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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Articles avec #livres

Un soleil embrase son coeur ... (4)

4 Août 2020, 05:44am

Publié par Grégoire.

Un soleil embrase son coeur ... (4)

(...)

Si l’homme ne se représente pas fortement pourquoi il doit vivre, il ne consentira pas à vivre et se détruira plutôt que de rester sur la terre, lors même qu’il aurait autour de lui la plus grande quantité de pains. Tu as compris cela, mais quel parti as-Tu tiré de cette vérité ? Au lieu de confisquer la liberté des hommes, Tu l’as rendue plus large encore ! Ou bien as-Tu oublié que l’homme préfère la tranquillité, la mort même, au libre choix dans la connaissance du bien et du mal ? Rien ne séduit plus l’homme que la liberté de sa conscience ; rien aussi ne le tourmente davantage.

Et voilà qu’au lieu de principes fermes, destinés à calmer la conscience humaine une fois pour toutes, Tu as pris tout ce qu’il y a d’extraordinaire, de conjectural, d’indéterminé, tout ce qui dépasse les forces des hommes, et, ce faisant, Tu as agi comme si Tu ne les aimais pas, Toi qui es venu donner Ta vie pour eux !

Au lieu de confisquer la liberté humaine, Tu l’as élargie et Tu as introduit pour toujours de nouveaux éléments de souffrance dans le domaine moral de l’homme. Tu désirais que celui-ci T’aimât d’un libre amour, qu’il Te suivît librement, séduit, subjugué par Toi. Au lieu de la dure loi ancienne, il devait d’un cœur libre décider désormais lui-même ce qui est bon et ce qui est mauvais, n’ayant devant lui pour se guider que Ton image, mais comment n’as-Tu pas pensé qu’il finirait par repousser et par contester même Ton image et Ta vérité, s’il était chargé d’un fardeau aussi terrible que la liberté du choix ? Ils s’écrieront à la fin que la vérité n’est pas en Toi, car il était impossible de les laisser dans l’embarras et dans la perplexité plus que Tu ne l’as fait, en leur léguant tant de soucis et de problèmes insolubles... Ainsi Tu as Toi-même préparé la ruine de Ton empire et Tu ne dois en accuser personne. Et pourtant était-ce cela qu’on T’avait proposé ? Il y a sur la terre trois forces qui seules peuvent soumettre à jamais la conscience de ces faibles insurgés, et cela pour leur bien, — ce sont : le miracle, le mystère et l’autorité. Tu les as écartées toutes trois.

Le terrible et malin esprit T’a placé sur le faîte du temple et T’a dit : « Veux-Tu savoir si Tu es le Fils de Dieu, jette-Toi en bas, car il est dit de Lui que les anges le prendront avant qu’il ne touche la terre, et qu’il ne Lui arrivera aucun mal. Tu sauras alors si Tu es le Fils de Dieu et Tu prouveras quelle est Ta foi dans Ton Père. » Après avoir entendu ces paroles, Tu as repoussé la proposition et Tu ne t’est pas jeté en bas du temple. Oh, sans doute, Tu as agi en cette circonstance avec la sublime fierté d’un dieu, mais les hommes, cette race d’impuissants révoltés, sont-ce des dieux ? Tu as compris alors qu’au moindre pas, au premier mouvement fait pour Te jeter en bas du temple, Tu tenterais Dieu aussitôt, Tu perdrais Ta foi en lui, et Tu Te briserais sur le sol que Tu étais venu sauver, ce qui remplirait de joie l’esprit tentateur.

Mais, je le répète, y a-t-il beaucoup d’êtres comme Toi ? Et as-Tu pu admettre un seul instant que les hommes seraient capables de résister à une pareille tentation ? La nature humaine a-t-elle été créée telle qu’elle puisse repousser le miracle et se contenter de la libre décision du cœur dans ces terribles moments de la vie où les questions les plus fondamentales et les plus poignantes se posent devant l’âme ? Oh ! Tu savais que Ton héroïque détermination serait conservée dans les livres, qu’elle parviendrait au plus lointain des âges et aux dernières limites de la terre, et Tu espérais qu’en T’imitant, l’homme aussi resterait avec Dieu sans avoir besoin du miracle. Mais Tu ignorais que, sitôt que l’homme repousse le miracle, il repousse du même coup Dieu, car il cherche moins Dieu que le miracle. Et comme l’homme n’est pas de force à se passer de miracles, il en produit une foule de nouveaux qui sont son œuvre, il s’incline devant les prodiges des magiciens, devant les enchantements des sorcières, fût-il cent fois révolté, hérétique et athée. Tu n’es pas descendu de la croix quand on Te criait par dérision : « Descends de la croix, et nous croirons que c’est Toi ». Tu n’es pas descendu, toujours parce que Tu ne voulais pas asservir l’homme par le miracle, parce qu’il Te fallait une foi libre et non arrachée au moyen du merveilleux.

Tu désirais un amour libre et non les transports serviles d’un esclave devant la puissance qui l’a terrifié une fois pour toutes. Mais ici encore Tu T’es fait une trop haute idée des hommes, car ce sont des esclaves, quoiqu’ils aient été créés rebelles. Regarde et juge, voilà que quinze siècles se sont écoulés, jette les yeux sur eux : qui as-Tu élevé jusqu’à Toi ? Je le jure, l’homme a été créé plus faible et plus bas que Tu ne le pensais ! Peut-il, peut-il accomplir ce que Tu as accompli ? Ayant pour lui tant d’estime, Tu as agi comme si Tu avais cessé de compatir à ses misères, car Tu as trop exigé de lui, — Toi pourtant qui l’as aimé plus que Toi-même ! L’estimant moins, Tu aurais moins exigé de lui et Tu lui aurais ainsi donné une plus grande marque d’amour, car son fardeau eût été plus léger. Il est faible et lâche. Qu’importe que maintenant il s’insurge partout contre notre autorité et s’enorgueillisse de sa révolte ? C’est l’orgueil d’un enfant et d’un écolier.

Ce sont de petits enfants qui se soulèvent contre leur pion et le mettent à la porte de la classe. Mais la mutinerie de ces gamins aura un terme, elle leur coûtera cher. Ils renverseront les temples et ensanglanteront le sol. Mais ces enfants imbéciles finiront par comprendre que tout en étant des révoltés, ils sont des révoltés impuissants, incapables de supporter leur propre révolte. Versant de sottes larmes, ils sentiront enfin que celui qui les a créés rebelles a voulu sans doute se moquer d’eux. Ils diront cela dans leur désespoir et cette parole sera un blasphème qui les rendra encore plus malheureux, car la nature humaine ne supporte pas le blasphème et, au bout du compte, elle-même le châtie toujours.

 

à suivre ...

Fyodor Dostoïevski, LE GRAND INQUISITEUR, (Великий инквизитор)

 

 

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« Le Triomphe de Thomas Zins » un bloc de réel auquel on se cogne

16 Avril 2020, 14:07pm

Publié par Grégoire.

« Le Triomphe de Thomas Zins » un bloc de réel auquel on se cogne
Il tourne sa face vers le ciel, d’un bleu pur.
De ses entrailles monte un sanglot rauque.
Pourquoi ? Pourquoi ?
Quel crime irrémissible Céline et lui ont-ils bien pu commettre pour que leur soit retiré un tel bonheur ?

  « Bon an mal an, on trouve toujours un roman pour lui accorder le qualificatif de chef-d’œuvre. Et quand, un jour, le vrai chef-d’œuvre apparaît, il n’y a presque personne pour le signaler. » Ainsi s’ouvrait le numéro que la revue L’Atelier du roman consacra, un an après sa publication, au livre de Matthieu Jung, Le Triomphe de Thomas Zins. « Il fallait préserver de l’oubli ce travail colossal où se combinent originalité formelle et plaisir romanesque avec une maîtrise extraordinaire » : il le faut toujours. Non seulement pour rendre à l’œuvre les honneurs qu’elle mérite, mais aussi, et surtout, pour chauffer notre âme sensitive et intellective à ses rayons. Le temps s’en va, Le Triomphe de Thomas Zins demeure.

 

 

 

1. « Le réel, c’est quand on se cogne », a dit Lacan. Enfin non, Lacan n’a pas dit cela, pas vraiment en tout cas, il a dit quelque chose de plus compliqué, de plus lacanien, dont on discute dans des séminaires où des exégètes de la pensée du maître s’excommunient les uns les autres au nom des contresens abyssaux imputés à leurs adversaires. Contentons-nous de la version grand public : « Le réel, c’est quand on se cogne. » Cela correspond assez bien à ce que l’on éprouve à la lecture du Triomphe de Thomas Zins. La question la plus souvent posée à propos des romans – « T’as aimé ? » – n’a ici guère de sens. Comme s’il s’agissait d’aimer ou de ne pas aimer. Le Triomphe de Thomas Zins, c’est un bloc de réel auquel on se cogne. Pas un livre « coup de poing », comme aiment les magazines qui confondent le réel avec l’intensité des stimuli (aussitôt chassés par d’autres stimuli). Le Triomphe ne cherche pas à faire impression, il ne tire pas son lecteur par la manche : c’est le lecteur lui-même qui va se heurter au récit qui lui est fait.

 

2. À la dernière page du livre, Céline Schaller, le premier et seul amour de Thomas Zins, se demande : « Quand je mesure l’écart entre le garçon tendre et bon qu’il était à seize ans et ce débris qui [huit ans plus tard] peinait à ouvrir la porte coupe-feu [du Mammouth], j’ai beau réfléchir à m’en faire bouillir la caboche, me creuser la cervelle pendant des nuits entières à pas dormir, vous savez, quand je pense à cet effondrement, quand je regarde tout ce malheur, tout ce gâchis, toute cette destruction, comment notre vie nous a échappé, c’est malheureux à dire, mais vingt ans après, je ne comprends toujours pas ce qui s’est passé ». Le lecteur qui arrive au terme du livre partage la même perplexité, le même désarroi. Mille quatre-vingt-dix-sept pages (en édition Points Seuil), sans un paragraphe qui aurait mérité d’être coupé, pour ne pas comprendre. Nulle invraisemblance pourtant : de page en page, les événements s’enchaînent de façon plausible. Localement, on comprend. Globalement, cela aboutit à un résultat qui défie l’entendement. Céline encore : « … au fond de moi j’ai longtemps continué à rêver qu’un jour Thomas allait revenir me chercher. Oui, oui, j’étais persuadée qu’après les années sombres il allait réussir à reprendre le dessus, suivre de brillantes études, et qu’on allait se marier, lui et moi, et même refaire un enfant, qui nous aurait réconciliés avec la vie, comme une rivière retrouve son lit après le grain et la crue » (1096). C’est exactement cela. On voit Thomas s’enfoncer, descendre toujours plus bas. Mais jamais, à aucun moment, on ne se dit que le naufrage est inéluctable. Dans la plupart des romans de Balzac, une première partie décrit par le menu les protagonistes de l’histoire, leur caractère, leurs penchants, leurs forces et leurs faiblesses, leurs vertus et leurs vices. Dans la seconde partie, l’histoire suit son cours – un cours auquel les éléments exposés dans la première partie assignent une fin inéluctable. Le Triomphe offre une configuration inverse : étant donné les éléments de départ, il était inconcevable que cela tournât ainsi. Et pourtant, c’est ce qui se produit.

 

3. Dans L’Homme révolté, Camus dit de la vie humaine qu’elle est un mouvement qui court après sa forme. Une forme, c’est précisément ce que le roman donne à la vie de ses personnages : « Le monde romanesque n’est que la correction de ce monde-ci, suivant le désir profond de l’homme. Car il s’agit bien du même monde. La souffrance est la même, le mensonge et l’amour. Les héros ont notre langage, nos faiblesses, nos forces. Leur univers n’est ni plus beau ni plus édifiant que le nôtre. Mais eux, du moins, courent jusqu’au bout de leur destin. » Le problème, avec Thomas Zins et Céline Schaller, c’est que le destin qu’ils accomplissent n’est pas le leur. Voilà le monstrueux dans ce qu’ils vivent : non pas le malheur – après tout, comme il est dit dans Homère, « les Parques ont fait aux hommes un cœur apte à pâtir » ; mais le fait que ce malheur-là leur était si peu destiné. Faut-il, alors, incriminer le hasard ? Un désastreux concours de circonstances ? Nous n’avons pas affaire, cependant, à un fait divers, nous avons affaire à un roman. Dès lors, l’explication par le hasard malencontreux ne nous laisse pas quittes. Du fait même qu’elles font roman, les vies de Thomas Zins et Céline Schaller ont une forme. Mais la forme, ici, est paradoxale : elle revient à constater que les vies de Thomas et Céline manquent la forme qu’elles auraient dû avoir – vont se perdre dans l’informe.

 

4. Le lecteur du Triomphe n’a pas accès à autre chose que ce que les personnages sont à même de se formuler à eux-mêmes. Il ne les domine jamais, il les accompagne. C’est ce qui les lui rend si proches. C’est aussi ce qui fait qu’à la fin, il n’en sait pas plus qu’eux sur les raisons de leur malheur et se trouve amené, comme Céline, à réfléchir « à s’en faire bouillir la caboche » pour comprendre ce qui s’est passé. Quand même, il dispose d’un élément que les personnages n’ont pas : la phrase de Baudelaire placée en exergue du roman. « Toute révolution a pour corollaire le massacre des innocents. »

 

5. Thomas Zins a connu des jours heureux, de février 1984 à juillet de la même année. Le samedi 22 février, il couche pour la première fois avec Céline, chez elle, à Laxou, banlieue de Nancy. Au mois de juillet, en vacances à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, il croise la route de Jean-Philippe Candelier. Céline, à distance, comprendra très vite le danger que représente cet « écrivain parisien à la con » : « Je l’aime pas, lui, il lui met des mauvaises idées dans la tête » (474). Thomas ne tardera pas à s’en faire lui-même le constat : « Depuis Jean-Phi, on dirait que tu es malheureux vingt-quatre heures sur vingt-quatre » (569). Le vecteur du mal est donc bien identifié. Le mystère cependant, au lieu de s’éclaircir, s’épaissit : par quel prodige Candelier (j’ai personnellement du mal à l’appeler Jean-Phi, comme il demande tout de suite à son « jeune ami nancéien » de le nommer), en vient-il à exercer une influence aussi puissante que destructrice sur Thomas Zins ? On ne peut pas dire que son physique l’avantage. La première fois que Thomas le voit, à la terrasse d’une buvette, le jugement à l’égard de cette « erreur de la nature » est ravageur : « Faut voir l’engin… Vieux, gras, chauve. Chaussé d’une paire d’espadrilles grises. Vêtu d’un short noir trop court et d’une chemisette bleu ciel d’où, par les trois premiers boutons du haut, qu’il a laissés ouverts, dépassent des poils grisonnants. Quoique ample, le vêtement comprime les seins flasques et le bide rebondi » (343). Seulement voilà : le « gros lard pitoyable » sait y faire. Il va profiter du désœuvrement de Thomas et de son camarade pour engager la conversation, puis se faire mousser en tant qu’artiste aux nombreux talents – dessinateur, comédien, réalisateur de téléfilms et, surtout, écrivain. Ce statut d’écrivain, qui fait rêver Thomas, et l’entregent parisien dont Candelier fait étalage, comme s’il était à tu et à toi avec les vedettes (à propos de Renaud et de Marc Lavoine : « Je te les présenterai, si tu veux » (352)), sont les coins qui vont lui permettre de s’immiscer dans la psyché de l’adolescent. En vérité, ce qu’il fait miroiter à Thomas ne se concrétisera jamais – il ne s’agissait que d’appâts, que le gamin a eu la naïveté de gober. Plus tard, Thomas continuera de faire comme si, contre toute évidence, Candelier allait lui mettre « le pied à l’étrier ». En réalité, cette perspective n’agira plus comme une cause, déterminant Thomas à poursuivre ses relations avec l’« écrivain », elle ne sera plus qu’un prétexte, de moins en moins crédible, permettant à Thomas de justifier à ses propres yeux la poursuite desdites relations. Il n’est plus libre de rompre avec Candelier, son surmoi le lui interdit. Et cela, pour la bonne raison que Candelier est devenu son surmoi.

 

6. Le « gros lard pitoyable », installé sur le trône surmoïque : aussi stupéfiant que cela soit, le fait est incontestable. Thomas voulait voir en Candelier celui qui lui permettrait de faire triompher son moi ; en fin de compte, le voici qui répète servilement, comme la poupée d’un ventriloque, les paroles de son maître. À Paris, Candelier lui a dit : « Les gens font des enfants par lâcheté. Ils espèrent échapper au néant, en se continuant dans un autre être » (767). À Nancy, Thomas déclare à Céline : « Ce sont les lâches qui font des enfants. Pour éviter de vieillir seuls et pour se distraire de la terreur que la mort leur inspire » (923). Quand, un jour, Céline ose s’en prendre à « ce connard de vieux pédé ! » de Candelier, Thomas reçoit ces mots comme un sacrilège : « D’une démarche de robot, il s’avance vers elle. Son poing droit part – un direct au menton. Elle tombe à la renverse. Elle se roule en boule contre une plinthe, redoutant qu’il ne l’achève à coups de talon, mais, la surplombant, il se contente de la menacer de l’index. — Jamais plus tu parles de Jean-Phi sur ce ton, t’as compris ? Jamais ! » (938-939). Lorsque Thomas, à bout de ressources, se traînera chez une psychiatre, il lui dira : « Il y a cette voix, toujours en surplomb de moi, qui m’injurie et qui me moque. Si je me mettais en couple avec Céline ou avec n’importe quelle autre femme, la voix retentirait plus fort encore. Je me sens complètement incapable de me mesurer à elle. Quels que soient mes efforts, elle aura toujours le dernier mot » (1066). Cette voix surmoïque et tyrannique est celle de Candelier. À propos de qui la psychiatre, à force de patience, a réussi à arracher à Thomas quelques renseignements. Lorsqu’elle signale à Thomas que si Candelier et son ami Francis ont eu des rapports sexuels avec des mineurs de moins de quinze ans, « ils auraient pu avoir maille à partir avec la justice, parce que le Code pénal l’interdit », Thomas se ferme comme une huître : « En lui serrant la main, il évita son regard, résolu à ne jamais plus remettre les pieds dans le cabinet de cette pure salope, qui avait calomnié Jean-Phi sans même le connaître. Force est d’en convenir, Jean-Phi ne se trompe jamais : pour la femme, tout est loi » (1067). Il devrait plutôt dire : la vraie loi, c’est Jean-Phi.

 

7. L’alcoolisme dans lequel Thomas s’abîme fournit un autre indice de la position de surmoi occupée par Candelier. Si Thomas boit, c’est que seule l’ivresse le fait échapper à l’emprise de « Jean-Phi » et de ses sarcasmes. Or, on le sait, le surmoi est précisément ce qui, du psychisme, est soluble dans l’alcool. Délicieuse impression qui l’envahit la première fois que, lui qui détestait l’alcool, il enchaîne les bières : « Il se sent redevenu lui-même, enfin » (670). L’étau candelieresque se desserre. Plus tard, c’est seulement sous l’emprise de l’alcool que, « sidéré par son audace », il trouvera le courage de rembarrer Candelier au téléphone. Mais le lendemain matin, ivresse enfuie, le surmoi revient en force : « Sa rébellion de la veille lui a procuré une satisfaction intense mais, à mesure que se dissipent les vapeurs de l’alcool, il comprend que cette plaisanterie va lui coûter très, très cher, car il va falloir maintenant se triturer les méninges pour trouver la meilleure façon de présenter à Jean-Phi de plates excuses » (816). Un autre moment de clairvoyance lui sera donné lors d’un bref séjour à l’hôpital, où l’on doit réparer son nez fracturé. Sous l’emprise des substances qu’on lui a injectées pour dissiper la douleur et le faire dormir, il envisage enfin les péripéties qui ont marqué les trois dernières années de sa vie sous le jour qui leur convient : « Tourmentée par sa libido désordonnée, une vieille tapette affamée de chair fraîche a usé de manigances pour parvenir à ses fins. Pourquoi ressasser plus longtemps ces événements pitoyables ? Candelier le minable devrait lui inspirer plus de compassion que de haine » (959). Dans le monde à l’envers où Thomas se débat, ce sont les produits réputés altérer la lucidité qui lui rendent, éphémèrement, un peu de lucidité, ce sont les hypnotiques qui le sortent de l’hypnose.

 

8. Que Candelier ait atteint la position de surmoi explique qu’aucun fait ne soit plus en mesure de l’en déloger. Au départ, Thomas a été ébloui d’avoir affaire à un écrivain. Cependant, Candelier est à la littérature ce que le pâté pour chat est à la gastronomie. Cela, un adolescent dont on sait, dès la première page du roman, qu’il lit William Styron, ne peut l’ignorer. Pas une fois il ne sera question de ce que Thomas pense des livres publiés par Candelier. Et pour cause : il devrait alors reconnaître que cela ne vaut rien. Or cela, il doit à tout prix l’éviter. Dans un premier temps, pour pouvoir continuer à se bercer de la perspective d’avoir rencontré un véritable écrivain, qui va le « lancer ». Ensuite, parce que Candelier en tant que surmoi lui interdit de dire du mal de Candelier en tant que plumitif – alors que jusque dans ses courtes lettres, Candelier trahit sa nullité littéraire, et que Thomas, sensible qu’il est à la langue, ne peut faire autrement que de relever les fautes dont elles sont émaillées. Gombrowicz écrit dans son Journal : « L’art, ce n’est pas de fabriquer des romans minables pour les faire lire ; c’est un commerce spirituel, quelque chose de tellement intense… » ; et : « Mon genre de littérature n’est pas de ceux que l’on peut cultiver sur un coin de table. » Mais cela, c’est exactement ce que fait Candelier. Dans une scène hallucinante on le voit, parce qu’il est « affreusement charrette », torcher à la machine les dernières pages d’un roman qu’il doit envoyer à son éditeur avant la fin de la matinée, sans que cela l’empêche, en même temps, de discuter avec Thomas. Au terme d’une dernière salve sur le clavier il s’écrie : « Point final ! Ouf, pas trop tôt » (618). À un autre moment il professe : « Écrire, de toute façon, c’est faire la pute, alors autant la faire jusqu’au bout ! » (762). Thomas est choqué (il ne voyait pas Balzac ou Styron en putes), mais quelques minutes plus tard, il n’en déclare pas moins : « Tu es mon père spirituel. » Au type qui, à Noël, n’a rien trouvé d’autre à lui offrir que Life à Hollywood. Candelier s’esclaffe : « Je voudrais surtout devenir ton père incestueux ! » (763). À ce moment, il n’a même plus besoin de sauver les apparences : le surmoi ne cherche pas à séduire, il commande. Mais comment pareille chose a-t-elle pu arriver ? Comment se fait-il que l’« erreur de la nature » ait pris ses quartiers dans le surmoi de Thomas ?

 

9. Thomas Zins est né à la fin de 1967, Céline Schaller en mai 1968. Autrement dit, l’un et l’autre ont grandi dans un monde bouleversé par la révolution des mœurs initiée dans les années 1960. Depuis deux millénaires, le monde occidental vivait courbé sous un horrible faix : la culpabilité judéo-chrétienne. Le temps était venu de jeter les interdits par-dessus bord, de se LI-BÉ-RER. Plus de culpabilité ? Plus de surmoi ? Les choses ne sont pas si simples.

    Généralement, le surmoi est conçu comme l’agent de la société dans la psyché individuelle, l’instance interne qui impose au sujet les règles et les interdits sociaux, et le plonge dans l’angoisse et la culpabilité s’il y contrevient. Telle quelle, pareille conception n’est pas sans lien avec les fables modernes sur un état de nature où les hommes auraient vécu isolés, avant d’aliéner une partie de leur liberté afin de vivre en société : la surveillance par le surmoi serait le tribut à payer pour la vie en commun. Parmi les nombreuses choses négligées dans cette histoire, le fait que nous avons tous été enfants avant que d’être hommes. Freud parle, pour évoquer l’état du petit enfant, de Hilflosigkeit, de la détresse, de l’incapacité à se porter secours à soi-même qui le rend dépendant, pour de longues années, des êtres qui prennent soin de lui. Cette dépendance explique la force des liens qui se tissent entre l’enfant et ses parents, en même temps que l’ambivalence des sentiments à leur égard. D’un côté les parents, sources de tout bien, sont intensément aimés. D’un autre côté, il arrive que les parents ne répondent pas aux besoins ou aux désirs de l’enfant. Soit parce qu’ils s’y refusent, soit, le plus souvent, par incapacité – mais l’enfant, du fond de son impuissance, imagine ses parents tout puissants, ce qui l’incline à attribuer à leur mauvaise volonté tout malaise dont ils ne le soulagent pas. En résulte, à leur encontre, des pulsions agressives très puissantes. Celles-ci ne sauraient cependant se donner libre cours, d’une part par manque de moyens (ce qui ne fait qu’aggraver la frustration éprouvée), d’autre part, et surtout, parce que dans la dépendance qui est la sienne, l’enfant doit absolument continuer à être aimé de ses parents – seule garantie à la poursuite de leurs soins. L’enfant doit donc, de lui-même, afin de ne pas perdre l’amour de ses parents, réprimer jusqu’à un certain point les pulsions agressives qu’il éprouve envers eux. Ainsi apparaît le surmoi. Non pas induit, donc, par la violence effectivement exercée par les parents sur l’enfant, mais par la violence dont l’enfant lui-même se sent habité. « La sévérité originelle du surmoi, écrit Freud dans Le Malaise dans la culture, n’est pas – ou pas tellement – celle qu’on a connue [du père] ou qu’on lui impute, mais bien celle qui représente notre propre agression contre lui. » Dans cette lignée, Lacan affirme une primauté du refoulement sur la répression : ce n’est pas la répression pulsionnelle imposée par les parents qui induit le refoulement, c’est parce que, de lui-même, l’enfant refoule certaines pulsions que la répression aura prise sur lui. Autrement dit la société, avec ses règles et ses interdits, n’implante pas de force dans l’individu un surmoi, elle investit une instance déjà présente. Elle n’engendre pas le surmoi, elle en modifie le contenu. Primitivement, le surmoi est peuplé de monstres dévorants – ce que seraient les parents s’ils étaient animés, envers leur progéniture, d’une violence comparable à celle qu’il arrive à l’enfant de ressentir à leur égard, et à la mesure de leur surpuissance. Au fur et à mesure que l’enfant grandit, les choses évoluent. Le surmoi, selon Freud, « consiste toujours en représentations intériorisées des parents et autres symboles d’autorité ; mais il est important de bien distinguer entre les représentations qui émanent d’impressions archaïques, pré-œdipiennes, et celles formées à partir d’impressions ultérieures, et qui reflètent donc une appréciation plus réaliste du pouvoir parental. » Les monstres dévorants disparaissent-ils ? Sans doute rôdent-ils toujours, mais ils abandonnent le devant de la scène au profit de figures plus civilisées – intériorisations des instances parentales en tant que représentants d’une loi qui s’applique à tous. Pensons à l’Orestie. Oreste est poursuivi par les terribles Érinyes, dont la violence répond à la violence qu’il a lui-même exercé contre sa mère. Il faudra le tribunal institué par Athéna pour le délivrer de cette traque sauvage. Les Érinyes ne disparaissent pas, elles se retirent dans une grotte qui ouvre sur les flancs de la colline où siège le tribunal. On a là une bonne image du passage du premier surmoi, peuplé de monstres vengeurs, au surmoi de la conscience morale et de la loi.

 

10. On parle de la voix de la conscience. Quelles étaient, en Occident, les principales instances qui faisaient entendre une telle voix ? Tout en haut, lointaine mais garante des autres, il y avait la parole de Dieu. Elle ne se fait plus guère entendre. Normal, depuis le temps qu’on nous en avertit : Dieu est mort, et le christianisme est la religion de la sortie de la religion. Ladite sortie a mis du temps à s’accomplir mais, apparemment, on en voit le bout : dans Le Triomphe de Thomas Zins, la déchristianisation atteint son stade terminal. Quand la grand-mère de Thomas annonce, le 24 décembre, qu’elle va se rendre à la messe de minuit, son petit-fils lui demande : « “C’est pour quoi faire, la messe de minuit ? — Eh bien… c’est pour célébrer la naissance du Christ ! — C’est qui, le Christ ? — Mais, mon lapin… C’est notre Seigneur Dieu fait homme, descendu sur terre pour y racheter les péchés du monde.” Pauvre mamie… En plus, on dirait qu’elle y croit » (131). Le père de Thomas a été baptisé, il est allé au catéchisme, il a fait sa communion. Mais il a choisi, pour ses enfants, de rompre le fil multiséculaire. Dieu, la religion : direction le bac vert, déchets non recyclables.

 

11. Après Dieu, venaient les pères. Eux aussi sont en fâcheuse posture. On sait que l’enfance de Serge Zins, le père de Thomas, s’est déroulée en Indochine, « à cause de son père, un connard de militaire, suppôt de la tyrannie coloniale » (20). Les renseignements de Thomas sur le sujet s’arrêtent là. Quand Céline l’interroge sur le lieu de naissance de son grand-père, il répond : « Aucune idée. — Ton père ne te parle jamais de lui ? — Non » (1006). Dans un premier temps, on s’interroge sur les raisons de la présence, dans la première partie du roman, des chapitres qui évoquent la conduite du chef d’escadron Paul Zins, et la résistance dont il fit preuve face aux supplices que lui infligèrent les Japonais à Saïgon, après leur coup de force de mars 1945. Pourquoi ces passages, alors que les événements relatés, ignorés de son fils et de son petit-fils, n’ont aucune incidence sur la vie de Thomas Zins ? Précisément en raison de cette absence d’incidence. Ce qui auparavant s’enchaînait n’est plus que juxtaposé, les générations vivent séparées les unes des autres.

    C’est avec le père de Thomas que la trame des temps se rompt. Lourde responsabilité, dont on voit le poids toujours dénié revenir tourmenter Serge Zins aux approches de la cinquantaine, l’âge où son propre père est mort. Les Érinyes, encore : ravaler son père au statut de « connard de militaire », consommer la rupture avec le monde dont on est issu est l’équivalent d’un meurtre, qui amène les vieilles Harpies à ressortir de leur grotte pour le tourmenter sans relâche. « Le jour où il dépassera l’âge auquel son père a cassé sa pipe, il lui semble que le néant va le happer, que, comme l’astronaute de Kubrick, il va dériver dans le vide intersidéral, et qu’il est promis à une errance infinie, plus effroyable que la mort » (406). Il faut des rangements ordonnés par sa femme pour que Serge Zins découvre, sur un faire-part de décès, que son père avait obtenu la médaille de la Résistance, et qu’il apprenne, par une copie du livret militaire, que quelques semaines seulement après être sorti, plus mort que vif, des geôles nippones, le commandant Paul Zins fit preuve d’une extrême vaillance pour sauver ceux qui pouvaient l’être des massacres dont Saïgon fut le théâtre en septembre 1945. « De quels bois ces gaillards se chauffaient-ils. Où puisaient-ils cette endurance ? » (1055), se demande son fils. Sans doute d’avoir encore été inscrits dans une généalogie, familiale et historique, qui demandait qu’on rendît son sang pur comme on l’avait reçu. « Plus nous avons de passé derrière nous, plus (justement) il nous faut le défendre ainsi, le garder pur », écrit Péguy dans Notre Jeunesse. Si la mémoire de Paul Zins avait été présente dans la famille, Thomas aurait opposé davantage de résistance aux manœuvres d’un Candelier.

    Fin 1986, lors d’une manifestation contre la loi Devaquet, des étudiants profitent de l’occasion pour exprimer leur ferveur antiraciste. « “Première, deuxième, troisième génération !” scandent […] cinq ou six filles en jean et Kickers. Fous d’extase, une dizaine d’abrutis leur répondent : “Nous sommes tous – des enfants d’immigrés !” — Pourquoi ils disent ça ? demande Benoît. — J’en sais rien. — C’est des immigrés, tes grands-parents ? — Ben non » (868). De fait, jusqu’à une date récente, la plupart des Français avaient des siècles de francité derrière eux. Factuellement faux, le « tous enfants d’immigrés » a néanmoins quelque chose de juste : les « souchiens » sont désormais aussi dépourvus de racines que s’ils avaient été plantés la veille.

    Serge Zins, son cinquantième anniversaire passé, retrouve quelque équilibre. Il se consacre à son potager, fait pousser des batavias. « Regarder les minuscules graines qu’il sème devenir des pousses qu’il repique et arrose, puis des salades superbes qu’il récolte et lave, l’emplit d’une satisfaction enfantine » (1052). Pour son fils, les choses sont plus compliquées.

 

12. Après Dieu et les pères, restent les institutions. On peut dire qu’elles non plus ne sont pas  en grande forme. Fait minuscule, mais significatif : la manie qui se répandit parmi les partisans de Mitterrand, à la fin de son premier septennat, d’appeler celui-ci « Tonton ». Thomas est ulcéré : « Ces gens sont-ils atteints de sénilité précoce, pour affubler de ce grotesque et puéril sobriquet le président de la République française – lequel, ô stupéfaction, ne s’insurge pas contre cette inconvenance ? » (1024). On comprend son exaspération. Dans le désert de paternité où il est contraint d’errer, même le lointain titulaire de la « magistrature suprême » rend son tablier. D’une certaine manière, « Tonton » laisse le champ libre à Candelier.

    Une seule fois, Thomas pourra compter sur l’ordre établi : lorsqu’il ira voir le censeur du lycée afin de faire cesser les dérouillées que Norbert Schaller administre à sa fille. Pour le reste, l’institution scolaire part en lambeaux. En attestent, entre autres, les deux exercices de mathématiques mentionnés dans le roman, d’une simplicité atterrante. Celui qui ouvre le chapitre XXIII de la deuxième partie, par exemple. Pour tout n entier strictement positif, on définit un par :

un = 1 + 1/2 + 1/3 + ... + 1/n. 

On demande de calculer u2, u3, u4, et de montrer que la suite des un est croissante. La première question qui commencerait à justifier qu’on aille suivre des cours de mathématiques au lycée serait de montrer que un tend vers l’infini quand n tend vers l’infini (et par la même occasion, que un / ln(n) tend vers 1 quand n tend vers l’infini). Mais cela, manifestement, il ne faut pas y songer : Thomas, en classe de première scientifique, juge l’exercice tel qu’il est posé « plutôt costaud » (529).

Pensez : calculer 1 + 1/2 + 1/3 = 11/6, et écrire un+1 - un = 1/(n+1) > 0 !

    Dans cette Bérézina de l’instruction, les établissements scolaires sont moins des lieux de transmission du savoir qu’une scène où, jour après jour, les membres d’une même classe d’âge sont rassemblés afin de s’affronter dans une lutte sans merci pour le prestige. Un semblant d’enseignement sert de décor. Les costumes, en revanche, sont d’une grande importance – ce qui nous vaut, tout au long du roman, une mention obsessionnelle des « marques » de vêtements et de chaussures. Ces marques profitent du désert symbolique où les jeunes sont amenés à grandir pour s’offrir en nouveaux repères auxquels arrimer leur identité flageolante. Enfin, une fois la scène mise en place et les costumes distribués, se déploie la compétition souveraine, la compétition sexuelle. Un jour que Thomas arrive plus en retard encore que d’habitude au cours de physique, le professeur l’interpelle : « Eh bien, Thomas, on bat tous les records, aujourd’hui ! Monsieur a trop prolongé la sieste ? — Ah, non, m’sieur, je dormais pas, je couchais avec ma copine » (594). Le professeur en question est trop dépressif pour sévir. De toute façon, la force est du côté de Thomas. Au lycée, la baise est la matière reine.

 

 

« Le Triomphe de Thomas Zins » un bloc de réel auquel on se cogne

13. Si les figures traditionnelles du surmoi sont en déroute, faut-il en conclure que le surmoi lui-même s’efface ? Nullement, dès lors qu’il n’y a pas plus de psychisme humain sans surmoi que de corps humain sans cœur ou sans poumons. Que se passe-t-il donc quand le discours social, au lieu de prôner un certain refoulement pulsionnel, prône « l’éclate » ? Eh bien, le surmoi ne disparaît pas ; il enjoint de s’éclater. Il n’est que de penser aux slogans les plus emblématiques de mai 68 : « Vivre sans temps mort, jouir sans entraves », « Soyez réalistes, demandez l’impossible », « Prenez vos désirs pour des réalités », « Je décrète l’état de bonheur permanent »… Autant de mots d’ordre, d’injonctions. Naturellement, à côté du surmoi ancienne mouture et de ses prohibitions, le surmoi nouvelle version qui dit Jouis ! paraît fort sympathique. À l’usage, il se révèle plutôt usant. Si en effet, naguère, le sujet avait bien du mal à être en règle avec la loi, maintenant il a bien du mal à jouir comme il le devrait.

    Le petit enfant, en compensation de son impuissance réelle, cultive des fantasmes de toute-puissance. C’est ce qu’on appelle la mégalomanie infantile – normalement destinée à régresser au fur et à mesure que la puissance d’agir augmente et que l’intérêt se porte sur ce qui peut effectivement être réalisé. Cela, à moins que le discours ambiant, au lieu de rappeler les limites inhérentes à la condition humaine, ne cesse de relancer, par ses injonctions à jouir, les fantasmes mégalomaniaques. Juste après sa rencontre avec Candelier, Thomas Zins est pris d’une hésitation : « Au bout du compte, [il] se demande s’il rêve toujours de devenir un écrivain à succès. Pourquoi pas chanteur à succès, plutôt ? Ou alors comédien à succès ? Et pourquoi pas les trois ? Aucune perspective ne doit être écartée à priori. On enferme trop les artistes dans des cases, en France. À moins que, changeant son fusil d’épaule, il ne se lance dans la politique et ne devienne avant ses vingt-cinq ans le plus précoce député que la République ait connu ? Thomas Zins sera en mesure de se forger une opinion une fois qu’il saura laquelle de ces activités permet d’amener dans son pieu un maximum de filles sublimes » (380). La promotion incessante de l’illimité, les perspectives socialement entretenues d’assouvissement total offrent une immense carrière au surmoi oppressif, qui « présente au moi un idéal démesuré de la réussite et de la renommée, et le condamne avec une extrême férocité si celui-ci ne parvient pas à l’atteindre » (pour citer ici La Culture du narcissisme de Christopher Lasch). Le surmoi du petit enfant, qui voulait que l’enfant refoulât certaines pulsions pour ne pas perdre l’amour de ceux dont il dépendait, tirait toute son énergie des pulsions en question – c’était une agressivité retournée contre elle-même. Le surmoi qui dit Jouis ! ramène à une situation comparable, dans la mesure où il accable le moi avec l’énergie des pulsions que lui-même stimule et qu’il lui reproche de pas arriver à satisfaire. Le tribunal n’est plus celui de la loi et de la morale, mais celui de la comparaison avec le moi-idéal grandiose à qui tout devrait réussir.

    Dans la réalité, bien entendu, les choses ne sont pas aussi tranchées. Le surmoi qui ordonne de jouir ne se substitue pas à l’ancien surmoi moral, il s’y ajoute et le concurrence. Chez Thomas, l’attention à un usage correct de la langue (héritage de sa grand-mère qui, à défaut de la religion, lui aura transmis cela), est l’une des manifestations du surmoi à l’ancienne, qui commande le respect des règles. Mais la voix surmoïque de Candelier prend le dessus. Reste à savoir pourquoi.

 

14. La rencontre avec Céline suscite en Thomas deux mouvements contradictoires. Le premier est un intense désir d’engagement. À Céline il fait cette promesse : « On sera encore ensemble quand tu auras quatre-vingts ans » (281). Juste après, en lui-même, il formule cette prière : « Faites que je garde toujours ma force, pour rendre Céline heureuse. » Si Dieu n’existe pas, en tout cas, il semble qu’à cet instant Thomas s’adresse à lui. Une des scènes les plus émouvantes du roman montre le soin avec lequel Thomas, au Printemps (ex Magasins Réunis), choisit le stylo-plume qu’il offrira à Céline pour son seizième anniversaire. Ce stylo dont Céline rêvait – signe concret du changement radical que Thomas a apporté dans sa vie. Comme elle le dira plus tard : « J’ai obtenu mon bac en écrivant avec le stylo que tu m’as offert et si mes résultats scolaires sont montés en flèche c’est parce qu’à force de sollicitude tu m’as révélée à moi-même, ou alors il ne fallait pas me sortir du ruisseau, comprends-tu ? » (1048).

    Le second mouvement est très différent : maintenant que Thomas a franchi le pas avec les filles, il ne doit pas s’en tenir là ; il doit s’en faire d’autres, un tas d’autres. « Exploser les compteurs, au lieu de rester bloqué sur le chiffre “1” » (381).

    Les deux tendances – s’engager, don juaniser – sont naturelles. La question est de savoir laquelle se trouve encouragée. Le surmoi traditionnel était du premier côté, le surmoi qui ordonne de vivre sans temps mort et de jouir sans entraves est du second. La pauvre arme de Céline, pour s’attacher Thomas lorsqu’elle craint qu’il ne s’éloigne d’elle, est de susciter sa jalousie en inventant des infidélités. La stratégie est dangereuse, car en tourmentant Thomas de cette manière, elle cesse de représenter à ses yeux une exception dans le baisodrome général ; en voulant sauver son amour de cette manière, elle semble elle-même se ranger sous l’étendard de l’injonction à jouir. En bref, le moyen est contradictoire avec la fin. Constatant l’échec de sa stratégie, elle avouera plus tard la vérité à Thomas (quand malheureusement cela ne servira plus à grand-chose) : « Comment aurais-je pu te tromper, moi qui t’aime tant ? Je rêvais d’une vie simple et sage, auprès de toi. Ça me dégoûte, ce sexe omniprésent. Tu ne peux pas t’imaginer à quel point ça me dégoûte » (938).

 

15. C’est le surmoi jouisseur qui a d’abord conduit Thomas vers Candelier, imaginé en marchepied de sa réussite dans tous les domaines. C’est peu dire que ce fantasme se trouve vite démenti par les faits. Avant la première visite qu’il rend à l’« écrivain » à Paris, Thomas rêvait, niaisement, à une propulsion sur la « scène parisienne » ; il se retrouve dans un appartement exigu et sale, où règne une odeur de renfermé et de pisse de chat (à laquelle on doit ajouter la fragrance du foutre séché, comme on l’apprendra plus tard), et où ne sont présents, en plus de Candelier, que son ami Francis et un certain Valerio, absorbé dans la contemplation d’un écran de télé. À Candelier qui, quelques jours plus tard, lui demandera au téléphone s’il a apprécié cette visite, il osera dire qu’il a été déçu. Candelier le mielleux se métamorphose alors, aussitôt, en Candelier l’outragé qui, tout pourfendeur qu’il soit « du sinistre équilibre, de l’ordre et du devoir » (400), sait jouer sur ce qui reste du surmoi moral pour culpabiliser son interlocuteur. « Alors je t’invite chez moi, je te prépare un gueuleton, je t’offre un cadeau. Avec Francis, on se plie en quatre pour te faire plaisir, et ta façon ne nous remercier, c’est de nous dire que tu es déçu ? […] Ton ingratitude a vraiment quelque chose de révoltant » (531). Puis, sans vergogne, il se présente en victime : « Avec toi, je me sens parfois comme la souris entre les griffes du chat. Tu profites des sentiments que j’ai pour toi. Seulement je suis un hypersensible, moi. À ce jeu-là, je ne tiendrai pas longtemps » (532). Cette façon d’accuser l’autre de ce qu’il commet lui-même est typique de sa perversité. Il a hameçonné Thomas en le laissant croire que, grâce à lui, il allait connaître des célébrités, il le ferre en le culpabilisant d’avoir voulu user de lui comme d’un instrument. Pour Thomas, pas d’autre solution : « Rédiger une lettre d’excuse, sur-le-champ » (532). Pour Candelier, il ne reste plus qu’à mouliner.

 

16. Il faut l’avouer, Thomas met beaucoup du sien à endosser le rôle de la proie. Quand son ami Benoît Noël voit la photo de Candelier sur la couverture d’Énigme au château, le verdict tombe juste : « Il a l’air malsain » (396). Même son de cloche de la part de son autre ami, Philippe Guler, qui l’a accompagné une fois chez Candelier : « Je ne mettrai plus jamais les pieds chez ce taré » (503). Il est difficile de faire grief à Thomas d’une fragilité morale qui, à son âge, est aussi un corrélat de ses qualités. Comme l’a remarqué Robert Musil (sans doute instruit par son cas personnel) : « Le développement de toute énergie morale un peu subtile commence toujours par affaiblir l’âme dont il sera peut-être un jour l’expérience la plus hardie, comme si ses racines devaient d’abord descendre à tâtons et bouleverser le sol qu’elles sont destinées à mieux fixer plus tard : ce qui explique que les jeunes gens de grand avenir aient un passé tissé d’humiliations » (Les Désarrois de l’élève Törless). Thomas, il le reconnaît lui-même, aurait besoin d’un guide. Un besoin qui se fixe sur Candelier, dont il dit à son ami Benoît : « Ce mec est un maître pour moi » (396). Le malheur est qu’il va effectivement le devenir. 

 

17. Pour pervers qu’il soit, Candelier n’est pas pour autant un monstre de scélératesse. On se rappelle que Thomas, dans la petite fenêtre de lucidité que lui a procuré la piqûre à l’hôpital, a porté le bon jugement : « Candelier le minable devrait lui inspirer plus de compassion que de haine. » Les paroles et les actes de ce dernier n’ont la portée catastrophique qui est la leur (au démolissage de Thomas, il faudrait sans doute ajouter le suicide de Marc Gilleron, l’ancien compagnon de Candelier), qu’en raison de la structure de péché dans laquelle ils s’inscrivent. Il y a le virus, et il y a le terrain qui lui permet de prospérer.

    La famille par exemple. Elle qui aurait dû protéger Thomas, elle reçoit avec complaisance son tourmenteur. Le progressisme dont elle se targue a détruit en elle tous les anticorps qu’elle aurait dû opposer à un Candelier qui, chez elle, parade à sa guise, fait la loi. On dit que le père est celui que la mère désigne comme tel. Or, c’est la mère de Thomas qui, toute fière qu’elle est de tutoyer un « écrivain » parisien, qu’elle a pour projet de faire venir dans sa classe de CM2 (on entrevoit au passage ce que l’« ouverture de l’école sur le monde » peut avoir de désastreux), l’invite à déjeuner lors de son passage à Nancy et, à cette occasion, le désigne par son attitude comme le mâle dominant, le véritable homme de la maison. Au nom de l’homosexualité que celui-ci met en avant et que les convives, de par leur appartenance aux forces de progrès, doivent accueillir avec faveur, Candelier s’ébat en terrain conquis, il peut tout se permettre, y compris débiter quantité d’obscénités. « Oserai-je vous raconter que, dès l’école primaire, je m’allais enfermer aux cabinets pour écouter déféquer mes camarades, à seule fin de fantasmer sur leur imberbe petit cul nu ? » (586). Florence, la sœur aînée de Thomas, ne peut rien dire de son dégoût. Le père, quant à lui, ne doit guère apprécier ce genre de révélation mais, soumis, il se creuse la tête : comment se mettre au diapason du militantisme gay de son invité ? Il finit par extraire de sa mémoire un souvenir de son service militaire en Algérie, où il a été témoin des brimades révoltantes infligées à un soldat homosexuel. En échange de quoi, il reçoit un bon point : « Je vous remercie pour cette anecdote, Serge. Elle fait plus avancer notre cause que bien des discours militants » (584). Pour le reste, il est réduit au rôle d’échanson, servant ses meilleurs vins à Candelier qui n’y prête guère attention, tout occupé qu’il est à pérorer. En ce jour, Serge Zins perd les derniers restes de respect qu’il aurait pu inspirer à son fils. Quand, plus tard, il ordonnera à Thomas de nettoyer sa chambre devenue une porcherie, le souvenir reviendra : comment prendre au sérieux les sommations de « ce tocard, qui se laisse traiter comme une merde à table par cette vieille tapette de Candelier » (1039) ?

    Cette vieille tapette de Candelier… Le temps est venu où Thomas peut bien s’en prendre, in petto, à Candelier : ses injures muettes sont le dérisoire accompagnement de son asservissement. Thomas évoque, chez la psychiatre, la voix qui, en surplomb de lui et quoi qu’il fasse, « aura toujours le dernier mot ». Elle a le dernier mot parce que Candelier, dont elle émane, a de puissants alliés, porte-parole qu’il est d’un idéal d’époque qui dit qu’il faut être soi-même, indépendamment du « qu’en dira-t-on ». Lorsque, dans sa première lettre à Thomas, il écrit qu’il faut se débarrasser « des carcans, tabous et des idées reçues » (400), il adopte le ton de la confidence pour dire ce qui se proclame partout.

 

18. Lors de la soirée de Noël passée dans ce qu’il appelle son « antre », rue de Paradis, Candelier introduit dans le magnétoscope la cassette d’un film pornographique que, dit-il, il s’est « marré comme un fou à tourner » (486). La brusque découverte d’ébats sexuels filmés en gros plan, même s’ils mettent en scène deux hommes, provoque chez Thomas une érection carabinée. De cette réaction, Candelier va se saisir avec gourmandise. On sait qu’il n’aime pas beaucoup les « bi », dont il juge la position trop facile – selon lui, « il faut choisir son camp » (483), hétéro ou gay (ce sont ses catégories structurantes). Au lieu de considérer Thomas comme un hétéro, chez qui des images homosexuelles peuvent produire une excitation, il va insinuer l’idée que l’adolescent est un homosexuel qui se ment à lui-même. Candelier actionne violemment ce levier lorsque Thomas, au téléphone, semble prendre ses distances : « Maintenant que tu as retrouvé ton confort de petit hétéro bourgeois, tu préfères oublier ce que tu as découvert sur toi-même à Paris (nous soulignons), hein ? Écoute, je me suis trompé sur toi. Oublie Rimbaud, oublie la littérature, oublie tout ça. Reste dans ta province, deviens fonctionnaire comme papa, épouse bobonne et fais-lui des mioches » (531-532). Pour Thomas, les hontes se cumulent : celle de s’être montré ingrat envers son prétendu bienfaiteur, et celle de passer pour un refoulé, qui préfère mener une vie rangée plutôt que de s’avouer ses vrais désirs. Dans une inversion grotesque, la hantise du refoulement fait passer ce qui est marginal (avoir eu une érection devant un film pornographique gay) pour central, et ce qui est central (la vie avec Céline, le désir pour les filles) pour une pitoyable tentative de se tromper soi-même. Ce n’est pas l’exception qui confirme la règle, mais l’exception qui se trouve investie de la force de la règle. À ce compte, Thomas en vient logiquement à conclure : « En réalité, tout le monde est pédé. Tout le monde, tout le monde. Simplement, certains le savent et d’autres l’ignorent » (650). Thomas envie ceux qui l’ignorent, et qui mourront sans jamais l’avoir découvert, parce que seule une telle ignorance lui aurait permis de vivre avec Céline.

 

19. Le sujet moderne s’appréhende comme un « moi » plongé dans un milieu extérieur nommé « société ». « L’“intériorité” est ressentie comme ce que l’on est par “nature” ; et ce que l’on est ou ce que l’on fait dans le rapport avec les autres apparaît comme quelque chose qui est imposé “de l’extérieur”, un masque ou une enveloppe que la “société” poserait sur le “noyau intérieur” de la “nature” individuelle » (Norbert Elias, La Société des individus). Dès lors, être soi-même, c’est arracher le masque que la société a collé au visage pour exprimer sa vraie nature.

    La psychanalyse a fait fond, pour se constituer, sur cette opposition entre individu et société que, en retour, elle n’a fait que renforcer. C’est elle qui a popularisé la notion de refoulement, avec une idée dominante : le refoulement est mauvais. Dire de quelqu’un qu’il est refoulé, c’est dire qu’il est un être souffrant doublé d’un pauvre type. Pourquoi les gens se sentent-ils mal ? Parce qu’un surmoi persécuteur, agent de la société en eux, leur interdit de réaliser leurs vrais désirs, ou les culpabilise atrocement s’ils passent outre ses commandements. Ils deviennent névrosés. Si la psychanalyse est là pour aider le sujet à devenir lui-même, et que ce qui l’en empêche est le surmoi placé en lui par la société, telle une garnison dans une ville conquise, alors la psychanalyse est une alliée du sujet dans ses efforts pour jeter le surmoi par dessus bord. Inutile d’objecter que la psychanalyse est bien autre chose : ce dont il est question ici est ce qui en a percolé dans les représentations courantes. D’où l’image que s’en fait Thomas. D’un côté, sa situation devrait le pousser à entamer une analyse : il est dans la position du névrosé travaillé par un désir profond – vivre avec Céline –, qu’une voix en surplomb l’empêche de réaliser – une voix qui lui dit que ce serait refouler son homosexualité. D’un autre côté, si combattre le refoulement est précisément ce que la psychanalyse est censée faire, alors elle tiendra le même discours que Candelier ! C’est pourquoi Thomas imagine qu’une analyse, au lieu de lui permettre d’objecter à la voix qui le domine et le moque, ne ferait que redoubler celle-ci – et que le psychanalyste de ses songes se superpose à Candelier lui-même. Résultat, il s’abstient. « Il préfère rester malade auprès de Céline qu’être sain d’esprit loin d’elle » (1020).

 

20. Il est sujet à de telles angoisses que, malgré tout, il se résout à aller consulter une psychiatre. Elle le trouve en si mauvais état qu’elle lui prescrit, en renfort de la cure psychothérapeutique, des antidépresseurs, qu’il se garde de prendre : « Thomas Zins, qui n’ignorait pas qu’une fois rétabli grâce aux médicaments, il n’aurait plus peur de se débarrasser des tabous, carcans et idées reçues, évita ce piège grossier et refusa d’ingurgiter des cochonneries qui l’auraient mené tout droit au Synonyme, la fameuse boîte gay nancéienne, située rue de la Visitation » (1066-1067). Et dans ce cas, adieu définitif à Céline ! Pourtant la psychiatre, au contraire du psychanalyste de son imagination, est loin de se ranger du côté de Candelier. À force de persévérance, elle amène Thomas à parler de celui-ci. Cependant, quand elle signale que ses rapports sexuels avec des mineurs de moins de quinze ans sont illégaux, c’est Thomas qui se dérobe : en même temps qu’il aurait besoin qu’on l’aide à dégommer Candelier, l’emprise de celui-ci est si forte qu’il ne peut pas supporter qu’on y porte atteinte.

 

21. Rétrospectivement, on se dit que le destin de Thomas et Céline s’est joué en février 1985, lorsque Céline s’est retrouvée pour la première fois enceinte. Au moment où Thomas a annoncé la nouvelle à sa mère, il a vu le visage de celle-ci se figer. « Elle a reculé d’un pas, comme si son fils l’avait giflée. “Oh, non, c’est pas vrai, il nous a fait ça ! Ce n’est pas possible qu’il nous ait fait ça !” En gage de résipiscence, Thomas a baissé les yeux. “Mais à quoi ça sert qu’on leur donne des cours d’éducation sexuelle ? Ils ont tous les moyens de s’informer et ils ne s’en servent pas, ces idiots !” » (536-537). Pas un instant, il n’a été question d’accueillir cet enfant. « Ils avaient leur bac à passer, leurs études à réussir, leur vie à construire. Se mettre, si jeune, un enfant à charge sur les bras relèverait de la folie » (537). Les parents de Céline, de condition modeste, étaient quant à eux encore pénétrés d’une ancienne morale, qui tenait pour un terrible déshonneur la grossesse d’une fille non mariée. À ceci près que là où cette ancienne morale considérait l’avortement comme un crime plus terrible encore, et recommandait une union rapide pour arranger les choses, l’avortement apparaît désormais comme la solution évidente. Sur des bases différentes, les deux familles arrivent à la même conclusion.

    Nous sommes à l’exact centre du roman. Le jour où Céline doit aller à l’hôpital, Thomas, soudain, se rebelle : « Impossible. À aucun prix, sous aucun prétexte, Céline ne doit avorter » (548). Il court à perdre haleine derrière le bus où, croit-il, se trouvent Céline et son père. Thomas ne le sait pas (ou peut-être le pressent-il ? peut-être est-ce cela qui, le matin du jour fatidique, l’a réveillé en sursaut ?), mais ce n’est pas seulement pour sauver la vie de l’enfant de Céline et lui qu’il court ; c’est aussi pour sauver la sienne propre de la ruine. Le véhicule a pris trop d’avance pour qu’il puisse le rattraper, mais le trajet fait un détour et, en coupant, Thomas parvient à rejoindre le bus à son terminus. Céline et son père ne sont pas dedans. Ce matin-là, Andrée Schaller a conduit son mari et sa fille en voiture.

    On peut penser que de toute façon, Thomas n’aurait pas eu gain de cause. Pour les adolescentes, l’avortement n’a pas seulement été légalisé, il a pratiquement force de loi.

 

22. Au début du livre, nous sommes en 1983. François Mitterrand est président de la République depuis deux ans, à la grande satisfaction des parents Zins et de leur fils Thomas, plutôt exalté sur le coup. Un effort considérable est à produire pour se rappeler qu’à l’époque, un enthousiasme de ce genre était assez répandu. « Tout devient possible ici et maintenant », « changer la vie », tout ça… Des espoirs à peu près aussi vains et incongrus que ceux placés par Thomas en Candelier. Certes, dans les années 1980, la vie a changé, mais pas exactement de la manière escomptée. L’accession au pouvoir du parti socialiste devait, selon son hymne, « libérer nos vies des chaînes de l’argent » : on parle aujourd’hui de la décennie 80-90 comme des « années fric ». Quoi qu’il en soit, en 1981, Mitterrand avait fait appel pour sa campagne au publicitaire Jacques Séguéla. Parce qu’on ne change pas une équipe qui gagne, en 1988, il s’en remit au même qui, à « La force tranquille », fit succéder la « Génération Mitterrand ». Le vieux président, hors champ, jouait au père de la nation, conduisant par la main un petit enfant au regard confiant et émerveillé vers l’avenir.

 

       Le problème, c’est qu’à ce moment, Céline a été deux fois enceinte et a deux fois avorté. Les enfants de Thomas et Céline n’appartiennent pas à la génération Mitterrand, pour la bonne raison qu’ils ne sont pas nés. Thomas lui-même, a-t-il atteint le XXIe siècle ? Céline le suppose : « Je l’aurais appris, s’il était mort » (1096). Néanmoins, quand bien même aurait-il fini par trouver les moyens de survivre, il n’aura pas rempli sa mission sur cette terre, qui était de rendre Céline heureuse.

 

23. La révolution a profité à certains, c’est indéniable. Elle a aussi nui à beaucoup. Un massacre à grande échelle, largement ignoré. André Gide avait ses chagrins : « Je me penche vertigineusement sur les possibilités de chaque être et pleure tout ce que le couvercle des mœurs atrophie. » Combien de larmes les populations n’ont-elles pas été invitées à verser au cours du siècle écoulé, à jet continu, sur les fleurs magnifiques que le maudit couvercle des mœurs empêche d’éclore. Pas une goutte, en revanche, sur les jardins que la libéralisation des mœurs ravage. Déjà, il faudrait les reconnaître, les ravages. Pouvoir mettre des noms dessus. Le Triomphe de Thomas Zins permet de le faire. Eu égard à la déchéance du personnage éponyme, le titre sonne comme une antiphrase. Eu égard à l’entreprise de Matthieu Jung, à tout ce que, personnellement et littérairement, elle impose de surmonter, le titre doit se prendre au premier degré – il a fallu à l’auteur triompher de Thomas Zins.

 

24. De nombreux aspects du roman n’ont pas été abordés. Le personnage de Daniel, entre autres, aurait mérité quelque attention – défiguré par des militants juifs pour son activisme antisémite et révisionniste, puis trafiquant de vidéos pédopornographiques tournées dans les pays du tiers-monde, il traverse l’histoire comme un spectre. Il aurait également fallu évoquer le viol de Céline, même pas quatorze ans, par Ahmed, dans la cave de l’une des barres de la cité des Provinces – un genre d’événement beaucoup moins susceptible d’attirer l’attention que les privautés de réalisateurs de cinéma avec de jeunes actrices. Mais on ne saurait tout dire. En guise de coda, je me contenterai d’évoquer un passage bizarre. En ce mois d’août 1987, Thomas et Céline rejoignent, en voiture, les parents Zins en vacances sur la côte charentaise. « Les voici sur la route de la Fouasse, une longue ligne droite le long de laquelle Thomas, sur son vélo, piquait des pointes de vitesse dans le style de Joop Zoetemelk, ce Néerlandais qui a plusieurs fois porté le maillot vert de meilleur sprinter à l’arrivée du Tour de France. Thomas baisse la manette du clignotant, pénètre dans le camping du Val-Vert » (974). Pourquoi ce passage est-il bizarre ? Premièrement, Zoetemelk n’était pas un sprinter, et n’a jamais ramené le maillot vert du Tour de France à Paris. Ensuite, il y a plusieurs campings le long de la route de la Fouasse, mais le camping du Val-Vert est à une quinzaine de kilomètres de là. Bon, on sait que Tolstoï a commis une erreur de calendrier au début d’Anna Karénine, qui selon certaines indications commence un vendredi, selon une autre un jeudi. Quelle importance, si Joop Zoetemelk remplace Freddy Maertens, et si le camping du Val-Vert n’est pas au bon endroit ! Quelle mesquinerie, de s’attacher à des détails aussi insignifiants ! Bien sûr, bien sûr. Quand même, deux inexactitudes factuelles coup sur coup… J’ai pensé aux tisserands musulmans, qui introduisent volontairement de petits défauts dans les motifs de leurs tapis, pour ne pas prétendre concurrencer la perfection divine. J’ai pensé, également, au statut de la voix qui s’exprime au fil du roman. Comme il a déjà été signalé, elle n’en dit pas plus, sur les personnages qu’elle suit, que ce que les personnages sont eux-mêmes capables de se dire. Cela étant, tout en s’attachant principalement à Thomas, elle fait aussi des incursions dans les pensées de Céline, dans les désarrois de Serge Zins. De ce fait, on pourrait être tenté de la confondre avec celle d’un narrateur, sinon omniscient, du moins ubiquitaire, qui nous mettrait directement en contact avec la vérité. La faillibilité dont elle fait preuve vient rappeler au lecteur attentif qu’il n’en va pas ainsi. Invitation nous est faite à ne pas recevoir ce que nous lisons comme le réel, mais comme ce que quelqu’un nous en raconte – dont les erreurs mêmes authentifient le témoignage. L’histoire de Thomas Zins, selon Matthieu Jung.

 

Olivier Rey.

 

https://www.matthieujung.fr/in-memoriam-thomas-zins

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Chers cousins français,

15 Mars 2020, 02:06am

Publié par Grégoire.

Chers cousins français,

Chers cousins français,

 

Si on arrive à survivre, le problème, en Italie, sera de comprendre si les couples, avec ou sans enfants, les femmes et les hommes seuls, résisteront à l’enfermement dans leur maison, s’ils réussiront à rester ensemble, à jouir encore de la compagnie réciproque ou de la solitude choisie, après une convivance forcée et ininterrompue d’un mois entier. Le décret du gouvernement dit que nous pouvons sortir pour faire une promenade, mais seulement avec ceux qui vivent déjà avec nous, pas d’amis ou d’amies, pas même de visites à des parents qui vivent dans d’autres maisons. Seule la famille proche, ou personne si nous sommes seuls. Pas de cinémas, pas de théâtres, pas de concerts, musées, restaurants, bureaux, écoles, universités. Seul un membre de la famille peut aller faire les courses. Devant les supermarchés, il y a des queues silencieuses de gens portant le masque, chaque personne doit être à 1 mètre de distance d’une autre, qui attend la sortie de quelqu’un pour pouvoir entrer à son tour. Même chose devant les pharmacies. Dans la rue, on fait un écart quand on croise un autre passant.

 

Beaucoup d’entre nous ont pensé au Décaméron de Boccace. Vers l’an 1350, fuyant la peste, un groupe de jeunes, sept femmes et trois hommes, se réfugient hors les murs de Florence, et, pour passer le temps, se racontent des nouvelles, substituent un monde imaginé au monde réel, en train de s’écrouler. D’autres relisent la Peste d’Albert Camus ou les pages des Fiancés d’Alessandro Manzoni qui décrivent une autre épidémie de peste, celle de 1630, au cours de laquelle tous les nobles qui pouvaient le faire fuyaient Milan, comme cela s’est passé ces jours-ci, dès que la ville a été classée «zone rouge». Comme si on pouvait fuir sans apporter les dégâts dans les lieux où l’on se réfugie, ou en considérant que le sort des autres nous est indifférent.

 

Les journalistes écrivent qu’il ne faut pas nous plaindre et nous rappellent ce qu’ont subi nos parents durant la guerre. D’autres accusent les jeunes de ne pas respecter les règles parce qu’ils sortent le samedi soir, n’ont pas peur, sont jeunes et pensent que les vieux sont les seuls qui tomberont malades. Un acteur italien d’un certain âge leur a demandé s’il était juste de faire mourir tous les grands-pères en même temps. On voudrait qu’un poète vînt à la maison pour nous raconter des histoires, et amuser nos enfants. Jamais Internet n’a été aussi important. Les tchats en ligne entre amies, sœurs, membres de la famille, sont très fréquentés. Dans les jours qui ont précédé la fermeture de tout, on s’échangeait des milliers de gifs et d’images amusantes sur le virus, des vidéos désopilantes tirées de vieux films. A présent l’atmosphère est plus lourde, nous restons dans le silence – avec l’ordre intimé par le gouvernement : ne bougez pas ! Ça a l’air facile. Dans l’un des posts drôles qui circulent, on lit : «Ça n’arrive pas tous les jours de sauver l’Italie en restant en pyjama.» On rit – mais jaune.

 

Est arrivé le moment de la vérité, pour les couples qui ne se supportent pas, pour ceux qui disent s’aimer, ceux qui vivent ensemble depuis une vie entière, ceux qui s’aiment depuis peu de temps, ceux qui ont choisi de vivre seuls par goût de la liberté ou parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix, pour les enfants qui n’ont plus école, pour les jeunes qui se désirent mais ne peuvent pas se rencontrer… Nous sommes tous appelés à nous inventer une nouvelle vie, à nous sentir proches même si nous sommes éloignés, à régler nos comptes avec un sentiment que nous évitons à tout prix : l’ennui. Et la lenteur aussi, le silence, les heures vides – ou pleines des cris des enfants enfermés à la maison. Nous avons en face de nous la vie que nous nous sommes choisie, ou que le sort nous a donnée, notre «foyer» – non celui de la maladie mais celui que nous avons construit au cours des années. Je nommerais cela une épreuve de vérité. Ces jours-ci, ce qui gagne, c’est aussi la vie virtuelle, étant donné que nous ne pouvons pas nous toucher. Les films à la télé, les séries, Netflix, Amazon, Google… Nous passons encore plus d’heures devant nos ordinateurs, ou la tête penchée sur nos portables.

 

Mais de temps en temps, on sature, on n’en peut plus de ça, on lève la tête et on découvre plein de choses. Le fils qu’on pensait être encore un enfant est devenu un jeune homme, et on ne s’en était pas aperçu ; il nous dit, en souriant : «Maintenant, t’es bien obligée de rester avec nous, hein ?» On fait frénétiquement le ménage dans les maisons, on nettoie le frigo, on met en ordre les livres – puis on fait une pause, et on remarque que dans la cour le cerisier est en fleurs, on reste une demi-heure à le regarder et on a l’impression qu’on ne l’avait jamais vu. On envoie de façon compulsive des messages pour ne pas se sentir seul, et un coup de fil peut durer une demi-heure, comme lorsqu’on était jeunes et que les temps n’étaient pas ceux d’aujourd’hui, qu’on faisait l’amour au téléphone. Il arrive aussi qu’une amie te dise : «Peut-être demain on peut faire une promenade ensemble, en se tenant à distance, qu’est-ce que tu en penses ?» Et l’idée te fait venir un frisson de plaisir interdit. Nous sommes en train de vivre de façon différente des moments de notre vie de toujours, et elle nous paraît nouvelle parce qu’elle est la même mais renversée : les objets, les personnes sont devenus visibles, et l’habitude s’est dissipée, l’«habitude abêtissante, comme l’appelle Proust, qui cache à peu près tout l’univers» (1).

 

Chers cousins, je souhaite de tout cœur que tout ça ne vous arrive pas, ou, si ça devait arriver, que ce soit une expérience à ne pas oublier. Demain, lorsque la porte de la maison se rouvrira, que nous courrons à la rencontre du temps rapide, des fragments de choses et de personnes seulement effleurées, et que les rêves, l’art, seront la seule et unique partie renversée de notre vie, souvenons-nous qu’une autre couche peut recouvrir les jours et les révéler dans le bien comme dans le mal – une fois surmontés le vide, l’ennui et la peur.

 

(1) En français dans le texte.

Le nouveau roman de Cristina Comencini, Quatre amours, traduit par Dominique Vittoz, paraît mercredi aux éditions Stock.

Traduit de l’italien par Robert Maggiori.

 

Cristina Comencini

 

https://next.liberation.fr/livres/2020/03/12/coronavirus-chers-cousins-francais-par-cristina-comencini_1781454

 

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Nos infirmités, définitives ou temporaires, sont, aussi, des grâces

25 Février 2020, 03:27am

Publié par Grégoire.

Nos infirmités, définitives ou temporaires, sont, aussi, des grâces

Nos infirmités, définitives ou temporaires, sont des épreuves bien sûr, mais elles sont aussi des grâces, des grâces spirituelles. On pourrait trouver beaucoup d’exemples dans la littérature. Je me souviens il y a quelques années, un livre d’Henri Michaud : ‘bras cassé’. Un poète fait son miel de tout les arbres. Et là, en l’occurence, l’arbre coupé c’était son bras. Il s’était endommagé le bras, qu’on avait mis dans le plâtre, et il en a conçu un petit livre qui est une merveille, où il dit exactement ce que c’est que d’être embarrassé à ce point, que d’être malade de cette façon là, il évoquait un moment le sentiment très sûr d’avoir une armoire Bretonne au bout de son épaule, tellement il avait du mal à bouger son bras. On connait aussi le poème du bateau ivre de Rimbaud et cette étrange prémonition.  « Oh que ma quille éclate, Oh que j’aille à la mer. » On sait par Jean Genet que le mot quille en argot désigne la jambe, et que Rimbaud a terminer sa vie avec une jambe coupée, éclatée.

J’ai reçu un livre qui contient un trésor d’expérience. L’auteur s’appelle Mody Piot ‘mes yeux s’en sont allés’ publié chez L’harmattan. Ce n’est pas un livre de grande littérature mais ce n’est pas important, ce n’est pas grand chose la ‘grande’ littérature. Ce qui compte c’est que quelqu’un nous explique comment il sent et reçoit la vie à la place où il est. ça c’est irremplaçable. Et, c’est le cas de ce livre qui raconte une expérience déchirante de perte de vue. Cette jeune femme explique qu’il y a un troisième état entre celui des voyant et celui des aveugles nés. Il y a celui des gens qui ont eu un jour la vue, qui ont eu le paradis de la vue, et qui l’ont perdue, et qui en ont été chassé. C’est comme un entre deux qu’il est difficile de nommer et que ce livre réussit à nommer. 

« ce week end de l’ascension j’ai décidé de faire une ballade à travers le thym et les cistes des fenouillèdes, contré dont je connais bien les chemins que j’ai souvent arpentés. Il faisait chaud. Le soleil nous regardait d’un air insolent. Le ruisseau noir murmurait sa chansonnette. Le chien marchait d’un pas rapide sur le chemin caillouteux enlacés, s’abreuvait aux sources rencontrés, parfois joutait le harnais pour le laisser gambader, heureux de sa liberté un instant retrouvé. Après 2h de marche au milieu des genêts et des violettes du pâtre j’ai décidé de rebrousser chemin. Mais mes yeux éblouis par la lumière ne pouvait discerner aucun repères. Aller à droite, remonter un autre sentier, prendre à gauche, je ne savais plus où j‘étais. Une petite panique me tenaillait. Je n’allais tout de même pas me perdre et pourtant je devais me rendre à l’évidence, je ne savais plus comment retrouver ma route. Je me suis assise quelques instants. » On peut le deviner, le chien l’aidera à retrouver le chemin du retour. 

Ce qu’elle dit en profondeur m’a fasciné. Elle dit qu’il y a toujours quelque chose ou quelqu’un qui vient nous secourir. L’auteur -aveugle- se trouve éblouis. 

Dans le désespoir, dans la détresse, dans la perte, il y a quelque chose comme une résistance lumineuse, comme un point de lumière invincible. 

Freud raconte cette scène d’un enfant qui est dans une chambre et qui demande à se grand mère dans l’autre pièce de parler le soir. Et elle demande pourquoi. Et il dit, « tant que quelqu’un nous parle, il fait clair. » 

C’est peut-être ce qui se passe dans nos vies, que nous y soyons aveugle par la chair, ou voyant par la chair. Tant que quelqu’un nous parle nous pouvons continuer d’aller et même perdus, nous ne serons pas perdus. 

Nous sommes au fond tous, comme des aveugles dans un palais de lumière, il y a des serviteurs qui viennent à notre rencontre, et qui déplacent les meubles au dernier moment pour nous éviter des chutes. Malheureusement, nous ne pouvons pas connaitre le nom de ces serviteurs. C’est embêtant.

Christian Bobin.

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Comment certains osent encore se faire prêcheur de vertu ??

22 Février 2020, 12:24pm

Publié par Grégoire.

Comment certains osent encore se faire prêcheur de vertu ??

 

" J'ai connu un homme qui a donné vingt ans de sa vie à une étourdie, qui lui a tout sacrifié, ses amitiés, son travail, la décence même de sa vie, et qui reconnut un soir qu'il ne l'avait jamais aimée.

Il s'ennuyait, voilà tout, il s’ennuyait comme la plupart des gens. Il s'était donc créé de toutes pièces une vie de complications et de drames. Il faut que quelque chose arrive, voilà l'explication de la plupart des engagements humains.

 

 

Ce qui m’intéresse c’est d’être un homme. Qui, après cela, pourrait attendre de [moi] des solutions toutes faites et de belles morales ? La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir.

La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts [la vérité et la liberté], péniblement, mais résolument, certains d’avance de nos défaillances sur un si long chemin. Quel écrivain dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ?

 

Albert Camus, La chute.

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Qu'est-ce qui justifie une vie ? Une oeuvre ? Une descendance ??

20 Février 2020, 02:46am

Publié par Grégoire.

Qu'est-ce qui justifie une vie ? Une oeuvre ? Une descendance ??

"Qu'est-ce qui justifie une vie ? Avoir créé une œuvre ? Elle sera sûrement ignorée. Avoir fondé une famille ? Vos descendants vous oublieront. Vous n'avez été que le maillon d'une chaîne biologique. L'amour ? Il passe. Avoir laissé une trace ? Le temps l'efface. Le seul sens que j'ai trouvé, c'est d'accomplir sa mission d'homme, relié à la terre et au mystère. Donner au monde un amour spirituel, sans ego, détaché du matériel. Pour aimer vraiment. Ne viser rien d'autre que son propre rayonnement. Comme le soleil qui se contente de briller et, à son insu, donne la vie."

 

"Un pêcheur africain se repose à l'ombre d'un palmier. Un occidental le croise et l'encourage à travailler.
- Pour quoi faire? répond le pêcheur.
- Pour gagner de l'argent.
- Pour quoi faire?
- Pour habiter une belle maison.
- Et puis après?
- Avoir une grande famille.
- Et après?
- Développer encore plus l'entreprise avec tes enfants.
- Et après?
- Après tu seras tranquille et heureux de te reposer.
- C'est ce que je fais."

 

"J'ignorais comment habiter ce vide intérieur. Comment peupler mes journées. Il est plus facile d'être débordé pour ne pas se retrouver face à soi-même. J'enviais ceux qui avaient une vie toute tracée, noyée dans les responsabilités. Ne pas avoir à se demander comment rendre productives et belles les heures à venir. Merveilleuse illusion que nos vies ont un sens parce qu'elles snt bien remplies."

Qu'est-ce qui justifie une vie ? Une oeuvre ? Une descendance ??

Ce Manifeste vagabond est un témoignage, un journal intime, un bilan, un manifeste, celui de Blanche de Richemont, une jeune femme qui s’interroge : « cela fait des années que tu cours sur les routes après un sens ; existe-t-il ? » Lorsque le retour devient difficile, lorsque « le voyage est devenu un esclavage », il faut s’arrêter, réfléchir. Écrire.

Pourquoi partir ? Parce que « les horizons ont leur mot à dire ». Parce que « notre âme n’est pas faite pour ces vies sédentaires figées dans le béton ». On part aussi, comme Blanche de Richemont, pour guérir des blessures ». Le décès d’un petit frère. Et « si la route ne nous libère pas de nos maux » mais au contraire « les met en lumière », un voyage difficile comme celui au Sinaï – « l’épreuve du feu » – permet de comprendre certaines choses sur le fonctionnement du corps et de l’âme. Partager le chemin et le bivouac met du plomb dans l’aile de quelques règles trop bien ancrées de notre société. « J’avais réalisé dans le désert que notre vie servait un autre but que la réussite ». Et lire Les clochards célestes inculque quelques idées nouvelles : « les clochards célestes savent s’emparer de leur destin, ignorant le regard de la société ». Avec tout ça, comment revenir dans « le monde des hommes » ?

Au cours d’un autre voyage – l’Azalaï, sept cent kilomètres sur la route du sel entre Tombouctou et Taoudenni – Blanche de Richemont découvre comment certains hommes considèrent la femme, vit l’enfer d’une caravane, sa geste répétitive dans un environnement hostile – « dans ce paysage immobile, seule la date changeait tous les jours » – et apprend à « ne plus enfermer l’avenir dans des prédictions pour se rassurer » et « à ne plus espérer, mais à accueillir chaque journée comme une offrande ». Le voyage, surtout le voyage un peu rude, ouvre de nouveaux horizons, c’est évident.

Le voyage ouvre peut-être aussi à une autre vie. Mais « le plus dur n’est pas de partir, mais de revenir ». Le voyage isole du monde des sédentaires. Il est souvent impossible de partager ce que l’on a vécu. Que faire ? Le vagabondage, le voyage permanent, la fuite ? Mais quelle fuite ? Dans l’amour ? dans la religion, au couvent ? le suicide ? la solitude dans la cabane (référence à l’isolement volontaire de Sylvain Tesson dans une cabane au bord du Baïkal) ? dans les livres ? dans la recherche de réponses aux questions comme « qu’est-ce qui justifie une vie ? » ou « suis-je libre ? ». Blanche de Richemont se pose des questions, vit avec son esprit en éveil. Ce qui est loin d’être le cas de tout le monde.

Certains pensent qu’il ne sert à rien de partir si c’est pour se (re)trouver soi-même. Mais si « le véritable vagabond ne serait pas celui qui prend la route, mais celui qui part chercher son âme », alors Blanche de Richemont est sur la bonne route. « La liberté du voyageur est vertigineuse », il n’a « pas peur du temps », il n’est pas « esclave du divertissement », chacun pourra s’en rendre compte. Mais plus grande encore est la liberté de celle qui arrive à la conclusion que « la nature porte en elle tous ces ailleurs qui nous hantent », que l’on part surtout « en posant un regard vierge sur le monde » et qui « cherche à illuminer un monde intérieur et non à calmer les tourments de mon esprit ».

Voici un petit livre intéressant, grave et léger à la fois, rempli de belles réflexions sur la vie, sur la mort, sur le voyage, sur l’autre, sur l’ailleurs, sur la liberté, et sur ce qu’on fait avec tout ça. Blanche de Richemont livre ses pensées, ses constats, ses analyses, ses réflexions, et les lectures qui l’aident à comprendre : des philosophes, des penseurs Indiens, des écrivains vagabonds comme Hesse, Jünger, Kerouac… Par là même elle aide dans leur propre démarche, dans leur propre questionnement, celles et ceux qui sont déjà ailleurs, celles et ceux qui sont encore là, celle et ceux qui, comme moi peut-être, ont un pied dedans et un pied dehors. Elle donne des pistes, elle ouvre les yeux, elle montre son chemin.

 

« Je suis partie en voyage pour trouver une terre ou un regard qui justifient d’être en vie. Le jour où j’ai pénétré dans le désert du Sinaï pour la première fois, j’ai compris que les villes n’étaient pas humaines, que pour y survivre il fallait fuir. Des 4x4 nous ont déposés dans la nuit au creux d’un canyon. Des Bédouins nous attendaient au coin du feu. Les rayons de lune cognaient contre la roche. La puissance brute de cette nature mise à nu imposait le silence. J’étais née pour cet instant ».

 

Citations :

« Le confort retient. Les nuits à la belle étoile nous poussent sur la route. Elles en sont le prolongement ».

« Les vagabonds ne font que passer. Non pour fuir mais pour ne pas perdre leur intensité ».

« L’éphémère est un garant d’intensité ».

« Si le vagabond effleure la vraie liberté c’est parce qu’il n’a pas peur de perdre son temps ».

« On ne part pas en prenant l’avion, ni la route, mais en posant un regard vierge sur le monde ».

« Les vagabonds ont une lueur dans les yeux qui excite la jalousie et le désir. Ceux-là même qui fabriquent leurs chaînes du matin au soir crachent sur ces êtres libres voués à la solitude ».

« Partir demande parfois plus de courage que rester ».

« Revenir résonne toujours un peu comme une sanction ».

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La vraie passion du XXe siècle, c’est la servitude !

11 Février 2020, 22:11pm

Publié par Grégoire.

La vraie passion du XXe siècle, c’est la servitude !

UNE DÉNONCIATION DES TOTALITARISMES

 

L’homme révolté pourrait être Albert Camus, qui réagit contre les « crimes logiques », ceux prémédités de manière massive (il parle de 70 millions de morts) au nom d’une « philosophie qui peut servir à tout, même à changer les meurtriers en juges ».

On comprend bien, et il le dit, qu’il s’agit des idéologies du XXe siècle, mues par l’absurde, la négation et le nihilisme. Mais pour mieux saisir les fondements de ces idéologies, il faut remonter bien en amont.

 

Après avoir défini la notion de révolte, distincte de celle du ressentiment, Albert Camus montre que :

Le problème de la révolte semble ne prendre de sens précis qu’à l’intérieur de la pensée occidentale. On pourrait être plus explicite encore en remarquant, avec Scheller, que l’esprit de révolte s’exprime difficilement dans les sociétés où les inégalités sont très grandes (régime des castes hindoues) ou, au contraire, dans celles où l’égalité est absolue (certaines sociétés primitives).

En société, l’esprit de révolte n’est possible que dans les groupes où une égalité théorique recouvre de grandes inégalités de fait. Le problème de la révolte n’a donc de sens qu’à l’intérieur de notre société occidentale.

On pourrait être tenté alors d’affirmer qu’il est relatif au développement de l’individualisme si les remarques précédentes ne nous avaient mis en garde contre cette conclusion.

Quelques pages auparavant, Albert Camus montre que l’on peut se révolter au spectacle de l’oppression des autres ; ce qui n’est d’ailleurs pas contradictoire avec le sens que donne par exemple Alain Laurent à l’individualisme. C’est, finalement, le passage du sacré des sociétés traditionnelles aux valeurs de liberté et de conscience élargie de l’espèce humaine et des droits de l’individu qui induisent cette apparition du sentiment de révolte.

 

 

DIFFÉRENTES FORMES DE RÉVOLTE

 

Une fois le terme défini, Albert Camus passe ensuite en revue, à travers des analyses complexes et absolument remarquables, les différents types de révolte (métaphysique, historique, vis-à-vis de l’art, et dans son rapport au meurtre ou au terrorisme).

Tour à tour, il dresse ainsi un panorama éloquent et complexe de la révolte contre Dieu, la négation de celui-ci, le nihilisme, les fondements de la pensée révolutionnaire de 1792, les régicides et déicides, en distinguant poésie révoltée et révolte historique dans son prolongement de la réflexion philosophique, comme dans une vague montante et allant s’amplifiant, jusqu’à atteindre des sommets de turpitude et de turbulence extrême, avec son lot de contradictions ultimes.

 

Des analyses qui permettent de mieux comprendre la pensée révolutionnaire du XXe siècle, inspirée entre autres par la pensée hégélienne. Ainsi, sous l’assaut de la pensée révoltée, la divinité de l’Homme en vient à remplacer la religion traditionnelle, au nom de principes d’abord, puis de faits.

 

Si l’on peut s’interroger sur la sorte de fascination, voire d’admiration, que semble éprouver Albert Camus à l’égard des terroristes de la fin du XIXe siècle, que l’on pourrait presque qualifier, sinon de romantiques, du moins d’idéalistes et d’âmes tourmentées accomplissant leurs actes au nom de principes qu’ils considèrent justes, notre auteur n’éprouve pas la même indulgence à l’égard des révolutionnaires, qui n’ont plus rien d’humain et ne répondent plus à aucun principe, ce qui n’en fait plus des révoltés.

Au terrorisme individuel, œuvre parfois de « meurtriers délicats », pour lesquels une vie a encore un prix, succède un terrorisme d’État, basé sur un régime de terreur et écrasant les libertés, au nom de la liberté (reléguée à un horizon indéfini, voire illusoire).

 

UNE CRITIQUE DES IDÉOLOGIES MARXISTES ET RÉVOLUTIONNAIRES

 

Aux récriminations à l’égard d’Hitler succède une critique absolument brillante de Marx, des marxistes et des révolutionnaires, qui se sont fourvoyés dans des erreurs tant au regard de l’économie (en ce domaine, la compréhension d’Albert Camus, basée sur l’observation et les faits, est tout à fait prodigieuse) que de la science.

À une démarche se voulant scientifique (le socialisme scientifique), Albert Camus oppose une fin de non-recevoir et la qualifie plutôt de scientiste, apportant une démonstration très intéressante (cf. pages 260 à 280 environ). De là l’échec de la « prophétie » théorisée par Karl Marx. Ce qui fait dire à Albert Camus :

On ne s’étonnera donc pas que, pour rendre le marxisme scientifique, et maintenir cette fiction, utile au siècle de la science, il a fallu au préalable rendre la science marxiste, par la terreur.

Rappelons que l’ouvrage date de 1951. Des analyses très clairvoyantes et courageuses pour l’époque, et dont beaucoup aujourd’hui seraient incapables.

Ainsi, les stratégies établies par Lénine, loin d’aboutir à l’accomplissement de la liberté, que recherchaient les révoltés, conduisent à ce que « la vraie passion du XXe siècle, c’est la servitude« .

En effet, À la fin, quand l’Empire affranchira l’espèce entière, la liberté régnera sur des troupeaux d’esclaves, qui, du moins, seront libres par rapport à Dieu et, en général, à toute transcendance.

 

À cette fin, l’individualisme est nié et remplacé par la propagande ou la polémique, qui sont deux sortes de monologue.

 

L’abstraction, propre au monde des forces et du calcul, a remplacé les vraies passions qui sont du domaine de la chair et de l’irrationnel. Le ticket substitué au pain, l’amour et l’amitié soumis à la doctrine, le destin au plan, le châtiment appelé norme, et la production substituée à la création vivante, décrivent assez bien cette Europe décharnée, peuplée de fantômes, victorieux ou asservis, de la puissance.

 

UNE LOURDE DÉCEPTION

 

En fin de compte, la déception d’Albert Camus est immense à l’égard de ce qu’est devenu le sentiment de révolte. À peine l’Homme était-il délivré des contraintes religieuses, qu’il était parvenu à abattre, qu’il s’en inventait de nouvelles, bien plus terrifiantes et « intolérables ». La vertu, de « charitable » devient « policière » et, « pour le salut de l’Homme, d’ignobles bûchers s’élèvent ».

Les sources de la vie et de la création semblent taries. La peur fige une Europe peuplée de fantômes et de machines. Entre deux hécatombes, les échafauds s’installent au fond des souterrains. Des tortionnaires humanistes y célèbrent leur nouveau culte dans le silence. Quel cri les troublerait ? Les poètes eux-mêmes, devant le meurtre de leur frère, déclarent fièrement qu’ils ont Les mains propres […]

Dans les temps anciens, le sang du meurtre provoquait au moins une horreur sacrée ; il sanctifiait ainsi le prix de la vie. La vraie condamnation de cette époque est de donner à penser au contraire qu’elle n’est pas assez sanglante.

Après avoir longtemps cru qu’il pourrait lutter contre Dieu avec l’humanité entière, l’esprit européen s’aperçoit donc qu’il lui faut aussi, s’il ne veut pas mourir, lutter contre les hommes […]

La révolte, détournée de ses origines et cyniquement travestie, oscille à tous les niveaux entre le sacrifice et le meurtre. Sa justice qu’elle espérait distributive est devenue sommaire. Le royaume de la grâce a été vaincu, mais celui de la justice s’effondre aussi. L’Europe meurt de cette déception. Sa révolte plaidait pour l’innocence humaine et la voilà raidie contre sa propre culpabilité.

 

L’HOMME DOIT-IL RENONCER À SE RÉVOLTER ?

 

Pour finir, Albert Camus se demande donc s’il faut renoncer à toute révolte, acceptant les injustices, conduisant à un « lâche conformisme ». Mais il est un fait, selon lui, que nous ne sommes plus véritablement dans un monde révolté, la révolte étant devenue « l’alibi de nouveaux tyrans ».

Et, « en logique, conclut-il, on doit répondre que meurtre et révolte sont contradictoires ».

Cependant, il ne semble pas délégitimer complètement le meurtre, puisqu’il le justifie « par exception », le vrai révolté devant accepter sa propre mort et sacrifice en contrepartie, au nom de la liberté totale qu’il défend et de sa protestation justement contre la mort (Albert Camus évoque différents cas, en particulier celui des frères Karamazov, mais aussi par exemple (même s’il y insiste beaucoup moins) de personnages emblématiques tels que Charlotte Corday)

 

Un essai, en définitive, particulièrement ardu, qui nécessite une bonne culture à la fois littéraire et historique. Un ouvrage qui révèle pleinement la puissance intellectuelle d’Albert Camus, absolument éblouissante. Une lecture à aborder avec une solide volonté et une grande détermination, et qui a aussi le mérite de permettre de mieux comprendre la pensée de l’auteur, ainsi que ce qui se cache derrière ses romans.

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La sainteté, un océan où s'effondre les certitudes et les angoisses

9 Février 2020, 22:14pm

Publié par Grégoire.

La sainteté, un océan où s'effondre les certitudes et les angoisses

L'idée de la sainteté. L'idée de la sainteté n'est pas une idée. C'est quelque chose qui passe, et dans ce passage ouvre une voie. Les lumières du printemps filent ainsi. Les clochettes du muguet s'allument comme si on avait appuyé sur un interrupteur, les yeux des fleurs se font cassants. La sainteté est cette électricité qui saisit l'âme et la sidère. Un printemps de l'univers. Le tout premier bal des atomes.

L'Occident a cru cerner la sainteté, l'a mise en cage dans la poitrine en cire de quelques hommes, quelques femmes. Mais la sainteté est le bien commun de tous. Elle peut même effleurer la pensée d'un criminel. Elle est vitale avant d'être religieuse. Quel adolescent n'a pas été, fût-ce une seconde, foudroyé par un rêve de pureté, un élan des reins de l'âme vers le soleil ? Toute sa vie, il restera une trace de ce foudroiement : une zone calcinée dans l'âme, un point où le monde ne vient pas, ni même la pensée. Car la sainteté n'est pas une chose pensable. Elle est l'ennemie intime de l'abstraction. Elle est faite de gestes, de voix, d'une science raffinée du silence, apprise auprès des fleurs ou dans le long cours d'un deuil. 

Le paradis des larmes cache un sourire, comme un arbre derrière une pluie fine. La sainteté est ce qui nous empêche d'être des cadavres avant l'heure. Même sa nostalgie est agissante. Le sentiment qu'on pourrait vivre tout à coup - aimer, aider, flâner, perdre. L'Occident a fait de ses saints des grappes d'hommes et de femmes pâles, étranges. L'Orient, là-dessus, en sait plus que nous. Ses saints sont des épouvantails qui dansent. Rumi est un saint -ne serait-ce que parce qu'il se moque de l'être. 

J'ai vu parfois de très beaux accidents dans les yeux des gens. Une falaise qui s'effondre. Un ciel de craie bleue. Un océan de sainteté venait -oh, juste un instant - effondrer leurs certitudes avec leurs angoisses. On voit ça dans les yeux des mères quand ces yeux sont tournés vers leur enfant, et qu'une indulgence les élargit. On peut l'entendre dans le rire des amantes et le chuchotement des fleurs, ce saupoudrage de prières sur les prés. Il n'y a qu'une seule chose infiniment désirable. Ce n'est pas une chose, mais un château suspendu dans les airs. On y entre par le coeur, par la vie, par la mort. Pensez ce que vous voulez. Moi, je ne pense plus. Je regarde la lumière donner ses fêtes sur la terrasse. Un printemps en automne. Un sourire de l'autre monde. La gloire d'être vivant et de donner à boire aux absents. Car la sainteté a soif. Très soif. 

Christian Bobin.

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Toute mon horreur de mourir tient dans ma jalousie de vivre ...

4 Février 2020, 23:56pm

Publié par Grégoire.

Toute mon horreur de mourir tient dans ma jalousie de vivre ...

 

Peu de gens comprennent qu'il y a un refus qui n'a rien de commun avec le renoncement. Que signifient ici les mots d'avenir, de mieux-être, de situation ? Que signifie le progrès du cœur ? Si je refuse obstinément tous les « plus tard » du monde, c'est qu'il s'agit aussi bien de ne pas renoncer à ma richesse présente. Il ne me plaît pas de croire que la mort ouvre sur une autre vie. Elle est pour moi une porte fermée. Je ne dis pas que c'est un pas qu'il faut franchir : mais que c'est une aventure horrible et sale. Tout ce qu'on me propose s'efforce de décharger l'homme du poids de sa propre vie. Et devant le vol lourd des grands oiseaux dans le ciel de Djémila, c'est justement un certain poids de vie que je réclame et que j'obtiens. Être entier dans cette passion passive et le reste ne m'appartient plus. J'ai trop de jeunesse en moi pour pouvoir parler de la mort. Mais il me semble que si je le devais, c'est ici que je trouverais le mot exact qui dirait, entre l'horreur et le silence, la certitude consciente d'une mort sans espoir.

 

On vit avec quelques idées familières. Deux ou trois. Au hasard des mondes et des hommes rencontrés, on les polit, on les transforme. Il faut dix ans pour avoir une idée bien à soi - dont on puisse parler. Naturellement, c'est un peu décourageant. Mais l'homme y gagne une certaine familiarité avec le beau visage du monde. Jusque-là, il le voyait face à face. Il lui faut alors faire un pas de côté pour regarder son profil. Un homme jeune regarde le monde face à face. Il n'a pas eu le temps de polir l'idée de mort ou de néant dont pourtant il a mâché l'horreur. Ce doit être cela la jeunesse, ce dur tête-à-tête avec la mort, cette peur physique de l'animal qui aime le soleil.

 

Contrairement à ce qui se dit, à cet égard du moins, la jeunesse n'a pas d'illusions. Elle n'a eu ni le temps ni la piété de s'en construire. Et je ne sais pourquoi, devant ce paysage raviné, devant ce cri de pierre lugubre et solennel, Djémila, inhumaine dans la chute du soleil, devant cette mort de l'espoir et des couleurs, j'étais sûr qu'arrivés à la fin d'une vie, les hommes dignes de ce nom doivent retrouver ce tête-à-tête, renier les quelques idées qui furent les leurs et recouvrer l'innocence et la vérité qui luit dans le regard des hommes antiques en face de leur destin. Ils regagnent leur jeunesse, mais c'est en étreignant la mort. Rien de plus méprisable à cet égard que la maladie. C'est un remède contre la mort. Elle y prépare. Elle crée un apprentissage dont le premier stade est l'attendrissement sur soi-même. Elle appuie l'homme dans son grand effort qui est de se dérober à la certitude de mourir tout entier. Mais Djémila... et je sens bien alors que le vrai, le seul progrès de la civilisation, celui auquel de temps en temps un homme s'attache, c'est de créer des morts conscientes.

 

Il est des lieux où meurt l'esprit pour que naisse une vérité qui est sa négation même. Lorsque je suis allé à Djémila, il y avait du vent et du soleil, mais c'est une autre histoire. Ce qu'il faut dire d'abord, c'est qu'il y régnait un grand silence lourd et sans fêlure - quelque chose comme l'équilibre d'une balance. Des cris d'oiseaux, le son feutré de la flûte à trois trous, un piétinement de chèvres, des rumeurs venues du ciel, autant de bruits qui faisaient le silence et la désolation de ces lieux. De loin en loin, un claquement sec, un cri aigu, marquaient l'envol d'un oiseau tapi entre des pierres. Chaque chemin suivi, sentiers parmi les restes des maisons, grandes rues dallées sous les colonnes luisantes, forum immense entre l'arc de triomphe et le temple sur une éminence, tout conduit aux ravins qui bornent de toutes parts Djémila, jeu de cartes ouvert sur un ciel sans limites. Et l'on se trouve là, concentré, mis en face des pierres et du silence, à mesure que le jour avance et que les montagnes grandissent en devenant violettes. Mais le vent souffle sur le plateau de Djémila. Dans cette grande confusion du vent et du soleil qui mêle aux ruines la lumière, quelque chose se forge qui donne à l'homme la mesure de son identité avec la solitude et le silence de la ville morte.

 

Voir, et voir sur cette terre, comment oublier la leçon ? Aux mystères d'Éleusis, il suffisait de contempler. Ici même, je sais que jamais je ne m'approcherai assez du monde. Il me faut être nu et puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celle-là, et nouer sur ma peau l'étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer. Entré dans l'eau, c'est le saisissement, la montée d'une eau froide et opaque, puis le plongeon dans le bourdonnement des oreilles, le nez coulant et la bouche amère - la nage, les bras vernis d'eau sortis de la mer pour se dorer dans le soleil et rabattus dans une torsion de tous les muscles ; la course de l'eau sur mon corps, cette possession tumultueuse de l'onde par mes jambes - et l'absence d'horizon. Sur le rivage, c'est la chute dans le sable, abandonné au monde, rentré dans ma pesanteur de chair et d'os, abruti de soleil, avec, de loin en loin, un regard pour mes bras où les flaques de peau sèche découvrent, avec le glissement de l'eau, le duvet blond et la poussière de sel.

 

Je pense alors : fleurs, sourires, désirs de femme, et je comprends que toute mon horreur de mourir tient dans ma jalousie de vivre. Je suis jaloux de ceux qui vivront et pour qui fleurs et désirs de femme auront tout leur sens de chair et de sang. Je suis envieux, parce que j'aime trop la vie pour ne pas être égoïste. Que m'importe l'éternité. On peut être là, couché un jour, s'entendre dire : « Vous êtes fort et je vous dois d'être sincère : je peux vous dire que vous allez mourir » ; être là, avec toute sa vie entre les mains, toute sa peur aux entrailles et un regard idiot. Que signifie le reste : des flots de sang viennent battre à mes tempes et il me semble que j'écraserais tout autour de moi…

 

Albert Camus, Noces.

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Les mains du miracle

30 Janvier 2020, 01:30am

Publié par Grégoire.

Les mains du miracle

Il est urgent de parler d’un livre. Pas d’un livre sorti fraîchement des entrailles d’un auteur ou des couloirs d’une célèbre maison d’édition mais de notre mémoire, cette mémoire collective qui lentement se dépose, se décante. Le corps reposé. Le corps du livre. Interrogez votre libraire, votre kinésithérapeute et suivez le fil. Les mains du corps. La mémoire tapie, les braises encore fumantes, la douleur là tapie au creux du ventre, le ventre qui tord, qui broie, entaille jusqu’à la tête. Le corps de ceux qui dirigent notre monde.

 

La quatrième de couverture vous dirait ceci, les quelques phrases au dos du livre qui accrochent ou vous repoussent comme par exemple : « A la veille de la Seconde Guerre mondiale, Félix Kersten est spécialisé dans les massages thérapeutiques. Parmi sa clientèle huppée figurent les grands d’Europe. Pris entre les principes qui constituent les fondements de sa profession et ses convictions, le docteur Kersten consent à examiner Himmler, le puissant chef de la Gestapo. Affligé d’intolérables douleurs d’estomac, celui-ci est bientôt son médecin personnel. C’est le début d’une étonnante lutte, Félix Kersten utilisant la confiance du fanatique bourreau pour arracher des milliers de victimes à l’enfer ».

De Joseph Kessel, nous n’ajouterons rien de plus que le bonheur de le relire encore et toujours, écouter l’écrivain nous raconter « l’incroyable histoire du docteur Kersten », l’homme nous révéler cet épisode du XXe siècle, l’auteur pour qui vie et écriture ont été les mains jointes de sa pratique.

« Mais, gourmand de bonheur autant qu’il l’était de bonne chère, il fermait ses yeux et ses oreilles aux présages. Il refusait de laisser le fiel altérer le banquet de son existence paisible et aimable. Il s’enfermait étroitement dans son métier, ses amitiés, sa famille, son bonheur. En vérité, si un homme a connu, pendant dix ans, le sentiment si rare d’être entièrement, parfaitement heureux, ce fut bien le docteur Félix Kersten. Et il le savait. Et il le disait. Les dieux n’ont jamais aimé cela ».

Félix Kersten est un homme bienveillant. Il cultive son savoir-être, assure son environnement, ménage son intérieur, peaufine son savoir-faire. Il n’entend pas les cohortes de chômeurs qui marchent pancartes au poing, ils brandissent toute la lumière des années 30, bientôt ils voteront pour les ténèbres.

 

L’histoire ne va pas se répéter, l’histoire va emprunter les mêmes canaux (1). L’histoire va vider lentement les mots de leur contenu, exsangues et à genoux, demain ils sonneront creux.

Les cicatrices, les migrations, les décompositions. Il avance, il ne veut pas voir la détestation, l’ankylose imminente. Félix Kersten est un homme de bien, un homme de devoir. Donner et ne jamais être contaminé par les maux de ses patients, soigner le mal au-delà du mal, il donne au-delà du jugement.

Penchez-vous sur l’histoire des masseurs-infirmiers du XXe siècle. De la thérapie par le toucher à l’engouement actuel du corps et de ses étreintes. De l’art de soigner à l’élasticité du savoir. Toute la souplesse de la sagesse, entre intuition et connaissance, entre sentir et prévenir, de l’Orient à l’Occident.

 

La droiture du monde. Félix Kersten a une quarantaine d’années le 10 mars 1939 lorsqu’il serre la première fois la main d’Himmler, son corps est grand, corpulent, « vêtu de bonne étoffe, mesuré dans ses mouvements, débonnaire de traits, rose de teint (…) ses yeux, dont le bleu tirait sur le violet ». Le ton, le souffle, le toucher, la peau, son appétit et ses vibrations. Joseph Kessel a été un des patients du docteur Kersten, écrire les mains donc pour décrire la méthode et restituer le plus fidèlement le protocole dans son ordre, de son propre corps au papier. L’écriture est mouvement, elle est photographique, documentaire, enveloppante, pénétrante, sanguine, elle est profondément organique. Le corps d’Heinrich Himmler. « Les joues livides et flasques », « les yeux gris sombre » et tous les adjectifs de la chair misérable ici réunis.

« Pour que l’art acquis par Kersten auprès du docteur Kô eût son pouvoir entier et véritable, pour que la pulpe des dernières phalanges devint susceptible d’apprendre au médecin que tel tissu intérieur s’était dangereusement épaissi ou amenuisé et que tel groupe nerveux se trouvait dans un état de faiblesse ou d’usure graves, il fallait une concentration spirituelle absolue qui laissât aux champs de la conscience et de la sensibilité un objet unique et un seul truchement ».

 

Le malaise se déplace, du ventre d’Himmler aux mains qui le soulagent, au témoin qui assiste à ces entrevues répétées, vous face aux confidences du plus sinistre individu du IIIe Reich. Vous serez mal à l’aise. La torsion et l’odeur de la souffrance. Vous serez tiraillé.

Rappelez-vous toujours la différence notoire entre ce que le massage est devenu, du bien-être tarifé, aux soins millénaires dont il est issu, soins notables et dont la pénétrance est totale. Allez donc vous faire pétrir le corps pour ressentir votre enveloppe, entière et douloureuse, ressentir ici la page et le propos. Le pincement bénéfique des nerfs. Traquez les bons masseurs dégagés d’orgueil, les mains aimantes et initiées et non point ces petites mains absentes ou mécaniques, vidées ou sous payées.

 

Nulle clandestinité dans la filiation, les mains du père pétrissent la terre. Un corps robuste tenu par le bon sens et la probité, une belle longévité, une juste conduite des humeurs. Le père de Félix Kersten fut agronome, il mit longtemps toute sa fierté à cultiver la terre des autres. Sa mère « guérissait, par simple massage et bien mieux que les docteurs, fractures, rhumatismes, névralgies et douleurs d’entrailles », pouvoir qu’elle disait tenir de sa mère. L’épopée familiale se mêle, se superpose à celle de Joseph Kessel. Les exodes, les renoncements, le bord du gouffre au cœur du XXe. L’exception du réel et ses déracinements. Et lorsque le réel invente, il se souvient. Joseph Kessel et Félix Kersten. La rencontre est d’emblée incarnée et l’empathie immédiate.

 

Le docteur travaille, penché sur l’estomac, dans la peau grise et molle, de la palpation au massage des nerfs, dans et sur un corps malade de lui-même. Ses sueurs et ses nausées. La prise se resserre. Himmler-Kersten. Aux demandes succèdent les ordres. Kersten doit suivre Himmler dans ses campagnes de guerre. Assigné à résidence dans le train d’Himmler, ses hommes le soupçonnent, ses officiers le détestent. Le docteur est l’unique civil a priori libre de son expression et des manœuvres dont il devra être le stratège insoupçonnable.

 

« Le 10 mai 1940, la situation de Kersten se résumait ainsi : son pays d’origine – l’Estonie – était annexé à la Russie soviétique contre laquelle, en 1919, il avait porté les armes ; il était passible de la peine capitale. Son pays d’élection, la Hollande, était envahi par les troupes de l’Allemagne hitlérienne, et les nazis hollandais lui en voulaient à mort. Son pays d’adoption, la Finlande, se fermait à lui puisque ses représentants les plus qualifiés lui enjoignaient de continuer à soigner le Reichsführer des S.S. Kersten se trouvait donc assujetti, rivé à Himmler ».

 

Puis son enclave, Berlin, l’antre de son éthique. Si le terme n’est pas employé, l’hypnose est pourtant celui auquel vous penserez, cette disposition devenue l’invitation à laquelle le cerveau ne saurait se soustraire. Le cerveau d’Himmler.

 

Félix Kersten masse-t-il son âme, « pauvre pâte humaine malléable à volonté » qui, à la tentation de la douleur, préfère monnayer sa conscience, le docteur la manie, l’infléchit pour extraire d’elle des bribes de justice et des lueurs de mansuétude. Kersten « avait l’impression de livrer combat, non à Himmler, mais à l’ombre qui le couvrait ».

Les fils inextricables qui extirpent les êtres ou les enlisent.

« Jamais il n’avait senti, des poignets jusqu’à l’extrémité des phalanges, l’afflux d’un sang aussi chaud, ni cette élation inspirée. Et Himmler, qui s’était cru voué à un supplice sans rémission, retrouva le bienfait des mains de Kersten. Tremblant de faire un geste qui risquât de les contrarier, il commença à se détendre, à respirer ».

 

Félix Kersten doit suivre Himmler à la conquête de la Russie, subir son train spécial et les baraquements autour, ses troupes, ses gardes et leurs intrigues, se fondre au cœur de ses services. Le mess et la salle de cinéma. A proximité du Grand quartier où Himmler retrouve chaque jour ou chaque nuit son idole, Hitler, à qui il a vendu son âme. Le corps du Reichsführer se tord au fur et à mesure de l’enfoncement des troupes. L’avilissement. La peur dévore son centre nerveux.

Le docteur progresse.

Le docteur Félix Kersten sauve des amis puis tout un peuple, des noms qu’il reçoit en secret et les secrets qui lui sont livrés dans le silence dont il doit se vêtir. La peur. La peur dans chaque page, le fil sur lequel il avance en funambule et duquel il peut tomber à chaque seconde. Refuser chaque honneur, user de toute son intuition, son intégrité et sa raison associées, ne pas se laisser corrompre tout en étant en enfer. La confiance du secrétaire particulier d’Himmler, Brandt, qu’il a su gagner d’abord, la boîte postale inviolable qu’il utilise ensuite grâce à lui, ces équilibres fragiles qui lient chaque individu, tiennent jusqu’au moment où l’un doit céder sa vie à l’autre. Kersten est un des rares à savoir désormais que l’Allemagne et les pays conquis sont soumis à un « syphilitique » dont la paralysie grignote progressivement la substance, le cœur, les membres, la cervelle.

Hitler.

« Le roi des fous, au lieu de porter une camisole de force, disposait du sang des peuples pour alimenter les jeux de ses démences ».

Le docteur sait l’horreur, sous sa fenêtre, devant sa porte l’infâme, l’affamé et l’effroi dans son pays et au-delà. A Berlin il travaille la semaine « dans l’antre de la bête », il voit, il écoute.

Il vit le samedi et le dimanche dans la douceur de son domaine, confortable et aimant, entre les siens présents, son domaine dans lequel il cache entre autres un élevage clandestin. Il dissimule son abattage, grave infraction aux lois du ravitaillement, l’abattage clandestin étant puni de mort.

Il résiste aux contrôleurs.

Apprendre à vivre, apprendre la peur et la mort, le froid et son antichambre. La faim. Le docteur et les siens n’en souffrent pas. Chaque jour, il doit vivre avec cette profonde fatigue nerveuse et physique. Elle ronge, menace de fissurer le masque, de révéler la manœuvre. Et puis le destin ou l’exception appelez cela comme vous voulez, page 239, vous pourriez être sceptique, oui c’est à peine croyable que la vie soit ainsi, sauve et mesurable, à la mesure d’une seconde et d’un centimètre. Pour vous qui n’avez pas vécu ces temps-là.

« Ainsi, le docteur, qui avait été l’homme le plus détaché des affaires politiques, devenait un messager secret de la diplomatie internationale ».

Le piège. Félix Kersten connaît parfaitement les traits singuliers, le caractère de son patient, sait dénouer les nerfs de son ventre, soulager les crampes intolérables de son nerf sympathique. Il sait les ramifications. Il malaxe les fibres de sa conscience et de son tempérament. L’homme mu par les assauts de son ventre. Lisez plutôt page 272 comment grâce à un jambon le docteur obtiendra que son domaine de Hartzwalde devienne « inviolable ». La fièvre qui sous-tend chaque ligne, le compte-rendu de Joseph Kessel et le journal de Félix Kersten imbriqués, la tension et le texte, le récit littéraire ou ce ton presque anodin pour décrire le piège, la valise d’Himmler contenant des papiers confidentiels destinés à la Gestapo et celle du docteur, à quelques centimètres, là les plis du courrier de la Résistance hollandaise. Sans doute faisait-il beau, un beau ciel avec de jolis nuages et un vent modéré, un voyage en avion et sans reliefs particuliers.

« Oui, les crampes d’Himmler lui garantissaient sa sécurité et celle de sa famille »

.

L’homme est faible en chemise de nuit, minable sur le seuil de son lit. Les seules mains qui depuis cinq années offrent à Himmler le salut sous son uniforme, la grâce d’une entente et « la communion avec un autre homme », les mains ont ce pouvoir.

A la fin de l’année 1944, l’influence du docteur décroît. Le piège a fonctionné. Himmler est déterminé. Il ne peut, il ne veut désobéir à son maître. Et son maître est acculé. L’homme est si faible lorsqu’il se cherche un maître à obéir, un maître pour faire l’éloge de ses fautes. Absoudre ses terreurs. Les tortures, les déportations, les exécutions sont tues. L’horreur sourdement est palpable. L’empreinte est indélébile.

 

Vous qui n’êtes point de ces temps pouvez-vous comprendre l’œuvre d’une vie, le temps qu’il faisait ce jour-là, les raisons d’un acte et l’arbitraire du dernier jour, du premier sourire au dernier souffle, et quelles valeurs retenir avant de se retirer, l’intelligence ou l’énergie ou la maîtrise de soi ou… Car en effet vous êtes en quête, au terme de votre lecture, d’un sens, d’une preuve, voire d’une explication, d’un sentiment qui donne du corps et de la matière. La fidélité par exemple d’Elisabeth Lube, amie discrète du docteur et dès les premières pages du livre, la colonne vertébrale sans laquelle il ne tient pas. Le lire tout entier, lire tout un livre en silence pour tenir une seule page et pleurer sur elle, parce qu’elle est sublime et extra/ordinaire, parce qu’elle est dramatique et s’en souvenir, lire toute une vie pour comprendre que la moindre excavation ici n’est point fortuite.

Vous lirez la dernière nuit à Hartzwalde avant l’arrivée des Russes, l’ultime rencontre entre Félix Kersten, Himmler, Brandt son secrétaire privé, Schellenberg le chef du contre-espionnage et le juif Masur, prévue dans le domaine du docteur, propriété acquise au début de sa carrière (et vous découvrirez comment) uniquement pour que cette nuit du 20 avril 1945 existe.

Enfin, voir s’achever la tâche que le hasard le plus stupéfiant avait osé confier au docteur Félix Kersten.

 

Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard

http://www.lacauselitteraire.fr/les-mains-du-miracle-joseph-kessel

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Pas de plus grande gloire que de vivre seul et ignoré

28 Janvier 2020, 01:36am

Publié par Grégoire.

Pas de plus grande gloire que de vivre seul et ignoré

15 septembre

Au cloître de San Francesco à Fiesole, une petite cour bordée d’arcades, gonflée de fleurs rouges, de soleil et d’abeilles jaunes et noires. Dans un coin, un arrosoir vert. Partout, des mouches bourdonnent. Recuit de chaleur, le petit jardin fume doucement. Je suis assis par terre et je pense à ces franciscains dont j’au vu les cellules tout à l’heure, dont je vois maintenant les inspirations, et je sens bien que, s’ils ont raison, c’est avec moi qu’ils ont raison. Derrière ce mur où je m’appuie, je sais qu’il ya a la colline qui dévale la ville et cette offrande de tout Florence avec ces cyprès. Mais cette splendeur du monde est comme la justification de ces hommes. Je mets tout mon orgueil à croire qu’elle est aussi la mienne et celle de tous les hommes de ma race (qui savent qu’un point extrême de pauvreté rejoint toujours le luxe et la richesse du monde). S’ils se dépouillent, c’est pour une plus grande vie (et non pour une autre vie). C’est le seul sens que je consente à entendre dans le mot « dénuement ». « Etre nu » garde toujours un sens de liberté physique et cet accord de la main et des fleurs, cette entente amoureuse de la terre et de l’homme délivré de l’humain, ah, je m’y convertirais bien si elle n’était déjà ma religion.

            Aujourd’hui je me sens libre à l’égard de mon passé et de ce que j’ai perdu. Je ne veux que ce resserrement, cet espace clos (cette lucide et patiente ferveur). Et comme le pain chaud qu’on presse et qu’on fatigue, je veux seulement tenir ma vie entre mes mains, pareils à ces hommes qui ont su renfermer leur vie entre des fleurs et des colonnes. Ainsi encore de ces longues nuits de train où l’on peut se parler et se préparer à vivre, soi devant soi, et cette admirable patience à reprendre ses idées, à les arrêter dans leur fuite, puis à avancer encore. Lécher la vie comme un sucre d’orge, la former, l’aiguiser, l’aimer enfin, comme on cherche le mot, l’image, la phrase définitive, celui ou celle qui conclut, qui arrête, avec quoi on partira et qui fera désormais toute la couleur de notre regard. Je puis bien m’arrêter là, trouver enfin le terme d’un an de vie effrénée et surmenée. Cette présence de moi-même à moi-même, mon effort est de la mener jusqu’au bout, de la maintenir devant tous les visages de ma vie (même au prix de la solitude que je sais maintenant si difficile à supporter). Ne pas céder : tout est là. Ne pas consentir, ne pas trahir. Toute ma violence m’y aide et le point où elle me porte mon amour m’y rejoint et avec lui la furieuse passion de vivre qui fait le sens de mes journées.

            Chaque fois que l’on (que je) cède à ses vanités, chaque fois que l’on pense et vit pour « paraître », on trahit. A chaque fois, c’est toujours le grand malheur de vouloir paraître qui m’a diminué en face du vrai. Il n’est pas nécessaire de se livrer aux autres mais seulement à ceux qu’on aime. Car alors ce n’est plus se livrer pour paraître mais seulement pour se donner. Il y a beaucoup plus de force dans un homme qui ne paraît que lorsqu’il le faut. Aller jusqu’au bout, c’est savoir garder son secret. J’ai souffert d’être seul, mais pour avoir gardé mon secret, j’ai vaincu la souffrance d’être seul. Et aujourd’hui je ne connais pas de plus grande gloire que de vivre seul et ignoré. Ecrire, ma joie profonde ! Consentir au monde et au jouir (mais seulement dans le dénuement). Je ne serais pas digne d’aimer la nudité des plages si je ne savais demeurer nu devant moi-même. Pour la première fois, le sens du mot bonheur ne me paraît pas équivoque. Il est un peu le contraire de ce qu’on entend par l’ordinaire « je suis heureux ».

            Une certaine continuité dans le désespoir finit par engendrer la joie. Et les mêmes hommes qui, à San Francesco, vivent devant les fleurs rouges, ont dans leur cellule le crâne de mort qui nourrit leurs méditations, Florence à leur fenêtre et la mort sur la table. Pour moi, si je me sens à un tournant de ma vie, ce n’est pas à cause de ce que j’ai acquis, mais de ce que j’ai perdu. Je me sens des forces extrêmes et profondes. C’est grâce à elles que je dois vivre comme je l’entends. Si aujourd’hui me trouve si loin de tout, c’est que je n’ai d’autre force que d’aimer et d’admirer (…).

 

                                                                                              Albert Camus, Carnets, 1917

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Des morts on ne dit que du bien..

26 Janvier 2020, 07:31am

Publié par Grégoire.

Des morts on ne dit que du bien..

 

 

C'est une antique sagesse : " des morts, il ne faut dire que du bien". Et si jamais on ne trouve aucun mérite aux trépassés qui se présentent assez régulièrement à nous, alors on se maintient dans le silence. C'est l'attitude qui convient le mieux à tout homme en toutes circonstances et sous toutes les latitudes : fermer sa gueule est le début de la sagesse. Se taire devant la mort, les Romains l'ont hérité des Grecs. Au VIe siècle avant l'ère commune, Chilon de Sparte, l'un des Sept sages, priait déjà ses contemporains de ne point médire des défunts.

 

Evidemment, vous me rétorquerez qu'il est quand même des morts qui abusent, morts célèbres, morts infâmes, et que, ma petite dame, on a encore le droit, nom de Dieu, de dire du mal d'Hitler, de Staline, de Pol Pot ou Pinochet. Sauf que non. Le monsieur Hitler, c'est de son vivant qu'il fallait le critiquer et le combattre. Il fallait être René Capitant pour le faire (lire d'urgence le recueil de ses textes anti-nazis, "Face au nazisme" paru en 2004 aux Presses universitaires de Strasbourg). Vouer Hitler aux gémonies aujourd'hui part certainement d'une bonne intention ; cela accuse seulement un léger retard de quatre-vingt-six ans. Arriver en retard reste un crime aux yeux des Grecs, eux qui nous ont appris le καιρός, le temps du moment opportun. 
 

Médire des morts est, de très loin, la forme la plus absolue de lâcheté humaine. C'est une activité à laquelle se livrent quelques souffreteux dont le courage les limite à provoquer en duel des hommes qui plus jamais n'auront les moyens de venir au Pré-aux-Clercs. "De mortuis nil nisi bonum." Ne dites pas du mal des morts. Ce sont les vivants, si tant est qu'ils soient critiquables, qui attendent vos critiques.

 

 

 

« Des morts on ne dit que du bien ». En grec : « τὸν τεθνηκóτα μὴ κακολογεῖν ». lat.« de mortuis nihil nisi bonum » 

Chilon de Sparte, l’un des sept sages présocratique, -600 av JC.

 

 

Les Grecs ont consacrés en lettres d'or, à Delphes, trois des maximes de Chilon de Sparte, que voici : "Connais-toi toi-même ; Ne désire rien de trop ; La misère est la compagne des dettes et des procès. » (Pline l'Ancien, Hist. Nat., VII, 32)

 

 

"Si les morts ne reviennent pas, c'est peut-être qu'ils ont trouvé une merveille plus grande que toute leur vie passée. "

Christian Bobin, La lumière du monde.

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LETTRE À HELGA

17 Janvier 2020, 07:28am

Publié par Grégoire.

LETTRE À HELGA

« Allez savoir pourquoi, certains livres agissent sur vous comme des aimants, qu'ils vous collent tant à la peau, tant au corps, tant à l'âme, qu'il vous est impossible de vous en dégager. Cette LETTRE À HELGA a cette évidente beauté. Une lettre magique à l'humanité sensible, indispensable. Cher Bjarni, Voilà, je viens de finir ta lettre à Helga et comment te dire ? Je crois que tu as bien été capable de me tirer quelques larmes. J'ai caché mon mouchoir, mais ils ont bien vu que j'avais les yeux rouges. Oh, évidemment, j'ai protesté pour la forme, comment laisser croire qu'un vieil éleveur islandais de moutons pourrait m'émouvoir alors que, entre nous, j'en ai lu bien d'autres des romans. Oui, mais des comme le tien, en fait, je ne crois pas. Marteinn a bien fait de te sortir de la maison de retraite pour l'été, de te ramener sur les terres que tu fréquentais gamin, puis jeune homme, puis homme tout court. Et si la vue de ta chambre n'avait pas donné sur la ferme d'Helga et d'Hallgrìmur, est-ce que cela te serait venu de l'écrire, cette si longue lettre d'amour à celle que tu n'as jamais cessé d'aimer.

Oui, je sais, marié à Unnur, était-ce bien raisonnable de t'enticher d'Helga ? Mais je te comprends, doit-on s'étonner que certaines choses arrivent ? Quand tu rappelles ce jour de décembre où tu as aidé Helga à mener les brebis au bélier, on devine qu'il y avait, dans ton esprit, un peu plus que de la camaraderie saine entre éleveurs. D'ailleurs, tu ne t'es pas longtemps caché, et quand elle t'a dit tout tranquillement que tu étais un expert palpeur, tu ne t'es pas mis à rougir, espèce de garnement, mais elle si, et c'est parfois juste comme ça que commencent les grandes histoires d'amour. J'avoue que parfois, dans ta lettre, tu ne prends pas de gants de soie pour appeler un chat un chat. Tu me rétorqueras certainement que la géographie des lieux n'incite pas tous les matins à la poésie.

Du côté de Kolkustadir, quand souffle le vent du Nord, on trouve plus d'attraits à se calfeutrer dans le foin, et quand le soleil nous réchauffe à courir jusqu'aux Mamelons d'Helga. D'ailleurs, avant de mourir, pourrais-tu me dire où ils se cachent vraiment du côté de Göngukleif ? Parce que l'ennui avec vous, les éleveurs islandais, à force d'être nourri dès le biberon de sagas interminables, on se demande parfois s'il est réellement possible de démêler le vrai de l'écheveau que vous tissez ! Ce dont je suis certain, après avoir lu et relu ta lettre, c'est que tu devais sacrément l'aimer la douce Helga ! Et comme je sais que tu sauras garder ta langue, j'ai bien envie de te faire une confidence. Surtout, ne le prends pas mal, de toute manière, il y a prescription, mais si tu savais comme, moi aussi, je suis tombé amoureux d'elle, d'elle et jaloux de vous deux. Il n'y a pas d'évidence à l'amour, parce qu'il ne s'écrit pas toujours comme on le souhaiterait. On est maladroit, on espère qu'il suffit simplement de poser les mots les uns après les autres. Et bien non, ce que tu nous as raconté, mon cher Bjarni, c'est bien plus qu'une simple histoire d'amour, c'est un peu de l'histoire de l'humanité, à ta sauce islandaise, et je te le dis comme je le pense, elle est sacrément réussie, et la sauce, et l'histoire. Mais là où tu dois être parti désormais, tu ne m'écoutes plus, alors embrasse Helga bien fort pour moi… »

https://www.zulma.fr/coups-coeur-libraires-la-lettre-a-helga-572074.html

LETTRE À HELGA

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Survivre au pays du mensonge, grâce au seul pouvoir de la poésie. Anna Akhmatova, une voix libre sous la terreur

13 Décembre 2019, 16:03pm

Publié par Grégoire.

La poète russe Anna Akhmatova.

La poète russe Anna Akhmatova.

La grande poétesse russe s’est confiée, de 1938 à 1966, à l’écrivaine Lydia Tchoukovskaïa. « Entretiens avec Anna Akhmatova » est un témoignage magnifique sur l’URSS – et sur la capacité de résistance de la littérature.

 

 

Survivre au pays du mensonge, grâce au seul pouvoir de la poésie. Telle est sans doute la leçon intemporelle que nous offre la rencontre entre deux femmes, Anna Akhmatova (1889-1966), joyau de la poésie russe moderne, et l’écrivaine Lydia Tchoukovskaïa (1907-1996). Du récit de leur conver­sation continuée, de 1938 à 1966, cette ­dernière a tiré un journal exceptionnel d’émotion et d’intelligence.

 

 

Leurs chemins se croisent alors qu’elles partagent un sort commun à l’époque, la détention de leurs proches. Liova, le fils ­qu’Akhmatova a eu de son mari, le poète Nicolaï Goumiliov (lui-même fusillé en 1921), vient d’être arrêté, tout comme le mari de Lydia Tchoukovskaïa, Matveï Bronstein, dont elle finit par comprendre qu’il est tombé sous les balles de la Grande Terreur. En 1937, alors que le chaos sanglant frappe à l’aveugle l’intelligentsia ­urbaine, une relation asymétrique s’instaure entre Akhmatova, figure emblématique de la littérature de l’« âge d’argent » d’avant 1914, peinte par Modigliani, laissée en vie et en liberté par le régime soviétique mais interdite de publication jusqu’en 1940, et Tchoukovskaïa, son admiratrice.

 

D’abord diffusés par samizdat (manuscrits transmis clandestinement), ces ­Entretiens ont partiellement paru chez ­Albin Michel, dès 1980, en version ­française. Mais la troisième partie, ­concernant la période 1963-1966, était ­demeurée inédite, ainsi que les Cahiers de Tachkent, ville où les deux femmes se replient pendant la guerre. Le Bruit du temps propose donc une édition enfin intégrale, assortie des notes précieuses dues à la traductrice Sophie Benech, qui complètent les éclaircissements de Lydia Tchoukovskaïa elle-même. Outre un panorama de la littérature russe du temps, les centaines d’entrées en forme de saynètes dévoilent la complexité d’une amitié passionnée, quelquefois orageuse. Malgré une estime réciproque, Akhmatova et Tchoukovskaïa se brouillent de 1942 à 1952, pour une raison inexpliquée.

 

Ces conversations entre proscrites, qui ne survivent que d’expédients ou de traductions, sont imprégnées par l’atmosphère étouffante propre au monde soviétique : « C’était un temps où seuls les morts souriaient,/ Contents d’avoir trouvé la paix… », résume Akhmatova. Face aux exécutions décidées par quotas, sur les bases les plus arbitraires, face aux arrestations de parents, destinées à tenir en respect la moindre velléité d’opposition, « les gens avaient tout simplement cessé d’être sensibles au principe de causalité », constate Tchoukovskaïa.

 

La dictature communiste inculque à la population « une léthargie obtenue à force de dressage », « une peur qui devait durer une vie entière ». Le lecteur d’aujourd’hui trouvera aussi dans ces pages un tableau très précis de la vie quotidienne et intime ; il peut se figurer la pénurie, la souffrance y compris physique, sous la tyrannie stalinienne et poststalinienne – malgré la très relative accalmie provoquée par le « dégel » khrouchtchévien (1953-1964).

 

« Portrait d’Anna Akhmatova », de Nathan Altman (1914). Musée russe, Saint-Pertersbourg. 

 

Comment relever un tant soit peu la tête dans un pays « dépossédé de sa littérature et de son histoire », quand Akhmatova elle-même se voit contrainte, en 1950, pour sauver son fils, Liova, une nouvelle fois incarcéré, de publier Gloire à la paix, une adresse à Staline ? Comment, quand on est poète, exhumer l’horreur réelle sous les euphémismes qui pullulent à l’envi dans l’univers soviétique : « Sciences récréatives », « Fonds littéraire », « Maison de la création », « dix ans de camp avec interdiction de correspondance » ?

 

Les discussions retranscrites ici offrent un vrai manuel de survie. Les deux amies codent toute allusion politique de références littéraires ou artistiques. Alexandre Pouchkine (1799-1837), dont Akhmatova est une spécialiste, sert ainsi de cryptogramme aux poèmes inspirés par la Terreur, Requiem ou Poème sans héros, tout comme le tsar Nicolas Ier (1796-1855) renvoie discrètement aux autocrates modernes.

 

Akhmatova compose la nuit et récite ses vers le lendemain à Tchoukovskaïa. Instantanément, celle-ci les retient tandis qu’Akhmatova brûle les notes avec ses cigarettes. Sept à onze amis sûrs sont métamorphosés en livres vivants, en attendant que l’étau se desserre et que les « temps nouveaux » de la période Krouchtchev, qui se révéleront bien décevants, permettent quand même de sortir quelques plaquettes, dûment filtrées par la censure.

 

Longtemps avant que le numérique atrophie la mémoire, ce récit nous rappelle un temps où la littérature se faisait par cœur ; on découvre comment pouvait s’élaborer une contre-histoire de l’oppression, dans un pays où ingénieurs, chauffeurs de taxi ou paysans connaissaient les vers d’Akhmatova. L’Etat aura beau adopter deux résolutions contre elle, en 1925 et en 1946, « la conscience que même dans la misère, dans le ­malheur et dans la souffrance, elle était la poésie, que c’était elle la vraie grandeur et non le pouvoir qui l’humiliait, cette conscience lui donnait la force de supporter la pauvreté, les humiliations et le malheur ».

 

Akhmatova compose la nuit et récite ses vers le lendemain à Tchoukovskaïa. Instantanément, celle-ci les retient tandis qu’Akhmatova brûle les notes avec ses cigarette.

 

Dans ce journal, véritable anthologie de la grande poésie russe du XXe siècle grâce aux innombrables citations, Akhmatova se voit souvent campée en impératrice byzantine sans couronne, exploiteuse à l’occasion, conciliant en une seule personne « l’orgueil et la vulnérabilité ». Elle sait pourtant montrer de la compassion pour d’autres désastres que les siens. En 1940, depuis Leningrad, elle évoque Paris sous une botte, allemande cette fois : « Mais le fils ne reconnaît pas sa mère,/ Le petit-fils se détourne en pleurant,/ Et les têtes s’inclinent plus bas./ La lune oscille comme un balancier. Eh bien, voilà quel ­silence s’abat/ Aujourd’hui sur Paris occupé. »

Elle se passionne pour l’histoire, pour la littérature étrangère. Elle ­confie avoir lu six fois Ulysse, de Joyce (malgré son côté « pornographique », dit-elle), s’intéresse à Faulkner, à Leopardi et même à Thérèse Desqueyroux, de Mauriac (qui, selon elle, sonne faux)… Elle accueille à bras ouverts les ­premiers poètes et écrivains de la génération dissidente, Joseph Brodsky ou Alexandre Soljenitsyne, qui la fréquentent à la fin de son existence.

 

 

« Venez me voir le plus vite possible », martèle Anna tout au long du livre à son amie, pas seulement pour transmettre des plaintes ou son indignation, mais aussi pour échanger potins et anecdotes. Et Lydia de s’exécuter, sur la glace de Léningrad ou sous la canicule ouzbèke. Parfois elle explose, quand Akhmatova, jamais avare de jugements tranchés, dénigre Tchekhov ou Anna Karénine, juge raté Le Docteur ­Jivago, de son ami Boris Pasternak (Gallimard, 1958), contraint de renoncer à son prix Nobel en 1958. La description, par Lydia Tchoukovskaïa, de l’enterrement de celui-ci, manifestation muette de protestation contre le Kremlin, le 2 juin 1960, est l’un des sommets de ce livre incroyablement riche. Car, ces Entretiens le montrent, la poésie écrit l’histoire autant qu’elle peut en être la victime.

 

La couverture du livre reproduit un portrait d’Anna Akhmatova par Modigliani.

 

 

EXTRAIT

 

« [21 décembre 1962] Nous évoquons un sujet de conversation qui est sur toutes les lèvres : (…) le fait que Khrouchtchev aurait dit que Staline n’était pas dépourvu de ­mérites. On a pu vivre sous Staline (nous l’avons fait), on a pu écouter et lire les louanges de Staline (nous n’avons rien fait d’autre pendant trente ans). Mais l’idée de supporter le moindre éloge de lui main­tenant, après tout ce qui s’est passé, c’est devenu impensable. C’est une injure à des millions d’êtres humains, vivants et morts. – C’est aussi intolérable que la « répétition » par laquelle nous sommes déjà passés, a dit Anna Andreïvna [Akhmatova], au moment où, en 1948-1949, on s’est mis à arrêter de nouveau ceux qui étaient revenus après l’année 1937. Vous vous souvenez ? Je sais qu’il y a eu beaucoup de suicides parmi ceux qui s’attendaient à une nouvelle arrestation. Les gens ne pouvaient supporter d’être arrêtés une deuxième fois. Allons-nous supporter, nous, qu’on se remette à encenser Staline ? Après la divulgation de ses instructions sur la torture ? »

Entretiens avec Anna Akhmatova, page 740

 

 

« Entretiens avec Anna Akhmatova » (Zapiski ob Anna Akhmatovoy), de Lydia Tchoukovskaïa, traduit du russe par Lucile Nivat, Geneviève Leibrich et Sophie Benech, édité par Sophie Benech, Le Bruit du temps, 1 248 p., 39 €.

 

https://www.lemonde.fr/critique-litteraire/article/2019/12/11/anna-akhmatova-une-voix-libre-sous-la-terreur_6022516_5473203.html

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Le premier amour

2 Décembre 2019, 17:07pm

Publié par Grégoire.

Le premier amour

" J’avais dix-huit ans et j’étais amoureux. Ma vie n’avait qu’un seul but : la traduire. Mais comment trouver les mots justes pour la forme de la forme de ses seins ? pour le secret du secret de son sourire ? pour la profondeur ineffable de son regard sombre ?

Je voulais la traduire comme on traduirait un poème d’une langue qu’on aime – mais qu’on ne comprend pas. Je voulais écrire sur elle – et sur elle. Je voulais décrire ses lèvres – et ses lèvres.

Je voulais, pour toujours, la tenir tout entière sur le bout de ma langue. Malheureusement, les premiers amours, aussi éloquents soient-ils, ne sont jamais que les préludes des premières défaites.

On ne devrait jamais essayer d'écrire son premier amour : même après l'écriture il reste invivable. "

 

Santiago H. Amigorena se met en scène dans une histoire de cœur bien particulière. Amoureux de Philippine leur relation sera très étroitement liée à l’écriture. Au lieu de parler, Amigorena va écrire même quand Philippine est là : écrire des mots qu’elle lira par dessus son épaule ou bien écrire sur son corps – et son corps. Amigorena nous raconte cette histoire d’amour passionnelle ainsi que la profonde solitude qui en découlera car « les premiers amours (…) ne sont jamais que les préludes des premières défaites ».

Si l’on résume ce livre rapidement, l’histoire peut paraître banale : deux adolescents s’aiment et se séparent, quoi de plus commun, malheureusement ? Ce qui apporte tout l’intérêt à ce livre c’est surtout la qualité des écrits d’Amigorena pour cette jeune fille et la description qu’il en fait, à vouloir toujours chercher le meilleur moyen pour la décrire et pour décrire leur amour. On se plait à suivre sa poésie, à découvrir le corps de Philippine à travers les lignes à la typographie courbée qui parsèment les pages de ce livre. C’est une histoire d’amour dans ce qu’elle a de plus beau, de plus intense et de plus tragique.

Pour les amoureux de ce livre, il y a une suite : La première défaite, où Amigorena décrit les quelques années qui ont suivi la fin de sa relation avec Philippine.

" Mon premier amour a commencé le 25 novembre 1971 dans une cour d'école de Montevideo. Ou alors à Patmos, sur la plage de Psiliamos, le 8 août 1979. Ou bien, comme je l'ai écrit, par une pluie de pétales de roses, le 1er mai 1980, dans une chambre de la rue du Sommerard. Ou peut-être pas. Peut-être mon premier amour a-t-il commencé rue de Buci, le 5 septembre 1985, ou encore à Venise, un soir du mois d'octobre 2005. Ou enfin dans un café du 11e arrondissement de Paris le 2 février 2012.

Tout cela est vrai, tout cela est faux. Car mon premier amour a commencé seulement, uniquement, le 13 mai 1997 à la fin d'un dîner au palais des festivals de Cannes. Je le sais parce qu'il y a eu quelque chose d'unique en cet instant précis où elle s'est levée de sa table, où je me suis levé de la mienne, et où nous avons fait quelques pas inoffensifs l'un vers l'autre.

Qu'y a-t-il eu de si unique dans cet instant acatène ? Y avait-il déjà la passion sensuelle qui devait nous faire rester entremêlés comme des escargots sans coquille pendant des années ? Y avait-il le présage des enfants que nous avons eus à peine quelques mois plus tard ? Y avait-il dans son regard de havane cette promesse éternelle du plus grand bonheur et du plus grand malheur qui me fait encore rire et pleurer aujourd'hui comme j'écris ? Il y avait tout cela, et il y avait tant de choses encore. Il y avait tout ce qui rend cet instant où l'on chavire impossible à appréhender, impossible à décrire. Il y avait cette simple promesse d'un autre possible qui devient absolument nécessaire et qui rend ce que jusqu'alors était notre vie absolument inutile.

Pourquoi ? Parce que le premier amour, comme le Grand Jeu, pour peu que l'on veuille le jouer à tous les instants de notre vie, se joue en un seul coup ; parce que le premier amour est la preuve éternelle que nous sommes encore en vie, la preuve éternelle que l'oubli peut toujours l'emporter sur la mémoire ; parce que le premier amour, comme l'Éternel Retour, est une pure affirmation : on revient au même et on est autre, on revient à l'autre et on est le même. Peut-être me demanderez-vous alors quelle est la différence entre le premier amour et les autres amours. Elle est toute simple : il n'y a qu'un seul premier amour – et chaque amour est le premier. »

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Publié depuis Overblog et Facebook et Twitter

5 Octobre 2019, 17:59pm

Publié par Grégoire.

Son oeuvre est celle d'un homme qui a fait le pari de l'émerveillement et de la simplicité. 

Dans Pierre,(Gallimard) il raconte son voyage, depuis Le Creusot jusqu'à Sète, une nuit de Noël, pour rencontrer Pierre Soulages. Au gré de ce trajet, souvenirs, sensations et fantômes refont surface. Un texte envoutant qui interroge l'art d'être présent au monde. 

Les éditions de l'Herne viennent de lui consacrer un cahier. 

On parle de regards, de présences, d'âmes, de livres, d'angoisses, de peinture et de grâce, avec Christian Bobin, invité de Boomerang. 

Extraits de l'émission

"Plus il y a d'images et moins on voit"

"Quand j'écoute Glenn Gould, cette musique, ce quasi-silence me renvoie au devoir commun que nous avons : être des anges"

"Les hommes créent par crainte de disparaître sans être jamais apparu"

"Un livre, c'est le compagnon invisible des jours et des nuits. C'est un homme, une femme qui nous entend et qui se met mystérieusement à nous parler"

"Faire un pas en arrière. Laisser l'ambition et les projets. Etre un pur regard. Et là, dans vos yeux, c'est la vie la plus belle qui s'engouffre"

"Résister c'est prendre appui sur ce qui existe vraiment, c'est ne pas donner la moindre chance au nihilisme régnant partout"

 

PIERRE,

 

Résumé

Ce livre n'est ni un essai, ni une biographie de Pierre Soulages, c'est un exercice d'admiration doublé d'une réflexion sur la « présence » du peintre et sur « l'énigme du surgissement de toute présence sur terre », qu'il s'agisse du père de l'auteur, d'un chauffeur de taxi ou de l'inconnu rencontré dans le train de Sète. Après nous avoir fait entendre la voix du peintre, visiter sa demeure parisienne, son atelier-garage, voir ses tableaux, rencontrer ses amis, bref cerner ce qui incarne la « présence » de Soulages, Christian Bobin nous raconte son voyage en train la nuit de Noël 2018 pour fêter à Sète l'anniversaire du peintre, ce qui lui permet de développer sa « thèse de philosophie » et d'achever un portrait intime et « en couleur » du peintre de l'outrenoir. Tout l'art déployé par l'auteur montre ici son efficacité : qu'on aime ou non la peinture de Soulages, on est séduit et touché.

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La puissance de la lenteur ..

18 Septembre 2019, 10:17am

Publié par Grégoire.

La puissance de la lenteur ..
La puissance de la lenteur ..

Parlant de sa ville natale, Christian Bobin fait exploser toutes les notions tristes d’appartenance, de racines, voire d’identité. Il dessine ses rues, ses maisons préférées, le ciel qui roule au-dessus et contracte le tout dans le dessin d’une feuille d’automne, ou la minuscule cathédrale d’un flocon de neige.  Celui qui était réputé immobile, plus sédentaire qu’un arbre, se révèle en vérité habitant de tous les mondes, vagabond de tous les ciels.

Extrait : 

« Les nuages traînent au-dessus des toits orangés de l’usine. Ils hésitent à rentrer chez eux. Ils sont la part la plus humaine du cœur. La rue du 4-Septembre est en pente. D’un côté elle se précipite vers l’usine, roule et cogne son front contre les ateliers dont les toits de tôle ondulée aux bords coupants blessent les nuages. De l’autre côté la rue attaque Dieu par la face nord, elle monte, s’arrache à son bitume vérolé de petites pierres, bondit vers une colline où des arbres secouent coquettement leur chevelure à gauche, à droite. »

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On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.

4 Septembre 2019, 00:00am

Publié par Grégoire.

On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.

Patrice Franceschi est un écrivain et aventurier français. Il est également cinéaste, aviateur, marin et officier de réserve. Il a reçu en 2015 le prix Goncourt de la nouvelle pour son livre Première personne du singulier. Il vient de publier un recueil de nouvelles d'anticipation dans lesquelles il imagine quel serait le monde demain s'il est livré au transhumanisme et à la transparence: Dernières nouvelles du futur (éd. Grasset, février 2018).


FIGAROVOX.- C'était le dernier endroit que vous n'aviez pas découvert, mais à présent c'est chose faite: l'infatigable aventurier est parti en expédition dans le futur. Cette exploration était-elle à la hauteur des précédentes que vous avez accomplies?

Patrice FRANCESCHI.- Pour un écrivain aventurier, littérature et aventure sont absolument consubstantielles, comme le sont d'ailleurs le risque et la vie. Cette question me hante depuis des années: que va devenir l'homme demain? Car aujourd'hui l'homme est attaqué de toute part par la modernité. L'exploration de l'avenir m'est apparue comme une nécessité intérieure absolue. Dans les deux pôles de mon existence, que sont l'écriture et l'aventure, j'ai tenté de comprendre comment marche le monde, de découvrir ce qu'est la vie, et de savoir qui sont les hommes. J'ai donné quarante années de ma vie, d'aventure en aventure, de guerre en révolutions, à tenter de répondre à ces trois questions. Celle que je pose à présent est l'ultime, mais de toutes la plus grave: que va devenir l'homme? Avant moi, Huxley et Orwell se la sont posée. J'ai voulu rejoindre dans ce livre la même préoccupation que ces deux grands auteurs que j'admire.

L'une de vos nouvelles est précédée de cette note du narrateur: «Toute ressemblance avec les événements [actuels] ne saurait être qu'exagérée». Allez savoir pourquoi, mais on a du mal à s'en convaincre…

Littérature et aventure sont absolument consubstantielles, comme le sont d'ailleurs le risque et la vie.

Et vous auriez raison, car nous avons déjà fait aujourd'hui un premier pas dans le monde du futur! Un écrivain, à mon sens, doit écrire uniquement s'il a quelque chose à dire. Pour avoir passé la plupart de mon existence dans des sociétés qui ne sont pas la mienne, j'ai acquis une expérience sur le monde d'aujourd'hui, et c'est à partir de cette expérience de quarante années d'aventure et d'engagements que j'ai essayé d'imaginer le monde de demain. En particulier, les cinq années que j'ai vécues aux côtés des Kurdes de Syrie dans leur lutte contre l'islamisme sont celles qui m'ont le plus marqué. Peut-être aussi le plus inquiété… Dans la bataille de Manbij à l'été 2016, ces quatorze nouvelles que j'avais en tête depuis longtemps se sont d'un seul coup cristallisées. J'ai demandé à mes camarades un peu de papier et un crayon, et pour la première fois depuis longtemps, j'ai écrit un livre entièrement à la main... Le hasard a d'ailleurs fait que la bataille s'est achevée le jour même où je mettais un point final à ce livre. C'est dire combien pour moi l'écriture est consubstantielle à la vie et à l'aventure.

Justement, le voyage que vous nous faites accomplir est inquiétant: d'une nouvelle à l'autre, on sombre un peu plus dans l'inhumanité morne d'un futur où la vidéosurveillance a annihilé toute forme d'intimité, la «médecine prédictive» vous apprend avec précision toutes vos infirmités à venir… Face à cela, quelques irréductibles résistent encore et toujours au culte de la performance et au transhumanisme, réunis sous la figure tutélaire de Sénèque. Qu'a donc à nous enseigner la philosophie stoïcienne sur notre futur?

Puisque j'ai tenté, modestement mais avec fermeté, de faire avec ce livre ce qu'Orwell et Huxley ont fait respectivement dans 1984 et Le meilleur des mondes, j'ai choisi d'adopter une vision toute aussi pessimiste. Mais je ne pouvais pas laisser le monde de demain sans espoir (à défaut d'illusions). J'ai donc introduit dans mon livre un réseau de résistants, baptisé «réseau Sénèque», parce que la philosophie stoïcienne qui a fait la civilisation occidentale et la grandeur de notre culture possède encore aujourd'hui en elle-même tous les ingrédients intellectuels, éthiques et littéraires pour résister à la destruction de l'homme en tant que tel. Contre nous, le transhumanisme ne dit rien d'autre que cela: l'homme tel que nous le connaissons a fait son temps, et il doit être remplacé par un homme meilleur, augmenté. J'affirme donc que c'est dans la philosophie stoïcienne que nous trouverons la force de faire l'homme de demain tel que nous le voulons, et non tel que les transhumanistes le rêvent. L'humanisme a plongé ses racines dans le stoïcisme: les Lumières nous ont enseigné que la finitude est bien plus souhaitable que l'éternité. Nous avons besoin de cette philosophie pour résister aux pièges d'une nouvelle humanité.

Or ce «réseau Sénèque», sorte d'ultime sursaut de la conscience morale de l'humanité, prétend sous votre plume «accroître éthiquement» l'homme. Mais l'augmentation morale de l'humanité, en quoi cela consiste exactement?

La grande erreur de la modernité est de faire du progrès technique un absolu.

Dans la société de surveillance généralisée, qui est déjà en train de s'installer, nous sommes menacés dans notre liberté. Je fais aussi le constat que les progrès humains, éthiques, ne cessent de stagner, alors même que les progrès technologiques sont en plein essor. Or il me semble que l'augmentation technique est secondaire par rapport à l'augmentation éthique, qui consiste à augmenter la moralité du comportement des hommes. Une humanité où les gens se comporteraient infiniment mieux les uns envers les autres serait une putain d'humanité augmentée! Voilà la vraie société de bonheur, celle que nous devons défendre! Les progrès technologiques, eux, nous promettent certainement une augmentation sur le registre de la performance, mais au prix d'un asservissement de l'humanité à la raison du progrès. Le réseau Sénèque n'est pas contre la technologie en soi, mais il s'oppose contre le veau d'or de cette technologie. Or un marteau n'est jamais une valeur, ce n'est qu'un outil. La grande erreur de la modernité est de faire du progrès technique un absolu. Et quand un homme finirait par atteindre enfin l'éternité promise ici-bas, il ne s'agirait pas d'une victoire contre la mort, mais au contraire d'une angoisse encore plus profonde de la mort. Devant une telle promesse, n'importe qui ne peut que se réfugier dans sa solitude et fuir toutes les menaces... pour ne pas perdre une vie si chèrement gagnée.

Parmi les questions éthiques que vous soulevez, il y a celle de la surveillance: tel l'œil de Dieu fixant Caïn dans le vers hugolien, vos personnages sont épiés par des caméras jusque dans leur salon. À l'heure des réseaux sociaux, de l'état d'urgence, de #MeToo et des bureaux en open-space, ne vit-on pas déjà dans cette société de la transparence?

Tout mon livre dit une chose, c'est que plus que jamais, la modernité est une suite d'attaques contre l'humanisme, contre l'homme tel que nous nous le représentions jusqu'à maintenant, avec sa finitude et sa fragilité. En réalité, la modernité d'aujourd'hui affirme que la vie privée doit devenir une anomalie, et que la transparence est une obligation morale. Tout ce que nous dissimulons devient suspect: ce qui faisait notre individualité et notre liberté est alors remis en cause. Cette idée s'installe tout doucement que nous sommes tenus de tout dire, de tout partager de notre intimité. Bernanos l'avait compris, lui qui disait que «la civilisation moderne est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure». Comme Huxley et Orwell, Bernanos était hanté par le futur, non un futur comme fiction mais comme anticipation, et la réalité aujourd'hui lui donne raison. Car les attaques contre l'humanisme, que relatent ces nouvelles, sont aussi des attaques contre notre intériorité. Supprimer le dialogue intérieur pour l'extérioriser, dans la surveillance absolue, c'est le monde glacial qu'on nous vend avec un immense sourire. La novlangue qui apparaît dans ces nouvelles traduit cette conspiration visant à transformer les citoyens que nous sommes en «consommateurs», vivant finalement dans une termitière immense. Mais ce monde-là se fait sans nous, sans qu'un consentement collectif nous ait été demandé. Si nous ne réagissons pas dès aujourd'hui, nos enfants vivront dans un monde qu'ils n'auront pas choisi, en ayant même oublié qu'autrefois existait un monde libre dans lequel nous pouvions courir en toute insouciance à cheval dans les vastes plaines sans que quiconque ne vous demande quoi que ce soit. Avec les risques inouïs que cette liberté comporte, je crois néanmoins que son abandon provoquerait en nous une profonde nostalgie.

Ce monde du futur semble plus sûr que le nôtre. Et lorsque l'on se rebelle contre la machine, par exemple en laissant naître des enfants dont le séquençage génétique est insuffisamment parfait, on crée des monstres qui vont jusqu'à reproduire les crimes des nazis! Pourtant, vous faites malgré tout un éloge de l'imperfection…

La nouvelle que vous évoquez dans votre question dit une chose: il faut réfléchir, non pas seulement à ce que nous faisons, mais sur ce que nous faisons. Or lorsque l'on nous vend la «médecine prédictive», il faut y réfléchir à deux fois! Poussée à son terme absolu, la médecine prédictive ne peut que devenir la prison effroyable des individus les plus faibles. Nous courons le risque de retourner à l'eugénisme et à l'exploitation des plus faibles par les plus forts. Il ne faut pas préférer les imperfections de l'homme tel qu'il est, mais se méfier des paradis que l'on nous promet. Seul l'exercice de la philosophie et de notre libre-arbitre peut nous permettre de discriminer entre les innovations que l'on nous propose, pour reconnaître celles qui contreviennent à l'idée que nous nous faisons de notre liberté. Entre l'imperfection de l'homme et la promesse d'un paradis glaçant, je crois que nous devons nous méfier. Cette nouvelle engage tout le monde à faire de même.

Dans une société qui donne le primat à l'économie et à la sécurité, la poésie sera à ce point inutile qu'on ne voudra même plus en entendre parler.

Un alpiniste rétorque quelque part dans une nouvelle, au juge qui lui reproche d'avoir pris des risques inconsidérés: «L'alpinisme est fait pour dépasser les bornes - que nous appelons limites. […] À quoi bon vivre longtemps, si c'est pour ne pas vivre pleinement?» Selon vous, pas de liberté sans prise de risque?

Le risque est consubstantiel à la vie, et cela signifie que l'on ne peut vivre sans l'accepter. Tout cela traduit l'idée d'un continuum entre la vie, le risque et la liberté. À l'époque dans laquelle nous entrons, où la sécurité et la prospérité deviennent les étalons de tous les choix humains, nous sommes tentés d'éliminer toute vie libre, pour nous précipiter dans une société entièrement aseptisée. Il y a encore trente ans, nous avions une profonde admiration à l'égard des hommes qui prennent des risques. Aujourd'hui, ceux-là sont suspects, et peut-être me reprochera-t-on d'ailleurs moi-même d'avoir couru des risques inconsidérés. Nous sommes déjà en train de changer de paradigme, et le résultat de tout cela sera l'édification d'une immense prison à barreaux dorés, en produisant quantité de normes et de procédures, de bureaucraties dont le seul but est de nous empêcher de vivre nos aventures.

L'acte suprême de résistance face à cette dystopie du (proche) futur, c'est d'échapper à Big Brother pour lire Verlaine, Saint-Exupéry ou Térence. Pourquoi eux?

J'ai choisi Verlaine car c'est l'un de mes poètes préférés. Par ailleurs, dans une société qui donne le primat à l'économie et à la sécurité, la poésie sera à ce point inutile qu'on ne voudra même plus en entendre parler, et ceux qui auront encore envie d'en lire seront contraints de se cacher pour le faire! Dans ma première nouvelle, qui imagine la société de surveillance de demain, j'imagine donc que les utilitaristes du futur interdiront la lecture de nos grands poètes, car c'est une perte de temps pour les consommateurs.

Térence… ah, Térence! C'est lui qui, au début de l'empire romain, institue avec Scipion les fondements d'une éthique. C'est lui aussi qui aurait dit cette belle phrase: «Rien de ce qui est humain ne m'est étranger». À mon sens, c'est là le début de l'humanisme, le vrai, un humanisme viril! Ce même humanisme qui réapparaît avec la Renaissance et est affirmé encore avec force par les Lumières.

Quant à Saint-Exupéry, il est comme moi aviateur et écrivain. Sa plume a la dimension de l'espace: il a toujours cherché à vivre sa liberté puissamment, préférant profiter intensément de chaque seconde plutôt que de compter le nombre des années. Saint-Exupéry est à mon sens un héritier des philosophes stoïciens pour cela.

Mais finalement, plus que l'attitude stoïque du philosophe, vous semblez adopter l'ironie cynique du pessimiste… à l'image d'ailleurs des ultimes lignes du livre. Avec ces funestes Dernières nouvelles, est-ce que vous livrez votre dernier mot?

Je veux dire à tous ceux qui me lisent que nous ne devons jamais abdiquer notre raison et notre liberté.

La fin de ce livre laisse entendre un instant que l'homme libre et vrai aurait triomphé… Mais en réalité, je me refuse à le croire. Le monde est trop gris pour pouvoir être entièrement blanc ou noir. Je ne crois pas que nous puissions faire du monde de demain exactement le monde que nous voulons. C'est un appel à la vigilance: je veux dire à tous ceux qui me lisent que nous ne devons jamais abdiquer notre raison et notre liberté. C'est un risque renouvelé à chaque instant. La Fontaine déjà l'avait compris: si l'on veut vivre, il faut préférer la liberté du loup maigre et efflanqué que la sécurité du chien gras, entravé par ses chaînes. Je plaide donc que nous devons préférer cette liberté absolue à toutes les autres. Et de tous les livres que j'ai écrits, celui-ci est celui auquel je tiens le plus, car j'y ai dit avec le plus de force l'inquiétude qui m'envahit. Lorsque j'ai commencé à écrire, il y a des années, jamais je n'aurais imaginé avoir ces craintes. J'ai toujours cru à la liberté, et je souffre aujourd'hui de la voir ainsi menacée.

http://www.lefigaro.fr/vox/culture/2018/02/16/31006-20180216ARTFIG00331-patrice-franceschi-l-idee-s-insinue-que-nous-sommes-tenus-de-tout-partager-de-notre-intimite.php

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Et il me parla de cerisiers, de poussières et d'une montagne

4 Juin 2019, 08:45am

Publié par Grégoire.

Et il me parla de cerisiers, de poussières et d'une montagne

Il faut parfois toute une vie pour apprendre à marcher.

Nous avons tous peur, hommes, femmes, jeunes, vieux, quelles que soient notre culture, nos croyances. Nous refusons de l'admettre, parce que nous en avons honte. Mais si on "ne fait pas la peau" à la peur, c'est elle qui nous tuera, à petit feu. C'est elle qui nous pousse à faire des choses épouvantables, ou simplement stupides, qui nous font encore plus honte. C'est elle qui est le plus souvent à l'origine du ratage de nos vies et du fait que nous pouvons aussi détruire celle des autres.

Les signes les plus puissants, les plus "modificateurs" de nos existences sont le plus souvent portés par des êtres qui nous ont devancés à pas de géant et qui nous tendent la main pour nous aider à les rejoindre, qui sèment des graviers pour nous rendre le chemin plus facile. C'est l'adulte qui retient par l'épaule un enfant trébuchant, qui lui enseigne que, pour marcher, on ne peut avancer qu'un pied à la fois.

Faire attention, évaluer une situation, un risque, est une démarche saine et logique qui n'a rien à voir avec la peur irrationnelle. La peur est une réponse émotionnelle, en générale mauvaise, disproportionnée et sans fondement. La peur finit pas nous pousser dans l’auto-détestation puis dans l'autodestruction. Or comment peut-on vraiment aimer si on ne s'aime pas ? Comment espérer être aimé si on ne s'aime pas. "

Certaines rencontres peuvent-elles changer le cours d’une existence ? Assurément. Une extraordinaire leçon de vie attend Paul Lamarche, Paul qui pense que réussir sa vie, se résume à… réussir.
Un Noir américain à la carrure d’athlète rencontré en prison et un puissant homme d’affaires japonais qui parle de cerisiers et de poussières, d’autres encore, lui permettront enfin de comprendre que l’on ne réussit que lorsque l’on se met debout. Paul admettra enfin que les peurs ont mené sa vie jusque-là. On ne peut marcher que lorsqu’on dépasse les craintes qui nous entravent tous et nous empoisonnent. La vie est au bout du chemin.


Un roman tour à tour parabole moderne de la découverte de soi, récit d’une amitié profonde et histoire d’amour incandescente.

 

"Il y a bien plus de choses qui nous font peur, Lucilius, que de choses qui nous font mal." Sénèque - Lettres à Lucilius

"Accomplis chaque jour une chose qui te fais peur." Eleanor Roosevelt 

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Esclave des milices

24 Février 2019, 01:53am

Publié par Grégoire.

Esclave des milices

Lorsque l'on découvre son sourire charmeur, difficile d'imaginer les atrocités qu'il a pu vivre. Alpha Kaba, 30 ans, est un miraculé. Sous son dashiki, un vêtement traditionnel typique de l'Afrique de l'Ouest, le jeune homme porte les stigmates d'un voyage au bout de l'enfer. Des blessures profondes, pas toujours visibles.

Le cauchemar commence en 2013, lorsque la station de radio pour laquelle il travaille, à Kankan, la deuxième ville de Guinée-Konakry, est jugée trop critique. Alpha est journaliste sportif, mais il intervient aussi dans une émission politique au cours de laquelle les citoyens discutent des problèmes du quotidien et qui ne plaît pas au pouvoir en place, celui d'Alpha Condé.

 

Replonger dans son parcours n'est pas simple pour Alpha 

Replonger dans son parcours n'est pas simple pour Alpha © Radio France / Mathieu Message

Le jeune journaliste est alors officiellement jugé responsable des troubles qui accompagnent la visite du président à Kankan. À tel point que des militaires sont envoyés pour détruire les locaux de la radio. Alpha Kaba est menacé de mort et se trouve contraint de fuir son pays.

"On a simplement fait notre travail de journaliste : fournir des informations au peuple, confie Alpha. On se disait que ça allait se calmer mais ce n'était pas le cas. Je suis parti au Nord, chez un ami, pour ne pas mettre en danger mon foyer."

Alpha veut rejoindre sa grande sœur en Guinée-Bissau, car rester dans son pays n'est pas sûr. Mais les choses se compliquent : il prend finalement la direction d'Alger, sous les conseils d'un journaliste algérien. Il y reste un mois et se lie d'amitié avec un groupe de jeunes Africains vivant dans un squat. Ce sont eux qui prennent la décision de rejoindre la Libye : "Je n'avais pas vraiment d'autre solution. J'étais seul et loin de chez moi. Mais je me suis jeté dans la gueule du loup."

Barbarie en Libye

Alpha arrive à Bani Walid avec deux amis : Abdoulaye, un Gambien, et N'Diaye, un Sénégalais. Ils découvrent rapidement le sort qu'on y réserve aux noirs. "Pour les Libyens, nous sommes une denrée rare.Un noir qui se promène dans la rue, c'est impossible car il est tout de suite capturé pour être revendu en tant qu'esclave."

Alpha est séparé de ses amis. Ses "patrons", comme il les appelle, le font travailler dans des plantations de dattes ou sur des chantiers. Torturé, il travaille pour survivre et espérer un repas dans la journée. L'enfer va durer deux ans. Si le travail est mal fait, ce sont des coups de crosses dans la tête ou des balles tirées dans le pied qui servent de punition. Des sévices dont Alpha garde toujours la trace, sur sa peau.

Parmi les autres esclaves, il y a Ismaël, un Malien d'une vingtaine d'années. Alors que les esclaves du camp réclament leur repas, les gardiens demandent le calme. Des coups de feu sont tirés. Une balle traverse la gorge d'Ismaël. C'est aux autres esclaves de s'occuper du cadavre. Alpha a dû lui-même enterrer Ismaël.

"Quand je repense à tout ça, raconte-t-il depuis Bordeaux, je me dis que ce sont des hommes sans cœur. Je n'ai pas de haine pour une personne précise mais je me dis qu'ils sont sans cœur et ne méritent pas de vivre à notre époque. J'avais envie de me révolter mais je ne pouvais pas.  Mais depuis que je suis en France, ça va, je me dis que ce ne sont pas eux, ils ne sont pas conscients de ce qu'ils sont en train de faire. Et s'ils devaient être conscients, eh bien, ce ne sont pas des êtres humains. Car vouloir exploiter ton prochain, un être qui a du sang qui circule dans ses veines, parce que vous n'êtes pas de la même couleur, c'est être mauvais."

La Méditerranée, dernier espoir

À Bani Walid, Alpha est vendu à un nouveau "patron" qui réside à Sabratha. Ce dernier promet de lui faire traverser la Méditerranée "s'il travaille bien". Alors un jour, Alpha est autorisé à prendre la mer. "C'est une bande bien organisée, confie-t-il. Ils sont soutenus. Je ne sais pas par qui, mais ils sont soutenus financièrement. La manière dont le zodiac est confectionné, les matériaux utilisés." Le 2 octobre 2016, ils sont environ 150 à embarquer, dont des femmes enceintes et des enfants. Pas de GPS. La seule indication qu'on leur donne pour rejoindre l'Europe est de suivre l'étoile du Nord. Il fait nuit noire, les passagers sont affolés. Progressivement, le bateau prend l'eau.

"Je ne pensais plus. Je n'avais plus de salive dans la bouche tellement j'avais peur, se souvient-il avec douleur. On a prié, scandé « Allah wou akba », les Chrétiens comme les Musulmans ou les athées. Tout le monde répétait « Allah wou akbar ». Nous étions abandonnés au milieu de la mer.Notre Zodiac s'est percé une heure avant que nous tombions sur l'Aquarius.Nous n'avions plus d'espoir. Même à un ennemi, je ne souhaiterais pas ce que j'ai vécu. "

 

Alpha a traversé une partie de la Méditerranée sur un zodiac qui devait se percer une heure avant que l'Aquarius ne sauve les passagers du bateau pneumatique

Alpha a traversé une partie de la Méditerranée sur un zodiac qui devait se percer une heure avant que l'Aquarius ne sauve les passagers du bateau pneumatique © AFP / FEDERICO SCOPPA

 

À l'approche de l'Italie, leur embarcation coule. Alpha se retrouve en pleine mer et alerte le bateau venu les secourir, grâce au sifflet accroché à son gilet de sauvetage. C'est l'Aquarius qui le met en sécurité sur le sol italien. Alpha y reste une semaine. Dans un camp de réfugiés, à Pérouse, il prend des cours pour apprendre la langue locale. Mais Alpha n'a pas le temps pour cet apprentissage. Lui, parle français et veut rejoindre l'autre côté des Alpes. Il passe alors par Turin pour atteindre Grenoble. "Une nouvelle étape de survie" pour le jeune guinéen.

Une nouvelle vie en Gironde

Alpha se retrouve ensuite à Bordeaux. Un ami artiste y réside et lui explique comment procéder pour faire une demande d'asile. Il découvre aussi l'existence d'une "cabane", un refuge pour de nombreux migrants qui se retrouvent dans la capitale girondine. Le jeune homme explique qu'il était journaliste en Guinée. Destin ou hasard, les autres réfugiés pointent du doigt le bâtiment situé en face : "Va te renseigner ici, il y a une école de journalisme." Alpha pousse les portes de l'Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine, l'une des grandes écoles de journalisme en France. 

Touchée par son histoire, l'IJBA lui propose une formation de journaliste reporter d'images et une aide dans ses démarches administratives

Je suis un oiseau virevoltant, mais je me pose sur une branche quand elle existe.

Celui qui a connu l'enfer de la Libye renoue avec son métier et se lie d'amitié avec de nombreux étudiants de l'école. C’est là qu’il rencontre Clément Pouré, aujourd'hui journaliste indépendant, avec qui il a l'idée de transformer son témoignage en récit.

Aujourd'hui, Alpha Kaba vit dans un studio qu'il partage avec son cousin, au cœur de Bordeaux. Une situation qui le satisfait : "Je suis un oiseau virevoltant, mais je me pose sur une branche quand elle existe."L'Afrique, il y pense toujours. Ainsi qu'aux membres de sa famille, restés pour la plupart au pays. Il espère bientôt pouvoir serrer sa fille dans ses bras, élevée par sa sœur et qu'il n'a pas vue depuis 2013.

Grâce aux ventes de son livre, Alpha espère pouvoir créer une association pour aider les migrants qui se trouvent encore en Libye. L'avenir semble s'éclaircir pour lui. Avec, toujours dans un coin de la tête, le journalisme. Jusqu'à rêver de pouvoir, un jour, peut-être, créer sa propre chaîne de télévision ou sa station de radio afin que la presse survive en Guinée.

https://www.franceinter.fr/amp/monde/alpha-kaba-survivant-de-l-enfer-libyen-je-me-suis-jete-dans-la-gueule-du-loup

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Sapiens : une histoire de l'humanité ou

14 Février 2019, 03:07am

Publié par Grégoire.

nous avons aujourd'hui le pouvoir de nous auto-exterminer…

nous avons aujourd'hui le pouvoir de nous auto-exterminer…

Pour l'historien Yuval Noah Harari, l'homme est l'animal qui a inventé le “storytelling”. Ultimes scénarios : l'autodestruction, ou l'avènement d'une élite “augmentée” ?

Quand un jeune historien spécialisé dans la période des croisades et l'histoire militaire se lance dans un projet pharaonique, cela donne Sapiens, une brève histoire de l'humanité et un best-seller surprise de l'édition internationale. Yuval Noah Harari, 39 ans, professeur à l'université hébraïque de Jérusalem, a voulu écrire une histoire de l'humanité non pas du point de vue d'un pays ou d'une religion, mais dans une perspective réellement globale. Il nous raconte Homo sapiens, cet « homme sage » qui l'a emporté sur les nombreuses espèces du genre humain (Homo rudolfensis, Homo ergaster...) et du règne animal. Le résultat ? Un livre érudit et provocateur où il est autant question d'histoire que de biologie et de philosophie. Comment Sapiens a-t-il conquis le monde ? Nos succès nous ont-ils rendus plus heureux que nos ancêtres ? Pour Harari, l'histoire est un formidable laboratoire philosophique, qui permet de répondre aux questions contemporaines et essentielles. Rencontre.

Homo sapiens, écrivez-vous, fut d'abord un animal insignifiant, sans plus d'impact sur le milieu que le gorille ou la luciole.

Effectivement, jusqu'à ce que, tout d'un coup, le temps d'un battement de cils dans l'histoire de l'évolution, nous soyons devenus l'espèce dominante sur la planète. La domestication du feu a ouvert le premier gouffre significatif entre l'homme et les autres animaux ; l'usage des outils aussi. Mais le facteur déterminant qui nous a propulsés des marges au centre, c'est la fiction.

Vous voulez dire le langage ?

Tous les animaux possèdent une sorte de langage, et beaucoup, notamment les différentes espèces de singes, ont des langages vocaux. Mais le nôtre est singulier : il nous permet de transmettre des informations sur le monde qui nous entoure, mais aussi sur des choses qui n'existent pas. Nous sommes l'animal qui a inventé le « storytelling ». Cette capacité à tisser des mythes nous a permis d'imaginer des choses et de les construire collectivement, en masse et en souplesse.
Les fourmis coopèrent en nombre, comme les abeilles, mais de façon rigide. Les chimpanzés, ou les loups, travaillent plus souplement, mais ils ne le font qu'avec les individus qu'ils connaissent. Sapiens, en revanche, peut coopérer avec d'innombrables individus, grâce à une étonnante flexibilité, qui lui permet de modifier son système social, politique, économique... Pourquoi ? Parce qu'il est capable de tisser des mythes communs. Toutes les grandes réalisations humaines, de la construction des pyramides à la conquête de la Lune, sont nées de coopérations à grande échelle et s'enracinent dans des histoires, des mythologies : Dieu et le paradis, l'argent, la nation ou la justice... Aucune de ces choses n'a d'existence objective. Ni les Nations unies ni les droits de l'homme ne sont des faits biologiques, ils ne sont pas inscrits dans notre ADN. Il s'agit d'« histoires », certes bénéfiques, que nous avons inventées et qui nous permettent de cimen­ter notre ordre social, tout comme les sorciers « primitifs » le faisaient en croyant aux esprits. De même que les « sorciers » d'aujourd'hui croient sincèrement à la toute-puissance de l'argent et à l'existence des sociétés anonymes à responsabilité limitée.

Quels sont nos grands mythes actuels ?

On pourrait citer Dieu, les Etats-Unis ou Apple… Mais le mythe du « consumérisme » romantique, selon lequel il suffit d'acheter quelque chose pour résoudre ses problèmes, est sans doute l'un des plus puissants qu'Homo sapiens ait jamais inventé. De plus en plus d'hommes croient en cette histoire basique. Cela peut être une nouvelle voiture, un cours de yoga, une place de cinéma, mais c'est toujours quelque chose que vous consommez. Acheter devient même une activité politique : on boycotte tel produit, venu de tel endroit, fabriqué par telle société, et on manifeste sa position citoyenne. Ce mythe du consumérisme transcende toutes les frontières. Peu importe que vous soyez chrétien, juif, musulman ou hindou, que vous viviez en France, en Israël ou en Chine.

Vous constatez que cela n'a pas rendu Sapiens plus heureux, ou satisfait. Le bonheur, est-ce une question d'historien ?

C'est la plus grosse lacune de notre intelligence de l'histoire. La plupart des historiens se concentrent sur les idées des grands penseurs ou l'essor et la chute des empires. Ils n'ont rien à dire de l'influence de ces événements sur le bonheur et la souffrance des individus. Après l'essor de la chrétienté, ou de l'Empire romain, les hommes ont-ils été plus heureux ? Et si ce n'est pas le cas, qu'est- ce que cela nous dit de l'impact de la chrétienté ? Répondre n'est pas aisé, mais il est grand temps que les historiens s'y engagent.
Nous avons souvent traité du bonheur comme s'il dépendait de facteurs matériels – la nourriture, l'hygiène ou la richesse. Et pourtant, le plus souvent, il est d'abord lié à nos attentes. Or, si notre situation s'améliore, nos attentes augmentent, ce qui ne rend pas les hommes plus satisfaits que leurs ancêtres... Le capitalisme et le consumérisme, à la différence des systèmes religieux et idéologiques précédents, qui nous invitaient à nous satisfaire de notre condition, nous répètent que nous devons sans cesse en vouloir plus.

Revenons-en aux autres animaux sur lesquels Homo sapiens l'a emporté. Vous leur accordez une large place, ce qui est plutôt inhabituel dans un livre d'histoire ?

Les relations entre les hommes et les animaux sont négligées par les historiens, et pourtant il est impossible de comprendre notre histoire sans s'y intéresser. Au cours du XXe siècle, de plus en plus d'universitaires se sont penchés non plus seulement sur l'histoire des classes supérieures dominantes masculines, mais aussi sur celle du prolétariat, et des femmes. La prochaine étape majeure consistera à élargir encore le spectre des recher­ches, en prenant en compte le rôle des animaux dans l'histoire et l'impact que les hommes ont eu sur eux. Certains affirment que les transformations humaines sur l'environnement datent de l'avènement de l'industrie moderne. Mais ce bouleversement a débuté il y a des milliers de siècles, avant même l'invention de l'agriculture, avec l'action des chasseurs-cueilleurs, qui ont provoqué des extinctions de masse. Comme l'Australie avant elle, la Nouvelle-Zélande a été ébranlée par l'arrivée d'Homo sapiens : en deux siècles, la majorité de la faune, qui avait essuyé sans dommage le changement climatique d'il y a environ quarante-cinq mille ans, a disparu, de même que 60 % des espèces d'oiseaux.
Puis vint la révolution agricole : l'homme a domestiqué quelques espè­ces (poulets, vaches, cochons, moutons...) et en a fait la base de l'éco­nomie humaine. Aujourd'hui, Ces créa­tures représentent plus de 90 % des grands animaux de la planète. On compte quelque deux cent mille loups sauvages mais quatre cents à cinq cents millions de chiens. Un milliard de moutons, un milliard de cochons et plus de vingt-cinq milliards de poulets ! Nous n'avons pas seulement modifié l'équilibre écologique global, nous avons bouleversé les conditions de vie de ces animaux : s'ils ont connu une incroyable « success story » en termes de propagation, ce sont aussi les créatures les plus misérables qui aient jamais vécu. Nous les traitons comme des machines à produire de la viande, des œufs, du lait, en ignorant leurs besoins sociaux, physiques, psychologiques.

Homo sapiens serait un tueur en série écologique ?

D'autres animaux ont causé de vastes désastres écologiques. Mais les hommes opèrent à une nouvelle échelle, parce qu'ils sont autrement plus puissants et que la plupart des animaux sont cantonnés à une région du monde. Vous rencontrez certes des fourmis partout sur Terre, mais il s'agit d'espèces différentes. Avec l'homme, nous avons une espèce unique à l'origine d'un réseau complexe de transports, de systèmes politiques et économiques... Et Sapiens a désormais le pouvoir de modifier et de détruire l'écologie globale de la planète, ce qui est sans précédent dans l'histoire.

En détruisant l'environnement, nous avons aussi le pouvoir de nous auto-exterminer…

C'est une vraie menace. Mais il y a un autre scénario : le dépassement de nos limites biologiques, la capacité de créer un être « surintelligent » pourrait représenter la fin d'Homo sapiens. Nous avons connu plusieurs révolutions à travers l'histoire, mais une chose demeure inchangée : l'homme lui-même. La révolution cognitive qui nous a fait passer de singe insignifiant à maître du monde n'a, selon les scientifiques, impliqué que de menus changements dans la structure interne du cerveau. Un autre « petit » changement suffira peut-être à créer une seconde révolution cognitive et à transformer l'homme en un être différent en faisant fusionner biotechnologie, intelligence artificielle…, pour développer de supercapacités cognitives et mentales, allonger la durée de vie et relier des cerveaux humains à des ordinateurs. Il ne semble pas qu'une barrière technique insurmontable nous sépare de la production de surhommes ou de cyborgs, mêlant éléments naturels et artificiels. Google a récemment créé une société de biotechnologie, Calico, dont l'objectif est de triompher de la maladie, de la vieillesse et de la mort. On pourrait donc imaginer une petite élite de « superhumains » milliardaires, bénéficiant de très longues vies et de capacités augmentées, et un fossé plus abyssal que jamais entre ces derniers et la masse de pauvres sans emploi et « inutiles »...

De nombreux experts estiment que d'ici quarante ans une grande partie des emplois humains seront assurés par l'intelligence artificielle et que La question politique du XXIe siècle sera en effet : qu'allons-nous faire de ces milliards de gens « inutiles », qui n'auront aucune fonction dans l'économie ? Ce qui me préoccupe, c'est que nous laissons un petit groupe d'entreprises privées, Google, Facebook ou IBM, décider de ces orientations majeures. Si l'on veut s'opposer à ces projets de transhumanisme, qui prônent l'usage des sciences et de croyances pour améliorer nos caractéristiques physiques et mentales, on ne peut se contenter de pousser des cris d'horreur.

Des visions alternatives existent-elles ?

Pas vraiment. Les fondamentalismes religieux, aujourd'hui en plein essor, ne comprennent pas ces avancées technologiques et ne répondent pas aux nouveaux problèmes qui en sont issus. Ni la Bible, ni le Coran, ni la Torah ne peuvent leur apporter de réponses – ces textes sont tellement antérieurs à la génétique ! Le retour du religieux est un contrecoup comparable à ce que nous avons vécu au XIXe siècle, lors de la révolution industrielle, et qui a fait long feu faute d'offrir une alternative. En revanche, philosophes, artistes, intellectuels devraient urgemment s'emparer de ces questions et tenter de formuler des contre-propositions aux visions des Facebook, Google ou IBM. Mais, pour cela, ils vont devoir se saisir des questions génétiques, technologiques.

sapiens

Sapiens : une brève histoire de l’humanité, de Yuval Noah Harari, est, selon la quatrième de couverture, «un livre audacieux, érudit et provocateur». Mérite-t-il ces éloges? 

 

Première Partie – La Révolution cognitive

1. Un animal insignifiant : Il y a 70 000 ans, les hommes préhistoriques «étaient des animaux insignifiants, sans plus d’impact sur leur milieu que des gorilles, des lucioles ou des méduses». Par la suite sont survenues trois révolutions importantes qui ont tout changé : la révolution cognitive, il y a justement 70 000 ans, la révolution agricole, il y a 12 000 ans, et la révolution scientifique, qui fête à peine ses 500 ans. Ce premier chapitre (de la première partie qui porte sur la première de ces révolutions) raconte avec verve et humour que l’homo sapiens ne fut qu’une des espèces de la famille des êtres humains pendant très longtemps, avant que les autres espèces ne disparaissent ou que les sapiens ne les fassent disparaître…

2. L’Arbre de la connaissance : Après quelques tentatives infructueuses, les Sapiens réussirent à sortir de l’Afrique il y a environ 70 000 ans pour se répandre partout en Eurasie. Pourquoi cette tentative a-t-elle été couronnée de succès et pas les précédentes? L’auteur présente certaines hypothèses, mais toutes essentiellement liées au langage, même si bien d’autres espèces l’utilisent. Selon lui, «la caractéristique véritablement unique de notre langage, c’est la capacité à transmettre des informations non pas sur des hommes et des lions, mais sur des choses qui n’existent pas. (…) Cette faculté de parler de choses qui n’existent pas est le trait le plus singulier du langage des Sapiens». De là viennent les légendes, les mythes et les religions, mais aussi les inventions, comme les bateaux, les arcs, les flèches et les aiguilles à coudre (plus importantes qu’on pourrait le penser!), et par la suite les États, les droits de la personne, les «corporations» (ou personnes morales…), l’argent, etc. Toutes ces fictions ont ouvert la possibilité à sapiens de coopérer en plus grand nombre que toutes les autres espèces. Les fictions étant des fictions, sapiens ne s’est jamais empêché de les renier rapidement pour en adopter d’autres (par exemple, lors de révolutions, tranquilles ou pas)!

3. Une journée dans la vie d’Adam et Ève : Compte tenu du caractère relativement récent de nos sociétés, nous sommes encore fortement influencés par notre ancienne vie de chasseurs-cueilleurs. Par contre, il est bien difficile de savoir exactement comment ils vivaient, donc la part de leurs comportements qui expliquent les nôtres. Par exemple, étaient-ils monogames ou polygames? Étaient-ils violents ou pacifiques? Vivaient-ils dans l’abondance ou dans la misère? Selon l’auteur, il est impossible de répondre à ce type de questions, d’une part parce que nous n’avons pas assez d’information pour ce faire et, d’autre part, parce que cela supposerait que toutes les tribus de l’époque éparpillées un peu partout sur la Terre auraient adopté le même mode de vie.

On peut tout de même dégager certains points communs que l’auteur présente dans la suite de ce chapitre. Chose certaine, par exemple, les individus connaissaient beaucoup plus de choses qu’aujourd’hui pour pouvoir survivre, mais la collectivité en connaissait beaucoup moins.

4. Le déluge : Ce chapitre porte sur les nombreuses extinctions causées par Sapiens, avant même la révolution agricole. L’auteur mentionne notamment la disparition de la mégafaune en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Amérique, en Sibérie, à Madagascar et, en fait, à chaque endroit ou Sapiens mettait le pied. Cela montre bien que l’image qu’on nous donne des chasseurs-cueilleurs en symbiose avec la nature n’est qu’un mythe…

Deuxième partie – La Révolution agricole

5. La plus grande escroquerie de l’histoire : Cette escroquerie est le mythe fort répandu qui prétend que la révolution agricole fut une bénédiction pour les chasseurs-cueilleurs, qu’elle a rendu leur vie plus facile. Selon l’auteur, ce fut l’inverse : moins de loisirs, plus de travail, plus de famines, plus de maladies (souvent transmises par les animaux d’élevage ou en raison de la promiscuité de plus de Sapiens), plus de violences (et de guerres), alimentation moins variée et moins nutritive, etc. Il est vrai qu’elle a permis une plus forte croissance démographique et l’apparition d’élites choyées, mais aussi une baisse de la qualité de vie de la majorité de la population : «Telle est l’essence de la révolution agricole : la faculté de maintenir plus de gens en vie dans des conditions pires». Et cette citation s’applique encore mieux au sort des animaux d’élevage qui ont vu leur nombre exploser au prix de leur liberté, d’une vie beaucoup plus courte et de mutilations «inhumaines»…

6. Bâtir des pyramides : Paradoxalement, l’objectif de sécurité recherché par l’agriculture s’est rapidement transformé en insécurité. Trop de pluie, pas assez, crainte des voleurs, puis après, ponctions des dirigeants, tout cela a fait augmenter le stress des nouveaux agriculteurs (sans parler de ceux qui sont devenus des esclaves). Et seuls les bénéficiaires de ces craintes, qui formaient une élite choyée, remplissent nos livres d’histoire : «L’histoire est une chose que peu de gens ont faite pendant que tous les autres labouraient les champs et portaient des seaux d’eau».

La suite du chapitre porte sur la force de la fiction qui fait en sorte qu’un esclave peut accepter son sort ou qu’on puisse penser que tous les hommes sont égaux. Tout cela n’est dû qu’à la capacité des humains de se conformer aux codes de vie qu’ils se donnent et qu’ils respectent jusqu’au moment où ils se rebellent. L’auteur précise ensuite la place de l’imaginaire dans la réalité. Il distingue ce qui est objectif (comme la Terre), de ce qui est subjectif (qui relève de la croyance individuelle) et de ce qui est intersubjectif (qui relève de croyances partagées par un grand nombre, comme la religion, les droits de la personne, les États et la monnaie). Tant qu’un grand nombre y croit, ça fonctionne bien…

7. Surcharge mémorielle : Les premières traces d’écritures connues (sumériennes, il y a environ 5 ou 6000 ans) n’étaient pas des romans, mais servaient à compiler des niveaux de productions, probablement pour lever des impôts! Elles visaient à suppléer les lacunes des cerveaux des sapiens qui n’avaient jamais eu à traiter ce genre de données et ne pouvaient en stocker en grand nombre. Les systèmes d’écriture plus complets ne sont apparus que 3000 ans plus tard.

8. Il n’y a pas de justice dans l’histoire : L’auteur montre que les inégalités, qu’elles soient basées sur des classes, des castes, des ethnies ou les sexes, ont toujours reposé sur l’imaginaire intersubjectif. Cet imaginaire peut se manifester par des religions (castes en Inde), par des croyances en la révélation divine (la royauté et les esclaves), des lois (discrimination et sexisme un peu partout, et tout au long de l’histoire), un supposé mérite (les riches et les pauvres) ou des normes sociales (sexisme, racisme et discrimination). Les motivations et les mécanismes à la base des différentes formes d’imaginaire intersubjectif varient grandement. L’auteur en analyse un certain nombre dans la suite de ce chapitre. La partie sur la présence presque universelle du patriarcat est particulièrement bien menée, même si l’auteur n’apporte pas de conclusion ferme sur la question.

Suite : 

https://jeanneemard.wordpress.com/2016/05/16/sapiens-une-breve-histoire-de-lhumanite-2/

à propose de la science dite "historique", je me permets de rappeler ce mot de Hegel, issue de sa "philosophie de l'histoire" : 

"auparavant, les hommes lisaient les psaumes et les écritures saintes, cherchant ce qui est éternel, ce qui dans leur vie demeure au delà du changement, après -ma philosophie de l'histoire- ils liront les journaux, commenteront ce qui passe, change, devient et que l'on ne peut qu'interpréter.. car l'histoire n'est qu'une relecture, une interprétation... celle de l'homme s'appropriant son passé comme il le veut, devenant pour lui-même un dieu.."

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Chaque vie, chaque existence est sacrée !

2 Février 2019, 01:47am

Publié par Grégoire.

Rien ne justifie notre inhumanité, rien !

Rien ne justifie notre inhumanité, rien !

Mgr Benoist de Sinety, vicaire général du diocèse de Paris, en appelle dans un ouvrage à une conduite digne envers les migrants. Son plaidoyer est à la hauteur de son inquiétude.

Votre témoignage est un texte de combat ?

Mgr de Sinety : « J'ai surtout voulu lancer un appel à la réflexion. Cette société où on ne réfléchit plus à ce que nous voulons vivre ensemble me navre. Nous sommes tellement soumis à des processus qui nous dépassent, que nous oublions ce qui fait sens, les valeurs humaines qui nous relient. »

Comment expliquez-vous le manque de mobilisation des intellectuels face à l'accueil réservé aux migrants ?

« Ce silence me frappe. Voici vingt ou trente ans, les situations de campements sauvages, par exemple l'occupation de l'église Saint-Bernard de la Chapelle en 1997, mobilisaient les artistes, les intellectuels, les médias. Récemment avec Mgr Aupetit, archevêque de Paris, nous sommes allés rencontrer les réfugiés qui campent à la Villette dans des conditions lamentables. Six sanisettes et huit robinets pour 2 000 personnes. C'est indigne. Et pourtant, là où nous aurions vu jadis une nuée de caméras, il n'y avait personne. L'indifférence est totale. Or rien ne justifie l'inhumanité réservée aux migrants.»

L'église elle-même se montre discrète. Hormis Mgr Malle, l'évêque de Gap qui lance un appel à la solidarité nationale, et vous grâce à ce livre, il y a peu de prises de paroles publiques

« Encore récemment lors de la Conférence des évêques de France, puis au Collège des Bernardins devant le président de la République, un traitement digne des migrants a été réclamé. Toutefois, je reconnais que ce sujet véhicule des peurs dans une société angoissée, peurs qui sont partagées par les chrétiens et dont les clercs ne sont pas exempts. »

Sur quel socle s'appuie cette indifférence au sort des migrants ?

« J'ai le sentiment que les quelques voix qui s'élèvent, dont celles du Défenseur des Droits, Jacques Toubon, ne portent pas. Cette absence de réaction stupéfiante me préoccupe aussi pour ce qu'elle nous dit de la société française. Mon livre vise à provoquer une réaction, à inciter les lecteurs à prendre leur responsabilité. J'ai le sentiment que les Français ne sont pas prêts à accueillir quelques milliers de personnes. Je ne veux pas stigmatiser ceux qui sont inquiets, simplement provoquer leur écoute. On ne doit pas s'interdire de réfléchir. »

Vous établissez un parallèle avec la politique d'accueil plus généreuse de l'Allemagne

« Que la France avec ses 67 millions d'habitants ait du mal à recevoir quelques milliers de réfugiés, cela me paraît fou ! Ou alors, cela revient à considérer que notre société est si fragile, qu'elle ne peut pas s'augmenter de ces personnes. Il est temps de réfléchir à ce que nous voulons ensemble. »

La crainte de l'islam ne renforce-t-elle pas cette frilosité ?

« C'est le grand tabou qui pèse sur la question des migrants. Parce que des petits-fils d'immigrés peinent à s'intégrer dans des banlieues difficiles, on en déduit qu'il est impossible d'accueillir d'autres personnes musulmanes. Alors que les deux situations sont sans rapport. »

Au-delà de la communauté chrétienne, qu'attendez-vous de vos concitoyens ?

« D'avoir le courage de s'affranchir des pensées préfabriquées. Il est nécessaire de s'interroger individuellement et collectivement, d'aller à la rencontre des migrants, de découvrir qu'ils ne sont ni une entité, ni des chiffres, mais des individualités, des personnes. Dès que l'on peut parler, échanger, les peurs s'estompent. Il faut avoir la sagesse de la réflexion. Je n'ai pas de solution politique à apporter. Ce n'est pas mon domaine. Je ne donne aucune leçon. Ma démarche, individuelle, espère une prise de conscience afin que l'on tende la main. Si cela pouvait susciter le débat, inciter à aller vers l'autre, à avoir un geste.. ».

"Il faut que des voix s'élèvent" Mgr Benoist de Sinety. Flammarion

Propos recueillis par Frédérique Bréhaut.

 

«Je ne suis pas prêtre pour donner des leçons, ni pour faire la morale, je suis devenu prêtre pour que tout homme puisse entendre cette bonne nouvelle : chaque existence est infiniment aimée de Dieu.

Ce qui me navre aujourd’hui, ce qui me met en colère lorsque j’observe les conditions de vie de ceux qui arrivent sur notre territoire et les réponses que nous leur apportons, ce sont ces discours qui atrophient nos cœurs. Chacun doit chercher des solutions pour faire une place à celui qui est sur notre sol. Il s’agit de dignité. De la leur. De la nôtre aussi.

C’est à la société civile – où les religions, et bien sûr l’Église catholique, ont une place singulière – de prendre le relais pour défendre le droit des migrants. Il faut que des voix s’élèvent...»

 

« On ne peut dire de personne qu’il soit insignifiant, puisqu’il est appelé à voir Dieu sans fin. » 

Marguerite Porete. Le miroir des âmes simples et anéanties.

 

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Sérotonine, génial.. ? J’ai cherché, mais je n’ai pas trouvé.

23 Janvier 2019, 03:07am

Publié par Grégoire.

Sérotonine, génial.. ? J’ai cherché, mais je n’ai pas trouvé.

Dernière page du livre d'où émane une lueur qui détonne radicalement avec le reste de l'ouvrage:

" (...) J'aurais pu rendre une femme heureuse. Enfin, deux ; j'ai dit lesquelles. Tout était clair, extrêmement clair, dès le début ; mais nous n'en avons pas tenu compte. Avons-nous cédé à des illusions de liberté individuelle, de vie ouverte, d'infini des possibles ? Cela se peut, ces idées étaient dans l'esprit du temps ; nous ne les avons pas formalisées, nous n'en avions pas le goût ; nous nous sommes contentés de nous y conformer, de nous laisser détruire par elles ; et puis, très longuement, d'en souffrir.

Dieu s'occupe de nous en réalité, il pense à nous à chaque instant, et il nous donne des directives parfois très précises. Ces élans d'amour qui affluent dans nos poitrines jusqu'à nous couper le souffle, ces illuminations, ces extases, inexplicables si l'on considère notre nature biologique, notre statut de simples primates, sont des signes extrêmement clairs.

Et je comprends, aujourd'hui, le point de vue du Christ, son agacement répété devant l'endurcissement des coeurs : ils ont tous les signes, et ils n'en tiennent pas compte. Est-ce qu'il faut vraiment, en supplément, que je donne ma vie pour ces minables ? Est-ce qu'il faut vraiment être, à ce point, explicite ?

Il semblerait que oui."

Michel Houellebecq, Sérotonine.

Sérotonine, génial.. ? J’ai cherché, mais je n’ai pas trouvé.

Au royaume du glauque

Sérotonine. C’est le nom d’un neurotransmetteur qui permet, sinon de voir la vie en rose au moins de la supporter. C’est aussi le nom du dernier roman de Michel Houellebecq. Avant d’en commencer la lecture, un conseil : procurez-vous quelques cachets.

Simplifions l’histoire: Florent-Claude Labrouste est un agronome dans la quarantaine qui décide de se soustraire à la vie sociale. Pas de se suicider, enfin pas tout de suite car il n’y aurait pas de roman, mais de disparaître, de s’évaporer. Ce qu’il fait en s’installant dans un hôtel Mercure (où l’on peut encore fumer) à la porte d’Italie, après avoir quitté sa compagne du moment, Yuzu, une japonaise qui copule, entre autres, avec des chiens, ce qui écœure le brave Florent-Claude « surtout pour les chiens ».


De là, Houellebecq nous embarque dans un récit où son héros, profondément déprimé, revisite sa vie tant sur le plan professionnel que sur le plan amoureux. Une vie de raté, qui fonctionne à la sérotonine. Cela nous vaut quelques scènes cocasses et deux beaux portraits. Celui d’Aymeric d’Harcourt, un copain rencontré à l’Agro, descendant d’une des plus prestigieuses familles aristocratiques françaises, qui a décidé d’exploiter lui-même un élevage de bovins sur les terres familiales, en Normandie, où se déroule l’essentiel du récit. Il ne s’en sort pas et la description d’un monde rural en crise, de paysans solitaires, désespérés, broyés par des politiques inadéquates, gagnés petit à petit par une colère inouïe résonne étonnamment avec l’actualité. Ces pages douloureuses sonnent justes et sont sans doute les meilleures du roman.
Et puis il y a Camille, le seul véritable amour de Florent-Claude, plus jeune que lui et avec qui il a vécu 5 ans. Elle l’a quitté quand elle a découvert qu’il la trompait avec Tam qui avait un « joli petit cul de black » auquel il n’a pas pu résister.
Après leur rupture, elle s’est installée comme vétérinaire, aussi en Normandie, où elle vit sans homme avec un fils de 5 ans qu’elle a eu lors d’une rencontre d’un soir. Florent-Claude espère la reconquérir et pour y parvenir ne voit pas d’autre moyen que de tuer son enfant, ce que l’on peut trouver original. Ou saugrenu. Voire stupide. Qu’on peut aussi interpréter à l’infini comme une métaphore de la fin de la civilisation occidentale incapable de se reproduire, ou de l’amour impossible, ou de la femme inaccessible dès lors qu’elle est mère, ou de ce que vous voulez pourvu que ce soit désespéré… Camille que l’on voit belle et attachante est le seul personnage lumineux de ce récit d’un glauque remarquable.

Voyage en Houellebecquie

Ces 300 et quelque pages (heureusement composées un peu gros) sont un voyage, une plongée plutôt, en Houellbecquie, principauté lugubre, recouverte d’un brouillard qui ne se lève jamais, où les femmes ne sont que des putes et/ou des salopes (c’est évidemment compatible) qui ne sont en fait que des chattes sur pattes, plus ou moins humides, et les hommes des bande-mous, déprimés et alcooliques quand ils ne sont pas « pédés » ou mieux pédophile allemand (rien de tout cela n’étant incompatible non plus dans ce roman aussi misogyne qu’homophobe). A la tête de cette principauté, règne le grand duc Michel qui prend un plaisir évident à décrire une société la plus désespérée possible, peuplée de sujets en perdition qu’il décrit avec un cynisme jubilatoire, parfois drôle, même si les ressorts comiques sont souvent un peu attendus.

Génie es-tu là ?

Comme il s’agit de Houellebecq il faut, paraît-il, chercher du génie. J’ai cherché, mais je n’ai pas trouvé. Certes, le récit est bien mené, mais rien dans l’écriture ne surprend. Et puis, que reste-t-il de ce texte qui relève autant de la fable que du roman ? A dire vrai, pas grand-chose.

Enfin, ce n’est pas tout à fait exact. Pour arriver au terme de ce périple en Houellebecquie, il faut régulièrement sortir pour prendre l’air. Lors d’une de mes escapades, je me suis baladé sur internet et suis tombé — par hasard ?— sur le concerto pour clarinette de Mozart interprété par Arngunnur Arnadottir (ci-dessous). Soudain, le monde a repris des couleurs. La beauté et la sensualité de cette jeune femme portée par son art jusqu’à l’abandon et la musique joyeuse de Mozart ont opéré comme un tsunami salvateur, submergeant de lumière et d’émotion le monde désespéré et désespérant de Houellebecq. N’en déplaise au grand duc Michel, la beauté, la grâce et le génie existent bel et bien. Pas besoin de sérotonine.

Jean-Marc Savoye

https://www.onlalu.com/livres/roman-francais/serotonine-michel-houellebecq-37607

 

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LE CRI : " L'art vaincra toujours le mensonge et la violence "

31 Décembre 2018, 01:46am

Publié par Grégoire.

Alexandre Soljenitsyne, prix Nobel 1970, n'a pas la parole. Alors, il crie. « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. »

Alexandre Soljenitsyne, prix Nobel 1970, n'a pas la parole. Alors, il crie. « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. »

Comme le sauvage intrigué qui a ramassé un étrange objet – venu de l'océan ? dégagé des sables ou tombé du ciel ? - aux courbes compliquées et qui luit d'abord faiblement pour lancer ensuite de vifs éclats, de même qu'il le tourne d'un côté puis de l'autre, puis le retourne, essayant de découvrir ce qu'il peut en faire, s'efforçant de lui trouver une utilisation terrestre qui soit à sa portée, mais ne pouvant imaginer qu'il puisse avoir une plus haute fonction. 

Ainsi sommes-nous, tenant l'art entre nos mains, convaincus d'en être les maîtres : nous avons l'audace de le diriger, de le renouveler, de le réformer ; nous le vendons pour de l'argent, l'utilisons pour nous attirer les faveurs du pouvoir, le transformons parfois en amusement - jusqu'aux chansons populaires et aux boîtes de nuit - ou, à d'autres moments, le brandissons comme une arme - carotte ou bâton - pour les besoins éphémères de la politique ou de mesquins idéaux sociaux. Mais l'art n'est pas souillé par nos efforts, pas plus qu'il ne s'écarte de sa vraie nature, car, à chaque occasion et pour chaque application, il nous révèle un peu de son feu interne et secret.

Pourrons-nous jamais, percevoir cette lumière dans sa plénitude. ? Qui aura l'audace de dire qu'il a pu définir les limites de l'art et qu'il en a recensé toutes les facettes ? Dans le passé, il est probablement arrivé que quelqu'un l'ait compris et nous l'ait fait savoir, mais nous ne nous en sommes pas contentés longtemps : nous avons écouté, puis nous avons oublié, et nous avons éparpillé cette connaissance de-ci, de-là, pressés comme d'habitude d'échanger ce que nous avions pourtant de meilleur, pour quelque chose de nouveau. Et lorsqu'on nous redit cette vérité ancienne, nous ne nous souvenons 'même plus que nous la possédions déjà. 

L'artiste se considère comme le créateur d'un monde spirituel qui lui est propre : il porte sur ses épaules la responsabilité de créer ce monde, de le peupler et d'en assumer l'entière responsabilité. Mais il est écrasé sous ce fardeau, car un génie mortel n'est pas en mesure de supporter une telle charge. De même que l'homme, après s'être déclaré le centre de la vie, n'a pas réussi à construire un système spirituel équilibré. Et fi l'infortune s'abat sur lui, il en rejette le blâme sur l'éternel manque d'harmonie du monde, sur la complexité des âmes brisées du temps présent, ou sur la stupidité du public. 

D'autres artistes, reconnaissant l'existence d'une puissance supérieure, travaillent avec enthousiasme comme d'humbles apprentis sous le regard de Dieu. Mais alors, leur responsabilité : face à tout ce qu'ils écrivent ou peignent, et face aux âmes qui reçoivent leur message, est plus astreignante que jamais. En revanche, ils ne sont plus les créateurs de ce monde ni ne le dirigent. Pour eux, le doute n'est plus possible : l'artiste a seulement alors une conscience plus aiguë que celle des autres de l'harmonie du monde, de sa beauté et de sa laideur, de l'apport de l'homme, qu'il doit transmettre intelligemment aux autres. Et dans le malheur, et même au plus profond de la détresse de l'existence, dénuement, prison ou maladie, sa certitude d'une permanente harmonie ne l'abandonne jamais. 

L’irrationalité de l'art, ses éblouissants revirements, ses découvertes imprévisibles, l'influence explosive qu'il a sur les êtres humains, tout cela contient trop de magie pour être épuisé par la vision que l'artiste a du monde, par la conception qu'il a de son art ou par l'œuvre de ses mains indignes. 

Les archéologues n'ont pas découvert de traces d'existence humaine qui n'aient connu de forme artistique. Dès l'aube de l'humanité, nous avons reçu l'art de mains que nous avons été trop lents à reconnaître. Et nous avons été trop lents à nous demander : pourquoi avons-nous reçu ce don et qu'allons-nous en faire ? 

Ils se trompent, et ils se tromperont toujours ceux qui prophétisent que l'art va se désintégrer, et mourir. C'est nous qui mourrons, l'art est éternel. Serons-nous capables, même au jour de notre mort, d'en percevoir tous les aspects et toutes les possibilités ?

 

Alexandre Soljenitsyne, prix Nobel 1970, Le Cri, article publié dans la revue L’EXPRESS, Paris, no 1104, 4-11 septembre 1972

 

 

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Mon visage et le sien -2-

23 Décembre 2018, 02:41am

Publié par Grégoire.

Mon visage et le sien -2-

Je m'assis sur un des bancs polis qui luisaient dans l'ombre fraiche, et m'asseoir, ne plus penser à me tenir debout, ne plus entendre l'écho de mes pas sur dalles, ce fut plonger d'un coup dans un grand silence, silence d'église redoublé du silence de mon corps, mais silence vivant, qui ne faisait pas disparaitre la présence. Je bus ce vide heureux comme une eau vivifiante. J'avais affronté le soleil et ses cymbales, les routes en pente, mon corps grinçant et pulsant, mon corps pétaradant, et j'étais arrivé là : l'esprit vidé par l'épuisement physique, disponible à ce qui est encore quand tout s'arrête et se tait.

Le vide bruissait, il était tout imprégné d'un être profond qui n'avait nul besoin d'en dire plus, et son silence était tout empreint de paroles avant qu'on les prononce pas la peine -- mais frémissantes, dont je devinais l'apaisement, et cela suffisait.

J'y restai longtemps assis ; j'en concevais un bonheur tellement grand qu'il n'avait pas de limite, un bonheur immense, vraiment. J’étais là et mon esprit flottait autour de mon corps calmé, et lez monde soutenu de douze énormes piliers vibrait à mon unisson. Quelque chose de tout petit, de très fin, d’infime vis-à-vis des efforts que je venais de faire sur la route, et de la masse du bâtiment où j’étais entré, palpitait en moi comme une toute petite respiration, comme un murmure, comme le ressac des images verbales avant qu’on les prononce,  dont on ne sait pas d'où elles viennent, et elles passent, et reviennent, sans insister ni s arrêter. Ceci à quoi je ne laissais d'habitude jamais place, je l'écoutais. Cela pouvait durer, je pouvais rester là tout le temps qu'il faudrait. Le monde avait une présence tranquille et m'accueillait enfin. Quand je repartis, je remarquai une tirelire fixée sur la porte, et un petit mot du conseil municipal qui en appelait aux dons, car entretenir une si belle église coûte cher à un petit village, et si les subventions avaient été demandées, elles tardaient. Je revins dans le même village des années plus tard, en voiture. Les subventions avaient dû arriver car le village avait été refait, et un parking construit face à l'église. Elle avait été grattée pour montrer sa pierre, et son intérieur était éclairé de spots. Une sono dissimulée passait en boucle des chants de monastère. 

En faisant quelques pas dans la nef rénovée, je compris ce que Kundera voulait dire en parlant de l’imbécilité de la musique, quand elle est utilisée à des fins de décoration. L’église avait été mise en valeur, mise en scène comme représentation d'une expérience spirituelle, figurée par l'éclairage et la musique; on pouvait la visiter. «vous entendez la bande-son si reconnaissable de la spiritualité ? Retournons aux cars maintenant. »

Je ne restai pas. Je ne pouvais pas, l'espace était rempli, je ne pouvais rien écouter. Auprès de la porte je vis un petit interrupteur où l'on précisait : « Si vous voulez interrompre la musique pendant trois minutes, pressez le bouton. » Trois minutes m'auraient soulagé, mais je n'essayai pas.

Qu'avais-je connu dans cette église romane du Mâconnais, du temps où elle était oubliée, avant qu'elle ne soit mise en valeur ? J'y avais trouvé ce pour quoi elle avait été faite. J'avais trouvé ce que maintenant la musique et l'éclairage désignaient, en empêchant ainsi de le vivre : un moment de présence pure, Où vide et silence me laissaient être, où j'avais tout le temps et toute la place d'être, comprenant quelque chose que je ne savais pas avant de venir là, car jamais je ne pensais écouter le vide. Le vide permet ce que le rempli ne permet pas ; il est trop occupé.

À l'époque je cherchais noise à mon corps, je le martelais pour qu'il résonne, pour qu'il se fissure, se fende et s'effondre enfin, libérant ce à quoi j'aspirais, cette petite flamme infime que je pensais être le plus vivant en moi, et que la façon que j'avais de mener ma vie, pensais-je, m'empêchait alors d'entendre et de déployer. Je pensais devoir être ailleurs, et j'y allais à vélo.

Je cherchais quelque chose, je faisais des kilomètres pour cela, et j'avais trouvé le vide. Mais le vide n'est pas rien. Lorsqu'on se tait, lorsqu'on ne s'agite plus, qu'il ne se passe rien de particulier, le monde existe encore, et même mieux : il recommence d'évoluer enfin. Le vide ce n'est pas rien ; c'est même l'état des choses avant tout.

 

Alexis Jenni, mon visage et le sien.

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