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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Articles avec #films

Noces

6 Avril 2017, 04:00am

Publié par Grégoire.

Noces

Zahira a beau vivre en Belgique et être une jeune fille de son temps, son destin est scellé et elle n’a pas son mot à dire quand ses parents lui annoncent qu'elle doit se marier. Ils ont choisi pour elle trois prétendants. Zahira refuse, car elle entend se marier avec un homme dont elle tombera amoureuse. Elle compte sur le soutien de son grand frère Amir à qui elle toujours tout confié. Sa grande soeur, qui a été obligée d'épouser un homme qu'elle n'aime pas, essaie de la ramener à la raison. Zahira rencontre Pierre, dont elle s'éprend. André, le père du jeune homme, tente de plaider sa cause auprès des parents de la jeune fille...

 

Étudiante bien dans sa peau, Zahira, 18 ans (Lina El Arabi, parfaite), caresse des projets avec son amoureux. Mais, attachés à la tradition, ses parents souhaitent la marier à un jeune Pakistanais qu’ils choisiront. Zahira espère que son frère aîné adoré, Amir (excellent Sebastien Houbani), va l’aider à se sortir de cette situation. Ce long-métrage s’inspire d’un fait divers bruxellois qui a attiré l’attention de Stephan Streker. Féministe sur les bords, le réalisateur belge tenait à conter une tragédie d’aujourd’hui avec tout ce que cela implique. Peu importent le lieu et les personnages, c’est l’engrenage dans lequel est prise son héroïne et dont il offre une terrible radioscopie qui l’intéresse. Stephan Streker s’abstient de porter un jugement, il se « contente » de montrer les faits et, malheureusement, la réalité suffit. Aucun des protagonistes, ni même le spectateur, ne sort indemne du drame qui se joue, tant on s’identifie à Zahira et à son combat pour la liberté. Son parcours rappelle celui d’Hedi, lui aussi contraint d’unir son destin à une inconnue dans le récent film de Mohamed Ben Attia. Ou Just a Kiss, de Ken Loach, qui immortalisait le coup de foudre d’un Pakistanais et d’une Irlandaise. Le désir d’émancipation se heurte à chaque fois au choc des cultures et au poids social.

 

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Harmonium.

20 Février 2017, 05:32am

Publié par Grégoire.

de Kôji Fukada.

de Kôji Fukada.

Toshio, sa femme et leur fille mènent une vie sans histoire, à la périphérie d'une grande ville. Sans histoire et un brin morose. A table, Toshio ne dit pas un mot. Le repas fini, il rejoint son atelier de métallerie qui jouxte leur maison. Le travail est son refuge. Un matin, alors qu'il est à son établi, il aperçoit dehors un homme qui se tient droit comme un i, sans veste, sa chemise blanche boutonnée jusqu'en haut. Un fantôme ? Toshio s'approche de lui, le salue. Ils ont un bref échange. On comprend qu'ils se sont connus naguère, en prison. Ellipse. Peu après, la femme de Toshio apprend que son mari a offert à l'automate blanc emploi, gîte et couvert. Cet étrange invité, que Toshio présente comme « un vieil ami » pour justifier sa présence, va apporter l'étonnement, le trouble, le désordre. Bref, l'histoire qui manquait tant au foyer...

Tout cela est amené pas à pas par Kôji Fukada, qui entretient brillamment un suspense insolite et indéfinissable. Ce cinéaste japonais s'était distingué, en 2013, avec Au revoir l'été, une comédie solaire, douce-amère, très rohmérienne. Harmonium est plus sombre, plus tordu. Mais pas immédiatement. Le nouveau locataire a beau avoir une drôle d'allure, il se montre très poli, bienveillant et même doué pour des activités inattendues. Ainsi, l'harmonium. La jeune fille y joue, elle doit bientôt passer un examen, alors il l'aide. La mère est touchée. Elle s'avère, surtout, de plus en plus sensible au charme mystérieux de cet homme.

Mais au mitan du film, un drame survient. Un nouveau chapitre débute alors, qui nous transporte huit ans plus tard. La famille vit au même endroit, le joueur d'harmonium n'est plus là, la fille est handicapée, la mère est devenue une obsessionnelle compulsive. Mais à y regarder de plus près, le père, lui, semble plus loquace, plus vivant ! Voilà ce qui fait le sel de ce thriller psychologique qui sonde l'assujettissement à l'autre, l'autopunition et les méfaits d'un secret enfoui.

Le plus fort, c'est que le film reste constamment palpitant, au bord du fantastique : les rares fois où l'on sort dehors, il n'y a personne dans les rues. Le cinéaste a lui-même écrit cette histoire tarabiscotée, à la violence sourde, révélatrice de rancoeurs effrayantes. La vision qu'il offre de la famille est cinglante à souhait. Mais non dénuée d'empathie pour les solitudes qui la constituent. —

Jacques Morice. Télérama.

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Les confessions, thriller politique et mystique

14 Février 2017, 05:36am

Publié par Grégoire.

Les confessions, thriller politique et mystique

 

Un moine, une rock-star, une auteure pour enfants au succès mondial et une tripotée de ministres de l'économie. Tous se retrouvent dans un palace allemand pour un G8 qui va décider de l'avenir de nombreuses nations, en particulier les plus pauvres. A la tête de ce séminaire de super VIP, le patron du FMI, un Français bien sûr… campé par Daniel Auteuil.

Que font les trois premiers cités dans cet environnement très politique ? Ils sont les invités-cautions de ce rendez-vous qui promet de bouleverser les cartes. Mais rien ne va se passer comme prévu. Car Daniel Roché (Daniel Auteuil) est retrouvé mort, étouffé par un sac plastique qui appartenait au moine (Toni Servillo). Qui devient le premier suspect. Tout petit problème, il a fait vœu de silence

 

Cet affrontement insolite entre la métaphysique et l’économie tourne à la fable altermondialiste, jusqu’au final, dont la poésie rappelle Vittorio de Sica.

Toni Servillo ? On jurerait qu’il porte une auréole...

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Juste la fin du monde

4 Février 2017, 05:33am

Publié par Grégoire.

“Juste la fin du monde”: le bouleversant portrait d’une famille à vif

“Juste la fin du monde”: le bouleversant portrait d’une famille à vif

Après douze ans de séparation, un écrivain revient dans sa famille pour annoncer qu’il est atteint du sida et va mourir. Xavier Dolan réussit une adaptation poignante de Jean-Luc Lagarce.

En prenant pour matériau la pièce éponyme de Jean-Luc Lagarce, Xavier Dolan s’essaie pour la deuxième fois à l’adaptation théâtrale. La première, c’était Tom à la ferme, d’après la pièce de Michel Marc Bouchard.

Les deux œuvres comportent beaucoup d’échos : deux portraits de famille anxiogènes ; un contexte provincial, voire rural ; et l’introduction d’un corps inadapté, plongé dans ce bouillon toxique au risque de sa dissolution. Dans l’un comme dans l’autre, c’est l’homosexualité qui vient frapper à la porte tel un invité dérangeant.

Histoires de familles

Certes le statut de Tom (interprété par Xavier Dolan dans Tom a la ferme) et celui de Louis diffèrent sur un point fondamental : le premier était le petit ami du fils de famille mort ; le second est le fils qui a choisi de rompre les attaches, est parti à la capitale faire sa vie (en l’occurrence devenir un auteur reconnu et célèbre) sans revenir voir les siens pendant douze ans. Mais Louis est à peine moins étranger à sa famille que Tom à celle de son petit ami. Et si le fils ici n’est pas déjà mort, il est quand même là pour apporter une funeste nouvelle, celle de son sursis.

Ce sont donc des histoires de familles qui aimantent le cinéma de Xavier Dolan vers le théâtre. Mais cette aimantation se double, tout particulièrement dans Juste la fin du monde, du désir de filmer la famille comme un petit théâtre. Voire comme du mauvais théâtre. Une scène, régie par sa somme de conventions, où chaque acteur se doit de tenir un rôle, endosser un costume, dire un texte non dénué de fausseté.

Le vernis à ongles n’est pas encore sec et la mère rate l’entrée en scène du fils

Louis, le revenant (au sens le plus littéral du terme), fait son entrée de façon inopinée, arrive en taxi sans avoir précisé l’heure, et c’est toute la mise en scène de la mère qui s’en trouve bousculée. Le vernis à ongles n’est pas encore sec et elle rate l’entrée en scène du principal intervenant, crie ses premières répliques depuis les coulisses d’une autre pièce.

Le film fait alterner des espaces scéniques centraux, où tous les comédiens se rassemblent : le salon à l’heure de l’apéro, la table en terrasse à celle du déjeuner, la salle à manger en fin d’après-midi ; et des travées, où les personnages s’isolent à deux, coulisses à découvert propres aux confidences et à l’expression de soi (la chambre de la petite sœur, la cuisine avec la mère, la voiture avec le grand frère).

Usages du close-up

Sur les scènes centrales, la comédie de la réconciliation fait toujours long feu et le groupe invariablement se disloque dans des éclats de voix (on résiste à se rassembler, on se lève violemment de table, on sort de la voiture en claquant la porte et en laissant l’autre à l’intérieur). L’espace scénique est intenable à plusieurs, personne ne veut jouer la même pièce. Dans les coulisses en revanche, de l’intime se libère, mais une parole résiste, reste toujours empêchée, celle pour laquelle le fils est revenu et qu’il ne pourra jamais libérer.

Cette impossibilité du groupe à tenir ensemble – inscrite dans le texte –, Xavier Dolan la double d’un découpage qui fragmente systématiquement la cellule familiale. Presque toujours les cadres isolent les protagonistes, scindent les espaces, disjoignent ceux qui parlent de ceux qui écoutent. C’est le pari d’une mise en scène qui privilégie quasi exclusivement le gros plan.

Les visages, surfaces sensibles tremblantes, semblent extirpés du décor. Chaque close-up est une bulle où le film pourrait être avalé en entier par le monde intérieur de chacun de ses personnages. Et même lorsque parfois deux acteurs occupent à égalité un cadre, le point se fait alternativement sur l’un et sur l’autre et atomise leur coprésence.

Une présence toujours incomplète

Toujours seuls parmi les autres. Louis particulièrement, lorsqu’un des membres de sa famille lui parle, est le plus souvent en amorce, épaule à contre-jour bord cadre face à sa sœur, silhouette de dos à l’extrémité des plans. L’amorce, c’est ce qui le définit absolument. Une amorce de retour (vite écourté), une amorce de confession (qui n’ira pas à son terme), une présence toujours incomplète. Sa mère : “Tes deux ou trois mots, ton petit sourire, ça va pas suffire. Ils vont être déçus.”

Quelle force souterraine et irrépressible isole irrémédiablement Louis de cet aréopage parmi lequel il a grandi ? Les principaux intéressés se le demandent. La mère : “Il n’y a pas eu de drame pour qu’il nous évite comme ça !” Sûrement l’homosexualité (mais les mentions furtives de cette différence sexuelle par les membres de la famille sont pourtant loin d’être hostiles). Aujourd’hui la maladie, fardeau impartageable. Et par-dessus tout la réussite professionnelle, le déplacement géographique et de classe.

Le portrait, d’une justesse coupante, d’un transfuge social

Juste la fin du monde fait le portrait d’une justesse coupante d’un transfuge social, la solitude afférente, le sentiment de honte qu’induit de façon plus forte que toutes les autres cette différence-là. Gaspard Ulliel oppose à l’overacting de ses partenaires (registre explosif où Nathalie Baye et Léa Seydoux s’illustrent avec beaucoup de relief) une douleur rentrée, un sourire triste, un être-au-monde empêché absolument bouleversants.

En retrait comme un narrateur proustien, fragilisé comme un Swann en fin de vie (Swann était le pseudo qu’utilisait Saint Laurent dans ses fugues solitaires à l’hôtel et de fait Ulliel paraît à jamais transfiguré par sa prestation chez Bonello), il réduit son jeu à une pure instance perceptive, à la fois éloigné et atteint, impuissant à produire autre chose que du reproche involontaire.

L’expulsion finale, filmée avec une intensité suraiguë comme une évacuation déchaînée, une exfiltration opérée manu militari à des fins sanitaires, est d’une puissance inouïe, qui laisse le spectateur aussi pantelant que le personnage. Moins ornementé que d’autres, comprimé jusqu’à l’asphyxie, Juste la fin du monde est le film le plus rêche de Xavier Dolan. Mais pas un des moins fulgurants.

lesinrocks.com/cinema/films-a-l-affiche/juste-la-fin-du-monde/

Juste la fin du monde (Can., Fr., 2016, 1 h 37)

 

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La merditude des choses, ou de la joie dans le désespoir !

29 Janvier 2017, 05:01am

Publié par Grégoire.

La merditude des choses, ou de la joie dans le désespoir !

La merditude, c'est quand on a une vie de merde... et qu'on trouve ça normal. Question d'habitude. Ou même d'hérédité. C'est le cas de Gunther, 13 ans, qui vit dans les années 80 à Trouduc-les-Oies chez sa grand-mère, avec son père et ses trois oncles, quatre ogres braillards, chômeurs et biturés à la bière du réveil au coucher. Faire ses lignes de punition (quelque chose dans le genre « Tu ne frapperas pas tes camarades sous prétexte qu'ils se sont moqués de ta famille») à côté d'un papa torché ou voir ses tontons foutre à la porte l'huissier, ça le fait marrer, Gunther. Sa mère, qui a fui depuis longtemps ? « Une pute, madame », répond-il tranquillement à l'assistante sociale. Il est un Strobbe, il en est fier, et, comme le dit l'oncle Petrol, carabine à la main : « On ne touche pas à un Strobbe. » Sauf quand l'ado se fait tabasser par papa, que l'alcool et la déprime finissent par rendre dingue...

Bienvenue en enfer ? Oui et non, car ce petit film flamand, en passe de devenir un phénomène (triomphe monstre en Belgique, début de carrière en Amérique), est réjouissant au possible. Une alchimie parfaite entre lose totale, avec décors grisâtres assortis, et énergie dévorante, comme en témoigne la course de vélo à poil de l'affiche. Les Strobbe sont machos, glandeurs, pathétiques, violents à l'occasion, mais Felix Van Groeningen les filme avec l'empathie, la tendresse que Cassavetes avait pour ses paumés. Ils en deviennent terriblement attachants, ces gros boeufs chevelus fans de Roy Orbison (!). Bourrés, ils peuvent même être hilarants. Construit en allers et retours entre l'enfance de Gunther et sa vie d'adulte cynique (tu m'étonnes !), ce portrait de famille en chaos constant ose tous les excès, toutes les grossièretés sans jamais sombrer dans la vulgarité. Dans sa manière d'éructer, si émouvante, ce film pourrait être une chanson de Jacques Brel. Revigorant dans sa désespérance même.

 

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La nuit de l'Iguane

14 Décembre 2016, 05:24am

Publié par Grégoire.

La nuit de l'Iguane

La Nuit de l’iguane

THE NIGHT OF THE IGUANA

réalisé par John Huston

Œuvre de génie ? La carrière tortueuse de John Huston, marquée par des chefs-d’œuvres et de cuisants échecs, en déconcerte plus d’un. Grand amateur de livres, Huston a toujours puisé son inspiration dans la littérature et adapte bon nombre d’auteurs à succès, parmi lesquels Dashiell Hammett, Rudyard Kipling et Herman Melville. Il réalise en 1964 La Nuit de l’iguane d’après une pièce de Tennessee Williams. Ce dernier avait trouvé en Elia Kazan un cinéaste idéal, capable de transposer visuellement les déchirements de ses personnages égarés (Un tramway nommé Désir, Baby Doll). John Huston, quant à lui, met son grain de sable dans les rouages d’un univers tragique et désamorce par l’humour la dimension très symbolique de l’écriture de Williams en y installant une pointe de discordance. Il nous plonge ainsi avec trouble et délice dans l’ambiance faussement exotique d’un Mexique, où chaque gorgée de rhum évoque le goût nostalgique d’une innocence perdue.

Suspendu pour « fornication et conduite indigne », le révérend Lawrence Shannon (Richard Burton) est contraint de quitter l’Église. Répudié de l’autel, il se réfugie tout naturellement dans un... hôtel tenu par Maxine Faulk (Ava Gardner), la veuve d’un de ses amis. Devenu guide touristique (« Visitez le monde de Dieu avec un homme de Dieu »... clame l’annonce publicitaire du voyage organisé !), notre séduisant révérend fait découvrir les joies et les bienfaits de la jungle mexicaine à un groupe de vieilles Américaines. Une lolita délurée (Sue Lyon, la Lolita de Stanley Kubrick), chaperonnée par une vieille fille frustrée (Miss Fellowes), ne reste pas insensible aux charmes du pasteur et tente de le corrompre. Tandis que Shannon subit les menaces et insultes de Miss Fellowes, la vieille puritaine, deux clients atypiques et fauchés – une peintre spirituelle et éthérée (Deborah Kerr) accompagnée de son grand-père, poète nonagénaire – s’installent pour une nuit à l’hôtel.

Les tentations d’un anti-héros

Entre les vapeurs de l’alcool et la moiteur de l’atmosphère de Puerto Vallarta, Shannon est aveuglé. Tout comme le vieux poète Nonno dont les vers scandent et rythment le film jusqu’à l’achèvement de l’ultime élégie : il ressasse, « tel un aveugle qui monte un escalier ne menant à rien ». Et Shannon, que l’on voit dans les premières images du film monter en chaire afin de prêcher, est constamment écartelé entre ce mouvement d’ascension et de chute. Tandis que les yeux du Révérend se détournent sans cesse pour « jeter un regard sur le monde perdu de l’innocence », ceux de la nymphette Charlotte Goodall (Sue Lyon), tentatrice bien peu ingénue pour son jeune âge, se penchent du haut d’un escalier en direction du pasteur : la caméra, en plongée, fixe et guette Shannon. Car Charlotte ne descendra pas pour le rejoindre. Tel l’iguane, elle se glisse dans la chambre du pasteur et attend tapie dans l’ombre qu’il vienne, forcé par son destin, jusqu’à elle. Après être monté en chaire dans les premiers plans du film, Shannon gravit les escaliers, qui le mènent cette fois-ci à la chambre : il y commettra le péché de chair. « Je peux descendre mais remonter, je n’en suis pas si sûr » confesse-t-il à la fin du film, à Maxine (Ava Gardner). Car l’hôtel tenu par Maxine surplombe très symboliquement la jungle mexicaine et domine l’océan. N’en déplaise aux jambes des vieilles touristes américaines, il faut grimper pour y accéder. Maxine, entourée de deux beach boys qui s’agitent au son des maracas, gère cet hôtel aux faux airs de paradis terrestre d’où s’échappent d’enivrants effluves de rhum coco. Dans de telles contrées, le mot « mort » est un exil, c’est un grand plongeon vers la Chine. Et c’est dans ce lieu clos, égaré, presque au bout du monde, que les nœuds du drame se resserrent et que les tensions s’exacerbent.

Entre tragédie et parodie

Bien sûr, les personnages créés par Tennessee Williams sont des êtres esseulés, tiraillés entre leurs questionnements et un Destin qui leur échappe : les conflits à l’œuvre sont passionnels et existentiels, l’espace se restreint, le temps paraît suspendu, les unités de temps et de lieu enchaînent les personnages l’un à l’autre. Il y a bien une série de rouages tragiques qui se mettent en place, car tout est guidé vers un cheminement. « C’est la définition de la tragédie : l’inéluctabilité de la mort. La tragédie, ce n’est pas que le héros meure ou que l’on éprouve de la pitié pour lui ; car cela arrive aussi dans la comédie. La comédie est gouvernée par les accidents qui peuvent faire dériver le cours de l’histoire. Dans la tragédie au contraire, on n’a qu’une conclusion possible » déclare Huston, dans un entretien [1]. Néanmoins, l’art astucieux de Huston s’ancre dans la répétition presque parodique de scènes, d’actes ou de paroles. Le malaise, tout comme la libération que provoque le rire, naissent de l’exacerbation et de l’alternance de tensions hystériques, d’instants de latence : l’on pressent l’inéluctabilité mais l’on ne sait si, le plan suivant, la prochaine ligne de dialogue, vont précipiter l’action dans un basculement dramatique ou provoquer un effet comique. Les deux premières séquences du film illustrent ce phénomène parodique. En un mouvement de caméra, on découvre l’extérieur d’une église. Puis on pénètre à l’intérieur et l’on assiste au sermon du pasteur (celui-ci se trahit pour un « délit » qu’il a commis et accuse les fidèles d’être venus le juger). Secouée par les propos du Révérend, l’assemblée quitte l’église, laissant le pasteur en proie à ses délires de persécution. Puis le générique du film commence. La séquence suivante, située juste après le générique, présente le même mouvement de caméra et détaille de l’extérieur une église. Mais l’appareil s’immobilise sur un homme allongé, dont le visage est recouvert par un journal : le pasteur Shannon, devenu guide, attend les touristes qui visitent le lieu de culte. Une répétition de plans suffit à introduire un personnage complexe, dramatique et profondément cynique. Plus loin, l’une des plus belles séquences du film démontre, elle aussi, ce procédé parodique : dans une paillote sur la plage, la provocante Sue Lyon, cernée par les beach boys, se déhanche sur les rythmes endiablés des maracas, puis se fait sermonner par le gérant qui refuse de la servir et éteint subitement la musique. Hank, le chauffeur du car qui croit gagner les faveurs de la fille en la protégeant, se lance dans un combat effréné contre les deux Mexicains : le gérant rallume le poste, et la lutte devient une sorte de danse burlesque cadencée par les tintements des bouteilles et les frottements de verres. Les déhanchements séducteurs de l’aguicheuse laissent place à un combat qui n’est autre qu’une parodie de danse.

L’érotisme et la mise en scène du corps

On a souvent relevé le caractère misogyne de l’univers et du discours de Tennessee Williams. Lors de cette fameuse nuit, Shannon, ivre, à demi-fou, se retrouve attaché à un hamac. « Je vous croyais asexuée, mais vous êtes devenue une femme parce que vous prenez plaisir à me voir ligoté » dit-il à Hannah. S’ensuit tout un long discours de Shannon sur la femme et son besoin vital d’enchaîner l’homme. À ces propos, Huston réplique par une mise en scène des corps qui traverse certaines séquences, paradoxalement brillantes par leur absence de dialogues. Face au discours cynique d’un Shannon qui définit un détournement de mineur comme le détournement d’un adulte par une mineure, Huston filme avec brio, sans pudeur ni décence le corps de Sue Lyon : se succèdent ainsi, dans la scène de séduction sur la plage, un travelling avant, un gros plan en plongée de son postérieur suivi d’un travelling arrière, puis le plan en contrechamp d’un Mexicain assis à une table. Où se situe l’obscénité alors ? Serait-ce le gros plan d’une paire de fesses ou le contrechamp de l’homme et d’un regard clairement dirigé sur ce qui est à présent hors champ ? Et l’on se prend à admirer Huston dans ces séquences où il met si habilement en scène les corps : à l’image de cette furtive et silencieuse scène dans laquelle une Ava Gardner, férue de ses beach boys vigoureux, mais sensible au charme vénéneux de Richard Burton, s’adonne au bain de minuit ; l’obscurité lumineuse de la mer éclaire les corps qui s’étreignent. Maxine, sur le point d’être engloutie par les ténèbres, rejette subitement ses amants et son corps réapparaît. L’étreinte est filmée comme une lutte, et l’érotisme de la scène se dévoile dans un jeu d’ombre et de lumière, dans le montage de plans filmés en contre-jour enfin, dans le travail de la bande-son : la scène n’est plus scandée par les dialogues mais par les vagues et les bruissements des percussions mexicaines. Sous le malaise et le mal-être, demeure l’émotion au sens étymologique du terme, c’est-à-dire, le mouvement et l’agitation, la vie des êtres bercés par le frémissement des maracas.

 

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Spotlight

18 Mars 2016, 06:06am

Publié par Grégoire.

Spotlight

Spotlight raconte l'enquète, publiée en 2001, par des journalistes du Boston Globe et le scandale qu'elle révéla sur des prêtres pédophiles. Durant des décennies, l'Eglise catholique locale -mais également des instances légales et gouvernementales- ont étouffé les abus sexuels perpétrés par des prêtres sur des enfants, et ont systématiquement soustrait les coupables à la justice. Un phénomène à grande échelle : au moins un millier de victimes, rien que dans la région. Et une politique du silence qui s'étend bien ­au-delà du Massachusetts...

« Spotlight » est le nom de l'équipe de journalistes qui, au bout de longs mois d'efforts, en dépit de toutes les pressions, a cherché et révélé la vérité. Ce qui lui a valu le prix Pulitzer.

 

Critique par Marc Rastouin, sj.

Je ne suis pas allé voir ce film avec des pieds légers… et je n’en suis pas ressorti avec des pieds légers… D’un point de vue cinématographique, il est certes quasi parfait: le scénario, la mise en scène (comment tenir l’attention deux heures avec des journalistes faisant un travail d’enquête, lisant, discutant, prenant des notes c’est une performance), les acteurs (mention spécial à Mark Ruffalo), la crédibilité et la véracité historique et il mérite largement ses six nominations aux oscars. Particulièrement notable est la volonté de rester sobre, pudique, de ne pas trop en faire. Et je suis heureux que l’Osservatore Romano, La Croix et le reste de la presse catholique aient loué le film. Dont je rappelle qu’il est le récit de l’enquête du Boston Globe sur la façon dont l’archidiocèse de Boston a couvert pendant des décennies des prêtres pédophiles sans les empêcher de nuire. Je pourrais m’arrêter là mais je ne peux pas ne pas continuer un peu… Plusieurs réflexions me sont venues en repensant au film (et à l’histoire qu’il raconte). Tout d’abord c’est une grande peine – une souffrance réelle pour un catholique, un prêtre – de voir une institution fondée sur le Christ, qui avait une telle attention pour les petits enfants totalement ignorés en son temps, qui avait dit ‘celui qui scandalisera un seul de ces petits, il mérite qu’on lui attache une pierre au cou et qu’on le jette dans la mer’, trahir à ce point son fondateur. Et la question surgit nécessairement: comment cela a-t-il été possible? (une fois mises de côté les phrases habituelles sur le fait que les choses étaient différentes dans ces années-là…, que de tels faits existaient et existent dans bien des institutions analogues (depuis le monde juif ultra-orthodoxe jusqu’aux équipes sportives et aux orphelinats, etc, etc)… que la masse des abus dans les familles est la base de l’iceberg, etc, etc). Le film se garde de donner une réponse. Il suggère quelque chose, à la fois visuellement par la représentation de ces églises massives au coeur des quartiers populaires et par les réponses orales des vieux irlandais qui étaient au courant: le poids d’une institution colossale dont les écoles, hôpitaux, et autres paroisses quadrillaient et soutenaient les quartiers populaires de la ville (douloureux de voir d’ailleurs que ces prêtres abuseurs formés dans les années 50/60 venaient souvent des mêmes familles que leurs victimes et avaient souvent été eux-mêmes victimes d’abus): Regarde tout ce qui se fait, tout ce que l’Eglise fait et a fait pour cette ville et cette communauté disent ces bâtiments et ces vieux irlandais… il faut du staff, on ne fait pas d’omelettes sans casser des oeufs, quelques pommes pourries (6% quand même…) ne doivent pas faire oublier les milliers d’autres, etc…. On sent combien, pour justifier cet engagement institutionnel, certains (à tous les niveaux) ont choisi de fermer les yeux sur les souffrances des victimes. Il y a une logique institutionnelle. Et puis il y a aussi une autre logique que l’on rencontre dans toutes les communautés humaines fortement hiérarchisées: l’absence de contrôle effectif de la hiérarchie, la difficulté de critiquer un prêtre, la gestion opaque et autoritaire de ladite institution. Et l’on comprend mieux pourquoi cette crise remet en cause le fonctionnement au quotidien de l’église catholique et appelle à des mécanismes de partage des responsabilité, à la critique de la sacralisation excessive du prêtre (que j’ai entendu encore récemment chez certains jeunes catholiques), à l’existence de procédure indépendante d’enquête, etc. Un film qui fait réfléchir et… qui fait prier… 

http://www.marcrastoin.fr/spotlight/

 

Pour aller plus loin:

Au-delà de la lumière faite sur ce scandal et ces crimes commis, une des causes profonde de ces abus vient, semble-t-il, d’un cléricalisme -corruption du pouvoir spirituel- et un certain stoïcisme puritain -quête maladive d'être parfait, sans taches morale aucune- qui règne, régna -règnera?- dans l’Eglise-institution; autrement dit, une peur d’aimer ou une chasteté vécue comme une négation de toute tendresse ou affection humaine ! 

Une psychiatre, la Baronne Sheila Hollins UK, membre de la chambre des Lord, a coopéré avec le Vatican –Cardinal Levada- et est intervenue pour les abus sexuels en Ireland. Elle a fait un rapport sur les causes profondes de ces abus lors de la venue de Benoit XVI en Angleterre : « All priest needs a hug a day » ou elle dit que la plus part des cas de pédophilie sont apparu dans une ceinture géographie/culturelle de puritanisme moral tyrannisant, dans des sociétés ou la critique, le milieu et l’opinion était assassin, et tuant, c.a.d sans confiance, et formel.

1. Quelle place pour la croissance du coeur chez les clercs? Quelle place pour l'amitié ? Quelle place pour la femme... ?

2. Quelle place pour l'ouverture réele du coeur dans ses misères? N'est-ce pas la place de la miséricorde? Pouvoir s'ouvrir d'une fragilité, d'une tentation, et le cas échéant suivre un traitement médical, sans être immédiatement réduit à cette tentation ou ce désordre. 

3. Si les prêtres/clercs, ne connaissent pas une pauvreté radicale et/ou des oeuvres de charité pour contrebalancer leur fonction "liturgico-sacramentelle" ils seront corrompu par le pouvoir spirituel qu'ils exercent... Les siècles témoignent, et la corruption du pouvoir spirituel est pire que tout ! C'est cela qui est reproché et qui engendre souvent le laïcisme athée que nous connaissons... (et là, les laics -très pieux- ne sont pas toujous une aide en idéalisant les prêtres....)

De plus, souligne-t-elle, la vie affective des prêtres doit être développés et ceux qui réfléchisse à la formation des clercs doivent y être attentif : un prêtre est un homme ! Il a donc besoin d’aimer, d’amitié et de tendresse ! 

N’est-ce pas les cri du pape François récemment :

« Je voudrais tellement une Eglise de pauvres, pour les pauvres ! » -et-

« N’ayez pas peur de la tendresse ! » 

fr Grégoire.

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T'as le mouv' Bro'?

14 Mars 2016, 06:05am

Publié par Grégoire.

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Les Innocentes

12 Février 2016, 05:44am

Publié par Grégoire.

un film magistral, dur mais traité avec finesse.

un film magistral, dur mais traité avec finesse.

 

SYNOPSIS

 

En 1945, Mathilde Beaulieu travaille au sein de la Croix rouge française dans un hôpital de fortune en Pologne. Un jour, une nonne d'un couvent voisin lui demande de l'aide. La jeune femme finit par la suivre et découvre que l'une des soeurs est sur le point d'accoucher. Après la naissance de l'enfant, elle découvre que d'autres servantes de Dieu sont également enceintes. Elles ont été violées par des soldats russes. La mère supérieure refuse d'alerter les autorités pour que la réputation du couvent reste intacte. Elle refuse également que Mathilde leur porte secours. Maria, qui a eu une autre vie avant de prendre le voile, se pose des questions sur sa foi après ce qu'il leur est arrivé...

 

Critique

Un couvent polonais, en 1945. Dehors, dans l'hiver, la guerre s'attarde. L'occupant soviétique est partout, ses soldats rôdent dans le froid comme des bêtes affamées. Quelques mois plus tôt, ces loups sont entrés chez les nonnes, laissant derrière eux une trentaine de femmes traumatisées et -- pour quelques-unes -- enceintes.

Anne Fontaine, cinéaste éclectique (de Coco avant Chanel à Perfect Mothers ou Mon pire cauchemar), s'est inspirée d'un fait historique réel et du journal intime d'une Française, médecin pour la Croix-Rouge, seul recours des religieuses isolées. C'est cette série de rencontres que développe le film : la progression d'un apprivoisement mutuel, d'une confiance patiemment tissée, visite après visite. Filmée en quasi-huis clos, dans la grisaille du couvent, cette histoire de naissances et de renaissance, tout en scènes délicates et justes, repose en grande partie sur le talent des interprètes. Lou de Laâge est lumineuse, qu'elle donne la réplique à son collègue et amant Vincent Macaigne (dans le rôle d'un faux cynique amoureux) ou qu'elle se confronte à ses patientes polonaises, dont la bouleversante Agata Buzek.

La jeune doctoresse est moderne, rationaliste, athée. Ses patientes cloîtrées sont repliées sur leur secret, leur honte et leur souffrance. Entre ces femmes si différentes, la cinéaste sait pourtant construire un lien fort, salvateur, le rendre crédible et touchant : une affaire de solidarité féminine et, au-delà, de réponse fraternelle à la ­violence du monde. Un transfert progressif de la foi, vers l'humain. -- Cécile Mury

 

Voir aussi : http://www.la-croix.com/Culture/Cinema/Les-Innocentes-dans-secret-couvent-2016-02-09-1200738721

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El Club

19 Décembre 2015, 06:21am

Publié par Grégoire.

Pour public averti.

Pour public averti.

Film chilien, 1 h 37

« Dieu vit que la lumière était bonne ; et Dieu sépara la lumière des ténèbres » : c’est par ces mots de la Genèse que commence le nouveau film du cinéaste Chilien Pablo Larrain, à qui l’on doit notamment  No .

Baignant dans des couleurs crépusculaires, le film s’ouvre sur la silhouette d’un homme en contre-jour qui, sur l’étendue d’une vaste plage, entraîne un chien. Peu à peu, on découvre qu’il vit dans une maison du bord de mer et que cette maison abrite d’autres adultes, surtout des hommes mais aussi une femme. Un peu plus tard, on comprend ce que ces quatre hommes et cette femme font là, au long de journées mornes qui ne semblent rythmées que par l’enjeu des courses locales de lévriers.

Par petites touches successives, le réalisateur plonge le spectateur dans l’atmosphère lourde et sournoise d’une communauté de religieux mis au ban de leur Église pour avoir « péché ». Il apparaît, une fois encore par des moyens détournés, que certains d’entre eux sont liés à des scandales de pédophilie, mais pas seulement : le spectre des années Pinochet flotte aussi sur le scénario.

Un événement vient troubler la petite vie discrète de cette communauté et décide la hiérarchie ecclésiastique à envoyer une sorte de superviseur pour remettre de l’ordre, s’assurer que les pensionnaires savent bien pourquoi ils sont là, dans ce lieu où ils ne devraient se consacrer qu’à la prière et à la pénitence. Ce directeur de conscience s’attelle à la tâche avec sérieux, reçoit les uns et les autres en confession, mais rien ne semble pouvoir stopper la corruption de leurs âmes.

Avec ce film à la forme appuyée mais cohérente, dérangeant, cru et violent dans son propos, Pablo Larrain porte le fer dans la plaie d’une humanité terrible de cynisme, de mensonge, de chantage et d’hypocrisie. Dans cette confrontation terrible avec un mal tout en nuances, masques et secrets, la bataille paraît inégale. 

Cette rude expérience de cinéma, « sur la foi et la culpabilité », est menée par un réalisateur dont le pays a connu les heures sombres de la dictature, indigné par la façon dont l’Église a pu soustraire certains de ses prêtres à la justice – quelles que soient leurs fautes. Restant volontairement ambigu, il ne lève pas le malaise installé au long de son film : non par « pessimisme », dit-il, mais par volonté de dépeindre « une distorsion spirituelle ».

 

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L'idiot. ДУРАК’ / DURAK

11 Décembre 2015, 06:40am

Publié par Grégoire.

Inspirée librement du livre de Dostoïevski, l'idiot est une figure du Christ qui veut sauver les gens, mais dont personne ne veut.

Inspirée librement du livre de Dostoïevski, l'idiot est une figure du Christ qui veut sauver les gens, mais dont personne ne veut.

ДУРАК’ / DURAK :  l'idiot ou 'trop con'.

 

Dima est un jeune plombier qui doit gérer les canalisations des logements sociaux d’un quartier d’une petite ville de Russie. Un soir, lors d’une inspection de routine, il découvre une énorme fissure qui court le long des façades de l’immeuble. Selon ses calculs, le bâtiment est sur le point de s’effondrer et d’ensevelir les 800 locataires qui y vivent. Une course contre la montre va sengager

 

À mi-chemin entre Dostoïevski et Kafka, L’Idiot! décrit le parcours christique et tragiquement solitaire de ce trouble-fête avec l’acidité de la satire et la nervosité du thriller. Yuriy Bykov capte cette odyssée nocturne quasiment en temps réel, caméra à l’épaule.

 

 

Le Courrier de Russie : Quelle est votre histoire ?

Youri Bykov : Mon histoire est celle d’un petit village, Novomitchourinsk, dans la région de Riazan. Une localité sans histoire, née en même temps que moi, en 1981. Mes parents s’y sont installés lors de la construction de sa centrale électrique. Nous vivions dans un baraquement pour ouvriers. Mon père était chauffeur de camion. Ma mère avait un travail éprouvant dans une usine de préparation de dalles. Une vie dure à une époque difficile. J’avais dix ans quand l’Union soviétique a cessé d’exister. Mon père venait de nous abandonner. Ma mère m’élevait seule. Les années 1990 ont frappé durement notre petite bourgade : réductions de personnels, banditisme… De nombreux jeunes gagnaient leur vie grâce au racket et à la délinquance. J’ai eu de la chance de ne pas sombrer dans ce milieu.

LCDR : Où avez-vous trouvé refuge ?

Y.B. : Dans la musique, l’écriture d’histoires… j’ai même publié dans le journal local. J’ai travaillé comme ouvrier dès la fin du secondaire. Parallèlement, j’ai commencé à faire du théâtre. Je passais pour un vrai idiot. Mais c’est comme ça que j’ai été repéré par l’acteur Boris Nevzorov, alors que je jouais une pièce de Molière dans une petite salle de notre commune. Il était en tournée. Il m’a invité à Moscou et j’ai été reçu à l’Académie russe des arts du théâtre sur ses conseils. J’avais 20 ans. Je n’avais jamais essayé d’intégrer une quelconque université avant cela. Ma mère me disait toujours qu’il fallait payer beaucoup de pots-de-vin pour étudier à Moscou.

« Je suis arrivé à la capitale avec mon sac rempli de patates et d’espoirs. »

LCDR : Avait-elle raison ?

Y.B. : En fait, l’art est un domaine dans lequel la corruption n’a quasiment aucun sens, car si tu ne joues pas bien, ça se voit tout de suite. J’ai passé une audition, ils m’ont accepté et j’ai commencé à étudier. J’étais entouré de « fils et filles de ». Et moi, j’étais arrivé à la capitale avec mon sac rempli de patates, de concombres et d’espoirs. Finalement, j’ai rapidement laissé tomber ce cursus pour intégrer l’Institut national de cinématographie. Je voulais être acteur. Je le suis devenu en 2005, mais de nouveau, j’ai changé de voie.

LCDR : Vous souhaitiez être derrière la caméra ?

Y.B. : J’ai compris que jouer n’était pas pour moi, même si j’avais eu des propositions intéressantes pour rejoindre des compagnies dans des théâtres réputés. Je me suis lancé plutôt  dans l’apprentissage du métier de réalisateur, tout seul, car je ne pouvais pas me permettre de payer une seconde éducation. Je gagnais ma vie en faisant de petits boulots, j’ai été animateur dans un club pour enfants, manutentionnaire, agent de sécurité… Ces travaux m’ont permis de mettre de l’argent de côté pour tourner mon premier court-métrage, Natchalnik, en 2009 (ci-dessous). Il m’a valu le premier prix dans la catégorie « court » du festival Kinotavr [plus grand festival de cinéma en Russie, ndlr], devant un jeune réalisateur qui sortait tout frais de l’Institut national de cinématographie. J’étais sous le choc.

LCDR : Pourquoi ?

Y.B. : Je n’avais étudié nulle part, j’avais tout réalisé sur mes propres fonds, sans instructeur, ni mentor. J’étais le petit gars de la campagne qui réussissait. J’ai du mal à y croire jusqu’à présent. Rien ne me prédestinait à une telle carrière. J’ai gagné à la loterie en quelque sorte.

LCDR : L’idiot est votre troisième long-métrage, après Jit (« Vivre ») et Le Major. Tous les trois sont très sombres, touchants et violents. Où puisez-vous cette noirceur ?

Y.B. : Je suis un cinéaste, je suis attiré par les sujets épineux et les problèmes que rencontre la société. Ça m’intéresse de savoir comment les gens surmontent leurs difficultés. Je ne parle pas de violence mais d’émotions. Le Major était basé sur l’affaire Evsioukov, ce policier qui avait tiré sur des gens dans un supermarché en 2009. La population avait été interpellée par cette tragédie, et j’avais envie de tourner un film sur l’arbitraire dans la police russe : un agent renverse un enfant sur la route, tente d’étouffer l’affaire avec ses collègues mais finit par se repentir. Le film montrait notamment à quel point la police se croyait tout permis en pensant être protégée par le pouvoir. L’idiot, lui, montre le pouvoir des fonctionnaires de province. C’est un cinéma d’auteur, il attire l’attention des spectateurs sur les problèmes de la société. C’est très important pour faire réfléchir. La Russie que je filme existe, je n’invente rien, et il me plaît de l’observer.

LCDR : De nombreuses critiques s’élèvent en Russie, lorsque des films présentant une image négative du pays sont diffusés à l’étranger. Je pense notamment au scandale autour de Leviathan, d’Andreï Zviaguintsev.

Y.B. : Leviathan montre une image radicalement négative de la province russe, et il a bénéficié d’un accueil chaleureux en Occident. Le film a été primé à Cannes, aux Golden Globes, nommé aux Oscars… On en a parlé dans tous les médias, y compris sur les chaînes de télévision publiques. Le ministère de la culture russe s’est retrouvé dans une situation embarrassante : il avait soutenu un film dirigé contre l’État et qui critiquait violemment la politique fédérale dans les régions russes. Andreï Zviaguintsev est devenu une sorte d’ennemi, la population s’est posé des questions : pourquoi notre argent permet-il de financer des films qui nous présentent comme des bouseux ? Les Russes sont très susceptibles, comme des enfants. Cela ne signifie pas qu’ils sont mauvais, simplement, ils sortent de 70 ans d’esclavage communiste et des tumultes des années 1990. Si tu froisses un Russe, que tu parles avec lui sans faire de compromis et que tu essaies de lui imposer une marche à suivre, sa réaction sera forcément négative – tu deviendras un ennemi.

LCDR : Avez-vous connu des problèmes semblables avec L’idiot ?

Y.B. : Mon film est également sorti dans les salles en Russie et à l’étranger, mais à moindre échelle que Leviathan. Et surtout, à la différence de ce dernier, L’idiot utilise un langage cinématographique simple. Il a rapidement été piraté, et la société russe et l’intelligentsia ont pu se faire une idée du film. Et les gens ont compris queL’idiot parle de problèmes russes à des Russes, afin d’entamer un dialogue dans le pays. En revanche, mon film a engendré des tensions au sein du milieu cinématographique. Sorti au même moment, L’idiot a été comparé au film d’Andreï Zviaguintsev, ce qui a créé une vraie scission au sein de la communauté. Deux camps se sont formés : celui de L’idiot, pro-Poutine, et celui de Leviathan, la classe libérale « éclairée ». C’était incroyable, et totalement injustifié. Zviaguintsev est simplement plus mature que moi, plus radical, il ne craint pas de faire un cinéma dépressif, pessimiste et complexe, alors que je suis plus proche des gens.

LCDR : Comment vous adressez-vous aux gens, justement ?

Y.B. : Je pense qu’il faut aller vers le dialogue. Il ne faut pas reprocher au peuple russe son développement « trop lent », sinon il risque de s’isoler et de soutenir le pouvoir, qui l’utilisera. Par exemple, les libéraux ne devraient pas comparer le monde russe au fascisme, comme ils le font aujourd’hui. Il faut être plus délicat avec ses concitoyens. Il faut construire des ponts entre les couches de la société et ne pas traiter tout le monde d’idiots et partir vivre en Europe.

« Balabanov était à la fois alcoolique et très clair dans son esprit »

LCDR : Le scandale autour de Leviathan a également marqué une rupture dans le financement public du cinéma en Russie. Le ministre de la culture n’a pas hésité à dire qu’il ne voyait pas de raison de financer des films sur la « Russie-caca »…

Y.B. : La situation est très ambiguë. D’un côté, Andreï a exprimé sincèrement ce qu’il voulait dans son film, mais de l’autre, il a fait fermer le robinet des financements pour le cinéma d’auteur. Les conditions qu’exige aujourd’hui le ministère de la culture ne laissent plus de place à des scénarios traitant de problèmes sociaux ou d’une possible lutte contre le pouvoir. Le budget est destiné à des productions militaro-patriotiques ou à des mélodrames. Je ne qualifierais pas cette politique de censure – personne n’interdit de projeter quoi que ce soit –, mais il est plus difficile de trouver l’argent nécessaire à la production.

LCDR : L’idiot est dédicacé au réalisateur russe Alexeï Balabanov, décédé il y a un peu plus de deux ans.

Y.B. : Balabanov est mort l’année de la sortie de L’idiot. Et si je ne le fréquentais pas, c’est un réalisateur pour lequel j’éprouve à la fois de l’admiration et de la compassion. Balabanov était un homme particulier, un nationaliste qui n’aimait pas la culture occidentale, à la fois alcoolique et très clair dans son esprit. Il souffrait beaucoup à l’intérieur. Et si nous sommes contraints de vivre en faisant des compromis, lui vivait comme il l’entendait. C’est pourquoi il me semble que cet hommage est justifié.

 

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La vérité

12 Novembre 2015, 06:41am

Publié par Grégoire.

La vérité

chef-d'oeuvre du cinéma français !

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Les Sentiers de la Gloire -Path of Glory-

28 Septembre 2015, 05:54am

Publié par Grégoire.

Chef d'oeuvre de Stanley Kubrick !
Chef d'oeuvre de Stanley Kubrick !

Chef d'oeuvre de Stanley Kubrick !

exacte peinture de la vie des tranchées, servie par un style incisif et nerveux.

exacte peinture de la vie des tranchées, servie par un style incisif et nerveux.

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Dheepan... une palme d'or prophétique !

10 Septembre 2015, 05:27am

Publié par Grégoire.

Quand les migrants règlent certains problèmes franco-français : banlieues, caïds etc... ! Prophétique...!!!

Quand les migrants règlent certains problèmes franco-français : banlieues, caïds etc... ! Prophétique...!!!

Trois exilés, un ancien combattant des Tigres tamouls, Dheepan, une jeune femme et une petite fille de neuf ans, fuient la guerre civile dans leur pays en se faisant passer pour une famille. Alors qu'aucun d'eux ne parle français, Dheepan trouve un travail de gardien d'immeuble dans une cité sensible de la banlieue parisienne où règnent dealers et bandes organisées. Il va chercher à s'intégrer et à comprendre la société française, mais se retrouver confronté à une autre brutalité, avant de se muer à nouveau en guerrier enragé pour protéger les siens.

Sans surprise, on retrouve tout ce que l'on aime chez Audiard dans Dheepan : la nécessité d'être ensemble pour survivre (De rouille et d'os), le mélange de force et de fragilité (De rouille et d'os), la relation père-fils (De Battre mon cœur s'est arrêté), les rapports de force (Un prophète), l'apprentissage de la vie (Regarde les hommes tomber), la quête de rédemption à travers une femme et la toile de fond sociale (Sur mes lèvres).

"Dheepan" est une fable, douloureuse et puissante, loin de la morale univoque d’une chronique sociale malgré son ancrage dans le réel. Après une courte séquence d’exposition, dans laquelle Audiard exerce son art de l’économie narrative avec une efficacité redoutable, on sait qu’il ne versera pas dans le misérabilisme. Arrivés en France, Dheepan, Yalini et Illayaal, la petite fille embarquée au hasard dans cette nouvelle vie, font rapidement les démarches liées à leur statut de réfugiés et sont installés dans une cité qu’on imagine de la grande banlieue parisienne.

Jacques Audiard évoquait les "Lettres persanes" pour décrire son projet, et on peut entendre l’écho de Montesquieu dans ce récit qui regarde la France avec les yeux d’étrangers qui la découvrent. Mais l’humour et la clairvoyance des philosophes persans sont ici remplacés par la peur et l’incompréhension des réfugiés tamouls. La misère dans laquelle ils tentent de reconstruire quelque chose, la violence au milieu de laquelle ils doivent vivre finissent par faire ressembler leur terre d’asile à l’enfer qu’ils ont fui. Dans les dealers armés qui contrôlent la cité, ils voient la version occidentalisée des gangs de leur pays. À mesure que le danger prend corps, la nature guerrière de Dheepan se réveille sous son masque placide et explose dans une séquence stupéfiante de violence dont la mise en scène, proche des jeux vidéo, rappelle qu’il s’agit moins de montrer le réel que le cauchemar ou peut-être le rêve de vengeance enfin assouvi du personnage principal.

On regrette l'épilogue assez peu crédible en forme d’happy end ensoleillé, qui affaiblit l’impact du film.

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Piano blues

31 Juillet 2015, 05:33am

Publié par Grégoire.

Piano Blues est un film documentaire américain réalisé par Clint Eastwood, sorti en 2003. 

 

Clint Eastwood, amoureux du jazz et du blues, et pianiste lui-même, se propose de retracer l'histoire du piano dans le blues à travers ceux qui l'ont popularisé au xxe siècle. Il choisit de rencontrer Dr. John, Fats Domino, Little Richard, Jay McShann, Dave Brubeck, Pinetop Perkins, Marcia Ball et bien sûr Ray Charles. De nombreuses séquences d'archives ponctuent le film avec de grands noms du piano comme Otis Spann, Charles Brown, etc.

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The Kid... inépuisable...

21 Juillet 2015, 05:27am

Publié par Grégoire.

The Kid... inépuisable...

https://vimeo.com/91857220

The Kid... inépuisable...
The Kid... inépuisable...

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Ray Charles... la force de l'art !

15 Juillet 2015, 05:16am

Publié par Grégoire.

Incroyable performance de Jamie Fox

Incroyable performance de Jamie Fox

Ray Charles, c'est d'abord un mythe : cinq décennies de succès, une carrière musicale exceptionnellement riche, féconde et diverse, émaillée de dizaines de classiques qui ont fait le tour du monde et inspiré des générations de jeunes artistes. Mais derrière cette image légendaire se profile l'histoire émouvante, méconnue, d'une vie, l'itinéraire d'un homme qui réussit à surmonter ses handicaps et ses drames personnels.

Globalement, il se dégage une tenace impression d'authenticité, largement due, d'ailleurs, à l'interprétation d'un Jamie Foxx dont l'incandescence menace de faire fondre la pellicule à tout puissant.

 

Jamie Foxx saisit toutes les nuances de la personnalité d Ray Charles, sans jamais l'imiter. Il est dans la vérité absolue.

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Même le malheur finit par se fatiguer... dit-on.

13 Juillet 2015, 05:29am

Publié par Grégoire.

Tess, le chef-d'oeuvre de Roman Polanski...

Tess, le chef-d'oeuvre de Roman Polanski...

 

Dans l'Angleterre du 19ème siècle, un paysan du Dorset, John Durbeyfield, découvre par hasard qu'il est le dernier descendant d'une grande famille d'aristocrates. Motivé par le profit qu'il pourrait tirer de cette noblesse perdue, Durbeyfield envoie sa fille aînée, Tess, se réclamer de cette parenté chez la riche famille des d'Urberville. Le jeune Alec d'Urberville, charmé par la beauté de sa "délicieuse cousine", accepte de l'employer et met tout en œuvre pour la séduire. Tess finit par céder aux avances d'Alec et, enceinte, retourne chez ses parents où elle donne naissance à un enfant qui meurt peu de temps après. 
Fuyant son destin, Tess s'enfuit de son village et trouve un emploi dans une ferme où personne ne connaît son malheur. Elle y rencontre son véritable amour : un fils de pasteur nommé Angel Clare. Ce dernier, croyant que Tess est une jeune paysanne innocente, tombe éperdument amoureux d'elle et, malgré l'abîme social qui les sépare, la demande en mariage.

Polanski est un touche-à-tout. Tess, d’après le roman de Thomas Hardy, marque par son imprégnation totale de l’atmosphère désespérée de la littérature anglaise du XIXe siècle, formant une œuvre complète à la plastique remarquable et aux ouvertures multiples. De la lettre au pinceau puis à l’écran, il n’y a qu’un pas, et ce pas est ici franchi avec l’élégance et la beauté que l’on ne reconnaît qu’aux grands mélodrames.

Les amateurs de littérature victorienne peuvent se réjouir de la ressortie de Tess. Mais le film n’est pas seulement, loin de là, une réécriture ou une transposition filmée des différentes parties, précisément scindées, du roman d’Hardy, mais une adaptation stricto sensu. Polanski se situe au-delà de la simple adaptation littérale et combine toutes les formes d’émotions. De la rudesse des espaces agricoles à la chaleur momentanée des parties de campagne, de la passion bucolique à la déchéance irréparable des amants sacrifiés, le cinéaste montre l’amplitude de sa palette, et réussit dans la légèreté comme dans la tragédie. Ce film total, dédié à l’épouse défunte Sharon Tate, est le premier métrage réalisé par le Polanski exilé. Menacé d’extradition vers les États-Unis (qui ont cependant acclamé le film) en Angleterre, il choisit le décor normand et francilien, assez proche du bocage britannique, pour camper le parcours de Teresa d’Urberville. Le parti-pris de reconstitution réaliste est bien présent, allant jusqu’à reproduire pour la scène finale le site de Stonehenge, dernier autel de la jeune victime, mais la lettre intéresse moins Polanski que la marge, l’égarement. Les événements, les espaces, les thèmes et les personnages ne font qu’un.

Les centres et motifs narratifs sont, certes, divers, mais c’est l’espace qui prime tout d’abord. De petites parcelles cultivables en grandes propriétés, il est tantôt coupé, caché, ouvert, propices aux danses de village qui ouvrent le film comme au viol qui entache l’entrée dans le monde de Tess Durbeyfield/D’Urberville. C’est ensuite cette jeune fille incarnée par la douce et dure Nastassja Kinski, fraîche, éclatante bien que mal née, qui s’intègre aux nuances d’une campagne de vallées et de recoins. L’argument est simple et glaçant : après avoir appris de la bouche d’un notaire du cru que les Durbeyfield seraient liés à la grande famille des D’Urberville, le père de Tess l’envoie chez un cousin providentiel. Censé apporter gloire au blason de la famille paysanne, Alec l’embauche dans le poulailler et fait de la jeune fille sa maîtresse forcée, avant qu’elle ne s’enfuit, enceinte d’un enfant malade, vers le village de ses parents. Le fruit défendu est ici imposé. L’enfer, c’est les autres, et Tess n’est pas au bout de ses peines, y compris lorsqu’elle trouve l’homme rêvé, Angel le bien-nommé, qui accélèrera sa chute.

Il y a dans les romans de Thomas Hardy (Tess d’Urberville donc, mais aussi son ultime, Jude l’Obscur) un désespoir à peine nuancé, une noirceur qui surgit à chaque page. L’interprétation qu’en fait Polanski est justement plus ouverte : si l’on retrouve dans le film les principales composantes du roman victorien comme l’illusoire ascension sociale ou le martyr de la femme innocente, marquée et pervertie par le rapport au monde des hommes, Tess s’autorise d’autres champs de référenciation, et entrouvre quelques portes qui dépasse le simple portrait des inégalités sociales et de l’intolérance. Si les événements n’ont pas besoin de chœur antique pour attacher Tess à sa destinée sacrificielle, celle-ci n’est pas linéaire. L’horizon ne lui appartient pas, le bucolique est noirci, mais une fenêtre s’ouvre, à chaque pas, avant de se refermer. Après son viol, Tess vivra l’amour. Après la séparation, elle vivra les retrouvailles. Le ciel s’obscurcit, la forêt virginale est brouillardeuse, mais l’espoir, même déçu, reste vaillant jusqu’à la mort. Le rythme suit les saisons, mais est perpétuellement remis en jeu par de longues séquences, des ellipses, des moments de répits picturaux qui font de la tragédie humaine autre chose qu’un simple produit de circonstances ou de fatalisme déterminé.

Sans doute ce perpétuel mouvement de lutte, cette absence de renoncement à la nature humaine sont-ils à l’origine de la palette extraordinaire de couleurs que le film donne à voir : Constable et Millet s’entrelacent pour donner de l’éclat au Dorsetshire normand. Polanski reprend, détourne, choisit la flamboyance pour le travail des champs et la simplicité, la pâleur et l’assombrissement quand il reproduit un amer Déjeuner sur l’herbe pour la Cène des amants. L’amour sensuel ne peut être beau que dans l’égalité et l’égalité n’est pas de ce monde. Tess, rejetée par l’Église et pourtant seule martyre, va de bonheurs en échecs, de découvertes en retours au village, de résignation apaisante en folie criminelle. Elle est un tout, comme le film de Polanski, qui suit son héroïne fantomatique et la laisse s’échapper pour ne pas l’alourdir, filme les mots que personne n’entend, et sait la sortir du cadre quand l’espace immense qui happe les protagonistes devient prison. L’attention, la précision, la poésie font du film une sorte de complainte amoureuse plus tourmentée qu’homérique. Certains ont leur Autant en emporte le vent, d’autres ont leur Barry Lyndon, Polanski a réalisé son Tess.

 

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Nous ne sommes pas là pour séduire mais pour faire peur !

28 Juin 2015, 23:34pm

Publié par Grégoire.

Enorme de Funès... film prémonitoire de notre société.

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Elephant Song

27 Juin 2015, 05:52am

Publié par Grégoire.

Excellente performance de Xavier Dolan.

Excellente performance de Xavier Dolan.

Elephant Song, premier film anglophone de Charles Binamé, est d’un académisme, mais son trio d’acteur principaux vaut le détour.

Binamé est un grand directeur d’acteur. Chacun de ses longs métrages est indissociable d’une remarquable performance d’acteur  Bruce Greenwood, toujours excellent, Catherine Keener et la surprise du film, Xavier Dolan  qui se révèle être un formidable comédien.

Le film est adapté de la pièce de Nicolas Billon par l’auteur lui-même, Binamé réussit mal à faire oublier l’origine théâtrale de son matériel de base.  Nous suivons le Dr Toby Green (Bruce Greenwood) qui cherche à élucider le mystère entourant la disparition de son collègue, le Dr Lawrence. Son principal témoin est Michael (Xavier Dolan), un patient de l’hôpital psychiatrique où il travaille. Michael est un enfant «dérangé» qui vécut avec sa mère suicidaire et son père chasseur d’éléphant. Les troubles de Michael ont pour point d’origine le safari à lequel son père l’a convié enfant, voir son père tuer un éléphant fut un événement traumatisant pour le jeune Michael, depuis la ligne entre le bien et le mal et la vie et la mort est plus que flou, lorsqu’il voit sa mère se suicider, il la regarde mourir froidement.

Michael amène le Dr Green sur différentes pistes: parfois fausses, parfois vraies. Pour lui, tout cela ne semble qu’un jeu. Dolan réussit à nous exposer le coté maladif de personnage, toujours en finesse et sans jamais tomber dans l’excès. Face à lui, Greenwood est en tout point formidable, à la fois empathique et contrarié; cet habitué des secondes places trouve ici l’un de ces plus beau premier rôle. Gravite autour d’eux l’infirmière en charge de Michael et ex-femme de Dr Green, interprétée par la talentueuse Catherine Keener.

http://www.cinemaniak.net/elephant-song/​

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Bébé Tigre.

14 Juin 2015, 05:25am

Publié par Grégoire.

Ce premier long-métrage aux accents de polar porte un regard dénué de manichéisme sur les filières d'immigration clandestine

Ce premier long-métrage aux accents de polar porte un regard dénué de manichéisme sur les filières d'immigration clandestine

 

Réfugié en France, Many est un jeune indien de 17 ans, brillant et qui voudrait devenir ingénieur. Ses notes sont bonnes et ses professeurs croient beaucoup en lui. Sur la voie d'une intégration exemplaire, il peut être fier de lui, sauf qu'il ne respecte pas la tradition, celle d'envoyer de l'argent à ses parents restés au pays. Or, en France, les enfants sont protégés et ne doivent pas travailler. La pression familiale est trop forte et il doit absolument trouver un emploi. On lui en offre un , à la limite de la légalité. Ses professeurs et l'assistante sociale découvrent ses activités et le menacent d'expulsion lorsqu'il aura 18 ans...

Comment un sujet de société méconnu et complexe devient-il un film de fiction fluide et captivant ? Dans Bébé Tigre, premier long métrage de Cyprien Vial, cela passe par un visage. Celui, souvent en gros plan, de Many, adolescent de 17 ans tiraillé entre deux pays (la France et l'Inde, où il est né), entre un monde légal (le collège, la famille d'accueil) et un autre, illicite : le travail au noir. Many est un « mineur isolé étranger ». Ou encore, comme chacun ne le sait pas, un enfant arrivé en France grâce à un passeur, sans ses parents. Lesquels, depuis l'Inde, attendent de lui, impatiemment et régulièrement, de l'argent.

Ce visage d'ado intrigue et fascine tant il exprime de fierté et de maîtrise, dans des situations inconfortables, ou bien pires. Pour satisfaire les exigences financières des siens, Many doit supplier son passeur de lui confier du travail sur des chantiers ou d'autres basses oeuvres encore moins de son âge. Par ailleurs, il réussit sa scolarité. Entretient une relation amoureuse. Fréquente, en région parisienne, la communauté sikhe de ses origines, qui inculque un courage martial aux garçons. Au prix de mensonges incessants, notamment à son éducateur et à sa famille d'accueil, il mène ses vies de front, avec détermination.

 

La sérénité apparente du garçon, la douceur du regard posé sur lui, sur sa copine et leurs camarades de classe par le réalisateur contrastent avec le sordide des faits relatés — le film s'appuie sur un long travail de documentation, commencé dans le collège de Pantin que l'on voit à l'écran. Quand le visage de Many va-t-il enfin refléter l'enfer qu'on lui fait vivre ? Un suspense se noue autour de sa relation avec son passeur, personnage ambivalent, voire séduisant, à la fois violent et protecteur, en même temps grand frère et substitut de père. Bébé Tigre devient alors un récit initiatique et, finalement, une réflexion morale et politique, montrant, en écho à son titre-avertissement, une violente sortie d'enfance. — Louis Guichard

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La Loi du Marché

28 Mai 2015, 05:56am

Publié par Grégoire.

La Loi du Marché

 

À 51 ans, après 20 mois de chômage, Thierry commence un nouveau travail qui le met bientôt face à un dilemme moral. Pour garder son emploi, peut-il tout accepter ?

Pas de lourdeur maladroite, d'insistance dégoulinante, mais au contraire beaucoup de finesse, de dignité, de regard concret qui n'en rajoute pas. (...) Il faut dire aussi que Brizé est parfaitement épaulé par des comédiens admirables. (...) On se dit qu'il y a, là aussi, une justesse (...) entre le film, son sujet, et la façon dont il a été fabriqué. 

Lindon est colos­sal. De simpli­cité, de vérité. Avec une écono­mie de jeu qui confine à l’as­cèse. Brizé a choisi de toujours placer sa caméra dans son dos. Nous sommes alors cet homme bafoué, qui rare­ment s’exas­père, mais qui ne lâche rien.

Une mise en scène quatre étoiles.

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Une journée particulière...

26 Mai 2015, 05:53am

Publié par Grégoire.

Chef d'oeuvre. En replay sur Arte.

Chef d'oeuvre. En replay sur Arte.

A Rome le 6 mai 1938. Alors que tous les habitants de l'immeuble assistent au défilé du Duce Mussolini et d'Hitler, une mère de famille nombreuse et un homosexuel se rencontrent.

Voici" l 'oeuvre" de Ettore Scola dénonçant le fascisme de manière admirable .... Rome, le 8 mai 1938. Hitler vient de renforcer son alliance avec Mussolini. L’Italie vit sa seizième année de fascisme, fuite en avant vers la guerre et toujours plus d’autoritarisme .. Plan rapproché sur un ensemble d’immeubles modernes regroupés autour de une cour vidée et de leurs locataires, partis assister à la cérémonie du Duce .. Tous, sauf Antonietta, mère de famille nombreuse, et Gabriel, homosexuel consigné par la police dans son appartement. Elle est une épouse et mère dévouée, Lui est présentateur radio exclu pour être ce que il est ... Les deux absents de la fête fasciste vont faire connaissance puis se rapprocher...."Une journée particulière" de Ettore Scola, est un film très puissant et subtile .

Sublime Sophia "Antonietta"Loren utilisée ici à contre-emploi , star sensuelle de l’Italie glamour, joue une femme prématurément vieillie, victime à sa manière de l’idéologie extrémiste jusque à cette rencontre avec Gabriel qui lui offrira l 'opportunité de révéler enfin sa fatigue pour cette oppression continue .. Marcello Mastroianni, s'écarte de la même manière de ses rôles habituels de homme à femmes ..et incarne un personnage élégant, fragile et possédant une grande sensibilité ..Les deux protagonistes vont enfin s'exprimer librement lors de cette journée volée, sur leurs conditions de vies bien évidement mais également sur l 'aspect politique qui s'immisce de manière constante dans les échanges .La radio de la concierge chante ses hymnes et marches militaires fascistes et qui parvenant à leurs oreilles ,brisent pensées et espoirs .Mais l 'espoir n 'est que illusion en cette période sombre ..Durant ce moment partagé lors de cette journée si particulière ils s'évaderont à leur manière oubliant les peurs pour se consacrer au moment présent .A l 'issue de cette parenthèse Gabriel sera arrêté ,alors que Antonietta retrouvera ses devoirs conjugaux ..Le cinéaste communique aux spectateurs le sentiment que tout est prison ,le pays ,le quartier ,les murs et signe là son plus grand message sur la représentation du mal dans toute sa splendeur .... Une oeuvre puissante et riche ...

 

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Trilogie: l'amour, le couple, ses idéologies, ses faux rêves, ses luttes...

6 Mai 2015, 06:03am

Publié par frGrégoire.

Trilogie: l'amour, le couple, ses idéologies, ses faux rêves, ses luttes...
Trilogie: l'amour, le couple, ses idéologies, ses faux rêves, ses luttes...
Trilogie: l'amour, le couple, ses idéologies, ses faux rêves, ses luttes...

Before sunrise: Jeune américain de passage en Europe, Jesse aborde Céline, étudiante française, dans un train entre Budapest et Vienne. A Vienne, il lui demande de descendre pour l'accompagner dans une visite de la ville pendant les 14 heures qui le séparent du décollage de son avion pour les Etats-Unis. Amusée, peut-être séduite, Céline accepte.

Un drame romantique simple, léger et sincère, avec une belle qualité d’écriture et une vérité des dialogues. Une romance sans artifices qui doit également beaucoup à ses deux acteurs principaux, Ethan Hawke et Julie Delpy. 

 

Before sunset: Neuf ans auparavant, Jesse et Céline se sont rencontrés par hasard à Vienne, et ont passé une nuit ensemble dans les rues désertes de la ville. En se séparant, quatorze heures plus tard, ils s'étaient promis de se revoir six mois après. Aujourd'hui, il se retrouvent à Paris alors que Jesse est venu présenter son nouveau roman. Ils passent l'après-midi ensemble dans des cafés, des parcs et sur les quais de la Seine, retrouvant instantanément leur ancienne complicité. Comme lors de leur première rencontre, ils ont énormément de choses à se raconter...

Before Sunset est plus qu'une petite comédie romantique [...]. C'est un objet étrange, fragile, désarmant, un hybride qui mixe la comédie romantique avec la tragédie amoureuse [...]. Film au charme atypique qui ne craint pas de jouer sur tous les registres.

 

Before Midnight: Une île grecque, une villa magnifique, en plein mois d’août. Céline, son mari Jesse et leurs deux filles passent leurs vacances chez des amis. On se promène, on partage des repas arrosés, on refait le monde. La veille du retour à Paris, surprise : les amis offrent au couple une nuit dans un hôtel de charme, sans les enfants. Les conditions sont idylliques mais les vieilles rancoeurs remontent à la surface et la soirée en amoureux tourne vite au règlement de comptes. Céline et Jesse seront-ils encore ensemble le matin de leur départ ?

Cinéaste au charme unique, qui déjoue avec grâce les pièges de la futilité et de la comédie romantique, Linklater, au lieu d'épuiser son filon, le creuse, l'épure. C'est parfois long et ennuyeux comme une dispute à la maison, mais le plus souvent intelligent et profond. La mise en scène (...) se donne les allures de la liberté et de l'improvisation. (...) C'est au contraire très écrit. Texte nourri, dense et brûlant.

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Histoire de Judas ou l'évangile selon Rabah Ameur-Zaïmeche

12 Avril 2015, 21:46pm

Publié par Grégoire.

Enfant du 93, agnostique, fasciné par Jésus depuis son enfance, Rabah Ameur-Zaïmeche a fait de Judas le héros de son film. Comme une figure libre et rebelle. Au-delà de la non-conformité aux évangiles, et une impression de grande pauvreté des moyens, c'est une regard sobre, dépouillée, sur le Christ, très loin du dégoulinant Gibson..

Enfant du 93, agnostique, fasciné par Jésus depuis son enfance, Rabah Ameur-Zaïmeche a fait de Judas le héros de son film. Comme une figure libre et rebelle. Au-delà de la non-conformité aux évangiles, et une impression de grande pauvreté des moyens, c'est une regard sobre, dépouillée, sur le Christ, très loin du dégoulinant Gibson..

Judas le traître. C'est ainsi que cet apôtre de Jésus de Nazareth est perçu dans la mémoire collective. Rabah Ameur-Zaïmeche, pour son cinquième film, entreprend de le réhabiliter. Sans esprit de revanche ni grandiloquence, mais avec une sobriété qui mêle force et sagesse. Judas, incarné par le réalisateur lui-même, devient un disciple qui reste loyal jusqu'au bout. Attentionné et dévoué, il commence par porter Jésus sur son dos, le temps d'une descente sur le chemin escarpé d'une montagne de pierre. Judas ne semble pas peiner, comme si Jésus lui transmettait toute l'énergie dont il a besoin. Tous les deux font corps. Contre l'oppression. Celle des Romains, qui voient d'un mauvais oeil l'influence et l'attrait qu'exerce sur le peuple ce Jésus de Nazareth.

Un doux révolutionnaire qui menace l'ordre : ainsi le montre le cinéaste dans la scène où il vient chasser les marchands du Temple. Mais cet épisode mythique, comme tous les autres ici relatés, est démythifié, rendu à sa vérité première, filmé avec le maximum de simplicité : sans musique, avec peu de mots, mais beaucoup de relief pictural. Bethsabée pourchassée pour avoir péché, Jésus condamné par Ponce Pilate : chacune de ces scènes forme un bloc de réalisme à la fois aride et charnel. La scène la plus belle étant celle où la bien nommée Suzanne (« fleur de lys », en hébreu) enduit les cheveux de Jésus d'une essence rare.

Et Judas ? Il agit à la périphérie, sans trahir, mais en veillant à préserver les paroles de son maître de la rigidité de l'écrit. S'en tenir à l'intensité du présent, ne rien projeter, refuser de graver quoi que ce soit dans le marbre : c'est l'hypothèse proposée par le cinéaste. Sa démarche rejoint celle de ce collectif d'écrivains contemporains qui offrit une nouvelle traduction de la Bible (1), révolutionnaire, puisque riche d'une forme de poésie orale, brute et apoétique. Rabah Ameur-Zaïmeche élimine, lui aussi, tout superflu et toute emphase pour ne garder que la substantifique moelle d'un récit d'amour et de fraternité. — Jacques Morice

 

(1) La Bible, nouvelle traduction, éd. Bayard.

Contre

On perçoit mal le but de ce film étrange. Célébrer la bienveillance humaine de Jésus ? Même en cette période de contestation générale, c'est une évidence. Réhabiliter Judas ? La démarche est plus intéressante, même si pas nouvelle : Renan a commencé au xixe siècle, François Mauriac a suivi, au début du xxe, avec Vie de Jésus, et Jean Ferniot s'est quasiment livré à une béatification, dans les années 1980, avec son Saint Judas... Problème : chez Rabah Ameur-Zaïmeche, Judas est un fantôme. Ni coupable, ni innocent : absent. Pas là, lors de la Cène, pas là au moment de la Crucifixion. Complètement out... Tout désigné, donc, selon le cinéaste (les absents ont toujours tort, n'est-ce pas), pour devenir le symbole de l'antisémitisme durant les siècles des siècles. Thèse un peu simplette... Formellement, le film est pensé. Trop : chaque plan, à l'esthétisme ostentatoire, évoque une toile de maître. Du coup, la rigueur des précédents films du réalisateur, Bled number one ou Dernier ­Maquis, vire à la solennité. Et non pas à l'épure recherchée. — Pierre Murat. Télérama.

 

à lire, L'évangile selon Rabah Ameur-Zaïmeche

http://www.telerama.fr/cinema/l-evangile-selon-rabah-ameur-zaimeche,125154.php

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