin, il faut s'en imprégner petit à petit. Après les avoir lus on ne regarde plus de la même façon un nuage ou des "gouttes de pluie sur la vitre", celles qui "ont un bombement argenté et une bordure laiteuse". C'est qu'avec "Un bruit de balançoire", il nous initie. À "cette chose impondérable qu'est la vérité de notre présence". Il nous ouvre la voie de l'intime et du vrai. Il y a quelque chose de radical chez lui - ce mot "rien" qui revient souvent - et en même temps d'une infinie douceur. Il écrit: "Je n'ai rien fait de ma vie, rien, juste bâti un nid d'hirondelle sous la poutre du langage."
 

"Vous ouvrez la fenêtre, un jour, parfois, vous voyez du linge qui flotte. Vous ouvrez la fenêtre et puis vous voyez votre vie qui passe. Elle n'est plus en vous elle est en dehors de vous. Et vous acceptez qu'elle passe et vous ne trouvez rien de plus beau tout d'un coup. Vous ne lui lui reconnaissez rien de plus beau que ce passage. Ce rien, c'est la pensée peut-être la plus pure qu'on puisse avoir sur la vie. Elle est difficile à préciser."

 

Les textes de Christian Bobin n'ont rien de mièvre, au contraire, ils parlent de la densité des choses et des êtres.Dans un chapitre de son livre "Un bruit de balançoire", il écrit à un "Cher penseur". Une réponse à quelqu'un qui aurait reproché au poète Jean Grosjean (1912-2006) une simplicité de langage. Bobin de répondre: "Cette simplicité est la source des éclairs."Il conclut par: "Le poème s'écrit avec rien - et c'est le contraire de Flaubert avec son bourgeois désir d'écrire sur rien."

L'ENFANT ET LE LIVRE

D'où vient que la quête de l'esprit d'enfance aille si bien avec la lecture? La terrasse où Christian Bobin reçoit Thierry Lyonnet est à côté d'un jardin en friche, et près de lui l'orée d'une forêt elle-même située dans un couloir aérien. Et si le bruit d'un avion vient déranger l'échange, en fait il n'en est rien, car ce vrombissement de l'appareil au décollage vient à point nommé illustrer le propos du poète. Le bruit d'un "fer à repasser sur un linge bleu".
 

"Je vois la totalité de la vie comme un livre, je la ressens, chaque journée est une page entière enluminée. La plupart du temps je préfère me taire, regarder passionnément comme un affamé."

 

Le poète confie: "Je vois les correspondances entre les choses." Dans son livre, à sa mère, il demande: "Comment as-tu modelé mon cerveau de façon à ce qu'un jour une phrase m'affole?"
 

APPRENDRE À ÊTRE, AVEC SOI ET LES AUTRES

Poète de l'émerveillement, Christian Bobin n'élude en rien la souffrance. Et sa lettre aux "Jeunes gens de Lodz" est empreinte de gravité. Il y a pourtant une indicible espérance dans ses propos, constante. "Même quand nous sombrons, il y a quelque chose ou quelqu'un qui nous maintient la tête, le menton, hors de l'eau, il y a une main ferme dans cette vie. Et ne rien faire c'est avoir confiance en cette main, du secours vient, tout le temps. Surtout dans les moments les plus durs."
 

"Je pense que nous pouvons être des miracles les uns par rapport aux autres, et je pense qu'un moine ce n'est pas extraordinaire, un saint ce n'est pas extraordinaire. C'est la vie qui est extraordinaire et si nous nous mettons dans son flux nous pourrions obtenir des choses... Silencieusement, sans morale, juste avec une empathie brûlante de l'autre, une compréhension de l'incompréhensible."

 

Poète du XXIè siècle, Bobin s'interroge par exemple sur la fabrication en série des bols (dans le chapitre "Mon pauvre bol") ou sur la disparition programmée de l'écriture manuscrite. Dans notre société de surconsommation et où le temps s'accélère, son propos - et c'est le rôle du poète - est de faire voir l'indispensable. Il nous propose un autre temps, un autre regard, la contemplation, la richesse de la rencontre, la quête du mystère. "Écrire pour moi c'est appeler dans le noir."

 

ÉMISSION ENREGISTRÉE EN AOÛT 2017

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éloge du désir

18 Juin 2018, 02:46am

Publié par Grégoire.

éloge du désir

À la terrasse d'un café de l'île Saint-Louis, je rêve en regardant les passants défiler sous les nuages dans un automne trop doux. Vers où marchent-ils ? Vers la réalisation d'un désir. Plus ou moins essentiel. Mais c'est lui qui les anime, les aide à se lever quand l'hiver vient ; leur donne la force de rire quand la menace est partout ; leur donne le courage de ne pas se laisser éteindre. Savent-ils au fond qu'ils sont portés par un mystère ? Par une flamme invisible mais bien réelle qui les aide à tenir debout dans les drames, à danser dans la joie. Et si le but de notre existence était de nous fondre dans cet élan originel, de comprendre notre grand désir et de lui donner notre vie ? Alors on ne marcherait pas uniquement seul sous un ciel triste, mais on avancerait vers notre rêve. Même les moments les plus insignifiants seraient portés par ce rêve, notre mission sur terre. Quand le regard change, tout change. Se tourner vers un désir essentiel, c'est transformer son regard. Avoir une autre vie. Même si rien ne bouge.

 

Blanche de Richemont, éloge du désir.

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Miroir des âmes simples et anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d’amour

8 Juin 2018, 03:19am

Publié par Grégoire.

Miroir des âmes simples et anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d’amour

Chef-d'oeuvre de la littérature mystique française, Le Miroir des âmes simples et anéanties révèle une richesse spirituelle qui place Marguerite Porete, dans la lignée de saint Bernard, Maître Eckhart ou Hadewijch d'Anvers. Du coeur de l'expérience religieuse la plus radicale - Dieu est Amour -, Marguerite Porete pose les questions de l'Évangile : l'Amour vrai est-il soumis à autre chose qu'à lui-même ? Fût-ce à la morale ? À la religion ? La force et l'audace de ces interrogations, qui en 1310 conduiront Marguerite Porete au bûcher de l'Inquisition, traversent les siècles à la rencontre de tous ceux qui, aujourd'hui comme hier, "fin Amour demandent".

 

- Comme les Hindous l’ont vu, la grande difficulté pour chercher Dieu, c’est que nous le portons au centre de nous-mêmes. Comment aller vers moi ? Chaque pas que je fais me mène hors de moi. C’est pourquoi on ne peut pas chercher Dieu. Le seul procédé, c’est de sortir hors de soi et de se contempler du dehors. Alors, du dehors, on voit au centre de soi Dieu tel qu’il est. Sortir de soi, c’est la renonciation totale à être quelqu’un, le consentement complet à être seulement quelque chose.

 

- La parfaite liberté ne connaît pas de  « pourquoi » 

- Je me repose en paix complètement, seule, réduite à rien, toute à la courtoisie de la seule bonté de Dieu, sans qu’un seul vouloir me fasse bouger, quelle qu’en soit la richesse. L’accomplissement de mon œuvre, c’est de toujours ne rien vouloir. Car pour autant que je ne veux rien, je suis seule en lui, sans moi, et toute libérée ; alors qu’en voulant quelque chose, je suis avec moi, et je perds ainsi ma liberté. Et si je ne veux rien, si j’ai tout perdu hors de mon vouloir, il ne me manque rien : libre est ma conduite, et je ne veux rien de personne » (ch. 51).

Miroir des âmes simples et anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d’amour

 

 

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Carnet d'une allumeuse

25 Mai 2018, 02:56am

Publié par Grégoire.

Carnet d'une allumeuse

" Mon drame n'est pas celui des femmes : c'est celui des penseurs, des voyants, des poètes. Ce sont leurs visions qui m'assaillent, leur foudre qui me tue. Le «je-ne-sais-quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue » n'effleure pas les femmes, puisqu'il n'est que les hommes pour questionner la mort.

Penser pour une femme, quelle folie ! Cela commence par un accroc dans le velours noir de la nuit, par quoi entre l'eau sale des idées, ruinant le velours rose du coeur. Quelle mondaine me fera la charité de son ennui ? Quel mannequin me prêtera ses épaules, que j'y accroche ma pensée ?

Si au moins j'étais quelque banale déesse, ou bien une de ces goules qui s'inquiètent seulement de quel vide aimanter les mâles ! Hélas, les ténèbres qui laquent les yeux de cervidés des filles me font défaut. Ma nuit n'est qu'expérience intérieure. Rien de plus haut sous le soleil — mais rien de plus terrible."

Lydie Dattas, Carnet d'une allumeuse.

Carnet d'une allumeuse

« Aucune différence entre un camp de concentration et le monde ». Sous l’apparente outrance des préliminaires de ce carnet intimiste se cache la sensibilité exacerbée d’une jeune femme confrontée aux indélicatesses de son prochain, aux intempéries du réel, aux affres du néant. Lydie Dattas, poétesse française née en 1949, fut frappée, dans sa jeunesse, par une double révélation, à la fois fondatrice et saisissante : l’étroite corrélation entre la féminité et l’apparence physique d’une part ; la puissance abyssale du désir masculin d’autre part. À l’aune de ce double postulat, l’adolescente, séduisante malgré elle, expérimente l’avidité irréfrénable du mâle : « L’homme était une poudrière que le détonateur du regard pouvait faire sauter ». Face à cette menace explosive, elle se referme comme une fleur la nuit venue, se démarque de ses consœurs lycéennes émoustillées par les chuchotements du diable à leurs oreilles : « Les parfaites cherchaient la clé de chair ouvrant le monde. Dressées pour sourire comme certains chiens pour mordre, ces roses interchangeables composaient un bouquet mondain, laissant dans leur sillage la puanteur d’un parfum de luxe. J’étais cette rose noire qui sautait du bouquet ! ».

L’adolescente prend dès lors nettement conscience de la malice de l’homme dont le commerce romantique recèle un double-fond : « Un gouffre s’ouvrit : l’amour mentait ! ». Et mesure tout le pouvoir subséquent que l’homme délègue à son corps défendant au sexe dit faible : « Comme l’enfant conduit la vache au pré, la fillette mène le géant où elle veut ». Lydie chavire les cœurs, gonfle le sang, retourne le cerveau de ses soupirants : « J’étais cette goutte de nitroglycérine tombant dans le cœur des hommes pour en évincer le monde ».

Indifférente aux ruts express, la jouvencelle porte plus volontiers son attention sur les émanations éthérées de la poésie, arpente les méandres obscurs de la métaphysique ou s’émerveille de la beauté élémentaire de l’existence : « J’aimais tellement la vie que j’aurais pu en mourir. Percé de soleil rouge, mon verre de grenadine m’était une Sainte-Chapelle. Tout ce qui vivait m’était sacré. Pleurer m’était une extase. La danse des talons de la grêle me ravissait ».

Alors, pourquoi donc ce qualificatif rugueux d’allumeuse ? L’amie de Jean Genet et de Christian Bobin s’explique : « J’étais ce bois de réglisse qu’un reître mâchonnait sous un porche glacial. Forçant vainement mes cuisses avec son genou, il me traita méchamment d’allumeuse. Mes larmes gelèrent sur mes joues. Dans une bibliothèque publique, j’ouvris un vieux dictionnaire : Allumeuse : celle qui éclaire, qui donne de la lumière. La petite sœur des prophètes… ».

Effeuillant ses souvenirs d’enfance et d’adolescence sous la forme étincelante de la prose poétique, l’auteur de La nuit spirituelle – poème sublime composé suite à sa brouille avec Genet – s’épanche au détour d’une alchimie stylistique maîtrisée, confie son amertume sous le voile opaque de la métaphore. Le feu de sa poésie jaillit telle la balle d’un flingue muni d’un silencieux : subreptice et feutrée est la détonation, ravageur et létal est l’impact.

De sa voix lumineuse et implacable, l’ex-épouse du gitan Alexandre Romanès, avec qui elle créa le cirque Lydia Bouglione, compose un numéro d’équilibriste aux confins du subliminal et de l’innommable. Elle foudroie de sa radicalité les coriaces stéréotypes momifiant la femme et tente de redéfinir la féminité en lui conférant une consistance spécifique, une dimension spirituelle au-delà de ses fonctions biologiques et de la coquetterie séductrice auxquelles elle est communément jumelée.

http://www.lacauselitteraire.fr/

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Le monde est rempli de visions qui attendent des yeux

15 Mai 2018, 02:14am

Publié par Grégoire.

Le monde est rempli de visions qui attendent des yeux

Les présences sont là, mais ce qui manque ce sont nos yeux. Qui la voit cette petite fougère prise dans une branche épineuse ? Le vent la connaît, le vent lui parle.

Je ne pense pas que la nature connaisse la solitude terrible dans laquelle nous pouvons nous trouver. Je suis parfois soufflé par la conversation incessante du pré qui fait face à la fenêtre devant laquelle j'écris. Je regarde, je n'entends rien, la fenêtre est fermée, et quand bien même serait-elle ouverte, aucune rumeur ne me parviendrait, mais je vois très bien l'agitation des brins. Ils sont comme huilés par la lumière. Si j'avais le talent de regarder à fond — un talent qui me manque trop souvent —, je verrais, parce que je le sens, que chaque brin est différent du brin voisin. Ils sont sans arrêt pris dans un événement. Dans l'événement de la brise, de la pluie, dans l'événement des lumières qui vont, qui viennent, qui s'affairent on ne sait trop à quoi, du jour qui s'en va, du froid qui remonte de la terre. Est-ce qu'il y aura encore un autre jour ? Le pré est rempli de mille questions qui sont sans impatience d'une réponse. Quand j'écris avec la vision de ce pré, je suis devant le plus grand concurrent qui soit. Je suis devant un maître écrivain, un des plus grands poètes, qui n'a pas de nom, pas de visage, mais qui travaille jour et nuit. 

Il est possible que, par l'attention aux choses menues, très simples, très pauvres, je trouve peut-être ma place dans ce monde. Il y a quelque chose de la suave tyrannie des techniques qui commence à être défaite dans un instant de contemplation pure qui ne demande rien, qui ne cherche rien, même pas une page d'écriture. La plupart du temps, je regarde, je ne note pas, je n'écris pas. La contemplation est ce qui menace le plus, et de manière très drôle, la technique hyperpuissante. Et pour une raison très simple, c'est que les techniques nous facilitent la vie apparemment. Mais c'est un dogme d'aujourd'hui qu'on ait la vie facilitée. Qui a dit que la vie devait être facile et pratique ?

Christian Bobin.

 

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À la table des hommes..

7 Mai 2018, 04:08am

Publié par Grégoire.

À la table des hommes..

"Partir, dit-on, c'est mourir un peu. Mais partir d'où, pour aller où, et qu'entend-on par "mourir un peu" ? Comment le verbe mourir peut-il s'accommoder d'un adverbe de quantité alors qu'il désigne un événement à chaque fois unique, définitif, absolument inquantifiable ?

Il en est du verbe mourir comme du verbe aimer : leur adjoindre un adverbe de quantité, d'intensité ou de manière revient à en moduler le sens de façon radicale, l'air de rien. "Il m'aime / Elle m'aime / Je t'aime un peu, beaucoup, passionnément, à la folie... 

Pas du tout", scandent les amoureux sur un ton enjoué en effeuillant des marguerites. Mais la désinvolture n'est qu'un masque, le jeu s'avère bien plus sérieux qu'il n'y paraît car l'enjeu est extrême en vérité - il en va présentement, ardemment de l'amour.

On risque son cœur, sa joie, son plus vif espoir. L’amour, la mort : on ne badine ni avec l'un ni avec l'autre. Effeuiller le verbe mourir ainsi qu'une fleur des champs c'est mettre à nu son propre cœur, ses pensées, son espérance."

 

À la table des hommes..

Métamorphose et transgression. Les mondes de Sylvie Germain explorent les mystères les plus diffus de l’humain, de la vie, des générations, de la folie. Transmission et transgression. Genèse. Genèse de toute vie. Et le cœur des hommes, entre la grâce et le mal. Comment décrire ce paradigme sans en souiller la poésie, sans en abîmer la fragilité ? Sylvie Germain, au fil de cette œuvre insolite et de cette écriture dense, ici presque hallucinée, construit un univers nourri d’interrogations et dont la profondeur donne le vertige.

Elle puise dans la richesse des récits bibliques pour bâtir des paraboles imbibées de tissus de sens. Le livre de Tobias, la lutte de Jacob avec l’ange, ont inspiré « Nuit-d’Ambre » ou « Tobie des marais ». Il y a aussi cette question de l’effacement, de la vie invisible, explorée dans « Hors champ » ou « Jours de colère », prix Femina 1989.

L’enfant porcelet

« À la table des hommes » convie une bête symbolique, le porc, animal sacrificiel chez les Cananéens, image du péché dans les Évangiles : « Ces truies qui retournent se vautrer dans la boue. » Les premières pages ne sont que bruissements, ahanements et feulements, et le craillement d’une corneille familière. Odeur d’humus et de fougères, terre froide, puanteur de chairs. Un porcelet se nourrit à la mamelle d’une femme dans un paysage ravagé. Quelle époque ? On le découvrira au fil du récit.

La métamorphose se joue au cours d’une scène d’une violence folle. Le pourceau devient homme, dépourvu de tout, vêtements et préjugés. Des villageois le recueillent, il vit chez une vieille, dans une caravane sans roues, houspillé par des gamins sournois tandis que commence le lent travail d’apprentissage. Tout grouille comme dans une scène de Teniers. Babel, devenu Abel par la grâce d’une Zelda en quête de géniteur, après un long voyage s’arrête auprès de Clovis, entêté à résoudre Dieu à une hypothèse mathématique, et de son frère Rufus, garçon simplet qui aime rire. Apprendre, oui, mais apprendre à sauver sa nature animale n’est pas aisé. Quelle folie. Quelle sombre et belle folie.

« À la table des hommes », de Sylvie Germain, éd. Albin Michel, 272 p., 19,80 €.

https://www.sudouest.fr/2016/01/03/vautre-dans-un-joyeux-peche-2232560-4670.php

« C'est incroyable comme elle ressemble à ses personnages. »

Le murmure est d'une fervente lectrice découvrant la grâce subtile de Sylvie Germain. C'était en mai dernier, au Salon du livre de Prague dont la France était l'invitée d'honneur. Silhouette d'elfe, fin visage triangulaire dévoré par un immense regard d'eau claire, la romancière, venue dédicacer ses ouvrages devant un public tchèque enthousiaste, semble tout droit sortie d'un de ces récits fabuleux dont elle a le secret. Sous ses allures d'éternelle enfant à la façon de Valentine que l'âge rend «de plus en plus rêveuse, fragile, voire apeurée» dans son dernier roman, Tobie des marais (Gallimard, 1998), Sylvie Germain cache une puissance créatrice ayant désormais atteint sa pleine maturité. C'est sur les conseils de l'écrivain Roger Grenier, à qui elle avait envoyé un recueil de nouvelles rédigées après sa thèse de philosophie, que la jeune femme s'est lancée dans l'écriture d'un premier roman. En 1985, à 31 ans, elle faisait une entrée remarquée en littérature et abondamment récompensée puisque Le livre des nuits, fantastique conte-fleuve de sept cents pages, ne reçut pas moins de cinq prix. En 1989, Jours de colère (Folio) fut couronné par le Femina. Et dix ans plus tard, les treize ouvrages que cette travailleuse acharnée compte à son actif constituent une œuvre impressionnante de force et de cohérence, traversée par une question centrale: l'énigme du mal, qu'il s'agisse des horreurs de la guerre d'Algérie dans Le livre des nuits ou des crimes commis sur les enfants à travers L'enfant méduse (Folio). Chez elle, imaginaire et mysticisme se rejoignent constamment. D'où cet étrange univers, mi-concret, mi-sacré, dans lequel la dimension métaphysique côtoie le lyrisme le plus sensuel tandis que les emprunts à la Bible sont habilement transposés dans le monde d'aujourd'hui. 

Souvent sollicitée pour donner une conférence ou participer à un colloque, cette solitaire quitte peu la ville de Pau où elle vit avec son ami, photographe polonais. Alors, pourquoi cette escapade dans la capitale de la Bohême? Un lien puissant relie Sylvie Germain à cette ville où un élan du cœur l'amena à vivre et à enseigner entre 1986 et 1994. De sa «période tchèque» sont nés trois romans, La pleurante des rues de Prague, Immensités et Eclats de sel (Folio), ainsi qu'un portrait du poète Bohuslav Reynek.

Le cheminement spirituel d’une jeune femme hors du commun

Dans cette biographie, Etty Hillesum apparaît sous la plume de Sylvie Germain à la fois comme un maître de sagesse, un guide spirituel et un modèle de résistance intérieure. Déportée et morte en 1943 à Auschwitz, la jeune femme laissera derrière elle une œuvre spirituelle brève mais intense. Au milieu de la barbarie ambiante, souhaitant étouffer en elle et autour d'elle tout sentiment de haine, elle déclare vouloir être « le cœur pensant de tout un camp de concentration ».

« Hantée par la Shoah, Sylvie Germain fait resurgir avec une intensité poignante la figure lumineuse de cette femme qui ne fut pas une “sainte” au sens propre du terme mais un “franc-tireur assez déroutant”. »

L’Express

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« L’Art d’un homme libre »

24 Mars 2018, 04:23am

Publié par Grégoire.

« L’Art d’un homme libre »

Un mastodonte de près de 700 pages, un gigantesque cheval de Troie qui nous arrive de Chine... Le titre ne ment pas: La Montagne de l'âme est bien un roman vertigineux. Par sa taille, par les abîmes qu'il affronte, par le souffle qui le traverse. 

Aux commandes, un cosaque à la plume débridée: Gao Xingjian, 55 ans, nouveau timonier d'une littérature qui fut si longtemps bâillonnée sous l'étouffoir de la Révolution culturelle. A l'époque, ce romancier-dramaturge fut contraint de détruire ses manuscrits et de boire à grandes gorgées l'eau croupie de la propagande communiste. Puis, à la fin des années 70, un timide dégel lui permit de publier ses premiers livres. C'est dans les théâtres de Pékin que Gao Xingjian se fit d'abord connaître, mais l'une de ses pièces - Arrêt d'autobus - fut interdite en 1983, et il devint la cible d'un régime qui s'acharna à le renvoyer dans les oubliettes de la censure. Il quitta alors ses pénates et entreprit une longue odyssée à travers la Chine profonde, avant de s'éclipser: en 1988, ce traducteur de Ionesco et de Beckett s'exila à Paris, où il termina La Montagne de l'âme - laquelle culmine très haut dans le ciel des lettres chinoises. 

 

Nous sommes au bout du monde, sur de ténébreux sentiers qui serpentent entre le Tibet et les gorges du Yang-tseu kiang. Le narrateur est un écrivain qui fut «ré-éduqué» sous Mao et se dit «réfugié depuis sa naissance». Il a décidé de fuir le vacarme des villes pour explorer, sac au dos, une Chine qui semble encore vivre à l'heure de Confucius. Son but? Abandonner la civilisation. Et parvenir au pays où l'on n'arrive jamais, la mystérieuse «montagne de l'âme» sur laquelle «tout est à l'état originel». Au hasard des pistes poussiéreuses, au fil du pinceau et de la plume, il consigne le moindre détail de ses vagabondages, raconte ses divines robinsonnades dans cet empire du Milieu qui secoue peu à peu le joug communiste pour retrouver ses rêves et ses rites, ses chimères et ses légendaires diableries. 

Un guide du routard céleste
Entre ciel et terre, entre les sources de la rivière Noire, la falaise des Immortelles et le royaume des Serpents, notre pèlerin crapahute de villages en forêts, recueille des chants populaires, devise avec des calligraphes et des bonzes, de vieux botanistes et quelques femmes fatales. Clopin-clopant, il apprendra l'art de la métamorphose: à l'intoxication politique qui a ravagé sa jeunesse, ce Sindbad taoïste oppose la désintoxication spirituelle, afin, dit-il, de conjurer «la stupidité de l'espèce humaine». 

 

Evidemment, il ne parviendra pas à déflorer les cimes inaccessibles de la montagne de l'âme... Mais sa victoire est intérieure: c'est le chemin du ciel qu'il découvre au coeur de cet Orient fantomatique dont il ranime la magie, dans un joyeux tohu-bohu de pagodes et de lampions, d'ombrelles et de jonques, de moinillons et de sorciers, de moustaches et de chapeaux pointus. 

Chronique ethnographique, voyage vers l'au-delà, quête d'une sagesse perdue, ce roman inclassable a l'épaisseur de la Grande Muraille et la légèreté d'une fumée d'opium. En le lisant, on pense sans cesse aux célèbres sagas de la Chine médiévale. Certes, on n'y trucide plus les voyageurs pour en faire des raviolis comme dans Au bord de l'eau; certes, les bâtons de bambou ne se transforment plus en dragons comme dans La Pérégrination vers l'ouest, mais La Montagne de l'âme possède la même fraîcheur, la même insouciance baladeuse, la même grâce cristalline. 

Les Chinois, on le sait, ont inventé la boussole. L'intrépide Gao Xingjian, lui, vient d'écrire le plus déboussolant des romans: un guide du routard céleste dont les pages se dispersent sous les vents du large, comme des cerfs-volants. C'est un enchantement. 

La Montagne de l'âme, par Gao Xingjian. Trad. par Noël et Liliane Dutrait.

 

 

ne pas oublier la révolution culturelle

« …les gens ne veulent pas écouter tes vérités périmées, il préfèrent aller voir des films d’hollywood avec leurs fantasmes fabriqués… » 
« … tu dois trouver un ton pondéré, étouffer la colère accumulée en toi, avancer tranquillement, pour raconter ces impressions mêlées…. »
« Son expérience passée s’accumule dans les replis de ta mémoire. Comment faire pour les dérouler couche après couche, les dissocier pour les explorer un à un, et considérer d’un regard froid les événements qu’il a vécus : toi c’est toi, lui c’est lui. »

Dans « le livre d’un homme seul » Gao Xingjian revient sur le sujet récurent de son œuvre : la révolution culturelle chinoise.

Divers récits, épisodes probablement vécus par l’auteur témoignent des injustices, des souffrances, des bouleversements humains que la révolution culturelle engendra durant les dix années qu’elle durera (de 1966 jusqu’à la mort de Mao et l’arrestation de la bande des quatre).

Dans le « livre d’un homme seul » le narrateur est passablement désabusé, il pense que l’horreur qu’il a vécue n’intéresse plus « … les gens ne veulent pas écouter tes vérités périmées… ». Devant ce besoin impérieux de raconter et le relatif désintérêt « des gens » sur le sujet il s’interroge sur le méthode de communication « … tu dois trouver un ton pondéré, étouffer la colère accumulée en toi, avancer tranquillement, pour raconter ces impressions mêlées… ». Il témoigne aussi sur la difficulté du travail de mémoire « …son expérience passée s’accumule dans les replis de ta mémoire ; Comment faire pour les dérouler couche après couche, les dissocier, pour les explorer un à un, et considérer d’un regard froids les événements qu’il a vécus : toi c’est toi, lui c’est lui. »
Dans « Livre d’un homme seul » Gao Xingjian fait le récit de sa vie. En parallèle il narre le passé en Chine, passé aux tonalités multiples, heureuses, pendant l’enfance, auprès de sa famille, humiliantes, dévastatrices à partir de la Révolution Culturelle, et le présent dans le monde occidental. Dans ce présent, ni les amitiés, ni l’amour très sexué avec sa partenaire Européenne Marguerite, n’arrive à panser efficacement les plaies encore vives, renforçant son sentiment de solitude. 

Moins poétique dans le contenu et la forme que « la montagne de l’âme », « le livre d’un homme seul » n’en est pas moins un texte remarquable par force de description de la Révolution Culturelle, et le témoignage d’un intellectuel sur la force aliénante du passé sur le présent fut il agréable.

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Vie et destin, Vassily Grossman.

30 Janvier 2018, 03:16am

Publié par Grégoire.

Vie et destin, Vassily Grossman.
Vie et destin, Vassily Grossman.

La bouleversante histoire d’un écrivain, le Russe Vassili Grossman, et de son roman "Vie et destin", l’une des charges les plus violentes jamais portées contre le régime stalinien.

C’est l’histoire d’un manuscrit qui a fait trembler le Kremlin. Un livre "arrêté" en octobre 1961, au petit matin, et enfermé dans les sous-sols de la Loubianka, le siège du KGB. "Pourquoi ajouterions-nous votre livre aux bombes que nos ennemis préparent contre nous ?", avait écrit Mikhaïl Souslov, l’éminence grise de Staline, à Vassili Grossman qui plaidait la cause de son livre. Sauvé de la disparition grâce au courage d’un réseau de dissidents, parmi lesquels le physicien Andreï Sakharov et l’écrivain Vladimir Voïnovitch, Vie et destin ne paraît en France qu’en 1983. "J’ai été stupéfait comme peu de livres m’ont stupéfait, raconte l’écrivain Olivier Rolin. Pour moi, c’est l’un des monuments du XXe siècle."

 

 « Des milliers de livres ont été écrits pour indiquer comment lutter contre le mal, pour définir ce que sont le bien et le mal. Mais le triste en tout cela est le fait suivant, et il est incontestable : là où se lève l’aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule. Non seulement les hommes, mais même Dieu n’a pas le pouvoir de réduire le mal sur la terre. Une voie a été ouïe à Rama, Rachel pleure ses enfants ; et elle ne veut pas être consolée, parce qu’ils ne sont plus. Et il lui importe peu à la mère qui a perdu ses enfants, ce que les sages estiment être le bien et le mal…J’ai pu voir en action la force implacable de l’idée de bien social qui est née dans notre pays. Cette belle et grande idée tuait sans pitié les uns, brisait la vie des autres, séparait les femmes et les maris, arrachait les pères à leur enfants… néanmoins, “Il existe, à côté de ce grand bien si terrible, la bonté humaine dans la vie de tous les jours…Cette bonté privée d’un individu à l’égard d’un autre individu est une bonté sans témoins, sans idéologie…C’est la bonté de l’ermite qui réchauffa un serpent sur son sein. C’est la bonté qui épargne la tarentule qui vient de piquer un enfant. Une bonté aveugle, insensée, nuisible!…Elle est, cette bonté folle, ce qu’il y a d’humain en l’homme,…le  point le plus haut qu’ait atteint l’esprit humain… Sa force réside dans le silence du cœur de l’homme…la bonté est forte tant qu’elle est sans force… Le secret de (son) immortalité est dans son impuissance… »

Vassily Grossman, Vie et destin. éd. l'Age d'Homme. 1983. 820 pages.

 

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La joie ?

5 Janvier 2018, 04:48am

Publié par Grégoire.

La joie ?

« Je lui dis que ma sortie je n’y pense jamais. Jamais. Je lui dis que j’ai cette vie là à aimer et que c’est bien assez. Je lui dis que je ne veux pas de son espoir parce que l’espoir est un poison : un poison qui nous enlève la force d’aimer ce qui est là. »

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L’impuissance de Job ou le vertige des injustices existentielles...

1 Décembre 2017, 05:47am

Publié par Grégoire.

L’impuissance de Job ou le vertige des injustices existentielles...

Il n’existe pas de formation universitaire qui prépare à l’impuissance : ce constat sur lequel démarre le petit livre de Marion Muller-Colard en dit l’objectif en creux. L’Autre Dieu n’est pas un traité théologique ou philosophique, mais une profonde méditation, tressée à partir de ses expériences professionnelles mais aussi intimes de pasteure, femme et mère, sur les tréfonds de l’angoisse humaine, et le vertige qui prend lorsque aux «pourquoi» de la vie ne vient que le silence de Dieu.

Pasteure en milieu hospitalier, l’auteur s’est trouvée, toute jeune aumônière, face à ce qu’elle appelle la «plainte». Ce gouffre qui s’empare du malade lorsqu’il cherche à trouver les causes existentielles de sa maladie, de sa mort toute proche, cette fameuse plainte sur laquelle on ne peut se contenter de poser «un petit pansement d’espérance». Un jour, une dame âgée, au seuil de la mort, enfermée dans son silence et sa dépression, dévisage Marion Muller-Colard avec ce que l’auteur perçoit être de la haine. 

Face à ce mutisme violent, la pasteure n’a eu d’autres recours que de saisir sa Bible, et lire un passage de Job. Il s’en est suivi un long compagnonnage avec Job, à «fourrager avec lui le silence en quête d’un face-à-face, et avec lui encore parler obstinément, indigné par le têtu mutisme de Dieu». À partir de ses rencontres dans les hôpitaux, et de la douloureuse épreuve d’un fils très malade, Marion Muller-Colard trouve les mots qui touchent pour évoquer ces questions sans fin : l’injustice face à ce Dieu qu’on aurait tant voulu «bon». 

Elle apprend, et elle nous apprend, au fil de Job, à se détacher d’un «Dieu contractuel», celui à l’ombre duquel on voudrait se mettre à l’abri et qui nous protégerait de la «menace». Un Dieu que l’on pourrait expliquer, qui serait soit justicier («si le mal me tombe dessus, c’est que je l’ai mérité» ) soit pervers («je n’ai pas mérité cela»). À force de tâtonnements et d’interrogations, la pasteure avoue même en être arrivée à se considérer comme «agnostique», en ce sens que, chaque jour un peu plus, elle sent qu’elle n’a pas la connaissance de ce Dieu en qui elle croit. 

Comme Job, Marion Muller-Colard pousse le questionnement vertigineux jusqu’au bord des précipices du doute, à cette terrible question de savoir, pour reprendre les termes de Paul Tillich, où trouver «le courage d’être» en dépit de la menace (2). Avec Job, et son cri de foi adressé à Dieu, à l’«autre Dieu», celui qui n’est ni justicier, ni pervers, mais créateur, elle trace la ligne qui va d’une forme de religiosité avec un Dieu magique à la foi, à ce désir de vivre dans le monde tel que Dieu l’a fait.

Sous la plume toujours juste de celle qui est aussi chroniqueuse à Réforme, les regards, les gestes happés dans un quotidien de souffrance, prennent sens : celui d’un homme qui meurt trop tôt, d’une mère qui refuse de quitter sa fille, ceux de tant de personnes qui attendent, dans les couloirs de la vieillesse et de la mort, regards de révolte, sentiment d’absurde, douleur physique qui devient douleur morale, Marion Muller-Colard nous amène progressivement au plus intime d’un Dieu en lequel il faut bien apprendre à se risquer dans une confiance sans filet. Et avec Jésus, elle montre comment la question à poser n’est pas celle du «pourquoi», mais du «pour qui».

(1) Il a reçu le prix spiritualités d’aujourd’hui et le prix Écritures et spiritualités. 

(2) Le Courage d’être, par Paul Tillich. 

Isabelle de Gaulmyn

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Sous l'apparente dureté des Vents noirs, cette plongée dans la nuit des hommes, une grande douceur. De la bonté même...

11 Novembre 2017, 05:01am

Publié par Grégoire.

Sous l'apparente dureté des Vents noirs, cette plongée dans la nuit des hommes, une grande douceur. De la bonté même...

FIGAROVOX.- Les vents noirs sont-ils ceux de la guerre, de l'esprit ou de l'âme?

Arnaud de la Grange.- Il y a évidemment une dimension métaphorique, dans cette alliance de mots qui ne va pas de soi. Une couleur n'est en général pas ce qui est le plus immédiatement associé au vent... Ces vents noirs, ce sont bien sûr les souffles violents du destin qui emportent mes personnages.

Mais ce sont aussi de vrais vents, si je puis dire... Dans les déserts du nord-ouest de la Chine, celui du Taklamakan, soufflent de terribles tempêtes de sable. Le Kara-Buran, l'ouragan noir.

Et c'est dans ces régions que se situe l'essentiel de mon histoire. Dans l'ancien Turkestan, peuplé de populations musulmanes et turcophones. Une Chine bien peu chinoise en vérité, où l'on se sent souvent bien plus près des rives du Bosphore que de la Cité interdite... C'est une région à la nature violente, où les grands sables sont ceinturés par des montagnes se dressant à 7 000 mètres. Des terres qui écrasent l'homme et en même temps le font sortir de lui-même.

Même si l'histoire se situe un siècle en amont, je pense qu'elle porte des interrogations très contemporaines, intemporelles même. Nous nous interrogeons tous, un jour, sur notre destin ou sur celui de nos proches.

Pourquoi suis-je ici? Question simple et triviale, et pourtant essentielle. Quelle est la part de la volonté ou du destin (que l'on pourra aussi appeler providence) dans ce qui nous arrive? Sur quoi avons-nous prise?

Le début de votre roman a pour théâtre la guerre. Une guerre lointaine - celle du bataillon colonial sibérien en 1918 - par la géographie et la chronologie. Le grand reporter revient-il à la guerre même quand il devient écrivain?

Les premiers chapitres ont en effet pour cadre cet épisode peu connu, ce corps expéditionnaire français envoyé en Sibérie, au départ pour ouvrir un second front contre l'Allemagne, puis pour contenir un tant soit peu la poussée bolchévique. Un jeune aviateur, qui deviendra un écrivain célèbre, a pourtant fait partie de l'aventure: Joseph Kessel...

On dit que dans un premier roman, ressortent beaucoup de choses de nos vies. Mon métier de reporter m'a amené à couvrir quelques conflits, et, évidemment, ces situations vous marquent de manière particulière.

Pour ce roman, à l'origine, il n'y avait pas ou peu de fond martial. On était dans les déserts du Turkestan chinois, avec des archéologues européens se livrant à une féroce compétition pour y traquer les vestiges du passé.

La poussière parlait plus que la poudre. Et puis, un de mes personnages m'a amené à passer la frontière et je me suis retrouvé en Sibérie, dans les horreurs de la guerre civile. Il a fallu faire face...

Cette violence qui ressort, c'est un peu comme ces grosses pierres des champs de l'Ile Maurice.

Régulièrement, les hommes les extirpent de la terre et les amassent en tas impressionnants qui donnent au paysage des airs étranges. Mais il en remonte sans cesse à la surface. Je crois que ces situations violentes que l'on a connues reviennent aussi inlassablement à la surface, même lorsque l'on croit en avoir fini avec elles.

Et puis cette expression du mal fait partie de nous et de nos vies. Je me souviens, après le 11 septembre 2001, d'une interview de l'écrivain espagnol Arturo Pérez-Reverte, qui fut longtemps reporter de guerre. Il s'étonnait que le monde occidental redécouvre soudain la guerre. Lui, en parcourant le monde, avait l'impression que cette violence des hommes ne s'était jamais assoupie.

Il ne s'agit pas d'une fascination morbide pour la guerre. Il est banal de dire que c'est un révélateur, mais pourtant c'est le cas. On y voit le pire de la nature humaine, le plus souvent, mais aussi parfois le meilleur avec des moments de fulgurante humanité au milieu de l'inhumanité.

Et puis, c'est la vie mise à l'os. On ne peut plus finasser, on ne peut pas tricher. Il faut choisir, aussi. Pour un romancier, c'est évidemment intéressant, même s'il y a bien d'autres situations qui permettent de faire sortir l'homme de sa tanière intime.

Sous cette apparente dureté, avec cette plongée dans la nuit des hommes, il y a je crois dans ces Vents noirs une grande douceur. De la bonté même... Il me semble que ces pages témoignent d'une grande indulgence pour ceux qui doutent, trébuchent et tombent. Ceux qui reconnaissent leurs faiblesses et continuent malgré tout d'avancer, en essayant de faire au mieux.

 

Votre héros Verken a une mission à accomplir mais on ne sait s'il ne se fuit pas lui-même. Est-ce un homme en fuite et si oui que fuit-il?

Oui, en ce sens, les Vents noirs sont un peu un roman initiatique inversé… Avec une quête de soi qui est en fait une fuite de soi. Ce thème de la fuite et de l'esquive me tient à cœur, sans doute parce que cette pente ne m'est pas totalement étrangère. Il me semble que nous sommes un certain nombre à parfois fuir la réalité, en croyant que l'on peut inventer des mondes où les règles du jeu sont différentes. Evidemment, cela ne marche jamais...

La notion de fuite n'a pas bonne presse, c'est bien normal. Il est toujours plus noble de se présenter comme mû par un idéal ou une grande cause, même quand cela est faux.

 

Avec son impertinence salvatrice, un écrivain s'évertue pourtant avec talent à réhabiliter cette notion de fuite devant la vie que l'on voudrait nous faire mener. Dans Sur les chemins noirs, publiés chez Gallimard, Sylvain Tesson a ces mots magnifiques: «Fuir, c'est commander. C'est au moins commander au destin de n'avoir aucune prise sur vous».

On pense souvent qu'il faut une grosse dose de courage pour plonger dans des situations extrêmes, faire la guerre par exemple ou aller la raconter. Si l'on passe sur la question du risque physique, c'est aussi souvent une forme de facilité. Il y a une simplicité de l'action, une simplification des choses dans le rapport à la vie et la mort. On se désencombre, forcément.

Mon jeune héros, Verken est en fuite, oui. Il a été broyé par la guerre de 14-18, qui a failli l'emporter sans qu'il n'ait prise sur rien, et par une terrible blessure familiale quand la figure du père s'est fissurée.

Alors, il fuit ces ombres en espérant que la chevauchée le mettra hors d'atteinte. Il se sent désormais inadapté à la vie ordinaire et est naturellement poussé loin, ailleurs, là où le vent s'aiguise sur les dunes minérales...

Il se fuit lui-même, sa pente facile et la mollesse à laquelle il peut vite être sujet. Finalement, tous mes personnages ont en commun d'avoir rompu avec leurs origines, soit de manière volontaire comme Thelliot l'archéologue ou Victoria l'ornithologue, soit parce qu'ils y ont été poussés comme Verken ou le cosaque Alexandre.

Dans tous les cas, ce qui est intéressant, c'est qu'ils se sont détachés de leurs affections naturelles et qu'ils sont donc obligés de reconstruire les liens avec les êtres et les choses. En fait, ils ne sont pas totalement «neufs», comme ils veulent le croire, car on ne largue pas son passé comme une sacoche qui freine le galop…

 

Avez-vous écrit votre ouvrage comme on ferait un long reportage ou est-ce une écriture différente?

Des réflexes continuent à jouer, à l'évidence. Le reporter, en tout cas tel que je le conçois, va voir avant de raconter. La curiosité est le maître mot.

Il doit avoir la plus grande attention aux hommes et aux lieux, tout regarder autour de lui, du plus spectaculaire au plus banal. Il s'attache aux détails insignifiants, souvent si riches de sens. La façon dont on vit ou l'on se tue, dont on mange, dont on rit et l'on s'embrasse. Cette manière d'observer le monde se retrouve sans doute dans les descriptions et les atmosphères de ce roman.

Mais ceci étant posé, j'ai vraiment voulu me démarquer de mon travail journalistique et du reportage. Et c'est en grande partie pour cela que mon histoire se situe un siècle derrière nous. Je me suis dit que ce dépaysement temporel m'aiderait à trouver une autre musique, une écriture romanesque bien distincte, plus littéraire.

Placer mes personnages dans des événements que j'ai vécus et couverts aurait été sans doute plus facile, mais je craignais que cela ne favorise pas la rupture. Bref, je me suis épaulé sur le passé pour rompre avec mes habitudes du présent.

 

On retrouve dans votre livre «le nœud complexe d'appétits violents» dont parle Saint-Exupéry. Notre époque est-elle, selon vous, dépourvue d'éléments romanesques?

 

Le romanesque n'a pas été tué par la civilisation des mathématiques et des Bugatti, qui laissait Saint-Exupéry si perplexe... Gageons qu'il survivra à Twitter et aux vols low-cost. Mais il est vrai qu'à mon sens, le romanesque se nourrit de mystère et de détachement, toutes choses que notre société valorise peu aujourd'hui.

Il y avait chez Saint-Exupéry, au-delà de ses afflictions et de ses colères, le souci que l'homme préserve sa «patrie intérieure» et garde le sens de l'émerveillement.

L'avion servait à cela, puisque, vu d'en-haut, même des choses laides et triviales peuvent revêtir de poétiques atours. Il plaçait la vie de l'âme au-dessus de la vie de l'intelligence, et ce principe est éminemment romanesque...

Le romanesque se niche partout, au coin du boulevard ou dans le sage bocage de nos pays policés. Mais sans doute n'ai-je pas cette capacité à le lire facilement quand il est sous mon nez. J'ai besoin de me décaler dans l'espace et dans le temps, de pousser les choses à l'extrême pour qu'elles m'apparaissent. Et voilà comment l'on se retrouve dans les rudes terres de la grande Eurasie...

Pour autant, je n'ai pas l'impression d'avoir écrit un «roman d'aventures», selon l'acception courante du terme. Mon sujet n'est pas l'aventure mais l'homme plongé, prisonnier de ses aventures.

J'aime la littérature qui emporte, mais pour moi les péripéties ne valent pas pour elles-mêmes. Elles m'intéressent lorsqu'elles confrontent l'homme à des questions vitales et essentielles. Quand il est à nu, sans échappatoire. J'aime ces situations où les questionnements se resserrent.

Ainsi, les tempêtes de sable du Taklamakan criblent les personnages pour les décaper, un peu comme ces jets de sable à haute pression qui mettent à nu du métal ou un mur...

Quels sont vos maîtres en littérature?

Au risque d'apparaître désespérément classique, j'avancerais Gracq, Giono, Gary, Kessel, et les ogres de la littérature russe. Et bien sûr Conrad. J'ai un énorme faible pour les écrivains qui trempent leur plume dans les veines des hommes, qui ont connu eux aussi le temps de l'action. Avant de s'asseoir, ils ont empoigné le monde.

J'ai d'ailleurs été enchanté d'apprendre tout récemment, grâce à la remarquable émission de France Culture «La Compagnie des auteurs», combien Conrad comptait pour Gary, qui emportait toujours en voyage avec lui un recueil en anglais de ses œuvres (enfin, c'est ce qu'il disait...). «Il m'apporte quelque chose d'absolument irremplaçable, disait Gary de Conrad, il me dépayse de moi-même complètement».

Etre dépaysé de soi-même n'est-ce pas essentiel, lorsqu'on lit un livre? Et l'on revient à votre question précédente, sur les «appétits violents».

J'aime justement ces personnages conradiens, désenchantés et blessés, mais ne renonçant pourtant pas à affronter la vie. Ils cheminent souvent à la frontière de la raison et de la folie. Modestement, dans mes Vents noirs, on retrouve ces hommes et femmes qui marchent sur la crête, sur le fil.

Comme l'archéologue Thelliot, fascinant d'érudition et effrayant pour son obsession sans limites. La dualité de l'être humain est fascinante à explorer… Je pense que ce roman explore aussi une autre question essentielle, qui nous taraude tous à un moment ou un autre de notre vie: pour aller au bout de ses rêves, faut-il s'affranchir au moins partiellement de la raison? L'obsession est-elle nécessaire à la réalisation de grands desseins? Quel est, dans notre quête d'absolu, le prix à payer?...

Je reconnais que tout cela ne relève pas d'un optimisme béat.

Car en toile de fond, il y a l'absurdité de la condition humaine. L'homme est pétri de faiblesses et de contradictions. Et même les plus grands rêves sont souvent dévoyés, tout simplement parce qu'ils sont portés par des entreprises humaines.

Un des buts de la littérature, à mon sens, est de mieux connaître l'homme et ses méandres. Et donc de mieux nous-mêmes nous cerner.

Ne nous peignons pas meilleurs que nous sommes, nous perdrions en lucidité et en capacité à endiguer nos noirs instincts...

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/10/20/31003-20171020ARTFIG00247-arnaud-de-la-grange-on-lit-et-on-ecrit-pour-etre-depayse-de-soi-meme.php

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« Quand un homme ou une femme n’est pas en chemin, c’est une momie »

1 Novembre 2017, 05:14am

Publié par Grégoire.

« Quand un homme ou une femme n’est pas en chemin, c’est une momie »

 Le grand mystique médiéval Maître Eckhart, évoquant le nom de Père que les chrétiens donnent à Dieu, écrivait ceci: « Qui dit Père, ne dit pas ressemblance, mais naissance ». Et il ajoutait qu’on ne peut comprendre Dieu qu’à travers l’expérience d’une naissance et dans la fidélité à l’étonnement d’exister. Et cet étonnement, que d’aucuns qualifient d’absurde, le croyant le vit comme la trace d’une grâce. Dès lors, l’attention à l’autre, et d’abord à l’étranger, à laquelle ne cesse d’inviter la Bible, traduit dans la vie concrète la  conscience d’une continuelle naissance. Le don premier d’exister qui m’a été fait « sans pourquoi », me rend solidaire de tout homme, et d’abord du plus exclu. C’est la conscience d’être toujours en route qui ouvre à la fraternité universelle des pérégrinants.

 

Dans un passionnant dialogue avec Dominique Wolton, le Pape François, rappelle ces fondamentaux, souvent avec humour, car, pour lui « le sens de l’humour est ce qui, sur le plan humain, s’approche le plus de la grâce divine » (1). Interrogé sur les faiblesses de l’Eglise catholique, il répond ceci : « Les voici, les deux faiblesses graves : le cléricalisme et la rigidité (…) Si tu es un pasteur, c’est pour servir les gens. Pas pour te regarder dans le miroir. La vraie richesse, ce sont les faibles, les petits, les pauvres, les malades, les prostituées qui se laissent toucher par Jésus » (2). Ce qui le conduit à prendre ses distances avec ceux qu’il appelle des « pasteurs amidonnés » (3).

 

Pour François, « les péchés les plus graves sont ceux qui ont beaucoup d’angélisme. Les autres ont peu d’angélisme et beaucoup d’humanité. J'aime utiliser le mot « angélicalité », parce que le pire des péchés, c’est l’orgueil. Celui des anges » (4). Cela le conduit à dénoncer le cancer du fondamentalisme qui, dit-il, n’est pas nouveau : «C’est le même problème qu’au temps de Jésus (…) Les docteurs de l’Église de ce temps-là étaient fermés. Fondamentalistes. C’est le combat que je mène aujourd’hui avec l’exhortation Amoris LaetitiaParce que certains  disent encore : « ça, on peut, ça, on ne peut pas » Jésus ne respectait pas les habitudes qui étaient devenues des commandements. (…) Est-ce Jésus qui ne respectait pas la loi, ou bien la loi des autres qui n’était pas dans le vrai ? Elle était dégénérée, oui. Par le fondamentalisme. Et Jésus-Christ a répondu en prenant une direction inverse » (5).

 

C’est la rencontre de l’autre, et d’abord du plus exclu qui, aux yeux de François constitue le cœur de la voie de l’Evangile. Il faut vivre les différences, non pas dans la recherche d’une synthèse commune, mais par « un cheminement commun, un aller-ensemble » (6) dans une espérance commune. « Notre théologie, écrit-il, est une théologie de migrants. Parce que nous le sommes tous depuis l’appel d’Abraham (…) La dignité humaine implique nécessairement « d’être en chemin ». Quand un homme ou une femme n’est pas en chemin, c’est une momie. C’est une pièce de musée. La personne n’est pas vivante. Ce n’est pas seulement « être » en chemin, mais « faire » le chemin » (7) On ne s’étonnera pas alors de voir ce pape évoquer, comme « grand chrétien » le poète Charles Péguy, pèlerin de Chartres resté aux portes de l’institution catholique : « Péguy est celui qui a bien compris le rôle de l’espérance dans le christianisme. Il était plus chrétien que moi ! » (7).

Bernard Ginisty

(1) Pape FRANCOIS Rencontres avec Dominique WOLTON, Politique et société, éditions de l’Observatoire 2017, page 62.

(2) Ibid., p. 61-62.

(3) Ibid., p. 226.

(4) Ibid., p. 143-144.

(5) Ibid., p. 139. Amoris laetitia (« La joie de l’amour ») est une exhortation apostolique publiée le 8 avril 2016 portant sur l’amour dans la famille, suite aux synodes sur la famille. Ce document qui cherche à donner une nouvelle approche pastorale pour la famille a suscité de vives polémiques au sein de certains milieux de la hiérarchie catholique.

(6) Ibid., p. 33.

(7) Ibid., p. 26-27.

(8) Ibid., p. 111.

 

http://www.garriguesetsentiers.org/2017/09/quand-un-homme-ou-une-femme-n-est-pas-en-chemin-c-est-une-momie-pape-francois.html

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Ne fuis pas ta tristesse..

8 Octobre 2017, 04:11am

Publié par Grégoire.

Ne fuis pas ta tristesse..

 La tristesse, qui n’a « pas forcément bonne presse » comme le dit l’homme de lettres, est aussi un « sentiment fondamental », qui « nous accompagne tout au long de notre vie ».

Selon Emmanuel Godo, l’intérêt de l’écriture est de pouvoir s’arrêter sur quelque chose, d’entrer dans les nuances, et c’est ce qu’il a fait dans cette « flânerie », qui contrebalance avec la tendance au divertissement dit salvateur de « tristesse », prônée dans la société actuelle.

Le paradoxe de la tristesse est qu’elle est un appel à la vie, à un bonheur plus fort. Elle est comme une chandelle qui garde ce que l’on a vécu d’essentiel. C’est une gardienne extraordinaire, voilà la raison pour laquelle il ne faut pas la fuir.

"... nous ne sommes jamais autant vivant que dans la conscience que nous devons mourir et, avec nous ce monde, ces êtres aimés..."

La tristesse, ce sentiment qui nous relie à notre royaume intérieur par le chemin des larmes.

Dans cette tristesse, nous pouvons trouver une étrange paix qui nous apprend à vivre en équilibre entre présence et absence. Et, si nous savons l’écouter, nous découvrons une joie. Une joie inexpugnable. Car la tristesse n’est pas le contraire de la joie : c’est la joie qui reprend son souffle, qui fait une halte pour mieux s’élancer.

Cet ouvrage n’est pas l’oeuvre d’un érudit, mais d’un flâneur. En nous ouvrant le jardin secret de ses passions littéraires et de ses peines personnelles, l’auteur nous invite à revisiter les sentiers buissonniers de nos propres vies.  

 

Emmanuel Godo, né en 1965, est agrégé de lettres, docteur ès lettres et professeur de littérature en classes préparatoires au lycée Henri-IV à Paris. Il a écrit plusieurs essais centrés sur les rapports entre des écrivains (Hugo, Sartre, Huysmans, Claudel, Nerval, Musset, Barrès) et l’expérience intérieure, en particulier la spiritualité. Il est l’auteur de deux essais remarqués, Pourquoi nous battons-nous ? 1914-1918 : les écrivains face à leur guerre (Éditions du Cerf), et La conversation, une utopie de l’éphémère (PUF).

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Voyages

2 Octobre 2017, 03:59am

Publié par Grégoire.

Voyages

"Regarde-les donc bien ces apatrides, toi qui as la chance de savoir où sont ta maison et ton pays, toi qui à ton retour de voyage trouves ta chambre et ton lit prêts, qui as autour de toi les livres que tu aimes et les ustensiles auxquels tu es habitué.

 

 

Regarde-les bien, ces déracinés, toi qui as la chance de savoir de quoi tu vis et pour qui, afin de comprendre avec humilité à quel point le hasard t'a favorisé par rapport aux autres.

 

 

Regarde-les bien, ces hommes entassés à l'arrière du bateau et va vers eux, parle-leur, car cette simple démarche, aller vers eux, est déjà une consolation ; et tandis que tu leur adresses la parole dans leur langue, ils aspirent inconsciemment une bouffée de l'air de leur pays natal et leurs yeux s'éclairent et deviennent éloquents.

 

 

Telle est bien en effet notre nature : tout le mal qui a lieu ici-bas, nous en sommes informés. Chaque matin, le journal nous lance en pleine figure son lot de guerres, de meurtres et de crimes, la folie de la politique encombre nos pensées, mais le bien qui se fait sans bruit, la plupart du temps nous n'en savons rien. Or cela serait particulièrement nécessaire dans une époque comme la nôtre, car toute oeuvre morale éveille en nous par son exemple les énergies véritablement précieuses, et chaque homme devient meilleur quand il est capable d'admirer avec sincérité ce qui est bien.

 


Stefan Zweig, Voyages

 
 
Voyages.
Ce recueil consacré au voyage rassemble dix-sept récits inédits en français, publiés essentiellement dans des journaux ou des revues entre 1902 et 1939. Grand voyageur, insatiable curieux de l'ailleurs, Stefan Zweig a passé des années à parcourir le monde. Jusqu'en 1914, il est un voyageur au pied léger, attentif, enthousiaste ; la fête est au cœur de ses récits dans La Saison à Ostende, La Fête à Montmartre. Après le début de la Première Guerre mondiale, l'Histoire et ses événements dramatiques viennent entraver le voyage. Le regard de Zweig se teinte alors de nostalgie, et c'est en fouillant le passé que le voyageur-écrivain cherche à appréhender le destin de Florence ou d'Anvers. De l'insolite Visite au royaume des milliards, plongée dans les entrailles de la Banque de France, jusqu'à la poignante Maison des mille destins, où le voyage devient synonyme d'exil pour les juifs persécutés, ces textes, dans leur diversité, nous font pénétrer plus avant dans l'œuvre de l'écrivain, mais aussi dans son univers intérieur.

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J'ai bien souvent de la peine avec Dieu...

22 Septembre 2017, 03:16am

Publié par Grégoire.

J'ai bien souvent de la peine avec Dieu...

« Lisez donc, sans scrupule ! »  Le conseil donné par l'abbé à sa jeune correspondante peut sans doute faire sourire quelques esprits se croyant émancipés. De fait, il nous replonge dans les tourments et les tournants d'un christianisme désormais si loin du nôtre qu'il faut un petit effort mental pour y accéder. Nous regardons de trop haut ou de trop loin cette époque où l'Église se frottait à la République, oubliant qu'elle fut une ère de conversions et d'intense rayonnement catholique, artistique, mystique. Pour y entrer pleinement, faut-il donc convoquer Huysmans, Léon Bloy, Péguy, Claudel, Bernanos, Élisabeth de la Trinité et Thérèse de Lisieux, les poètes jusqu'à Max Jacob ? 

Quand elle écrit à celui qui est un peu l'aumônier du Tout-Paris, son confesseur mi-littéraire mi-mondain, Marie Noël n'est pas la poétesse que nous commençons à redécouvrir, pile un demi-siècle après sa mort, et alors que l'Église catholique a ouvert la cause de sa béatification. C'est une femme de 35 ans qui erre de crise en drame. Jeune Auxerroise à l'enfance préservée et cultivée, Marie Rouget – son nom de famille – a subi la mort de son petit frère à la veille de Noël – d'où le pseudonyme sous lequel elle est passée à la postérité –, la déception amoureuse, la crise religieuse et la dépression nerveuse. Cette matière sombre, une alchimie intime la transforme bientôt en poésie lyrique, dont les Chants de la merci,publiés en 1930. 

La parution de la correspondance entre Marie Noël et l'abbé Mugnier, excellemment présentée par Xavier Galmiche, n'est pas une simple curiosité pour érudits, mais un authentique événement littéraire, spirituel et intellectuel. Le merveilleux titre, J'ai bien souvent de la peine avec Dieu, donne le ton. On entre dans une conscience profondément travaillée par le désir et la douleur de chercher, une mystique trempée dans un grand feu. « Croire !... Croire ! Comment expliquer ? » Marie se débat « jusqu'à l'abîme, jusqu'à l'angoisse de sentir (s')échapper dans un infini de plus en plus vaste », faisant quelque peu craquer « les contours arrêtés de (sa) foi catholique ». Loin de l'inhiber, l'abbé l'encourage à découvrir Baudelaire ou Walt Whitman et l'aide à se libérer intérieurement. Le directeur de conscience ne se montre jamais avare de formules marquantes, parfois déconcertantes quand il lui écrit, en 1925 : « Vos vers sont magnifiques, émouvants au-delà de toute expression. Mais à votre place je ne les publierais pas... encore. » Il est proprement fascinant de voir Marie Noël grandir sur tous les plans. Insensiblement, l'échange épistolaire privé devient un monument de complicité et d'écriture, la relation se rééquilibre à mesure que l'abbé vieillit et que l'écrivaine s'affirme. Ces lettres s'imposent comme un (futur) classique de la spiritualité, un peu comme les écrits de la petite Thérèse dont, à maints égards, on entend ici l'écho.

 

J'ai bien souvent de la peine avec Dieu. Correspondance, de Marie Noël, et de l'abbé Mugnier, Cerf, 25€.

 

 

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Victor Hugo et Dieu...

20 Septembre 2017, 03:58am

Publié par Grégoire.

Victor Hugo et Dieu...

Dans son récent ouvrage : Protée et autres essais (1), le brillant analyste littéraire Simon Leys fait revivre Victor Hugo en exil à Guernesey et décrit la solitude du poète. Hugo, écrit-il, « se retrouvera bientôt avec seulement deux interlocuteurs _ mais ceux-ci au moins étaient à sa mesure _, Dieu et l'Océan ». Depuis longtemps, la démesure de Dieu hantait le grand poète, et l'exil ne faisait qu'aviver sa curiosité, exalter son inspiration, la fièvre intellectuelle qui le portait à se mesurer avec la divinité et avec la parole humaine prétendant l'atteindre. On ne sait plus guère qu'un immense poème finira par porter le titre solaire : Dieu, et fut le résultat inachevé de plusieurs épisodes littéraires dont l'histoire est complexe, l'élaboration laborieuse, reflet gigantesque d'une effervescence intérieure que défiait ce Dieu obsessionnel.

La quête de Dieu traduite en « épopée métaphysique », il fallait être Hugo pour s'y aventurer, et pas comme Dante composant une « divine comédie », mais comme un esprit vorace, multiple, ambitionnant l'universel, obstiné à affronter la question qu'il eût souhaité être la question du siècle. Le théologien Jean-Pierre Jossua, dans Pour une histoire religieuse de l'expérience littéraire (2), lui dédie deux études magistrales et écrit : « Après tout, c'est bien, malgré des longueurs, des platitudes, d'incroyables cocasseries parfois, la seule oeuvre de poésie religieuse de quelque ampleur que le XIXe siècle ait vue naître en France. »

La renommée de Hugo est restée telle, après les obsèques nationales, que les tentatives d'exploitation idéologique n'ont pas manqué. Certaines entreprises apologétiques ont voulu le mobiliser en faveur d'un catholicisme « intégral » ; il suffisait d'un montage naïf de citations pour édifier un monument flatteur pour les chrétiens. Charles Péguy ne l'entendait pas du tout de cette oreille : « Hugo ne fut jamais chrétien. Il ne l'était pas... Vaguement panthéiste... chrétien, c'est certainement ce qu'il fut le moins ; il ne le fut pas du tout. »

Un poète que la foi en Dieu n'a cessé de faire écrire et agir

L'oeuvre reconstituée et relue par une critique honnête n'autorise ni les interprétations trop édifiantes ni les dénégations outrancières de Péguy. Il s'agit de Dieu et d'un homme, un poète, que la foi en Dieu n'a cessé de faire écrire et de faire agir. C'est ce que démontre Emmanuel Godo, dans un essai pénétrant, méthodique et profond : Victor Hugo et Dieu (3). Cette concision convient au face-à-face que poursuit le poète des grandeurs, qui cherche à penser seul, à épuiser les possibilités du poème, conscient cependant que l'impossibilité est au bout de la parole. Emmanuel Godo a pris le parti de chercher Hugo dans ses écrits tout au long de sa vie. L'essayiste arrive à la conclusion que, chez Hugo, la foi en Dieu « détermine ses recherches esthétiques, sa philosophie de l'histoire, sa conception de l'éthique et son engagement politique », et l'auteur s'avance jusqu'à écrire, au risque de l'ambiguïté, que « l'on peut considérer Hugo comme l'un des écrivains les plus mystiques du XIXe siècle ».

Jean-Pierre Jossua avait précisé les termes d'une analyse décisive quand il écrivait : « Hugo, l'un des très rares poètes de notre langue dont l'oeuvre comporte une visée non seulement vaguement religieuse mais réflexivement théologique, et de surcroît l'un des seuls poètes français authentiquement »

populaire. L'oeuvre de Hugo, en dehors même de Dieu, atteste, aussi bien dans ses romans célèbres que dans L'Art d'être grand-père ou Les Contemplations, que l'argumentaire et la symbolique vont au-delà de la dissertation métaphysique, d'une exaltation piétiste. On ne pourra tirer Hugo du côté de l'athéisme, car s'il est une position qu'il a condamnée, c'est l'athéisme ; les choses sont moins nettes pour le panthéisme que l'on a souvent discerné dans des formules ambivalentes.

Il parle sur Dieu et il parle à Dieu ; il parle de l'homme à cause de Dieu, pour la cause de Dieu

Hugo parle de Dieu surabondamment et son discours sur Dieu (théologie) s'impose à l'étude proprement religieuse par son insistance et son parcours. Il parle sur Dieu et il parle à Dieu ; il parle de l'homme à cause de Dieu, pour la cause de Dieu. Son itinéraire, qui est parti de l'influence voltairienne héritée de sa mère, aurait pu se stabiliser dans un culte de l'Etre suprême. Avec le projet de tracer le chemin qui conduit à la question de Dieu tout être pensant, il a indiqué les stades de la recherche qui tiennent à évacuer, dans la théologie courante et dans les opinions croyantes, les images du Dieu vengeur, voire du Dieu clément.

Pris au piège de l'anthropomorphisme, le poète l'exploite dans la profusion métaphorique et symbolique nécessaire à l'originalité de sa poésie. Dans l'évolution de l'interrogation spéculative, l'athéisme est le degré zéro ; l'esprit traverse les stades du scepticisme, de l'agnosticisme, du manichéisme écartelé selon l'habitude entre bien et mal, du polythéisme, règne des dieux du paganisme, de la religion promulguée par Moïse, du christianisme. Les stades ultimes en dessineront le dépassement : une forme de rationalisme avec le mythe du Progrès, doté de la plus grosse des majuscules ; le mysticisme culminant dans un Dieu qui se révélerait enfin et exigeant la contemplation.

C'est l'achèvement que Hugo accuse le christianisme de ne pas favoriser comme il devrait. L'Eglise catholique pour sa part a trahi les Evangiles, abandonné l'absolu pour les compromissions, combattu la liberté, intronisé le prêtre à la place de Dieu qui appelle les prophètes et les mages. Hugo ira au terme d'un procès qui n'est pas vulgairement anticlérical, en dépit des apparences. Il achoppera contre ce qui le fascine : l'Infini, l'Inconnaissable, l'Innommable, mais ces frontières qui ne se laissent pas abattre sont un stimulant perpétuel. De l'in-connaissance à la volonté de connaissance, du doute permanent à l'affirmation tout aussi persévérante, on est avec Hugo dans des problématiques qui ne sont pas de son invention et auxquelles il ne peut offrir d'autre issue que le drame contradictoire : choc de l'infini et de l'indéfini, conscience du mystère.

Une sorte de christianisme social se profilait dans ses engagements

La croyance minimaliste du déisme aurait pu séduire ce puriste véhément qui rejetait toute religion instituée. Il l'a éludée par l'affirmation d'un Dieu personnel, du « Dieu vivant » et d'une Providence, par son acceptation de la prière, de l'espérance, en désespoir de cause, et son appel à l'amour. L'amour était le dernier mot du divin mais d'abord de l'humain. Hugo disait des Misérables que c'était « un livre religieux » et on a souvent et sans difficulté salué l'évangélisme qui colore ce roman universellement connu. Une sorte de christianisme social, qui ne disait pas son nom, se profilait dans ses engagements sociaux et politiques. Il tenait la Révolution française pour « le plus grand pas de l'humanité depuis Jésus-Christ ».

Que la littérature soit un « lieu théologique », l'oeuvre de Hugo en apporte une illustration aussi voyante qu'est prolixe sa poésie. Elle a quelque chose à proposer à la théologie « officielle » et pour le développement du langage religieux. Elle enrichit le champ théologique, le prolonge, l'enlumine et l'illumine, mais souvent elle le perturbe et le dévoie. Une recherche occultiste de l'au-delà a fait déraper le théologien amateur vers les tables tournantes. Il n'a pas pu se soustraire, quelle qu'ait été son aversion pour le dogmatisme, à un échafaudage doctrinal par préceptes et principes, et c'est à une théologie personnelle qu'il travaillait sans l'admettre.

Hugo est un cas embarrassant pour beaucoup de nos intellectuels, et depuis le XIXe siècle. Emmanuel Godo, qui n'y va pas de main morte, écrit : « Que Hugo puisse être un immense écrivain et un authentique chercheur de Dieu, voilà qui dérange la doxa d'une certaine pensée contemporaine. » Ce n'est peut-être pas le mot de la fin.

Lucien GUISSARD

(1) Gallimard.

(2) Beauchesne, 1985.

(3) Le Cerf, 2002. Vient de paraître aussi : Hugo et la Bible, d'Henri Meschonnic et Manako Ono, aux Editions Maisonneuve et Larose.

 

 

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76 Clochards célestes ou presque

6 Septembre 2017, 04:16am

Publié par Grégoire.

76 Clochards célestes ou presque

« Charles Bukowski : Le vieux Buk est né en 1920 et il était déjà vieux. Le vieux Buk est mort en 1994 flétri comme un bébé juteux. Le vieux Buk est le fils unique de l’Amérique »

« Albert Cossery : Albert Cossery pratique la paresse (tout comme Perros) comme un art martial. Celui de la contemplation séditieuse »

« Michel Simon : Accusé d’être juif pendant l’Occupation, d’être collabo à la Libération, d’être agent soviétique ensuite. Une tête à se prendre des gnons. Il est le poupon tordu qui fait tapiner la tendresse »

 

L’art de l’esquisse et du portrait éclate à chaque ligne des 76 Clochards célestes ou presque. Chaque mot y est pesé. Chaque miniature brossée avec finesse et justesse, les mots dévoilent, les phrases soulignent, éclairent ces croquis savants et savoureux. C’est l’art bref du regard porté sur Antoine d’Agata, Nicolas Bouvier – Il se sert de ses chaussures pour écrireLa rosée est son encre –, et Blaise Cendrars, Billie Holiday, et Georges Perros – Notes et poèmes, petites choses de rien, aiguisés et pointus, ses mots sont tout ce qui résiste au toc et à l’insignifiance (c’est aussi ce qui pourrait être écrit à propos de Thomas Vinau), ou encore Elliot Smith et Lester Young.

« Pierre Autin-Grenier : Cher monsieur Autin-Grenier, vous faites partie de ceux qui m’ont donné envie d’écrire, donc de voir, donc d’apprendre, donc d’en rire, donc de vivre »

« Chet Baker : Chet Baker aimait le “prez” Lester Young, les grosses voitures américaines, les femmes de tous les pays et les chansons d’amour »

« Kobayashi Issa : Connaît le froid et la faim. Une existence de sandales et de crâne rasé. Une vie de timbale à manger les plantes des fossés »

 

Ces clochards célestes qui peuplent l’univers et l’imaginaire de Thomas Vinau, sont écrivains, poètes, aventuriers, buveurs, vagabonds, musiciens. Ils sont, ou se donnent des allures de mauvais garçons, ils titubent, certains boivent beaucoup, d’autres se murent dans de vertigineux silences. Ils sont connus ou ignorés, beaucoup ont déposé les armes, d’autres sans avoir l’âge de raison, donnent parfois de leurs nouvelles, dont l’auteur fait son miel. Ils vivent au bord de la littérature, comme l’on vit au-dessous d’un volcan, au raz de la poésie. Ils font souvent un pas de côté, esquissent une danse, inventent une chanson mélancolique, se moquent du présent, comme de l’avenir. Ils vivent l’instant, même s’il ne leur fait pas de cadeau. Ces clochards éclopés cultivent pour certains l’art de la chute, ils dérivent, délirent, doutent, slaloment entre mille écueils, se laissent parfois submerger, coulent et d’un ultime coup de rein revoient le ciel. Ils n’en tirent aucune gloire, la seule dont ils peuvent se prévaloir, c’est le style, ce passeport littéraire et musical. Un style porté par Thomas Vinau, un autre styliste.

 

« Mario Rigoni Stern : Mario Rigoni Stern est la goutte glacée qui capture la lumière au bout des serres d’un rapace »

 

« Jules Renard : Le ciel lui aura enseigné à nuancer ses grisailles »

 

« Elsa von Freytag-Loringhoven : La baronne est naturellement dada. La baronne est toujours ce qu’il y a de plus dada. Elle devient leur égérie internationale »

 

Thomas Vinau, en styliste amusé, brosse en quelques phrases courtes et musclées ces portraits de joyeux décalés, de « déjantés » cocasses, de clowns désespérés, d’éphémères écrivains à la plume d’argile. Pour qu’ils soient provisoirement complets, il conviendrait d’y ajouter le portrait de l’auteur, Thomas Vinau : Connu dans le Luberon pour escapades dans la forêt des Cèdres, dont il ramène toujours quelques petits contes à dormir debout. Surnommé le furet des lettres, s’il est passé par ici, il repassera par là, et par la case talent. Apprécié pour son caractère joueur et curieux, il est désormais barbu comme le capitaine Haddock et tout aussi piquant. Il a toujours un ou deux livres d’avance sur son lecteur le plus scrupuleux.

 

http://www.lacauselitteraire.fr/76-clochards-celestes-ou-presque-thomas-vinau

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"Itinéraire pour un cœur amoureux"

6 Mai 2017, 04:55am

Publié par Grégoire.

Loin des discours contemporains dominants, Fabrice Sabolo nous propose de le suivre et entrer en conversation sur l'amour, le long du chemin de notre humanité. Il ne s'agit pas d'un décorticage froid et chirurgical qui nous inviterait à regarder l'humain sans passion et à distance mais d'un itinéraire à travers éros et philia illuminant, parfois sans concession, notre dignité humaine au cœur de notre aspiration à aimer. Peut-on aimer quelqu'un ? Peut-on l'aimer pour toujours ? Peut-on dépasser le dilemme d'un amour fusionnel intense mais fugace ou d'une vie partagée, mais ô combien trop longue ? Emprunter l'itinéraire de Fabrice Sabolo, c'est marcher avec un ami et nous vouloir du bien

Loin des discours contemporains dominants, Fabrice Sabolo nous propose de le suivre et entrer en conversation sur l'amour, le long du chemin de notre humanité. Il ne s'agit pas d'un décorticage froid et chirurgical qui nous inviterait à regarder l'humain sans passion et à distance mais d'un itinéraire à travers éros et philia illuminant, parfois sans concession, notre dignité humaine au cœur de notre aspiration à aimer. Peut-on aimer quelqu'un ? Peut-on l'aimer pour toujours ? Peut-on dépasser le dilemme d'un amour fusionnel intense mais fugace ou d'une vie partagée, mais ô combien trop longue ? Emprunter l'itinéraire de Fabrice Sabolo, c'est marcher avec un ami et nous vouloir du bien

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Le Christ s'est arrêté à Eboli

27 Janvier 2017, 05:58am

Publié par Grégoire.

Cette terre sans consolation ni douceur, où le paysan vit, dans la misère et l’éloignement, sa vie immobile sur un sol aride en face de la mort."

Cette terre sans consolation ni douceur, où le paysan vit, dans la misère et l’éloignement, sa vie immobile sur un sol aride en face de la mort."

"Cette fraternité passive, cette souffrance en commun, cette patience résignée, solidaire et séculaire est le sentiment profond qui unit les paysans, lien non pas religieux mais naturel. Ils n'ont pas et ne peuvent pas avoir ce qu'on appelle une conscience politique, parce qu'ils sont, dans toute l'acceptation du terme, païens et non pas citoyens ; les dieux de l'état et de la ville ne peuvent avoir leur culte dans ces argiles ù règnent le loup et l'antique et noir sanglier, où aucun mur ne sépare le monde des hommes de celui des bêtes et des esprits, ni les frondaisons visibles des arbres des sombres racines souterraines. Il ne peut y avoir non plus de véritable conscience individuelle là où tout est lié à tout par des influences réciproques et insensibles, là où n'existent pas de limites que ne puisse briser une influence magique. Ils vivent immergés dans un monde sans déterminations, où l'homme ne se distingue pas de son soleil, de sa bête, de sa malaria ; là ne peuvent exister ni le bonheur, tel que le rêvent quelques hommes de lettres paganisants, ni l'espérance, qui sont toujours des sentiments individuels ; seule y règne la sombre passivité d'une nature douloureuse. Mais ce qui est vivant en eux, c'est le sentiment humain d'une destinée commune, et une commune acceptation. C'est un sentiment et non un acte de conscience ; il ne s'exprime pas par des discours ou par des mots, mais on le porte avec soi, constamment, dans tous les gestes de la vie, dans toutes les journées égales qui s'étendent sur ces déserts."

 

Italie, annés 30. le fascisme de Mussolini règne sur la péninsule. Carlo Levi, peintre et intellectuel turinois (1902-1975), amis de nombreux artistes comme Pavese ou Modigliani se tourne très naturellement vers un engagement politique anti-fasciste. Cela lui vaut d'être d'abord emprisonné, puis relégué en 1935 dans un village perdu de Lucanie, région déshéritée du Mezzogiorno. La vie au sein cette petite agglomération, nommée Gagliano dans le roman, est pour le citadin et artiste venu du Nord l'occasion d'un choc culturel frontal. Plus que la misère, la désolation et la malaria qui sévissent dans ce petit pays, perdu au milieu de nulle part, habité de quelques notables et d'une majorité de paysans, c'est la différence des mentalités - résignation ancestrale entrecoupée de bouffées de révolte - et de la civilisation, ici pré-chrétienne (ce qui explique le titre), croyant aux esprits, aux bêtes et à la magie, qui frappent son regard attentif et sa sensibilité. 

Livre d'un peintre (son activité principale malgré ses études de médecine), le Christ s'est arrêté à Eboli présente d'une série de tableaux très suggestifs et forts qui traduisent son questionnement devant un mode de vie, fruste et archaïque, qu'il n'aurait même jamais imaginé auparavant. 

C'est aussi le récit d'un apprivoisement : devant tant de souffrances muettes et de maladies endémiques, l'ancien étudiant en médecine reprend du service pour venir en aide aux familles de paysans. Courtisé par les notables en tant qu'homme cultivé venu de Turin, aimé par les gens simples qu'il soigne et apprend à connaître de mieux en mieux, il n'en vit pas moins dans un tel éloignement de tout ce qui faisait sa vie d'artiste citadin, que la désolation de ces collines arides se communique à lui, et que, malgré ses activités de peintre et de médecin, il finit par souffrir de cette solitude à laquelle rien ne l'avait préparé.

Le roman, dépourvu de trame mais conçu comme une succession de considérations et de descriptions puissantes, comporte une première phase portant sur la découverte de ce monde inconnu et de ses coutumes, puis devient davantage une chronique des événements qui marqueront son auteur pour le reste de sa vie. 

La force et la beauté des évocations de ce livre, leur justesse, en font un chef-d'oeuvre devenu un classique.

 

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L'Adversaire.

9 Mai 2016, 05:05am

Publié par Grégoire.

Satan, en hébreu, veut dire l'adversaire. Au terme du livre, Emmanuel Carrère se demande «est-ce que ce n'est pas encore l'adversaire qui le trompe?»

Satan, en hébreu, veut dire l'adversaire. Au terme du livre, Emmanuel Carrère se demande «est-ce que ce n'est pas encore l'adversaire qui le trompe?»

 

« Il a trouvé un refuge, c'est l'amour du christ, qui n'a jamais caché être venu pour les gens comme lui : percepteurs collabo, psychopathes, pédophiles, chauffards qui prennent la fuite, types qui parlent tout seul dans la rue, alcooliques, clochards, skinheads capables de foutre le feu à un clochard, bourreaux d'enfants, enfants martyrs qui devenus adultes martyrisent leurs enfants à leur tour… Je sais qu'il est scandaleux de mélanger bourreaux et martyrs mais il est essentiel d'entendre que les brebis du christ, ce sont les deux, bourreaux autant que victimes, ses clients ce ne sont pas seulement les humbles - si digne d’estime- mais aussi, mais surtout ceux qu'on hait et méprise, ceux qui se haïssent et se méprisent eux même et qui ont de bonnes raisons pour cela »

Emmanuel Carrere, l’Adversaire.

 

Le soir du 8 janvier 1993, Jean-Claude Romand assassine sa femme. Le lendemain matin, il abat leurs deux enfants de sept et cinq ans avec une carabine. Et s'en va tuer ses parents, à une centaine de kilomètres de là. De retour chez lui, il avale des barbituriques, périmés. Jean-Claude Romand survit. L'enquête démontre rapidement que la vie qu'il menait depuis dix-huit ans n'était qu'un mensonge. On le croyait médecin, chercheur à l'OMS. En vérité, il avait arrêté ses études de médecine à la fin de la deuxième année. Et il passait ses journées à errer au hasard des routes, des parkings, des hôtels, des cafés. Existence clandestine parfaitement vide et blanche. Il avait fait vivre sa femme et ses enfants en escroquant ses parents, ses beaux-parents, sa maîtresse et autres proches. Surcroît d'ignominie dans l'imposture, il a fourni à prix d'or de faux médicaments anticancéreux. Trois ans après les faits, procès en cour d'assises. Condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité. Prisonnier modèle, Jean-Claude Romand se dit habité par une foi chrétienne intense, du meilleur effet sur ses visiteurs de prison. Il a maintenant 45 ans. Il est détenu à Châteauroux. 

 

Dans quelles circonstances avez-vous décidé de consacrer un livre à cette affaire?

Emmanuel Carrère. J'avais lu cette histoire avec une espèce de sidération. J'ai su tout de suite que j'avais envie d'écrire quelque chose là-dessus. J'ai été tellement sidéré que j'ai même eu la tentation de me transformer en journaliste de fait divers, c'est-à-dire de foncer sur place. A ce moment-là, il y avait pour moi un modèle. 

 

De sang-froid de Truman Capote?

E.C. Un livre que j'admire énormément. Quand il est tombé sur un fait divers analogue, Capote a quitté New York, a rejoint le lieu des crimes, le Kansas, deux jours après les faits et y est resté pendant plusieurs années. Moi, je n'ai pas bougé. Ce qui m'intéressait, ce n'était pas l'information extérieure que je pouvais pêcher en faisant l'enquêteur. Cette affaire me travaillait à cause de la part d'imposture qui existe en nous et qui ne prend que très rarement des proportions aussi démesurées, tragiques, monstrueuses. Il y a, en chacun de nous, un décalage entre l'image qu'il donne, qu'il souhaite donner aux autres, et ce qu'il sait qu'il est lui-même, quand il se retourne dans son lit sans arriver à s'endormir. Le rapport entre ces deux hommes-là, c'était ce qui m'attirait. J'y voyais l'occasion d'en parler sous la forme de la tragédie, pas de la chronique intimiste. Sur le moment, je ne me disais pas cela de façon aussi précise et articulée. Je ne savais pas ce que je voulais faire. Mais ça me trottait dans la tête. Alors, j'ai fait un pas dont les conséquences ont été énormes pour la suite de ce livre. 

 

Un pas, c'est-à-dire?

 

E.C. Si je voulais m'attaquer à cette histoire, j'étais obligé de prendre contact avec Jean-Claude Romand. Je lui ai écrit une lettre qui m'a vraiment coûté beaucoup d'effort, de brouillons, et à laquelle il n'a pas répondu. Je m'étais dit que s'il ne me répondait pas, j'étais libre, je faisais ce que je voulais de cette histoire. Le temps passant, j'ai constaté que je ne recevais toujours rien. J'ai relancé son avocat par l'entremise de qui j'avais écrit. Il m'a envoyé paître tout bonnement. J'ai considéré que c'était une fin de non-recevoir. Je me suis orienté vers une forme très romanesque et librement inspirée. Je tournais autour d'une image qui était celle d'un homme qui marchait dans la neige. Une phrase m'avait aimanté dans l'un des articles de Libération, qui se terminait par: «Et il allait marcher seul dans les forêts du Jura.» Pour moi, l'image centrale c'était ce type qui passait ses journées, années après années, à marcher dans les forêts. En fait, je crois qu'il passait beaucoup plus de temps à traîner dans les librairies, sur les autoroutes ou dans les cafétérias. A partir de cette image de l'homme qui marchait dans la forêt s'est construit quelque chose qui, tout à coup, est sorti un an après et qui devint un roman, La classe de neige. 

 

La classe de neige n'est née d'aucun fait divers précis?

 

E.C. Aucun. Hélas, les histoires de crimes sur des enfants existent. C'était une espèce de brouet qui s'est fait tout seul. J'ai écrit ce livre très vite sans très bien savoir ce que je faisais, avec une part d'inconscient sans doute. Quand il a paru, je ne pensais plus du tout à l'affaire Romand. Et j'avais l'impression que ce qui m'avait intéressé dans ces crimes s'y trouvait. Donc c'était fini. Le livre a eu du succès. Et un jour j'ai reçu une lettre de Romand. Il avait lu le livre et, deux ans après ma propre lettre, il me répondait pour me dire que si j'étais toujours intéressé pour écrire sur son histoire, il était partant. Cela a été très perturbant, parce que je m'étais éloigné de cette histoire. J'ai répondu à Romand sans m'engager. Peu à peu, on a entretenu une correspondance. Je n'osais pas aborder l'affaire, j'avais l'impression que lui non plus. Il racontait sa vie en prison. Et puis il est venu à parler de sa foi. C'est clairement ce qui le soutient et qui donne sens - je ne sais pas lequel - à la seconde partie de sa vie. C'est aussi pour moi une des énigmes de ce livre. Il s'est mis à m'en parler assez librement. Petit à petit, l'envie d'écrire sur ce sujet m'est revenue. 

 

Il vous a demandé si vous étiez croyant vous-même?

 

E.C. Oui. Je lui ai répondu par l'affirmative, pas du tout hypocritement, mais dans une sorte d'incertitude totale. Je me sens agnostique, au sens le plus littéral du terme. Ce principe d'incertitude est pour moi une sorte de moteur dans la vie et même dans mes livres. On ne peut savoir quelle est la vérité. Kafka avait cette phrase magnifique: «Je suis très ignorant, la vérité n'en existe pas moins.» Me rapprochant de lui et de son histoire, j'ai éprouvé un désir d'être un peu croyant. 

 

L'aviez-vous jamais été?

 

E.C. Disons que je m'étais beaucoup posé la question. J'ai lu beaucoup d'auteurs mystiques. Mais, à ce moment, j'ai eu une volonté d'être croyant, voire même chrétien, comme si c'était la seule façon d'approcher d'une telle monstruosité. Comme si vous étiez dans un tunnel, et que vous ne puissiez imaginer qu'il y ait au bout une petite lumière qui indiquerait une sortie. Il y a eu pour moi un minipari pascalien et une sorte de viatique pour approcher de ce drame. 

 

Vous n'avez jamais abordé l'affaire?

 

E.C. Je n'ai jamais pensé une seconde que Romand me dirait à moi, entre quatre yeux, ou m'écrirait des choses qui ne figureraient pas dans le dossier d'instruction. Il a été interrogé pendant deux cent cinquante heures. Son procès a duré une dizaine de jours d'une intensité sidérante. Toute l'information nécessaire s'y trouvait, il ne pouvait rien ajouter. J'ai toujours pensé que Romand essayait de dire la vérité sans dissimulation au juge d'instruction comme à la présidente du tribunal. Son problème était de se la dire à lui-même. L'accès à sa propre vérité lui était impossible. Je n'avais pas l'impression qu'il pouvait exister une sorte de double fond que j'aurais fouillé en ayant sa confiance. Cela m'a été confirmé quand j'ai assisté au procès qui a été d'une grande tenue. J'ai été très frappé par la qualité humaine des chroniqueurs judiciaires. Dans ce procès, les faits étaient établis et avoués. Vu leur gravité, il était clair que la peine serait très lourde. L'enjeu était uniquement humain. On essayait de comprendre ce qui pouvait être compris. Presque tous les acteurs du procès - de l'accusé au juge en passant par les avocats, l'avocat général - s'y sont essayés. 

 

Avez-vous pris des notes pendant le procès?

 

E.C. J'ai rempli des carnets complets. Puis j'ai entamé un récit objectif. Mais j'avais des problèmes de points de vue. Je suis donc retourné sur les lieux. Je ne me suis pas livré à un énorme travail d'enquête comme l'avait fait Capote. J'ai rencontré un ami proche de Romand, que j'appelle Luc dans le livre, et j'ai essayé d'écrire de son point de vue. Il me paraissait presque obscène d'entrer dans le personnage de Romand. J'ai abordé le drame de biais en me posant la question: «Et si, un jour, mon meilleur ami apprenait que j'ai tué toute ma famille et que je lui ai menti, depuis toujours, que se passerait-il?» Je tenais une voie. Finalement, ce qui occupe maintenant une quinzaine de pages au début du livre en faisait alors une cinquantaine. Coincé à nouveau, j'ai fait une pause. Travailler sur une telle histoire est éprouvant. Je me demandais ce qu'il y avait de tordu dans ma tête pour que je m'y intéresse tellement. Sur ce point, les réactions des lecteurs me rassurent en me prouvant que cela touche quelque chose d'universel et ne vient pas d'une fascination morbide personnelle. 

 

Vous aviez donc renoncé...

E.C. Il s'est passé encore deux années pendant lesquelles j'ai continué à correspondre avec Romand, de façon plus sporadique. J'ai vraiment freiné des quatre fers pour ne pas écrire ce livre. Mais j'ai ressenti que si je ne l'écrivais pas, je n'écrirais plus rien d'autre. J'ai choisi alors une méthode plus minimaliste. Profil bas, n'essayons pas de faire un bel objet littéraire. Oublions Truman Capote et son roman symphonique de l'Amérique moderne. Faisons court avec le sérieux du journaliste de la façon la plus neutre possible. Mais cela coinçait encore. A l'automne 1998, j'ai enfin compris une chose d'une simplicité totale: je devais écrire à la première personne. Or, je n'ai jamais écrit à la première personne. «Je» m'est assez difficile. A partir du moment où le «je» est venu, dès la première phrase, le reste a suivi. Il y avait le travail antérieur - ces centaines de pages écrites. L'histoire, je l'avais prise par tous les bouts. J'ai reconstitué chronologiquement mon rapport avec cette histoire et j'ai écrit ce que je ressentais. Mais, pour moi, ce n'était pas un roman. 

 

Plutôt un récit?

 

E.C. Un rapport. Philip K. Dick disait - lui qui écrivait la science-fiction la plus échevelée - que ses livres n'étaient pas vraiment des romans, mais des rapports. J'avais la même impression. En deux mois, je suis arrivé au bout de mon livre. Je l'ai apporté à mon éditeur qui en a programmé la publication pour le printemps dernier. Au début de l'année, j'ai paniqué, j'ai eu l'impression qu'il y avait en lui quelque chose de radioactif. J'ai retiré le livre à l'éditeur. A commencé une période de dépression. J'avais l'impression d'avoir fait quelque chose de mal. Il me semblait que j'avouais une fascination et une affinité absolument monstrueuses. Durant l'année, un travail intérieur s'est fait. J'ai compris que cette fascination, tout le monde l'éprouvait. Peu à peu, le sentiment de malaise et de culpabilité s'est dissipé. De la honte je suis passé à la fierté. Comme une victoire. Sept ans à ramer, pour arriver enfin à quelque chose qui a une valeur pour autrui. 

 

Comment est venu le choix du titre, L'adversaire?

 

E.C. D'une lecture de la Bible qui était liée à mon interrogation religieuse. Dans la Bible, il y a ce qu'on appelle le satan, en hébreu. Ce n'est pas, comme Belzébuth ou Lucifer, un nom propre, mais un nom commun. La définition terminale du diable, c'est le menteur. Il va de soi que l' «adversaire» n'est pas Jean-Claude Romand. Mais j'ai l'impression que c'est à cet adversaire que lui, sous une forme paroxystique et atroce, a été confronté toute sa vie. Et c'est à lui que je me suis senti confronté pendant tout ce travail. Et que le lecteur, à son tour, est confronté. On peut aussi le considérer comme une instance psychique et non religieuse. C'est ce qui, en nous, ment. 

 

Pendant le procès, des journalistes présentaient Romand comme le «démon». Vous, vous voyez en lui un «damné»?

 

E.C. Oui, j'avais l'impression que l'adversaire, c'était ce qui était en lui et qui, à un moment, a bouffé et remplacé cet homme. J'ai l'impression que, dans cette arène psychique qui existe en lui, se déroule un combat perpétuel. Pour le pauvre bonhomme qu'est Jean-Claude Romand, toute la vie a été une défaite dans ce combat. 

 

A-t-il lu le livre?

 

E.C. Quand finalement j'ai pris la décision de le publier, je lui ai donné à lire les épreuves. Je lui avais expliqué que je ne lui accordais aucun droit de regard. Je les lui donnais par scrupule, mais c'était assez cruel parce qu'il ne pouvait rien changer. J'ai eu des échos de sa lecture par cette visiteuse de prison dont il est question dans le livre. Elle m'a dit qu'il était bouleversé. Mais ce qui le faisait souffrir, ce n'est pas tant de voir sa vie étalée - elle l'a été au procès - que ma position agnostique. Cette foi dont j'ai tâché de m'approcher au maximum, que j'ai essayé, presque, de partager. Contrairement à son attente, le livre n'explique pas «Voilà, Jean-Claude Romand a commis des crimes épouvantables et maintenant il est sur la voie de la Rédemption». Simplement, il donne voix aux deux points de vue. Celui de ses amis visiteurs de prison qui le voient comme quelqu'un qui vit une expérience spirituelle intense, et celui de la journaliste de Libération qui parle de la «dernière des saloperies» à propos de la faculté qu'a Romand de se réfugier dans la foi. Romand aurait aimé que je me rallie au premier jugement... 

 

Donc, vous ne tranchez pas...

E.C. Dans les rapports sur Romand, un psychiatre disait, à propos de sa foi, qu'on ne pouvait être qu'agnostique. C'est mon point de vue. Il y a deux questions emboîtées. La première est celle de l'existence de Dieu. La seconde, si Dieu existe, est de savoir si c'est à Lui que Romand a affaire ou si c'est toujours à l' «adversaire» qui prend le masque de Dieu? C'est la question que je pose à la dernière page, et c'est le c?ur du livre. 

 

A propos de cet adversaire, le lecteur pourrait vous prendre pour un héritier de Bernanos, de Julien Green, de tous ceux qui croient à la présence réelle du diable.

E.C. A ça je ne crois pas. Mais tout de même, que quelque chose en nous soit ce qu'on appelait le diable, une telle histoire me paraît le prouver. Mais, la différence entre croire au diable comme incarnation réelle et y croire comme instance psychique existant en chacun ne me paraît pas si énorme. Sans doute parce que mon point de vue n'est pas religieux. 

 

Il y a des «monstres» dans vos précédents livres. Il est question de Frankenstein dans Bravoure. Et puis il y a La classe de neige...

E.C. Effectivement, dans La classe de neige, le père était un monstre. Il y a un rapport très intime entre ce livre et L'adversaire. J'ai écrit La classe de neige après un premier abandon de l'affaire Romand en y intégrant l'image essentielle qu'avait fait naître sa personnalité. Mais ensuite Romand m'a dit qu'il avait l'impression que La classe de neige était un récit de son enfance. Pas littéral, mais qui le touchait de près. En sorte que j'ai souvent pensé au personnage de L'adversaire comme s'il était un peu l'enfant de La classe de neige grandi. Quelqu'un de replié depuis longtemps dans une espèce d'autisme, enfermé en soi. 

 

Vous rappelez que, dans la famille de Romand, le mensonge était banni et qu'en même temps on lui apprenait à mentir pour ne pas faire de peine à sa maman.

E.C. C'est une chose qui est apparue clairement pendant le procès. Ces pratiques de pieux mensonges étaient très troublantes. Il ne fallait pas faire de peine, pas se vanter. Il ne fallait jamais mentir et à chaque moment on vous enseignait à mentir. Cela paraît exagéré, la façon dont un petit mensonge de base produit cet engrenage qui dure dix-huit ans et aboutit au drame. Autre chose m'hypnotisait dans cette histoire. Quand on s'est aperçu qu'il menait une double vie, que l'autre «vie» était vide. C'est sur ce vide-là que j'avais envie d'écrire, sur ce qui pouvait tourner dans sa tête pendant les journées passées sur des parkings d'autoroute. J'ai essayé d'encadrer ce vide pour que le lecteur perçoive intimement ce que c'était que de vivre dans ce monde vide et blanc. 

 

A propos de vide, ce qui frappe, c'est qu'on a fouillé sa vie sous tous ses aspects, sauf sa vie sexuelle. Vous dites que les psychiatres n'ont pas beaucoup exploré ce domaine, et qu'il y a de grands blancs.

E.C. On n'en a pas parlé du tout. De toute évidence, il n'avait pas une sexualité heureuse et épanouie. 

 

C'était un homme non touché, non caressé. A la fin, il allait voir des masseuses pour enfin avoir un corps.

E.C. Oui, il allait dans des salons de massage et il avait l'impression d'exister un peu. 

 

Dans la littérature française, beaucoup de grands écrivains ont rapporté des faits divers, relaté des procès. Pour ce siècle, je pense à Gide, à Mauriac, à Jouhandeau. Mais votre livre n'est-il pas un «objet littéraire» d'un genre nouveau en France?

 

E.C. Je ne sais pas. Tous les romans s'inspirent de quelque chose. Le Rouge et le Noir ou Madame Bovary ont été inspirés par des faits divers. J'ai lu les livres de Gide dans la collection «Ne jugez pas» comme La séquestrée de Poitiers, que je trouve remarquables. Mais pour Gide, Mauriac et les autres, ces ?uvres n'étaient pas centrales dans leur travail. Alors que, pour moi, c'est un investissement littéraire total. 

 

Est-ce que, à un moment dans votre vie, vous avez eu peur du diable? Dans des cauchemars, d'une présence du malin?

 

E.C. Je ne crois pas. Cette figure du diable, à laquelle Bernanos et Julien Green croyaient dur comme fer, n'est pas mon affaire. Je redoute ce qui, dans l'esprit de chacun d'entre nous, est le diable ou le menteur. 

 

Quand vous étiez enfant, quelle forme prenait la peur? Qu'est-ce qui vous terrifiait, vous angoissait, qui était extérieur à vous et en même temps en vous?

 

E.C. J'ai du mal à me rappeler ces peurs, parce que j'ai l'impression que je leur ai donné très tôt une représentation en lisant ces récits fantastiques dont La classe de neige est tellement colorée, tous ces récits d'épouvante qui permettent à la fois de nommer, d'apprivoiser ses peurs et de leur donner des visages. Le propre de la peur, c'est l'absence de visages, on ne sait pas de quoi on a peur. Justement les histoires d'épouvante permettent d'avoir peur de quelque chose. 

 

On comprend les difficultés morales, psychologiques que vous avez surmontées... Mais du point de vue littéraire?

 

E.C. J'ai veillé à ce que cela soit écrit le plus simplement possible. Il y a eu un travail constant de resserrement. Je crois que c'est le livre pour lequel j'ai eu le plus de jeux d'épreuves: quatre au lieu des deux habituels. Mon écriture tend au dépouillement. Les phrases doivent être conductrices d'électricité. Plus elles sont simples, plus le courant passe. Ce n'est pas une règle générale. Juste ma pratique personnelle. 

 

Simenon compte-t-il pour vous?

E.C. Oui. J'ai adapté plusieurs de ses romans à l'écran. C'était une expérience très troublante. A la première lecture on se dit que le boulot est fait. Tout y est. Et dès qu'on commence à regarder de plus près, on s'aperçoit qu'il n'y a rien. Son écriture est comme une savonnette, extraordinairement virtuose et vicieuse, mais ça se barre de partout. Il y a en elle quelque chose de fuyant et de tordu. 

 

Les derniers mots du livre sont «crime» et «prière». «Prière» est aussi à prendre au sens non religieux?

E.C. La possibilité d'échapper à la culpabilité d'écrire cette histoire était d'imaginer une porte de sortie. Une rédemption. On n'est pas forcé de voir cela de façon religieuse, dogmatique, mais malgré tout, dès qu'il est question de rédemption et de prière, c'est religieux. Le récit raconte quelque chose qui est arrivé à un être humain et parle à d'autres êtres humains. 

 

Ce qui est frappant aussi, c'est l'incroyable légèreté de vivre qu'il semble avoir en prison, son idylle avec l'ancienne directrice d'école. La vie recommence fraîche et joyeuse. Les poèmes qu'il envoie à cette femme sont extraordinaires...

E.C. C'est très troublant. Ce sont des choses à mettre à son crédit. Cela a été dit au procès, et fait partie de l'histoire. 

 

Pour sa défense, on peut dire qu'il a voulu tuer les siens pour leur épargner le malheur d'être pauvres, à la rue...

E.C. Non, pas le malheur d'être pauvres. Il se figurait que savoir la vérité sur lui leur serait intolérable. Il préférait les savoir morts que de les savoir détruits par cette vérité. 

 

Et tout de même pauvres! Tout l'argent des beaux-parents, des parents, avait été dépensé. A la rue, sans logis, sans rien.

E.C. C'est tout ce qu'on appelle, en termes de taxinomie psychiatrique, les crimes altruistes. Il a tué les personnes qu'il aimait le plus au monde. 

 

Pour les protéger du malheur...

E.C. Et de la vérité sur lui. Pour se protéger de leurs regards sur lui. 

 

Autre chose inouïe: il n'a pas eu à se cacher. Il n'a pas eu à monter des plans. Personne ne s'intéressait à lui au point de vérifier ses dires.

E.C. Il n'y a effectivement pas eu de plan machiavélique. Tout s'est passé au jour le jour. Il était à la merci du premier coup de fil. Et, en dix-huit ans, ce coup de fil n'a jamais eu lieu. C'est sidérant. 

 

Dès sa jeunesse, il n'était vraiment nécessaire à personne. Il était là, on était heureux de le voir; il n'était pas là, on se passait de lui.

E.C. En même temps, il était très aimé de ses parents. C'est quand même une histoire de grande solitude, avant et après le drame. 

 

Jeune homme, il avait fait semblant d'être agressé, avec sa voiture, et il était rentré blessé pour avoir des choses à dire à sa bande de copains.

E.C. Oui. Pour se rendre intéressant, comme on dit des enfants. Il avait des comportements très enfantins. 

 

Dans votre vie d'écrivain, quelle place maintenant tient ce livre à vos propres yeux?

 

E.C. J'ai la conviction que ce livre met fin à un cycle. Ma fascination pour la folie, la perte de l'identité, le mensonge, c'est fini. L'adversaire est à la fois une espèce de pré- et de post-scriptum à La classe de neige. Pour moi, ce sont des livres jumeaux. L'un exploite l'imagination littéraire, l'autre l'exactitude du document. Je sais qu'autre chose va venir, je ne sais pas quand, je ne sais pas quoi. Je ne peux pas aller plus loin. Cela ne veut pas dire que je me mette à la comédie légère, mais je crois que je peux faire des livres plus ouverts, qui ne soient plus des livres d'enfermement. Mais je ne suis pas pressé.

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