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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Articles avec #livres

Ne fuis pas ta tristesse..

8 Octobre 2017, 04:11am

Publié par Grégoire.

Ne fuis pas ta tristesse..

 La tristesse, qui n’a « pas forcément bonne presse » comme le dit l’homme de lettres, est aussi un « sentiment fondamental », qui « nous accompagne tout au long de notre vie ».

Selon Emmanuel Godo, l’intérêt de l’écriture est de pouvoir s’arrêter sur quelque chose, d’entrer dans les nuances, et c’est ce qu’il a fait dans cette « flânerie », qui contrebalance avec la tendance au divertissement dit salvateur de « tristesse », prônée dans la société actuelle.

Le paradoxe de la tristesse est qu’elle est un appel à la vie, à un bonheur plus fort. Elle est comme une chandelle qui garde ce que l’on a vécu d’essentiel. C’est une gardienne extraordinaire, voilà la raison pour laquelle il ne faut pas la fuir.

"... nous ne sommes jamais autant vivant que dans la conscience que nous devons mourir et, avec nous ce monde, ces êtres aimés..."

La tristesse, ce sentiment qui nous relie à notre royaume intérieur par le chemin des larmes.

Dans cette tristesse, nous pouvons trouver une étrange paix qui nous apprend à vivre en équilibre entre présence et absence. Et, si nous savons l’écouter, nous découvrons une joie. Une joie inexpugnable. Car la tristesse n’est pas le contraire de la joie : c’est la joie qui reprend son souffle, qui fait une halte pour mieux s’élancer.

Cet ouvrage n’est pas l’oeuvre d’un érudit, mais d’un flâneur. En nous ouvrant le jardin secret de ses passions littéraires et de ses peines personnelles, l’auteur nous invite à revisiter les sentiers buissonniers de nos propres vies.  

 

Emmanuel Godo, né en 1965, est agrégé de lettres, docteur ès lettres et professeur de littérature en classes préparatoires au lycée Henri-IV à Paris. Il a écrit plusieurs essais centrés sur les rapports entre des écrivains (Hugo, Sartre, Huysmans, Claudel, Nerval, Musset, Barrès) et l’expérience intérieure, en particulier la spiritualité. Il est l’auteur de deux essais remarqués, Pourquoi nous battons-nous ? 1914-1918 : les écrivains face à leur guerre (Éditions du Cerf), et La conversation, une utopie de l’éphémère (PUF).

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Voyages

2 Octobre 2017, 03:59am

Publié par Grégoire.

Voyages

"Regarde-les donc bien ces apatrides, toi qui as la chance de savoir où sont ta maison et ton pays, toi qui à ton retour de voyage trouves ta chambre et ton lit prêts, qui as autour de toi les livres que tu aimes et les ustensiles auxquels tu es habitué.

 

 

Regarde-les bien, ces déracinés, toi qui as la chance de savoir de quoi tu vis et pour qui, afin de comprendre avec humilité à quel point le hasard t'a favorisé par rapport aux autres.

 

 

Regarde-les bien, ces hommes entassés à l'arrière du bateau et va vers eux, parle-leur, car cette simple démarche, aller vers eux, est déjà une consolation ; et tandis que tu leur adresses la parole dans leur langue, ils aspirent inconsciemment une bouffée de l'air de leur pays natal et leurs yeux s'éclairent et deviennent éloquents.

 

 

Telle est bien en effet notre nature : tout le mal qui a lieu ici-bas, nous en sommes informés. Chaque matin, le journal nous lance en pleine figure son lot de guerres, de meurtres et de crimes, la folie de la politique encombre nos pensées, mais le bien qui se fait sans bruit, la plupart du temps nous n'en savons rien. Or cela serait particulièrement nécessaire dans une époque comme la nôtre, car toute oeuvre morale éveille en nous par son exemple les énergies véritablement précieuses, et chaque homme devient meilleur quand il est capable d'admirer avec sincérité ce qui est bien.

 


Stefan Zweig, Voyages

 
 
Voyages.
Ce recueil consacré au voyage rassemble dix-sept récits inédits en français, publiés essentiellement dans des journaux ou des revues entre 1902 et 1939. Grand voyageur, insatiable curieux de l'ailleurs, Stefan Zweig a passé des années à parcourir le monde. Jusqu'en 1914, il est un voyageur au pied léger, attentif, enthousiaste ; la fête est au cœur de ses récits dans La Saison à Ostende, La Fête à Montmartre. Après le début de la Première Guerre mondiale, l'Histoire et ses événements dramatiques viennent entraver le voyage. Le regard de Zweig se teinte alors de nostalgie, et c'est en fouillant le passé que le voyageur-écrivain cherche à appréhender le destin de Florence ou d'Anvers. De l'insolite Visite au royaume des milliards, plongée dans les entrailles de la Banque de France, jusqu'à la poignante Maison des mille destins, où le voyage devient synonyme d'exil pour les juifs persécutés, ces textes, dans leur diversité, nous font pénétrer plus avant dans l'œuvre de l'écrivain, mais aussi dans son univers intérieur.

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J'ai bien souvent de la peine avec Dieu...

22 Septembre 2017, 03:16am

Publié par Grégoire.

J'ai bien souvent de la peine avec Dieu...

« Lisez donc, sans scrupule ! »  Le conseil donné par l'abbé à sa jeune correspondante peut sans doute faire sourire quelques esprits se croyant émancipés. De fait, il nous replonge dans les tourments et les tournants d'un christianisme désormais si loin du nôtre qu'il faut un petit effort mental pour y accéder. Nous regardons de trop haut ou de trop loin cette époque où l'Église se frottait à la République, oubliant qu'elle fut une ère de conversions et d'intense rayonnement catholique, artistique, mystique. Pour y entrer pleinement, faut-il donc convoquer Huysmans, Léon Bloy, Péguy, Claudel, Bernanos, Élisabeth de la Trinité et Thérèse de Lisieux, les poètes jusqu'à Max Jacob ? 

Quand elle écrit à celui qui est un peu l'aumônier du Tout-Paris, son confesseur mi-littéraire mi-mondain, Marie Noël n'est pas la poétesse que nous commençons à redécouvrir, pile un demi-siècle après sa mort, et alors que l'Église catholique a ouvert la cause de sa béatification. C'est une femme de 35 ans qui erre de crise en drame. Jeune Auxerroise à l'enfance préservée et cultivée, Marie Rouget – son nom de famille – a subi la mort de son petit frère à la veille de Noël – d'où le pseudonyme sous lequel elle est passée à la postérité –, la déception amoureuse, la crise religieuse et la dépression nerveuse. Cette matière sombre, une alchimie intime la transforme bientôt en poésie lyrique, dont les Chants de la merci,publiés en 1930. 

La parution de la correspondance entre Marie Noël et l'abbé Mugnier, excellemment présentée par Xavier Galmiche, n'est pas une simple curiosité pour érudits, mais un authentique événement littéraire, spirituel et intellectuel. Le merveilleux titre, J'ai bien souvent de la peine avec Dieu, donne le ton. On entre dans une conscience profondément travaillée par le désir et la douleur de chercher, une mystique trempée dans un grand feu. « Croire !... Croire ! Comment expliquer ? » Marie se débat « jusqu'à l'abîme, jusqu'à l'angoisse de sentir (s')échapper dans un infini de plus en plus vaste », faisant quelque peu craquer « les contours arrêtés de (sa) foi catholique ». Loin de l'inhiber, l'abbé l'encourage à découvrir Baudelaire ou Walt Whitman et l'aide à se libérer intérieurement. Le directeur de conscience ne se montre jamais avare de formules marquantes, parfois déconcertantes quand il lui écrit, en 1925 : « Vos vers sont magnifiques, émouvants au-delà de toute expression. Mais à votre place je ne les publierais pas... encore. » Il est proprement fascinant de voir Marie Noël grandir sur tous les plans. Insensiblement, l'échange épistolaire privé devient un monument de complicité et d'écriture, la relation se rééquilibre à mesure que l'abbé vieillit et que l'écrivaine s'affirme. Ces lettres s'imposent comme un (futur) classique de la spiritualité, un peu comme les écrits de la petite Thérèse dont, à maints égards, on entend ici l'écho.

 

J'ai bien souvent de la peine avec Dieu. Correspondance, de Marie Noël, et de l'abbé Mugnier, Cerf, 25€.

 

 

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Victor Hugo et Dieu...

20 Septembre 2017, 03:58am

Publié par Grégoire.

Victor Hugo et Dieu...

Dans son récent ouvrage : Protée et autres essais (1), le brillant analyste littéraire Simon Leys fait revivre Victor Hugo en exil à Guernesey et décrit la solitude du poète. Hugo, écrit-il, « se retrouvera bientôt avec seulement deux interlocuteurs _ mais ceux-ci au moins étaient à sa mesure _, Dieu et l'Océan ». Depuis longtemps, la démesure de Dieu hantait le grand poète, et l'exil ne faisait qu'aviver sa curiosité, exalter son inspiration, la fièvre intellectuelle qui le portait à se mesurer avec la divinité et avec la parole humaine prétendant l'atteindre. On ne sait plus guère qu'un immense poème finira par porter le titre solaire : Dieu, et fut le résultat inachevé de plusieurs épisodes littéraires dont l'histoire est complexe, l'élaboration laborieuse, reflet gigantesque d'une effervescence intérieure que défiait ce Dieu obsessionnel.

La quête de Dieu traduite en « épopée métaphysique », il fallait être Hugo pour s'y aventurer, et pas comme Dante composant une « divine comédie », mais comme un esprit vorace, multiple, ambitionnant l'universel, obstiné à affronter la question qu'il eût souhaité être la question du siècle. Le théologien Jean-Pierre Jossua, dans Pour une histoire religieuse de l'expérience littéraire (2), lui dédie deux études magistrales et écrit : « Après tout, c'est bien, malgré des longueurs, des platitudes, d'incroyables cocasseries parfois, la seule oeuvre de poésie religieuse de quelque ampleur que le XIXe siècle ait vue naître en France. »

La renommée de Hugo est restée telle, après les obsèques nationales, que les tentatives d'exploitation idéologique n'ont pas manqué. Certaines entreprises apologétiques ont voulu le mobiliser en faveur d'un catholicisme « intégral » ; il suffisait d'un montage naïf de citations pour édifier un monument flatteur pour les chrétiens. Charles Péguy ne l'entendait pas du tout de cette oreille : « Hugo ne fut jamais chrétien. Il ne l'était pas... Vaguement panthéiste... chrétien, c'est certainement ce qu'il fut le moins ; il ne le fut pas du tout. »

Un poète que la foi en Dieu n'a cessé de faire écrire et agir

L'oeuvre reconstituée et relue par une critique honnête n'autorise ni les interprétations trop édifiantes ni les dénégations outrancières de Péguy. Il s'agit de Dieu et d'un homme, un poète, que la foi en Dieu n'a cessé de faire écrire et de faire agir. C'est ce que démontre Emmanuel Godo, dans un essai pénétrant, méthodique et profond : Victor Hugo et Dieu (3). Cette concision convient au face-à-face que poursuit le poète des grandeurs, qui cherche à penser seul, à épuiser les possibilités du poème, conscient cependant que l'impossibilité est au bout de la parole. Emmanuel Godo a pris le parti de chercher Hugo dans ses écrits tout au long de sa vie. L'essayiste arrive à la conclusion que, chez Hugo, la foi en Dieu « détermine ses recherches esthétiques, sa philosophie de l'histoire, sa conception de l'éthique et son engagement politique », et l'auteur s'avance jusqu'à écrire, au risque de l'ambiguïté, que « l'on peut considérer Hugo comme l'un des écrivains les plus mystiques du XIXe siècle ».

Jean-Pierre Jossua avait précisé les termes d'une analyse décisive quand il écrivait : « Hugo, l'un des très rares poètes de notre langue dont l'oeuvre comporte une visée non seulement vaguement religieuse mais réflexivement théologique, et de surcroît l'un des seuls poètes français authentiquement »

populaire. L'oeuvre de Hugo, en dehors même de Dieu, atteste, aussi bien dans ses romans célèbres que dans L'Art d'être grand-père ou Les Contemplations, que l'argumentaire et la symbolique vont au-delà de la dissertation métaphysique, d'une exaltation piétiste. On ne pourra tirer Hugo du côté de l'athéisme, car s'il est une position qu'il a condamnée, c'est l'athéisme ; les choses sont moins nettes pour le panthéisme que l'on a souvent discerné dans des formules ambivalentes.

Il parle sur Dieu et il parle à Dieu ; il parle de l'homme à cause de Dieu, pour la cause de Dieu

Hugo parle de Dieu surabondamment et son discours sur Dieu (théologie) s'impose à l'étude proprement religieuse par son insistance et son parcours. Il parle sur Dieu et il parle à Dieu ; il parle de l'homme à cause de Dieu, pour la cause de Dieu. Son itinéraire, qui est parti de l'influence voltairienne héritée de sa mère, aurait pu se stabiliser dans un culte de l'Etre suprême. Avec le projet de tracer le chemin qui conduit à la question de Dieu tout être pensant, il a indiqué les stades de la recherche qui tiennent à évacuer, dans la théologie courante et dans les opinions croyantes, les images du Dieu vengeur, voire du Dieu clément.

Pris au piège de l'anthropomorphisme, le poète l'exploite dans la profusion métaphorique et symbolique nécessaire à l'originalité de sa poésie. Dans l'évolution de l'interrogation spéculative, l'athéisme est le degré zéro ; l'esprit traverse les stades du scepticisme, de l'agnosticisme, du manichéisme écartelé selon l'habitude entre bien et mal, du polythéisme, règne des dieux du paganisme, de la religion promulguée par Moïse, du christianisme. Les stades ultimes en dessineront le dépassement : une forme de rationalisme avec le mythe du Progrès, doté de la plus grosse des majuscules ; le mysticisme culminant dans un Dieu qui se révélerait enfin et exigeant la contemplation.

C'est l'achèvement que Hugo accuse le christianisme de ne pas favoriser comme il devrait. L'Eglise catholique pour sa part a trahi les Evangiles, abandonné l'absolu pour les compromissions, combattu la liberté, intronisé le prêtre à la place de Dieu qui appelle les prophètes et les mages. Hugo ira au terme d'un procès qui n'est pas vulgairement anticlérical, en dépit des apparences. Il achoppera contre ce qui le fascine : l'Infini, l'Inconnaissable, l'Innommable, mais ces frontières qui ne se laissent pas abattre sont un stimulant perpétuel. De l'in-connaissance à la volonté de connaissance, du doute permanent à l'affirmation tout aussi persévérante, on est avec Hugo dans des problématiques qui ne sont pas de son invention et auxquelles il ne peut offrir d'autre issue que le drame contradictoire : choc de l'infini et de l'indéfini, conscience du mystère.

Une sorte de christianisme social se profilait dans ses engagements

La croyance minimaliste du déisme aurait pu séduire ce puriste véhément qui rejetait toute religion instituée. Il l'a éludée par l'affirmation d'un Dieu personnel, du « Dieu vivant » et d'une Providence, par son acceptation de la prière, de l'espérance, en désespoir de cause, et son appel à l'amour. L'amour était le dernier mot du divin mais d'abord de l'humain. Hugo disait des Misérables que c'était « un livre religieux » et on a souvent et sans difficulté salué l'évangélisme qui colore ce roman universellement connu. Une sorte de christianisme social, qui ne disait pas son nom, se profilait dans ses engagements sociaux et politiques. Il tenait la Révolution française pour « le plus grand pas de l'humanité depuis Jésus-Christ ».

Que la littérature soit un « lieu théologique », l'oeuvre de Hugo en apporte une illustration aussi voyante qu'est prolixe sa poésie. Elle a quelque chose à proposer à la théologie « officielle » et pour le développement du langage religieux. Elle enrichit le champ théologique, le prolonge, l'enlumine et l'illumine, mais souvent elle le perturbe et le dévoie. Une recherche occultiste de l'au-delà a fait déraper le théologien amateur vers les tables tournantes. Il n'a pas pu se soustraire, quelle qu'ait été son aversion pour le dogmatisme, à un échafaudage doctrinal par préceptes et principes, et c'est à une théologie personnelle qu'il travaillait sans l'admettre.

Hugo est un cas embarrassant pour beaucoup de nos intellectuels, et depuis le XIXe siècle. Emmanuel Godo, qui n'y va pas de main morte, écrit : « Que Hugo puisse être un immense écrivain et un authentique chercheur de Dieu, voilà qui dérange la doxa d'une certaine pensée contemporaine. » Ce n'est peut-être pas le mot de la fin.

Lucien GUISSARD

(1) Gallimard.

(2) Beauchesne, 1985.

(3) Le Cerf, 2002. Vient de paraître aussi : Hugo et la Bible, d'Henri Meschonnic et Manako Ono, aux Editions Maisonneuve et Larose.

 

 

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76 Clochards célestes ou presque

6 Septembre 2017, 04:16am

Publié par Grégoire.

76 Clochards célestes ou presque

« Charles Bukowski : Le vieux Buk est né en 1920 et il était déjà vieux. Le vieux Buk est mort en 1994 flétri comme un bébé juteux. Le vieux Buk est le fils unique de l’Amérique »

« Albert Cossery : Albert Cossery pratique la paresse (tout comme Perros) comme un art martial. Celui de la contemplation séditieuse »

« Michel Simon : Accusé d’être juif pendant l’Occupation, d’être collabo à la Libération, d’être agent soviétique ensuite. Une tête à se prendre des gnons. Il est le poupon tordu qui fait tapiner la tendresse »

 

L’art de l’esquisse et du portrait éclate à chaque ligne des 76 Clochards célestes ou presque. Chaque mot y est pesé. Chaque miniature brossée avec finesse et justesse, les mots dévoilent, les phrases soulignent, éclairent ces croquis savants et savoureux. C’est l’art bref du regard porté sur Antoine d’Agata, Nicolas Bouvier – Il se sert de ses chaussures pour écrireLa rosée est son encre –, et Blaise Cendrars, Billie Holiday, et Georges Perros – Notes et poèmes, petites choses de rien, aiguisés et pointus, ses mots sont tout ce qui résiste au toc et à l’insignifiance (c’est aussi ce qui pourrait être écrit à propos de Thomas Vinau), ou encore Elliot Smith et Lester Young.

« Pierre Autin-Grenier : Cher monsieur Autin-Grenier, vous faites partie de ceux qui m’ont donné envie d’écrire, donc de voir, donc d’apprendre, donc d’en rire, donc de vivre »

« Chet Baker : Chet Baker aimait le “prez” Lester Young, les grosses voitures américaines, les femmes de tous les pays et les chansons d’amour »

« Kobayashi Issa : Connaît le froid et la faim. Une existence de sandales et de crâne rasé. Une vie de timbale à manger les plantes des fossés »

 

Ces clochards célestes qui peuplent l’univers et l’imaginaire de Thomas Vinau, sont écrivains, poètes, aventuriers, buveurs, vagabonds, musiciens. Ils sont, ou se donnent des allures de mauvais garçons, ils titubent, certains boivent beaucoup, d’autres se murent dans de vertigineux silences. Ils sont connus ou ignorés, beaucoup ont déposé les armes, d’autres sans avoir l’âge de raison, donnent parfois de leurs nouvelles, dont l’auteur fait son miel. Ils vivent au bord de la littérature, comme l’on vit au-dessous d’un volcan, au raz de la poésie. Ils font souvent un pas de côté, esquissent une danse, inventent une chanson mélancolique, se moquent du présent, comme de l’avenir. Ils vivent l’instant, même s’il ne leur fait pas de cadeau. Ces clochards éclopés cultivent pour certains l’art de la chute, ils dérivent, délirent, doutent, slaloment entre mille écueils, se laissent parfois submerger, coulent et d’un ultime coup de rein revoient le ciel. Ils n’en tirent aucune gloire, la seule dont ils peuvent se prévaloir, c’est le style, ce passeport littéraire et musical. Un style porté par Thomas Vinau, un autre styliste.

 

« Mario Rigoni Stern : Mario Rigoni Stern est la goutte glacée qui capture la lumière au bout des serres d’un rapace »

 

« Jules Renard : Le ciel lui aura enseigné à nuancer ses grisailles »

 

« Elsa von Freytag-Loringhoven : La baronne est naturellement dada. La baronne est toujours ce qu’il y a de plus dada. Elle devient leur égérie internationale »

 

Thomas Vinau, en styliste amusé, brosse en quelques phrases courtes et musclées ces portraits de joyeux décalés, de « déjantés » cocasses, de clowns désespérés, d’éphémères écrivains à la plume d’argile. Pour qu’ils soient provisoirement complets, il conviendrait d’y ajouter le portrait de l’auteur, Thomas Vinau : Connu dans le Luberon pour escapades dans la forêt des Cèdres, dont il ramène toujours quelques petits contes à dormir debout. Surnommé le furet des lettres, s’il est passé par ici, il repassera par là, et par la case talent. Apprécié pour son caractère joueur et curieux, il est désormais barbu comme le capitaine Haddock et tout aussi piquant. Il a toujours un ou deux livres d’avance sur son lecteur le plus scrupuleux.

 

http://www.lacauselitteraire.fr/76-clochards-celestes-ou-presque-thomas-vinau

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"Itinéraire pour un cœur amoureux"

6 Mai 2017, 04:55am

Publié par Grégoire.

Loin des discours contemporains dominants, Fabrice Sabolo nous propose de le suivre et entrer en conversation sur l'amour, le long du chemin de notre humanité. Il ne s'agit pas d'un décorticage froid et chirurgical qui nous inviterait à regarder l'humain sans passion et à distance mais d'un itinéraire à travers éros et philia illuminant, parfois sans concession, notre dignité humaine au cœur de notre aspiration à aimer. Peut-on aimer quelqu'un ? Peut-on l'aimer pour toujours ? Peut-on dépasser le dilemme d'un amour fusionnel intense mais fugace ou d'une vie partagée, mais ô combien trop longue ? Emprunter l'itinéraire de Fabrice Sabolo, c'est marcher avec un ami et nous vouloir du bien

Loin des discours contemporains dominants, Fabrice Sabolo nous propose de le suivre et entrer en conversation sur l'amour, le long du chemin de notre humanité. Il ne s'agit pas d'un décorticage froid et chirurgical qui nous inviterait à regarder l'humain sans passion et à distance mais d'un itinéraire à travers éros et philia illuminant, parfois sans concession, notre dignité humaine au cœur de notre aspiration à aimer. Peut-on aimer quelqu'un ? Peut-on l'aimer pour toujours ? Peut-on dépasser le dilemme d'un amour fusionnel intense mais fugace ou d'une vie partagée, mais ô combien trop longue ? Emprunter l'itinéraire de Fabrice Sabolo, c'est marcher avec un ami et nous vouloir du bien

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Le Christ s'est arrêté à Eboli

27 Janvier 2017, 05:58am

Publié par Grégoire.

Cette terre sans consolation ni douceur, où le paysan vit, dans la misère et l’éloignement, sa vie immobile sur un sol aride en face de la mort."

Cette terre sans consolation ni douceur, où le paysan vit, dans la misère et l’éloignement, sa vie immobile sur un sol aride en face de la mort."

"Cette fraternité passive, cette souffrance en commun, cette patience résignée, solidaire et séculaire est le sentiment profond qui unit les paysans, lien non pas religieux mais naturel. Ils n'ont pas et ne peuvent pas avoir ce qu'on appelle une conscience politique, parce qu'ils sont, dans toute l'acceptation du terme, païens et non pas citoyens ; les dieux de l'état et de la ville ne peuvent avoir leur culte dans ces argiles ù règnent le loup et l'antique et noir sanglier, où aucun mur ne sépare le monde des hommes de celui des bêtes et des esprits, ni les frondaisons visibles des arbres des sombres racines souterraines. Il ne peut y avoir non plus de véritable conscience individuelle là où tout est lié à tout par des influences réciproques et insensibles, là où n'existent pas de limites que ne puisse briser une influence magique. Ils vivent immergés dans un monde sans déterminations, où l'homme ne se distingue pas de son soleil, de sa bête, de sa malaria ; là ne peuvent exister ni le bonheur, tel que le rêvent quelques hommes de lettres paganisants, ni l'espérance, qui sont toujours des sentiments individuels ; seule y règne la sombre passivité d'une nature douloureuse. Mais ce qui est vivant en eux, c'est le sentiment humain d'une destinée commune, et une commune acceptation. C'est un sentiment et non un acte de conscience ; il ne s'exprime pas par des discours ou par des mots, mais on le porte avec soi, constamment, dans tous les gestes de la vie, dans toutes les journées égales qui s'étendent sur ces déserts."

 

Italie, annés 30. le fascisme de Mussolini règne sur la péninsule. Carlo Levi, peintre et intellectuel turinois (1902-1975), amis de nombreux artistes comme Pavese ou Modigliani se tourne très naturellement vers un engagement politique anti-fasciste. Cela lui vaut d'être d'abord emprisonné, puis relégué en 1935 dans un village perdu de Lucanie, région déshéritée du Mezzogiorno. La vie au sein cette petite agglomération, nommée Gagliano dans le roman, est pour le citadin et artiste venu du Nord l'occasion d'un choc culturel frontal. Plus que la misère, la désolation et la malaria qui sévissent dans ce petit pays, perdu au milieu de nulle part, habité de quelques notables et d'une majorité de paysans, c'est la différence des mentalités - résignation ancestrale entrecoupée de bouffées de révolte - et de la civilisation, ici pré-chrétienne (ce qui explique le titre), croyant aux esprits, aux bêtes et à la magie, qui frappent son regard attentif et sa sensibilité. 

Livre d'un peintre (son activité principale malgré ses études de médecine), le Christ s'est arrêté à Eboli présente d'une série de tableaux très suggestifs et forts qui traduisent son questionnement devant un mode de vie, fruste et archaïque, qu'il n'aurait même jamais imaginé auparavant. 

C'est aussi le récit d'un apprivoisement : devant tant de souffrances muettes et de maladies endémiques, l'ancien étudiant en médecine reprend du service pour venir en aide aux familles de paysans. Courtisé par les notables en tant qu'homme cultivé venu de Turin, aimé par les gens simples qu'il soigne et apprend à connaître de mieux en mieux, il n'en vit pas moins dans un tel éloignement de tout ce qui faisait sa vie d'artiste citadin, que la désolation de ces collines arides se communique à lui, et que, malgré ses activités de peintre et de médecin, il finit par souffrir de cette solitude à laquelle rien ne l'avait préparé.

Le roman, dépourvu de trame mais conçu comme une succession de considérations et de descriptions puissantes, comporte une première phase portant sur la découverte de ce monde inconnu et de ses coutumes, puis devient davantage une chronique des événements qui marqueront son auteur pour le reste de sa vie. 

La force et la beauté des évocations de ce livre, leur justesse, en font un chef-d'oeuvre devenu un classique.

 

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L'Adversaire.

9 Mai 2016, 05:05am

Publié par Grégoire.

Satan, en hébreu, veut dire l'adversaire. Au terme du livre, Emmanuel Carrère se demande «est-ce que ce n'est pas encore l'adversaire qui le trompe?»

Satan, en hébreu, veut dire l'adversaire. Au terme du livre, Emmanuel Carrère se demande «est-ce que ce n'est pas encore l'adversaire qui le trompe?»

 

« Il a trouvé un refuge, c'est l'amour du christ, qui n'a jamais caché être venu pour les gens comme lui : percepteurs collabo, psychopathes, pédophiles, chauffards qui prennent la fuite, types qui parlent tout seul dans la rue, alcooliques, clochards, skinheads capables de foutre le feu à un clochard, bourreaux d'enfants, enfants martyrs qui devenus adultes martyrisent leurs enfants à leur tour… Je sais qu'il est scandaleux de mélanger bourreaux et martyrs mais il est essentiel d'entendre que les brebis du christ, ce sont les deux, bourreaux autant que victimes, ses clients ce ne sont pas seulement les humbles - si digne d’estime- mais aussi, mais surtout ceux qu'on hait et méprise, ceux qui se haïssent et se méprisent eux même et qui ont de bonnes raisons pour cela »

Emmanuel Carrere, l’Adversaire.

 

Le soir du 8 janvier 1993, Jean-Claude Romand assassine sa femme. Le lendemain matin, il abat leurs deux enfants de sept et cinq ans avec une carabine. Et s'en va tuer ses parents, à une centaine de kilomètres de là. De retour chez lui, il avale des barbituriques, périmés. Jean-Claude Romand survit. L'enquête démontre rapidement que la vie qu'il menait depuis dix-huit ans n'était qu'un mensonge. On le croyait médecin, chercheur à l'OMS. En vérité, il avait arrêté ses études de médecine à la fin de la deuxième année. Et il passait ses journées à errer au hasard des routes, des parkings, des hôtels, des cafés. Existence clandestine parfaitement vide et blanche. Il avait fait vivre sa femme et ses enfants en escroquant ses parents, ses beaux-parents, sa maîtresse et autres proches. Surcroît d'ignominie dans l'imposture, il a fourni à prix d'or de faux médicaments anticancéreux. Trois ans après les faits, procès en cour d'assises. Condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité. Prisonnier modèle, Jean-Claude Romand se dit habité par une foi chrétienne intense, du meilleur effet sur ses visiteurs de prison. Il a maintenant 45 ans. Il est détenu à Châteauroux. 

 

Dans quelles circonstances avez-vous décidé de consacrer un livre à cette affaire?

Emmanuel Carrère. J'avais lu cette histoire avec une espèce de sidération. J'ai su tout de suite que j'avais envie d'écrire quelque chose là-dessus. J'ai été tellement sidéré que j'ai même eu la tentation de me transformer en journaliste de fait divers, c'est-à-dire de foncer sur place. A ce moment-là, il y avait pour moi un modèle. 

 

De sang-froid de Truman Capote?

E.C. Un livre que j'admire énormément. Quand il est tombé sur un fait divers analogue, Capote a quitté New York, a rejoint le lieu des crimes, le Kansas, deux jours après les faits et y est resté pendant plusieurs années. Moi, je n'ai pas bougé. Ce qui m'intéressait, ce n'était pas l'information extérieure que je pouvais pêcher en faisant l'enquêteur. Cette affaire me travaillait à cause de la part d'imposture qui existe en nous et qui ne prend que très rarement des proportions aussi démesurées, tragiques, monstrueuses. Il y a, en chacun de nous, un décalage entre l'image qu'il donne, qu'il souhaite donner aux autres, et ce qu'il sait qu'il est lui-même, quand il se retourne dans son lit sans arriver à s'endormir. Le rapport entre ces deux hommes-là, c'était ce qui m'attirait. J'y voyais l'occasion d'en parler sous la forme de la tragédie, pas de la chronique intimiste. Sur le moment, je ne me disais pas cela de façon aussi précise et articulée. Je ne savais pas ce que je voulais faire. Mais ça me trottait dans la tête. Alors, j'ai fait un pas dont les conséquences ont été énormes pour la suite de ce livre. 

 

Un pas, c'est-à-dire?

 

E.C. Si je voulais m'attaquer à cette histoire, j'étais obligé de prendre contact avec Jean-Claude Romand. Je lui ai écrit une lettre qui m'a vraiment coûté beaucoup d'effort, de brouillons, et à laquelle il n'a pas répondu. Je m'étais dit que s'il ne me répondait pas, j'étais libre, je faisais ce que je voulais de cette histoire. Le temps passant, j'ai constaté que je ne recevais toujours rien. J'ai relancé son avocat par l'entremise de qui j'avais écrit. Il m'a envoyé paître tout bonnement. J'ai considéré que c'était une fin de non-recevoir. Je me suis orienté vers une forme très romanesque et librement inspirée. Je tournais autour d'une image qui était celle d'un homme qui marchait dans la neige. Une phrase m'avait aimanté dans l'un des articles de Libération, qui se terminait par: «Et il allait marcher seul dans les forêts du Jura.» Pour moi, l'image centrale c'était ce type qui passait ses journées, années après années, à marcher dans les forêts. En fait, je crois qu'il passait beaucoup plus de temps à traîner dans les librairies, sur les autoroutes ou dans les cafétérias. A partir de cette image de l'homme qui marchait dans la forêt s'est construit quelque chose qui, tout à coup, est sorti un an après et qui devint un roman, La classe de neige. 

 

La classe de neige n'est née d'aucun fait divers précis?

 

E.C. Aucun. Hélas, les histoires de crimes sur des enfants existent. C'était une espèce de brouet qui s'est fait tout seul. J'ai écrit ce livre très vite sans très bien savoir ce que je faisais, avec une part d'inconscient sans doute. Quand il a paru, je ne pensais plus du tout à l'affaire Romand. Et j'avais l'impression que ce qui m'avait intéressé dans ces crimes s'y trouvait. Donc c'était fini. Le livre a eu du succès. Et un jour j'ai reçu une lettre de Romand. Il avait lu le livre et, deux ans après ma propre lettre, il me répondait pour me dire que si j'étais toujours intéressé pour écrire sur son histoire, il était partant. Cela a été très perturbant, parce que je m'étais éloigné de cette histoire. J'ai répondu à Romand sans m'engager. Peu à peu, on a entretenu une correspondance. Je n'osais pas aborder l'affaire, j'avais l'impression que lui non plus. Il racontait sa vie en prison. Et puis il est venu à parler de sa foi. C'est clairement ce qui le soutient et qui donne sens - je ne sais pas lequel - à la seconde partie de sa vie. C'est aussi pour moi une des énigmes de ce livre. Il s'est mis à m'en parler assez librement. Petit à petit, l'envie d'écrire sur ce sujet m'est revenue. 

 

Il vous a demandé si vous étiez croyant vous-même?

 

E.C. Oui. Je lui ai répondu par l'affirmative, pas du tout hypocritement, mais dans une sorte d'incertitude totale. Je me sens agnostique, au sens le plus littéral du terme. Ce principe d'incertitude est pour moi une sorte de moteur dans la vie et même dans mes livres. On ne peut savoir quelle est la vérité. Kafka avait cette phrase magnifique: «Je suis très ignorant, la vérité n'en existe pas moins.» Me rapprochant de lui et de son histoire, j'ai éprouvé un désir d'être un peu croyant. 

 

L'aviez-vous jamais été?

 

E.C. Disons que je m'étais beaucoup posé la question. J'ai lu beaucoup d'auteurs mystiques. Mais, à ce moment, j'ai eu une volonté d'être croyant, voire même chrétien, comme si c'était la seule façon d'approcher d'une telle monstruosité. Comme si vous étiez dans un tunnel, et que vous ne puissiez imaginer qu'il y ait au bout une petite lumière qui indiquerait une sortie. Il y a eu pour moi un minipari pascalien et une sorte de viatique pour approcher de ce drame. 

 

Vous n'avez jamais abordé l'affaire?

 

E.C. Je n'ai jamais pensé une seconde que Romand me dirait à moi, entre quatre yeux, ou m'écrirait des choses qui ne figureraient pas dans le dossier d'instruction. Il a été interrogé pendant deux cent cinquante heures. Son procès a duré une dizaine de jours d'une intensité sidérante. Toute l'information nécessaire s'y trouvait, il ne pouvait rien ajouter. J'ai toujours pensé que Romand essayait de dire la vérité sans dissimulation au juge d'instruction comme à la présidente du tribunal. Son problème était de se la dire à lui-même. L'accès à sa propre vérité lui était impossible. Je n'avais pas l'impression qu'il pouvait exister une sorte de double fond que j'aurais fouillé en ayant sa confiance. Cela m'a été confirmé quand j'ai assisté au procès qui a été d'une grande tenue. J'ai été très frappé par la qualité humaine des chroniqueurs judiciaires. Dans ce procès, les faits étaient établis et avoués. Vu leur gravité, il était clair que la peine serait très lourde. L'enjeu était uniquement humain. On essayait de comprendre ce qui pouvait être compris. Presque tous les acteurs du procès - de l'accusé au juge en passant par les avocats, l'avocat général - s'y sont essayés. 

 

Avez-vous pris des notes pendant le procès?

 

E.C. J'ai rempli des carnets complets. Puis j'ai entamé un récit objectif. Mais j'avais des problèmes de points de vue. Je suis donc retourné sur les lieux. Je ne me suis pas livré à un énorme travail d'enquête comme l'avait fait Capote. J'ai rencontré un ami proche de Romand, que j'appelle Luc dans le livre, et j'ai essayé d'écrire de son point de vue. Il me paraissait presque obscène d'entrer dans le personnage de Romand. J'ai abordé le drame de biais en me posant la question: «Et si, un jour, mon meilleur ami apprenait que j'ai tué toute ma famille et que je lui ai menti, depuis toujours, que se passerait-il?» Je tenais une voie. Finalement, ce qui occupe maintenant une quinzaine de pages au début du livre en faisait alors une cinquantaine. Coincé à nouveau, j'ai fait une pause. Travailler sur une telle histoire est éprouvant. Je me demandais ce qu'il y avait de tordu dans ma tête pour que je m'y intéresse tellement. Sur ce point, les réactions des lecteurs me rassurent en me prouvant que cela touche quelque chose d'universel et ne vient pas d'une fascination morbide personnelle. 

 

Vous aviez donc renoncé...

E.C. Il s'est passé encore deux années pendant lesquelles j'ai continué à correspondre avec Romand, de façon plus sporadique. J'ai vraiment freiné des quatre fers pour ne pas écrire ce livre. Mais j'ai ressenti que si je ne l'écrivais pas, je n'écrirais plus rien d'autre. J'ai choisi alors une méthode plus minimaliste. Profil bas, n'essayons pas de faire un bel objet littéraire. Oublions Truman Capote et son roman symphonique de l'Amérique moderne. Faisons court avec le sérieux du journaliste de la façon la plus neutre possible. Mais cela coinçait encore. A l'automne 1998, j'ai enfin compris une chose d'une simplicité totale: je devais écrire à la première personne. Or, je n'ai jamais écrit à la première personne. «Je» m'est assez difficile. A partir du moment où le «je» est venu, dès la première phrase, le reste a suivi. Il y avait le travail antérieur - ces centaines de pages écrites. L'histoire, je l'avais prise par tous les bouts. J'ai reconstitué chronologiquement mon rapport avec cette histoire et j'ai écrit ce que je ressentais. Mais, pour moi, ce n'était pas un roman. 

 

Plutôt un récit?

 

E.C. Un rapport. Philip K. Dick disait - lui qui écrivait la science-fiction la plus échevelée - que ses livres n'étaient pas vraiment des romans, mais des rapports. J'avais la même impression. En deux mois, je suis arrivé au bout de mon livre. Je l'ai apporté à mon éditeur qui en a programmé la publication pour le printemps dernier. Au début de l'année, j'ai paniqué, j'ai eu l'impression qu'il y avait en lui quelque chose de radioactif. J'ai retiré le livre à l'éditeur. A commencé une période de dépression. J'avais l'impression d'avoir fait quelque chose de mal. Il me semblait que j'avouais une fascination et une affinité absolument monstrueuses. Durant l'année, un travail intérieur s'est fait. J'ai compris que cette fascination, tout le monde l'éprouvait. Peu à peu, le sentiment de malaise et de culpabilité s'est dissipé. De la honte je suis passé à la fierté. Comme une victoire. Sept ans à ramer, pour arriver enfin à quelque chose qui a une valeur pour autrui. 

 

Comment est venu le choix du titre, L'adversaire?

 

E.C. D'une lecture de la Bible qui était liée à mon interrogation religieuse. Dans la Bible, il y a ce qu'on appelle le satan, en hébreu. Ce n'est pas, comme Belzébuth ou Lucifer, un nom propre, mais un nom commun. La définition terminale du diable, c'est le menteur. Il va de soi que l' «adversaire» n'est pas Jean-Claude Romand. Mais j'ai l'impression que c'est à cet adversaire que lui, sous une forme paroxystique et atroce, a été confronté toute sa vie. Et c'est à lui que je me suis senti confronté pendant tout ce travail. Et que le lecteur, à son tour, est confronté. On peut aussi le considérer comme une instance psychique et non religieuse. C'est ce qui, en nous, ment. 

 

Pendant le procès, des journalistes présentaient Romand comme le «démon». Vous, vous voyez en lui un «damné»?

 

E.C. Oui, j'avais l'impression que l'adversaire, c'était ce qui était en lui et qui, à un moment, a bouffé et remplacé cet homme. J'ai l'impression que, dans cette arène psychique qui existe en lui, se déroule un combat perpétuel. Pour le pauvre bonhomme qu'est Jean-Claude Romand, toute la vie a été une défaite dans ce combat. 

 

A-t-il lu le livre?

 

E.C. Quand finalement j'ai pris la décision de le publier, je lui ai donné à lire les épreuves. Je lui avais expliqué que je ne lui accordais aucun droit de regard. Je les lui donnais par scrupule, mais c'était assez cruel parce qu'il ne pouvait rien changer. J'ai eu des échos de sa lecture par cette visiteuse de prison dont il est question dans le livre. Elle m'a dit qu'il était bouleversé. Mais ce qui le faisait souffrir, ce n'est pas tant de voir sa vie étalée - elle l'a été au procès - que ma position agnostique. Cette foi dont j'ai tâché de m'approcher au maximum, que j'ai essayé, presque, de partager. Contrairement à son attente, le livre n'explique pas «Voilà, Jean-Claude Romand a commis des crimes épouvantables et maintenant il est sur la voie de la Rédemption». Simplement, il donne voix aux deux points de vue. Celui de ses amis visiteurs de prison qui le voient comme quelqu'un qui vit une expérience spirituelle intense, et celui de la journaliste de Libération qui parle de la «dernière des saloperies» à propos de la faculté qu'a Romand de se réfugier dans la foi. Romand aurait aimé que je me rallie au premier jugement... 

 

Donc, vous ne tranchez pas...

E.C. Dans les rapports sur Romand, un psychiatre disait, à propos de sa foi, qu'on ne pouvait être qu'agnostique. C'est mon point de vue. Il y a deux questions emboîtées. La première est celle de l'existence de Dieu. La seconde, si Dieu existe, est de savoir si c'est à Lui que Romand a affaire ou si c'est toujours à l' «adversaire» qui prend le masque de Dieu? C'est la question que je pose à la dernière page, et c'est le c?ur du livre. 

 

A propos de cet adversaire, le lecteur pourrait vous prendre pour un héritier de Bernanos, de Julien Green, de tous ceux qui croient à la présence réelle du diable.

E.C. A ça je ne crois pas. Mais tout de même, que quelque chose en nous soit ce qu'on appelait le diable, une telle histoire me paraît le prouver. Mais, la différence entre croire au diable comme incarnation réelle et y croire comme instance psychique existant en chacun ne me paraît pas si énorme. Sans doute parce que mon point de vue n'est pas religieux. 

 

Il y a des «monstres» dans vos précédents livres. Il est question de Frankenstein dans Bravoure. Et puis il y a La classe de neige...

E.C. Effectivement, dans La classe de neige, le père était un monstre. Il y a un rapport très intime entre ce livre et L'adversaire. J'ai écrit La classe de neige après un premier abandon de l'affaire Romand en y intégrant l'image essentielle qu'avait fait naître sa personnalité. Mais ensuite Romand m'a dit qu'il avait l'impression que La classe de neige était un récit de son enfance. Pas littéral, mais qui le touchait de près. En sorte que j'ai souvent pensé au personnage de L'adversaire comme s'il était un peu l'enfant de La classe de neige grandi. Quelqu'un de replié depuis longtemps dans une espèce d'autisme, enfermé en soi. 

 

Vous rappelez que, dans la famille de Romand, le mensonge était banni et qu'en même temps on lui apprenait à mentir pour ne pas faire de peine à sa maman.

E.C. C'est une chose qui est apparue clairement pendant le procès. Ces pratiques de pieux mensonges étaient très troublantes. Il ne fallait pas faire de peine, pas se vanter. Il ne fallait jamais mentir et à chaque moment on vous enseignait à mentir. Cela paraît exagéré, la façon dont un petit mensonge de base produit cet engrenage qui dure dix-huit ans et aboutit au drame. Autre chose m'hypnotisait dans cette histoire. Quand on s'est aperçu qu'il menait une double vie, que l'autre «vie» était vide. C'est sur ce vide-là que j'avais envie d'écrire, sur ce qui pouvait tourner dans sa tête pendant les journées passées sur des parkings d'autoroute. J'ai essayé d'encadrer ce vide pour que le lecteur perçoive intimement ce que c'était que de vivre dans ce monde vide et blanc. 

 

A propos de vide, ce qui frappe, c'est qu'on a fouillé sa vie sous tous ses aspects, sauf sa vie sexuelle. Vous dites que les psychiatres n'ont pas beaucoup exploré ce domaine, et qu'il y a de grands blancs.

E.C. On n'en a pas parlé du tout. De toute évidence, il n'avait pas une sexualité heureuse et épanouie. 

 

C'était un homme non touché, non caressé. A la fin, il allait voir des masseuses pour enfin avoir un corps.

E.C. Oui, il allait dans des salons de massage et il avait l'impression d'exister un peu. 

 

Dans la littérature française, beaucoup de grands écrivains ont rapporté des faits divers, relaté des procès. Pour ce siècle, je pense à Gide, à Mauriac, à Jouhandeau. Mais votre livre n'est-il pas un «objet littéraire» d'un genre nouveau en France?

 

E.C. Je ne sais pas. Tous les romans s'inspirent de quelque chose. Le Rouge et le Noir ou Madame Bovary ont été inspirés par des faits divers. J'ai lu les livres de Gide dans la collection «Ne jugez pas» comme La séquestrée de Poitiers, que je trouve remarquables. Mais pour Gide, Mauriac et les autres, ces ?uvres n'étaient pas centrales dans leur travail. Alors que, pour moi, c'est un investissement littéraire total. 

 

Est-ce que, à un moment dans votre vie, vous avez eu peur du diable? Dans des cauchemars, d'une présence du malin?

 

E.C. Je ne crois pas. Cette figure du diable, à laquelle Bernanos et Julien Green croyaient dur comme fer, n'est pas mon affaire. Je redoute ce qui, dans l'esprit de chacun d'entre nous, est le diable ou le menteur. 

 

Quand vous étiez enfant, quelle forme prenait la peur? Qu'est-ce qui vous terrifiait, vous angoissait, qui était extérieur à vous et en même temps en vous?

 

E.C. J'ai du mal à me rappeler ces peurs, parce que j'ai l'impression que je leur ai donné très tôt une représentation en lisant ces récits fantastiques dont La classe de neige est tellement colorée, tous ces récits d'épouvante qui permettent à la fois de nommer, d'apprivoiser ses peurs et de leur donner des visages. Le propre de la peur, c'est l'absence de visages, on ne sait pas de quoi on a peur. Justement les histoires d'épouvante permettent d'avoir peur de quelque chose. 

 

On comprend les difficultés morales, psychologiques que vous avez surmontées... Mais du point de vue littéraire?

 

E.C. J'ai veillé à ce que cela soit écrit le plus simplement possible. Il y a eu un travail constant de resserrement. Je crois que c'est le livre pour lequel j'ai eu le plus de jeux d'épreuves: quatre au lieu des deux habituels. Mon écriture tend au dépouillement. Les phrases doivent être conductrices d'électricité. Plus elles sont simples, plus le courant passe. Ce n'est pas une règle générale. Juste ma pratique personnelle. 

 

Simenon compte-t-il pour vous?

E.C. Oui. J'ai adapté plusieurs de ses romans à l'écran. C'était une expérience très troublante. A la première lecture on se dit que le boulot est fait. Tout y est. Et dès qu'on commence à regarder de plus près, on s'aperçoit qu'il n'y a rien. Son écriture est comme une savonnette, extraordinairement virtuose et vicieuse, mais ça se barre de partout. Il y a en elle quelque chose de fuyant et de tordu. 

 

Les derniers mots du livre sont «crime» et «prière». «Prière» est aussi à prendre au sens non religieux?

E.C. La possibilité d'échapper à la culpabilité d'écrire cette histoire était d'imaginer une porte de sortie. Une rédemption. On n'est pas forcé de voir cela de façon religieuse, dogmatique, mais malgré tout, dès qu'il est question de rédemption et de prière, c'est religieux. Le récit raconte quelque chose qui est arrivé à un être humain et parle à d'autres êtres humains. 

 

Ce qui est frappant aussi, c'est l'incroyable légèreté de vivre qu'il semble avoir en prison, son idylle avec l'ancienne directrice d'école. La vie recommence fraîche et joyeuse. Les poèmes qu'il envoie à cette femme sont extraordinaires...

E.C. C'est très troublant. Ce sont des choses à mettre à son crédit. Cela a été dit au procès, et fait partie de l'histoire. 

 

Pour sa défense, on peut dire qu'il a voulu tuer les siens pour leur épargner le malheur d'être pauvres, à la rue...

E.C. Non, pas le malheur d'être pauvres. Il se figurait que savoir la vérité sur lui leur serait intolérable. Il préférait les savoir morts que de les savoir détruits par cette vérité. 

 

Et tout de même pauvres! Tout l'argent des beaux-parents, des parents, avait été dépensé. A la rue, sans logis, sans rien.

E.C. C'est tout ce qu'on appelle, en termes de taxinomie psychiatrique, les crimes altruistes. Il a tué les personnes qu'il aimait le plus au monde. 

 

Pour les protéger du malheur...

E.C. Et de la vérité sur lui. Pour se protéger de leurs regards sur lui. 

 

Autre chose inouïe: il n'a pas eu à se cacher. Il n'a pas eu à monter des plans. Personne ne s'intéressait à lui au point de vérifier ses dires.

E.C. Il n'y a effectivement pas eu de plan machiavélique. Tout s'est passé au jour le jour. Il était à la merci du premier coup de fil. Et, en dix-huit ans, ce coup de fil n'a jamais eu lieu. C'est sidérant. 

 

Dès sa jeunesse, il n'était vraiment nécessaire à personne. Il était là, on était heureux de le voir; il n'était pas là, on se passait de lui.

E.C. En même temps, il était très aimé de ses parents. C'est quand même une histoire de grande solitude, avant et après le drame. 

 

Jeune homme, il avait fait semblant d'être agressé, avec sa voiture, et il était rentré blessé pour avoir des choses à dire à sa bande de copains.

E.C. Oui. Pour se rendre intéressant, comme on dit des enfants. Il avait des comportements très enfantins. 

 

Dans votre vie d'écrivain, quelle place maintenant tient ce livre à vos propres yeux?

 

E.C. J'ai la conviction que ce livre met fin à un cycle. Ma fascination pour la folie, la perte de l'identité, le mensonge, c'est fini. L'adversaire est à la fois une espèce de pré- et de post-scriptum à La classe de neige. Pour moi, ce sont des livres jumeaux. L'un exploite l'imagination littéraire, l'autre l'exactitude du document. Je sais qu'autre chose va venir, je ne sais pas quand, je ne sais pas quoi. Je ne peux pas aller plus loin. Cela ne veut pas dire que je me mette à la comédie légère, mais je crois que je peux faire des livres plus ouverts, qui ne soient plus des livres d'enfermement. Mais je ne suis pas pressé.

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le monde secret de l'enfant

28 Avril 2016, 11:50am

Publié par Grégoire.

le monde secret de l'enfant

Sevim Riedinger reçoit des enfants depuis vingt ans dans son cabinet de psychothérapeute. Elle y voit les dommages venus du monde des adultes : les séparations, les dépressions, les angoisses des grands qui pèsent sur les petits. Mais elle entend surtout les enfants et les réponses poétiques qu’ils trouvent pour adoucir la réalité. Peu à peu, ils lui entrouvrent la porte de leur monde secret. Ils la bousculent, la vivifient et réveillent en elle la part de sacré que nous portons tous.

C’est cette expérience qu’elle relate ici, mêlant les témoignages des petits à ses propres réflexions, éclairée par une grande culture qui nous mène des contes orientaux aux mythes universels, en passant par la psychanalyse. Derrière les questions et les histoires des petits, qui nous touchent au coeur, on entend grâce à ce livre l’immense mystère dont elles sont l’écho.

L’enfant nous relie à cette part sacrée qui existe en nous, ce lien avec un Tout qui est le mystère de la vie, cette aspiration vers ce qui unifie l’être et l’apaise. Cette corde du sacré que l’enfant touche et fait vibrer dès qu’il pose ses petites questions troublantes, c’est ce que Sevim Riedinger appelle l’âme et qu’elle définit comme la part intacte de notre être, celle qui n’est touchée par aucun traumatisme, celle qui est inviolable. Comment faire en sorte que la vie n’abîme pas cette promesse qui nous
est faite à l’aube : sois curieux du monde, attentif aux choses et au sens qui se cache derrière, à la poésie, à la nature et au temps présent… et tu trouveras ton chemin.

À nous, grandes personnes, de protéger cette promesse de l’enfance en restant à l’écoute de ces petits poètes qui réveillent et nourrissent la jeunesse de notre enthousiasme : tel est le message de ce livre, plein d’espoir et revigorant.

 

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Notre civilisation est morte. Qui serait prêt à mourir pour nos valeurs?

17 Mars 2016, 06:06am

Publié par Grégoire.

Notre civilisation est morte. Qui serait prêt à mourir pour nos valeurs?

Michel Onfray, jeudi s’ouvre à Cologne le Carnaval, avec la journée de la femme qui sera l’occasion pour rappeler les agressions sexuels de masse du 31 décembre. Quelle a été votre réaction aux faits?

«Je trouve sidérant que notre élite journalistique et mondaine, intellectuelle et parisienne, si prompte à traiter de sexiste quiconque refuse d’écrire professeure ou auteure, n’ait rien à dire au viol de centaines de femmes par des hordes d’émigrés ou d’immigrants, comme on ne dit plus, car le politiquement correct impose migrants. Cette même élite, si prompte à trouver de l’antisémitisme partout, y compris chez moi quand j’écris un livre contre Freud qui désire travailler avec les nazis pour sauver la psychanalyse sous le III° Reich , n’a rien à redire non plus sur les déclarations antisémites quand elles viennent de musulmans intégristes. La France a renoncé à l’intelligence et à la raison, à la lucidité et à l’esprit critique. Michel Houellebecq a raison : nous vivons déjà sous le régime de la soumission».

 

Dans votre livre «Penser l’Islam», vous dédiez quelques pages au rôle de la femme dans le Coran traitée d’inférieure par rapport à l’homme. Est-ce que les problèmes de Cologne naissent du Coran à votre avis ?

«Ces problèmes relèvent surtout de la situation libidinale de jeunes hommes sans partenaires sexuels et dans une situation sociologique sans points de repères. Cette régression fait songer à ce que furent probablement les rapts de femmes dans les hordes primitives. Le Coran affirme l’inégalité entre les hommes et les femmes, une sourate dit aussi : “Vos femmes sont pour vous un champ de labour : allez à votre champ comme vous le voudrez” (II.223), mais l’invitation au viol collectif ne s’y trouve tout de même pas explicitement recommandé».

 

Quelle est a été votre impression sur la communication des autorités allemandes à propos des faits à Cologne et dans d’autres villes?

«Pour effacer le réel il suffit de ne pas le dire. C’est la loi des médias: ce qui n’est pas montré n’a pas d’existence. Mais la multiplication des réseaux libres fait que la domination des médias d’Etat se trouve supprimée par les médias libres qui rapportent ce qui a vraiment eu lieu».

 

Elisabeth Badinter a affirmé qu’il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe, si c’est pour parler vrai. Etes-vous d’accord?

«Elle a tout à fait raison. Et je suis suffisamment insulté pour souscrire sans réserve…».

 

Sur la question du terrorisme islamiste, vous tenez pour responsables «des décennies des bombardement occidentaux» d’un coté, mais de l’autre vous expliquez que une attitude belliqueuse et totalitaire de l’islam est bien ancré dans le Coran. N’y a t-il pas contradiction? A qui va la responsabilité majeure?

«Les deux ne s’excluent pas: l’occident a tué 4 millions de musulmans depuis la première guerre du Golfe (selon un rapport des Physicians for Social Responsability, ndr) et le Coran invite à la guerre contre les infidèles. Ce mélange détonnant produit la situation dans laquelle nous nous trouvons. Je rappelle qu’à l’époque où les Etats-Unis travaillaient avec Ben Laden contre les soviétiques en Afghanistan le terrorisme islamique n’était pas d’actualité sur la planète».

 

Pourquoi prendre la première guerre du Golfe en 1991 comme point de départ? Si la «guerre de civilisations» existe, comme vous dites, ne remonte-t-elle pas à plus avant dans le temps? 

«Oui, bien sûr, elle existe depuis l’Hégire et je le montre dans un très gros livre auquel je travaille et qui s’appellera Décadence. Les Croisades, la chute de Constantinople, la bataille de Lépante, la collaboration du Grand Mufti de Jérusalem avec les nazis, la fatwa contre Salman Rushdie, relèvent de cette histoire tourmentée qui dure encore. Cette méconnaissance des relations entre les deux civilisations chez nos gouvernants, ajoutée à leur imprudence, à leur cynisme, à leur bêtise, explique l’état actuel des choses. L’islam politique est une bombe avec laquelle l’occident joue depuis toujours».

 

Selon votre analyse, un Islam de paix et un Islam de guerre trouvent également leur justification dans le Coran. Est-il raisonnable d’espérer alors dans une victoire de l’Islam de paix? Et que pourrait faire l’Occident pour la favoriser?

«On ne fait la paix qu’en la voulant et on ne la fait qu’avec nos ennemis. Le pacifisme table sur le cerveau et l’intelligence, la raison et le dialogue, la culture et la civilisation ; la guerre, quant à elle, mise sur les instincts et les passions, la vengeance et la haine, la barbarie et l’inhumanité. La France fut la patrie des Droits de l’homme, mais ne l’est plus, la France fut la patrie de la paix perpétuelle avec l’abbé de Saint-Pierre ( dont Kant s’inspire), mais elle ne l’est plus, la France fut la patrie du pacifisme avec Jaurès , mais elle ne l’est plus. Cette même France pourrait prendre l’initiative d’une grande diplomatie et d’une conférence mondiale pour la paix. Mais je n’y crois pas. François Hollande n’a aucun charisme international et il n’a pour seule perspective que d’être réélu, or, la testostérone du chef de guerre est hélas un argument électoral».

 

Vous écrivez que l’islam en ce moment n’a pas trop d’intérêt à être pacifique, vu qu’il pourrait vaincre et dominer. Trouvez-vous la civilisation occidentale vraiment à bout de ses forces, et celle musulmane tellement en progression en Europe?

«Oui, notre civilisation judéo-chrétienne est épuisée, morte. Après deux mille ans d’existence, elle se complait dans le nihilisme et la destruction, la pulsion de mort et la haine de soi, elle ne crée plus rien et ne vit que de ressentiment et de rancoeur. L’islam manifeste ce que Nietzsche appelle “une grande santé”: il dispose de jeunes soldats prêts à mourir pour lui. Quel occidental est prêt à mourir pour les valeurs de notre civilisation : le supermarché et la vente en ligne, le consumérisme trivial et le narcissisme égotiste, l’hédonisme trivial et la trottinette pour adultes?».

 

Vous suggérez des négociations avec l’Etat islamique, qui cependant dit travailler pour l’Apocalypse, la bataille finale entre musulmans et «mécréants» a Dabiq. N’est il pas possible que les jihadistes agissent selon une logique différente par rapport à notre rationalité?

«La France ne trouve pas indigne de négocier avec des pays qui soutiennent ce terrorisme quand il s’agit de faire du commerce et de vendre ses avions de combat : Arabie saoudite, Qatar, Turquie… Les djihadistes sont des soldats qui obéissent à leur calife qui est un chef de guerre et un chef d’Etat. La diplomatie ne saurait fonctionner qu’avec des Etats amis, moralement impeccables et inconnus d’Amnesty International. Il faut diner en compagnie du diable avec une grande cuiller».

 

Vous vous déclarez toujours de gauche, mais sur le terrorisme et sur nombreux d’autres sujets vos opinions sont le contraire de la ligne politique de la gauche au gouvernement. Seriez-vous prêt à vous présenter aux élections du 2017?

«La gauche libérale qui est au pouvoir en France depuis 1983 est très libérale et plus du tout de gauche. Je suis, pour ma part, resté de gauche et antilibéral. Cette gauche qui supprime les 35 heures, envoie des syndicalistes en prison, légitime la location d’utérus des femmes pauvres pour les couples riches, fait de l’école le lieu où seuls les enfants de bourgeois s’en sortent, donne les pleins pouvoirs à l’argent dans la santé et la culture, les transports et les médias, la police et la défense n’est pas de gauche. La voilà aujourd’hui qui réalise les idées du Front National sur l’état d’urgence et la déchéance nationale et de la droite sur la guerre impérialiste! Quant à me présenter aux présidentielles, c’est impossible : je suis un homme seul et sans parti, sans argent et sans réseaux. Mais, pire, je suis un homme d’éthique et de conviction, ce qui est contradictoire avec l’exercice d’une campagne présidentielle où le mensonge et la démagogie font la loi».

 

Pourquoi avez-vous décidé de publier «Penser l’islam» en France seulement dans un deuxième temps? Et après sa sortie en Italie, envisagez-vous de reprendre à vous exprimer dans les médias français?

«Parce que la date de parution coïncidait avec la date de commémoration des attentats de janvier et qu’en France il n’y a plus de place que pour le compassionnel qui est l’antipode du philosophique. Déposer des peluches au pied de la statue de la république est la seule manifestation d’intelligence autorisée par le pouvoir d’Etat soutenu par le pouvoir médiatique. Je reprends la parole, oui, bien sûr, en mars avec la parution de Penser l’islam et d’un livre politique Le miroir aux alouettes. Et puis je crée mon média indépendant pour économiser la bêtise médiatique française».

 

@Stef_Montefiori 3 febbraio 2016

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Krishnamurti ou l'insoumission de l'esprit

15 Février 2016, 06:34am

Publié par Grégoire.

Krishnamurti ou l'insoumission de l'esprit

 

 

Rares sont les voix qui ne cherchent pas à endormir l'inquiétude, qui affrontent au plus près l'inconfort d'exister. Qui nous parlent de nous, non pas tels que nous devrions être, mais tels que nous sommes - sans jamais voiler notre énigme. Krishnamurti (1895-1986), c'est avant tout la force d'une parole juste, vivante, splendidement insoumise. Parole de haute désobéissance, qui marque les limites du savoir et invite à un bouleversement total du mode d'être. Que serait une nouvelle présence au monde , Une liberté parfaite ? Une sagesse de l'instant ? Un amour infini ? Et - risquons-le - une terre un peu plus fraternelle ? C'est pour creuser, hanter ces questions que ce livre a été écrit. Ni biographie ni étude, mais essai, au plein sens du terme. Attentif à restituer Krishnamurti dans sa lucidité fulgurante, hors normes. Attentif à ne jamais séparer la vie spirituelle de la vie quotidienne. Attentif à notre présent vivant - à notre émerveillante banalité. On ne sait si le siècle qui vient sera métaphysique, mais pour ne pas mourir, il devrait être krishnamurtien. Z.B. Zéno Bianu Né en 1950 à Paris, a publié plusieurs ouvrages de poésie, du Manifeste électrique (1971) à Fatigue de la lumière (1991), adapté des auteurs baroques (Lope de Vega, Marlowe) pour l'Odéon-Théâtre de l'Europe, et traduit nombre d'œuvres dans le domaine des mystiques orientales.

 

L'essence de l'enseignement de Krishnamurti est contenu dans sa déclaration de 1929 où il dit "la Vérité est un pays sans chemin". Aucune organisation, aucune foi, nul dogme, prêtre ou rituel, nulle connaissance philosophique ou technique de psychologie ne peuvent y conduire l'homme. Il lui faut la trouver dans le miroir de la relation, par la compréhension du contenu de son propre esprit, par l'observation et non par l'analyse intellectuelle ou la dissection introspective. L'homme s'est construit des images religieuses, politiques ou personnelles, lui procurant un sentiment de sécurité. Celles-ci se manifestent en symboles, idées et croyances. Le fardeau qu'elles constituent domine la pensée de l'homme, ses relations et sa vie quotidienne. Ce sont là les causes de nos difficultés, car, dans chaque relation, elles séparent l'homme de l'homme. Sa perception de la vie est façonnée par les concepts préétablis dans son esprit. Le contenu de sa conscience est cette conscience. Ce contenu est commun à toute l'humanité. L'individualité est le nom, la forme et la culture superficielle que l'homme acquiert au contact de son environnement. La nature unique de l'individu ne réside pas dans cet aspect superficiel, mais dans une liberté totale à l'égard du contenu de la conscience.

La liberté n'est pas une réaction; la liberté n'est pas le choix. C'est la vanité de l'homme qui le pousse à se croire libre par le choix dont il dispose. La liberté est pure observation, sans orientation, sans crainte ni menace de punition, sans récompense. La liberté n'a pas de motif; la liberté ne se trouve pas au terme de l'évolution de l'homme mais réside dans le premier pas de son existence. C'est dans l'observation que l'on commence à découvrir le manque de liberté. La liberté se trouve dans une attention vigilante et sans choix au cours de notre existence quotidienne.

La pensée est temps. La pensée est née de l'expérience, du savoir, inséparables du temps. Le temps est l'ennemi psychologique de l'homme. Notre action est basée sur le savoir et donc sur le temps, ainsi l'homme se trouve toujours esclave du passé.

Quand l'homme percevra le mouvement de sa propre conscience il verra la division entre le penseur et la pensée, l'observateur et l'observé, l'expérimentateur et l'expérience. Il découvrira que cette division est une illusion. Alors seulement apparaît la pure observation qui est vision directe, sans aucune ombre provenant du passé. Cette vision pénétrante, hors du temps, produit dans l'esprit un changement profond et radical.

La négation totale est l'essence de l'affirmation. Quand il y a négation de tout ce qui n'est pas amour - le désir, le plaisir - alors l'amour est, avec sa compassion et son intelligence.

Cette déclaration a été rédigée, à l'origine par Krishnamurti lui-même le 21 octobre 1980, pour figurer dans le second volume - "Les années d'accomplissement" - de la biographie de Krishnamurti par Mary Lutyens (Editions Arista (1984) , épuisée, pour la traduction française). En la relisant, Krishnamurti a ajouté quelques phrases au texte ci-dessus.

www.kfoundation.org

Seule l'innocence peut être passionnée.

Les innocents ignorent la douleur, la souffrance, même s'ils ont vécu des milliers d'expériences.
Ce ne sont pas les expériences qui corrompent l'esprit, mais les traces qu'elles laissent, les résidus, les cicatrices, les souvenirs. Ils s'accumulent, s'entassent les uns sur les autres, c'est alors que commence la souffrance.

Cette souffrance, c'est le temps. Le temps ne peut cohabiter avec l'innocence.

La passion ne naît pas de la souffrance. La souffrance, c'est l'expérience, l'expérience de la vie quotidienne, cette vie de tortures, de plaisirs éphémères, de peurs et de certitudes. Nul ne peut échapper à ces expériences, mais rien n'oblige à les laisser s'enraciner dans le terreau de notre esprit. Ce sont ces racines qui suscitent les problèmes, les conflits et les luttes incessantes. La seule issue, c'est de mourir chaque jour au jour précédent. Seul un esprit clair peut être passionné.

Sans passion, on ne voit ni la brise qui joue dans le feuillage, ni l'eau scintillante dans le soleil. Sans passion, point d'amour.

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Le nom de Dieu est miséricorde !

12 Janvier 2016, 05:51am

Publié par Grégoire.

Le nom de Dieu est miséricorde !

« JE ME SUIS SENTI ACCUEILLI PAR LA MISÉRI­CORDE DE DIEU EN ME CONFESSANT À LUI »

Pages 31 à 33

Je n’ai pas de souvenirs particuliers de l’époque où j’étais enfant. Mais de mon adoles­cence, si. Je pense au P. Carlos Duarte Ibarra, le confesseur que j’ai rencontré dans ma paroisse le 21 septembre 1953, le jour où l’Église célèbre saint Matthieu apôtre et évangéliste. J’avais 17 ans. Je me suis senti accueilli par la miséricorde de Dieu en me confessant à lui. Ce prêtre était originaire de Corrientes, mais il se trouvait à Buenos Aires pour soigner sa leucémie. Il est mort l’année suivante. Je me souviens encore que, après ses funérailles et son enterrement, en rentrant chez moi, je me suis senti comme abandonné. Et j’ai beaucoup pleuré ce soir-là, beau­coup, caché dans ma chambre. Pourquoi ? Parce que j’avais perdu une personne qui me faisait sentir la miséricorde de Dieu, ce « miserando atque eligendo », une expression que je ne connaissais pas, à l’époque, et que j’ai choisie, par la suite, pour devise épiscopale.

Je l’ai retrouvée plus tard, dans les homélies du moine anglais saint Bède le Vénérable qui, parlant de la vocation de Matthieu, écrivait : « Jésus vit un publicain, et comme Il le regardait avec un sentiment d’amour, et le choisit, Il lui dit : “Suis-moi”. » C’est ainsi que, généralement, on traduit l’expression de saint Bède. Mais moi, je préfère traduire miserando par un géron­dif qui n’existe pas : « en miséricordant », en lui donnant sa miséricorde. Donc,« en le miséricor­dant et en le choisissant », pour décrire le regard de Jésus qui offre Sa miséricorde et qui choisit (…)

« J’AI UNE RELATION SPÉCIALE AVEC CEUX QUI VIVENT EN PRISON »

Pages 61 à 64

J’ai lu, dans le dossier du procès en béatification de Paul VI, le témoignage d’un de ses secrétaires auquel le pape avait confié ceci : « J’ai toujours considéré comme un grand mystère de Dieu le fait de me trouver dans la misère, et de me trouver aussi face à la miséricorde de Dieu. Moi, je ne suis rien, je suis misérable. Dieu le Père m’aime, Il veut me sauver, Il veut me tirer de cette misère où je me trouve, mais je suis incapable de faire cela par moi-même. Alors Il envoie Son Fils, un Fils qui apporte justement la miséricorde de Dieu, traduite en acte d’amour à mon égard… Mais pour cela, il faut une grâce particulière, la grâce d’une conversion. Je dois reconnaître l’action de Dieu le Père à travers Son Fils, à mon égard. Une fois que j’ai reconnu cela, Dieu agit en moi à travers Son Fils. » C’est une très belle synthèse du message chrétien.

Et que dire de l’homélie avec laquelle Albino Luciani a inauguré son épiscopat à Vittorio Veneto, en soutenant que le choix était tombé sur lui parce que certaines choses, au lieu de les écrire dans le bronze ou le marbre, le Seigneur préférait les écrire dans la poussière : de sorte que, si l’écriture restait, il aurait été clair que le mérite en revenait entièrement, et uniquement, à Dieu. Lui, l’évêque, le futur pape Jean-Paul Ier, se définissait comme « poussière ».

Je dois dire que, lorsque je parle de cela, je pense toujours à ce que Pierre a dit à Jésus le dimanche de sa résurrection, quand il l’a rencontré seul. Une rencontre à laquelle fait allusion l’évangéliste Luc (XXIV, 34). Qu’est-ce que Simon a bien pu dire au Messie qui venait de ressusciter du tombeau ? Peut-être Lui a-t-il dit qu’il se sentait un pécheur ? Peut-être a-t-il pensé au reniement, à ce qui s’était passé quelques jours auparavant quand, par trois fois, il avait feint de ne pas Le reconnaître, dans la cour de la maison du grand prêtre ? Peut-être a-t-il pensé à ses larmes amères et publiques. Si Pierre a fait cela, si les Évangiles nous décrivent son péché, son reniement et si, malgré tout cela, Jésus lui a dit : « Paissez mes agneaux » (Jn, XXI, 16), je ne crois pas que l’on doive s’étonner si ses successeurs aussi se définissent comme des « pécheurs » Ce n’est pas une nouveauté.

Le pape est un homme qui a besoin de la miséricorde de Dieu. Je l’ai dit sincèrement, y compris devant les détenus de Palmasola, en Bolivie, devant ces hommes et ces femmes qui m’ont accueilli avec chaleur. Je leur ai rappelé que saint Pierre et saint Paul aussi avaient été des prisonniers. J’ai une relation spéciale avec ceux qui vivent en prison, privés de leur liberté. J’ai toujours été très attaché à eux, justement à cause de la conscience que j’ai d’être un pécheur. Chaque fois que je franchis le seuil d’une prison, pour une célébration ou pour une visite, je me demande toujours : pourquoi eux et pas moi ? Je devrais être ici, je mériterais d’y être. Leurs chutes auraient pu être les miennes, je ne me sens pas meilleur que ceux qui sont en face de moi. Et je me retrouve donc en train de répéter et de crier : pourquoi lui et pas moi ? Cela peut scandaliser, mais je me console avec Pierre : il avait renié Jésus, et il a quand même été choisi. (…)

« LA JOIE DE LA FÊTE EST L’EXPRESSION DE LA MISÉRICORDE »

Pages 72 à 73

(…) L’Église condamne le péché parce qu’elle doit dire la vérité : ceci est un péché. Mais en même temps, elle embrasse le pécheur qui se reconnaît tel, elle est proche de lui, elle lui parle dans l’infinie miséricorde de Dieu. Jésus a pardonné même à ceux qui L’ont crucifié et méprisé.

Nous devons revenir à l’Évangile. Dans celui-ci, il n’est pas seulement question d’accueil ou de pardon, mais de « fête » pour le retour du fils. La joie de la fête est l’expression de la miséricorde, qu’exprime parfaitement l’Évangile selon saint Luc : « Il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur converti que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n’ont pas besoin de conversion » (Lc, XV, 7). Il ne dit pas : s’il devait rechuter, revenir en arrière, accomplir de nouveaux péchés, qu’il se débrouille tout seul ! Jésus a dit : « soixante-dix fois sept » (Mt., XVIII, 22).

Au fils aîné du père miséricordieux, il a été permis de dire la vérité sur ce qui s’est passé, même s’il ne comprenait pas, y compris parce que, quand l’autre frère a commencé à s’auto-accuser, il n’a pas eu le temps de parler : son père l’a arrêté et embrassé. C’est parce que le péché existe, parce que notre nature humaine est blessée par le péché originel, que Dieu, qui a donné Son Fils pour nous, ne peut que se révéler à travers la miséricorde. (…)

« C’EST CE RAI DE LUMIÈRE QUI A LAISSÉ ENTRER LA FORCE DE DIEU »

Pages 101 à 103

La corruption est le péché qui, au lieu d’être reconnu en tant que tel et de nous rendre humbles, est érigé en système, devient une habitude men­tale, une manière de vivre (…). Jésus dit à Ses disciples : si ton propre frère t’offense sept fois par jour, et revient te voir sept fois par jour pour te demander par­don, pardonne-lui. Le pécheur repenti, qui tombe, puis retombe dans le péché en raison de sa propre faiblesse, trouve de nouveau le pardon s’il recon­naît son besoin de miséricorde. Le corrompu, en revanche, est celui qui pèche et ne s’en repent pas, celui qui pèche et feint d’être chrétien, et dont la vie est scandaleuse.

Le corrompu ignore l’humilité, ne considère pas qu’il a besoin d’aide et mène une double vie. En 1991, j’avais consacré à ce sujet un long article, publié sous forme de petit livre, Corrupción y pecado (1)Il ne faut pas accepter l’état de corruption comme si ce n’était qu’un péché de plus : même si l’on identifie souvent la corrup­tion au péché, il s’agit, en fait, de deux réalités distinctes, bien qu’elles soient liées. Le péché, sur­tout s’il est réitéré, peut conduire à la corruption, pas tant quantitativement – dans ce sens qu’un certain nombre de péchés font un corrompu – ­que qualitativement : on crée des habitudes qui limitent la capacité d’aimer, et qui conduisent à la suffisance. Le corrompu se lasse de demander pardon et finit par croire qu’il ne doit plus le demander. On ne se transforme pas en corrompu du jour au lendemain : il y a une longue dégradation, au cours de laquelle on finit par ne plus s’identifier à une série de péchés.

Quelqu’un peut être un grand pécheur et, néanmoins, ne pas tomber dans la corruption. (…) Je pense, par exemple, aux personnages de Zachée, de Matthieu, de la Samaritaine, de Nicodème, du bon larron : dans leur cœur de pécheur, tous avaient quelque chose qui les sauvait de la corruption. Ils étaient ouverts au pardon, leur cœur connaissait sa propre faiblesse et c’est ce rai de lumière qui a laissé entrer la force de Dieu.

En se reconnaissant tel, le pécheur, d’une certaine façon, reconnaît que ce à quoi il a adhéré, ou adhère, est erroné. Alors que le corrompu, lui, cache ce qu’il considère comme son véritable trésor, ce qui le rend esclave. (…)

(1) Guérir de la corruption, Éditions Embrasure, 2014

Extrait du livre « Le nom de Dieu est miséricorde », conversation avec Andrea Tornielli, Robert Laffont/Presses de la Renaissance, 168 p., 15 €

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Le Christ, source de la théologie

8 Janvier 2016, 06:37am

Publié par Grégoire.

Le Christ, source de la théologie

 

Vient de paraître aux Editions universitaires européennes l'ouvrage Le Christ, source de la théologie. Pour une sagesse théologique.

ISBN: 978-3-8416-7973-4   Il peut être commandé en librairie.

Il peut aussi être commandé sur le site Morebooks.de Suivre ce lien:

https://www.morebooks.de/store/fr/book/le-christ,-source-de-la-théologie/isbn/978-3-8416-7973-4

 

Extrait:

C’est relativement au Christ lui-même, dans son mystère personnel et dans sa parole et ses gestes (ses grandes activités personnelles), que s’explicite la dimension pleinement sapientiale de la théologie. C’est à cause du Christ que la Révélation atteint à une plénitude de sagesse, de lumière et d’amour dans l’unité, qu’il appartient à la théologie d’expliciter : d’une part, dans sa dimension doctrinale, lumineuse, intelligente, qui acquiert une dimension scientifique, c’est-à-dire une sorte de nécessité intelligible, le Christ étant la plénitude de la vérité de Dieu communiquée et donnée aux hommes ; pour le croyant, certes, elle est imparfaitement science, demeurant subalternée par la foi à la science de Dieu et à la science infuse du Christ (cf. s. Thomas d’Aquin,ST, I, q. 1, a. 2). Mais en lui, elle est parfaite ; en lui, elle est lumière, l’intelligibilité rejoignant l’être ; en lui, elle est vérité. N’est-ce pas ce que saint Jean signifie lorsqu’il affirme, au terme du Prologue de son Évangile : « Dieu, personne ne l’a jamais vu ; un Dieu, unique engendré qui est dans le sein du Père, celui-là s’en est fait l’interprète » (Jn 1,18) ? En outre, puisque le Christ, Dieu fait homme, est « en même temps » la fin et le moyen pour nous unir à la béatitude même de Dieu, la théologie a nécessairement une dimension amoureuse, vécue, mystique, glorieuse : « Dieu est amour » (1 Jn 4,8.16). L’amour ne se dit pas, il se vit dans le silence de l’unité avec celui qui dans sa bonté en est la source. Et pourtant il se dit pour pouvoir se vivre : c’est ce qui caractérise la fin comme telle, la cause finale qui ordonne l’intention de celui qui veut aimer.

Si le Christ est la plénitude, le sommet et l’achèvement de la Révélation de Dieu aux hommes, on peut affirmer que seuls ces deux aspects de la théologie chrétienne sont pleinement sagesse et s’appellent mutuellement : la dimension doctrinale de la Révélation ne se réduit pas au dogme ! Elle est l’enseignement lumineux, pleinement sage, du Christ aux hommes, dont la théologie cherche à expliciter toute la richesse contemplative, la sapida scientia (selon l’étymologie que saint Thomas d’Aquin donne du mot sapientia… Voir par exemple ST, I, q. 43, a. 5, ad 2 ; II-II, q. 45, a. 2, ad 1.). Ce festin de la sagesse (cf. Prov 9,1-6 ; Sir 24,19-22 ; Is 25,6-12…), parce qu’il concerne le mystère de Dieu et la fin de l’homme, exige de s’achever dans l’amour. La lumière s’achève dans l’amour. Mais d’autre part, l’amour qui touche la fin, exige la lumière pour s’ordonner, pour se structurer, pour garder toute sa force et sa grandeur : la mystique chrétienne a essentiellement besoin de la dimension de vérité de la théologie. La charité s’exerce ici-bas sous le « régime » de la foi et s’épanouira dans la vision : « Bien-aimés, maintenant nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que, s’il vient à se manifester nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons comme il est » (1 Jn 3,2). C’est en Dieu que la lumière et l’amour sont un. Et c’est dans l’humanité sainte du Christ que ces deux « chemins » s’unissent pleinement. Suivre le Christ par la foi, c’est marcher dans la lumière ; lui être uni par l’amour, c’est demeurer dans l’amour. En lui qui est « le sage et le saint », parce qu’il est Dieu et homme dans l’unité de la Personne, la théologie trouve ce qui lui donne d’être sagesse.

C’est dans ces deux grands aspects, doctrinal, lumineux, et mystique, amoureux, que la théologie trouve sa vraie dimension contemplative, donc de sagesse, puisque la sagesse est un habituscontemplatif et se caractérise par l’unité de la connaissance et de l’amour ; en effet, en Dieu, le vrai et le bien sont identiques.

 

M.-D. Goutierre, Le Christ, source de la théologie. Pour une sagesse théologique, p. 58-60

© Editions universitaires européennes

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L'insoumise

8 Novembre 2015, 06:11am

Publié par Grégoire.

L'insoumise

“Son nom est connu dans un cercle d’initiés qui la considèrent comme une icône de la pensée contemporaine et qui se ressourcent régulièrement dans ses écrits.

Je fais partie de ces personnes qui, par les hasards d’une amitié, à l’adolescence, ont eu la chance de tomber sur La Pesanteur et la Grâce, et, comme bon nombre d’étudiants, je le suppose, j’ai appris par coeur certains fragments qui résonnaient en moi comme des aphorismes de sagesse et de compréhension du monde. Pendant des années ce livre de chevet fut pour moi comme la boussole du marin au milieu de l’océan déchaîné.

Trente ans après, mes recherches sur Hannah Arendt me firent lire ou relire certains textes comme La Condition ouvrière et L’Enracinement. Je fus, de nouveau, frappée par sa profondeur d’analyse, son courage physique et intellectuel, la pertinence de ses propositions, son mystère aussi, ce mystère d’une vie brisée à trente-quatre ans dans le feu de la recherche de la vérité. Aujourd’hui, nous avons besoin de la pensée de Simone Weil, de sa clairvoyance, de son courage, de ses propositions pour réformer la société, de ses fulgurances, de ses questionnements, de son désir de réenchanter le monde.”

(extraits de la préface)

 

La sortie en librairie d’un ouvrage consacré à celle que l’on confond trop souvent  avec son illustre et populaire homonyme est source, pour son admirateur, de joie et de terreur. Plaisir de voir que l’on s’attache à promouvoir la connaissance de Simone Weil, aussitôt doublé d’une angoisse portant sur la qualité de cette promotion. Ce n’est donc pas sans appréhension que l’on apprend que Laure Adler, après avoir marché Dans les pas de Hannah Arendt en 2005 [1], a décidé de livrer un opus consacré à la philosophe [2] dont on célèbrera en 2009 le centenaire. Evénement qui est le prétexte comme souvent d’une déferlante éditoriale dont L’insoumise a été le premier symptôme.

Le texte, qui ne se veut pas « biographie » mais « récit », a souvent recours à la première personne, et se conçoit effectivement plus comme le récit de l’exploration, par la journaliste et écrivain, de la vie de son héroïne, que comme une biographie stricto sensu. En ce sens, le livre s’inscrit dans la longue tradition des textes « non savants » [3] – souvent enflammés, parfois partiaux, la plupart du temps hagiographiques - qui constituent la bibliographie weilienne de seconde zone. La première se limitant au périmètre encore restreint d’ouvrages scientifiques, abordant Simone Weil de façon exigeante – et surtout de façon philosophique, ce qui semble être encore la justice la plus adaptée à la mémoire de cette philosophe, méconnue comme telle. N’allons toutefois pas jeter le bébé Adler avec l’eau du bain.

 

« Les temps chamgent. Nous vivons une période de cacophonies, de brouillage de repères, d’absence de plus en plus accentuée de la notion de valeur […] Les riches deviennent de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres. La droite séduit la gauche qui, elle-même, demeure aphone ou inaudible sur les grands thèmes qui nous tiennent à cœur […] Brouillage, cynisme, opacité même, si on fait semblant de tout nous dire sous prétexte de tout communiquer. Elle, Simone Weil, c’est le contraire » [4]

 

L’urgence de peindre la figure de Simone Weil semble se justifier aux yeux de Laure Adler par le besoin de justifier par le personnage insoumis une grille d’analyse qui se veut insoumise au monde dans lequel nous vivons. Bref, le propos ne donne pas à penser mais pense pour nous, et ce didactisme est regrettable, tout comme peuvent agaçer les questionnements personnels adlériens qui structurent ce parcours weilien. Mais cela ne doit pas éclipser le côté positif de l’affaire. Si c’est bien l’ego de Laure qui commande, il poursuit un louable but : celui de faire connaître largement la vie et les grandes lignes de la pensée de Simone. 

Traitant d’un auteur dont la progression de la pensée s’enracine dans la diversité de chaque expérience vécue, l’option de récit biographique choisie par Laure Adler doit s’attacher à manifester le surgissement de la pensée au sein d’un parcours humain. Sur ce plan il faut reconnaître à l’ancienne directrice de France Culture une démarche d’une justesse sincère dans l’interprétation et la connaissance des écrits et de la pensée de Simone Weil. Recoupant les sources traditionnelles de la bibliographie weilienne, L’insoumise permet de découvrir les grands traits de la personnalité de la jeune philosophe, même si on ne comprend pas vraiment ce qui motive le choix de la part de l’auteur d’un parcours biographique à rebours pour le moins déstabilisant – l’ouvrage s’ouvrant sur la mort de l’héroïne et s’achevant sur ses jeunes années. Mais surtout, le mérite de Laure Adler est de s’attacher à donner de celle qui fut tant décrite comme une pasionaria de l’ascèse une image plus vivante, très cohérente dans ses excès, et probablement plus juste.

« On découvre une autre Simone Weil, loin des clichés de femme pieuse, dévote, renfermée sur elle-même... Les historiens du catholicisme ont essayé de la récupérer » [5]

 

Ce qui fascine Laure Adler chez Simone Weil, c’est objectivement sa grande liberté, tant dans sa façon de mener sa vie que dans celle de concevoir la pensée:

A Simone Weil appartient le monde, et il est illimité. En Simone Weil réside une faculté de résistance, d’humour, de gaieté, d’absence de peur, de joie de vivre aussi » [6]  Oui, Simone Weil est inclassable, oui, il est difficile de lui donner une couleur politique, de la rattacher à une chapelle ; elle semble avoir traversé tous les idéaux et toutes les idéologies, s’y être intensément immergée pour aussitôt après en faire ressortir les faussetés, les lâchetés et les limites. Non, Simone Weil ne supportait pas la médiocrité, celle qu’elle pensait être sienne et celle qu’elle rencontrait, elle se révoltait et s’enflammait, prenant fait et cause pour tout ce qui la touchait. Mais liberté et engagement ne sont pas forcément synonyme d’insoumission. Il semble un peu rapide de désigner comme insoumise une philosophe dont la pensée repose profondément sur la notion… d’ordre ! La vocation de l’homme, selon Simone Weil, n’est-elle pas effectivement de réintégrer l’ordre de l’univers, régi par la nécessité qui est parfaite obéissance à la Sagesse divine ? L’héritage stoïcien et cartésien (aux échos malebranchistes) est décisif pour comprendre l’importance de la notion d’ordre dans la pensée métaphysique de Simone Weil, et ses conséquences sur la pensée du politique. Son œuvre, touchant aux thèmes les plus divers, présente une grande unité dans son inspiration, et peut être à ce titre qualifiée de philosophie.

 

Notes

[1] Laure Adler, Dans les pas de Hannah Arendt, Gallimard, 2005

[2] Laure Adler, L’insoumise, actes-sud, 2008

[3] Cf. interview de Laure Adler du 14/11/2008 dans un quotidien sétois : « C’est la première fois qu’on publie un livre non savant sur Simone Weil, sans tenir compte de ce qui a été publié après la guerre sous l’impulsion de sa mère ». Laure Adler omet de préciser que l’édition des écrits de Simone Weil après la guerre a été prise en charge par Albert Camus, avec le soutien de Mme Weil.

[4] L’insoumise, p. 9.

[5] Cf. interview du 14 novembre 2008.

[6] L’insoumise, p. 259.

 

Journaliste et écrivain, Laure Adler a animé de nombreuses émissions littéraires ou de débat, tant à la radio qu’à la télévision. Elle a dirigé pendant six ans France-Culture et a assuré des fonctions éditoriales chez Grasset, au Seuil, et actuellement chez Actes Sud. Elle est par ailleurs l’auteur de nombreux livres de fiction ou de non-fiction, parmi lesquels : Dans les pas de Hannah Arendt (Gallimard, 2005), A ce soir (Gallimard, 2001), Marguerite Duras (Gallimard, 1998), L’Année des adieux (Flammarion, 1995).

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Je rêve d'une Eglise qui au moindre pet de travers de la société n'irait pas le sentir ni le faire sentir !

22 Octobre 2015, 04:34am

Publié par Grégoire.

à lire de toute urgence !

à lire de toute urgence !

« Je rêve d'une Eglise où la fantaisie et l'originalité feraient bloc pour dénouer les fesses serrées ;

Je rêve d'une église qui ne se prendrait pas pour le nombril du monde mais pour le coeur du monde;

Je rêve d'une Élise ultra patiente avec les égarements de chacun. 

Je rêve d'une Eglise maternelle et c'est tout dire !

Je rêve d'une Eglise qui redirait souvent à elle-même la parole de Marie-Noël: 'N'écoutez pas les clercs ils compliquent tout'!

Je rêve d'une Eglise qui en contemplant les liens des personnes de quelques nature soient-ils, se rediraient à elle-même et dans le secret la parole de son Seigneur: "celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu en lui.

Je rêve d'une Eglise qui considéreraient la sainte Hostie comme un remède et non comme une récompense.

Je rêve d'une Eglise qui ne réserverais pas la communion aux apparents plus digne.

Je rêve d'une Eglise qui n'aurait aucun droit si ce n'est de donner le Christ qui ne lui appartient pas.

Je rêve d'une Eglise qui n'entrerait pas dans le lit des hommes pour vérifier la validité de leurs actes.

Je rêve d'une Eglise qui se mêlerait de ce qui la regarde, c'est-à-dire la foi.»

 

Alors que le pape François rénove le fonctionnement de l'Église et réfléchit tout haut aux éventuelles réformes qui permettraient à la sagesse miséricordieuse de l'Évangile de faire irruption dans le coeur humain, Michel-Marie Zanotti-Sorkine ajoute sa note.

De sa plume alerte, sans concession ni langue de bois, il fonce dans le tas de misères, mais non sans poésie, et souvent avec humour, rêvant d'une Église dégagée de tout esprit de système et harnachée à la bonté la plus infinie.

À tous les déçus de l'Église, à ceux qui s'estiment rejetés par elle, mais aussi à ceux qui espèrent que l'arbre deux fois millénaire du Christ fleurisse encore et réjouisse les multitudes, cette lettre est adressée.

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Le sourire est la seule preuve de notre passage sur terre.

8 Octobre 2015, 17:22pm

Publié par Grégoire.

Le sourire est la seule preuve de notre passage sur terre.

 

"C'est si beau ta façon de revenir du passé, d'enlever une brique au mur du temps et de montrer par l'ouverture un sourire léger."

Habité par l'amour actuel d'une femme morte il y a vingt ans, Christian Bobin revient déposer sur sa tombe "un petit bouquet mortuaire".

Pour le commun des mortels, la mort érige une barrière infranchissable avec ceux qui restent. Pas pour Christian Bobin. Avec son écriture qui avance comme un chat entre les hautes herbes et qui met le feu à la forêt de vivre, il nous permet de rejoindre celle dont il est toujours aimé. Qu’il convoque celle qui semble absente ou qu’elle s’invite dans une tasse ébréchée ou un souvenir, elle lui « donne des nouvelles du Ciel ». Chaque phrase de ce texte court en apparence, long par sa densité, ouvre par son extrême simplicité -un travail de bucheron- les chemins du ciel que notre innatention maintiennent fermés. Et la nature silencieusement contemplative éclaire l’amitié, la compagnie des livres et des hommes. Un bijou précieux, qui éclaire le jour comme la nuit, pour conjurer un monde trop rapide et trop obscurcit de nos projets.

Qu'il évoque en passant le visage de son père, la mort de Kafka, un poète chinois du IVe siècle, c'est toujours de l'amour actuel de celle qui a comme disparu qu'il parle, et chacune de ses phrases a l'intensité d'une rose rouge, la délicatesse d'une goutte de pluie, la force d'un poème. Ce bouquet de lumière que Chrisitan Bobin nous offre est ample et profond comme l'écho ou le ciel à la renverse dans l'oeil de l'épervier.

Noireclaire: c'est le regard étonné du nouveau-né par la lumière de l'invisible comme une renaissance constamment vécu à l'amour que la mort n'arrête pas.

Grégoire P.

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Soufi, mon amour...

9 Mai 2015, 06:07am

Publié par Grégoire.

Fille d’une diplomate turque, Elif Shafak est née à Strasbourg en 1971. Elle a passé son adolescence en Espagne avant de revenir en Turquie. Une oeuvre magnifique d'intelligence, imprégnée de la sagesse musulmane soufi.

Fille d’une diplomate turque, Elif Shafak est née à Strasbourg en 1971. Elle a passé son adolescence en Espagne avant de revenir en Turquie. Une oeuvre magnifique d'intelligence, imprégnée de la sagesse musulmane soufi.

Extraits:

" Si nous sommes la même personne avant et après avoir aimé, cela signifie que nous n'avons pas suffisamment aimé. 

Est, ouest, sud ou nord, il n'y a pas de différence. Peu importe votre destination, assurez-vous seulement de faire de chaque voyage un voyage intérieur. Si vous voyagez intérieurement, vous parcourrez le monde entier et au-delà. 

Si tu veux changer la manière dont les autres te traitent, tu dois d'abord changer la manière dont tu te traites. Tant que tu n'apprends pas à t'aimer, pleinement et sincèrement tu ne pourras jamais être aimée. Quand tu arriveras à ce stade, sois pourtant reconnaissante de chaque épine que les autres pourront jeter sur toi. C'est le signe que bientôt tu recevras une pluie de roses. 
Y a-t-il un moyen de comprendre ce que signifie l'amour sans d'abord devenir celui qui aime ?

En réfléchissant à ses problèmes en ce dernier jour de mai, Ella fit une chose qu'elle n'avait pas faite depuis très longtemps : elle pria. Elle demanda à Dieu, soit de lui fournir un amour qui absorberait tout son être, soit de la rendre assez forte et indifférente pour ne pas souffrir de l'absence d'amour dans sa vie (...) L'amour s'empara d'Ella aussi brusquement qu'une pierre soudain jetée dans le lac tranquille de sa vie.

C'est toujours la même chose. Quand on dit la vérité, on vous déteste. Plus vous parlez d'amour, plus on vous hait. 
Ce doit être un immense soulagement, et une échappatoire facile, de penser que le diable est toujours hors de nous. 

Tout l'univers est contenu dans un seul être humain : toi. Tout ce que tu vois autour de toi, y compris les choses que tu n'aimes guère, y compris les gens que tu méprises ou détestes, est présent en toi à divers degrés. (...) Si tu parviens à te connaitre totalement, si tu peux affronter honnêtement et durement à la fois tes côtés sombres et tes côtés lumineux, tu arriveras à une forme suprême de conscience. "

 

 

Critique:

Ella atteint la quarantaine lorsqu’un événement apparemment anodin va radicalement bouleverser le lac sans ride de sa vie. On peut dire de la vie d’Ella qu’elle est une véritable vitrine où l’on peut admirer la vie de la parfaite épouse et mère au foyer : Aisance matérielle, famille unie, stabilité conjugale, considération sociale, rien ne manque au tableau de l’existence d’Ella. Rien, si ce n’est ce qui donne à tout cela sens et valeur : l’amour. Car cette vie, Ella ne la vit pas, elle la regarde, elle aussi, de l’extérieur. Ce qui lui permettra de briser la vitre qui la tient à distance de sa vie lui advient par l’entremise d’une proposition de travail en tant que lectrice pour une agence littéraire de Boston. Son premier contrat consiste à fournir un rapport détaillé à propos d’un livre écrit par un romancier inconnu dont le sujet touche la figure historique du très grand poète persan Djelal Al-dîn Rûmi et de l’amour sans égal qui le lia à Shams de Tabriz. A la lecture de ce roman Ella apprendra l’amour, et mieux encore, le rencontrera « en chair et en os ». Mais cette métamorphose, cette naissance à l’amour, comme toute naissance digne de ce nom, ne doit-elle pas payer son tribut de douleur ?

Que l’amour métamorphose notre existence en faisant éclore, de la chrysalide que nous sommes, le papillon que nous avons à être, telle est la leçon que Elif Shafak, l’auteure de « Soufi, mon amour », veut nous faire partager à travers l’expérience de son héroïne Ella qui, au beau milieu de son chemin de vie, trouvera le moyen de recentrer son existence en ordonnant désormais la boussole de son cœur à l’orient magnétique de l’amour. « Rien de nouveau sous le soleil » nous dira-t-on ! La singularité de ce roman tient d’une part à sa construction, dans la mesure où l’histoire réelle ne nous apparaît que sous la figure du roman alors que ce qui est romancé nous est donné comme réel, par où l’on voit que l’amour brouille les frontières entre le rêve et la réalité en donnant à l’un le visage de l’autre, et d’autre part à son message fondamental, à savoir la redéfinition de l’amour dispensée par le soufisme.

On le sait depuis Platon, les livres n’ont pas de destinataire déterminé. Il arrive pourtant que des livres vous choisissent et que leurs lettres vous soient envoyées en plein cœur comme les flèches du carquois de Cupidon. C’est ce qui arriva à Ella, l’héroïne du roman de « Soufi, mon amour », qui, en lisant ce roman dans le roman que constitue « Doux blasphème », s’est sentie visée. Elif Shafak démontre ainsi que seul l’amour peut percer à la fois le tunnel de la fiction, de l’espace et du temps pour ressortir intact à l’autre bout de l’histoire où patiente notre âme. Notre existence, à l’instar de celle d’Ella, stationne jusqu’à ce que l’emporte le courant de l’amour. Car « l’amour est l’eau de la vie ».

Par delà l’astucieuse présentation du soufisme à travers les quarante règles de sagesse égrenées au fil du roman « doux blasphème », ce roman dans le roman, loin d’être un enfoncement dans les replis sans fin de la fiction, narre l’histoire réelle de l’amour de Djelal Al-dîn Rûmi pour Shams de Tabriz et montre à quel point l’amour, se jouant des époques et des codes, n’a ni âge ni raison. Mais pourquoi l’emboîtement d’un roman dans un roman ? Tout se passe comme si la présentation et la contemplation de l’amour requerrait le voile doublé de la fiction. Comme si, plus exactement, l’histoire authentique ne se révélait à nous, lecteurs réels, qu’après avoir traversé l’univers fantasmatique du récit romanesque. La raison de tout cela, est que l’amour est la plus grande force qui soit dans l’univers et, de même qu’il est nécessaire pour pouvoir contempler le soleil de ne le voir qu’indirectement à la faveur de son reflet dans l’eau, il convient, pour contempler l’amour, de l’admirer à la faveur de son reflet dans l’eau lustrale de la légende. Car l’amour c’est aussi le feu. Et si « l’amour est l’eau de la vie », « un être aimé est une âme de feu ». C’est pourquoi seul celui qui aime, c’est-à-dire qui ne se contente pas de contempler l’amour mais le vit, peut accomplir le miracle qui fait « différemment tourner l’univers » lorsque « le feu aime l’eau ». Elif Shafak signe là un très beau roman qui nous rappelle que l’amour exige un intermédiaire, un mortel, et que l’idéalisation de l’aimé, ce doux blasphème, est le signe de l’infinie bonté divine en même temps que de notre finitude.

Hervé Bonnet. L'express.

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Devance tous les adieux

30 Avril 2015, 21:34pm

Publié par Grégoire.

Devance tous les adieux

 

Devance tous les adieux, comme s’ils étaient

derrière toi, ainsi que l’hiver qui justement s’éloigne.

Car parmi les hivers il en est un si long

qu’en hivernant ton cœur aura surmonté tout.

 

Le titre de ce livre est tiré d’un poème de  Rainer Maria Rilkle.

Un fils raconte le suicide de son père, il se remémore surtout l’homme et le père qu’il fut,  sa vie de mal être, son cheminement vers la lumière,  livre des fragments de sa vie  et de leur vie commune.

Ce n’est pas romancé, Ivy Edelstein a attendu trente années pour  pouvoir revenir vers l’instant où son père  a trouvé l’apaisement  alors que lui-même comprenait, impuissant qu’il allait se donner la mort.

Étonnamment  aucun pathos ne plombe le texte, Ivy Edelstein, d’une voix sobre et pure  brosse le portrait de son père, relate des faits, des gestes, des attitudes, son chagrin d’enfant impuissant et parfois rancunier  face à ce père, homme faible, homme fort,  déjà ailleurs et pourtant si présent, dévasté par le départ de sa femme et la folie du monde.

[….Il faut  remercier nos morts pour les questions qu’ils posent … Je peux dire que tu étais effacé, violent, attentionné. Je peux dire que tu étais courageux, intelligent. Je peux dire que tu étais grand, mince, brun, que tu parlais lentement et ne posais jamais de questions gênantes, que tu détestais la bière mais pas le vin, que tu ne parlais jamais de Dieu mais le priait tous les vendredis soir, que tu aimais les enfants, les oiseaux et que tu pouvais regarder un champ de blé ou de maïs assez longtemps mais que tu n’aimais pas les couchers de soleil car ils te rappelaient ton Algérie disparue. Je crois pouvoir affirmer que tu ne faisais jamais de projet et que je ne t’ai jamais vu courir pour de vrai. Je peux dire tout cela et je n’aurais rien dit de toi. …] 

Devance tous les adieux est un tout petit livre qui fait du bien à l’âme. Une vie ne s’achève pas au dernier souffle mais dans l’oubli et l’indifférence. Ivy Edelstein nous rappelle que la mémoire est un lieu de repos et de résurrection pour les disparus chers à nos cœur.

Nous avons tous un père, conclut l’écrivain. Oui… et même si notre père n’a jamais exprimé l’envie d’en finir, c’est une des raisons de lire ce joli texte universel, au plus proche de l’authenticité et de l’énigme  de  l’amour filial.

Devance tous les adieux, Ivy Edelstein, 108 pages, Points Vivre, 8,70 €.

 

"Lire ce livre est peu à peu ressentir la joie de tout bon travail - et quel meilleur travail que celui de la résurrection ?" Christian Bobin. 

 

Morceaux choisis

"Le suicide est une conversion forcenée à Dieu."

"Désormais, je n'aurai plus que des bonheurs enrobés de peine."

"L'été est une saison sans état d'âme. Aux malheureux, elle exige un paiement comptant."

"Un père est un petit dieu qui se débat."

"Père et fils n'ont rien à voir ensemble, c'est pour cela qu'ils se ressemblent."

"Il faut faire en sorte que le ciel pèse son juste poids sur nos épaules."

"Dieu répare tout et tout le monde s'en fiche."

"Maintenant que tu es couché sous terre, tu l'es tellement, mon père."

"Rien n'est à comprendre, tout est à pardonner."

"Prier, c'est demander à être aimé sans condition."

"La mort des enfants est la seule faute de Dieu."

"Dieu est si invisible que nous en trouvons les preuves partout."

"Cet être sans parole n'en finit pas de me parler."

"La peine d'un enfant est une peine incroyablement précise. On pleure exactement sur ce qui nous fait de la peine. Ensuite en grandissant, on pleure toujours à côté."

"Le seul livre que mon père ait lu est la Bible. Il a lu le seul livre qui ouvre les portes du ciel et il a ainsi lu tous les livres du monde."

"La patience, c'est l'angoisse qui sait enfin respirer."

"Il faut du courage pour se tuer. Les religions ne condamnent rien, ce sont les hommes qui condamnent."

"On est l'enfant de son père, pas de son époque."

"Chaque père qui meurt est un soleil qui descend derrière la mer."

"Chaque homme créé un royaume en mourant."

" Parfois je m’installais près de lui comme on s’assoit près d’une cheminée pour entendre ces craquements du bois dans le feu qui nous disent de ne pas nous inquiéter. "

"L'écume de la vague parfumée des senteurs de l'enfance ne déferlera jamais, mais j'aime la vie plus que tout, comme je t'aime papa."

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Dieu est le pauvre qui s'en va sans bruit dans l'herbe du monde...

4 Avril 2015, 06:00am

Publié par Grégoire.

Dieu est le pauvre qui s'en va sans bruit dans l'herbe du monde...

Dieu, le moine et le poète. L’écrivain, poète et théologien belge Gabriel Ringlet explore, dans son dernier ouvrage, un triple effacement. Celui du divin, d’abord, que l’on ne voit plus, que l’on n’entend plus, que l’on ne sent plus, qui a disparu « sans laisser d’autres traces que les brèches qu’il a ouvertes en chacun », écrit-il, détournant un roman de Sylvie Germain. 

À vrai dire, l’écrivain refuse, de distinguer don poétique et grâce monastique. Pourtant, il paraît évident, convient-il, que les poèmes laissés par les moines dépassent largement leur vocation religieuse et participent à la recherche, hésitante mais essentielle, de Dieu par l’homme. 

Gabriel Ringlet retrace les parcours, analyse les mots, explore les influences tant et si bien qu’on regretterait presque la trop grande place laissée aux commentaires. Au détriment de poèmes dont la discrétion laisse néanmoins percevoir la langue de feu dont ils sont faits. Pour toujours tenter, comme écrit François Cassingena, de «toucher Dieu d’un mot ». 

Le moine/poète n’ajoute pas, il retire. Comme un grand cinéaste. Il condense, il resserre. Sa louange n’occulte pas. Elle ajoure ». 

Dieu s’approche « à pas de porcelaine ». Il s’agit d’un « Dieu furtif », qui vient « délicatement nous effleurer l’épaule ». « le poète se tient dans la sobriété, dans le manque, pas au-dessus de la mêlée, mais tout en bas, dans les tranchées sous les éboulis, là où le Verbe s’est fait chair. Son lieu, Rilke l’a assez répété, c’est la gravité, mais pas sans la joie, et avec le feu».

 Chez ces moines/poètes, il y a la volonté « d’alléger » Dieu. Gabriel Ringlet souhaite aussi cet « allègement » pour l’Eglise. « Le christianisme d’effacement dit peu pour dire beaucoup. Il murmure pour être entendu. Il parle bas pour qu’on comprenne ». Ce christianisme-là a donc « besoin du poème » et, en particulier, de celui des moines/poètes dans « la recherche d’un Dieu qui ne se tient jamais dans le champ de la caméra ».

Et il insiste bien sur la place irremplaçable, au sein même de la poésie, de ces moines écrivains : « Je suis sûr d’une chose : cette voie poétique du dépouillement monastique offre à la poésie – à la poésie tout court – un souffle ténu d’une force exceptionnelle ».

Le christianisme d’effacement n’est pas un christianisme honteux qui longerait les murs par peur de s’affirmer, c’est exactement le contraire. Il dit peu pour dire beaucoup. Il murmure pour être entendu. Il parle bas pour qu’on comprenne, car ‘si tu nommes trop haut les choses, elles se retirent’. » Et pour cette raison, il représente «la seule chance d’avenir du christianisme ».

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J'ai toujours cru que la mort était une fenêtre

1 Avril 2015, 06:26am

Publié par Grégoire.

Dans son dernier essai, Tous les hommes naissent et meurent le même jour, l'écrivain Christian Combaz tente de percer le mystère de la vie après la vie.

Dans son dernier essai, Tous les hommes naissent et meurent le même jour, l'écrivain Christian Combaz tente de percer le mystère de la vie après la vie.

Dans votre dernier essai, Tous les hommes naissent et meurent le même jour, vous cherchez à percer le secret de la mort. Avez-vous toujours cru à la vie après la vie? Comment votre vision de l'au-delà s'est-elle formée?

J'ai toujours cru que la mort était une fenêtre. Or depuis quarante ans, quoi qu'on dise, grâce à la réanimation, grâce à l'IRM, grâce à des protocoles précis de contrôle neurologique on a fait des progrès dans l'examen de la fenêtre, on voit que de la lumière s'en échappe, on distingue quelque chose par la fente des volets.

 

Votre livre est une véritable enquête fondée notamment sur différents témoignages. Comment avez-vous procédé, notamment pour distinguer le vrai du faux?

Les sites internet voués à la probabilité d'une conscience après la mort sont très nombreux. J'ai utilisé un chalut logiciel nommé Outwit, du même type que celui exploité par Edward Snowden et qui ratisse, automatiquement, les profondeurs du Net, pendant plusieurs jours, sur un ensemble de mots-clés que vous lui fournissez.

 

Vous dégagez d'abord quelques grands thèmes, par exemple la Lumière, le Tunnel, le passage en revue des événements de la vie, la présence divine tutélaire, la rencontre avec des proches disparus. Vous remplissez différents paniers sémantiques en plusieurs langues. Vous écartez le vocabulaire d'image pieuse. Les anges, les démons, le péché, l'enfer, la référence explicite à Jésus, l'or et l'argent, le cristal etc, le rose et le bleu, les mots qui gravitent autour de la rédemption et de la damnation. Vous sautez les témoignages où il est question d'énergies (au pluriel!) et d' «amour inconditionnel», cette dernière expression est tellement commune qu'elle sert d'indicateur pour reconnaître une pensée sous influence. À la fin il vous reste une centaine de récits qui emportent ou non votre intime conviction. Dans un feuilleton policier il y a toujours un flic qui tend son crayon pour dire du témoin le plus obscur: «je crois qu'il dit la vérité». Je suis ce flic-là. Je suis sûr d'avoir repéré des témoins sincères et un tronc commun d'observations plausibles.

Votre prose est nettement plus poétique que celle des frères Bogdanoff. Cela dit, j'avoue ne pas toujours avoir tout saisi… Comment tous les hommes peuvent-ils naître et mourir le même jour?

 

Supprimons la matière. Imaginez-vous seul, dans le noir, dans le silence absolu, dans un mutisme total, vous n'avez plus de corps, vous n'êtes même plus un cerveau qui pense, vous êtes une pensée immobile et désincarnée, une contemplation, une intuition permanente, une conscience qui ne va nulle part et qui ne désire rien. Sans matière, sans événement, sans un cri poussé dans le noir, sans le toucher, sans la vue, sans votre respiration, sans une seule intention, y a t-il un avant et un après? Quitter la matière (l'espace), c'est donc quitter le temps. Si vous quittez le temps, vous le quittez à la même seconde que tout ceux qui l'ont quitté avant vous et vous concevez le temps accompli, refermé. La dernière seconde est la même pour tous. Le jugement dernier, c'est à chaque instant. Le mourant vous voit mort à peine le seuil franchi. Le sens de l'univers (d'après les témoignages) vous apparaît dans une cohérence instantanée.

 

La création serait donc une immense symphonie…

Une symphonie possède un écoulement, un mouvement, là nous parlons plutôt d'un immense accord, d'une clameur.

 

S'il existe un monde idéal, auprès duquel le nôtre est imparfait, pourquoi ne pas le rejoindre immédiatement?

Les gourous et les illuminés ont répondu «oui en effet pourquoi pas» à travers toute l'histoire à leur façon, ce qui leur a valu de gros ennuis avec les pouvoirs temporels, lesquels ont besoin de sujets et de citoyens, pas de philosophes. Imaginez une fourmi qui fait de l'astronomie, elle n'a pas la même vision de la reine et de ses collègues ouvrières.

 

Votre vison de la vie après la vie est finalement assez rationnelle. Où sont la métaphysique et la morale?

Si notre physique n'est qu'une couche infime du réel, l'idée d'une métaphysique devrait nous suivre partout. Quant à la morale, la plupart des témoignages intelligents insistent non pas sur la vanité de nos réalisations, mais sur la beauté et la valeur de nos efforts. Je serais assez du même avis. La morale consiste à regarder l'effort et non le résultat ce qui est légitime puisque tout le monde sur terre n'a pas les mêmes armes pour obtenir un résultat, et que de surcroît le résultat est toujours imparfait et transitoire.

 

Quel rapport entretenez-vous avec la religion? Êtes-vous chrétien?

Je crois que nous sommes à la fois suivis, et précédés. Je suis chrétien parce que je crois à l'immanence d'un jugement porté sur nos intentions, nos pensées (et non nos réalisations, qui sont souvent le fruit de conjonctions favorables et seront détruites un jour ou l'autre). Le regard que nous portons sur nous-mêmes et sur les autres est le seul refuge de notre liberté. Nous ne naissons ni égaux, ni libres. On peut nous contraindre, nous museler, nous rendre aveugles, mais on ne peut pas nous rendre différents de ce que nous pensons. Être chrétien, c'est rester quelqu'un par la pensée quoi qu'il advienne.

 

Vous révélez l'existence d'une substance illégale le DMT qui permettrait de lever un coin du voile sur l'au-delà. De quoi s'agit-il exactement?

De la «molécule de l'esprit», diméthyl-tryptamine une substance qui n'est pas illégale en Hollande dans un cadre religieux et rituel, dont les ingrédients ne le sont pas, et qui ne saurait d'ailleurs être illégale en elle-même nulle part puisque le cerveau humain la secrète. On la trouve chez les mammifères et dans de nombreuses plantes. Comment peut-on rendre illégale une sécrétion comme la bile ou les endorphines? En revanche sa concentration et sa synthèse le sont devenues dans la plupart des pays. Pourquoi? Le DMT procure, sans addiction, sans bouleversement du métabolisme, cinq minutes d'une bourrasque mystique effarante dont les chamanes de l'Amazonie avaient déjà le secret depuis des millénaires sous la forme du breuvage ayahuasca. On trouve sur internet une bonne cinquantaine d'heures de témoignages qui vont de l'adolescent du Minnesota au professeur de physique nucléaire. Les athées qui ont fait ce voyage reviennent effrayés d'avoir failli rater l'essentiel. Et certains jours on regrette que les fondamentalistes religieux n'en fassent pas autant. Il faudrait en vaporiser sur les champs de bataille.

 

En avez-vous vous-même consommé?

Je brandis, à deux mains, un joker acheté entre deux cartes postales dans une boutique d' Amsterdam.

 

Ne craignez-vous pas qu'on vous accuse de faire l'apologie des drogues? En quoi le DMT pourrait aider à mieux mourir aujourd'hui?

Je fais l'apologie de la transcendance et l'éloge de l'Au-delà, ce qui n'est pas encore interdit mais il faut se dépêcher au train où vont les choses. Certaines substances illégales procurent un plaisir, un oubli. D'autres déclenchent les mêmes mécanismes cérébraux que la prière, l'extase mystique ou l'expérience dite «de mort imminente». Les mourants qui voient s'approcher l'échéance dans la peur du noir auraient certainement besoin de ce rai de lumière que réclament les enfants à l'extinction des feux.

 

Votre livre est également un réquisitoire contre la médecine moderne. Que lui reprochez-vous exactement?

Elle va chercher la vie jusque chez les prématurés de cinq mois, au risque de leur infliger des dommages neurologiques sévères, et elle prolonge la flamme chez les centenaires et les incurables au moyen de sondes gastriques et d'une batterie de techniques absurdes. Est-ce par amour de la vie? Non, c'est à cause d'une névrose devant la mort. La médecine moderne préfère trop souvent le moniteur au patient.

 

Quel regard portez-vous sur le débat autour de l'euthanasie?

Il y a trente ans j'ai écrit dans «Eloge de l'âge»: «à force de prendre des pilules pour dormir, notre civilisation prendra un jour des pilules pour mourir». Nous y sommes. L'euthanasie n'est pas une solution d'éveil. Je crois sincèrement que la fin de vie doit être précédée d'un éveil. S'il existe une substance facile à synthétiser qui permette au patient en phase terminale de concevoir la certitude d'un éblouissement, il est ridicule de lui laisser croire que c'est le néant qui l’attend.

 

Parallèlement à cet essai, vous sortez un roman intitulé Votre serviteur. Vous êtes sans doute aujourd'hui l'un des derniers écrivains classiques. Quel regard portez-vous sur la littérature contemporaine française? Le roman français est-il mort?

Le roman français, oui probablement (mais le roman tout court, le roman international, non). Dans un monde écrasé par le goût américain il n'y a de place que pour les blockbusters qui vont de la saga policière hyper-cruelle au roman vicieux et déjanté, voire à l'enquête-journal intime façon Naipaul (ce qu'il y a de mieux en ce moment dans ce domaine en France c'est probablement le discours moral ultra-sensible d'Emmanuel Carrère ou le radar à triple balayage de Renaud Camus).

Mais une certaine dramaturgie intérieure à la française a bien du mal à se faire entendre au milieu de tous ces gens qui écrivent tantôt avec un porte-voix, tantôt avec un cure-dents et qui semblent habiter à la télévision. Le roman français il y a peu, c'était Debussy, Saint-Saëns, Delibes. Aujourd'hui c'est Gainsbourg. Vocabulaire de quai de métro, fragments pompés un peu partout, autodérision, esthétique du sale, du pornographique, du négligé surtout sur les plateaux, dédain total de la postérité qui vous inspire de commenter la cravate de Pujadas ou le journal de Jean Pierre Pernaut à longueur de chapitres. En même temps, référence constante aux grands aînés pour «revisiter» (façon art contemporain, en mettant les pieds sur la table) l'histoire littéraire, avec des Rayban sur le front, un sweater à capuche . Bref une littérature d'adolescents ricaneurs qui hurlent «ouarf-ouarf» à l'arrière du bus, pour qui il n'existe plus rien de digne, de solennel, de sensé de sacré. Souvenez-vous de ce que je disais tout à l'heure sur les Chrétiens: on a beau parler plus fort qu'eux, ils savent que c'est un murmure qui aura le dernier mot. C'est vrai aussi pour les écrivains.

 

Alexandre Devecchio pour le Figaro.

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Ce que j’appelle oubli...

20 Mars 2015, 07:10am

Publié par Fr Greg.

Ce que j’appelle oubli...

Un homme entre dans un supermarché, ouvre une canette de bière et la boit, complètement. Suffisamment du moins pour qu’on l’accuse de la voler, de ne pas pouvoir la payer. Les vigiles l’arrêtent. « À quoi a-t-il pensé en étanchant sa soif, à qui, je ne le sais pas. Ce dont je suis certain, en revanche, c’est qu’entre le moment de son arrivée et celui où les vigiles l’ont arrêté, personne n’aurait imaginé qu’il n’en sortirait pas. » Ce que j’appelle oublicourte fiction – ni roman ni nouvelle – inspirée d’un fait divers survenu à Lyon en 2009, fait froid dans le dos.

Un homme se trouve dans un supermarché. Sa présence est due au hasard. Parce qu’il a soif, subitement, il ouvre une canette de bière et boit. Quatre hommes, deux par allées, viennent lentement jusqu’à lui, très lentement, comme s’ils désiraient le laisser finir sa bière, le laisser leur donner plus de raisons de l’interpeller. Ils le saisissent et le tutoient, immédiatement. Des hommes robustes aux crânes rasés ou aux dents de travers. Des costumes sombres. Rapidement maintenant, ils l’emmènent, non pas au poste de sécurité, mais loin, loin au fond de la réserve, et l’homme n’a pas le temps de leur demander où on l’entraîne ni pourquoi : « il ne sait pas quand vient la première claque sur le visage mais il sait que soudain on ne peut plus avancer, devant il y a un mur de conserves, il se retourne et esquive les premiers coups»

Le procureur déclara qu’« il est injuste de mourir à cause d’une canette de bière ». Ce crime aurait-il été moins intolérable s’il avait été question de deux bières ? Ou, comme se le demande le narrateur, « est-ce qu’en amassant de quoi remplir le Caddie le procureur aurait trouvé que c’était le juste prix et que ça ne valait pas plus ? » En fixant l’horreur sur cette unique bière, les gens – appelons ainsi ceux qui ont, de près ou de loin, donné leur avis sur ce fait divers : hommes de lois, policiers, lecteurs de journaux, nous peut-être – nient que cet homme avait une vie, certes modeste et marginale, mais une vie tout de même (avec notamment l’existence d’une femme rencontrée au hasard des routes et avec qui il entretenait quelque chose). Assez du moins pour l’entendre dire « pas maintenant, pas comme ça » lorsque vint la certitude de sa mort.

Voir ce que personne ne regardait

La densité de Ce que j’appelle oubli est vertigineuse. Happé par un tourbillon, par une terrible et haletante montée de l’atroce, le lecteur est le spectateur impuissant d’un drame Un drame auquel le texte l’oblige à assister. Inutile de s’attendre à une quelconque résolution de l’« intrigue ». Sans autre raison que de faire peur, parce que c’est gratuit et qu’ils pensent être intouchables, les vigiles tabassent à mort cet homme. Aucune colère ne sourd de ces individus se persuadant que la victime représente « tout ce qui leur a fait du mal dans la vie ». Car certainement se sentent-ils eux aussi victimes. Leur violence n’est pas (seulement) un règlement de compte, mais le plaisir déviant d’hommes modelés par un univers psychotique : « c’était de leur jouissance à eux qu’ils étaient coupables et pas de l’injustice de sa mort ».

Métaphore à peine cachée de l’affrontement inique entre capitalisme et pauvreté, Ce que j’appelle oublise lit comme la tragédie d’une société aveugle où l’homme seul face à la machine, victime anonyme écrasée par un système qui a cessé d’être humain, est dépossédé à sa mort de la peur de manquer, de la peur d’avoir soif. Mais cette société est la nôtre, ce que Laurent Mauvignier n’omet pas de nous rappeler. Nous sommes aussi, comme l’auteur ou le narrateur, ces « gens, les voisins, ceux qui votent, qui parlent, ceux-là mêmes qui l’ont ignoré ou méprisé en le tuant à petit feu tous les jours ». Et lorsque le narrateur fait parler le mort, ce n’est pas pour dire autre chose : « ma mort n’est pas l’événement le plus triste de ma vie, ce qui est triste dans ma vie c’est ce monde avec des vigiles et des gens qui s’ignorent dans des vies mortes comme cette pâleur ». L’accusation est violente, mais comment l’éviter ? Cette morale perturbe, met mal à l’aise en englobant tout le monde, comme un immense aveu d’échec, de déception généralisée, d’impuissance lâche.

Dérangeant car loin de toute « bien pensance », essoufflé mais stylistiquement remarquable, le récit qui constitue le texte de Laurent Mauvignier ne comporte ni majuscule ni point. Unique et longue phrase, prise en court et inachevée, Ce que j’appelle oubli s’adresse au frère de la victime. La douleur, les interrogations et les souvenirs de ce frère qui ne prend jamais la parole sont soumis, suggérés par le narrateur. Ainsi, réduit à sa fonction de simple interlocuteur ou, au mieux, de générateur de récit – celui qui fait parler, qui le sollicite : « et ton frère bientôt n’a pas la force de crier et d’essayer de fuir » –, le rôle de ce frère pourrait passer pour accessoire. Seulement, en s’adressant à lui, Ce que j’appelle oubli s’adresse à nous, lecteurs, nous frères humains (pour paraphraser Albert Cohen). Et le froid qui nous courbait l’échine prend alors une tout autre ampleur.

Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier
Éditions de Minuit

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" Pérégrinations d'un cherchant-Dieu " derniers jours pour le commander !

10 Mars 2015, 11:06am

Publié par Grégoire.

" Pérégrinations d'un cherchant-Dieu "   derniers jours pour le commander !

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« L'intelligence est la force, solitaire, d'extraire du chaos de sa propre vie la poignée de lumière suffisante pour éclairer un peu plus loin que soi vers l'autre là-bas, comme nous égaré dans le noir. »  Christian Bobin. L’Inespérée. (1994)

 

Ennui.

 

S’il y a quelque chose qui marque franchement la vie cubaine c’est bien l’ennui. Aucun moyen d’y échapper. Pas de distraction. Pas de Google, de texto à envoyer, de jeux vidéo en ligne, de réunions de travail, de sport, de ballade. Rien à faire ! Pas même de conversation mondaine ou de ragot. « Il n’y a rien à faire » crie le silence des cubains assis les dimanches ou le soir, quand les heures semblent alors se rallonger et ne plus finir. L’ennui est une pesanteur qui rajoute à la chaleur. Sa fuite : interdite ! Ce poids de l’ennui semble presque une norme décidé par l’état, soutenue par le climat et maintenue par la pauvreté qui affiche elle une joyeuse bonne santé. Cette lourdeur dévore tout et accouche d’une tristesse nonchalante. 

« Le monde est dévoré par l’ennui. C’est une espèce de poussière. Vous allez et venez sans la voir, vous la respirez, vous la mangez, vous la buvez, et elle est si fine, si ténue qu’elle ne craque même pas sous la dent. Mais que vous vous arrêtiez une seconde, la voilà qui recouvre votre visage, vos mains. (...) 

En Occident, on fuit l’ennui pour des choses bien plus tristes au fond. La plupart du temps, les choses qui nous distraient sont en fait très tristes. Nos fêtes, nos discussions, les médias, ou tout ce qu’on cherche comme distraction sont terriblement désespérants. Parfois bien pires que ce qu’on veut chasser. 

J’essaye de me confronter à cet ennui, à ce présent qui semble ne faire que durer. C’est un milieu transparent dans lequel tout naît, meurt et disparait sans laisser de traces. Le temps ennuyeux nous apporte et nous emporte. Tel est l’ennui ; tout passe et il reste. A Cuba, pas d’échappatoire. Se distraire reste un luxe inconnu. Sous embargo. Pas de technologie. Ni de rêve de vacances. De travail à accomplir. D’achat à projeter. De dîner à organiser. Ou de sortie culturelle. Le rhum permet de s’échapper. Pas bien loin, ni trop longtemps. Avec les réveils que l’on sait. Peut-on apprivoiser cette chose terrible de l’ennui, ce rien terriblement lourd, cet invisible qui nous blesse, ce vide qui semble stopper tout élan ? A-t-il dans cette vie une place comme le reste ? Dans la misère des jours qui se succèdent et se ressemblent, j’ai laissé l’ennui venir m’arracher à la tyrannie des projets, à la quête insatiable de nouvelles sensations, à des nouvelles autres que celle du soleil ou du ciel bleu qui sont les plus belles nouvelles du monde. Une compulsion maladive de réaliser et d’accumuler nous empêche de voir ces riens qui font qu’aucun jour n’est comme les autres. Qu’il n’y a ni jour ni nuit. Qu’il n’y a que les instants où nous sommes éveillés et ceux où nous dormons -même éveillés-. L’ennui est-il cet enfouissement mystérieux pour une nouvelle naissance de l’âme ? (...)

 

Plus que 4 jours pour commander cet essai, sur http://www.bibliocratie.com/produit/peregrinations-dun-cherchant-dieu/

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Pérégrinations d'un cherchant-Dieu...

19 Janvier 2015, 14:28pm

Publié par Fr Greg.

« Si nous considérons notre vie dans son rapport au monde, il nous faut résister à ce qu’on prétend faire de nous, refuser tout ce qui se présente – rôle, identités, fonctions- et surtout ne jamais rien céder quant à notre solitude et à notre silence. Si nous considérons notre vie dans son rapport à l’éternel, il nous faut lâcher prise et accueillir ce qui vient, sans rien garder en propre. D’un côté tout rejeter, de l’autre consentir à tout : ce double mouvement ne peut être réalisé que dans l’amour où le monde s’éloigne en même temps que l’éternel s’approche, silencieux et solitaire »

Christian Bobin. 

142 pages, 15 euros, à commander sur http://www.bibliocratie.com/produit/peregrinations-dun-cherchant-dieu/

142 pages, 15 euros, à commander sur http://www.bibliocratie.com/produit/peregrinations-dun-cherchant-dieu/

Essai mélant réflexion philosophique, historique, expérience vécue, poésie...

Ce sont les lecteurs qui financent l'édition du livre.

En cas de succès de la souscription (50 acheteurs), chaque souscripteur reçoit autant d’exemplaires que commandés. En cas d’échec, les souscripteurs sont intégralement remboursés.

142 pages, 15 euros. à commander sur http://www.bibliocratie.com/produit/peregrinations-dun-cherchant-dieu/

 

 

Extraits: 

 

Il fait noir ici.

Cuba est à 9h00 d’avion de Paris. Plus grande île des Caraïbes, elle suscita l’extase de Christophe Colomb lorsqu’il y accosta en octobre 1492.

La descente d’avion est plus décevante : une chaleur moite, poisseuse vous pénètre sans demander de permission. Puis vient l’accueil castriste. 1h30 d’attente pour passer l’immigration alors que je suis sorti avec le premier tiers de l’avion. Pendant ce temps, mon habit religieux a alerté la sécurité politique. J’ai droit à plusieurs agents qui, les uns après les autres, viennent vérifier mes papiers : passeport, visa, billet de retour, assurance de rapatriement, adresse à Cuba, raisons du voyage… Je leur réponds avec le plus grand des sourires, comme une star vers laquelle se précipitent des paparazzi. Derrière leur stoïcisme de façade, je sens que cela les énerve. Ils voudraient par leurs passages successifs susciter mon inquiétude. C’est l’inverse qui se passe. Et, sans tomber dans l’excès –je ne sais pas de quoi ils sont capables- je pousse mon imprudence en prenant un malin plaisir à leur faire sentir mon haleine chargée du vin rouge qui m’a aidé à dormir dans l’avion. 

J’essaye de respecter chaque homme, quelle que soit sa fonction. Mais je ne supporte pas la race de ceux qui en usent pour faire sentir leur pouvoir et susciter la peur. Comme des roquets. Vous savez, ces chiens qui mordent de préférence des enfants ou des vieillards, ceux qui ne peuvent jamais se défendre. Aucune noblesse. En plus ceux-là sont cocos. Des fascistes de gauche. Une fin de race qui n’en finit pas de mourir. Je me promets de prier pour son éradication de la planète. (...)

 

 

Une mère.

Je rencontre à plusieurs reprises une métis aux yeux d’amandes, d’un vert lézard. Elle a deux enfants. Ils n’ont visiblement pas hérité de leur mère, et le père ne doit pas être de la famille des lézards. La fatigue du quotidien marque son visage. C’est étonnant comme le long travail de mère peut faire ressortir une bonté personnelle en rabotant des pans de beauté trop plastiques. Les visages trop faciles de couverture de magazine me glacent toujours. C’est comme ces maisons sans vie où il n’y a rien de travers, aucune poussière ou jouet d’enfant qui traîne. Des avant-goûts de cimetière. On s’y conduit comme devant une tombe : silence total. Si on reste muet devant les morts, c’est qu’ils sont comme une explosion trop proche qui pulvérise tout et nous laisse sourds ; mais on reste muet devant ces visages qui vous explosent aux yeux leur suffisance ! Elle, c’est tout autre. Son visage vous perce l’âme. Sans aucune parole échangée, on entend son regard qui vous écoute. D’une attention totale. Il y a un repos auprès d’elle. Comme si on échappait alors à la moiteur ambiante, au (...)

 

Ennui.

S’il y a quelque chose qui marque franchement la vie cubaine c’est bien l’ennui. Aucun moyen d’y échapper. Pas de distraction. Pas de Google, de texto à envoyer, de jeux vidéo en ligne, de réunions de travail, de sport, de ballade. Rien à faire ! Pas même de conversation mondaine ou de ragot. « Il n’y a rien à faire » crie le silence des cubains assis les dimanches ou le soir, quand les heures semblent alors se rallonger et ne plus finir. L’ennui est une pesanteur qui rajoute à la chaleur. Sa fuite : interdite ! Ce poids de l’ennui semble presque une norme décidé par l’état, soutenue par le climat et maintenue par la pauvreté qui affiche elle une joyeuse bonne santé. Cette lourdeur dévore tout et accouche d’une tristesse nonchalante. « Le monde est dévoré par l’ennui. C’est une espèce de poussière. Vous allez et venez sans la voir, vous la respirez, vous la mangez, vous la buvez, et elle est si fine, si ténue qu’elle ne craque même pas sous la dent. Mais que vous vous arrêtiez une seconde, la voilà qui recouvre votre visage, vos mains. Vous devez vous agiter (...) 

 

Grégoire Plus.

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"Soumission", l'hommage de Houellebecq à Huysmans

13 Janvier 2015, 12:02pm

Publié par Fr Greg.

"Soumission", l'hommage de Houellebecq à Huysmans

Le roman de Michel Houellebecq remet en lumière l'oeuvre de cet écrivain du XIXe fasciné par la décadence et qui a fini par se convertir au catholicisme.

 

En faisant du héros de "Soumission", un professeur spécialiste de Joris-Karl Huysmans, Michel Houellebecq rend hommage à l'oeuvre de cet écrivain de la fin du XIXe siècle, qui a exploré les bas-fonds d'une société décadente, le satanisme, avant de se convertir au catholicisme. "Je pense qu'il aurait pu être un ami pour moi", confesse Michel Houellebecq au sujet de Huysmans, écrivain pessimiste, peu lu aujourd'hui, mais qui fut en son temps qualifié, lui aussi, de provocateur et de scandaleux. "Je m'imagine très bien en étudiant lui consacrant sa vie", ajoute l'écrivain dans une interview accordée au journaliste de France Culture Sylvain Bourmeau.

Né en 1848, Huysmans a d'abord été le défenseur de la cause naturaliste, aux côtés de Zola et de Maupassant, avant de s'en détourner pour s'orienter vers une quête plus personnelle qui le conduira aux portes de la vie monastique, via les sciences occultes. À rebours, son roman le plus connu, paru en 1884, marque ainsi une rupture franche dans son parcours littéraire torturé. François, le héros de Soumission, qui enseigne l'oeuvre de Huysmans à la Sorbonne, a d'ailleurs un faible pour ce roman où l'auteur décrit l'isolement volontaire, qui finit par dégénérer en névrose, du duc Jean des Floresses des Esseintes, un aristocrate blasé, misanthrope, aux goûts et tendances délibérément hors norme.

Conversion

"La vie de l'homme oscille comme un pendule entre la douleur et l'ennui", dit des Esseintes dans À rebours, livre sur une quête d'idéal qui échoue et dont Oscar Wilde s'inspirera, quelques années plus tard pour écrire Le Portrait de Dorian Gray. Dégoûté de la réalité, des Esseintes, antihéros "houellebecquien" avant l'heure, cherche désespérément, en recourant sans cesse à l'artifice, des sensations rares et des plaisirs toujours nouveaux, jusqu'à l'hallucination, presque jusqu'à la folie.

"Houellebecq provocateur sulfureux, et J. K. Huysmans décadent fin de siècle (...) étaient assurément faits pour s'entendre", expliquait récemment dans Libération Patrice Locmant, auteur en 2007 d'une biographie de Huysmans. "Cent trente ans après le largage d'À rebours, Soumission incarne l'éternel et inusable retour d'un pessimisme radical qui se transmet à travers les âges", soulignait-il.

Un pessimisme qui justifia ce commentaire à l'écrivain catholique Barbey d'Aurevilly après la lecture d'À rebours : "Après un tel livre, il ne reste plus à l'auteur qu'à choisir entre la bouche d'un pistolet ou les pieds de la croix." Huysmans choisira la deuxième solution. Après avoir exploré le phénomène du satanisme, notamment à travers le cas historique de Gilles de Rais (Là-bas, 1891), il se tournera définitivement vers la religion catholique. 

 

Sylvain Bourmeau, France Culture.

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"Aujourd'hui, l'athéisme est mort, la laïcité est morte, la République est morte." Michel Houellebecq

13 Janvier 2015, 07:35am

Publié par Fr Greg.

"Aujourd'hui, l'athéisme est mort, la laïcité est morte, la République est morte." Michel Houellebecq

Alors que la polémique autour de son nouveau roman, Soumission, continue d'enfler, l'écrivain ne craint pas d'enfoncer le clou. "Il me paraît difficile de nier, aujourd'hui, un puissant retour du religieux", explicite Michel Houellebecq, l'auteur de cette politique-fiction qui voit le chef d'un parti musulman accéder au pouvoir dans la France de 2022.

"Le courant d'idées né avec le protestantisme, qui a connu son apogée au siècle des Lumières, et produit la Révolution, est en train de mourir."

 

Soumission, la mise en fiction du "Suicide français" ?

"J'ai l'impression pratiquement inverse : l'Europe se suicide et, au milieu de l'Europe, la France se bat désespérément pour survivre. C'est à peu près le seul pays qui se bat pour survivre, c'est le seul pays qui a une démographie permettant sa survie. [...] Par ailleurs, pour les gens, se convertir est un espoir, pas une menace, ils aspirent à un autre mode de société." (Paris Review) 

Quelle responsabilité pour l'écrivain ?

"Je ne suis pas un intellectuel. Je ne prends pas parti, je ne défends aucun régime. Je dénie toute responsabilité, je revendique l'irresponsabilité, même, carrément. [...] Ce sont les essais qui changent le monde. [...] Et encore, j'ai l'impression que celui de Zemmour est gros, trop gros. [...] Rousseau a changé le monde, il savait être percutant à l'occasion." (Paris Review)

Provocation et politiquement correct

"Ce roman suscitera peut-être des polémiques chez ceux qui gagnent leur vie en polémiquant, mais sera perçu par le public comme un livre d'anticipation, sans rapport réel avec la vie [...]. Je ne corresponds pas, pour la gauche, à l'ennemi classique. Je n'agresse pas le politiquement correct. Je le traite comme un phénomène étrange, saugrenu, que je vois de très loin." (L'Obs)

"Je ne peux pas dire que c'est une provocation dans la mesure où je ne dis pas de choses que je pense foncièrement fausses juste pour énerver. Je condense une évolution à mon avis vraisemblable." (Paris Review)

Un scénario plausible ? 

"C'est de la politique-fiction, une fiction plausible ; mais j'accélère un peu les événements ; 2022, c'est trop tôt. Je ne sais pas au juste ce que craignent les droites extrêmes, mais probablement pas du tout ce qui est décrit dans ce livre, à savoir : la constitution d'une grande puissance islamique occidentale et méditerranéenne, modérée, sur le modèle de l'empire romain, où la France et la francophonie joueraient un rôle moteur. Cette politique d'alliance avec les pays arabes n'aurait pas forcément déplu à de Gaulle." (L'Obs)

"Les musulmans sont, sur le plan sociétal, comme on dit de nos jours, plus proches de la droite, voire de l'extrême droite. Qui, en même temps, les rejette avec violence. Donc ils sont dans une situation intenable. Qu'est-ce qu'ils peuvent voter, les musulmans de France ? Ils ne peuvent pas voter pour des socialistes qui mettent en place le mariage homosexuel. Ils ne vont quand même pas voter non plus pour des gens de droite qui veulent les virer. La seule solution serait effectivement la constitution d'un parti musulman." (L'Obs)

"La philosophie des Lumières, on peut faire une croix : décès." (Paris Review). 

"Un courant d'idées né avec le protestantisme, qui a connu son apogée au siècle des Lumières, et produit la Révolution, est en train de mourir. Tout cela n'aura été qu'une parenthèse dans l'histoire humaine. [...] Aujourd'hui, l'athéisme est mort, la laïcité est morte, la République est morte." (L'Obs) 

"Marine Le Pen peut arrêter l'immigration, mais elle ne peut pas arrêter l'islamisation : c'est un processus spirituel, un changement de paradigme, un retour du religieux. Donc, je ne crois pas à cette thèse du grand remplacement. Ce n'est pas la composition raciale de la population qui est en question, c'est son système de valeurs et de croyances." (L'Obs)

De Conversion à Soumission

"Mon projet était très différent au départ. Cela ne devait pas s'appeler Soumission, le premier titre était La Conversion. Et dans mon premier projet, le narrateur se convertissait aussi mais au catholicisme. C'est-à-dire qu'il suivait le même parcours que Huysmans, à un siècle de distance : partir du naturalisme pour devenir catholique." (Paris Review) 

De la tristesse du roman...

"De manière générale, il y a un sentiment d'entropie encore plus fort que dans mes autres livres. Un côté crépuscule morne qui donne à ce livre un ton assez triste. Par exemple, si le catholicisme ne marche pas, c'est que ça a déjà servi, ça paraît appartenir au passé, ça s'est défait. L'islam a une image à venir. Pourquoi la nation, ça ne marche pas ? Parce qu'on en a trop abusé." (Paris Review) 

... et de sa misogynie

"Je ne me trouve toujours pas misogyne, en fait. Je dirais que ce n'est pas le plus grave à la limite. Là où j'aggrave vraiment mon cas, c'est en exposant que le féminisme est démographiquement condamné. Donc l'idée sous-jacente et qui peut déplaire est que finalement l'idéologie ne pèse pas lourd par rapport à la démographie." (Paris Review) 

"Une féministe ne peut qu'être atterrée par ce livre. Mais je n'y peux rien." (Paris Review)

Michel Houellebecq, paru dans le point.

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